‹ La Fièvre typhoïde et les paratyphoïdesChapitre 36 sur 53 · RÔLE DE L’EAU DE BOISSON ET DES AUTRES ALIMENTS LIQUIDES · texte numérisé non relu

RÔLE DE L’EAU DE BOISSON ET DES AUTRES ALIMENTS LIQUIDES

Les aliments liquides et, plus spécialement. Veau, ont une part très grande dans la propagation de la fièvre typhoïde. De tous les ingesta, l’eau de boisson est le plus responsable des épidémies. Depuis que Brouardel a, en 1877, poussé le cri d’alarme, des faits innombrables sont venus témoigner du rôle typhogène que joue ce facteur. « L’eau potable, disait Guéneau de Mussy, est un puissant, je devrais dire le plus puissant véhicule du germe typhique ». Dans les villes, dans les grandes collectivités, dans l’armée en temps de paix, l’eau de boisson revendique incontestablement le premier rang comme agent déterminant des épidémies de fièvre typhoïde.

Comme l’homme lui-même, les eaux potables ont leurs véritables maladies microbiennes, entretenues souvent par l’apport continu du germe ; d’autres fois, elles sont souillées temporairement par l’irruption de produits dangereux qu’elles transmettent à l’homme..Celui-ci trouve de nombreuses occasions de se contaminer, par l’absorption de l’eau, par l'ingestion de légumes crus arrosés d’une eau spécifiquement souillée, par celle de boissons diverses ; lait, cidre, bière, etc., additionnés d’eau impure, enfin, quoique très rarement, en se baignant dans l’eau malsaine dont il peut absorber une certaine quantité.

En cela, l’eau ne fait évidemment que transmettre les souillures qu’elle a reçues. Les causes de pollution sont fort nombreuses: déjections humaines provenant de malades ou de porteurs de germes, urines, lavage du linge, égouts, etc. Les eaux

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de surface, circulantes ou stagnantes, sont les plus exposées à cette contamination. Les eaux de profondeur, telles que les sources et la nappe aquifère, peuvent emprunter les germes pathogènes au sol, aux fosses d’aisance, pendant leur trajet souterrain ; les eaux artésiennes, en raison de leur grande profondeur, sont, au contraire, bien protégées.

Les eaux destinées à la boisson n’ont donc pas de qualité bactérienne qui leur soit propre. Leur pureté participe de celle des couches géologiques qu’elles traversent et des récipients dans lesquels elles sont recueillies. Dans les pays habités, où la pollution microbienne du sol s’étend à l’eau, la richesse en germes de celle-ci s’élève.

L’analyse bactériologique des eaux de la nappe souterraine a été faite, en 1892, dans un camp, le camp d’Hussein Dey, siège habituel d’épidémies de fièvre typhoïde. Avant l’arrivée des troupes, cette eau, très pure, ne contenait, par centimètre cube, que 200 bactéries d’espèce banale. Six jours après, l’analyse en décelait 770; 15 jours plus tard, 4240; 40 jours après, 6960 ; 60 jours après, 14 900; 3 mois après, 38000 (11. Vincent). On assiste, en conséquence, à l’infection progressive des eaux des puits (nappe phréatique), celle-ci étant fonction du séjour de l’homme à la surface du sol, de la durée de ce séjour, et de la souillure fécale qui en est progressivement la conséquence.

La nature du sol, calcaire, calcaire fissuré, crayeux, influe évidemment sur la perméabilité plus ou moins grande aux germes déposés à sa surface et entraînés par les pluies. Le sol, même sous une épaisseur de 50 mètres, ne réalise souvent qu’une épuration incomplète de ces eaux. Les sols sablonneux sont, à ce point de vue, les plus parfaits. Mais les sols calcaires à grandes diaclases sont perméables pour le bacille typhique à une très grande profondeur.

