‹ La fille aux trois juponsChapitre 9 sur 24 · ON MONSIEUR QU NE SE RUINE PAS POUR LES FEMMES · texte numérisé non relu

ON MONSIEUR QU NE SE RUINE PAS POUR LES FEMMES

Il y avait un monsieur qui n'avait rien dit; il est

rai que celui-là était trop grand seigneur pour

causer avec ses voisins ! C'était celui qui logeait dans l'appartement du premier situé sur le devant ; on nommait ce personnage M. de Mardeille ; était-il noble, ne l'était— il pas? ceci nous importe peu; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait environ vingtcinq mille francs de rente et qu'il ne dépensait jamais dans l'année tout son revenu.

M. de Mardeille avait alors une cinquantaine d'années, il n'en paraissait guère plus de quarantequatre; il avait été fort joli garçon, il était encore très-bien. D'une taille avantageuse, bien fait, ayant le bonheur, tout en prenant de l'âge, de ne point prendre de ventre, il pouvait encore faire des conquêtes, car à ses avantages physiques il savait joindre ceux que donne la fortune. Toujours mis avec une parfaite élégance, sans cependant adopter les modes qui sont supportables chez un jeune homme et ridicules à un certain âge, M. de Mardeille avait une tournure distinguée, des manières du grand monde, et, enfin, sans être un aigle, il avait cet esprit de société qui ne consiste souvent que dans de la mémoire, mais qui est infiniment plus commun que l'esprit naturel. Avec cela, beaucoup de présomption et se croyant très -fin.

Il est presque superflu de dire que M. de Mardeille

avait le plus grand soin de sa santé, car il tenait essentiellement à rester toujours beau, et, par conséV quent, toujours jeune, ce qui est assez difficile, puisqu'on vieillit tous les jours; mais, enfin, tant que Ton a l'air jeune, on tâche de se persuader qu'on l'est réellement; à la vérité, il y a toujours quelque chose dans notre for intérieur qui nous rappelle l'âge que nous avons; mais, tant que ce quelque chose- là ne se laisse pas voir, nous avons le droit de l'oublier. M. de Mardeille avait donc le plus grand soin de sa personne : il prenait des bains deux fois par semaine ; il prenait tous les laxatifs qui conservent le teint frais; il ne faisait aucun excès, ni de table, ni d'amour. Enfin, comme c'était un homme qui ne pensait qu'à lui, il n'avait jamais dû se faire le plus petit chagrin pour une femme, car les égoïstes ne sont pas amoureux. D'ailleurs, ce monsieur se vantait de n'avoir jamais dépensé d'argent pour une maîtresse. On n'appelle pas dépenserde l'argent quand on mène une dame dîner chez un traiteur, ou au spectacle, ou au bois de Boulogne, en calèche ; car, alors, comme on prend sa part du plaisir que l'on procure, et qu'en même temps on satisfait sa vanité en faisant pai ade de sa conquête, c'est toujours pour soi que l'on dépense cet argent-là. Aussi, M. de Mardeille

qui, jusque-là, avait trouvé le moyen d'avoir des bonnes fortunes qui ne lui coûtaient rien, se moquait de ses amis, dont la plupart se ruinaient ou faisaient . des dettes pour satisfaire aux caprices des dames pour lesquelles ils soupiraient. Puis il se regardait dans une glace, en disant :

— Que diable! messieurs, faites comme moi!..,, Jamais une femme ne m'a résisté ! et cependant- jamais je ne leur ai offert ni diamants ni cachemires... encore moins de l'argent, fi donc!... Et je me serais bien gardé de payer les mémoires de leurs marchandes de modes ; lorsque, par hasard, une dame, qui avait eu des bontés pour moi, s'avisait de m'envoyer quelques-uns de ses fournisseurs, avec un petit billet sur lequel elle me priait de la tirer d'embarras en soldant leurs mémoires, je commençais par faire mettre les fournisseurs à la porte, ensuite je cessais d'aller chez ma belle, à laquelle j'écrivais : « Je me suis trouvé dans l'impossibilité de vous obliger, je n'ose plus vous revoir ! » Alors, c'était ma maîtresse qui courait après moi et m'accablait de marques de tendresse, en s'écriant : « Tu as donc cru que je t'aimais par intérêt?... Mais c'est toi seul que j'aime!... Ah! reviens, reviens!... » Je me faisais tirer l'oreille quelque temps, puis je revenais,

et on avait des transports d'amour. Car, soyez-en bien certains, messieurs, ce n'est jamais parce qu'un homme sera très-galant, très-généreux, qu'on l'aimera davantage! On le trompera avec plus de soin, voilà tout; parce que l'on tiendra à ses cadeaux, à ses largesses ; mais quel plaisir y a-t-il à posséder une femme qui ne vous garde que par intérêt?

