‹ La fille aux trois juponsChapitre 17 sur 24 · W PAQUET · texte numérisé non relu

W PAQUET

Pendant huit jours, le monsieur du premier étage est d'une humeur inabordable... Il sort et rentre à chaque instant de la journée, gronde son domestique, ne mange presque plus, dort mal et ne se met pas une seule fois à ses fenêtres qui donnent sur la cour.

Un jour, Frontin a voulu parler de la jeune fille de l'entre-sol; son maître l'a interrompu brusquement, en lui disant :

— Si tu me dis un seul mot sur la chemisière, si tu te permets de me rapporter une parole qui ait rapport à elle, je te flanque à la porte ! avec mon pied... où tu sais bien.

Mais, ces huit jours passés, M. de Mardeille, qui s'effraye de n'avoir plus ni appétit ni sommeil, et qui voit avec effroi que sa figure fraîche et riante tourne à la pomme cuite, que son front se plisse, que ses joues se cavent et que, si cela continue, il paraîtra au moins son âge, se dit :

«Gela ne peut pas durer comme cela!... Je veux me distraire et je ne le puis pas ! Je fais la cour à d'autres femmes... elles m'accueillent favorablement... et je n'y retourne plus!... L'image de cette Georgette est sans cesse devant mes yeux!... Je la vois... allant et venant dans sa chambre, en camisole et en petit jupon court... Ses formes voluptueuses me tournent latêtel... Décidément j'en tiens pour cette jeune fille... Et, après tout... je serais bien bête de me laisser devenir étique, quand il ne tient qu'à moi d'être l'heureux amant de cette petite !... Je sais ce que cela me coûtera... Mais, après tout, douze mille francs, cela ne me ruinera pas !... d'autant plus qu'après cela elle a positivement dit qu'elle ne demanderait plus rien !... Et il y a des femmes qui demandent sans cesse ! On ne leur donne pas tant à la fois... mais cela revient au même, cela revient même plus cher ! j>

Tout en faisant ces réflexions, M. de Mardeille

tourne autour de Frontin , et lui dit enfin :

— Frontin !... y a-t-il longtemps que tu n'as rencontré la petite voisine ?

Frontin, qui se rappelle la défense de son maître, le regarde d'un air étonné, puis répond :

— Madame Picotée?... Non, je l'ai rencontrée encore ce matin dans la cour...

— Eh ! qui te parle de madame Picotée, imbécile?... Est-ce que jeté dirais la petite voisine?... Je me moque pas mal de cette matrone!... Je te parle delà jeune fille de l'en tre-sol... delà charmante Georgette !

En entendant prononcer le nom de la jolie chemisière, Frontin se dit :

« C'est une épreuve ; monsieur m'a défendu de parler d'elle... il veut m'éprouver... »

Puis, mettant un doigt sur sa bouche, Frontin se tourne vers son maître, en secouant la tète et en riant, comme pour lui dire : « Pas si bête que de répondre! » Et M. de Mardeille, impatienté, secoue le bras de son valet, en s'écriant :

— Répondras-tu, brute?

— Monsieur, vous m'avez défendu de parler de la demoiselle de l'entre-sol.

— Je lève la défense, nigaud !

— Ah ! je ne pouvais pas deviner ça !

— Je veux maintenant que tu me parles d'elle... que tu me dises tout ce que tu sais sur son compte... Et tu dois savoir quelque chose, tu es sans cesse chez le concierge...

— Dame ! monsieur... c'est toujours la même histoire!... M. Bistelle envoie des billets doux, des bouquets chezmam'zelle Georgette, en la suppliant de le recevoir... mais, nisco! on ne le reçoit pas et on refuse ses billets doux...

— Vraiment !... Georgette ne reçoit pas ce monsieur?... C'est très-bien , cela !... Elle me recevait, moi... et pourtant le voisin, qui est riche, a dû lui faire des propositions brillantes !... J'étais donc préféré, moi ; elle a donc un penchant pour moi !... Elle ne me résiste que parce qu'elle a mis dans sa tète... ce maudit calcul... de crainte des résultats !... mais je suis préféré... donc, je suis aimé, c'est la même chose. Voilà tout ce que tu sais, Frontin?

— Ah! il y a le monsieur... le vieux garçon, M. Renardin ,qi li a encore voulu envoyer quelque chose à la petite voisine... Il avait commandé pour elle un superbe biscuit de Savoie; je ne sais comment mam'zelle Arlhémise a su cela... enfin elle l'a su! Alors, elle s'est placée en faction chez le concierge, elle a

arrêté le garçon pâtissier au passage, s'est emparée du biscuit de Savoie, l'a creusé en-dessous, puis, le mettant sur sa tète, s'est coiffée avec, si bien qu'elle avait l'air d'un Turc; elle s'est promenée avec son biscuit dans toute la maison, et a servi son maitre comme ça au diner. Il avait justement du monde !...

