II. — OHIGINE INDÉPENDANTE DE LA CONTAGION
En admettant que la fièvre typhoïde soit transmissible,' dans certaines circonstances, il est, dans mon opinion, également vrai que beaucoup de cas ont une origine indépendante de toute
(1) Bretonneau, 1829, p. 58; Gendron, 1834 ; Chomel, 1834, p. 333; Louis, 1841,11, 370 ; Piedvache, 1850, p. 103; Jeraer, 1849 (1), 38;W. Budd, 1859, p. 5G ; Bartlfitt, 18..G, p. 10G.
(2) Clin. Med. Syd. Soc. Transi. ,111, 50.
(3) Piedvache, 1850, p. 103.
(4) Michel, 1859, p. 297.
(5) L'Union médicale, 1870, 1, 587.
contagion. J'ai rarement pu trouver la trace de la 'contagion clans les malades admis a l'Hôpital des fiévreux. Sur -1576 on a attribué la maladie à la contagion, 204 fois, soit 13,72 p. 100, mais seulement parce que d'autres cas avaient eu lieu dans la môme maison (Voir p. 54). S'il est difficile dans les grandes villes d'exclure la possibilité de la contagion, il est souvent impossible aussi, en se reportant àl'histoire des épidémies circonscrites dans des districts ruraux, d'attribuer la première apparition de la maladie à la contagion. II n'est pas rare de voir les habitants d'une maison de campagne isolée être atteints de la fièvre typhoïde, bien qu'aucun cas n'eût existé à beaucoup de milles à la ronde, et qu'il n'y ait aucune preuve del'importation du poison. En fait, si nous exceptons Bretonneau.Gendronet notre contemporain W. Budd, il a été presque universellement reconnu par ceux qui ont acquis une grande expérience de la maladie, que la plupart des cas de fièvre typhoïde sont indépendants de la contagion. Gendron admettait lui môme que, après les plus minutieuses recherches, il était tout à fait incapable d'expliquer les premiers cas survenus dans certaines localités, et il ajoutait qu'il avait vu plusieurs cas isolés dont la cause lui était inconnue (1). Piedvache établit aussi qu'en France il est souvent impossible de découvrir la trace de la contagion dans les premiers cas d'une épidémie circonscrite, et cite beaucoup d'exemples où il paraît certain que les personnes- attaquées n'avaient ni directement ni indirectement été exposées à la contagion. Voici ses conclusions sur ce point : « Je dirai môme qu'il est très-probable, et je crois môme certain, que des fièvres typhoïdes, dans quelques circonstances, se déclarent à la fois en nombre assez considérable pour constituer une épidémie indépendamment de la contagion (2). »
Ledocteur Wood, d'Amérique, fait cette remarque: « Mais, contrairement à l'opinion que la fièvre est ordinairement contagieuse, il est un fait, c'est qu'elle se manifeste fréquemment par cas isolés, dans lesquels il n'y a pas eu de communication'possible (3). » — « La transmissibilité, dit Jacquot, est la règle pour le typhus, l'exception pour la dothiénentérie (4). » Trousseau, quoique contagionniste décidé, admet que, dans beaucoup de circonstances, l'origine delà fièvre est spontanée (5). Enfin, Niemeyer, écrivant en
(1) Gendi-on, 1834, p. 13.
(2) Piedvache, 1850, p. 137.
(8) Pract. ofMed. de Wood, 4e éd., I, p. 389.
(4) Jacquot, 1858, p. 30G.
(5) Trousseau, 1861, p. 179.
ÉTI0L0G1E.
1SG7, lit cette observation : «j Je dois nier que les récentes assertions, tendant à établir que le typhus abdominal se transmet par contagion seulement, aient été prouvées ou même aient été rendues probables par les faits allégués (1). »
Jusqu'à ces dernières années (2), personne n'avait essayé d'expliquer l'origine de novo de la fièvre typhoïde. Chomel disait : « Les causes de la fièvre typhoïde sont enveloppées de la plus grande obscurité» (3). Le docteur SLewart observait: « En ce qui concerne la cause première de la fièvre typhoïde, tout est vague et incertain » (4). Piedvache parla de son étiologie comme <i enveloppée d'obscurité; » et, en mars 1858, le docteur Tweedie disait dans ses conférences professées au Collège royal des médecins, que ses causes étaient « obscures et inconnues ».
L'air et l'eau potable corrompus par le contenu des égouts en décomposition et d'autres parties de matières animales en putréfaction , ont été longtemps regardés comme des causes de fièvre (5) ; mais il n'avait pas été prouvé que la fièvre ainsi produite différait des fièvres attaibuées à d'autres causes. Dans un travail présenté en mars 1838 (6) à la Société royale de médecine et de chirurgie, je me suis efforcé de prouver que la fièvre, provenant de ces causes, n'était autre chose que la fièvre typhoïde, et jamais le typhus ni la fièvre relapse.