— Mais, lui répondaient quelques-uns de ses amis, vous n'avez donc jamais connu le plaisir de donner? Vous ne savez pas tout le charme que l'on goûte à contenter les désirs d'une femme, à satisfaire ses caprices, ses fantaisies, et avec quel doux sourire elle vous remercie, quand vous lui portez, soit un joli bijou, soit une riche parure?...

— Pardieu ! je me doute bien qu'elle doit alors vous sourire ; ne voudriez-vous pas qu'elle vous fit la grimace ? Mais ce sourire si gracieux qui vous transporte, qui vous enivre, ce n'est pas à vous qu'elle le fait, c'est au bijou, au cachemire que vous lui apportez !.^ Vous ci oyez peut-être alors qu'elle vous aime davantage?... Mais pas du tout; elle vous trompera l'instant d'après, en se moquant de vous avec l'ami de son cœur, auquel elle montrera en riant le présent que vous venez de lui faire. Non, messieurs, non, je ne connais pas, je ne veux pas connaître ce

que vous appelez le plaisir de donner. Car ce plaisirlà m'ôterait toute confiance dans ma maîtresse, et si je suis trompé, du moins, jepuis médire que cela ne me coûte rien... Ensuite, reprenait de Mardeille, je dois convenir que j'ai presque toujours choisi mes conquêtes dans le grand monde, et que, par conséquent, ces dames n'avaient nullement besoin que je me montrasse généreux avec elles.

— Cela ne prouve rien. Dans quelque position qu'une femme soit placée, elle est toujours flattée de recevoir un riche cadeau.

— C'est possible ; mais, moi, je suis bien plus flatté lorsqu'elle m'aime sans que je lui en fasse.

Vous connaissez maintenant ce monsieur qui demeure précisément en face de Georgette, et dont les fenêtres, situées au premier étage, permettent à la vue de plonger chez les personnes qui occupent l'entre-sol vis-à-vis, et cet entre-sol était occupé par la gentille chemisière, qui, ainsi que nous avons déjà eu l'avantage de vous le dire, laissait fort souvent ses fenêtres ouvertes, pour jouir de l'air tiède du printemps et peut-être aussi pour se laisser voir à ses voisins. Quand une femme est jolie, elle ne seca^he pas, à moins d'être sous l'empire d'un jaloux!... Et alors même, elle trouve bien encore le moyen de

montrer quelque chose de sa personne qui puisse donner envie de voir le reste.

M. de Mardeille daignait quelquefois se mettre à une fenêtre de sa salle à manger qui donnait sur la cour ; de là, dans un négligé galant, enveloppé dans une belle robe de chambre de velours ou de bazin, suivant la saison , la tête couverte d'une toque élégante dont le flotondoyeux retombait avec grâce sur son oreille droite et qui laissait passer quelques boucles de cheveux bruns, auxquels il était expressément défendu de blanchir, ce monsieur jetait quelques regards sur celles de ses voisines qui valaient la peine d'être regardées. Mais, jusqu'alors, il n'avait rien aperçu dans la maison qui méritât d'être lorgné plus d'un instant.

Lorsque Georgette est emménagée, le domestique de M. de Mardeille s'empresse d'abord d'annoncer à son maître qu'il a une nouvelle voisine en face de lui, en ajoutant :

— Elle m'a semblé fort gentille.

— Ah! elle t'a paru gentille? répond ce monsieur en souriant. Et quelle espèce de femme est-ce que cette nouvelle locataire?

— Monsieur, c'est... une femme qui est demoiselle; àcequ'ilparait,etqui fait des chemises pour hommes.

— Une chemisière!... Comment ! tu oses me vanter cela, Frontin ?

M. de Mardeille avait voulu que son valet de chambre se laissât appeler Frontin, bien que son vrai nom fût Eustache ; mais ce nom de Frontin, employé jadis dans tous les opéras-comiques, rappelait à notre élégant séducteur une foule d'intrigues piquantes, galantes, divertissantes, dans lesquelles le maître de Frontin était toujours vainqueur; et c'était probablement pour reproduire dans le monde ces scènes de théâtre que M. de Mardeille avait nommé ainsi son domestique ; s'il l'avait osé, il l'aurait appelé Figaro ! mais il commençait à être un peu mûr pour faire, lui, un Almaviva.

