LE PETIT JUPON NOIR FAIT DES SIENNES
Pendant que M. de Mardeille se croit certain de faire la conquête de la jeune chemisière, presque
tous les autres locataires de la maison cherchent à lui plaire. Le petit jupon de Georgette a tourné la tète à ces messieurs. Les jeunes littérateurs veulent lui faire des vers, célébrer dans une chanson sa taille séduisante; ils veulent illustrer Georgette comme Béranger illustra Lisette, comme tous les poètes amoureux ont cherché à immortaliser leur maîtresse et leurs amours. Chacun d'eux se croit un Virgile, un Catulle, un Tibulle, un Pétrarque ! Il n'y a pas de mal à cela : il faut toujours se croire quelque chose; cela fait tant de plaisir et cela coûte si peu!
Le peintre en miniature se promet bien de proposer à sa jeune voisine de faire son portrait. Le photographe espère qu'elle se laissera photographier en grand, en petit, dans différentes poses.
Le jeune médecin veut absolument la soigner et supplie la Providence d'envoyer à sa jolie voisine une petite indisposition qui l'oblige à avoir recours à sa science. Le monsieur marié, qui est fort laid et dont la femme est jolie, trouve naturellement la petite chemisière beaucoup mieux que sa femme. Comme ce monsieur demeure au-dessus de M. de Mardcille, il peut aussi voir très-bien chez Georgette. Il se met donc fort souvent à l'une des fenêtres de sa salle à manger, et, de là, non content de lorgner
sa voisine, il ne se gêne pas pour lui faire des signes, lui envoyer des baisers, enfin, pour se livrer à une pantomime très-compromettante pour un homme marié. A la vérité, ce monsieur sait que sa femme n'est pas jalouse et qu'elle s'occupe fort peu de ses faits et gestes.
Enfin, il n'est pas jusqu'au célibataire, celui qui a une bonne pour tout faire, qui ne se permette aussi, malgré ses cinquante-cinq ans bien sonnés, de faire de l'œil à la gentille chemisière, et comme celui-là n'a pas ses fenêtres en face d'elle, pour la voir, il est quelquefois obligé de se tenir le corps penché fort en avant de sa croisée.
Alors la bonne pour tout faire ne manque pas de s'écrier :
— Mon Dieu ! monsieur, cela n'a pas le sens commun de se pencher ainsi ! Qu'est-ce que vous voulez donc voir?... Est-ce que c'est pour la petite chemisière de rentre-sol que monsieur veut se jeter par la fenêtre?... Mais, vraiment, cette demoiselle w en vaut pas la peine!... Ce n'est pas une merveille... et puis, monsieur en sera pour son torticolis... la jeune fille ne regarde jamais de ce côté-ci.
Et le célibataire, courroucé, mais tenant cependant à ménager sa bonne, lui répond :
— Arthémise, vous ne savez ce que vous dites ! Je ne regarde pas plus à droite qu'à gauche ; je me mets à la fenêtre, parce que cela me fait du bien de prendre l'air... d'en respirer beaucoup! Je ne m'occupe pas des voisines; je ne savais pas seulement qu'il y avait une chemisière à l'entre-sol !
— Oui, oui! à d'autres! murmure mademoiselle Arthémise; ce n'est pas moi qu'on attrapera!... Mais tous les hommes de la maison en deviennent toqués, de cette jeunesse ! Ce n'est pas difficile à voir, ils passent maintenant presque tout leur temps aux fenêtres.
Et, en effet, tant que Georgette avait sa croisée ouverte et se tenait à travailler tout auprès, on voyait presque aussitôt une tète d'homme paraître au quatrième, puis une autre se montrer au second ; quelquefois tous ces messieurs paraissaient en même temps. Cela semblait amuser Georgette, qui répondait gracieusement par un petit mouvement de tète aux saluts qu'on lui adressait de tous les étages.
