DECLARATION ET OBSTINATION
Le soir même, M. de Mardeille sort de son appartement sur les huit heures; il fait complètement nuit, tout est tranquille dans la maison, et ce monsieur descend son escalier sans faire de bruit et passe légèrement et sans être vu devant la loge du concierge. Il se hâte alors de traverser la cour et de monter au petit entre-sol où il a aperçu de la lumière. Il se dit :
« De cette façon personne ne me voit aller chez la petite chemisière, qui peut-être ne sera pas non plus très-fàchée de me recevoir la nuit. Cela sauve les apparences. »
M. de Mardeille est arrivé devant la porte de Georgette; il frappe légèrement. Au bout d'un moment, une voix douce répond :
— Qui est là?
— Ouvrez, s'il vous plaît, mademoiselle Georgette ; c'est quelqu'un qui désire vous parler.
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— Je ne reçois pas de visites le soir. Revenez demain matin.
— Mademoiselle, c'est moi, votre voisin d'en face, M. de Mardeille... qui vous ai envoyé ce matin mon domestique... Vous savez ce qui m'amène... veuillez donc m'ouvrir, je vous prie.
— Monsieur, j'en suis bien fâchée; mais, le soir, je n'ouvre à personne... Revenez demain... Il fera jour.
— Comment ! mademoiselle, vous me laissez à la porte, moi, M. de Mardeille !... Vous êtes bien certaine, cependant, que je ne suis pas un voleur?
— Vous êtes peut-être encore plus dangereux ! Bonsoir, monsieur ! A demain, au jour!
« C'est parce qu'elle me trouve trop dangereux, qu'elle ne veut pas m'ouvrir maintenant ! » se dit M. de Mardeille en s'en retournant chez lui.
Cette idée, en flattant son amour-propre, le console un peu d'avoir fait une démarche inutile ; et il se dit:
« Décidément, elle veut que toute la maison sache que je lui fais la cour... Eh bien ! puisqu'il le faut, mademoiselle, vous aurez ma visite en plein midi ! »
En effet, le lendemain , après avoir passé plus d'une heure à sa toilette, parce qu'il veut absolu-
ment être séduisant, M. de Mardeille se décide à braver les regards curieux des voisins. Il descend son escalier, feint de vouloir sortir ; mais en passant devant le concierge qui est près de la loge, il s'écrie :
— Cette jeune fille qui loge à l'entre-sol ne faitelle pas des chemises ?
— Oui, monsieur, elletravaille pour une lingère... elle coud dans la perfection, à ce qu'on dit...
— Tiens ! mais, alors, j'ai envie de lui commander des chemises!... Il faut toujours employer ses voisines autant qu'on le peut !
Et notre élégant monsieur, faisant une demi-pirouette sur lui-même, gagne la cour, et, en un instant, se trouve devant la porte de Georgette, qui, suivant son habitude, laisse toujours sa clef en dehors pendant la journée.
M. de Mardeille frappe deux petits coups.
— Entrez , la clef est à la porte ! lui répond la même voix que la veille.
Ce monsieur entre avec cette aisance que donne l'habitude du monde et ce certain lafsser-aller que se permet toujours un homme riche qui va voir de pauvres gens... à moins, toutefois, que cet homme riche n'ait de l'esprit ou du tact, auquel cas, loin de vouloir faire sentir la supériorité de sa position, il
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cherchera plutôt à la faire oublier. Mais les hommes de tact et d'esprit sont rares, et ces deux qualités manquaient au voisin de Georgette.
Cependant ce monsieur rabat un peu de sa hauteur en voyant l'aisance avec laquelle la jeune fille le reçoit. Elle ne semble nullement troublée par sa visite , mais elle lui présente un siège avec grâce, et regagne sans façon le sien, qui est contre la fenêtre, en disant :
— Puis-je savoir, monsieur, ce qui me procure l'avantage de vous recevoir ?
M. de Mardeille s'étend nonchalamment sur la chaise, et répond en souriant :
— Mademoiselle, je vousai envoyé hier mon valet de chambre ; je me permettais de vous prier de passer chez moi... ce n'est pas bien loin... je demeure là, en face...
— Oh ! je le sais, monsieur, je vous remets parfaitement!... Mais votre domestique a dû vous dire...
