CHAPITRE IX
Aucune maladie aiguë ne se présente sous des aspects plus variés que la fièvre typhoïde. Comme dans beaucoup d'autres maladies de la même classe, le poison de la fièvre typhoïde produit des symptômes d'une double nature ; savoir : 1° pyrexie générale, avec dérangement de toutes les fonctions du corps; 2° lésion locale occupant un point spécial, qui dans ce cas est l'iléon. Dans quel-
ques cas, la fièvre et les symptômes généraux dominent; dans d'autres, ce sont ceux de la lésion locale ; dans une troisième catégorie de cas, les symptômes locaux et généraux prédominent avec une égale intensité; dans une quatrième, les deux se présentent sous une forme plus bénigne, et il peut même n'y avoir aucun symptôme de la lésion locale; enfin, dans une cinquième, la imaladie primilive est difficile à reconnaître à cause des complications. Ces différences sont dues en partie aux conditions spéciales de la constitution du malade, et en partie aux différences d'in- .tensité ou peut-être de qualité que peut présenter le poison (page I 56) (1).
De nombreuses variétés de fièvre typhoïde ont été décrites par Jes auteurs classiques. Parmi ces variétés, on doit mentionner : ,1a fièvre adynamique ou low nervous fever (fièvre nerveuse subaiguë) dont les caractères dominants sont la pyrexie prolongée et une grande prostraLion ; la forme ataxique, quelquefois désignée sous :.e nom de fièvre cérébrale, dans laquelle le délire et l'état typhoïde tiont bien développés ; la forme abdominale, dans laquelle les symptômes abdominaux sont plus marqués; la forme thoracique, lians laquelle les complications thoraciques sont prédominantes; itît la forme hémorrkagique, caractérisée par des hémorrhagies des surfaces muqueuses et cutanées (Voyez p. 169). On peut ajouter ; '.a forme intermittente (ague-like) dans laquelle la maladie débute de .a même manière que la fièvre intermittente (Voir page 155). Cette orme se rencontre surtout chez des personnes qui ont été exposées aux fièvres paludéennes et dans lesquelles on peut supposer lue les poisons des deux maladies coexistent. Mais les variétés 1 ii i nécessitent une étude spéciale sont les suivantes :
1. La forme avortive est celle dans laquelle la fièvre ne suit pas ■on cours régulier, les lésions intestinales se terminant par résolution au lieu d'aller jusqu'à l'ulcération. La maladie commence ! :omme une attaque de fièvre typhoïde ordinaire, et il peut y avoir •lès le début une pyrexie considérable ; la température du soir vers e quatrième et le cinquième jour s'élevant à 40° ou 40°4 (Voir ). 157). Il y a souvent une céphalalgie considérable et une insomîie complète; la langue est chargée et rouge sur les bords; les vomissements ne sont pas rares ; quelquefois, il y a de la diarrhée, nais plus communément de la constipation; l'épislaxis se proluit dans quelques cas; et très-souvent, mais non toujours, quelles taches lenticulaires apparaissent vers le septième jour. Le
(t) Voir Murcliison, 1870.
pouls n'est pas très-rapide (70-90), et quelquefois l'élévation de la température est la seule preuve de l'existence de la fièvre. Vers le huitième ou le dixième jour, les rémissions du matin deviennent très-décidées, et tous les symptômes diminuent, et vers le milieu ou la fin de la seconde semaine, la température du matin peut Être normale, celle du soir continuant à s'élever de plusieurs degrés pendant trois ou quatre jours, ou même pendant une semaine, le type de la fièvre étant alors distinctement intermittent. Mais parfois la fièvre se termine au bout d'une semaine, et Griesinger et Baumler ont observé des cas dans lesquels sa durée n'excéda pas cinq jours. Il résulte de mon expérience personnelle que la pyrexie, même dans ces cas très-courts, se termine graduellement (Voir page 156); mais, d'après Griesinger et Baumler, elle peut se terminer brusquement par une copieuse transpiration. Ces cas avortés correspondent à la forme muqueuse ou fièvre muqueuse des auteurs français, et, en Angleterre, elle est ordinairement désignée sous le nom de febricula. Les seules preuves qu'il s'agit bien alors d'une fièvre typhoïde sont fournies par la présence des taches lenticulaires qu'on trouve quelquefois et par le fait que des cas typiques de cette affection se rencontrent fréquemment dans la même maison.