Le sexe féminin était outré de la conduite de ces messieurs, car, jusqu'alors, aucun d'eux ne s'était montré si empressé pour voir une des beautés de la maison; il est vrai qu'il n'y en avait pas; excepté l'épouse du monsieur si laid, mais celle-là ne se mon-
irait jamais à l'une des fenêtres de la cour. Sa chambre à coucher donnait sur le boulevard, et cette » dame aurait cru se compromettre en allant se mettre à l'une de ses fenêtres donnant sur la cour.
En revanche, son mari était un des plus intrépides, un de ceux qui voulaient le plus souvent voir Georgette, et qui se livraient alors à des mouvements télégraphiques auxquels la jeune chemisière ne répondait nullement. Mais cela ne décourageait pas M. Bistelle, c'était le nom de ce monsieur, il continuait d'envoyer des baisers à la jeune fille, qui ne faisait pas semblant de s'en apercevoir ; mais cela scandalisait toutes les autres voisines.
Les jeunes couturières s'amusaient aux dépens de M. Bistelle, et se le montraient du doigt dès qu'il paraissait à sa fenêtre. La dame qui a un grain de beauté caché, madame Picotée, se pose à sa croisée aussitôt que son voisin se met à la sienne; puis elle pousse de grands éclats de rire, un peu forcés ; à chaque baiser que M. Bistelle envoie à Georgette, elle s'écrie :
— Ah ! mon Dieu! qu'il y a des hommes bêtes!... mais je n'en avais pas encore vu de cette force-là!... Et un homme marié... c'est affreux!... On devrait reconstruire la Bastille tout exprès pour eux.
M. Bistelle entendait tout cela ; mais ça lui était bien égal, et souvent il disait à demi-voix :
— Ah ! si j'avais voulu lui en envoyer des baisers, à celle-là, elle n'aurait pas trouvé cela affreux!
M. de Mardeille se garde bien d'agir aussi sotte- , ment que son voisin du second. Il se met aussi à sa fenêtre pour regarder Georgette; mais, alors, bien loin de lui faire des signes et de lui envoyer des baisers, il se contente de lui adresser un profond salut, auquel la jeune fille ne manque jamais de répondre par un gracieux sourire.
Mais, comme le voisin Bistelle est souvent à sa croisée, juste au moment où Georgette fait ce doux sourire avec une petite inclination de tète, il prend pour lui ce qui est adressé à l'étage au-dessous ; ses espérances s'en accroissent, il est enchanté, il se frotte les mains et descend quelquefois se promener dans la cour; puis il s'arrête sous les fenêtres de la chemisière en fredonnant : C'est ici que Rose respire! ou bien : Quand on sait aimer et plaire, est-il besoin d'autre bien ?
Et les petites apprenties couturières ne manquent pas alors de claquer des mains et de demander bis. Et madame Picotée s'avise un jour de lui jeter deux sous, que M. Bistelle ramasse en riant, et qu'il mel
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dans sa poche en disant : « Ce sera pour m'acheter du rouge et de la poudre de riz. » Ce qui met en fureur la dame au grain de beauté, qui court saisir son vase nocturne et le viderait sur son voisin, si elle n'était pas arrêtée par la présence du concierge qui balaye la cour.
Cependant Frontin,qui s'aperçoit fort bien que son maître est amoureux de la jeune fille de l'entresol, lui raconte tout ce qui se passe dans la maison, et lui fait part de toutes les folies auxquelles se livre M. Bistelle pour tâcher de se faire bien venir de mademoiselle Georgette.
— Comment ! ce monsieur si laid espère faire la conquête de cette jolie grisette? s'écrie M. de Mardeille ; mais il ne s'est donc jamais regardé dans une glace ?
— Je ne sais pas si le voisin sait qu'il est affreux, répond Frontin, mais je vous assure, monsieur, qu'il se flatte de plaire à mademoiselle Georgette ; il prétend qu'elle lui fait des sourires charmants lorsqu'il est à sa fenêtre.
— Des sourires... Mais c'est à moi que cette jeune fille les adresse et non point à lui !... Il est impossible que ce soit à lui ! Le sot ! le singe ! Car il ressemble beaucoup à un singe, cet homme, n'est-ce pas, Frontin?
— Oui, monsieur, il en a aussi les gestes !
