‹ La fille aux trois juponsChapitre 16 sur 24 · DOUZE MILLE FRANCS · texte numérisé non relu

DOUZE MILLE FRANCS

Sur les cinq heures de l'après-midi, M. de Mardeille retourne chez Georgette, qu'il a aperçue seule chez elle et toujours contre la fenêtre.

— Eh bien, votre jeune compatriote est parti? dit notre élégant en s'asseyant près de la jeune fille.

— Oui, monsieur ; oh ! il y a longtemps ! presque aussitôt que vous...

— Ce jeune homme parait vous aimer beaucoup?

— Oui, c'est un véritable ami.

— Mais enfin ce n'est pas votre amant?..

— Je vous ai dit que je n'avais pas d'amant, mon-

sieur; je puis ajouter, sans mentir, que je n'en ai jamais eu !...

— Je vous crois, chère voisine... je vous crois... bien que ce soit une rareté de rencontrera Paris une jeune fille de vingt ans... car vous avez vingt ans, je crois?

— Et six mois, monsieur.

— Et six mois! . . . C'est encore plus fort ! Et sage. . . et qui l'a toujours été !... Oh ! c'est très-joli ! Mais, enfin, votre intention n'est pas de garder toujours... votre cœur?

— Je ne sais pas, monsieur; on ne peut pas répondre des circonstances !

— Ah ! bravo ! très-bien répondu !

Et M. de Mardeille rapproche sa chaise contre celle de Georgette, puis, il murmure :

— Et si les circonstances vous font rencontrer un homme... qui vous adore.., qui mette son bonheur à faire le vôtre... comme moi, par exemple, alors, vous lui céderez?...

— Mais les femmes sont si faibles !...

— Ah ! ravissante petite, je suis le plus heureux des hommes... vous me comblez !..

En disant cela, M. de Mardeille porte déjà ses mains sur le petit jupon noir.,, mais Georgette recule

rivemejrt sa chaise et lui applique sur la main une forte tape, en lui disant d'un ton très-sérieux :

— Eh bien ! monsieur, quelles sont ces manières ! . . . Je vous ai déjà dit que cela ne me convenait pas !

Le beau monsieur frappe du pied avec colère, en s'éeriant :

— Sapristi! mademoiselle, vous vous moquez donc de moi à la fin ! Vous me laissez entrevoir que vous ne serez plus cruelle... puis vous me défendez la plus légère privauté !... Qu'est-ce que cela veut dire?... Où en sommes-nous? Je voudrais pourtant bien savoir à quoi m'en tenir, moi !

— Je ne me moque pas de vous, monsieur; mais, à propos de quoi avez-vous cru que j'allais déjà vous céder?

— Déjà !... déjà est fort joli! Quand il y a plus de deux mois que je fais la cour à mademoiselle!... quand j'ai fait pour elle des sacrifices!... Je ne parle pas de la toilette, c'était une misère ! mais, enfin, vous avez paru désirer une broche en brillants; cette broche, je vous l'ai sur-le-champ envoyée... Ceci n'est pas une misère, permettez-moi de vous le dire... et quand on accepte de tels présents...

' — On devient tout de suite la maîtresse de celui qui les a faits, n'est-ce pas, monsieur ?

— Ma foi ! oui... c'est l'ordinaire, du moins.

— Eh bien ! monsieur, ce n'est pas mon idée, à moi!

— Alors, mademoiselle, quelles sont donc vos

idées, ou plutôt vos prétentions? car, enfin, je ne vous comprends plus...

— Tenez, monsieur de Mardeille, voulez-vous que je m'explique bien franchement avec vous? que je vous dise ce que j'ai résolu, enfin?

— Oh ! oui, expliquez-vous ! cela me fera bien plaisir... Parlez, je suis impatient de vous entendre.

■*- Écoutez-moi donc, monsieur. Si, attendrie... flattée par le présent de votre broche, je vous cédais aujourd'hui, comme vous prétendez que cela devrait être, qu'en arriverait-il, monsieur? C'est qu'une fois votre amour, ou plutôt votre caprice satisfait... car, chez la plupart de vos pareils, cet amour-là n'est qu'un caprice...

— Oh ! pouvez-vous croire...

— Oui, monsieur, oui, je crois... je n'ai pas le moindre doute, même ; mais, de grâce, laissez-moi continuer. Eh bien! si j'étais assez faible... assez sotte, tranchons le mot, pour ne plus résister, alors... dans un mois... deux mois... mettons-en trcis, si vous voulez, vous auriez bien assez de la petite gri-

settc; elle vous ennuierait... vous cesseriez de la voir... bien plus, vous la fuiriez avec autant d'empressement que vous en mettiez auparavant à la rechercher. Voilà donc cette jeune fille abandonnée par l'homme auquel elle a tout sacrifié, dont elle a cru les serments!... Et cet homme, après l'avoir déshabituée du travail par une vie de paresse et de plaisirs, la laisse, le plus souvent, sans ressources contre la misère!.. Mais ce n'est pas tout encore!... Si cette jeune fille était seule malheureuse, ce serait beaucoup, sans doute, mais, enfin, elle seule serait punie de sa faute... Il n'en est pas toujours ainsi !.. Souvent, trop souvent!... un pauvre enfant est né de cette liaison éphémère... Alors, la pauvre fille, qui peut à peine se nourrir par son travail, n'a pas de quoi nourrir son enfant! . . . Est-ce que ce n'est pas affreux, cela?... Est-ce qu'on ne doit pas être épouvantée d'un si terrible avenir?...

