C. — ANALYSE DES PRINCIPAUX SYMPTOMES
a. — PHYSIONOMIE DES MALADES.
L'expression abattue, stupide, qui caractérise si bien le typhus, est comparativement rare dans la fièvre typhoïde. Beaucoup de malades traversent cette maladie sans que l'on remarque un changement sensible dans leur apparence. Même quand ils sont incapables de répondre d'une façon raisonnable, la physionomie peut être très-peu changée et n'offrir d'altération que par la dilatation des pupilleset une expression de langueur, d'ennui ou de tristesse. Mais dans les cas graves, quand la maladie prend le « caractère typhoïde, » le faciès typhosa est exactement semblable à celui du typhus. La face présente rarement cette teinte générale rouge sombre, si commune dans le typhus; mais elle est, ou extrêmement paie, ou bien il y a sur une joue ou sur les deux une rougeur circonscrite, que je n'ai jamais remarquée dans le typhus. Cette rougeur exista dans 14 cas sur 100, sur lesquels j'ai pris
des notes exactes. Sur 23 cas mortels, sir W. Jenner en a rencontré 11 qui présentaient ce signe (1). Elle varie d'intensité selon les malades, et varie plusieurs fois chez le môme malade. Souvent, cette rougeur disparait entièrement, puis revient; comme règle, elle est plus marquée dans l'après-midi et le soir, et après l'administration de la nourriture ou des stimulants. Elle se produit aussi bien dans les cas bénins que dans les cas graves; niais, dans les derniers, elle est ordinairement d'une teinte plus foncée que dans les premiers. Ce symptôme se manifeste souvent dans une période avancée de la maladie, et si on l'ajoute à une grande maigreur, aux yeux enfoncés et à une respiration rapide, l'ensemble rappelle beaucoup l'aspect d'un malade arrivé à la période bectique de la pbtbisie pulmonaire.
b. — SYMl'TOMES FOURNIS PAR LA PEAU.
1° L'éruption de la fièvre typhoïde consiste en tacbes isolées, lenticulaires, «les tacbes roses, lenticulaires» de Louis. Leur couleur est rose ou rouge, mais varie légèrement de teinte selon la couleur de la peau du malade. Leur forme est ronde et régulière ; leurs bords bien définis , et leur diamètre est d'une demi-ligne a deux lignes. Quand on passe légèrement le doigt sur la peau, on peut, dans la plupart des cas, sentir que ebaque tacbe fait un peu saillie ; leur contour est arrondi et convexe, niais non acuminé. Elles ne sont jamais dures; mais, dans quelques cas rares, on peut découvrir une petite vésicule à leur sommet (2). Elles ne se convertissent jamais en pétéebies ; mais, tant qu'elles existent, elles disparaissent sous la pression et reparaissent lorsque la pression cesse. On ne les retrouve jamais sur les cadavres. Elles se développent par poussées successives, ebaque tache durant trois, quatre ou cinq jours, et se fanant pendant que de nouvelles apparaissent. J'ai vérifié cette observation des centaines de fois, en entourant tous les jours d'un cercle d'encre les taches nouvelles et en écrivant sur la peau la date de chacune d'elles. Le nombre de ces taches est ordinairement restreint, ce qui explique pourquoi elles passent souvent inaperçues. Dans la plupart des cas, on n'en trouve pas plus de vingt ou trente à la fois, et quelquefois on n'en peut découvrir que trois ou
(1) Jenner, 1849 (i).
(2) Jenner, Peacock et W. T. Gairdner ont aussi observé une petite vésicule au sommet des taches dans des cas exceptionnels. Voir Jenner, 1853, p. 285; Peacock, 185G (n° 1); Gairdner, 1862 (n° 2), p. 125.
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SYMPTOMATOLOGtE DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE. 113
quatre. Il arrive cependant que les taches sont plus nombreuses, et alors les bords de deux taches contiguës peuvent se toucher.
■Néanmoins, ceci est très-rare, et les taches ne se montrent jamais en plaques irrégulières comme dans le typhus. Sur 98 cas, dont j'ai soigneusement noté les éruptions, le nombre des taches présentes en même temps n'a jamais excédé 20 dans 61 de ces cas; dans 37, elles ont dépassé 20; et, dans 9 cas, elles ont dépassé 100.
I Dans un des cas, j'en ai compté plus de 1 ,000 en même temps (voir l'observation IX, page 166), et j'ai rencontré quelques autres cas dans* lesquels elles étaient également nombreuses. Selon Barthez et
IRilliet, les taches sont moins nombreuses chez déjeunes enfants que chez les adultes, et cette opinion concorde parfaitement avec
! la mienne. Dans la plupart des cas, ces observateurs n'en ont pas
: rencontré plus de 6 à la fois et rarement 20; dans un seul cas,
>sur 111, il les ont trouvées très-nombreuses (1).
Les parties du corps sur lesquelles les taches paraissent le plus communément sont le devant de la poitrine, le ventre et le dos.
i J'ai souvent réussi à les trouver sur le dos quand elles n'existaient nulle part ailleurs, et j'ai parfois noté qu'elles étaient plus grandes et plus nombreuses sur le dos qu'en avant. Cette circonstance peut être due à un plus grand degré de chaleur de la peau du dos,
•sur laquelle le malade est couché. Louis et sirW. Jenner mentionnent des exemples où les taches étaient développées en plus
. grand nombre après un bain cbaud, et j'ai vu qu'elles paraissaient d'abord sur la partie de la peau où l'on avait appliqué un sinapisme. Sur 98 cas, j'en ai noté 8 dans lesquels les taches existaient
I sur les bras on les jambes, et 1 sur la face. (Obs.lX.)
