‹ La fille aux trois juponsChapitre 14 sur 24 · SECONDE VISITE DE COLIN ET · texte numérisé non relu

SECONDE VISITE DE COLIN ET

Le lendemain de ce jour, marqué par le présent d'une broche, M. de Mardeille, bercé par les plus douces espérances, se lève, avec cette pensée :

— Soignons ma toilette; mais n'allons pas trop tôt chez la petite; faisons-nous désirer. Après mon déjeuner, je me mettrai à ma fenêtre, et je suis sûr que c'est Georgette qui me fera signe d'aller chez elle. Oui, c'est bien plus adroit ainsi.

M, de Mardeille déjeune lentement; il savoure sob

moka, comme, en idée, il savoure son futur triomphe; enfin, après avoir parcouru quelques petits journaux, il se dirige vers une des fenêtres donnant sur la cour, pensant que c'est assez se faire désirer et qu'il faut enfin se montrer.

Et, en ouvrant sa fenêtre, il plonge sur-le-champ ses regards chez sa petite voisine et voit, assis près de Georgette, un jeune homme qui lui tient les deux mains et la regarde bien tendrement. Alors notre séducteur fronce les sourcils, se pince la bouche et roule des yeux effarés, en s'écriant :

« Sapristi ! avec un jeune homme ! Elle est avec un jeune homme!... elle qui soi-disant ne recevait que moi!... et voilà sa reconnaissance pour ma broche!... Oh ! mais, nous allons voir!... je ne me laisserai pas berner ainsi !... Il faut que je sache quel est ce jeune homme qui lui tient les deux mains, tandis que c'est à peine si elle me laisse lui en prendre une. »

La personne que le voisin vient de voir chez sa voisine est ce jeune Colinet que nous connaissons déjà. Il a presque le même costume qu'il portait la première fois qu'il est venu chez Georgette; seulement, un pantalon de toile remplace maintenant son pantalon de drap, et une badine légère son gros bâton noueux. Mais, sur sa figure, un changement

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grand s'est opéré; depuis trois mois, son air candide et timide a fait place à un air plus posé, plus réfléchi... c'est toujours une figure franche et ouverte, mais l'air naïf a disparu.

— Que je suis content de vous revoir, mam'zelle Georgette ! dit Colinet en prenant les mains de la jeune fille.

— Et moi, Colinet!... Ah! cela me rend bien heureuse; et vous m'assurez que tout le monde se porte bien chez nous... ma mère, mon père, mes deux sœurs?

— Oui, mam'zelle, je les ai laissés tous en bonne santé, et voilà une lettre que mam'zelle Suzanne, votre seconde sœur, m'a remise pour vous...

— Ah! Donnez... donnez vite, Colinet.

Georgette saisit vivement la lettre que le jeune

homme lui apporte; elle en brise le cachet et en lit le contenu tout bas, et l'on voit à l'expression de sa physionomie tout l'intérêt qu'elle prend à cette lecture. Pendant que Georgette lit, Colinet regarde autour de lui, il semble faire l'inspection de la chambre, puis il murmure :

— C'est gentil, ici, c'est plus faraud que là-bas. Georgette a terminé sa lecture ; elle serre la lettre

dans son sein et sourit de nouveau à Colinet, qui lui dit :

— Cette lettre vous fera-t-elle revenir au pays?

— Pas encore, Golinet.

— Vous vous plaisez donc toujours mieux à Paris?

— Ce n'est pas cela, mon ami; mais j'y suis venue... pour quelque chose... et je ne quitterai Paris que lorsque j'aurai terminé ce que j'ai entrepris...

— Ah! vous faites un travail, ici?

— Oui, mon ami.

— Et vous ne voulez pas me dire ce que c'est?... Je pourrais peut-être vous aider...

— Non, vous ne pourriez pas m'aider... et il vaut mieux que je ne vous dise pas maintenant ce que je veux faire... mais, un jour, vous le saurez... oui, je vous le jure... un jour vous saurez tout... et vous ne me blâmerez pas, Colinet; je suis certaine, au contraire, que vous m'approuverez.

