‹ La fille aux trois juponsChapitre 19 sur 24 · LES AMIS DU VICOMTE · texte numérisé non relu

LES AMIS DU VICOMTE

Les amis du vicomte entrent dans son salon eh costume de cheval et la cravache à la main.

Le premier, un grand jeune homme qui a près de six pieds et qui est si mince, si fluet, que l'on a peur qu'il ne se casse en se baissant, d'autant plus, qu'habillé toujours à la dernière mode, il se serre, se pince

dans ses vêtements qui ne font pas sur lui le plus léger pli ; bien des dames envieraient la taille de ce monsieur, qui se nomme Florville, et dont la figure est assez agréable.

Le second est un jeune homme de taille moyenne, dont les cheveux sont parfaitement rouges ainsi que le bord de ses yeux, ce qui ne l'empêche pas de se croire fort joli garçon, et de ne point oser tourner la tête, de crainte de froisser son col ou de déranger le nœud de sa cravate ; c'est un habitué du Théâtre- Italien; il ne manque pas une représentation, veut se donner pour un grand connaisseur en musique, et assure qu'il aurait donné Yut de poitrine si l'on avait cultivé sa voix; mais on ne l'a pas cultivée. Ce personnage, si ridicule par ses prétentions et ses manières, est M. Lamberlong,

Le troisième qui se présente chez le vicomte est un jeune homme d'une trentaine d'années, ni beau ni laid, plutôt gras que maigre, figure riante, l'air bon enfant et toutes les allures d'un viveur ; celuici se nomme Dumarsey.

Florville et Dumarsey ont chacun un énorme cigare à la bouche; le jeune homme aux cheveux rouges ne fume pas; en revanche, il a un petit carré de verre appliqué sur son œil droit et ne quitte près-

que jamais ce monocle ; ses bons amis prétendent qu'il devrait en mettre aussi un sur l'œil gauche, afin de cacher entièrement ses paupières d'albinos.

— Nous voilà! nous voilà, Edward!... Ah! il n'est pas prêt!

— J'en étais sur; je l'aurais parié.

— Eh bien ! messieurs, qu'est-ce qui vous presse ? D'abord il est encore trop tôt pour aller au Bois... Nous avons tout le temps. Je vais achever de m'habiller. Lépinette, donne-moi une cigarette...

— Voilà, monsieur.

— Vous me permettrez bien de finir ma toilette devant vous?...

— Va, va, donne-toi le temps!... dit Dumarsey. J'ai un excellent londrès, cela me suffit.

— Moi, dit Florville, je ne suis pas très-content de ce prétendu havane...

— Monsieur Lamberlong, si vous désirez un cigare, la boite est là, sur la console... Moi, je ne fume que des cigarettes; mais j'ai toujours des cigares au service de mes amis.

— Infiniment obligé, cher vicomte; mais je ne tiens pas à fumer... Hier, aux Bouffes, il y avait un monsieur qui sentait le tabac ; cela incommodait beaucoup de dames.

— Mais, comme il n'y a pas de Bouffes ce soir, vous n'avez rien à craindre...

— Oh ! mais, ce soir... je vais à un concert... où l'Alboni doit chanter.

— Décidément, vous ne sortez pas de la musique î

— C'est mon élément!

— Tu vois, Edward, ditDumarsey en riant, que Lamberlong aurait donné Yut de poitrine si on avait cultivé ses dispositions !... Quel malheur d'avoir négligé son do!

— Est-ce qu'il n'y aurait pas encore moyen de rattraper cette note-là, en prenant un chemin de fer... train express?...

— Messieurs, vous riez 1...I1 n'est pas moins vrai que dernièrement, aux Bouffes, un monsieur du balcon m'a dit : « Votre place était ici ! »

— Au balcon ?

— Non, aux Bouffes, avec soixante mille francs d'appointements!

— Il a donc entendu ton do de poitrine, ce monsieur-la?

— Oui... comme je sortais du collège.

— Il faut avouer qu'il y a des mortels bien heureux!... Voilà un monsieur qui a entendu Yut de poitrine de Lamberlong ! Et, nous autres, nous paye-

. riLLi; AUX TROIS JUPONS 211

rions des prix fabuleux!... nous louerions la salle des Bouffes tout entière que nous ne l'entendrions pas!... C'est désolant!...

Le jeune homme aux cheveux rouges se lève avec impatience et va regarder les tableaux qui ornenfr le salon.

— Que dit-on de neuf dans le monde, messieurs ? dit Edward en retouchant le nœud de sa cravate.

— Ma foi ! rien de piquant, rien d'intéressant... Depuis quelque temps nous manquons de bonnes intrigues scandaleuses, dont nous connaissions les principaux personnages...

— Quelle est la femme le plus à la mode?... Songez, messieurs, que je reviens d'Italie, que je ne suis plus au courant de ce qui se passe à Paris !

— Il y en a cinq ou six très en vogue ; mais tu as dû les voir, car tu étais avant-hier à la grande soirée du banquier Saint-Phar...

— Je n'y ai rien vu de merveilleux... Si c'est là tout ce que vous avez à m'offrir...

— Hier, aux Bouffes, il y avait une blonde ravissante !... Elle attirait tous les regards...

— Eh bien ! tu as dû prendre des informations, Lamberlong?

— Oui... c'est la femme d'un riche Espagnol, qui l'emmène au Brésil.