Les terrains fissurés, ceux qui laissent voir des trous, des bétoires, des mardelles, sont, à cet égard, dangereux, car ils laissent passer les eaux malsaines, les excréments dilués par la pluie, déposés à leur surface. Les trous d’absorption, où l’on peut à peine enfoncer un bâton, servent de passage aux eaux de surface (Martel) et permettent ainsi la souillure des eaux souterraines.

11 est bien établi actuellement que, grâce à la perméabilité du sol et à l’existence des trous d’absorption, des fissures et des

bétoires, grâce à l’existence de courants souterrains, les matières fécales de typhoïdiques déposées à une grande distance du point d’émergence d’une source peuvent être très contagieuses. Toutes les sources qui approvisionnent Paris en eau potable sont exposées à cette cause d’infection.^ Une souillure fécale dans le bassin d’alimentation de l’une d’entre elles, à 8 et 10 kilomètres de la source, peut retentir sur elle, surtout après les grandes pluies. Aussi a-t-on pris des mesures rigoureuses et efficaces de protection.

Les eaux du type vauclusien, c’est-à-dire celles qui, après avoir circulé à ciel ouvert, s’offrant ainsi à toutes les causes possibles de contamination, disparaissent dans le sol pour émerger en une région parfois lointaine, sont particulièrement dangereuses (Martel). Les habitants de la Sauve (Gard), croyant avoir capté une source, consommèrent les eaux de leur propre égout ! Dans le Jura, dit Martel, toutes les résurgences sont polluées par le purin, les matières de vidange et les cadavres d’animaux. Un exemple bien connu de résurgence dangereuse est celui de la « source » de la Loue. Celle-ci n’est autre que l’eau du Doubs, qui se perd à Arçon. En 1901, un incendie ayant détruit une fabrique d’absinthe, à Pontarlier, les liquides spiritueux s’écoulèrent dans le Doubs. La source de la Loue prit le goût de l’absinthe.

Des exemples fort nombreux de sources réputées pures (Avre, Vanne, etc.), montrent leurs communications avec des sources circulant tantôt à la surface du sol, tantôt dans sa profondeur. Le Lunain se perd sur une longueur de 10 à 15 kilomètres.

L’infection typhoïdique des eaux de surface et des eaux de la nappe phréatique s’exerce par les déjections et l’urine de l’homme, déposées à la surface du sol, près des puits, dans les fossés ; elle est encore due à la culture du sol et à l’épandage, si dangereux, à l’engrais humain desséché. Les pluies en balayant le sol, suivent ses déclivités ou bien s’infiltrent sur place, apportant avec elles les germes pathogènes dans l’eau de la nappe souterraine.

Parfois, le puits voisine immédiatement avec la fosse d’aisances (P. Brouardel) ; certaines villes telles que Cherbourg, en montrent encore des exemples. D’autres fois, le lavoir où sont lavés les linges de typhoïsants, est contigu à la source à laquelle

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viennent s’approvisionner les habitants; il y a, en réalité, communication souterraine entre le lavoir et la source. On peut voir encore l’eau des fossés situés à quelques centaines de mètres, et celle d’une source, obéir aux mêmes oscillations de niveau, montrant que l’une et l’autre sont en continuité. Les résidus humains, les déjections, s’infiltrent de l’une dans l’autre.

On n’a donné qu’une brève esquisse des conditions les plus habituelles d’adultération des eaux potables. Elles expliquent aisément le transport du bacille typhique, son absorption parfois massive par les habitants d’une ville, d’un village, d’une caserne, d’une école, et les explosions épidémiques, parfois formidables, qui en sont la conséquence.

Déversé dans l’eau, que devient le bacille typhique? S’y multiplie-t-il? S’y conserve-t-il?

Toutes les recherches bactériologiques ont démontré la difficulté extrême que présente l’isolement du bacille typhique dans les eaux souillées. Lorsqu’on additionne l’eau de Seine, ou bien une eau artificiellement souillée par de nombreuses bactéries, mais sans coli-bacillé, qui complique la recherche du bacille typhique, on constate que ce dernier ne vit guère au delà de 4 à 5 jours ; parfois, il devient impossible de le trouver au bout du troisième jour.