— Ah ! mam'zelle Georgette, je ne vous blâmerai jamais; car*je vous connais, moi, je sais que vous êtes incapable de faire de vilaines choses... Seulement, dame! vous avez une tête un peu... comment donc disait-on chez nous?... une tête solide... et quand vous avez résolu quelque chose... il faut que vous le fassiez...

— Pourvu que ce ne soit pas pour faire mal, estil défendu d'avoir du caractère?

— Non... non... Oh ! rien ne vous est défendu... Seulement, autrefois, vous me disiez toi... et, maintenant, je vois avec peine que vous ne me tutoyez plus!

Georgette rougit, en répondant :

— C'est vrai, Colinet; mais cela ne devrait pas vous faire de la peine... au contraire... car je ne vous aime pas moins pour cela!... Seulement... il me semble que je ne dois plus vous parler aussi familièrement que lorsque nous étions tout jeunes...

— Si vous m'aimez autant... je ne dois pas me plaindre... mais, moi... Georgette, je vous aime chaque jour davantage.

— Oh! tant mieux!... c'est bien ce que je veux... et surtout que vous ne changiez pas... car je compte sur votre amour, Colinet !

— Oh ! mam'zelle Georgette, quand on vous aime, est-ce qu'on peut changer?

— Embrassez-moi, Colinet.

— Ah! de grand cœur!

Le voisin n'avait pas vu le jeune homme embrasser sa voisine, parce que tout cela s'était passé avant qu'il se mit à la fenêtre.

Colinet s'écrie, après avoir embrassé Georgette :

— Et ce M. Dupont que j'ai vu si souvent chez

vous à mon dernier voyage , le voyez- vous toujours?

— Non, Colinet, je ne vois plus M. Dupont.

Le jeune homme sourit. Il parait enchanté de ce qu'il apprend ; mais son front se rembrunit lorsque la jeune fille lui dit :

— Non, je ne vois plus ce monsieur-là... mais j'en vois un autre.

— Ah ! vous avez fait la connaissance d'un autre!

— Oui, un monsieur très comme il faut, qui demeure dans cette maison ; il vient très-souvent me voir...

— Très-souvent?

— Il est probable que vous allez le voir tout à l'heure. Alors, comme je dirai, ce qui est vrai, que vous êtes mon ami d'enfance, n'allez pas oublier que je me suis dite Normande...

— Normande! Mais ce n'est pas vrai, cela; vous êtes de Toul, en Lorraine.

— Je le sais très-bien, Colinet; mais voilà justement ce qu'il ne faut pas que ce monsieur sache ; et, surtout, n'allez pas prononcer devant lui le nom de mes parents... songez-y bien...

— Pourquoi donc faites-vous tous ces mystères à

ce monsieur? Vous n'avez jamais rien fait de mal, je pense , pourquoi cacher le nom de votre famille, mam'zelle ?

— Colinet, vous m'avez dit que vous aviez confiance en moi?...

— Oh! certainement... je l'ai toujours.

— En ce cas, mon ami, dispensez- vous de me faire des questions auxquelles je ne répondrais pas maintenant. Je vous ai dit qu'un jour tout cela vous serait expliqué, cela doit vous suffire.

— C'est vrai, mam'zelle; j'ai eu tort de vous faire des questions; je ne vous en parlerai plus, c'est fini. Alors, vous êtes Normande?

— Oui, d'un petit village, près de Rouen.

— Le nom du village?

— Le nom? Je n'en sais rien; qu'importe? le premier nom venu! Ce monsieur ne connaît pas tous les environs de Rouen... Tenez, Belair... il y a desBelair dans tous les pays.

— C'est entendu; et moi, alors, je suis Normand aussi...

— Sans doute.

— Et, puis-je toujours élever des veaux?