— Que vous ne voulez pas aller chez les garçons... oui... il m'a dit cela... Mais, mon Dieu ! pourquoi donc les garçons vous inspirent-ils cette terreur?... Vous avez donc eu beaucoup à vous en plaindre?... Ah ! ah ! ah ! Savez-vous que cela pourrait donner lieu à bien des suppositions?...
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Et le monsieur rit encore, parce qu'il a de belles dents qu'il est bien aise de faire voir, et qu'il se croit d'ailleurs très-spirituel en riant ainsi, Mais Georgette reste impassible, et répond froidement :
— Monsieur, je ne sais pas quelles suppositions on pourrait faire; mais j'agis ainsi, parce que cela me convient, et je m'inquiète fort peu de ce qu'on en pensera.
M. de Mardeille, tout surpris du ton sérieux de la jeune fille, ne rit plus que du bout des dents, et se décide même à ne plus rire du tout. Il se balance sur sa chaise en répondant :
— Je n'ai pas eu l'intention de vous offenser... Diable ! mademoiselle, mais il parait qu'on ne peut pas plaisanter avec vous !...
— Pardonnez-moi, monsieur, je plaisante volontiers, quand je connais les personnes...
— Ah ! c'est juste, et vous ne me connaissez encore que de vue. Moi, mademoiselle, je me suis trouvé heureux d'avoir un vis-à-vis aussi charmant que le vôtre, et cela m'adonne sur-le-champ le désir de... de... enfin, de faire avec vous plus ample connaissance.
— Je vous remercie, monsieur; mais il y a en're nous une trop grande distance de position.
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— Les distances peuvent se rapprocher... c'est-àdire même qu'elles sont vite franchies entre une jolie femme et un homme qui est fasciné par ses charmes.
Georgette sourit en murmurant :
— Est-ce pour me dire cela que vous êtes venu, monsieur ?
— Ma foi ! oui... Tenez !... je n'irai pas par trentesix chemins... j'aime beaucoup à aller droit au but... Et, d'ailleurs, pourquoi dissimulerais-je l'impression que vos grâces, votre gentillesse ont faite sur mon cœur?... Ce n'est pas un crime de vous aimer?.., d'autant plus que je suis garçon, moi, et je ne pense pas que ce soit là un motif pour repousser mes hommages... Oui, charmante voisine, vous m'avez tourné la tête... depuis que je vous ai aperçue... dans ce simple négligé qui vous va si bien!... je n'ai plus de repos, je ne songe plus qu'à vous !... J'ai pris le prétexte de chemises à faire faire pour tâcher de vous attirer chez moi... mais, ce que je voulais, ce que je veux avant tout, c'est vous déclarer que je vous adore, et vous supplier de ne point être insensible à mon amour !...
C'est au tour de Georgette d'éclater de rire ; et, celte fois, elle le fait si franchement, avec tant d'abandon, que le beau monsieur, qui s'était penché
vers elle , se redresse et semble tout interloqué. Comme la jolie chemisière continue de rire, il se décide à lui dire :
— Mon Dieu ! mademoiselle, je suis enchanté de vous voir si gaie ; mais, ne pourrais-je savoir ce qui vous fait rire ainsi?... Ce ne peut être l'aveu de mes sentiments? Vous devez être habituée à recevoir de ces déclarations ? Autant que j'ai pu le voir, presque tous les messieurs de la maison vous en ont dit ou veulent vous en dire autant...
— Ah ! vous savez cela, monsieur ?
— N'ai-je pas vu le concierge qui a passé toute la journée d'hier à vous apporter des bouquets... des cartes... que sais-je?... On a même parlé d'une boite de fruits confits ! Ah! ah ! c'est trop drôle!...
— Mais, en effet, tous ces messieurs de la maison ont été fort galants avec moi...
— Ma foi ! mademoiselle, moi, je n'envoie pas de bouquets ; je trouve cela si commun, si vulgaire, que je ne me soucie pas d'imiter ces messieurs... Je parle, moi, je dis franchement ce que je ressens... Est-ce que vous ne trouvez pas que cela vaut mieux?...
— Mais, les bouquets, les présents, me semblent aussi très-agréables à recevoir.
M. de Mardeille se pince les lèvres, en se disant « Elle aime les petits cadeaux... elle est intéressée, c'est fâcheux ! »
Cela ne l'empêche pas de rapprocher sa chaise de, celle de Georgette, et détacher de prendre une voix bien tendre, bien touchante, en murmurant :
— Vous n'avez rien répondu à ma déclaration, charmante fille ?...