Le microbe de la fièvre typhoïde ne survit donc pas longtemps dans Veau de boisson. D’autre part, l’influence de la lumière diffuse, et surtout de la lumière solaire directe (rivières, étangs, lacs) a une action stérilisante énergique. Dans l’eau claire, le bacille est tué en 4 à 6 heures par les radiations solaires; dans l’eau trouble, en 8 à 9 heures. Les radiations actiniques possèdent le pouvoir le plus actif ( mort en 2 h. 50 à 5 heures); les radiations calorifiques ont une influence beaucoup plus faible (plus de 14 heures) (H. Vincent).

Mais, pendant toute la persistance de la vitalité du bacille dans les eaux, celui-ci conserve son activité pathogène. 11 peut, d’ailleurs, être déversé d’une manière continue dans l’eau potable, par les déjections, l’urine, le lavage du linge, etc., et entretenir ainsi la souillure dangereuse de l’eau.

De nombreuses épidémies survenues dans les grandes villes, dans les villages, dans les casernes, dans les cantonnements, trouvent, en conséquence, leur explication dans l’absorption des eaux adultérées.

La notion du rôle pathogène des eaux potables conserve donc toute sa valeur en étiologie. Celle des porteurs de germes ne peut que la compléter attendu que la souillure des eaux peut être redevable de sa nocuité non pas seulement aux déjections et aux urines des malades atteints de fièvre typhoïde, avérée ou fruste, mais aussi à celles des bacillifères eux-mêmes.

En temps de guerre, la contamination des eaux potables est eorrélative de celle du sol. Poussé par le besoin, le soldat dépose ses excréments sans aucune précaution dans les fossés, au bord du chemin, au voisinage des puits, des sources, des cours d’eau, etc. Il lave son linge dans le ruisseau. Les matières s’accumulent sur le sol en proportion inouïe, surtout dans les guerres de stationnement telles que la grande guerre actuelle. Aussi en résulte-t-il que les analyses bactériologiques ne décèlent que rarement des eaux de qualité salubre. La plupart d’entre elles sont profondément infectées par le colibacille, et par les microbes de la putréfaction, satellites constants du bacille de la fièvre typhoïde. Il en résulte qu’en période de guerre, on doit, a priori, considérer toutes les eaux de boisson comme suspectes si elles n’ont été soumises à une stérilisation efficace.

Paris a donné, plusieurs fois, la preuve du rôle très important des eaux de boisson dans l’épidémiologie de la fièvre typhoïde. Depuis longtemps, Brouardel, Thoinot, Chantemesse et Widal, Lancereaux, Mosny ont établi que la distribution d’eau de Seine avait pour conséquence l’apparition, en nombre deux à six fois plus grand, de cas de fièvre typhoïde dans les hôpitaux. En 1894 et en 1900, l’eau de la Vanne, souillée à son origine, a été le point de départ d’épidémies sérieuses.

Le D'' Hoël, Directeur du Bureau d’hygiène de Reims, a rappelé l’épidémie de 1885, qui frappa 1500 personnes et donna lieu à 142 décès, survenus pour la plupart dans le quartier Gérés, habité par la population ouvrière, et où l’on buvait presque exclusivement de l’eau de puits recevant les infiltrations de fosses d’aisances non étanches.

Un des exemples les plus probants de l’influence hydrique et de sa pérennité est donné, presque chaque année, par la ville de Marseille. En 1907, cette ville a compté plus de 3000 cas de fièvre typhoïde, avec 423 décès. En 1913, une épidémie aussi sévére a été signalée. Marseille est alimentée par l’eau

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de la Durance, qui circule à ciel ouvert et récolte sur son trajet des déjections humaines, des eaux de lavoir, etc. Elle l’est aussi par les eaux de la Rose et de l’Huveaune, dont la qualité est non moins suspecte.