2. La forme insidieuse ou latente est une autre variété importante de fièvre typhoïde. Elle fut bien décrite en 1826 parHervett (1), de Londres, et elle a été étudiée avec le plus grand soin par Louis, Chomel et beaucoup d'autres auteurs. Dans cette forme, tous les symptômes sont bénins ; il peut n'y avoir que peu ou point d'accélération dans le pouls ; la prostration et l'augmentation de température peuvent être les seuls signes de pyrexie, et cependant la fièvre a sa durée habituelle de trois ou quatre semaines, et la lésion intestinale suit son cours ordinaire. Dans quelques cas, les principaux symptômes sont des frissons irréguliers, alternant avec des chaleurs et des rougeurs, légère céphalalgie", perte d'appétit, lassitude, et sommeil troublé. 11 peut y avoir de la diarrhée ou de la constipation. Dans d'autres cas, le malade se plaint principalement d'un catarrhe des bronches, et il croit avoir simplement « pris un rhume ». Dans une troisième classe, les principaux symptômes sont les nausées, les vomissements, la langue rouge, et la maladie est considérée comme une « attaque bilieuse » ou comme une « fièvre gastrique ». Dans chacune de ces variétés, le malade peut supporter l'attaque entière et arriver à la guérison, et alors, on parle souvent de sa maladie comme d'une fièvre simple
(1) Hervett, 182G.
continue. Mais très-souvent son état devient très-alarmant (1). Le délire maniaque aigu se déclare ainsi qu'une hémorrhagie profuse intestinale qui peut se terminer fatalement; ou plus communément, des symptômes de perforation se révèlent, et au bout de quelques heures ils produisent la mort (Observations XXV et XXVI). Avant l'appariiion de ces symptômes alarmants, le malade n'inspire aucune crainte, et sa prostration est si légère qu'il peut continuer ses occupations ordinaires, ou, peu d'heures avant ^ le moment fatal, venir à la consultation de quelque hôpital (Voir page 180). Les cas de ce genre ont été désignés par des auteurs allemands sous le nom de typhus ambulatorius. Dans ces cas on attribue à la marche la rupture du péritoine dénudé, ce qui forme la base des ulcérations intestinales (Voir page 179).
3. Fièvre gastrique ou bilieuse. — On croit encore communément que la fièvre gastrique est une fièvre idiopathique distincte de la fièvre typhoïde (2). Les ouvrages médicaux cependant ne contiennent aucun fait qui confirme cette opinion. Les fièvres gastriques et stomachiques décrites au siècle dernier par Ballonius, Heister et Burserius (3), étaient incontestablement des fièvres typhoïdes. Cheyne (4) et Craigie (5) furent les premiers à employer le terme de fièvre gastrique, en Angleterre, et leurs descriptions des symptômes et des lésions anatomiques montrent simplement que la maladie dont ils parlaient était aussi la fièvre typhoïde ; la même remarque s'applique à la fièvre gastrique, décrite par Anderson, de Glasgow (6). Ce que la plupart des praticiens modernes désignent sous le nom de fièvre gastrique est une fièvre continue bénigne accompagnée de symptômes d'irritation gastrique. Mais, autant que mon expérience lecomporte, sinousexceptons quelques cas dans lesquels les symptômes fébriles sont symptomatiques d'un dérangement gastrique ou biliaire, sans causes spécifiques, l'affection qui est communément appelée fièvre gastrique est réellement la fièvre typhoïde sous une forme avortive ou latente avec vomissements ou autres symptômes gastriques. De nombreux faits attes-
(1) Une observation semblable est faite par Trousseau, qui remarque aussi que la fièvre peut continuer de douze à trente jours, sans que les symptômes soient suffisamment urgents pour obliger le malade à prendre le lit, les intestins étant réguliers ou constipés pendant toute la durée de la maladie [Clin. Lect. Trad. annl.,11, 318).
(2) Le Rcgistrar-qeneral pour l'Êcosse, dans sa division des fièvres continues, établit une distinction entre la gastrique et la typhoïde ( Voir Stark, 13G5).
(3) Burserius, 1785.
(4) Cheyne, 1833.
(5) Craigie, 1837.
(G) Anderson, 18G1, p. 112.
tent la vérité de cette assertion. Des cas répondant à la description de la fièvre gastrique éclatent constamment dans la même maison en même temps que des fièvres typhoïdes typiques ; des taches rosées se présentent dans de nombreux cas; il peut se faire que la fièvre gastrique suive son cours ordinaire et soit suivie d'une rechute de fièvre typhoïde bien caractérisée; et enfin il n'est pas rare de rencontrer des affections qui sont considérées pendant deux ou trois semaines comme gastriques et qui passent ensuite à l'état typhoïde et deviennent mortelles en présentant à l'autopsie les lésions de la fièvre typhoïde. Dans ces sortes de cas, on dit souvent qu'il s'agit d'une fièvre gastrique devenue typhoïde, mais celte expression même est opposée à l'individualité de la fièvre gastrique, car une. maladie spécifique aiguë ne peut jamais se convertir en une autre.