— Pardonnez-moi ; est-ce que vous ne m'avez pas entendue rire?
— Comment îc'estlà votre manièrede répondre?... Mais, que dois-je en conclure ?
— Que j'ai pris votre déclaration d'amour pour ce qu'elle valait, c'est-à-dire pour une plaisanterie.
— Une plaisanterie !... Oh ! ne le pensez pas ! Je parle très-sérieusement!... Je vous aime!... je vous adore!
— Comme cela, tout de suite, pour m'avoir aperçue à ma fenêtre?
— Est-ce qu'il faut des semaines, des mois, pour devenir amoureux?... On aperçoit une femme, elle nous plait, nous séduit tout de suite, ou ne nous séduira jamais... L'amour... n'est-ce pas de J'électricité ?
— Ah ! Je ne savais pas !
— Mais, certainement: les yeux d'une jolie femme contiennent le fluide qui nous électrise. Du moment que nous ressentons la commotion, c'est fini, nous sommes électrisés.
— En vérité ! Et les femmes, qu'est-ce qui les électrise?
— Mais, ce doit être par le même moyen... nos regards, à nous !...
En disant cela, ce monsieur, qui cherche à électriser la jeune fille, fixe sur elle des yeux pleins de feu, et veut de nouveau rapprocher sa chaise... mais Georgette recule la sienne, en lui disant d'un ton fort sec :
— Monsieur, ne vous mettez pas si près de moi, je vous en prie! cela me gêne pour travailler, et, d'ailleurs, cela n'est pas convenable.
Le beau monsieur demeure tout interdit; il pense que ses regards n'ont pas lancé assez de fluide, et tâche de les rendre encore plus inflammables, en s'écriant :
— N'est-il donc pas permis de vous approcher, pour admirer de plus près cette taille divine?...
— Non, monsieur, cela n'est pas permis. Et que penseraient les voisins, s'ils vous voyaient ainsi tout, contre moi?
— Les voisins !... les voisins!... Mais, pourquoi laissez-vous votre fenêtre toute grande ouverte?... C'est très-incommode pour causer avec vous... Si vous voulez le permettre, je vais la fermer ?...
— Non, monsieur, non ; je veux qu'elle reste ouverte, au contraire ; cela ne me gène pas du tout pour causer ; et si les voisins savent que vous êtes venu chez moi... ce qui est probable, car on voit tout dans celte maison, eh bien ! ils verront aussi qu'il ne s'est rien passé que j'aie besoin de cacher.
M. de Mardeille fronce légèrement le sourcil ; il se dandine de nouveau sur sa chaise, et dit au bout d'un moment :
— Quelle singulière idée, de se soumettre à l'inspection de gens... dont on doit se moquer, après tout!...
— Ah ! vous trouvez que l'on peut se moquer des autres?
— Je trouve. . . je trouve que vous me traitez avec une rigueur!
— Et moi, monsieur, je trouve que je vous ai fait une grande faveur en consentant à vous recevoir chez moi... où je ne reçois aucun homme... Il parait que vous m'en savez peu de gré?...
— Oh ! pardonnez-moi, jolie voisine ; certaine-
ment j'en suis très-reconnaissant... mais, je croyais... j'espérais... Enfin, vous ne m'avez toujours pas dit si mes sentiments ne vous déplaisent pas?...
— Eh ! monsieur... à peine si je vous connais !... Et je ne me laisse pas électriser aussi facilement que vous, probablement...
— Méchante ! vous vous jouez de mes tourments...
— Vous dites que vous m'aimez, monsieur? Mais, pourquoi croirais-je à votre amour ?... Quelles preuves m'en avez-vous données ?
— Quelles preuves?... Comment! mademoiselle, il vous faut des preuves pour y croire?
— Assurément!... Oh ! je suis très-incrédule, moi; et, en toutes choses, je ne crois qu'après avoir eu des preuves.
— Mais, mademoiselle, il me semble que la démarche que je fais en ce moment devrait déjà vous prouver que je vous dis vrai!... Pour qu'un homme de mon rang... un homme habitué à ne fréquenter que le grand monde, vienne chez... une simple ouvrière, il faut qu'il y soit poussé par un sentiment bien impérieux !
— C'est-à-dire, monsieur, que vous croyez me faire beaucoup d'honneur en venant chez moi?...