— C'est bien fait! Ce monsieur qui se flatte de séduire avec des biscuits... quelàne!...

M. de Mardeille va regarder contre la fenêtre en soulevant un rideau. Georgetteest toujours à sa place habituelle ; elle lui semble encore plus séduisante. Il craint qu'elle ne soit fâchée contre lui; cependant, il ne résiste pas au désir d'ouvrir la croisée et de s'y placer, puis il guette un regard de la voisine. Elle ne tarde pas à lever les yeux de son côté ; alors, il lui fait un profond salut, auquel on répond par un sourire tout à fait aimable. Il est enchanté, radieux ; il passe une heure à la fenêtre, et plusieurs fois Georgette l'a regardé en souriant.

« Elle n'est pas fâchée... elle me recevra bien... j'ai vu cela dans ses yeux, se dit le voisin. Oui, je puis sans crainte me présenter chez elle... Oui, mais... si je ne m'exécute pas... je n'en serai pas plus avancé. »

La journée se passe sans que M. de Mardeille ait

pu prendre une résolution. Il a été plusieurs fois à son secrétaire, il a fouillé dans sa caisse, a compté des billets de banque, les a regardés en soupirant, puis les a remis à leur place. L'amour et l'avarice se livrent un combat à outrance dans le cœur de ce monsieur, qui est cruellement froissé dans ses habitudes.

Le lendemain, M. de Mardeille était toujours flottant, hésitant, ne s'arrétant à rien, lorsque tout à coup Frontin accourt lui dire :

— Monsieur, venez donc regarder à la fenêtre!... mam'zelle Georgette est dans la cour en train de pomper... si vous saviez comme elle pompe avec grâce !

— Voyons, voyons cela!...

Et notre amoureux s'empresse d'aller se mettre à une croisée qui est juste en face de la pompe. Georgette était là, toujours en petit jupon collant sur les hanches, et l'exercice de la pompe développait fort heureusement tous ses avantages. La jeune fille s'en doutait-elle ? ... C'est probable, car elle paraissait prendre du plaisir àce qui pour, bien d'autres, n'est qu'une fatigue.

M. de Mardeille, après avoir contemplé quelques minutes le tableau animé qui est devant ses yeux,

court vivement à sa caisse; il y prend une liasse de billets de banque, il n'hésite plus, cette fois; il les fourre précipitamment dans un portefeuille qu'il met dans sa poche; puis, se hâtant de faire sa toilette, sort de chez lui pour courir chez Georgette, se disant, comme César en passant le Rubicon : Aléa jacta est! La jeune chemisière avait à peine eu le temps de quitter la pompe et de remonter chez elle se remettre à son ouvrage, lorsqu'elle voit arriver M. de Mardeille, ému, empressé, palpitant d'espérance. Il court s'asseoir près de Georgette, en lui disant :

— 31a chère petite voisine, je viens vous demander pardon...

— Pardon!... Riais je ne me rappelle pa.«, monsieur, que vous m'ayez offensée...

— Oh! si fait... si fait! La dernière fois que je suis venu ici... je vous ai dit des choses... que je ne devais pas vous dire...

— Alors, monsieur, je les ai oubliées...

— Ah ! que c'est bien, cela ! que c'est aimable de votre part !... Mais, loin de vous, charmante Georgette, je ne vivais pas... j'étais trop malheureux!...

— En vérité?...

— Cela est si vrai que, pour vous prouver mon amour... je me suis décidé à tous les sacrifices... ce

que j e n'avais jamais fait pour aucune femme ! . . . Mais, que ne ferait-on pas pour toucher ce délicieux jupon... qui fuit toujours quand je veux l'attraper!... Tenez, ravissante fiile, acceptez ce portefeuille... il renferme douze mille francs en billets de banque!... Mettra-t-il un terme à vos rigueurs?

Georgette rougit : un éclair de joie, un sentiment de triomphe brillent dans ses yeux; elle prend le portefeuille, le regarde sans l'ouvrir, et balbutie en baissant les yeux :

— Puisque vous avez fait cela, il faudra bien que je vous cède... mais je vous demande encore un jour de répit... Aujourd'hui, je veux m'occuper de ma famille... de mes souvenirs d'enfance... mais, demain... oh! demain, vous ne me trouverez plus cruelle!...

