LE TROISIEME JUPON
Deux jours après cette partie de cheval, Edward de Sommerston était dans son fumoir, étendu sur un divan, fumant et s' ennuyant comme à son ordinaire, tout en regardant les bouffées de fumée monter puis se dissiper dans la chambre, jusqu'à ce qu'à force de se dissiper elles formassent un brouillard assez épais pour que l'on ne distinguât plus d'un bouta l'autre de l'appartement. Tout à coup une porte est entr'ouverte ; Lépinette se montre, et, tâchant
d'apercevoir son maître au travers des nuages qui remplissent la pièce, il dit à demi-voix :
— Est-ce que monsieur le vicomte dort?
— Eh! non, je ne dors pas!... Je le voudrais bien,' mais la fumée ne m'endort jamais !... Que me veuxtu?
— Je venais apprendre à monsieur que je viens de faire une trouvaille...
— Une trouvaille ! ... Tu as découvert un trésor ?. . . Tant mieux pour toi, garde-le!
— Oh ! monsieur, ce n'est pas un trésor en argent... c'est quelque chose d'un autre genre, et qui sera bien plus du goût de monsieur !...
Le vicomte se lève à demi en disant :
— Qu'est-ce que c'est donc?
— Monsieur, c'est une femme... ou plutôt une jeune fille ravissante !...
Le vicomte se laisse retomber sur son divan, en murmurant :
— Et c'est pour cela que tu viens me déranger?... c'est cela que tu appelles un trésor !...
— J'avais pensé que monsieur ne serait pas fâché d'apprendre qu'il y a dans la maison une personne qui vaut vraiment la peine qu'on y fasse attention.
— Ah! cette beauté demeure dans l'hôtel?
— Oui, monsieur. Le concierge, qui est ici comme le représentant du propriétaire, a dans les chambres en haut quelques pièces qu'il meuble gentiment et loue pour son compte...
— Oui... ses petits profits, je comprends. Ensuite?
— Ensuite, c'est une de ces chambres qui a été louée à mademoiselle Georgelte, personne extrêmement sage, à ce qu'il paraît, qui sort rarement et ne reçoit jamais personne.
— Ah! très-bien !... Alors c'est d'une rosière qu'il s'agit ; le concierge te l'a affirmé ?
— Non, monsieur, le concierge ne m'a pas positivement dit cela ; je vous répète tout simplement ce que j'ai entendu.
— Et que fait-elle, cette pudique créature?
— Monsieur, elle fait de petits ouvrages en tapisserie,, des choses charmantes... comme des dessous de chandelier, des petits lapis pour mettre sous les pieds, des porte-cigares... oh! des porte-cigares admirables !
— Comment le sais-tu? Est-ce que tu as déjà acheté quelque chose à cette jeune fille?
— Non, monsieur , mais le concierge m'en a montré un dont sa nouvelle locataire iui a fait présent; c'est extrêmement joli !
— Il fume donc, le concierge?
— Oh! comme un Suisse, monsieur.
— Ces drôles-là se permettent tout!... Eh bien! qu'est-ce que tout cela me fait, à moi?
— Je croyais que monsieur aurait été curieux de voir la petite d'en haut?...
— Quelque figure commune, j'en suis sur ; de ces petits airs apprêtés... la grise Ue qui veut se faire suivre... je connais ça!
— Oh! non, celle-ci n'a pas une figure commune!... Je ne dirai pas à monsieur que c'est précisément une beauté... je mentirais; mais cV jt tout l'ensemble qui plait... et surtout une taille si fjien prise... des appas magnifiques... une jambe bien faite et un pied si mignon!...
— Ah! vraiment, elle a tout cela!... Tu l'as donc bien examinée?
— Monsieur, tout à l'heure, j'étais sur le carré comme elle montait l'escalier, en camisole et en petit jupon, mais tout cela d'une entière blancheur... et le jupon est brodé par le bas... Oh! elle n'a pas l'air d'être malheureuse!... et puis elle chantait entre ses dents tout en montant les marches. D'abord, je me suis rangé pour la laisser passer; alors, elle m'a fait un salut fort gracieux; puis, comme elle allait conti-
nuer de monter, je lui ai dit : « Est-ce que nous aurions le bonheur de vous avoir pour voisine, mademoiselle?.
— Ce diable de Lépinette, il ne perd pas de temps, il fait tout de suite connaissance!
— Quand on a l'honneur d'être au service de monsieur le vicomte, on doit savoir comment s'y prendre près du beau sexe...
— Pas mal!... Continue.
— Cette jeune personne s'est arrêtée et m'a répondu d'un air fort aimable : « Oui, monsieur, je demeure dans la maison! » Puis elle m'a resalué et a continué de monter l'escalier.
— Est-ce là tout?
— Non, monsieur. Comme cette rencontre m'avait été très-agréable, je suis allé de nouveau plusieurs fois sur le carré. Bien m'en a pris! Tout à l'heure, cette demoiselle descendait très-lestement l'escalier...