J'ai également essayé de démontrer que ce mode d'origine expliquait pourquoi la fièvre typhoïde était endémique dans beaucoup d'endroits, mais souvent épidémique dans des localités circonscrites; pourquoi elle s'attaque aux riches comme aux pauvres ; pourquoi elle éclate dans des maisons de campagne isolées aussi bien que dans les grandes villes, et pourquoi elle sévit avec plus d'intensité en automne et dans les saisons chaudes. Des observations postérieures ont confirmé les opinions alors exprimées. Il n'est pas inutile de rapporter quelques-uns des faits les plus importants ayant trait à cette question.
Au mois d'août 1829, en trois heures, 20 élèves sur 22, à l'école de Clapham, furent saisis de fièvre, de vomissements, de diarrhée, et d'une excessive prostration. Un autre garçon, âgé de 3 ans, avait été pris de sym-
(1) Text Book ofPract. Med. Amer. Transî,È, 572.
(2) Voyez aussi l'introduction française
(3) Chomel, 1834.
(4) Stewart, 1810, p. 295.
(5) Voy. Lassoire, 1749 ; Pringle, 1752; pp. 324-8 ; Report of poor London Commissioners, 1842.
(G) Murchison, 1858 (n° 1).
TRAITE Dli .LA. FIÈVRE Tïi'UUÏDE.
plômes semblables deux jours auparavant, et était mort dans le coma en vingt-trois heures; un autre enfant âgé de 5 ans mourut en vingt-cinq heures ; tous les autres furent sauvés. On soupçonna qu'ils avaient été empoisonnés, et on procéda à une enquête rigoureuse. La seule cause que l'on put découvrir fut que, derrière la maison, un égout qui avait été bouché depuis de nombreuses années avait été ouvert deux jours avant In premier cas de maladie, qu'il avait été nettoyé, et que son contenu avait été répandu dans un jardin adjacent à la cour de récréation des élèves. Des odeurs offensantes s'étaient échappées de l'égout, et les enfants avaient regardé les ouvriers le nettoyer. C'est à cela que les docteurs Latham, Chambers,Watson et autres, qui firent des recherches sur ce sujet, attribuèrent la cause de la maladie. Les lésions anatomiques dans les deux cas mortels furent décrites comme « appartenant aux fièvres ordinaires du pays. » Les plaques de Peyer et les glandes isolées des intestins étaient tuméfiées et avaient « l'apparence d'élevures condylomateuses, » et dans un cas, la membrane muqueuse qui les recouvrait était légèrement ulcérée. — Les glandes mésentériques étaient développées et congestionnées (l). On peut objecter que le cours de la maladie fut plus rapide qu'il ne l'est ordinairement dans le cours d'une fièvre typhoïde caractéristique, mais cette circonstance peut être expliquée par l'intensité du poison.
Nous allons citer des cas certains de fièvre typhoïde dans lesquels un délire violeut se manifesta le premier ou le second jour ; et Trousseau rapporte un cas présentant des symptômes semblables à ceux rencontrés dans les cas de Glapham, et qui devint mortel en moins de quatre jours (2). J'ai moi-même rencontré plusieurs cas de lièvre typhoïde ressemblant en tous points à ceux observés à Glapliam. On peut en citer un, attendu que mon opinion sur ce cas fut corroborée par le docteur A. P. Stewart.
En juin 1861, un cas semblable à ceux qui eurent lieu à Glapham, s'est présenté, à mon observation. Une petite fille ûgée de 9 ans fut prise do symptômes fébriles, de vomissements, de diarrhée, d'un mal de tête intense suivi d'un délire violent, et mourut quarante-sept heures après le début de sa maladie. Après la mort, on trouva dans les intestins les lésions caractéristiques de la fièvre typhoïde d'un degré peu avancé. Accompagné du docteur Stewart, je visitai les chambres, situées au-dessus d'une écurie, occupées par la famille de cette petite fille. Les lieux d'aisances étaient dans l'écurie et se déversaient dans un cloaque qui était près de la porte et qui s'était obstrué. Au-dessus du cloaque était un égouttoir ouvert qui recevait les liquides de l'écurie et par lequel les odeurs les plus offensantes s'étaient échappées depuis le commen-
(1) Voir BibUngvaphie, 1839 ; et Watson, Prnct. Phys., 3e édition, 11.759.
(2) Trousseau, 18G1, p. IG8. Boudet signale un cas qui entraîna la mort le sixième jour et dans lequel des ulcérations profondes avec des escurres adhérentes furent trouvées dans l'iléon (Boudet, J8'iG).
