UNE BROCHE
M. de Mardeille n'a pas fermé l'œil de la nuit. 1/ est horriblement vexé; il attend le lendemain avec impatience pour avoir une explication avec la petite chemisière, à laquelle il se promet d'adresser de san-
glants reproches. Ce monsieur se croit dans son droit, parce qu'il prétend qu'en amour on ne donne rien pour rien.
Enfin, le jour est venu; on va et vient dans la maison; notre élégant se lève, va se regarder à sa glace et se trouve affreusement pâle, les yeux rougis,l'air fatigué. Comme, avant tout, ce monsieur veut être beau et séduisant, il passe plus d'une heure à sa toilette, changeant à chaque instant de cravate ou de gilet, sans que cela lui rende sa fraîcheur. De guerre lasse, il se dit :
« Un teint pâle rend intéressant; les femmes aiment assez les airs mélancoliques. Cette cruelle fille sera touchée de mon air souffrant... Décidément, il vaut mieux que je sois pâle... cela me met tout à fait dans la situation. »
Ce monsieur se rend chez sa petite voisine, traversant la cour le plus vite possible pour échapper aux regards des voisins. Cette fois la clef est sur la porte. M. de Mardeille entre brusquement chez Georgctte qui est déjà en train de travailler, et lui sourit d'un petit air mutin, en lui disant :
— Bonjour, monsieur ! c'est bien aimable à vous de venir me voir!... Asseyez-vous donc!... nous allons causer de la pièce d'hier.
Mais M. de Mardeille ne s'asseoit pas ; il marche avec agitation dans la chambre, en répondant d'un air irrité :
— Mademoiselle, je ne viens pas ici pour causer é'i spectacle !..
— Ah ! Eh bien ! alors, nous parlerons d'autre «hose !...
— Mademoiselle... vous avez le sommeil bien dur ! . .
— Moi? Oh ! vous vous trompez, monsieur; j'ai le sommeil fort léger, au contraire : Je plus petit bruit me réveille.
— Le plus petit bruit?... Comment se fait-il alors que vous n'ayez pas entendu celui que j'ai fait, hier au soir, à votre porte, où j'ai frappé pendant plus d'une demi-heure sans que vous ayez daigné me répondre ?
— Hier au soir? Mais je vous ai bien entendu, monsieur, beaucoup trop entendu même !
— Alors, mademoiselle, pourquoi donc ne m'avez vous pas ouvert?
— Pourquoi ? Mais, parce que cela ne m'a pas convenu ! parce que je ne reçois pas de visites à minuit! .. parce que je trouvais fort inconvenant le tapage que vons faisiez à ma porte!...
— Le tapage?.. Mais, si vous m'aviez ouvert tout de suite, je n'en aurais pas fait, de tapage!...
— Oui; mais, puisque je ne voulais pas ouvrir... c'est vous qui ne deviez pas continuer de frapper.
— Mais, mademoiselle... il me semble que j'avais le droit de me présenter chez vous... que je devais compter y être reçu !... Quand on reçoit les cadeau* d'un homme, c'est que l'on consent... Enfin, ce n'es! plus pour le laisser à la porte quand il vient vous voir...
— Le droit!... le droit! s'écrie Georgette en st levant et en lançant à M. deMardeille un regard tellement courroucé qu'il en est tout interdit. Savez-vous bien, monsieur, que vous êtes un impertinent, et que je devrais, sur-le-champ, vous mettre à la porte de chez moi et vous défendre d'y remettre les pieds ? Le droit ! Qu'est-ce à dire, monsieur? Est-ce parce que vous m'avez envoyé quelques misérables chiffons que vous vous permettez de me parler de la sorte ?.. Sachez, monsieur, que je vous ai fait beaucoup d'honneur en recevant vos superbes cadeaux!.. Si vous n'aviez pas eu le désir de sortir avec moi, vous ne me les auriez pas faits sans doute... Ainsi donc, c'est bien plutôt pour satisfaire votre vanité, que vous m'avez envoyé cela, que pour m'ètre agréable
à moi... et monsieur se figure que je vais, à cause de cela, lui ouvrir ma porte, à minuit !... peut-être même me donner à lui et me trouver trop heureuse d'être sa maîtresse !... Mais vous êtes fou, monsieur! Tenez, les voilà, vos présents... Oh! je n'y tiens pas! vous pouvez les reprendre!... Tenez, voilà le cas que j'en fais !..
En disant cela, Georgette a couru ouvrir une armoire; elle y prend robe, chàle, chapeau; elle jette tout cela à terre et le repousse avec son pied devant M. de Mardeille, qui est terrifié et n'ose plus bouger.
Après avoir fait cela, la jeune fille est allée se rasseoir contre sa croisée, qui est ouverte comme de coutume, et elle se remet à travailler, sans paraître s'occuper du voisin qui reste debout et immobile comme un terme.