4. La forme aiguë de la fièvre typhoïde est celle dans laquelle la maladie commence brusquement et avec grande violence. En un jour ou deux, et quelquefois dès le commencement, on remarqué un délire aigu, avec ou sans diarrhée. La congestion pulmonaire se produit de bonne heure, s'étend souvent avec une grande rapidité, et la mort peut survenir dans le premier septénaire ou au commencement du second avant même qu'il y ait d'ulcération dans les intestins (1) (Voir les observations V et VI, et page 157).
5. Fièvre rémittente infantile. — Depuis très-longtemps on a reconnu que les enfants étaient très-sujets à une fièvre accompagnée de désordres gastriques et intestinaux, à laquelle on a appliqué les termes de fièvre de wers, fièvre hectique des enfants, fièvre gastrique et fièvre rémittente des enfants. Abercrombie (2), Wendt (3), Billard (4), Meissner (5), Évanson et Maunsell (6), ont exactement décrit et ses symptômes et ses lésions anatomiques; mais ils regardent cette fièvre comme symptomatique de la lésion locale, et comme particulière aux enfants. On pensait si peu que cette fièvre fût identique à la fièvre typhoïde des adultes que Chomel, en 1834, écrivait ce qui suit sur cette affection : « Nous ne craignons pas de nous tromper en disant que ce nombre va continuellement en diminuant jusqu'à l'âge de dix ans, au-dessous duquel il paraît que des enfants ne sont que très-rarement atteints
(1) Voir aussi Trousseau, Clin. med. Syd. soc. tram., II, 358.
(2) Abercrombie, 1820.
(3) Wendt, 1822.
(4) Billard, 1828.
(5) Meissner, 1838.
(G) Evanson et Maunsell, 1836.
de cette affection. » En 1836, M. Hutin (1) publia les détails d'une épidémie de fièvre typhoïde chez les enfants ; mais c'est à Rilliet (2), Taupin (3), Lôschner (4), Stoeber (5) et aux travaux de West (6), que nous devons d'avoir établi l'identité delà fièvre rémittente des enfants et de la fièvre typhoïde des adultes. Il est reconnu maintenant que les enfants sont très-sujets à la fièvre typhoïde, car ils sont souvent atteints alors que d'autres membres de la famille ne i le sont pas. Les symptômes et les complications sont jusqu'à un certain point modifiés par l'âge du mnlade, comme je l'ai déjà i démontré et le type rémittent de la pyrexie est même plus marqué que chez les adultes. Il ne s'ensuit pas cependant que toutes les fièvres rémittentes des enfants soient de véritables exemples de fièvre typhoïde. Les enfants sont sujets à des accès de fièvre qui | peuvent assumer une forme rémittente, et qui sont indépendants . de tout poison spécifique, et simplement symptomatiques de quel- : que trouble gastro-intestinal. Mais avec un traitement approprié I ces attaques peuventdisparaître en une semaine. Dans les contrées i où la fièvre intermittente existe en permanence, les enfants aussi i bien que les adultes peuvent avoir des fièvres rémittentes palui déennes. Quelques observateurs soutiennent môme que beaucoup i de cas de fièvre rémittente observés chez les enfants à Londres et i dans d'autres localités où la fièvre intermittente est inconnue, sont I paludéens et peuvent être guéris par la quinine La question ] ne peut être décidée que par l'autopsie, et les détails manquent à i cet égard. Mais on doit mentionner que la véritable fièvre typhoïde avec les taches rosées prend souvent un caractère rémittent, spécialement chez les enfants, et que l'on obtient quelquefois des résultats par l'emploi de la quinine. Mon expérience me porte néanmoins à dire que la fièvre rémittente idiopathique des enfants est presque invariablement la fièvre typhoïde.
6. Fièvre typhoïde chez les personnes âgées. — Quand la fièvre typhoïde attaque des personnes ayant plus de cinquante ans, le début est ordinairement insidieux ; la faiblesse et les tremblements sont souvent les symptômes dominants; le type de la fièvre est essentiellement adynamique. Les tacbes rosées, le délire aigu et la diarrhée pressante sont rarement observés. La pyrexie est habi-
(1) Hutin, 1836.
(2) Rilliet, 1840.
(3) Taupin, 1839.
(4) Lôschner, 184G.
(b) Stoeber, 1847.
(6) Voir C.-H. Jones, Dril. med.Journ., 1858, et 25 janvier 1862; Wilks, ibid., 25 juin.
tuellement prolongée, mais la température, môme dans des cas mortels, est rarement aussi élevée que chez des personnes plus jeunes, et plus souvent tombe au-dessous de la normale ; pendant la convalescence le collapsus n'est pas rare.