Frontin, qui est un grand benêt qui se croit trèsfin, sourit en répondant à son maître :

— Ma foi ! monsieur, quoique chemisière, j'ai cru qu'une jolie fille était toujours une jolie fille !

— Il y a bien un peu de vrai dans ce que tu dis là, Frontin ; mais, pour moi, tu dois comprendre que je regarde les femmes avec d'autres yeux que les tiens... c'est-à-dire que, pour me paraître jolie, à moi, il faut qu'une jeune fille. . . une grisette même. . . car je ne fais pas absolument fi des grisettes... il faut, dis-je, qu'elle ait en elle autre chose que ces

Si LA FILLE AUX TROIS JUPONS

beautés ordinaires... qui vous charment tout de suite, vous autres!... Il faut qu'elle ait un... je ne sais quoi... un certain attrait particulier... que nous remarquons facilement , nous qui sommes connaisseurs, et auquel ne tient pas le commun des martyrs!... VoyonsFrontin, qu'est-ce que tu as remarqué surtout de séduisant dans cette jeune fille?... je verrai tout de suite si tu t'y connais.

— Ce que j'ai remarqué, monsieur?...

— Oui. Et, d'abord, où as-tu vu cette jeune fille?

— Monsieur, je l'ai vue passer ce matin, elle traversait la cour; j'étais chez le concierge, qui m'a dit : « Tenez, voilà notre nouvelle locataire du petit entre-sol. C'est mam'zelle Georgette; elle est chemisière, et il parait qu'elle coud comme une fée. » Naturellement, j'ai regardé. C'est une jeune fille qui a peut-être vingt ans, qui est très-bien faite, qui a des yeux très-aimables... très-avenants; de ces yeux qui vous... qui...

— Assez, Frontin, je comprends. Ensuite?

— Ensuite, monsieur, dame ! elle a un nez un peu retroussé, une bouche bien grande... j'ai vu ses dents lorsqu'elle a parlé au concierge; il ne lui en manque pas une, mousieur.

— Pardieu! si, à vingt ans, elle était brèche-dent, ce serait bien malheureux!

— Mais je veux dire que ses dents sont bien blanches, bien rangées... et puis ses joues bien roses, bien fraîches...

— J'y suis!... une beauté champêtre, rustique! cela arrive de la campagne probablement !

— Oh! non!... elle n'a pas du tout l'air d'une paysanne... elle a une tournure trop dégagée pour cela.

— Enfin, je verrai, j'examinerai, je jetterai mon coup d'œil... Mais je gagerais... un cure-dent, que ta jolie voisine n'est qu'une beauté très-commune. Est-ce qu'elle se met quelquefois à sa croisée?

— Oh! mieux que cela, monsieur, elle laisse ses croisées toutes grandes ouvertes, et de chez nous on peut plonger chez elle... on voit jusqu'à son petit lit au fond!

— Ah! on voit jusqu'à son lit... Et elle laisse ses fenêtres ouvertes?...

— Ah! monsieur, je présume qu'elle les ferme quand elle se couche... Et elle a des rideaux !...

— Ah ! polisson de Frontin, vous avez remarqué tout cela... elle a des rideaux! Parbleu! il serait, joli qu'elle n'en eût pas!... Et les moeurs, Frontin, et les

mœurs!... Enfin, je veux bien regarder cette jeune fille que tu trouves gentille, et je te dirai si tu t'y "onnais.

— Oh ! je parie que monsieur sera de mon avis. Quelques instants après, Frontin était accouru

près de son maître lui dire :

— Monsieur, les croisées de la jeune voisine en face sont tout ouvertes !... Elle travaille tout contre; vous pouvez la voir à votre aise.

M. de Mardeille s'est levé en disant ;

— Ce diable de Frontin, il tient absolument à ce que je voie sa petite chemisière... Mais, prends garde! si tu m'as dérangé pour quelque figure commune, je t'ôte toute ma confiance en fait de goût.

Bien qu'il eût l'air de n'aller regarder sa nouvelle voisine que par complaisance, ce monsieurn'était nullement fâché de s'assurer si elle était en effet aussi bien que son domestique le lui disait; car M. de Mardeille avait toujours été très-amateur du beau sexe; chercher à plaire aux femmes avait été à peu près la seule occupation de sa vie; et depuis quelques années cette occupation avait été beaucoup plus laborieuse et lui avait demandé plus de temps et de soin?. On a beau ne paraître qy,e quarante-quatre ans lorsqu'on en a cinquante, il y a. déjà des dames

qui trouvent cela trop vieux, et, ordinairement, ce sont celles qui ont cet âge. Un homme mûr fait bien plus facilement la conquête d'une jeune fille que celle d'une femme qui a vécu; pourquoi? C'est probablement parce que les unes n'ont pas l'expérience des autres.