ÉTIOLOGIE.
cernent des chaleurs; odeurs telles que les chevaux avaient dù être plusieurs fois changés déplace. La petite fille avait joué près de cet égoultoir avant de tomber malade. Le cloaque ne communiquait pas avec l'égout public, et aucun autre cas de fièvre n'eut lieu dans les écuries.
Un cas remarquable d'épidémie de fièvre circonscrite a été signalé par sir fi. Ghristison, en 1846. Elle éclata dans une ferme isolée située dans le comté peu peuplé de Peebles, en Écosse. Chacun des 15 habitants furent atteints de fièvre, et 3 moururent. Beaucoup des domestiques qui travaillaient à la ferme pendant le jour furent atteints, mais ils ne communiquèrent pas la maladie à leurs familles qui ne venaient pas à la ferme. 11 n'y avait aucune preuve que la maladie fût importée du dehors* et la seule explication à l'épidémie fut que « les conduits et égouls furent trouvés bouchés et obstrués par une accumulation d'immondices provenant des lieux d'aisances et de la cour de la ferme, » et produisant des odeurs infectes .
Quoique la fièvre typhoïde n'eût pas encore beaucoup attiré l'attention à cette époqueen Écosse, sirR. Ghristison observa, en ce qui concerne cette épidémie, « que son peu de ressemblance avec les caractères habituels de l'épidémie de typhus frappait l'attention comme quelque chose de remarquable, » et que « les symptômes principaux étaient ceux d'un grand dérangement gastro-intestinal, » assez intense pour que l'on conçût des soupçons d'empoisonnement. En outre, la durée prolongée des cas, la lucidité d'esprit, et l'absence de grande prostration, d'oppression et de délire, ne laissent aucun doute que la maladie ne fût une fièvre typhoïde. L'absence de diarrhée et la sensibilité abdominale remarquées dans ces ■cas ne sont pas incompatibles avec la fièvre typhoïde (1).
Vers Pâques, en 1848, une formidable irruption de fièvre typhoïde éclata dans Westminster School et dans les cloîtres de l'abbaye. Pendant quelques jours, ce fut une panique dans le voisinage à cause de la fièvre de Westminster. Aucun cas de fièvre ne s'était. manifesté depuis trois ans dans les cloîtres, et rien ne prouvait qu'elle eût été importée, Dans un peu plus de onze jours, elle atteignit trente-six personnes, toutes de la classe aisée de la société ; et dans trois cas elle devint mortelle. Peu de temps avant sa première apparition, il y avait eu deux ou trois journées excessivement chaudes, et on se plaignit dans les maisons en question d'une odeur si désagréable, qu'elle alla même jusqu'à donner des nausées. On découvrit que la maladie suivait très-exactement dans sa marche la ligne d'un égout particulier, sale et négligé, immense cloaque dans lequel des matières fécales avaient été accumulées depuis des années sans aucune issue, et dans lequel les contenus de quelques autres petites fosses avaient été déversés avant l'apparition de la fièvre. Ce cloaque, en se prolongeant, communiquait par des ouvertures
(1) Ghristison, 18'iG.
directes avec les égouts de toutes les maisons dans lesquelles la fièvreéclata, à l'exception d'une seule située à une petite distance, mais dont les jeunes habitants avaient l'habitude de jouer tous les jours dans une cour où se trouvaient des ouvertures communiquant avec le cloaque infecté. La commission sanitaire de la Métropole déclara que l'épidémi& provenait du mauvais état des conduits et des égouts du district et spécialement do l'état insalubre de l'égout principal déjà décrit. SirThomas Watson exprima aussi sa conviction que la fièvre de Westminster était dueaux émanations de cet égout, et dans la troisième édition de ses Leçons, il considère le cas comme une preuve éclatante de l'influence funeste de ces émanations ; mais il ne pensait pas du tout que les cas dont il s'agit appartinssent à la fièvre continue. Il ne vit cependant qu'un seul des cas, et il exprimait cette opinion avant d'avoir reconnu ta fièvre typhoïde comme distincte du typhus. On consulta également les docleurs Todd, Fincham, Southwood Smilh et M. Cann. Le docteur Todd, qui vit cinq ou six de ces cas, m'a affirmé qu'il s'agissait incontestablement de la fièvre typhoïde. Le docteur Fincham, qui vit aussi le cas rapporté parsirThom. "Watson, m'écrivit que tous les cas qu'il avait vus « étaient certainement des exemples de fièvre typhoïde. Dans tous, les complications intestinales (diarrhée, etc.) étaient bien marquées. Je crois, dit-il, que les mêmes symptômes se sont rencontrés dans chacun des cas qui ont eu lieu. » La même opinion a été exprimée par le docteur Southwood Smith, et M. Cann. Enfin, deux des cas furent admis à l'Hôpital des fiévreux, et furent diagnostiqués comme appartenant à la fièvre typhoïde : les symptômes correspondaient en effet exactement à ceux de la fièvre entérique, y compris les taches rosées lenticulaires (1).