Quelques minutes s'écoulent ainsi. Le neau monsieur a eu le temps de réfléchir ; il commence par ramasser le chapeau, la robe et le chàle, va poser tout cela avec soin sur un meuble, puis revient vers Georgette, en balbutiant d'un air confus :
— Mademoiselle, j'ai eu tort... j'ai eu très-grand tort, je le reconnais !...
— C'est bien heureux que vous vous en aperceviez, monsieur!
— Je ne devais pas croire... ou plutôt je ne devais pas espérer... Certainement, je n'attache aucun prix à ces colifichets que je vous ai envoyés... ce n'est pas cela qui m'a fait venir frapper, hier au soir, à votre porte... mais je croyais que vous étiez touchée de mes sentiments pour vous... que vous n'en doutiez plus... c'est ce qui m'avait poussé à venir frapper hier... après le spectacle... De grâce! pardonnezmoi, chère voisine; ne soyez pas fâchée contre moi, cela me rendrait trop malheureux.
Georgette sourit en répondant :
— Puisque vous convenez de vos torts, je vous pardonne... Oh ! je ne suis pas rancunière ! Je dis tout de suite ce que j'ai sur le cœur ; après, c'est fini, je n'y pense plus.
Le beau monsieur prend la main de la jeune fille et la porte respectueusement à ses lèvres. Celle-ci retire sa main, lui montre un siège, et lui dit :
— Aprésent, asseyez-vous, et parlons d'autrechose.
— D'autre chose! murmure M. de Mardeille en s'asseyant. Quand je suis près de vous, il m'est difficile de ne point vous parler de mon amour... Est-ce que cela vous fâche?
— Non... mais vous ne vous souvenez donc pas de ce que je vous ai dit?
— Ma foi ! c'est possible, chère voisine : que m'avez-vous dit à ce sujet?
— Je vous ai dit que je ne croyais à l'amour de quelqu'un que lorsqu'il m'en avait donné des preuves.
Le voisin fronce le sourcil et balbutie : • — Ah! oui... c'est vrai... je me le rappelle , à présent... des preuves... Seulement, je ne me rends pas bien compte de ce que vous entendez par là ?...
— Oh! monsieur, je croirais vous faire injure en m'expliquant davantage ! répond Georgette d'un air moqueur. Tant pis pour vous, si vous ne comprenez pas!.
— Et le spectacle vous a beaucoup amusée, hier? reprend vivement M. de Mardeille, empressé de changer la conversation.
— Oui, monsieur, oui, beaucoup. J'irais trèssouvent, si j'en avais les moyens...
— Mais si l'on vous y mène, ce sera la même chose?
— Non, ce n'est pas la même chose de pouvoir se donner de l'agrément quand cela nous plaît, ou de n'en prendre que lorsque cela plaît aux autres.
— Enfin, ma jolie voisine, lorsqu'il vous plaira d'y retourner, je serai toujours à vos ordres et enchanté de vous y conduire.
— Vous êtes uop aimable, monsieur. Àvez-vous remarqué, hier, dans la salle, cette dame en rose qui était dans une loge sur le théâtre?
— A une loge d'avant-scène?
— Je ne sais pas si cela s'appelle l'avant-scène ; mais c'est une dame qui était coiffée avec une espèce de diadème en fleurs... et elle était bien jolie ainsi!...
— Ah! oui, je me rappelle... une belle blonde... c'est Irma, une femme à la mode.
— Vous la connaissez ?
— Oh ! comme on connaît beaucoup de ces darnes qu'on rencontre à tous les bals du Casino, à toutes les premières représentations... enfin, à toutes les fêtes où l'on peut aller en payant.
— Elle est mariée, cette dame?
— Mariée! par exemple! jamais!... Est-ce que ces personnes-là se marient ! C'est une femme entretenue, tout bonnement !
— Ah! c'est une fenme entretenue... En tout cas, elle l'est richement. Elle avait un collier et une broche magnifiques en diamants... Car c'étaient des diamants, n'est-ce pas, monsieur ?
- C'en était... ou du moins cela en avait l'air... mais -c'était peut-être du faux... A présent, on fait
du faux qui imite si bien le vrai que c'est à s'y tromper... C'est tout aussi joli, souvent même cela fait beaucoup plus d'effet, grâce à la manière dont c'est monté.
— Oh ! du faux ! quelle horreur ! je ne voudrais jamais rien porter de faux, moi !
M. de Mardeille regarde sa montre, puis se lève, en disant :
— Comme le temps passe vite près de vous, charmante Georgette !... Mais j'ai affaire chez mon agent de change, et je n'ai que juste le temps de m'y rendre. Au revoir donc, ma jolie voisine !... Vous n'êtes plus fâchée, c'est bien entendu ?...