— Pourquoi pas? On élève des bètes partout... Chut!... j'entends monter le voisin.

M. de Mardeille avait traversé la cour comme une fusée ; il était monté sans reprendre haleine, et il entre chez sa petite voisine comme une bombe, s'avance sans même répondre au salut de Colinet, qui s'est levé à son arrivée , puis va se poser devant ', Georgette, en prononçant d'une voix gutturale :

— C'est moi, mademoiselle!

Georgette sourit en répondant :

— Je le vois bien, monsieur.

— Vous ne m'attendiez pas... du moins en ce moment, je pense?

— Pourquoi donc cela, monsieur? Je ne vous attends jamais! Vous venez quand cela vous fait plaisir; entre voisins, on n'est pas sur la cérémonie...

— Oui... mais... je croyais... je ne pensais pas vous trouver en société, vous qui ne receviez personne que moi, disiez-vous!...

La physionomie de la jeune fille devient sérieuse et sévère ; elle jette sur M. de Mardeille un regard courroucé, en s' écriant :

— D'abord, monsieur, je trouve de très-mauvais goût ce que vous venez de dire... Si, jusqu'à présent, il ne m'a pas convenu de recevoir d'autres visites que la vôtre, soyez persuadé que ce n'est pas pour vous être agréable que je l'ai fait...

— Mademoiselle, je...

— C'est qu'à vous entendre on croirait, en vérité, que je dépends de vous... que vous avez quelques droits sur moi!... Vous me faites pitié, monsieur!

Le bel homme devient rouge comme un coq d'Inde; il trépigne des pieds, déchire ses gants, mais ne sait que répondre. Georgette continue :

— Aujourd'hui, mon ami d'enfance, qui arrive de notre pays pour me donner des nouvelles de mes parents, est venu me voir... II sera toujours le bienvenu chez moi. J'allais vous le présenter, monsieur, quand vous êtes arrivé et avez dit des choses si ridicules!... Vous n'avez pas eu la politesse de répondre au salut que mon ami Colinet vous a fait lorsque vous êtes entré... Vous, monsieur, qui connaissez si bien les usages... permettez-moi de croire que vous n'êtes pas ce matin dans votre état ordinaire, et que quelque chose a brouillé vos esprits... Colinet, rasseyez-vous, mon ami.

M. de Mardeille ne sait plus où il en est ; le regard fier de Georgette l'a cloué à sa place : enfin, il se tourne du côté de Colinet et lui fait un grand salut; puis il se décide à s'asseoir en murmurant :

— Oui, c'est vrai, j'ai la migraine ce matin, une très-forte migraine... cela rend très-malade...

— A la bonne heure ! dites-nous cela, et on vous excusera d'être de mauvaise humeur. Colinet, mon ami, êtes- vous pour longtemps à Paris?

— Oh ! non, mam'zelle Georgette ; je ne puis y res- • ter qu' un jour; je repartirai demain dans l'après-midi.

La figure du voisin redevient aimable ; il se balance sur sa chaise.

— Qui vous presse donc tant, Colinet?

— C'est que j'ai plusieurs commissions à faire... en m'en revenant... Nous avons vendu des veaux, et je dois en toucher le prix.

— Monsieur est éleveur de bestiaux? dit Mardeille à Colinet.

— Oui, monsieur; je suis particulièrement dans lesbètes à cornes, parce que ça va toujours.

— Oui, oui, c'est une bonne partie.

Puis, se penchant vers Georgette, le voisin lui dit d'un ton presque timide:

— Vous n'avez pas mis votre broche !

■ — Ah ! par exemple... avec ma camisole ! répond Georgette en riant ; est-ce qu'on met une broche si matin ?

— Vous avez une volaille à mettre à la broche ? demande Colinet. Si vous voulez, je vais vous aider... La volaille, ça me connaît.

Georgette rit aux éclats, et M. de Mardeille tâche d'en faire autant; mais son rire, à lui, n'est pas franc.