— Mais non, je n'ai pas dit cela! Ah ! décidément,
vous êtes très-méchante!., vous prenez en mal mes paroles!..
Georgette ne répond rien ; elle continue de tra- ; vailler. M. de Mardeille, très-vexé de n'avoir pas avancé ses affaires aussi vite qu'il l'espérait, se dit:
« Changeons un peu la conversation... Cette petite doit aimer les plaisirs... Toutes les femmes veulent qu'on les amuse... Éblouissons-la ! »
Et il reprend, au bout d'un moment :
— Y a-t-il longtemps que vous travaillez ainsi... pour une lingère?
— Mais, non, monsieur... D'abord, je ne suis point à Paris depuis bien longtemps...
— Ah! vous n'êtes pas Parisienne ? Vous m'étonnez ! Vous en avez toute la grâce ; et, peut-on, sans indiscrétion, vous demander quelle est votre patrie?
Georgette hésite un instant, puis reprend :
— Je suis d'un petit village près de Rouen.
— Ah! vous êtes Normande ! C'est singulier, vous n'avez nullement l'accent! Et depuis combien de temps à Paris?
— Cinq mois, à peu près.
— Vous y êtes venue seule?
— Oui, toute seule... J'ai dit à mes parents : « Je
désire aller à Paris; j'y travaillerai... et, que sait-on! j'y ferai peut-être fortune. »
liL de Mardeille se gratte le nez, en répétant : — Fortune ! . . . hum ! . . . c'est difficile ! . . . Les femmes ne font guère fortune à Paris, quand elles n'ont pour gagner de l'argent que leur aiguille!... Mais, en venant à Paris, vous saviez probablement y trouver un ami... un protecteur riche qui pouvait vous mettre tout de suite sur la route dé cette fortune que vous ambitionnez?
Georgette répond d'un ton assez sec ;
— Non, monsieur, je ne venais trouver personne à Paris, et je saurai bien moi-même arriver au but que je me suis proposé.
Le beau monsieur se pince encore les lèvres, et regarde dans la chambre, en se disant :
— On ne sait par quel bout la prendre, cette petite... elle est toujours en garde!... Sa conquête ne se fera pas si vite que je le pensais... Mais, peu m'importe, j'ai le temps... Il faudra bien que je trouve son endroit sen?ible!
— Mademoiselle, aimez-vous le spectacle?
— Oh! oui, monsieur, beaucoup !
— Y allez-vous souvent?
— Presque jamais, monsieur. D'abord, je n'ai pas
de connaissances à Paris... et aller au spectacle 3eule... une jeune fille... cela n'est guère convenable.
— Je tiens le défaut de la cuirasse! se dit Mar- ', deille, qui reprend :
— Eh bien! ma charmante voisine, si vous le permettez, je vous conduirai au spectacle... en petite loge grillée... On est très-bien, on est chez soi.
— Je ne sais pas ce que c'est que vos loges grillées, monsieur ; mais quand je vais au spectacle, ce n'est pas pour me cacher : je veux voir et être vue...
— Ah! vous voulez être vue?... Voyez-vous, la coquette!...
— Ce n'est pas par coquetterie; ensuite, monsieur, vous devez bien penser que je n'irai pas au spectacle avec quelqu'un d'aussi élégant que vous, dans le simple costume que je porte.
— Je présume bien que vous n'irez pas avec cette camisole et ce petit jupon... quoique ce costume vous aille divinement 1... Ah! vous êtes ravissante ainsi!...
— Non, sans doute, je ne sortirai pas en camisole; mais ma toilette, à moi, est très-modesîe : une robe de toile, un petit bonnet, un fichu de tricot..., voilà ma parure.
— Comment! vous n'avez pas un chapeau... un tout petit chapeau?...
— Non, monsieur, je n'en ai pas.
Le beau monsieur se dandine, se balance sur sa chaise; il semble réfléchir, et dit enfin :
— Après tout, vous devez être charmante en bonnet! D'ailleurs, nous prendrons une voiture... Est-ce arrangé? Dès ce soir, je vous emmène, si vous y consentez.
— Quoi! monsieur, vous mèneriez avec vous une femme en bonnet, en robe de toile, en fichu pour chàle?
— Parfaitement; je suis exempt de préjugés... Je voudrais vous emmener dans ce costume, si cela était possible.
— Ah! par exemple, je n'aurais jamais cru cela!