— Gomment ! Est-ce qu'il se permettrait de se gratter... comme les singes?
— Ma foi ! monsieur, il se livre à une pantomine si bizarre!... cela y ressemble!... Mais ce n'est pas tout!...
— Quoi donc encore, Frontin?
— Je sais que, ce matin, M. Bistelle a envoyé un fort beau bouquet à mademoiselle Georgette.
— Un bouquet !... Ah ! le fat ! Il s'est permis... Et ce bouquet, est-ce que la petite l'a reçu?
—Oui, monsieur ; il est même maintenant sur sa fenêtre.
— Il serait possible !... Voyons cela.
M. de Mardeille s'empresse de courir regarder chez la chemisière; il aperçoit non-seulement un gros bouquet à la main sur là fenêtre, mais encore il voit M. Bistelle qui se promène dans la cour, en fredonnant :
Et si je ne suis pas là,
Mon bouquet du moins y sers,
— Allons, allons, décidément il faut agir ! se dit le beau conservé: il faut me déclarer autrement que par la fenêtre. Je ne puis cependant pas aller de but en
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blanc chez cette grisette... ce serait me compromettre! Ah! une idée... Pardieu ! c'est tout simple... elle fait des chemises... Voilà le prétexte tout trouvé! Frontin, écoute un peu.
— Me voilà, monsieur.
— Tu vas te rendre chez mademoiselle Georgette...
— Chez la jolie voisine?...
— Oui ; tu vas te présenter de ma part, et bien poliment ! Tu lui diras que, sachant qu'elle est chemisière et ayant des chemises superflnes à faire faire. ..Ce n'est pas vrai, je n'en ai pas besoin, mais, à la rigueur, comme cela sert toujours, je puis en commander une douzaine !... Tu lui diras donc que, ayant de l'ouvrage à lui donner, je la prie de vouloir bien prendre la peine de monter chez moi... Tu comprends : de cette façon, je ne me compromets pas... et je serai bien plus à l'aise pour causer ici que chez elle?
— Oui, monsieur, oui, je vais faire votre commission.
— Beaucoup de politesse, mais respectueux, cela flatte ces petites filles.
— Oui, monsieur; et vous ne voulez pas que je porte un petit bouquet avec cela?
— Fi donc ! à quoi bon, des bouquets! il n'y a rien de si commun ! Est-ce que tu crois que je veux ressembler à M. Bistello? Non, non, jamais de bouquets, je n'ai pas besoin de cela pour réussir! Va, Frontin ; si la jeune chemisière te demande à quelle heure je puis la recevoir, tu lui répondras que je la laisse entièrement maîtresse de choisir le moment qui lui sera le plus commode, et qu'elle sera toujours la bienvenue... J'espère que voilà qui est galant, hein ?... Cela vaut mieux qu'un bouquet, cela !
Frontin part pour faire la commission dont l'a chargé son maitre. Mais le bouquet envoyé chez Georgette par M. Bistelle avait été vu par toute la maison. Aussitôt, comme s'il avait mis le feu à une traînée de poudre, tous les soupirants de la jeune fille s'étaient dit qu'il ne fallait pas rester en arrière, et que le moment était venu de cherchera faire connaissance.
Le jeune littérateur qui s'occupe de poésie va faire l'emplette d'un petit bouquet de violettes de deux sous; on est galant suivant ses moyens; mais le bouquet était enveloppé dans un papier blanc sur lequel on avait écrit ce quatrain :
Je vous ai vue, agissant à la pompe, En vous tout est charmant, tout est vrai, rien no trompe:
Vous déployez alors des mouvements si doux, Que l'on se damnerait pour pomper avec vous!
Le jeune poëte charge le concierge de porter son bouquet et ses vers à 1* entre-sol, en lui recommandant de dire à la jeune fille qu'il faut lire ce qui est sur le papier. Un peu plus tard, le confrère du poëte vient également avec un modeste bouquet ; mais celui-là fait plutôt des vaudevilles que de la poésie; aussi est-ce une chanson qu'il envoie avec ses fleurs, et il fait au concierge la même recommandation que le précédent.