— Mon bon Colinet, il ne s'agit pas de volaille, ni de la broche que vous croyez, dit la jeune chemisière lorsque son rire est un peu calmé. Oh ! je ne fais pas de si grande cuisine... Je fais des repas plus modestes. Cependant, mon ami, si, demain, avant de partir, vous voulez bien venir déjeuner avec moi, j'aurai un pâté, un saucisson ; avec cela et de l'appétit, on déjeune parfaitement, n'est-ce pas?

— Assurément, mam'zelle ; je n'aurai garde de manquer.

— Si monsieur de Mardeille voulait être des nôtres, et ne trouvait pas notre déjeuner indigne de lui, il nous ferait grand plaisir en l'acceptant.

La figure du voisin redevient tout à fait radieuse. Il s'incline, en s'écriant :

— Indigne de moi ! Un repas que vous présiderez!... Mais il me semblera délicieux, au contraire, et j'accepte de grand cœur votre aimable invitation. . . Seulement, je vous demanderai la permission d'apporter quelques bouteilles de vieux vin de ma cave. . . cela ne peut jamais nuire.

•— Aii ! apportez tout ce que vous voudrez ; nous

ne sommes pas fiers, nous autres ; nous acceptons tout ce qu'on nous offre.

— En ce cas, ma charmante voisine, c'est chose convenue ; demain, je déjeune avec vous. En attendant, je vous laisse, car vous pouvez avoir mille choses à dire à monsieur pour vos parents... vos amis... des commissions à lui donner pour votre famille, et je serais désolé de vous gêner... Au revoir, chère voisine !... Bonjour, monsieur, à demain ! A quelle heure déjeunez-vous, voisine ?

— Mais, à dix heures, voisin.

— Très-bien ; je serai exact.

Et le beau monsieur s'éloigne aussi content qu'il est arrivé furieux ; quelques paroles de Georgette ont suffi pour changer ainsi son humeur ; il est vrai qu'elle a une manière de les dire qui n'admet pas de réplique.

Colinet semble réfléchir lorsque le voisin estparti, et Georgette lui dit :

— A quoi pensez-vous, mon ami ?

— Ace monsieur... qui était là tout à l'heure... Comme il vous a parlé en arrivant !...

— Et vous avez entendu comme je lui ai répondu. — ■ Oh ! ça m'a fait plaisir! Il vous fait la cour ce

beau mùr-là?

— Oui, mais, soyez sans crainte, Colinet; il n'esj pas plus dangereux pour moi que ne l'était M. Dupont !

— Puisque vous le dites, je vous crois. Mais, pourquoi l'avez-vous engagé à déjeuner avec nous demain ? J'aurais été bien plus content de ne déjeuner qu'avec vous!...

— Et moi aussi, mon ami ; mais j'ai fait ce que je devais faire, car je ne veux pas encore me fâcher avec le voisin, et c'est ce qui serait arrivé si je ne l'avais pas invité. Je vais répondre à ma sœur Suzanne, puis écrire à Aimée. Demain, je vous chargerai de tout cela...

— En ce cas, moi, je vais aller faire plusieurs commissions... car, lorsqu'on vient à Paris, vous savez comme ils sont au pays, c'est à qui vous donnera une commission à faire. J'ai promis de diner avec des amis... je ne vous verrai plus que demain...

— Venez de bonne heure, alors, pour que nous ayons le temps de causer un peu avant le déjeuner...

— Oui, mam'zelle Georgette... Ah! quel dommage de ne point déjeuner rien que nous deux !...

— Un temps viendra, Colinet, où nous ne serons souvent rien que nous deux... mais, alors, vous le désirerez moins peut-être !...

— Ah ! Georgette! vous ne pensez pas cela!...

Pour toute réponse la jeune fille tend sa main à son ami d'enfance ; celui-ci la presse dans les siennes, puis la couvre de baisers, et il faut que Georgette lui rappelle toutes les commissions dont on l'a chargé pour qu'il se décide à la quitter.

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