— Cela vous prouve, j'espère, jusqu'à quel point je vous aime!
Georgette secoue la tête, en répondant :
— Mais, non, cela ne me prouve pas cela du tout. Au reste, monsieur, moi, j'ai plus d'amour-propre que vous. J'ai assez de respect pour votre haute position pour ne point vouloir la compromettre. Fi donc! Que penserait-on de vous, monsieur, si l'on vous vovait au bras une femme en bonnet?
— Puisque nous prendrons une voiture...
— Nous n'entrerons pas dans le théâtre avec la voiture!... Ah! ah!... Et comme je ne veux pas me cacher dans une loge grillée, une fois dans la salle, on aura tout le temps d'admirer ma toilette.
M. de Mardeille se lève, se promène dans la chambre et garde quelque temps le silence; puis, enfin, il s'écrie :
— Que vous faudrait-il donc pour venir au spectacle avec moi, belle enfant?
— Mais... tout, à peu près : une robe de soie: maintenant, on fait si bien la confection, qu'on en trouverait facilement de toutes faites à ma taille. Oui, un charmant chapeau, un beau chàle... cachemire ou à peu près... et des gants... de jolis gants de chevreau.
M. de Mardeille se met à se promener, dissimulant avec peine la grimace qui a remplace son air aimable, puis, tout à coup, regardant dans la cour, il s'écrie :
— Ah ! je crois qu'il vient du monde chez moi !... Oui, oui... c'est bien pour moi... Au revoir, charmante voisine; mille excuses de vous quitter si promptement. .
— Oh ! ne vous gênez pas, monsieur •
Notre élégant a déjà gagné la porte; il remonte vivement chez lui, où il rentre avec un air de fort mauvaise humeur; et lorsque Frontin lui dit :
— Monsieur s'est-il fait prendre mesure par la chemisière?
Il lui répond avec colère :
— Fiche-moi la paix, imbécile! Je te défends de me jamais parler de cette petite grisette.
amour! amour! quand tu nous tiens!...
Huit jours se passent. M. de Mardeille n'est pas retourné chez Georgette ; il ne s'est pas mis aux fenêtres qui donnent sur la cour; mais il a été regarder aux carreaux, en soulevant doucement un coin des rideaux. Il a vu sa jeune voisine, toujours aussi lesle, aussi pimpante, aussi gracieuse, aller et venir dans son modeste logement, puis se mettre à travailler contre sa croisée, puis se relever pour se rasseoir encore, et chaque mouvement de la jolie chemisière lui a fait bondir le cœur, et il a donné de son pied dans le derrière à Frontin, qui s'est permis
de lire bêtement en voyant son maître soulever les rideaux.
Ce qui l'a un peu flatté, c'est que, bien que Georgette réponde d'un air aimable aux saluts que lui adressent ses autres voisins, il n'en a jamais nperçu un seul chez elle; c'est donc en effet une faveur qu'elle lui a faite en consentant à le recevoir. Au bout de huit jours, M. de Mardeille se dit : « Après tout... c'est pour moi... c'est à cause de moi, et pour ne point me compromettre, que cette fille veut être bien mise pour sortir à mon bras... Je ne puis pas lui en vouloir de cela... c'est un motif fort excusable !... Seulement, il me faudrait lui envoyer tout ce qui lui manque... J'en ai, pardieu! bien le moyen!... Je suis au-dessus de cela... oui... mais cela n'est pas dans mes habitudes... je n'ai jamais rien dépensé pour les femmes... Je sais bien qu'une fois n'est pas coutume... C'est égal, cela me contrarie... Mais, cette petite a de la tête, du caractère; si je ne lui envoie pas ce qu'elle désire, il me faudra renoncer à sa conquête... Je ne veux pas y renoncer!... Je rêve d'elle toutes les nuits... Je vois sa taille svelte... ses formes rebondies que son petit jupon noir caresse si bien. Allons!... il faut lui acheter cette
toilette... Je n'irai pasiusau'au cachemire... oh! non,
pas si niais!... Mais, quand on fait tant que d'être galant, il faut faire les choses convenablement. A mon âge... changer ses habitudes... c'est bien désagréable !... Pourquoi, diable! cette piquante grisette est-elle venue se loger dans ma maison?... en face?... sous mon nez?... C'est une fatalité! »
L'amour, et l'amour-propre, qui est bien aussi fort que son frère, l'emportent enfin. Un matin, Georgette reçoit le châle, le chapeau, la robe, et jusqu'aux gants de chevreau, avec ce petit mot écrit par son élégant voisin :
« Maintenant, viendrez -vous avec moi ce soir au spectacle? »
Et Georgette a répondu au commissionnaire :
c Oui, j'irai. »
Car M. de, Mardeille, qui ne veut pas que l'on sache qu'il fait des frais pour plaire à la chemisière, ne s'est pas servi de Frontin pour envoyer ses cadeaux.