Pendant l'année 1857, G policemen furent admis à l'Hôpital des fiévreux, venant de la station de police de Peckham. Ils avaient la fièvre typhoïde. 3 entrèrent en juin, 1 en juillet, 1 en août et 1 en septembre. Les trois premiers malades furent atteints simultanément dans la première semaine de juin. On s'informa, et il fut établi qu'il n'y avait rien de défectueux dans le système d'égouts du bâtiment, et que les lieux d'aisances se déversaient dans des égouts munis de bonnes trappes. Cependant les hommes affirmaient qu'ils avaient souvent été incommodés par des odeurs infectes dans la salle où ils se tenaient, et qu'ils s'étaient adressés à l'officier sanitaire du district, afin qu'il examinât soigneusement le bâtiment. Cet examen fit découvrir que les lieux d'aisances du rez-de-chaussée se déversaient non pas dans l'égout principal avec lequel ils n'avaient aucune connexion, mais dans un vieux puits, situé immédiatement au-dessous du passage adjacent à la chambre en question. Une accumulation de plus de dix pieds d'ordures s'était produite là depuis des années ; et l'ouverture du puits n'était couverte que parles dalles du passage. Le cloaque fut comblé, et la fièvre cessa.
(1) Voir la Bibliographie, 1818.
ÉTIOLOGIE.
Il y a quelques années, une grave épidémie de fièvre typhoïde éclata dans l'école de garçons attachée à la maison de charité de Colchester. Les détails m'en ont été communiqués par M. Laver. « Sur 36 élèves environ, 28 furent atteints. Mais les premiers cas, et en même temps les plus graves, atteignirent les enfants qui occupaient dans la classe les bancs marqués a et b sur le plan; et, parmi ceux-ci, le premier cas fut celui de l'élève occupant la place indiquée par le n° 1 ; les cas observés sur les élèves occupant le pupitre c, furent relativement bénins. Tous les écoliers couchaient dans des chambres semblables et étaient traités de la même manière à.
Fig. 1.
tous égards. » M. Laver fut persuadé que la fièvre était due aux émanations qui provenaient d'un égout non fermé, situé dans le passage marqué d. Il ajoute : « Vous verrez que les enfants, assis sur les bancs a et b, qui sont le plus gravement atteints, étaient assis sur le trajet d'un courant d'air qui avait lieu entre l'égout, la porte e et le feu f qui, à cette époque, était allumé tous les jours. » En effet, l'égout fut fermé, et la fièvre disparut promptement. Il n'y avait aucune méprise quant à la nature de la fièvre, qui répondait bien à la description de la fièvre typhoïde faite par le docteur Jenner. Toute possibilité d'importation parut devoir être exclue, quoique ce point fût soigneusement étudié. Aucun autre cas de fièvre ne fut remarqué dans le reste de la maison de charité ni avant ni après. Les élèves qui furent les premiers atteints étaient dans la maison depuis des années, et depuis longtemps n'avaient pas eu un seul jour de sortie. L'établissement était situé en dehors de la ville, et les égouts communiquaient seulement avec ceux de deux ou trois maisons de familles riches. Dans aucune d'elles il n'y eut de cas de fièvre.
En novembre 1862, je fus appelé pour un cas de fièvre typhoïde à-.
Chatham. La maison portait le n° 2 d'une terrasse nouvellement bâtie sur le sommet d'une montagne. Les personnes qui composaient la famille étaient les premiers habitants de la maison, et étaient au nombre de 12. Dans l'espace de quelques semaines, 9 furent atteints de fièvre typhoïde. Pendant le mois suivant, 3 cas éclatèrent aussi dans la maison contiguë portant le n° 1. Aucun membre de l'une ou de l'autre des familles ne s'était absenté depuis longtemps, même bien des mois avant l'épidémie, et il n'était arrivé aucun malade dans aucune des maisons. La première personne attaquée fut le maître de la maison portant le n° 2 qui depuis plusieurs semaines se plaignait d'une mauvaise odeur existant dans une armoire de son cabinet de toilette, pratiquée dans le mur mitoyen . On s'était plaint également au n° 1 qu'une mauvaise odeur s'y faisait sentir chaque fois que l'on se servait des cabinets du n° 2. Ces cabinets étaient construits contre le mur mitoyen, et les conduits étaient placés dans le mur qui n'avait que 9 pouces d'épaisseur. L'extrémité du siphon n'atteignait pas le tuyau d'écoulement (1). Il y avait entre les deux un intervalle do plusieurs pouces dans lequel on aurait pu mettre la main tout entière. Cet espace avait été enduit avec du ciment, mais il s'était fendu, de façon que le liquide s'était répandu goutte à goutte dans la partie environnante du mur mitoyen. On répara cet accident et il n'y eut pas de nouveau cas de fièvre.