— Ah ! je n'ai rien à refuser à celle qui me promet le bonheur !... Ainsi, demain... vous ne serez plus farouche... vous me laisserez toucher ce petit scélérat de jupon qui me met le cœur aux abois !

— Oh! demain, je vous promets que vous le toucherez tant que vous voudrez, et que je ne m'y opposerai plus!...

— Assez! assez, ma divine!... je ne veux pas en entendre davantage... et je vous quitte jusqu'à de-

main; car, si je restais près de vous, je ne répondrais pas de ma sagesse!... A demain! Nous déjeunerons ensemble... et vos fenêtres seront fermées, hein?...

— Elles le seront, vous le verrez.

M. de Mardeille s'éloigne, enchanté; puis il se dit :

c Elle m'a remis à demain!... J'ai dans l'idée qu'avant de me céder, elle a voulu compter s'il y avait bien dans le portefeuille la somme que je lui ai annoncée... Oh! c'est une fille de précaution, qui ne se laissera pas facilement attraper !... Mais, qu'importe? Elle verra que je ne l'ai pas trompée, et, cette fois, je suis certain qu'elle tiendra sa promesse. »

Une demi-journée et une soirée sont longues quand on doit, le lendemain, voir combler tous ses désirs. M. de Mardeille fait ce qu'il peut pour tuer le temps : il va voir ses amis, dine chez le traiteur, entre dans plusieurs théâtres, rentre fort tard, se couche, et finii par s'endormir en rêvant à Georgette.

Ce jour tant désiré luit enfin ! Notre séducteur s'éveille assez tard; il sonne Frontin, qui arrive sur la pointe des pieds.

— Quelle heure est-il, Frontin?

— Bientôt dix heures, monsieur.

— Comment! j'ai dormi tant que ça, et tu ne venais pas me réveiller!

— Réveiller monsieur! Il ne me l'avait pas ordonné... et je ne me serais jamais permis cela!...

— N'importe! prépare tout pour ma toilette... Tu vas friser mes cheveux... avec soin... je veux être très-beau ce matin...

— Oh! monsieur l'est toujours !..,.

— Pas trop mal, pour un nigaud!...

— Je veux dire que quand on est riche on est toujours beau...

— Tu dis une bêtise, à présent... Ah ! Frontin, va donc regarder dans la salle à manger par les croisées... Tu médiras si ma petite voisine Georgette est à sa fenêtre...

Frontin va et revient dire à son maître :

— Monsieur, c'est bien extraordinaire, toutes les fenêtres sont fermées chez mam'zelle Georgette, qui ordinairement les a toujours ouvertes!...

— Fermées! s'écrie M. de Mardeille en souriant. Ah! oui... je me rappelle... c'est ce que je lui ai demandé hier... Ceci prouve qu'elle m'attend... Maladroit d'avoir dormi si tard!... Voyons, Frontin, dépêche-toi de me coiffer...

Le domestique se hâte d'arranger les cheveux de son maître. Lorsqu'il a fini de le bichonner, celui-ci lui dit :

— Maintenant, va au buffet, prends du madère, du bordeaux, du Champagne; porte tout cela chez la petite voisine, et dis-lui que je te suis... Dans cinq minutes je serai chez elle.

Frontin disparait; mais il revient avant que son maître ait achevé de s'habiller; il tient deux bouteilles sous ses bras et la troisième à la main ; il a l'air encore plus bête que d'habitude.

— Comment, imbécile ! tu n'as pas encore fait ce que je t'ai dit?... Tu n'as pas porté tout cela chez Georgette? s'écrie M. de Mardeille.

— Pardonnez-moi, monsieur, j'en viens; mais il n'y avait personne. Voilà pourquoi je reviens avec mes bouteilles...

— Personne !... Elle est descendue pour quelque emplette sans doute... Ne pouvais-tu pas attendre un moment sur son carré?...

— Ah ! monsieur... c'était d'abord mon idée; mais j'ai bien fait de ne pas la suivre, car il parait que j'aurais attendu inutilement.

— Comment... inutilement!... Qu'est-ce que tu veux dire?... Voyons... explique-toi?

— Monsieur, c'est qu'en revenant j'ai rencontré le concierge. Je lui ai dit : « Mam'zelle Georgette est donc déjà sortie?... Savez-vous si elle sera longtemps à

\m LA PILLE AUX TROIS JUPONS

rentrer? » Alors il s'est mis à rire et m'a répondu : « Pardi ! si vous l'attendez, vous perdez votre temps. . . elle est partie depuis hier au soir... »

— Partie depuis hier au soir ?... Allons donc !... tu ne sais ce que tu dis... tu as mal entendu !... Partie !... pour quel endroit?

