CHAPITRE V
LES PRINQPAUX MODES DE TRANSMISSION BWECT-E DU BAQLLE TYPHIQUE
Issu du malade ainsi que du porteur de germes, le bacille pathogène de la fièvre typhoïde suit le sort des excreta et des produits pathologiques auxquels il est incorporé. Tantôt auprès du malade ou du bacillifère, tantôt transporté loin de son foyer d’origine, le microbe peut exercer son pouvoir infectant lorsqu’il entre en contact avec un sujet réceptif.
La pénétration du bacille dans l’organisme n’a rien de mystérieux. A l’hypothèse ancienne des miasmes et des effluves, s’est naturellement substituée la notion de contagion directe ou indirecte par l’agent pathogène.
Il arrive et s'installe presque toujours par la voie digestive. Comment y parvient-il?
Le mode de transmission le plus simple est celui de la contagion directe. Qu’il énaane du malade ou du bacillifère, le microbe est communiqué fort souvent, et sans aucun intermédiaire, aux personnes de leur entourage, à ceux qui les approchent où qui les soignent, aux parents, aux médecins, aux infirmiers, aux garde-malades, aux visiteurs, aux voisins de lit dans les hôpitaux, etc.
Cette constatation de la contagiosité directe de la fièvre typhoïde n’avait pas échappé aux anciens observateurs tels que Louis, Gendron, Piedvache. En présence des cas qui se succédaient dans une même famille et dont il apercevait sans conteste la filiation, Louis disait au début du xix' siècle, que la fièvre typhoïde était certainement contagieuse, au moins dans les campagnes. Les précautions hygiéniques insuffisantes, l’absence de propreté, la non-désinfection des déjections, des linges souillés, fournissent l’explication de ce transport du germe.
C’est surtout dans les soins intimes donnés au malade à
l’occasion de la défécation et de la miction, du changement de linge de corps et des draps, enfin du transport du malade dans sa baignoire, que la contagion directe s’exerce avec le plus de fréquence. Il en est de même lorsqu’on fait boire le malade, lorsqu’on nettoie sa bouche et ses dents, lorsque le visiteur serre la main contaminée du malade, etc.
La contagion hospitalière ne reconnaît pas le plus souvent d’autres causes. On a cité de nombreux exemples de voisins de lits contaminés en donnant leurs soins bénévoles à un typhoïsant.
Le porteur de germes peut, par un processus semblable, communiquer directement le germe, lorsqu’il est atteint d’une maladie qui nécessite, quelle qu’en soit la nature, des soins analogues. De même le malade affecté de suppuration due au bacille typhique, opéré de cholécystite typhique, etc., peut transmettre le bacille à l’infirmier négligent qui le soigne.
La contagion peut s’exercer inversement sur des malades adultes ou enfants atteints d’une autre contagion, par un infirmier ou une infirmière porteurs de germes.
La malpropreté est, en effet, presque toujours à la base de la contagion directe. D’autre part et quel que soit le moyen qui préside à celte contagion, les mains sont en dernière analyse, les organes récepteurs et les agents transmetteurs du bàcille typhique. Ce sont elles qui, souillées par des particules de déjections ou des gouttelettes d’urine des malades, par les vomissements, les crachats, etc., et non lavées, récoltent et apportent à la bouche l’élément infectieux. C’est pourquoi on a pu dire avec quelque raison que, quelle que soit l’origine du bacille — malade ou porteur de germes — la fièvre typhoïde de contact est la maladie des mains sales (H. Vincent). Ce précepte se justifie encore parce que c’est la main sale du porteur de germes qui, ayant manipulé les aliments, les souille de bacilles et les transmet ainsi aux autres personnes de l’entourage.
Sous la dénomination d’épidémie de contact, on a décrit, en Allemagne, les cas de fièvre typhoïde qui se déclarent au voisinage immédiat du malade ou du bacillifère. Cette expression est incorrecte, car elle englobe à la fois la contagion directe et la contagion indirecte. 11 ne faudrait la conserver que pour les cas où l’apport du bacille est fait directement par contact du malade au sujet sain.
