‹ La fille aux trois juponsChapitre 11 sur 24 · UNE BOITE DE FRUITS CONFITS · texte numérisé non relu

UNE BOITE DE FRUITS CONFITS

On doit se rappeler que M. Renardin, le voisin de Georgette, qui avait chez lui une bonne pour tout faire, avait fait l'emplette d'une boite de fruits confits, et avait chargé un petit décrotteur de la remettre à Georgette, en lui indiquant bien qu'elle logeait à l'entre-sol, au fond de la cour.

Mais le jeune industriel, qui cumulait les commissions avec le décrottage, était un enfant de l'Auvergne, et n'avait d'intelligence que juste ce qu'il en faut pour cirer des bottes ou pour porter une voie

d'eau; car, en général, les porteurs d'eau sont presque tous Auvergnats. Le petit messager a mis sous son bras la boite de fruits confits, qui est soigneusement enveloppée dans un papier blanc et nouée, par-dessus tout cela, avec des faveurs roses. Il entre avec cela dans la maison qu'on lai a indiquée, et, passant fièrement devant le concierge, se dispose à traverser la cour ; mais le concierge, qui l'a vu passer, sort de sa loge, court après lui, et l'arrête dans la cour, en lui disant :

— Où donc allez-vous comme ça, petit drôle ? Vous entrez, vous passez devant ma loge sans rien dire! On ne s'introduit pas comme ça dans les maisons, entendez- vous, Savoyard!

— Je ne chuis pas Savoyard, puisque je chuis Auvergnat !

— Savoyard, Auvergnat!... ça m'est égal, c'est la même chose!... Enfin, où allez-vous?

— Je ne vous parle pas ! Je vas tout droit!

— Vous ne me parlez paz, je le vois bien ; mais, moi, je vous parle : je suis le concierge; j'ai le droit de vous interroger, et vous devez me répondre!...

— Je ne parle pas au concierge... ça m'est ordonné... Je vas tout droit.

— Est-il entêté, ce petit voyou !... Moi, je te dis

que tu ne passeras pas que je ne sache où tu vas !

— Puisque je vous dis que je vas tout droit porter cette boite...

— Chez qui?

— Je ne vous parle pas!...

— Je te ferai bien parler, moi !... Et cette boite, que contient-elle?... des matières incendiaires, peutêtre?... Si tu ne veux pas répondre, je vais te mener avec ta boite chez le commissaire de police !...

Le concierge a saisi le petit garçon parle bras; celui-ci se débat, pleure et se met à crier de toutes ses forces :

— Voulez-vous me lâcha!... grand filou!... Je viens de la part de M. Renardin, votre voisin ; je vas lui dire que vous m'avez empêcha de faira ma commission.

Mademoiselle Arthémise, la bonne du célibataire, traversait alors la cour; en entendant prononcer le nom de son maître, elle s'arrête et court au commissionnaire en disant :

— M. Renardin!... qui est-ce qui demande M. Renardin?... C'est ce petit garçon?... Qu'est-ce que tu lui veux?

— Mais, non; il prétend qu'il vient de sa part, s'écrie le concierge; il n'avait qu'à le dire tout de

suite, ce petit imbécile, alors je l'aurais laissé passer !

— De sa part... il vient de sa part?... En ce cas, c'est moi qu'il demande... C'est pour moi que M. Renardin l'envoie... Qu'est-ce que vous me voulez, petit ?

Le jeune Auvergnat regarde mademoiselle Arthémise, qui est une grosse luronne de trente ans, haute en couleur, et pourvue à la lèvre et au menton de poils follets qui lui donnent l'air d'un homme déguisé en femme ; il lui dit :

— Est-ce que c'est vous qui êla mademisella Georgetta?

— Mademoiselle Georgette! répond la grosse bonne en roulant des yeux furibonds. Oui, oui, c'est moi...

— Et que vous demeurez à l'entre-sol, là, en face?

— Oui, oui, je te dis que c'est moi... Et M. Renardin t'envoie porter cette boite à mademoiselle Georgette, à l'entre-sol?

— Oui, c'est de la part de votre voisin, avec tout plein de ses compliments, mademisella.

— Ah! nous allons voir ce qu'il envoie à cette mijaurée.

Et mademoiselle Arthémise a saisi la boite et s'oc-

cupe déjà à déchirer le papier qui l'enveloppe, lorsque le concierge s'écrie :

— Mais, permettez, mademoiselle; vous prenez cette boite et vous savez bien que ce n'est pas pour vous!...