— S'il l'emmène au Brésil, c'est trop loin pour l'y suivre. Mais, vous, vicomte, en Italie, vous avez dû avoir des aventures romanesques? Les femmes y sont très-vindicatives, dit-on ?

— Pas plus qu'en France ! J'ai bien vu briller quelques petits stylets que l'on portait à la ceinture ou à la jarretière, mais je n'en ai jamais senti la pointe.

— Alors, point de grandes passions?

— Rien, rien... c'est désolant!... L'amour s'en

va, messieurs

— Ce n'est pas ce que dit un jeune homme qui est toujours à l'orchestre, aux Bouffes ; il est en train de mourir d'amour pour une actrice; il ne veut pas dire laquelle !

— Oh ! mais, il faut être un habitué des Bouffes pour faire ces choses-là !... Lépinette, une cigarette ?

— Voilà, monsieur!

— Combien en fumes-tu par jour, Edward ?

— Je ne sais pas ; je n'ai pas compté.

— Je parierais pour deux douzaines!

— Moi, pour trois !...

— Pardieu! vous n'avez qu'à demander à mon valet de chambre ; il pourra mieux que personne vous renseigner là-dessus.

— Lépi nette, combien ton maître fume-t-il de cigarettes par jour... à peu près?

Lépinette réfléchit, puis répond :

— Messieurs, j'en ai quelquefois donné à monsieur le vicomte jusqu'à soixante... mais jamais ce n'est au-dessous de quarante...

— Ah ! ah! ah! c'est magnifique !... soixante cigarettes par jour !... Tu mérites un prix, Edward... Nous te ferons faire une couronne en cigarettes !

— Eh ! messieurs, que voulez-vous, il faut bien faire quelque chose ; et quand on n'a plus d'autres plaisirs...

— Ah! vicomte, vous ne nous ferez pas accroire que vous n'avez pas quelque beauté qui vous occupe?...

— Non, mon cher Florville, en ce moment je n'aime personne. . . Je suis tellement blasé sur l'amour ! . . . C'est fini, mon cœur ne peut plus prendre feu... les regards incendiaires de ces dames le laissent froid et glacé!... Et puis... quand on connaît les femmes, on sait le cas que l'on peut faire de leurs serments...

— Oh ! il y a des exceptions ! diiDumarsey. Tiens,

Edward, je t'ai connu pour maîtresse une jeune fille iien jolie... Je crois que tu l'avais enlevée... prise..» trouvée chez une lingère... Elle venait de la Lorraine... C'était presque une paysanne que tu avais déniaisée...

— Ah! oui... je me rappelle ! C'est de Suzanne que tu veux parler ?

— Suzanne, oui, justement, tu la nommais ainsi. Elle paraissait t'aimer beaucoup, cette jeune fille?

— C'est-à-dire qu'elle m'aimait trop... cela devenue insupportable ! . . . Elle était trop sentimentale ! . ..

— Q'en as-tu fait, de cette Suzanne?

— Ce que j'en ai fait? Ma foi! rien. Que veux-tu que l'on fasse de ces petites fillettes, une fois qu'elles ont été notre maîtresse et qu'on n'en veut plus ? Il me semble qu'on n'a pas autre chose à en faire...

— Alors, tu ne sais pas ce qu'elle est devenue?

— Non, vraiment, et je serais bien fâché de le savoir... J'ai eu assez de peine à me débarrasser des importunités de cette petite... Lépinctte, donne-moi une cigarette!

Et le vicomte jette d'un air d'humeur, dans le salon, la cigarette qu'il avait à la bouche et dont à peine il avait fumé quelques bouffées. Depuis qu'on lui a parlé de cette jeune fille, nommée Suzanne, son

front s'est rembruni et sa physionomie a pris une expression de mauvaise humeur. Mais le jeune Lamberlong ramène le sourire sur les visages, en s'écriant :

— Ah ! mon Dieu !... je ne me souviens plus dé ce qu'on donne demain aux Bouffes... Pouvez-vous me le dire, messieurs ?

— Lamberlong, laisse-nous donc un peu tranquille avec tes Bouffes!... Comprenez- vous, messieurs, qu'on ne manque pas une seule représentation aux Italiens, et qu'on ne sache pas un mot de cette langue ?

— Qui est-ce qui a dit que je ne savais pas un mot d'italien?... C'est faux... je l'entends très-bien!.,.

— Tu l'entends, mais tu ne le comprends pas.

— Tu le comprends? eh bien ! alors, réponds-moi à ceci : Pone nos recède ?

Le jeune homme aux cheveux rouges se gratte le front, regarde le plafond, puis murmure :

— Je n'ai jamais entendu ces mots-là aux Bouffes. Alors le dandy éclate de rire, et Flonille s'écrie:

— Vous n'entendez donc pas que Dumarsey vous parle latin ?

— Latin ! Alors comment voulez-vous que je comprenne? Est-ce que je sais le latin, moi ; fi donc !

une langue morte ! On ne chante pas en latin aux Bouffes !

— Le cheval de monsieur le vicomte est sellé ! dit un petit groom en passant son nez à la porte.

— C'est bien... En ce cas, partons, messieurs... Ah ! Lépinette, as-tu rempli mes poches de cigarettes?

— Oui, monsieur, j'en ai mis partout, même dans vos goussets...

— C'est très-bien ! A cheval, messieurs.

Page 1