Je dois les détails du cas suivant au docteur E. L. Dixon de Preston. En octobre et novembre 1862, trois domestiques furent pris de la fièvre typhoïde dans une maison particulière pendant l'absence de sa famille. La maison était séparée des autres, et située sur un des points les plus élevés des faubourgs de Preston. Il n'y avait à cette époque aucun autre cas de fièvre typhoïde dans le voisinage de cette maison, et depuis plusieurs mois les domestiques ne s'étaient pas absentés. Le maître de la maison était indigné que l'on put soupçonner quelque vice dans les égouts; mais, en examinant, on découvrit que le conduit des cabinets d'aisances était cassé, et que les matières fécales s'étaient répandues sous la cuisine où elles s'étaient putréfiées en masse. Le puits qui fournissait l'eau potable en avait été infecté, et une couche de ces matières s'élait formée au fond. Le conduit de l'égout était en si mauvais état que toute communication avec le conduit principal était absolument obstruée. L'égout fut réparé, et aucun autre cas de fièvre n'eut lieu dans la maison.
Le cas suivant est relaté par le docteur Thin. En 1862, une jeune dame tomba malade d'une grave attaque de fièvre typhoïde, six semaines après un changement d'habitation à Penicuik. On ne put découvrir aucune source d'infection. La maison était neuve, et tous les locataires précédents étaient connus du médecin. Personne n'avait eu la Cèvre dans cette maison, et aucun autre cas de fièvre n'existait dans Peuicuik ou
(1) On entend par tuyau à siphon un tube qui communique avec la cuvette des fosses d'aisances au moyen d'une courbure en forme de siphon. [Trad.)
ÉTIOLOGIE.
près de là. Une chambre à coucher au rez-de-chaussée de la maison était séparée des lieux d'aisances par un mur de pierres, mais un défaut dans la construction de l'égout permettait une communication avec le plancher de la chambre à coucher. Il en résultait une odeur très-marquée dans la chambre, et toujours plus mauvaise dans les temps humides. Pour cette raison, le docteur Thin, qui avaitété le premier locataire de cette maison, avait enlevé tous les meubles de la chambre en question et l'avait fermée ; mais son successeur avait négligé le conseil qui lui en avait élé donné, et s'était servi de la chambre (1).
En juillet 1865, 19 personnes furent atteintes de fièvre typhoïde dans rune maison isolée, située à 800 mètres environ du village de Ratho, en Ecosse, et bien plus loin encore de toute autre habitation. Pas un seul cas de fièvre n'existait à cette époque ni dans le village, ni dans un rayon de deux ou trois milles, et pas une des personnes attaquées n'avait été ailleurs exposée à la contagion. Le puits qui fournissait toute i'eau potable de cette habitation était situé à moins de 4 mètres d'un cloaque dans lequel se déversaient trois cabinets d'aisances. Le cloaque était construit en gravois, jointoyé en ciment romain, mais ce ciment était en si' mauvais état, qu'on pouvait facilement le détacher de la maçonnerie; de sorte que le sol, tout autour, était à une grande distance imbibé de matières en décomposition qui avaient également corrompu l'eau, ainsi qu'il a été démontré par une analyse, bien que l'odeur et le .goût fissent croire qu'elle était parfaitement pure. Les égouts situés sous ia maison avaient aussi suinté dans la terre qui, à plusieurs pieds de .profondeur, avait l'aspect de matières putrides (2).
Pendant l'automne de 1865, un médecin de Londres loua, à Charimouth, près de Lyme-Regis, une maison pour sa famille. Quelques-se- -maiues après leur arrivée à Charmouth, trois enfants prirent la fièvre ityphoïde. Aucun cas de fièvre typhoïde n'avait été observé dans le vil dage depuis sept ans, quoique quelques cas eurent lieu plus tard. Il n'y .avait aucune communication d'égout entre la maison occupée par cette (famille et aucune autre; mais tout près du puits étaient des lieux d'aisances avec leur fosse. Par suite d'une sécheresse prolongée, le puits -était devenu presque à sec, et la famille buvait de l'eau corrompue par les matières qui de la fosse voisine avaient filtré dans le sol (3).
En juin et juillet 1866, deux cas de fièvre typhoïde éclatèrent dans la
(l)Thin, 18G5.