— Qu'est-ce que ça vous fait ? De quoi vous mêlez- vous, méchant suisse? Est-ce que la chemisière vous paye pour que vous surveilliez les envois de ses amoureux?

— Non, mademoiselle, la chemisière ne me paye pas, mais je dois faire mon devoir; si ce Savoyard d'Auvergnat s'était expliqué, je l'aurais laissé passer et porter à mademoiselle Georgette ce qu'on apporte pour elle.

— Oui, oui, on sait bien que vous protégez les galants ; c'est votre état, d'ailleurs.

— Mon état est que les locataires reçoivent ce qui est à leur adresse. Rendez donc cette boite qui n'est pas pour vous...

— Le plus souvent!... Des fruits confits !... des abricots! des chinois!... Voyez-vous ça! On fait des présents confits à cette pécore, et on trouve que ie n'ai pas besoin de mettre des champignons dans la fricassée de poulet ! que je dépense trop d'argent! que je ne suis pas économe !... Attends! attends! je

t'en donnerai,- à toi, des prunes confites, des cerises enfilées dans de la paille !...

— Mais, encore une fois, mademoiselle Arthémise, rendez cette boîte... vous n'êtes pas mam'zelle Georgette !...

Le petit Auvergnat, qui commence seulement à comprendre qu'il a fait une bêtise, s'écrie alors :

— Comment ! c'était pas vous qu'êta la damisella de l'entrechola?

— C'est bon. Tais-toi, moucheron, ça ne te regarde pas!... Tiens, v'ià un chinois; avale ça et tourne-moi les talons.

Et mademoiselle Arthémise fourre une petite orange confite dans la bouche du décrotteur. Celuici reçoit le fruit et le mange; mais il n'en veut pas moins ravoir la boîte; il s'efforce de la reprendre à la bonne de M. Renardin; le concierge seconde les efforts du petit commissionnaire. Mais la grosse Arthémise est une gaillarde qui serait de force à lutter avec de plus rudes antagonistes. Elle commence par prendre un morceau de pâte de coing qu'elle jette au nez du petit garçon ; puis, saisissant un abricot confit, elle l'applique sur l'œil gauche du concierge, qui crie comme un âne qu'on vient de l'éborgner; ensuite elledistribue desclaques à droite età gauche.

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Ce sont les cris du concierge et ceux du petit Auvergnat, auxquels se mêlent les éclats de rire de mademoiselle Arlhémise, qui ont attiré tous les locataires à leur fenêtre. Pour augmenter le scandale, M. Renardin rentre en ce moment chez lui, inquiet de ne point voir revenir son messager, et curieux de savoir comment la jolie chemisière a reçu son présent.

Le célibataire demeure tout effaré en voyant le petit Auvergnat à quatre pattes dans la cour, où iî cherche le morceau de coing tombé à terre ; le concierge, qui jure et crie en arrachant par petites parties l'abricot qui couvre son œil gauche, et, enfin, la bonne pour tout faire qui se bourre de fruits confits, en disant :

— C'est fièrement bon, tout d'même ! Je ne connaissais pas ça; mais je m'en ferai donner, à présent.

— Qu'est-ce que cela signifie, Arthémise ? Que faites-vous dans cette cour, au lieu de vous occuper de votre diner? dit M. Renardin en fronçant le sourcil.

— Mon diner! Ah! ben! il ira comme il pourra, mon diner... Moi, je me régale... je mange des chinois, des poires confites!... Ah! monsieur, quand

vous vous y mettez, vous faites de jolis cadeaux aux demoiselles ! Mais faudrait choisir un page qui ne soit pas si bête que celui-là ; il m'a prise pour la chipie de l'entre-sol ; dame ! je l'ai laissé faire... j'ai accepté la boîte...

— Comment! drôle! c'est ainsi que tu fais les commissions dont on te charge?

— Non, monchia ! c'était pas ma faute... Pourquoi que le conciergea il ne voula pas que j'entra?...

— J'ai fait mon devoir; ce Savoyard est un imbécile, et j'allais l'envoyer à l'entre-sol, quand mademoiselle Arthémise lui a dit que c'était elle qui était mademoiselle Georgette, et que la boite était pour elle.

— Quoi! Arthémise, vous vous êtes permis!...