A ce point de vue, la contagion directe ne s’opère dans les casernes que d'une manière exceptionnelle, au regard des autres conditions d’infection, assurément plus nombreuses, qui menacent le soldat en temps de paix.
Le danger constitué par l’existence des porteurs de germes est subordonné, en effet et avant tout, au mode d’existence du bacillifère et de ceux avec lesquels il vit en rapport. Les enquêtes faites dans les stations thermales qui, comme Vichy, sont les rendez-vous des malades atteints d’affections hépatiques chroniques et de porteurs actifs de germes, ont établi, d’une manière non douteuse, la rareté extrême de la contamination par ces derniers (Linossier). C’est qu’en effet, la contagion, entre proches, de la fièvre typhoïde, n’est nullement comparable à celle de cei’taines autres maladies telles que la diphtérie, la méningite cérébro-spinale, les fièvres éruptives, les oreillons, etc. Tandis que pour ces dernières infections, la contagion directe joue un rôle capital, prépondérant et même, pour certaines, exclusif, il n’en est pas de même en ce qui concerne la fièvre typhoïde.
Il peut être utile d’en exposer la raison. Le bacille diphtérique, le méningocoque, etc., qui séjournent chez les porteurs de germes, ont pour habitat les fosses nasales, le rhinopharynx, la cavité buccale. Ces porteurs sont contagieux parce qu’ils projettent d’une manière presque ininterrompue ces bactéries dans l’atmosphère, sur le visage, sur le nez, les conjonctives de l’interlocuteur, sur ses mains, ses vêtements, à l’occasion de la parole, de la toux, du rire, de l’éternuement, dans l’acte d’embrasser. L’infection s’effectue, en conséquence, par inhalation, d’une manière fréquente et facile. En est-il de même pour le porteur du bacille typhique? Non, évidemment. Le bacille, au lieu d’être en communication directe et immédiate avec l’air extérieur, est abrité dans la vésicule biliaire et l’intestin, ou bien dans la vessie. Il est éliminé d’une manière intermittente et mélangé aux matières fécales ou à furine. Il en résulte, par conséquent, qu’il trouve des conditions moins propices pour s’extérioriser et pour venir contaminer directement l’entourage. Il n’en serait ainsi que si le bacille avait pour habitat la salive et le mucus nasal ou pharyngé des bacillifères, — ce qui n’est pas.
En conséquence, la contagion directe par le bacille de la
fièvre typhoïde est limitée à des conditions bien définies. Elle ne peut s’exercer que si des particules de matières fécales ou d’urine, apportés par des mains sales ou par les vases de nuit, l’urinal, sont déposées sur les aliments, le pain, etc.
De là vient que, pour aussi important que soit le contact dans la transmission du bacille émané des porteurs de germes, les conditions qui font naître la contagion directe ne sont pas très fréquentes.
Bien plus importante, par conséquent, est la voie par contagion détournée.
Des remarques qui viennent d’être formulées, il résulte cette première conclusion que la part dévolue aux bacillifères dans la transmission de la fièvre typhoïde ne peut être délimitée avec précision, mais qu’elle est plus restreinte que ne l’ont admis les hygiénistes allemands. Les statistiques qui permettent de la définir sont bien difficiles à établir. Certains ont admis que le contact par les porteurs chroniques expliquait 30 pour 100 des cas de fièvre typhoïde ; d’autres 2 à 5 pour 100, 6 pour 100 (Park), etc.
Mais il est utile de s’inspirer de ce principe que dans les épidémies — surtout dans celles qui se prolongent — toutes les conditions de contagion, directe ou indirecte, se donnent carrière et qu’il est souvent impossible d’incriminer telle ou telle d’entre elles, en présence de facteurs étiologiques si variés.