M. de Mardeille est donc allé se placer à l'une des fenêtres de sa salle à manger; il a pris une pose gracieuse en s'appuyant sur la balustrade; il a légèrement repoussé sa toque sur son oreille droite, puis il jette les yeux de côté et d'autre dans la cour, ne voulant pas laisser deviner qu'il est venu se mettre là pour regarder la nouvelle locataire de l'entresol.

Bientôt, cependant, il jette négligemment ses regards de ce côté-là. Georgelte était assise contre sa fenêtre, elle cousait; et, de temps à autre, jetait aussi des regards dans la cour : il n'est pas défendu à une jeune fille de vouloir connaître la figure de ses voisins.

M. de Mardeille peut donc examiner tout à son aise les traits de la jeune chemisière, qui, lorsqu'elle lève les yeux de dessus son ouvrage, voit très-bien que son vis-à-vis la lorgne; mais cela ne semble nullement l'embarrasser, car cela ne l'empêche pas de

relever souvent la tête pour regarder aussi par la croisée.

— Pas mal, pas mal ! murmure M. de Mardeille ; un petit nez à la Roxelane, de la fraîcheur, des yeux qui paraissent assez vifs, assez mutins!... Mais rien d'extraordinaire ; on a rencontré tout cela cent fois!... C'est une jeune fille gentille, mais rien de plus... Cela ne mérite pas, mon pauvre Frontin, tous les éloges que tu en faisais.

Mais ce monsieur voyait alors Georgette assise ; il ne pouvait donc admirer ni la finessse de sa taille, ni les grâces de sa tournure. Heureusement, le hasard voulut... Était-ce bien le hasard? Nous n'en jurerions pas; les femmes devinent si bien ce qui peut nous séduire!... N'importe! mettons cela sur le compte du hasard, qui donna à la jeune fille l'idée de se lever pour aller arroser un petit pot de violettes qui était placé sur son autre fenêtre.

Alors le voisin d'en face put la voir aller et venir dans sa chambre, car on ne trouve pas tout de suite tout ce qu'il faut pour arroser des fleurs, surtout quand on n'a pas d'arrosoir. Il vit donc mademoiselle Georgette avec sa camisole et son petit jupon court; il put même voir son pied et le bas de sa jambe, car la jeune fille, toujours par hasard, s'en

lut plusieurs fois jusqu'au fond de la chambre, continuant d'aller et de venir, après avoir arrosé sa violette ; et M. de Mardeille, qui se disposait auparavant à quitter sa fenêtre, y est resté et n'en bouge plus, tout en murmurant cette fois :

— Ah! diable!... ah! mais, très-joli, ceci !.-.. fichtre, quelle taille! quelles formes! quel pied ! quelle jambe!... Voilà qui est infiniment mieux que tout le reste!... Quelle tournure frétillante!... Elle me rappelle la chanson de Béranger.

Et M. de Mardeille se met à fredonner :

Ma Frétillon ! ma Frétillon !

Cette fille

Qui frétille, N'a pourtant qu'un cotillon !

Étonné d'entendre chanter §po niaitre, Frontin lui dit d'un air piteux :

— Ainsi, monsieur ne trouve pas que la petite d'en face mérite les éloges que j'en ai faits ?

M. de Mardeille répond, sans quitter la croisée et sans cesser de regarder chez sa voisine :

— Chut ! chut !... tais-toi donc, Frontin ; j'ai dit cela... mais je n'avais pas vu alors sa taille si souple, si déliée... le petit jupon noir qui dessine si bi^n ses formes voluptueuses... Tout cela est adorable!...

Tout cela mérite, en effet, qu'on s'en occupe!... Et son pied!... Elle a un pied charmant!... et la jambe promet...

— Ah ! je suis content que monsieur voie que j'avais raison, et...

— Tais-toi, Frontin, tais-toi!... Elle regarde de mon côté.

En effet, Georgette venait de relever la tête, et ses regards avaient rencontré ceux de son voisin du premier. M. de Mardeille s'empresse de saisir cette occasion pour faire à sa nouvelle voisine un gracieux salut, auquel celle-ci répond par une révérence et un sourire très-aimable.

M. de Mardeille quitte alors sa fenêtre, en disant :

— Ne nous prodiguons pas trop tout de suite !... Mais, d'après la manière dont cette petite vient de me sourire, je vois que cette conquête ne me donnera pas beaucoup de peine.

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