Le soir, sur les sept heures, le beau monsieur se présente chez Georgette qui est toute prête, toute parée, et probablement moins séduisante ainsi qu'avec sa camisole et son petit jupon, mais qui est toujours très-bien, parce qu'une femme jeune et gentille ne devient pas laide sous un élégant chapeau. M. de
Mardeille est même surpris de l'aisance avec laquelle sa petite voisine porte sa nouvelle toilette; il s'écrie :
— D'honneur ! vous êtes charmante ainsi !... Vous portez tout cela avec une grâce!...
— Cela vous étonne, monsieur?
— Rien ne m'étonne de votre part ; je vous crois faite pour arriver à tout...
— Je suis prête, partons!
— Oh! nous avons le temps... Laissez-moi donc un peu vous admirer !
— Vous m'admirerez au théâtre tant que cela vous fera plaisir; mais, comme je ne vais pas souvent au spectacle, je veux tout voir. Partons !
Georgette est déjà sur le carré; M. de Mardeille la suit, en se disant :
<r Elle a une petite tête à laquelle il faut que rien ne résiste!... Mais, ce soir, en revenant du spectacle, je me flatte qu'on ne me renverra pas si vite. x>
Il fait encore grand jour lorsque Georgette sort de chez elle en grande tenue et au bras de M. de Mardeille. Tous les voisins sont à leur croisée; il n'est pas besoin de dire que les langues vont leur train.
— C'est l'ex-beau qui l'emporte! dit le jeune photographe; il est riche, il est élégant, tout cela séduit
les petites filles qui mettent de l'amour-propre à donner le bras à un dandy.
— Et puis, il est encore fort bien, ce monsieur, dit le peintre en miniature. Je conçois qu'il ait su plaire à cette petite... Ces jeunes filles ont un goût étonnant pour les hommes faits !...
— Le Lovelace du premier se sera mis en frais, disent les deux hommes de lettres ; il a habillé la voisine de pied en cap... Les femmes se laissent toujours prendre par la coquetterie !
— Et nous ne pouvions pas lui offrir tout cela, nous !
— C'est singulier! ce Mardeille a cependant la réputation d'être très-rat avec les femmes...
— C'est un bruit qu'il fait courir pour que l'on croie à son mérite.
Le jeune médecin ne dit rien; il se contente de soupirer, en murmurant :
— Elle n'a pas même été enrhumée !
M. Bistelle est furieux, car on a reçu ses bouquets, et on ne l'a pas reçu, lui, et on a répondu par des refus à toutes ses propositions, qui, pourtant, étaient fort brillantes; aussi, en voyant passer Georgette avec sa nouvelle toilette, s'écrie-t-il :
— Mais c'est mesquin, tout cela !... Mais ce chàle
n'est point un cachemire, pas même un châle de Lyon; cette robe n'est point en poult de soie... ce chapeau ne vient point de chez une de nos premières modistes! Fi donc! c'est de la gnognotte, tout cela ! , ça se voit tout de suite ! Je l'aurais cent fois mieux habillée, celte petite ! C'est une sotte de m'avoir préféré ce Mardeille, qui n'a jamais su être généreux avec les femmes !
Ce monsieur ne se dit pas qu'il est fort laid, tandis que son compétiteur est encore très-bien ; mais ce sont de ces choses qu'on ne se dit jamais. D'ailleurs, on est tellement habitué à sa figure, que soi-même on ne se trouve pas vilain.
Enfin, il n'est pas jusqu'à M. Renardin, le célibataire, qui ne fasse une moue très-prononcée en voyant passer Georgette ; d'autant plus que mademoiselle Arthémise, sa bonne, ne manque pas de lui dire, en ricanant :
— Voyez donc votre passion qui s'en va au bras du Joconde du premier!... Envoyez donc des boîtes de fruits confits à ces demoiselles !... Elle se moque pas mal de vous, la chemisière !