{:•) ShfirilT, 1865. En ce qui concerne ce cas, Parkes (Pract. Hijgiene, 3' éd., p. Ï3) élablit sur l'autorité d'un récit fait, par le propriétaire de la maison que la fièvre fut importée par un groom qui arriva malade de Dundee. Mais le docteur SIieufT, qui a soigné le groom, m'informe que sa maladie n'était pas la fièvre, mais une pure attaque rie bronchite caractérisé', .sans comp/icution, et que plusieurs des cas de fièvre avaient éclaté avant son arrivée.
(3) W. B. Kesteven, 1865.
TRAITÉ DE LA FIÈVHli TYPHOÏDE.
prison militaire de Limerick. Le premier malade avait été en prison depuis le 15 mai jusqu'au 25 juin, et était tombé malade le lendemain de sa mise en liberté. Le second fut pris le 6 juillet en prison, où il était depuis le 13 juin. Il ne pouvait exister aucun doute sur la nature de la fièvre; le premier malade mourut et on trouva dans ses intestins les lésions caractéristiques. La prison militaire est dans l'enceinte des casernes, mais tout à fait séparée. On n'a pas su que des cas de fièvre eussent existé antérieurement ou dans la prison ou dans les casernes, et, malgré une enquête minutieuse, aucun cas ne put être découvert à cette époque à Limerick. La seule cause à laquelle on pût attribuer la fièvre fut celle-ci : il s'échappait des émanations d'un égout qui emportait les eaux dans lesquelles on lavait le linge des prisonniers; on découvrit que cet égout était bouché par de la boue sur une longueur de 26 pieds. Quelque temps auparavant, la sécheresse et la chaleur avaient été exceptionnelles. L'égout fut nettoyé et réparé après le second cas de fièvre, qui fut le dernier (1).
Balletheron est une ferme isolée au sud de Sidlaw-IIills, à G milles nord-est de Dundee. En novembre 1864, trois cas de fièvre typhoïde éclatèrent dans cette ferme dans des circonstances .qui ne peuvent pas être mieux décrites que par les paroles mêmes du docleur Maclagan. « Ici donc, dans une ferme isolée, située dans une localité où la fièvre typhoïde était jusqu'ici inconnue, nous avons un égout dont le cours et la direction sont détournés de façon que, au lieu de se vicier dans un champ, comme précédemment, il déverse son contenu dans une mare stagnante, et moins, de trois semaines après, la fièvre typhoïde éclate. Les deux événements peuvent-ils être regardés autrement que comme la cause et l'effet? Pour moi il me paraît impossible de les regarder sous un> autre jour. Rien ne peut autoriser à admettre que la maladie ait été importée ;, tous les domestiques et habitants sont clans la ferme depuis plusieurs mois au moins, personne n'est allé dans une localité où la fièvre existât, et aucune des personnes venant du dehors ne paraît pas avoir pu amener l'infection à un degré quelconque, même le plus léger. Non-seulement l'existence d'un tel égout paraît, à première vue, devoir amener un semblable résultat, mais c'est encore la seule explication plausible que l'on puisse donner à la présence de la fièvre. » De plus, les trois personnes atteintes étaient les trois plus exposées aux émanations de l'égout (2).
En 1868, la fièvre typhoïde apparut à Bishop's Sohool, à Jutog, située à deux milles et demi ouest de Simla, dans l'Inde. Un des maîtres et, sur les 67 élèves, 16 furent atteints. Toutes les recherches faites pour découvrir la cause de la maladie échouèrent. L'eau provenait de sources coulant dans un roc de pierre calcaire et était bonne. Peu de temps avant
(1) Hardie, 1867.
(2) T. J. Maclagan, 18G7 (n° 2).
■que la maladie éclatât, on avait creusé sur le penchant de la colline, à 80 pieds immédiatement au-dessus des bâtiments de l'école, une fosse profonde dans laquelle on jetait les matières fécales des lieux d'aisances. La paroi postérieure de la fosse était en roc, mais le devant et les côtés étaient constitués par de la terre; de sorte que les grandes pluies qui tombaient dans la fosse entraînaient les matières à travers le sol jusqu'à la salle de l'école qui se trouvait en bas. On enleva le contenu de la fosse, et on ne vit plus de nouveaux cas de lièvre (1).
Vers le soir du 2 mai 1869, un soldat du 2° régiment d'infanterie de Hesse, en garnison à Hambourg, tomba dans la fosse des latrines de la caserne militaire et fut couvert d'ordures qui lui entrèrent dans le nez? dans la bouche, dans les oreilles. Huit jours après cet événement, il se sentit soufTrant, perdit l'appétit, et le quatorzième jour la diarrhée se déclara. On nota avec soin le pouls et la température, qui prouvèrent que la maladie était la fièvre typhoïde. Il n'y avait pas la moindre épidémie à Hambourg en ce moment; aucun cas n'avait existé dans la caserne depuis plus d'an an, et n'exista après. La cause de ce cas isolé doit être ■sans aucun doute attribuée à l'infection produite par les excréments humains en décomposition (2).