Ensuite c'est le photographe, qui envoie un paquet de cartes sur lesquelles sont les portraits des acteurs les plus en vogue. En général, on sait que les jeunes ouvrières ont un penchant très-prononcé pour les acteurs. Notre photographe ne doute pas que son cadeau ne soit très-agréable, et il a chargé le concierge de dire à mademoiselle Georgette qu'il serait très-flatté si elle voulait bien lui permettre de la photographier.
Après, arrive le peintre en miniature, qui envoie une jolie boite en cartonnage sur laquelle il a peint une foule de petits Amours dans des positions fort gracieuses. Celui-ci, en remettant sa boite au concierge, lui dit :
— Vous ne manquerez pas d'assurer mademoiselle Georgetle que le peintre, auteur de tous ces Amours, s'estimerait fort heureux de faire le portrait de sa voisine gratis, et dans le costume qui lui serait le plus agréable.
Quelques moments après le peintre en miniature, c'est le jeune médecin qui vient trouver le concierge, et lui remet un paquet enveloppé dans du papier, en lui disant :
— Soyez assez gentil pour porter cela à mademoiselle Georgette de ma part; ce sont des quatreileurs, delà mauve, du tilleul, du coquelicot; tout cela est exellent quand on est enrhumé, et il est bien rare que l'on ne s'enrhume pas au moins une fois dans l'année. Vous direz à cette demoiselle que je lui demande la permission de la soigner.
Enfin, il n'est pas jusqu'au monsieur célibataire qui, à l'insu de sa bonne, n'ait fait l'emplette d'une boite de fruits confits. Mais celui-là se garde bien de faire faire sa commission par le concierge, car alors sa domestique ne manquerait pas d'en être instruite. Il va trouver sur le boulevard un petit décrotteur et lui donne sa boite, en lui expliquant où il doit la porter; et comme il ne veut point ,arder l'incognivo, car sa jolie voisine pourrait attribuer
le cadeau à un autre, il charge son messager de dire à la demoiselle :
« C'est M. Renardin, votre voisin, qui vous envoie cette boîte avec ses compliments. » Puis il ajoute : « Surtout, ne t'arrête point devant le concierge, ne lui parle pas; va tout droit chez mademoiselle Georgette, à l' entre-sol. Tu es payé, ne reçois rien. >
Les choses étaient donc dans cet état lorsque M. de Mardeille envoie son valet de chambre Frontin chez Georgette. Depuis le commencement de la journée, le concierge, qui avait reçu les présents les uns après les autres, ne cessait pas d'aller et de venir de sa loge à l' entre-sol, chez la jeune chemisière, qui accepte sans faire de façon tout ce qu'on lui envoie, et se contente de dire au concierge :
— Vous direz à ce monsieur que je le remercie.
— Mademoiselle , n'oubliez pas de lire les verses... il y a des verses sur le papier ! crie le concierge en remettant ses bouquets de violettes.
— C'est bien, je lirai tout, mais je ne répondrai à rien.
Georgette avait lu le quatrain du poëte, elle était en train de fredonner le couplet du vaudevil-
liste, qui était sur l'air de la Boulangère, et riait beaucoup en chantant :
Vous avez un minois fripon, Une taille très-fine; L'œil assassin, le pied mignon, La tournure mutine; J'admire enfin votre jupon Et tout ce qu'on devine
De rond, Et tout ce qu'on devine !
Lorsque le concierge reparait tenant le paquet de cartes avec photographies d'acteurs, puis l'instant d'après avec la jolie boite sur laquelle on a peint des Amours.
— Comment! encore? dit Georgette. Mais ces messieurs se sont donc donné le mot aujourd'hui pour me faire des galanteries?
— Ma foi! oui, mademoiselle, on fait queue à ma loge... Mais je ne m'en plains pas; du reste, tous ces jeunes gens sont très-honnêtes ; ils désirent seulement vous présenter leurs hommages ; voilà ce qu'ils m'ont chargé de vous dire.
— Monsieur le concierge, j'accepte les petits présents, cela entretient... les bonnes relations; mais veuillez dire à ces messieurs que je ne veux point
d'hommages, et qu'ils ne se donnent pas la peine de venir me les offrir.