— D'abord, Arthémise, vous dites une bêtise ; cette demoiselle n'a pas reçu de moi des fruits confits, auisaue c'est vous qui les avez mangés.
— Dieu merci ! Je me suis trouvée là pour les orrèter au passage... sans quoi elle les aurait reçus... Vous voyez bien qu'il est très-heureux que je les aie mangés... Ne croyez- vous pas que cette mijaurée aurait mis la boite sur sa tète pour sortir avec vous ?.. . (m! c'est une fine mouche !... Elle rançonne le cidevant jeune homme du premier; elle a raison, c'est, dit-on, un pleutre avec les femmes; il a ce qu'il mérite.
M. de Mardeille a mené Georgette à l' Ambigu-Comique. Il a voulu se placer avec elle dans une petite loge assez sombre; elle a refusé d'y entrer, et ce monsieur a été obligé de se mettre au balcon avec elle. Là, pas moyen de se permettre la moindre liberté ! En revanche, notre séducteur veut à chaque instant souffler dans l'oreille de la jeune fille quelques mots de son amour, mais, bientôt, celle-ci lui dit avec impatience :
— Faites-moi donc le plaisir de ne point me parler toujours!... Vous m'empêchez d'entendre la pièce et il me semble que c'est pour cela qu'on vient au spectacle.
M. de Mardeille se mordille les lèvres, en se diant :
— Il n'y a rien de bête au spectacle comme ces
petites lilles qui n'y ont jamais été !... Je ne t'y mènerai pas souvent, toi !
La pièce a beaucoup amusé Georgette, tandis qu'au contraire le spectacle a infiniment ennuyé son cavalier, qui le voit finir avec joie. Pour revenir, ce monsieur veut prendre une voiture; la jeune fille refuse, elle veut absolument aller à pied.
— Mais il tombe quelques gouttes d'eau ! dit M. de Mardeille.
— Eli bien ! cela nous rafraîchira !
— Mais, votre chapeau qui e£'. tout frais, la pluie ne va-t-elle pas le faner, l'abîmer ?
— Le grand malheur... s'il est gâté!... Il y a d'autres chapeaux chez les marchandes de modes !
<r Est-ce qu'elle croit que je vais lui en acheter un tous les jours ! » se dit son compagnon qui réprime avec peine un mouvement de colère, et qui est obligé de s'en revenir à pied, donnant le bras à Georgette qui, pendant tout le long du chemin, lui parle de la pièce et des acteurs qu'elle vient devoir.
Enfin, on est de retour chez soi. M. de Mardeille attendait ce moment avec impatience. Il se flattait que ce serait celui de son triomphe. On entre dans la maison où demeurent nos deux personnages. Ar*> rivée devant la loge du concierge, qui est au bas de
l'escalier du premier corps de logis, Georgette s'arrête et fait une gracieuse révérence à son cavalier, en lui disant :
— Bonsoir, monsieur! et mille remercîments pour le plaisir que vous m'avez procuré en me menant au spectacle.
— Comment! bonsoir? s'écrie de Mardeille en souriant. Mais je ne me couche pas encore, moi, et vous me permettrez bien d'aller causer un peu avec vous?
— Oh! non, monsieur! car, moi, je vais me coucher, et ce n'est pas le moment de causer...
— Vous coucher...? Mais qu'importe!... Je ne vous en empêcherai pas, moi... Je serai trop heureux de vous aider à faire votre toilette de nuit...
— Je n'ai besoin de personne pour m'aider... En tout cas, ce n'est pas un homme que j'accepterais pour cela... Bonsoir, monsieur!...
— Ah çà ! mais... c'est une plaisanterie, ceci!... Comment, charmante voisine, vous ne voulez pas me recevoir un moment chez vous?...
— Demain, monsieur, demain, dans la journçe, je serai très-flatiée de recevoir votre visite, s'il vous plaît de venir,., mais, à présent, ce serait très-inconvenant.