— Pour une demoiselle qui ne sort jamais, il me semble qu'elle est bien souvent dans l'escalier !
— Monsieur, elle avait oublié d'acheter du café; il paraît que c'est sa passion, le café, elle ne peut pas s'en passer!
— Elle t'a dit cela?
— Oui» monsieur, mais sans s'arrêter et en des-
cendant très-vite... Elle ne tardera sans doute pas à remonter; si monsieur voulait, j'irais guetter sur le palier, et dès que j'apercevrais en bas mademoiselle Georgette, je viendrais l'avertir...
— Allons donc ! que je me dérange pour voir cette grisette? Tu es fou, Lépinette!
— J'aurais seulement voulu que monsieur la vît en camisole... en jupon court; cela lui va si bien!
— Pardieu ! pour que je voie cette petite fille sans me déranger, il y a un moyen bien simple... Elle fait des porte-cigares en tapisserie, m'as-tu dit? Je vais lui en commander un. Va guetter son retour, et, quand tu la verras, prie-la d'entrer un moment chez moi... Tu peux lui dire pourquoi.
— Il suffit, monsieur, je vais me mettre en faction pour faire votre commission...
— Après tout, si tu ne la vois point passer, tu monteras chez elle ; il n'y a pas besoin de faire tant de façons avec une petite ouvrière...
— Oui, monsieur, si elle est déjà rentrée, je monterai faire votre commission.
Lépinette s'éloigne et Edward de Sommerston se plonge de nouveau dans les délices de la cigarette; mais cinq minutes ne sont pas écoulées lorsque le valet de chambre vient dire à son maître :
— Monsieur. . . la jeune personne est là !.. .
— Qui ça?
w— La petite d'en haut qui fait des porte-cigares...
— Ah! je l'avais déjà oubliée, ta demoiselle... Eh bien! fais-la entrer...
— Ici, monsieur?
— Sans doute; ne crois-tu pas que je vais me gêner et aller dans le salon pour recevoir cette grisette?
— Je vais l'introduire, alors...
Le domestique sort, et revient bientôt annoncer % « Mademoiselle Georgette! » Et la Georgette que nous connaissons déjà, puisque nous l'avons vue rue de Seine et boulevard Beaumarchais, entre dans le fumoir avec son petit costume du matin ; mais, cette fois il y a dans ce simple négligé quelque chose qui annonce plus de recherche, plus de coquetterie : ainsi la camisole est garnie d'une petite dentelle; le jupon blanc est brodé par le bas; enfin, la coiffure en cheveux est tout à fait à la mode : on s'aperçoit r}ue l'on est maintenant à la Chaussée^d'Antin.
Georgette fait trois pas en avant, puis deux en arrière, en s' écriant :
— Ah! mon Dieu! que cela sent mauvais ici ! Alors le vicomte #e retourne sur son divan, en
disant :
— Vous n'aimez donc pas l'odeur du tabac, petite?
— Tiens! il y a quelqu'un là... Mais on n'y voit pas, on est dans les nuages!... Oh! tant pis! je ne reste pas ici ! Je n'ai pas envie que l'on croie que j'ai été au corps de garde !
Et Georgette, sortant vivement du fumoir, suit un couloir, puis ouvre la première porte qu'elle aperçoit, et se trouve dans un charmant salon où elle s'arrête un moment.
— A la bonne heure ! au moins, on voit clair ici et cela n'empoisonne pas le tabac !
Cependant le jeune homme, étonné de la brusque sortie de cette demoiselle, se lève en riant, et se dit :
— Elle est fort drôle, cette petite !... Mais, au fait, ici je n'aurais pas pu la bien voir... Par où diable est-elle passée?... Voyons... cherchons... jouons à cache-cache... ça me rappellera mon adolescence!...
Après être entré dans une pièce, puis dans une autre, le jeune dandy arrive enfin dans celle où mademoiselle Georgette s'est réfugiée; il l'aperçoit assise dans un fauteuil et feuilletant un album qui est sur un meuble près d'elle. Le sans-façon de celte jeune fille, l'aisance qu'elle montre dans ce beau salon, tout cela surprend Edward, qui la considère quelques instants, puis lui dit :
— - Il parait que cela vous amuse de regarder les caricatures?
Georgette se lève et salue avec grâce le vicomte, •n répondant :
— J'attendais que vous vinssiez, monsieur, et je n'ai pas cru faire mal en parcourant cet album.
— Non ! oh ! vous n'avez fait aucun mal, si ce n'est de vous sauver de mon fumoir, comme si vous étiez entrée dans la tanière d'un ours.
— Ma foi ! monsieur, je ne sais point si je ne préférerais pas la tanière d'un ours à une pièce dans laquelle la fumée vous empêche de voir, vous picote les yeux et vous fait mal à la tête... sans compter l'odeur insupportable qu'il faut respirer !...
