DN DEJEUNER GENTIL
Le jour suivant, dès neuf heures du matin, Frontin apportait chez Georgette une terrine de foies gras, un jambonneau de Reims, des gâteaux, des fruits superbes, du bordeaux, du madère et du Champagne. Le valet de chambre, qui se rappelait de quelle façon lui avait parlé la jeune chemisière, était devenu avec elle aussi poli qu'il s'était montré d'abord impertinent.
Georgette reçoit tout cela sans en paraître surprise, tandis que Colinet, qui est déjà chez sa payse, ouvre de grands yeux en s'écriant :
— Comment! nous allons manger tout ça? Oh! mais, quel festin, mam'zelle Georgette!... quel fes-
tin! Il faut que ce monsieur-là soit bien amoureux de vous pour vous envoyer tant de bonnes^ choses?
— Tu crois que cela prouve son amour, Colinet?
— Dame ! ça doit prouver quelque chose, toujours.
— Oui, cela prouve qu'il voudrait me séduire; car il y a des femmes qui se laissent prendre par la gourmandise...
— Oh! oui, on en voit tout plein!... Tenez, il y a au pays, Manette, qui a été... dans le petit bois avec Biaise pour une tarte aux prunes ! Mais vous n'êtes pas de ces filles-là, vous, Georgette!
— Oh! non!... Je mangerai de tout ça, et le voisin n'en sera pas plus avancé. Colinet, vous n'oublierez pas de remettre à mes sœurs les lettres que je vous ai données?
— Par exemple ! est-ce que j'oublie quelque chose de ce que vous me dites? D'autant plus que Suzanne et Aimée attendent toujours vos lettres avec bien de l'impatience...
— Je le crois... Pauvres sœurs!...
— Leur annoncez-vous que vous reviendrez bientôt au pays?
— Pas encore, mon ami, pas encore...
— Est-ce que vous resterez longtemps à Paris?
— Mon Dieu! je n'en sais rien, moi...
— Et votre mère, cette bonne maman Granery! Ah! elle soupire si souvent après vous!...
— Ma mère!... Ah! Colinet, dites-lui bien que je l'aime toujours autant... qu'elle n'aura point à rougir de moi, et que je veux... Mais, silence! j'entends ' M. de Mardeille.
Le voisin du premier entre tout gai, tout aimable, tout souriant; il présente ses hommages à Georgette et frappe familièrement sur l'épaule de Colinet.
— En vérité, monsieur, vous êtes bien bon pour nous, dit Georgette; vous nous avez envoyé tant de choses!... Mon pauvre petit pâté, à moi, n'osera plus se montrer auprès de vos cadeaux!...
— Vous plaisantez, chère voisine ! Nous fêterons votre pâté comme le reste ! N'est-il pas vrai, monsieur Colinet?
— Oui, monsieur; je ne demande pas mieux.
— En ce cas, messieurs, mettons-nous à table ! On se place à une table qui n'est pas élégante, mais
qui est d'une exquise propreté. La jeune fille a remplacé par des fleurs ces surtouts merveilleux qui ornent les beaux couverts; et les femmes savent arranger et disposer les fleurs avec tant de goût, qu'elles en font toujours une charmante parure; puis Georgette fait les honneurs de sa table sans embarras,
sans gaucherie; puis elle a conservé pour déjeuner son petit jupon et sa camisole, ce qui la rend tout à fait séduisante.
— Vous m'excuserez, monsieur, de n'avoir pas fait de toilette, dit-elle à son voisin; mais je suis à mon aise ainsi... et puis, j'aurais craint de gâter ma belle robe!
— Vous êtes ravissante dans ce costume, ma petite voisine; je serais désolé si vous aviez fait de la toilette. N'ètes-vous pas de mon avis, monsieur Colinet, et ne trouvez-vous pas que mademoiselle Georgette est piquante dans ce charmant négligé?
Colinet est très-occupé à manger; cependant, il secoue la tête en répondant :
— Je suis habitué à voir mam'zelle comme ça! Chez nous, on ne s'habille qu'aux fêtes carillonnées.
— Comment s'appelle votre pays, monsieur Colinet?
Le jeune garçon regarde Georgette; celle-ci devine qu'il a oublié le nom qu'elle lui a dit; elle s'env presse de répondre pour lui :
— Belair, monsieur.
— Belair!... Je ne connais pas cette viile-là en Normandie.
— Ce n'est pas une ville, c'est un village.
LA FILi.E AUX TROIS JUPONS 173
— Oh! si ce n'est qu'un village, c'est différent. Buvez donc, monsieur Colinet... Aimez-vous le vin?
— Oui, monsieur, surtout quand il est aussi bon que celui-là !
— Et puis, dans votre pays, vous ne devez boire que du cidre!
— Du cidre?...
Colinet fait un air étonné; mais Georgette lui allonge un coup de pied sous la table en s'écriant :
— Dame ! sans doute, du cidre... Vous savez bien que chez nous... en Normandie, le cidre est plus commun que le vin... Aussi, Colinet, je vous engage à ne pas trop boire de celui-ci, car vous seriez bien vite gris!...
— Mais non, ne craignez rien, dit M. deMardeille; les vins naturels ne font jamais de mal...
— Dame! ça le regarde... Mais, si vous le grisez, il ne pourra plus s'en retourner aujourd'hui.
Cette réflexion de Georgette arrête le beau monsieur, qui allait remplir le verre de son voisin, et qui se dit que ce serait maladroit à lui d'empêcher l'ami d'enfance de partir.
Le déjeuner se prolonge assez longtemps; Colinet sait conserver sa raison, tout en faisant honneur aux vins du voisin. Georgette a soin de changer la con-
versalion quand M. de Mardeille parle de la Normandie. Lorsqu'on entend sonner une heure, M. de Mardeille se lève en disant :
— Il faut que j'aille à la Bourse.
— Et moi, dit Colinet, il faut que je songe à mon départ.
— Bon voyage, monsieur Colinet! Nous nous reverrons, je l'espère...
- Oh! oui, dit Georgette; certainement que vous le re verrez.
M. de Mardeille est parti. Colinet soupire, en disant :
— Il est plus heureux que moi, ce monsieur-là ; car il reste tout près as vous, et moi je vais encore vous quitter !
— Non, Colinet, il n'est pas plus heureux que vous, car je vous aime, vous, et je n'aurai jamais d'amour ni même d'amitié pour ce monsieur-là...
— Ah! alors, c'est juste, je suis plus heureux que lui!... Son déjeuner était bien bon!... Mais, c'est égal, je préférerais rien que des pommes de terre avec vous seule!...
— Et moi aussi, mon ami.
— Alors, il ne fallait pas l'inviter !
- Est-ce que vous allez recommencer vos questions, Colinet?
— Oh! non, non; pardonnez-moi, c'est fini.
— Allons, embrassez-moi et partez... puis, embrassez pour moi ma mère, mon père... et mes sœurs!...
— Oh ! soyez tranquille... je n'y manquerai pas. Colinet embrasse Georgette, et part pleurant tout
aussi fort qu'à son voyage précédente