— Non, monsieur, non : j'ai oublié tout le passé. Le beau monsieur salue et quitte la jeune fille, en
se disant :
« Elle a oublié tout le passé!... Par conséquent, elle a entièrement oublié que je lui ai donné une toilette complète... Elle regarde cela comme si peu de chose !... Et la voilà qui me parle de diamants à présent!... Oh! mais, ceci devient trop fort !... Cette petite a des prétentions exhorbitantes ! Ne voudraitelle pas que je l'entretinsse comme Irma?.. C'est inconcevable !... une chemisière qui voudrait des diamants!... Ah! je ne m'attendais pas à rencon-
trer tant de difficultés près d'une grisette... c'est la première fois que cela m'arrive !... Elle m'a parlé avec un aplomb. .. Elle n'est pas sotte ! ... et, le pis c'est que, lorsqu'elle s'anime, ses yeux ont un feu !... une expression !... Elle est ravissante !... c'est un petit démon ! Mais lui donner des diamants !... oh ! jamais ! jamais ! j'aimerais mieux les manger ! »
Quelques semaines s'écoulent. M. de Mardeille est toujours reçu dans la journée chez Georgette, qui tient ses fenêtres sans cesse ouvertes, quelque temps qu'il fasse. Mais ce monsieur ne fait pas le moindre progrès dans ses amours. Lorsqu'il essaye de se rapprocher de la jeune fille, celle-ci l'oblige à reculer sa chaise ; s'il veut lui prendre la main, elle la retire ; s'il essaye deposerla sienne sur ce petit jupon, objet de sa convoitise, elle le repousse brusquement et prend son air sévère en s'écriant :
— Je ne veux pas que l'on touche à ma jupe... c'est défendu !
Alors notre séducteur pousse de gros soupirs, auxquels on répond par de grands éclats de rire et des regards mutins qui rendent la jeune fille encore plus jolie ; car, tout en tenant son voisin dans les bornes du respect, mademoiselle Georgette sait fort bien employer tout ce petit manège de coquetteries qui
rendent un homme encore plus amoureux et achèvent de lui faire perdre la tête.
Si bien qu'au bout de ce temps, en sortant de chez Georgette, qui n'a fait qu'aller et venir dans sa chambre, toujours dans son simple costume du matin, M. de Mardeille s'écrie :
« Allons !... il n'y a pas moyen de faire autrement... je vais lui envoyer une petite broche... en diamants... en roses... quelque chose de pas trop cher... et, pourtant, il faudra que ce soit joli, sans quoi, je la connais, cette demoiselle, elle serait encore capable de se moquer de moi! Oh! les femmes!... moi qui n'avais jamais dépensé un sou pour elles !... Gettepetite m'a faitsortir de mes habitudes... et à présent je suis aussi bête que les autres. »
Le lendemain, en se présentant chez sa voisine, M. de Mardeille est gai, aimable, sautillant; on croirait voir un jeune homme de vingt ans. Après s'être assis près de Georgette, il sort de sa poche une petite boîte de carton et la lui présente, en lui disant :
■ — Permettez-moi, ma charmante amie, de vous offrir ce gage... cette preuve de ma tendresse.. . et, en vous l'offrant, soyez assurée que je ne pense pas que cela me donne le moindre droit à votre affection... je ne veux la devoir qu'à votre cœur.
— A la bonne heure ! c'est fort bien ce que vous dites là, répond Georgette, qui s'empresse d'ouvrii la boite et y trouve une petite broche qui pouvait valoir de huit à neuf cents francs et faisait beaucoup d'effet.
— Oh! mais voilà qui est très-galant! s'écrie la jeune fille. Décidément, monsieur, vous vous formez.
— Gomment! je me forme? se dit de Mardeille; qu'est-ce qu'elle entend par là? N'importe! ne lui demandons rien... ça la touchera, et je suis sûr que, demain, c'est elle qui me dira : « Je vous attends ce soir! »
— Cette broche est charmante ! reprend Georgette.
— Alors, vous voulez bien l'accepter ?
— Si je l'accepte! Certainement, monsieur, et j'en suis très-reconnaissante!
— Elle en est reconnaissante, fort bien! se dit notre séducteur; le reste ira tout seul... N'ayons pas la maladresse de vouloir être payé maintenant de mon cadeau; éloignons-nous, ce sera bien plus adroit.
M. de Mardeille se lève, en disant :
— Je suis obligé de vous quitter, chère voisine.
— Déjà ! monsieur?
— Ce mot est bien aimable dans votre bouche!... Oui... des affaires pressantes m'appellent... C'est
bien à regret que je m'éloigne si vite; mais, demain, je l'espère, je serai plus heureux.
— Je l'espère aussi, monsieur.
Le monsieur salue fort respectueusement la jeune fille, sans même lui prendre la main ; il s'éloigne, enchanté de ce qu'il vient de faire, et se dit :
— J'ai pris le bon moyen. Les femmes sont, en général, contrariantes; il suffit qu'on ne leur demande plus rien pour qu'elles vous permettent tout : maintenant, la petite est à moi.