— Oh ! mademoiselle ! vous créez des événements... des" chimères... Vous faites un roman!

— Non, monsieur, je ne fais point de roman ! je dis ce qui se voit, ce qui arrive tous les jours!... Et vous-même, monsieur, qui prétendez que j'invente des chimères, voyons, soyez franc, si cela est possible... est-ce qu'il ne vous est jamais arrivé de se-

duire et d'abandonner ensuite une jeune fille dans la position dont je viens de vous faire le tableau?. . . Cherchez bien dans le cours de votre vie... de vos amours., de vos nombreuses conquêtes !... Dites, monsieur, ètes-vous bien sûr que cela ne vous soit jamais arrivé?...

M. de Mardeille a changé de couleur ; il s'est levé en faisant une mine refrognée ; il se promène dans la chambre, et murmure :

— Mon Dieu ! mademoiselle, il ne s'agit pas de mes nombreuses conquêtes... de mes aventures... Je ne peux pas me rappeler tout ce qui m'est arrivé... ce serait trop long !... D'ailleurs, je ne m'en souviens plus.

— Dites plutôt que vous ne voulez pas vous en souvenir!

— De grâce, laissons cela et revenons à vous... D'après ce que vous venez de médire... et si j'ai bien su vous comprendre... vous ne céderez à quelqu'un...

— Que lorsqu'il m'aura mise en position de ne plus craindre la misère et de pouvoir au moins nourrir et bien élever mon enfant... s'il m'en arrive un... Oui, monsieur, voilà ma résolution bien arrêtée, bien décidée, et je vous certifie que je n'en changerai pas...

Le beau voisin fait une vilaine grimace, et continue de se promener dans la chambre, tout en marronnant :

— Diable ! diable ! vous calculez, mademoiselle, vous prenez vos précautions...

— Est-ce que cela est défendu, monsieur?

— Non , mais cela est rare... heureusement... Pour vous, l'amour... le sentiment... les avantages d'un homme... tout ce qui séduit ordinairement les jeunes filles... cela glisse sur votre cœur... cela ne l'émotionne pas... La sensibilité n'est pas votre fort...

— Vous croyez ? Et vous , monsieur , vous êtes donc bien sensible?

— Je le suis... à vos charmes assurément... Mais mon amour ne vous touche pas... vous êtes

cruelle à mon égard !...

— Je suis moins bête que les autres, voilà tout !

— Enfin, mademoiselle, s'il faut vous assurer une fortune pour mériter vos faveurs... vous comprenez que tout le monde ne peut pas se permettre une telle amourette !

— Une fortune ! Oh ! non, monsieur, je ne suis pas si ambitieuse ; ce n'est point une fortune que je demande ; c'est tout simplement de quoi pouvoir élever

l'enfant qui est si souvent le résultat de notre faute...

— Ah! vous ne voulez que pour le résultat!... Mais s'il n'y en a pas, de résultat?

— Eh bien ! alors, ce sera pour la jeune fille, qui sera du moins à l'abri du besoin.

— Ah! ce sera pour la jeune fille... si ce n'est pas pour l'enfant... Très-bien !... Vous pensez à tout!... Vous pourriez être caissier chez un agent de change!

— Mais cela ne me déplairait pas !... En général, les hommes gagnent plus avec leur plume que les femmes avec leur aiguille.

— Aussi, n'est-ce pas à leur aiguille qu'elles s'adressent pour satisfaire leur coquetterie...

— Il le faut bien, puisqu'on les y force !

— On ne les force pas à être coquettes !

— Vous seriez bien fâchés qu'elles ne le fussent point!

M. de Mardeillese promène encore quelque temps dans la chambre , fredonnant entre ses dents : — Quand on sait aimer et plaire, a-t-on besoin d'autres biens!... Ah ! non !... il n'est pas de circonstance , cet air-là \...Un bandeau couvre les yeux... du dieu qui rend amoureux ! ... C'est bien plus vrai, ceci !...

Viens, gentille dame! je t'attends ! je t'attends ! je t'attends !

Georgette continue de travailler comme si ce monsieur n'était pas là. Quand il est las de chanter, le voisin s'approche de la jolie chemisière, et lui dit assez brusquement :

— Qu'est-ce que cela peut coûter, la bouillie d'un enfant ?