En achevant ces mots, Georgette a fait un léger
salut de tète et s'est sauvée vivement dans son petit escalier de l'entresol. M. de Mardeille est resté tout interdit devant la loge du concierge; il ne revient pas de la conduite de la jeune fille, et se dit :
<r C'est trop fort! Elle accepte mes cadeaux... toute une toilette... qui m'a coûtée assez cher... et elle se montre aussi sévère qu'auparavant!... Elle se moque donc de moi, cette demoiselle?... »
Puis, tout à coup, apercevant le concierge qui de sa loge regarde ce qui se passe en dehors, la cour et l'escalier étant encore éclairés, notre élégant se frappe le front, en se disant :
« Imbécile que je suis! moi, qui ne devinais pas! Cette petite a cent fois plus de tact que n\oi !... Elle ne veut pas que le concierge me voie monter chez elle à minuit... ce qui ne manquerait pas de faire dire dans toute la maison que je passe la nuit chez la voisine!... Oui, oui, c'est cela, elle a raison; elle m'indique clairement la conduite que je dois tenir : remonter chez moi, feindre de me coucher ; puis, lorsque tout le monde sera endormi, que le gaz sera éteint, redescendre et aller très-doucement retrouver la petite qui, je le gage, laissera, comme c'est son habitude, la clef à sa porte. Voilà .la marche toute tracée : suivons-la!... »
Uù LA FILLE AUX TROIS JUPONS
M. de Mardeille monte son escalier, faisant exprès beaucoup de bruit avec ses pieds. Il rentre chez lui, referme bruyamment la porte, se fait déshabiller par Frontin qu'il renvoie ensuite, en lui ordonnant de se coucher sur-le-champ. Une demi-heure s'écoule, le gaz est éteint, on n'entend plus aucun bruit dans la maison, on ne voit plus aucune lumière chez les voisins ni même chez Georgette, et M. de Mardeille se dit :
« Cette jeune fille songe à tout!... Elle est la prudence même! Elle a éteint sa lumière... Très-bien! L'obscurité rend plus téméraire... Hàtons-nous, l'heure du berger a sonné! »
Et ce monsieur sort bien doucement de chez lui, enveloppé dans une vaste robe de chambre et sa belle toque sur la tête; il descend son escalier en prenant des précautions pour ne point faire de bruit : il passe légèrement devant la loge du concierge qui n'est plus éclairée; partout règne l'obscurité, et, en cherchant à tâtons son chemin dans la cour, notre séducteur va se cogner le nez contre la pompe ; mais, alors, il s'oriente : la porte du petit escalier est tout près; il la trouve et monte les degrés, en se disant :
« Enfin! m'y voilà!... »
En effet, il est bientôt devant la porte de Geor-
gette; il cherche, tâtonne; la clef n'est pas à la serrure et la porte est bien fermée.
« Elle n'a pas songé à mettre la clef par ici ! se dit M. de Mardeille; c'est un oubli !... Peut-être est-ce par pudeur, pour ne point avoir l'air de m'altendre ?. . . Il faut, cependant, que je lui fasse savoir que je suis là... Frappons tout doucement... Oh! elle ne doit pas dormir. »
Ce monsieur frappe très-légèrement deux petits coups, puis un peu plus fort, en murmurant :
— Eh bien ! elle n'entend pas ! ... Se serait-elle déjà endormie?... C'est bien singulier... on ne fait aucun bruit dans la maison!... Elle devrait entendre... Oh! tant pis!... il faudra bien que je la réveille!... Si d'autres entendent, ce sera sa faute. »
Et M. de Mardeille frappe plus fort, puis très-fort, et il crie à travers la porte :
— Ma petite voisine! c'est moi... ouvrez donc une minute... j'ai oublié quelque chose chez vous!... Voyons, charmante Georgette, c'est assez me faire endèver... il faut m'ouvrir... j'ai des choses intéressantes à vous communiquer... De grâce! le temps de vous dire deux mots, et je vous quitte... »
Peines et prières inutiles; on ne répond rien et la porte ne s'ouvre pas. Après être resté prè? de trois
quarts d'heure sur le carré de Georgette, le séducdeur, désappointé, enfonce avec colère sa toque suï son front et redescend de l'entre-sol, en se cognant contre les murs.
Pour augmenter sa fureur, lorsqu'il est dans la cour, il entend des éclats de rire partir de plusieurs fenêtres, et il reconnaît la voix de mademoiselle Arthémise, qui crie très-haut :
— Ah! que c'est bien fait! Enfoncé le beau mus que! La petite se moque de ses amoureux, ça me raccommode avec elle!... Ah! ah! c'est le cas de chanter :
Ma chandelle est morte, Je n'ai plus de feu ; Ouvre-moi ta porte, Pour l'amour de Dieu !