Cherbourg, dont la population civile, les troupes de la guerre et celles de la marine, ont été fréquemment éprouvées par la fièvre typhoïde, doit son état sanitaire si défectueux à l’usage de l’eau de la Divette. De 1878 à 1887, les troupes de la guerre et de la marine y ont présenté 4162 cas et 400 décès! En février 1909, une nouvelle épidémie est survenue, donnant lieu à 300 cas et à 60 décès chez les soldats et les marins. La rivière de la Divette, véritable égout, avait été polluée le 6 janvier par les déjections d’une malade de la ferme Pr..., atteinte de fièvre typhoïde. L’infection continua pendant toute la durée de la maladie. Les premiers cas de fièvre typhoïde survinrent le 25 janvier.

L’épidémie de Saint-Brieuc (juin 1909), qui frappa environ 900 habitants et 160 militaires, était due au lavage de linge de typhique dans un lavoir dont l’eau se déverse dans une source alimentant la ville.

La terrible épidémie d’Avignon en 1911, celles de Marseille (1915), de Montauban (id.), ont été provoquées par l’impureté ^ des eaux de boisson.

Dans les garnisons d’Algérie, de Tunisie et du Maroc, où, avant la vaccination spécifique, la fièvre typhoïde sévissait avec une violence parfois désastreuse, les analyses bactériologiques exécutées dans les laboratoires ont régulièrement mis en évidence une profonde contamination des eaux potables. Dans certaines villes, même, l’analyse systématique des eaux, en révélant une souillure inaccoutumée, a permis de prévoir des épidémies qui se sont effectivement produites quinze jours après. A Blida, en 1893, un militaire désireux d’être envoyé en convalescence, avala intentionnellement une grande quantité d'eau condamnée (Oued el Kebir). Il eut une fièvre typhoïde dont il mourut.

L’analyse des faits épidémiologiques observés dans tous les pays, en Angleterre, aux États-Unis, en Italie, etc., aussi bien qu’en France, a établi et confirmé l’extrême importance de la mauvaise qualité des eaux de boisson dans l’étiologie de la fièvre typhoïde, l’immunité dont ont bénéficié ceux qui n’avaieni

pas fait usage de l’eau malsaine, la morbidité parfois énorme

de ceux qui en avaient bu.

Les boissons dérivées de l’eau, ou dans lesquelles entre de l’eau, peuvent donner lieu à la contagion : tels sont la glace, l’eau de Seltz, la limonade, le cidre, le lait. On a publié des cas épidémiques dus à la consommation de glace impure à Vannes : huit officiers ayant assisté à un banquet dans lequel on avait fait usage de glace provenant de l’eau de rivière, au confluent de plusieurs égouts, furent atteints de fièvre typhoïde. Deux succombèrent. Ceux qui avaient bu de la bière furent indemnes (médecin-major Dorange, 1898).

Le lait est un agent de contagion également dangereux, lorsqu’il est consommé à l’état cru. Sa contamination résulte soit de ce qu’il a été trait ou transvasé par des porteurs de germes aux mains sales, soit parce qu’il a été reçu dans des récipients lavés avec une eau malsaine, soit parce qu’il a été mouillé avec cette même eau, apportant avec elle le bacille typhique. En Angleterre, Duncan a signalé, en 1875, la grave épidémie de Crosshill survenue dans 500 familles faisant usage d’un lait infecté par l’addition d’eau impure, celle d’un ruisseau où étaient déversées des déjections. Les familles ayant consommé un lait d’une autre origine furent indemnes.

Guéneau de Mussy a fait connaître, en 1881, l’épidémie de Maryleborne, qui fit 300 victimes dans un quartier salubre de Londres. Ce lait provenait d’une ferme où s’était produit un cas de fièvre typhoïde. Le puits de la ferme recevait les infiltrations de la fosse d’aisance. Un inspecteur sanitaire, qui doutait de cette cause de contamination, ayant bu de l’eau suspecte, contracta la fièvre typhoïde.

Une très grave épidémie due au lait contaminé a été observée, en 1913, à Jargeau (Loiret). Elle donna lieu à une forte moÂidité dans certaines familles (D"' Grancher).

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