La date de l'apparition des taches est entre le septième et le douzième jour (inclusivement). Il en fut ainsi dans 39 cas sur 46, dans lesquels j'ai noté ce symptôme. Dans 4 cas seulement, les taches se sont montrées avant le sixième jour, et, alors c'étaitle cinquième jour qu'elles apparaissaient. D'un autre côté, dans 3 cas, elles n'ont pas paru avant le quatorzième jour, et dans 1 cas, pas
! avant le vingtième. Dans aucun des cas cités par Chomel, l'érup-
I lion ne fut observée avant le sixième jour (2), et dans 1 cas seulement Louis l'a vue dès le cinquième jour (3). Chez les enfants, elle
I paraît plus tôt que chez les adultes: Taupin, Barthez et Rilliet
I l'ont vue se manifester parfois dès le quatrième jour (4).
(1) Barthez ot Rilliet, 1853, II, p. 084.
(2) Chomel, 1834.
(3) Louis, 1841, II, 105.
(4) Taupin, 1839; Barthez et Rilliet, 1853, II, 083.
MuilCUISON. S
La durée de l'éruption varie de 7 à 21 jours, selon la date de sa première apparition et la durée totale de la fièvre. 11 est de règle qu'elle disparaît avec le commencement de la convalescence; mais, dans certains cas, les taches continuent à se produire après que les symptômes généraux commencent à décroître, et que le malade semble être en convalescence. Il est bon d'être très-attentif sur ce point, car aussi longtemps que les taches continuent, une légère imprudence peut ramener une recrudescence des symptômes fébriles. La durée moyenne de l'éruption dans 30 cas qui ont été guéris sous mes yeux, et que l'on étudia ou dès le début ou à partir du huitième jour de la maladie, était de 14 jours et demi; la plus courte période étant de 4 jours et la plus longue de 35. Chez les enfants, selon Barthez et Itilliet, l'éruption dure rarement plus de 7 ou 8 jours.
L'éruption n'a pas toujours lieu (1). Sur 5,988 cas admis à l'HÔpifal îles lièvreux de Londres pendant 23 ans, les taches ont été notées dans 4,606, soit 76, 92 p. 100. Dans quelques-uns des 1.382 cas pestants, il est possible qu'un examen insuffisant n'ait pas permis de les découvrir. Louis les observa dans 160 cas sur 177 ; et dans les autres 17 cas, à l'exception de 5, il ne pouvait pas déclarer positivement qu'elles fussent absolument absentes (2). En Amérique, Barllell a rarement manqué de les trouver quand elles étaient soigneusement cherchées (3). Elles sont plus fréquemment absentes chez les malades ayant dépassé 30 ans ou ayant moins de 10 ans, que chez les malades étant entre 10 et 30. Sur 1,413 cas admis à l'Hôpital des lièvreux de Londres pendant 10 ans et étant âgés de 10 à 30 ans, l'éruption fut observée dans tous les cas, sauf 142, soit 10 p. 100; sur 252 malades au-dessus de 30, on ne l'observa pas dans 40 cas, soit 16 p. 100 ; sur 107 cas au-dessous de 10 ans, on ne la remarqua pas dans 37, soit 34/12 p. 100. Sir W. Jenner croit que les taches sont comparativement rares, quand on a dépassé 30 ans ; Barthez et Rilliet ne les ont pas rencontrées 1 fois sur 4 dans 111 cas chez de jeunes enfants; Taupin, d'autre part, les a notées chez 110 enfants sur 121, et il croyait qu'elles étaient aussi communes dans l'enfance que chez les adultes. En ce qui concerne le sexe, l'éruption manqua dans 127 cas sur 903 malades du sexe masculin admis à l'Hôpital des fiévreux de Londres, et seulement 97 sur 915 malades du sexe féminin.
(1) Sur G2 cas, il y en eut 9 dans lesquels Peacock ne la rencontra pas (Peacok, 1856, n° 1). Selon Parkes, les taches sont absentes dans 20 cas p. lOOt^W^ med. Jnurn., 185G, p. 993).
(2) Louis 1811, II, p. 56-105.
(3) Bartlett, 185G, p. 63.
Il n'y a aucun rapport, comme dans le typhus, entre la quantité plus ou moins grande de taches et le degré de gravité de la maladie. Sur 37 malades dans lesquels les taches dépassaient 20 à la fois, 7 ont succombé; sur 61 où les taches ne sont jamais arrivées à 20, 12 ont succombé. De sorte que la moyenne de la mortalité dans les deux classes a été à peu près semblable. Quelques auteurs, il est vrai, ont regardé l'éruption plutôt comme un signe favorable (I). Louis trouva l'éruption plus restreinte et plus souvent absente dans des cas mortels que dans ceux qui ne l'étaient pas. Barthez et Rilliet sont d'avis que, chez les enfants, les taches sont en moins grande quantité et se rencontrent plus rarement dans les cas graves que dans les cas bénins. Dietl, de Gracovie, qui a particulièrement étudié ce sujet, pense que le pronostic est ordinairement plus favorable dans les cas où l'éruption est plus abondante (2). Voici quels sont les principaux caractères distinctifs entre les taches de la fièvre typhoïde et celles du typhus.
Fièvre typhoïde.
Taches rouges ou rose vif pendant toute la durée de la maladie.