Une deuxième conclusion se dégage de l’exposé ci-dessus. C’est que, parmi les porteurs chroniques de bacille typhique, les plus dangereux sont ceux qui exercent des professions alimentaires. Aussi, lorsqu’on dépouille les observations de contagion typhoïdique due à ces bacillifères, est-on frappé du nombre élevé de cas qui concernent des cuisinières ou des cuisiniers, des femmes préposées à la préparation des aliments, à la récolte du lait, etc. Les garçons ou les servantes de restaurant, les pâtissiers, les épiciers, les jardiniers, les garçons ou filles de ferme, de laiterie, sont parmi les porteurs de germes ceux qui doivent encore être les plus redoutés.
Les femmes surtout ont, ainsi qu’il a été dit précédemment été trouvées les plus nombreuses parmi les bacillifères. Aussi, dans les épidémies de maison, lorsque l’eau de boisson est saine, faut-il « chercher la femme », sa profession ou ses
habitudes domestiques l’exposant à manier les aliments, qui seront consommés crus ou non réchauffés.
11 est entendu que cette contagion exige de leur part un défaut absolu ou relatif de propreté, et la souillure fécale des doigts ou des mains des bacillifères.
Dans l’armée, la contagion interhumaine par les porteurs de germes fournit également l’explication de certains cas de fièvre typhoïde. Des exemples en ont été cités dans notre armée, plus fréquents dans les armées étrangères, notamment l’armée anglaise aux Indes. Chose curieuse, bien que l’attention ait été appelée depuis longtemps sur cette catégorie de faits, et sur le rôle possible des vecteurs chroniques de bacilles, les cas qui relèvent de ce mode d’infection demeurent rares, dans les casernes et en temps de paix. C’est que la contagion directe est, pour des causes variées, également assez rare. La preuve en est dans les exemples si nombreux d’un cas unique, isolé, de fièvre typhoïde survenu dans une caserne, et non suivi de nouveaux cas. D’autre part, si les porteurs de germes jouaient un rôle prépondérant, aussi bien dans l’armée que' dans la population civile, comment expliquerait-on l’évolution saisonnière de la maladie, sa fréquence de juillet à octobre, sa rareté ou son absence dans la saison froide? Comment interpréter ce fait que, dans l’armée, les garnisons du Nord sont presque toujours indemnes de fièvre typhoïde, celles du Midi, au contraire, fertiles en cas de cette maladie? Cependant, les porteurs de bacilles, les anciens typhoïsants restés bacillifères, ont été répartis, sans discrimination, dans les unes comme dans les autres, et leur influence doit nécessairement s’exercer en toute saison.
En conséquence, dans l’armée, en temps de paix, la contagion due aux porteurs de germes, est surtout à craindre lorsque quelques-uns de ces porteurs se trouvent parmi les cuisiniers, les aides de cuisine, les hommes préposés aux filtres ou aux appareils à stérilisation d’eau, la cantinière, ses enfants, ses aides.
En dehors de ces cas particuliers, on a pu admettre que la poignée de mains, l’usage des cuillères, fourchettes ou gobelets, maniés par des mains malpropres de bacillifères, puissent propager le bacille, mais ces cas sont, après examen sérieux, peu fréquents.
Par contre, et on ne saurait trop insister sur ce point, la contagion déterminée par les porteurs temporaires ou chroniques de bacilles trouve les occasions les plus propices dans les périodes de guerre. Ici, ni la matière fécale, ni 1 urine ne sont plus séquestrées dans des latrines, ni renvoyées au tout à l’égout, ni retenues toujours dans les tinettes ou des fosses étanches. Malgré des ordres sévères, malgré une surveillance de tous les instants, les résidus excrémentitiels humains pullulent partout, à la surface du sol, dans les cantonnements, les jardins, les ruelles, au bord ou au fond des fossés, dans les champs, et c’est de là que le bacille typhique finit par arriver jusqu’à l’homme, quelle que soit son origine première : sujet en incubation, malade au début, malade fruste, léger ou ambulatoire, convalescent ou porteur chronique. Son transport jusqu’à l’homme sain se fait, dans ce cas, par des intermédiaires très variés. .
Ce sont ces intermédiaires dont il va maintenant être question.