UN JEUNE HOMME BLASE
C'était quinze jours après les événements que nous venons de raconter.
Dans un fort bel appartement de la rue de la Chaussée-d'Antin, un jeune homme, enveloppé dans une superbe robe de chambre, se promenait nonchalamment d'une pièce à l'autre, tout en fumant une cigarette.
Ce jeune homme était le vicomte de Sommerston. Issu d'une famille irlandaise fort riche, Edward de Sommerston était né en France, et n'avait jamais voulu habiter le pays de ses aïeux. Possesseur, à vingt et un ans, de quatre-vingt mille francs de rentes, il s'était sur-le-champ abandonné à cette vie de plaisirs, de désordres, de débauches, qui vieillit les hommes en si peu de temps.
Grand, bien fait, joli garçon et riche, c'est deux fois plus qu'il n'en faut pour tuer en dix années l'homme qui ne sait pas résister à ses passions. Le vicomte avait vingt-neuf ans ; il n'était pas encore
mort, mais il n'en valait guère mieux; il avait nonseulement usé, mais abusé de tout. La liste de ses maîtresses était immense, d'autant plus que, dans le nombre, il y en avait beaucoup qu'il n'avait pas connues plus de huit jours, ce monsieur étant essentiellement inconstant et capricieux : la femme qu'il adorait aujourd'hui lui était indifférente demain. Malheureusement pour lui, il n'avait jamais rencontré de cruelles ; son titre de roué, de mauvais sujet étant au contraire une recommandation auprès des dames auxquelles il adressait ses hommages.
Maintenant, Edward de Sommerston a mangé la moitié de sa fortune ; il lui en resterait encore bien suffisamment pour être heureux, s'il savait en faire un bon usage ; mais il ne sait rien faire, pas même s'amuser : tout le fatigue, l'ennuie... Yembête, permettez-moi ce mot qui commence à prendre racine dans notre langue, parce que depuis quelque temps les jeunes gens trouvent trop souvent à l'employer à la première personne du présent.
Edward ne pouvait plus aimer; il s'était abîmé l'estomac à force d'ingurgiter du Champagne et du malvoisie; il jouait encore de temps à autre, mais sans plaisir, à moins que la chance ne lui fût trèsdéfavorable; alors, quand il perdait beaucoup, il
éprouvait une certaine émotion qui ramenait un peu de vie sur sa figure blême et amaigrie.
Une seule chose continuait d'être la passion de ce monsieur : il fumait. Vous ne le rencontriez jamais sans une cigarette à la bouche, et après celle-là une autre, puis encore une autre, et toujours, chez lui comme dehors, il fallait qu'il fumât; il ne pouvait, disait-il, s'en passer. Il devait cette funeste habitude à la sotte complaisance de ces dames qui lui permettaient de fumer chez elles, qui parfois même fumaient avec lui... Que pensez-vous de ce beau sexe qui fume?
En vain les médecins avaient dit au vicomte :
— Vous avez tort de fumer autant, cela vous fait du mal; vous toussez, vous avez une poitrine faible, vous achevez de vous la dessécher en fumant comme vous le faites; vous deviendrez phthisique.
Mais ces avis, au lieu d'être bien reçus, avaient produit l'effet contraire sur ce jeune homme qui voulait en savoir plus que les docteurs ; il s'était dit :
« Ah ! on me défend de fumer ! Eh bien ! je fumerai davantage, pour leur faire voir le cas que je fais de leurs conseils. »
En effet, le nombre de cigarettes fumées dans une journée par Edward Sommerston devint tel, que son
valet de chambre avait fini par ne plus avoir d'autre occupation que d'en fabriquer pour son maître.
De temps à autre Edward avait voyagé, espérant trouver sous des climats nouveaux des sensations nouvelles; il avait parcouru la Suisse, l'Espagne, l'Italie, l'Angleterre ; mais, malheureusement, dans tous les pays, celui qui peut semer l'or sur sa route ne rencontre aucun obstacle à ses désirs ; les femmes sont coquettes, les hommes sont égoïstes, les aubergistes sont intéressés, les domestiques sont flatteurs partout. En Espagne, grâce à la jalousie du terroir, le vicomte avait bien eu quelques duels; mais comme il tirait fort bien l'épée et le pistolet, il avait toujours été vainqueur, ce qui ne lui avait procuré aucun plaisir.
Une seule fois, en parcourant la Suisse, en essayant de gravir des glaciers, il était tombé dans un précipice où il était resté près de six heures, et n'avait été retiré qu'à l'aide de guides munis de cordages : Edward était sorti de là à moitié gelé, mais fort satisfait, et il avait gardé le souvenir de cette journée comme d'une des plus agréables de ses ■\ oyages.
Maintenant, le vicomte, qui est de retour d'Italie depuis trois semaines seulement, se promène dans
ses appartements, fumant une cigarette qu'il n'achève presque jamais, et suivi de loin par son valet de chambre Lépinette, qui lui en prépare d'autres. Tout à coup le vicomte s'arrête au milieu de son salon, en s'écriant :
— Lépinette! quelle heure est-il?
— Bientôt trois heures, monsieur le vicomte.
— Ah ! vraiment?... Donne-moi une cigarette...
— Voilà, monsieur.
— Je vais achever de m'habiller... Que diable ferai-je aujourd'hui? Le sais-tu, Lépinette?
— Il me semble que monsieur avait dit à trois de ses amis, MM. Florville, Dumarsey et Lamberlong, de venir le prendre ici pour aller à cheval au Bois ?
— Ah ! oui, tu as raison... En effet, ces messieurs doivent venir me prendre... Elle est mal faite, cellelà; donne-m'en une autre.
— Voilà, monsieur.
— Aller promener au Bois... toujours la même chose... c'est bien monotone... Lépinette, tu devrais bien me trouver quelque chose qui m'amusât...
— Je ne demanderais pas mieux... mais monsieur le vicomte est si difficile! Ce qui charmerait les autres lui est indifférent ou lui déplaît.
— C'est vr; i. je suis difficile à amuser. . . C'est une
ressemblance que j'ai avec Louis XIV. En revenant à Paris, j'espérais y trouver du nouveau... Celle-ci se fume mal... donne-m'en une autre.
— Voilà, monsieur.
— Mais, non... rien de neuf, de piquant!
— Il y a cependant de bien jolies femmes dans le quartier, monsieur!
— Ah! ah! à ton goût... pas au mien!... Mais n'entends-je point des chevaux piétiner dans la cour?
— Oui, ce sont ces messieurs, vos amis, qui viennent sans doute chercher monsieur le vicomte...
— Ah ! bigre ! . . . et je ne suis pas habillé ! . . . Tant pis! ils attendront... Donne-moi une cigarette.