— C'est ce que j'ai demandé, monsieur. 11 parait que cette demoiselle est déménagée. Elle a payé hier soir le concierge ; elle a fait venir un tapissier, lui a vendu tous ses meubles... puis elle a pris un fiacre, et elle a filé sans dire où elle allait...

M. de Mardeille devient vert, rouge, blême; il se laisse aller sur une chaise, en balbutiant :

— Un verre d'eau, Frontin, un verre d'eau !... Je crois que je vais me trouver mal !...

Le domestique s'empresse de faire un verre d'eau qu'il apporte à son maître, en disant :

— Monsieur était donc bien amoureux de la petite ■voisine ?

Alors M. de Mardeille lui jette son verre d'eau au visage, en s'écriant :

— Taisez-vous, brute!... Je suis volé... voilà ce que je suis! . . . Allez me chercher le concierge, il faut que je lui parle...

— Justement, monsieur, i-1 a quelque chose à

vous remettre de la part de mam'zellc Georgette, car il m'a dit : « Votre maître est-il éveillé? J'ai un paquet à lui remettre en main propre de la part de cette demoiselle, qui me l'a bien recommandé avant de partir. »

— Et tu ne me disais pas cela, imbécile !... Va, cours... qu'il monte sur-le-champ !...

— Tenez, monsieur, on sonne... ce doit être lui... Je vais ouvrir.

Le beau monsieur flotte encore entre la crainte et l'espérance ; il se dit :

— Ce paquet... ce sont mes billets de banque qu'elle me renvoie... Elle aura réfléchi, elle veut rester sage... Si cela est.il faudra bien que j'en prenne mon parti !

Le concierge fait son entrée chez le locataire du premier, tenant un paquet assez volumineux qui est enveloppé soigneusement dans du papier, et qu'il porte sur ses bras comme s'il tenait les clefs d'une ville. Il le présente à M. de Mardeille, qui le lorgne, l'examine, et se dit déjà :

— Je n'ai jamais donné assez de billets de banque pour que cela fasse un volume aussi gros que ça !

— Monsieur, voilà ce que cette demoiselle de l'en-

tre-sol m'a chargé de vous remettre quand elle est partie.

— Partie! . . . Mais pourquoi l'avez-vous laissée partir , cette jeune fille?... Vous lui avez donné congé?

— Non, monsieur; mais elle a tout payé, et un terme d'avance, je ne pouvais donc pas l'empêcher de s'en aller... d'autant plus qu'elle paraissait trèspressée...

— Et ne lui avez- vous pas demandé où elle allait?

— Pardonnez-moi ; elle m'a dit qu'elle retournait dans son pays, mais qu'elle reviendrait à Paris dans huit jours...

— Et elle ne vous a pas laissé son adresse?

— Non, monsieur; mais elle m'a laissé ce petit bout de lettre pour vous...

— Eh ! donnez donc !... c'est par là que vous auriez dû commencer!... Laissez-moi maintenant... Frontin, sortez aussi.

Le concierge et le valet de chambre s'éloignent en se disant :

— C'est dommage qu'il n'ait pns ouvert le paquet devant nous !

— Oui, j'aurais été bien curieux de savoir ce que la petite chemisière lui envoyait...

— Vous, qui le portiez, vous n'avez pas senti ce qu'il y avait dans ce papier ?

— Ma foi, non !

— Était-ce dur?

— Non, c'était mou.

— Alors, c'est probablement un fromage que la petite chemisière avait reçu de son pays.

Une fois resté seul, M. de Mardeille s'empresse d'ouvrir le paquet ; il contient le petit jupon noir que Georgette portait habituellement.

— Son jupon!... Elle m'envoie son jupon !... s'écrie M. de Mardeille. Quelle amère dérision !...

Puis il décacheté la lettre et lit ces mots : « Je vous ai dit qu'aujourd'hui vous pourriez pren- « dre, tâter, toucher tout à votre aise mon petit ju- « pon noir... Vous voyez que je vous tiens parole; « je vous l'envoie... Vous allez penser beaucoup de « mal de moi, n'est-ce pas, monsieur? Pour me « condamner, attendez que vous m'ayez revue, ce « qui arrivera le plus tôt que je pourrai. Oui, soyez « tranquille, vous aurez de mes nouvelles. »

M. de Mardeille est consterné j la lettre lui échappe des mains.

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