Le concierge s'éloignait, en se disant :
— Diable ! il paraît que la jeune chemisière est une vertu... et que ces messieurs en seront pour leurs cadeaux !... Mais, malgré cela, elle accepte tout!...
Georgette venait encore de recevoir le petit paquet de simples que lui envoyait le jeune docteur et faisait au concierge la même réponse, lorsque le valetde chambre de M. de Mardeillese présente chez elle.
Frontin salue la jeune fille avec cet air sans façon que prennent les valets qui croient que l'on est trop content de les voir venir ; et lorsque Georgette lui demande ce qu'il veut, il répond d'un air presque protecteur :
— Mademoiselle, je viens de la part de mon maître, M. de Mardeille... ce monsieur qui loge là... en face de vous, au premier étage, un logement de trois mille francs... Mon maître est fort riche; il a plus de vingt-cinq mille francs de rente; il aurait voiture, s'il le voulait; il en a les moyens. S'il n'en a pas, c'est qu'il ne le veut pas.
Georgette rit au nez du domestique en s'écriant :
— Eh bien ! après? Qu'est-ce (jue cela me fait à moi que votre maitreait le moyen d'avoir voiture et que son appartement soit de trois mille francs ? Estce qu'il vous a envoyé ici pour me dire cela? Ah! ah ! ce serait trop bête !...
M. Frontin est un peu déconcerté de n'avoir pas produit plus d'effet; il reprend d'un ton moins élevé :
— Non, mademoiselle, non, mon maitre ne m'envoie pas pour vous dire cela... Mais je pensais... j'avais cru que vous seriez bien aise d'être renseignée... On aime à savoir à qui l'on a affaire...
— Faites donc votre commission, cela vaudra mieux que vos phrases.
Cette fois, Frontin est tout à fait déconcerté ; il s'attendait à trouver une jeune ouvrière trop heureuse de recevoir un message de son maitre, et il voit qu'il a affaire à une jeune fille qui a l'air de se moquer de lui. Il se décide alors à être très-poli et dit d'un ton respectueux :
— Mademoiselle, mon maitre, ayant des chemises à se faire faire, et sachant que vous travaillez dans cette partie, vous prie de vouloir bien passer chez lui pour vous faire sa commande, et que vous lui preniez mesure.
— Monsieur , répond Georgette d'un ton trèsdécidé, vous direz à votre maître que je n'ai pas l'habitude d'aller chez les garçons. Si ce monsieur était marié, s'il avait chez lui sa femme, oh ! je me rendrais volontiers à son invitation, cela ne souffrirait aucune difficulté; mais comme il est seul...
— Mademoiselle, il a une bonne et moi...
— Monsieur, les domestiques ne comptent pas. Je n'irai donc point chez votre maître ; s'il a une commande à me faire, il peut bien se donner la peine de venir chez moi ; et je le recevrai, lui et ses vingtcinq mille francs de rente, avec ou sans voiture !
Frontîn est piqué ; d'abord, parce que la jeune chemisière lui a dit que les domestiques ne comptaient pas; ensuite, parce qu'elle a l'air de faire très-peu de cas de la haute position de son maître. Il répond d'un air vexé :
— Mais, mademoiselle, où donc serait le mal?... quand vous viendriez chez M. de Mardeille ; vous ne seriez pas la première!... Il reçoit des dames, beaucoup de dames !... et, certainement, ce sont des dames... qui ne travaillent pas pour le monde...
— Monsieur le valet de chambre, vous êtes un sot!... Vous ne dites que des bêtises !...
— Comment... je suis un sot!... Permettez...
— Je ne doute pas que votre maître ne reçoive beaucoup de dames, et c'est justement pour cela que je ne veux pas en augmenter le nombre,..
— Mais alors?...
— En voilà assez. Vous avez ma réponse; allez la reporter à M. de Mardeille.
Frontin va encore répliquer , lorsqu'un grand bruit qui se fait dans la cour attire l'attention de tous les locataires de la maison.