UNE TENTATIVE
Edward de Sommerston n'ajoutait pas foi à ce que Georgette lui avait dit au sujet des amoureux; le vicomte ne croyait point à la vertu d'une jeune fille qui demeurait seule et travaillait pour vivre; il se disait :
« Cette petite veut se faire passer pour une vertu, afin que l'on se montre plus généreux avec elle; c'est une rouerie dont je ne suis pas dupe ; mais elle cédera comme les autres... car elle est femme, et doit toujours aimer la parure : c'est par là qu'on les prend. »
Pendant les trois jours qui s'écoulent avant qu'on lui apporte ce qu'il a commandé, le jeune homme demande plusieurs fois à son domestique s'il a ren-
contré sur l'escalier la demoiselle qui demeure tout en haut ; mais Lépinette n'a pas revu Georgette, ce qui paraît le contrarier: le valet se flattait peut-être, à part lui, de faire la conquête de la jeune fille plus facilement que son maître.
Le jour que Georgette a désigné, Edward, dans un élégant négligé du matin, attend lajeune fille dans un joli petit salon qui pourrait passer au besoin pour un boudoir; il fume des cigarettes, mais il s'en fait donner d'un tabac très-doux, et qui est même légèrement parfumé.
Sur le midi, Lépinette annonce à son maître : « Mademoiselle Georgette! » Et la jeune ouvrière se présente , toujours dans son petit costume du matin.
Elle salue le vicomte, en lui disant :
— Pardonnez-moi, monsieur, de me présenter chez vous dans ce négligé... Mais je n'ai pas trop de temps pour travailler, et je ne fais jamais de toilette pour rester chez moi...
— La friponne sait bien qu'elle est plus séduisante ainsi ! se dit Edward, et voilà pourquoi elle vient en petit jupon court. Si elle n'était pas aussi bien faite , elle viendrait avec un grand renfort de robes!... Nous connaissons tout cela. Mademoiselle
Gcorgette veut me faire admirer ses avantages; donc, elle désire me plaire.
Et le jeune homme, sans se déranger de dessus sa causeuse, indique un siégea Georgette, en lui disant :
— Asseyez-vous donc, je vous en prie!... Vous êtes très-bien ainsi... D'ailleurs, on ne s'habille pas pour descendre chez un voisin... Cela ne vous contrarie pas que je continue de fumer?...
— Oh ! monsieur, je ne suis pas ici pour vous gêner...
— Du reste, c'est du tabac très-doux... dont l'odeur n'est pas désagréable, même aux personnes qui n'aiment point le tabac...
— C'est vrai... cela sent comme le patchouli !...
— Vous avez eu la complaisance dépenser à mon porte-cigares ?
— Le voici, monsieur.
Et Georgette présente au vicomte un charmant petit porte-cigares tout doublé en soie.
— Oh ! mais, c'est délicieux ! C'est admirable, cela ! s'écrie Edward.
— Il vous plait? Tant mieux !
— Je serais bien difficile s'il ne me plaisait pas... Ces petits carreaux ont des couleurs parfaitement
nuancées... Vous avez autant de goût que de talent.., Et vous ne mettez que trois jours pour faire cela?
— C'est bien assez.
— Cela devrait valoir cinquante francs au moins!
— Non, ce serait trop cher; je me contente de ce que cela me rapporte.
— Mais, alors, c'est à peine si vous gagnez cinq francs par jour, car il y a vos frais de laine et de soie?
— Oh ! si je gagnais cinq francs par jour, ce serait trop beau... je serais trop riche !...
— Vous n'êtes donc pas ambitieuse ?. . . Vous ne désirez pas changer de position ?...
— Hum!... c'est selon... Changer pour un peu, cela n'en vaudrait pas la peine... Quelquefois, j'ai fait des rêves... oh! mais, alors, je me voyais dans un superbe appartement; j'avais des diamants, des cachemires... une voiture, des laquais pour me servir; c'était magnifique!
« Je comprends l'apologue! se dit Edward. Nous voudrions nous faire donner tout cela! Elle est donc bien intéressée, cette petite?... »
Tout en faisant cette réflexion, le jeune homme a quitté sa causeuse; il est allé se placer devant la chaise occupée par Georgette; et, là, se posant le torse
en arrière, une main sur sa hanche, il îa regarde et lui rit au nez, en s'écriant :
— Dites donc ! mais savez-vous que vous n'êtes pas trop bète, vous?