Dans les trois derniers mois de 1869, 33 cas de fièvre typboïde éclatèrent dans l'hôpital Donadson, bâtiment isolé sur un site élevé, dans les faubourgs d'Edimbourg. On ne put découvrir aucune preuve de l'importation de la maladie. Le premier malade fut atteint le 25 octobre, et tous les enfants étaient revenus des vacances depuis le 1er septembre. La cause de la fièvre fut attribuée à certains lavabos situés au même étage que les dortoirs, et dont on ne se servait pas depuis quelques mois à cause du manque d'eau pendant l'été. Durant le jour, on ne remarquait aucune mauvaise odeur dans ces lavabos; mais le matin, une puanteur méphitique s'échappait des ouvertures des réservoirs et des bassins dans lesquels les enfants se lavaient les pieds et qui communiquaient directement avec les égouts. L'eau qui aurait dû à la manière d'une trappe •empêcher la communication des bassins avec l'égout était complètement tarie, et les égouts eux-mêmes n'étaient pas ventilés. Les enfants placés le plus près de ces lavabos furent atteints par la maladie en bien plus grand nombre, et bien plus tôt que les autres (3).
Pendant le mois de novembre 1871, trente-sept dames furent prises de fièvre typhoïde dans un couvent situé aux environs de Londres. Je vis plusieurs de ces malades. Je fus informé par le médecin que l'on n'avait aucun indice, aucwie preuve quelconque que le mal eût été importé. Personne
(1) H. Clark, 18G8.
(2) Knœvenagel, I8G9. #
(3) Gillespie, 1810.
TRAITÉ DE LA FIÈVltE TYMOÏDlî.
de malade n'était venu dans le couvent, et la première dame atteinte (Ier novembre) n'avait pas quitté l'établissement depuis six semaines- Quelques années auparavant un grillage en fer avait été mis en travers de l'égout principal du couvent pour empêcher les rats de venir dans ta maison, lien résulta qu'une énorme quantité de matières s'accumulèren? graduellement du côté de la grille qui était le plus près de la maison. Quand l'égout fut ouvert, on en enleva soixante baquets pleins. En dernier lieu, les liquides ne pouvaient plus passer. Pendant l'automne de 1871, l'égout éclata; le soubassement de la maison fut envahi, et lesmatières répandues à travers le sol environnant. Le puits qui fournissait l'eau à la maison était situé à moins de 4 ou 5 mètres de l'endroit où l'égout s'était rompu. Seize personnes furent enmenées chez elles pendant leur maladie, mais aucune d'elles ne propagea le mal.
Les cas suivants sont intéressants au point de vue du mode d'origine de la fièvre typhoïde, quoique dans aucun on ne puisse exiclure la possibilité de l'introduction du poison dans les matièresprovenant des égouts.
Vers la fin de 1838, une épidémie de Gôvre typhoïde désola la commun» de Prades, dans le département de PAriége. Sur les 750 habitants, 310 furent attaqués, et 95 moururent. La cause de l'épidémie fut attribuée à une mare stagnante qui était le réceptacle de tons les animaux morts et de toutes les ordures de l'endroit. La maladie s'était déclarée à la suite d'un temps chaud et humide. Trois fois le fléau revint, et trois fois lo vent venait du côté de la mare infectée (1).
Richmond-Terrace, à Clifton, est un bâtiment en forme de croissant1 composé de 3i maisons. En 1847, les habitants de 13 de ces maisonstiraient leur eau potable d'un puits situé à l'une des extrémités du croissant. Les autres maisons étaient approvisionnées d'eau par une autre source. A la fin de septembre, il devint évident, d'après le goût et l'odeur de l'eau tirée de la pompe, qu'elle était corrompue par des vidanges. Au commencement d'octobre, une fièvre intestinale éclata presque en mêmetemps dans les 13 maisons où l'eau corrompue avait été bue ; mais rien de semblable ne se manifesta dans les autres maisons. Dans quelquesunes des 13 maisons infectées deux ou trois personnes furent atteintes,, et un bien plus grand nombre dans quelques autres. Les maisons dans lesquelles la fièvre régna étaient très-séparées l'une de l'autre sur la terrasse, et il y avait peu ou point de rapports entre leurs habitants. L'eaudu puits était donc le seul point de départ de la contagion (2).