— Tiens! pourquoi donc que je me serais gênée?... Ce moutard apporte une boîte de votre part, je dois croire que c'est pour moi... Est-ce que je vas penser qu'un homme de votre âge fait encore la cour à des jeunesses?... qu'il se met en dépense pour le premier minois chiffonné qui vient se nicher «(ans la maison?... qu'il envoie des boîtes de confitures à une nouvelle venue?... une chemisière?... tandis qu'il grogne tous les jours, en disant que j'emploie trop de beurre dans une sauce... qui...

— C'est bon, mademoiselle, en voilà assez; suivez-moi, nous nous expliquerons là-haut. Je n'ai pas besoin que toute la maison sache ce qui se passe dans mon intérieur.

Et M. Renardin prend vivement le chemin de son escalier, sans oser lever les yeux sur les feuêtres de l'entre-sol. Mademoiselle Arthémise suit son maître en lui faisant des cornes par derrière ; elle tient toujours la boite de fruits confits sous son bras, et s'écrie en riant au nez du concierge :

— Je m'en fiche ! j'ai toujours les bonnes choses; et, quant à monsieur, comme il n'aime pas la panade, il peut être tranquille, je lui en ferai manger pendant huit jours!...

— Mademoiselle, dit le concierge, si mon œil est malade, vous payerez le médecin!

— Comptez là-dessus, cher ami; vous vous adresserez à M. Renardin ; c'est lui qui est cause de tout ! . .. C'est un vieux coureur, et pas autre chose.

Georgette avait entendu tout cela de chez elle, et cela l'avait beaucoup divertie. M. Frontin, qui était alors sur l'escalier, s'y était arrêté, afin de ne pas perdre un mot de cette affaire et de pouvoir tout rapporter à son maître. Lorsqu'il n'y eut plus personne dans la cour, car le petit Auvergnat s'était

sauvé après avoir retrouvé et ramassé le mciceau de pâte de coing, le valet de chambre regagne le corps de logis du devant et arrive chez son maître. Là, il commence par vouloir lui raconter tout ce qui vient de se passer dans la cour; mais M. de Mardeille l'interrompt, en lui disant :

— Je sais tout cela, j'étais à ma croisée. Je sais que M. Renardin envoyait une boite de fruits secs à la petite chemisière, et que sa bonne Arlhémise s'est emparée de la boite et a mangé ce qui était dedans. Cette Arthémise est une drôlesse que son maître devrait sur-le-champ mettre à la porte. Mais, quand un homme se laisse dominer par sa domestique, il mérite bien qu'elle se moque de lui. Au reste, tout cela m'intéresse peu ; ce M. Renardin n'est point un rival dont on doive s'occuper. Tu as été chez la petite... Eh bien !... elle a dû être flattée, enchantée de ma proposition?... Quand viendra-t-elle ?

Frontin se redresse, se donne un air grave, et répond :

— Mademoiselle Georgette n'a pas du tout paru flattée de la proposition de monsieur ; au contraire, elle a pris un air. .. oh ! mais, un air comme si c'était quelqu'un de huppé!

— Enfin, abrège donc, Frontin !

— Enfin, monsieur, cette chemisière ne veut pas venir vous prendre mesure pour vous faire des chemises; comprenez-vous cela?

— Je comprends que tu es un imbécile, si c'est ainsi que tu as fait ma commission ! Je ne t'ai jamais parlé de prendre mesure !

— Monsieur, j'ai cru que cela était nécessaire. Quand un tailleur vous fait un pantalon, il vous prend d'abord mesure...

— Assez. Cette jeune fille... qu'a-t-elle dit?,.. Elle n'a pas refusé sans donner de raisons?

— Monsieur, elle trouve étonnant que vous ne soyez pas marié; elle a dit : « Oh! si votre maître était marié... s'il avait une femme... c'est différent, j'irais tout de suite lui prendre mesure; mais je ne vais pas chez les garçons ! S'il veut venir chez moiv je le recevrai... »

— Ah! elle veut que j'aille chez elle!... Il fallait donc commencer par me dire cela, nigaud!... Je comprends, cela flatte sa vanité, à cette demoiselle... Ces petites filles ont tant d'amour-propre! Elle veut que toute la maison sache que M. de Mardeille lui fait la cour!... Après tout, je m'en moque! j'irai.. „ mais j'irai le soir... parce que la nuit... les voisins ne sont pas aux fenêtres.

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