Pendant que Georgette parle, Edward l'examine du haut en bas, et cet examen est tout à l'avantage de la jeune fille; car il murmure de temps à autre :
— Très-bien, ma foi!... très-piquante!... Ce diable de Lépinette ne m'avait pas trompé !...
Puis le vicomte se met à marcher autour de la demoiselle, qui est debout au milieu du salon, et il sourit en contemplant le petit jupon blanc qui dessine parfaitement les hanches de la grisette, si bien que celle-ci, impatientée de cette inspection, s'écrie enfin:
— Est-ce que vous n'aurez pas bientôt fini de me regarder, monsieur?
— Mais vous êtes très-bonne à voir.
— Est-ce pour cela que vous m'avez fait venir?
— Eh bien! quand cela serait?... Mon valet de chambre m'avait vanté votre figure, votre tournure; j'ai voulu voir s'il avait dit vrai...
— Si j'avais su cela, certainement je ne serais pas entrée chez vous... Adieu, monsieur!...
— Eh! un moment donc!... comme vous êtes pressée, mademoiselle Georgette !... — Car c'est, je crois, Georgette que vous vous nommez?
— Oui, monsieur.
— De quel pays êtes- vous?
— De Bordeaux, monsieur.
— Du Midi. Je l'aurais parié !
— Pourquoi cela?
— Parce que vous me paraissez avoir une petite tète très-facile à prendre feu.
— Oh ! j'ai une très-bonne tète.
— Vous habitez seule, là-haut?
— Oui, monsieur.
— Et combien avez-vous d'amants, mademoiselle Georgette?
La jeune fille toise le vicomte d'un air assez impertinent, puis lui répond :
— Je n'en ai pas, monsieur.
— Comment! pas un seul, un tout petit?
— Non, monsieur.
— Cela est bien étonnant.
— Que trouvez-vous donc d'étonnant à cela, monsieur? Vous croyez donc qu'une jeune fille ne peut rester sage et vivre sans amant?
— A Paris, cela me semble au moins très-difficile.
— Pas plus difficile à Paris qu'ailleurs ; une femme ne fait toujours que ce qu'elle veut.
— Oh! pas toujours!... Il y a le désir de plaire, la coquetterie, qui est innée chez la femme. On veut avoir de jolies toilettes, et on ne les peut pas avoir avec ce que l'on gagne... On veut porter des robes de soie, des cachemires! Vous êtes charmante dans ce déshabillé; mais, enfin, vous n'iriez pas ainsi chez Mabille.
— Oh ! je ne tiens pas à aller chez Mabille.
— Vous ne dites pas ce que vous pensez.
— Si, monsieur.
— Point d'amant , quel phénomène ! Car , avec cette taille, ce pied mignon, vous devez avoir foit de nombreuses conquêtes ?
— Mais, oui.
— Et vous n'avez écouté personne ?
— Personne...
— Alors vous avez un amant dans votre pays, ', quelque passion secrète qui remplit votre cœur?
— Non, monsieur, je n'ai point de passion secrète.
— En ce cas, je le répète, vous êtes un phénomène, et je suis très-fier d'avoir pour voisine une rareté... Vous avez donc peur d'aimer, peur de l'amour?...
— Moi ! je n'ai peur de rien.
— Ah ! ah ! ah ! elle est fort amusante !
— Vous me trouvez amusante, monsieur? Comme c'est heureux pour moi !
— Je vous trouve piquante, agaçante, ravissante !
Et le jeune homme veut prendre Georgette dans ses bras ; mais celle-ci se dégage bien vite et repousse le vicomte, en lui disant d'un ton fort décidé :
— Monsieur, ces manières-là ne me plaisent point et ne réussiront jamais avec moi, je vous en préviens.
— Pardon, mademoiselle, pardon ! J'oubliais que j'avais affaire à Lucrèce...
— C'est là tout ce que vous avez à me dire, monsieur ?
— Mais... si fait ; je voulais vous commander un porte-cigares en tapisserie ; mon domestique m'a dit que vous en faisiez de charmants.
— J'y mets tous mes soins, du moins... Alors, il vous en faut un ?
— Si vous le voulez bien.
— Quelle couleur désirez-vous ?
— Oh ! je m'en rapporte entièrement à vous pour tout cela.
— Il suffit, monsieur... Je les fais payer quinze francs.
— Tout ce que vous voudrez ! Le prix m'importe peu...
— En ce cas, monsieur, dans trois jours vous aurez votre porte-cigares.
— Fort bien. Serez- vous assez aimable pour me l'apporter vous-même ?
— Assurément, monsieur...
— Soyez tranquille, je ne vous recevrai pas dans mon fumoir.
— Oh ! tant mieux ! Car, en vérité, cette odeur de tabac méfait mal à la tête... J'ai l'honneur de vous saluer, monsieur.
Georgettefaitau vicomte une petite révérence bien séduisante, et celui-ci la regarde s'éloigner en se disant :
— Oh ! pardieu ! il faudra bien qu'elle soit à moiv cette brunette, car elle est vraiment originale !