Au printemps de 1857 un grand nombre d'étrangers vinrent résider air
(!) Bricheteau, 1841. Pour d'autres irruptions de fièvre typhoïde attribuées au*mêmes causes, voir Mémoires de l'Acud. detméd. i\, 41 ; xiv, 14 ■ xv, 6 (2) VV. Budd, 1850, p. 43:.
ÉTIOLOGIE. 7 9
National-Hôtel, à Washington, pour assister à l'installation de M. Buchanan comme président des États-Unis. Un grand nombre de ces voyageurs et le président élu furent saisis presque en même temps de fièvre typhoïde. On fit courir des bruits d'empoisonnement; on supposa d'abord qu'ils avaient été empoisonnés avec de l'arsenic dans un but politique, puis ensuite par le cuivre provenant, des ustensiles de cuisine. Une enquête rigoureuse s'ensuivit, et d'après le comité nommé à cet effet, et d'après les médecins qui tous tombèrent d'accord sur ce point, il fut reconnu que la maladie était due à des émanations d'égout. Dans une partie de la maison, il y avait une ouverture directe sur l'égout, et il était facile de s'apercevoir qu'un fort courant d'air fétide s'en échappait. La fièvre parut pour la première fois après trois jours très-chauds pendant" l'un desquels il avait plu à torrents. La crue soudaine de la rivière du Putomac dans laquelle les eaux sales se déversaient avait sans doute ramené les exhalaisons fétides par la bouche de l'égout (1).
Pendant l'automne de 1858, une épidémie de fièvre typhoïde éclata à Windsor, et elle fut l'objet d'études spéciales de la part des médecins du conseil privé. J'en ai communiqué le compte rendu à la Société épidémiologique. On calcula que, pendant les quatre derniers mois de l'année, 440 personnes ou environ un vingtième de la population furent attaquées. Trente-neuf moururent. L'opinion incontestée de tous ceux qui firent des recherches à cet égard fut que la fièvre était due aux émanations des égouls. La plupart des cas en général, mais particulièrement tous les cas mortels, sauf un, se trouvèrent circonscrits dans deux des trois quartiers de la ville, l'un situé au-dessus, l'autre au-dessous du niveau de la Tamise. Deux de ces quartiers avaient un système complet d'égouts, des lieux d'aisances dans l'intérieur des maisons, et des éviers avec des conduits dans les cuisines et les soubassements. Les égouts dans les deux districts étaient remplis en partie par un flot continuel d'eau chassée de la Tamise, et par des réservoirs artificiels. Mais par suite d'une longue sécheresse, la Tamise avait beaucoup baissé, et, par négligence, on avait laissé ces réservoirs se dessécher. Par conséquent les ordures s'étaient accumulées dans les égouts, et, à cause de leur ventilation très-imparfaite, les exhalaisons fétides se répandaient directement dans les maisons. Dans les deux quartiers mentionnés, les riches et les pauvres furent indistinctement attaqués par la fièvre ; mais les cas furent plus nombreux et plus graves dans le bas quartier où tous les égouts de la ville se réunissaient et où ils avaient la pente la moins rapide, c'est-à-dire au bas de Sheet Street, près des casernes. Les habitants de ces quartiers se plaignirent de sentir clans les maisons des odeurs infectes venant des égouts, et particulièrement dans les maisons où la fièvre fut constatée. Le quartier de la ville qui fut presque exempt de fièvre était le plus pauvre, et le choléra y avait sévi avec la plus grande intensité en 1849. Pien.que les égouts de cette partie de la ville aient souffert du manque
1) Voir la Bibliographie .
d'eau, les lieux d'aisances étaient en dehors des maisons et il n'existait aucune communication ni par les conduits d'évier, ni autrement, entre les égouts et l'intérieur des maisons. A peu d'exceptions près, on ne se plaignait pas de mauvaises odeurs dans ce quartier. Une femme cependant se plaignit amèrement d'une odeur infecte venant d'un égout situé en face de sa porte. La fille de cette femme mourut de la fièvre. Aucun cas de fièvre n'eut lieu au château de Windsor qui, ainsi qu'on peut le voir d'après le plan ci-joint, avait un égout particulier, n'ayant aucun rapport avec ceux de la ville; il était bien ventilé et était irrigé chaque matin par une source d'eau spécialement affectée à cet usage. Quelques-
Fig. 2.
unes des maisons dépendantes des écuries royales et dont l'égout communiquait à l'égout particulier du château eurent le même privilège. Dans le reste des écuries séparées des autres par un simple chemin, mais communiquant à l'égout de la ville, il y eut trente cas de fièvre et trois décès. Cependant, tous les habitants des écuries s'approvisionnaient d'eau à la même source. Enfin, quelques cas de fièvre se sont aussi présentés dans