Georgette sourit en répondant :

— Cherchez et vous trouverez !

— Ah! bon, voilà qu'elle me cite des paroles d'Évangile, maintenant. Mais saint Pierre s'est moqué de nous quand il a dit cela ; car il y a une chose que j'ai sans cesse cherchée et que je n'ai jamais trouvée... Je ne vous dirai pas ce que c'est, par galanterie pour votre sexe, mais tous les hommes me devineront. Enfin, j'en reviens à ce que je vous demandais... Il me semble qu'avec... deux ou trois mille francs on doit avoir de la bouillie en quantité et pour longtemps!...

— Est-ce que vous voulez qu'un enfant ne vive que de bouillie ?...

— Ça ou autre chose... Un enfant se nourrit avec si peu!

— Mais il n'y a pas que lu nourriture à lui donner. ..

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Quand cet enfant grandit, est-ce qu'il ne faut pas songer à son éducation... puis à le mettre en apprentissage, à lui apprendre un état?... Il faut qu'il sache gagner sa vie, afin de pouvoir, à son tour, aider ses parents !...

— Oh ! tra la la la !.. . il n'y a plus de raison pour que cela finisse!... Que ne demandez-vous tout de suite pour lui acheter un homme, si c'est un garçon, ou lui donner une dot, si c'est une fille?

— Mais cela se devrait !

— Quand je vous disais, mademoiselle, que vous vouliez sur-le-champ une fortune !...

— Non, monsieur, vous exagérez ! Car il me semble... oui... admettons que l'on ait un garçon à élever... Eh bien! je crois qu'avec... douze mille francs, on pourrait en ve:iir à bout.

— Douze mille francs !...

Et M. de Mardeille fait un bond dans lequel sa tète manque de frapper le plafond. Puis il reprend :

— Douze mille francs ! Et vous trouvez que ce n'est rien cela, mademoiselle !

— Je trouve que ce n'est que bien juste ce qu'il faut pour arriver à faire un homme d'un enfant... Mais, en plaçant tout de suite cette somme à la caisse d'épargne, on se ferait une petite rente qui s'aug-

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mériterait par la suile... Oh ! croyez bien, monsieur, que la mère ne garderait rien pour elle , mais, du moins, elle serait rassurée sur l'avenir de son enfant...

— Et, comme cette mère ne garderait rien pour elle de cette rente, il faudrait encore l'entretenir ?...

— Oh ! non, monsieur ! Cette somme, une fois donnée, ce serait tout; elle ne voudrait plus rien recevoir!

Le beau monsieur se promène de nouveau dans la chambre, en disant de temps à autre ces phrases :

— Le monde devient curieux... c'est une école !... on y apprend touslesjours !... Mais les femmes deviennent de plus en plus rouées ! . . . Nous ne sommes que des enfants près d'elles !... Douze mille francs!... Avec cela... il n'y a pas encore longtemps, on aurait eu plus de cent maîtresses !... Je ne parle pas pour moi, car, Dieu merci! je ne me suis jamais ruiné pour les femmes !... Je triomphais sans bourse délier!... J'aimais mieux cela; au moins, j'étais certain d'être aimé pour moi-même... On ne me mettait pas le marché à la main !...

— Monsieur, savez-vous bien que vos réflexions ne sont pas polies ! dit Georgette, impatientée par les soliloques de ce monsieur.

— ■ Mais, mademoiselle, il me semble qu'il m'est bien au moins permis de me plaindre !...

— Non, monsieur, cela ne vous est pas permis... Vous blâmez ma conduite! Mais si je voulais, moi, monsieur, je n'aurais qu'un mot à dire pour vous faire rougir de la vôtre... pour vous forcer à courber votre front devant moi et à me demander pardon de toutes vos impertinences.

M. de Mardeille roule de gros yeux, en balbutiant :

— Mademoiselle, je ne comprends pas un mot à ce que vous me dites... Si vous vouliez vous expliquer mieux...

— Il ne me convient pas de m' expliquer davantage en ce moment... mais, soyez tranquille, vous ne perdrez rien pour attendre...

Le voisin prend son chapeau, en se disant :

— Je ne perdrai rien?... C'est une question... J'ai bien peur d'en être pour ma broche !... Si j'osais, je la lui redemanderais... mais je n'ose pas... d'autant plus que j'ai dans l'idée qu'elle ne me la rendrait pas... Cette petite fille m'impose!... Elle a un accent... un ton si décidé!... Imbécile que j'ai été! Cela m'apprendra à faire des sacrifices pour les femmes!

E(, se tournant vers Georgette, ce monsieur lui lait un léger salut et sort de chez elle, infiniment moins radieux que le matin, et en murmurant entre ses dents :

— Douze mille francs ! une petite chemisière !... Où allons-nous, mon Dieu? Où allons-nous?

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