Georgctte supporte ce regard et cette apostrophe sans manifester la moindre émotion ; elle se contente de se lever, en disant :
— Je suis bien heureuse, monsieur, que vous ayez de moi cette opinion.
— Eh bien! restez donc assise; est-ce que vous voulez déjà vous sauver?
— Oui, monsieur; car je ne passe pas mon temps à ne rien faire, moi... je n'en ai pas les moyens...
— Un moment... causons un peu. D'abord, vous ne pouvez pas vous en aller sans que je vous aie payée?...
— Oh! je ne suis pas inquiète ! Je vous ferai bien crédit.
— Vous auriez peut-être tort... De grâce, accordez-moi quelques estants... J'ai beaucoup de plaisir à causer avec vous.
Edward prend la main de Georgette, qui consent à se rasseoir ; puis il se place tout près d'elle, et lui dit :
— Vous ne savez pas une chose?...
— Quoi donc, monsieur?
— Eh bien ! je suis amoureux de vous!
— Ah! ah! ah! la bonne folie!
— C'est peut-être une folie! Mais que ce soit ce que cela voudra, ça m'est égal ! Oui, je suis amoureux de vous... Cela me surprend un peu ; car, depuis quelque temps, je ne pouvais plus parvenir à être amoureux... Il faut qu'il y ait en vous un petit... je ne sais quoi... de plus piquant que chez les autres femmes... Tenez, je crois, Dieu me pardonne, que c'est votre petit jupon qui a fait ma conquête !
— Si c'est cela, monsieur, je vais remonter chez moi, d'où je vous enverrai bien vite cette jupe, afin que vous n'ayez plus de vœux à former...
— Hum!... méchante!... Non, cela ne me suffirait pas! Je veux le jupon et tout ce qu'il contient... Quelle jolie petite main!...
— Ah ! monsieur , je vous en prie , ne me touchez pas !... Je vous ai déjà dit que je n'aimais pas ces manières...
— C'est vrai; j'oublie toujours que vous êtes une vestale!... Je suis si peu habitué à en rencontrer!...
— Oh! vous avez si mauvaise opinion des femmes!... Vous avez dû en rencontrer de sages... Vous
les aurez séduites , puis abandonnées , comme les autres!
— C'est passible ! Je ne m'en souviens pas... Avec moi, le passé a toujours tort. ',
— Oh ! j'en suis persuadée ! C'est pour cela qu'il faut prendre ses précautions pour l'avenir.
— Elle est fort drôle ! Sais-tu que tu es fort drôle?...
— Monsieur, je vous défends de me tutoyer... Il me semble que rien ne vous y autorise.
— Parce que tu n'es pas encore ma maîtresse?... c'est vrai... mais avant peu tu le seras... ça revient au même...
— Non, monsieur, je ne serai pas votre niaitresse... Encore une fois, ne me parlez pas ainsi... ou je m'en vais, et je ne reviens plus.
— Allons, calmez-vous, mademoiselle Georgette... on vous traitera respectueusement... Voyons, mignonne, vous voulez bien de moi pour votre amant, n'est-ce pas ?
— Non, monsieur.
— Comment... Je vous déplais donc bien?
— Oh! non; ce n'est pas cela.
Oh! du moment que ce n'est pas cela,alor: cela ira tout seul,..
— Non , je ne veux pas vous écouter, parce que je sais que vous êtes trop volage.,, que vous ne gardez pas une maîtresse plus d'un mois... tout au plus, et je ne veux pas m'exposer à être quittée ainsi.
— On vous a fait des contes... Je ne dirai pas que j'aime éternellement... Pardieu ! ma belle, si nous ne quittions pas les femmes, ce sont elles qui nous quitteraient. Il faut bien que quelqu'un commence... et j'aime autant que ce soit moi.
— Vous avez une manière d'arranger les choses qui ne me fera pas changer d'opinion sur votre compte... Vous êtes trop couru, trop recherché dans le grand monde pour vous attacher à une grisette !...
— Il y a quelque chose de vrai dans ce qu'elle dit là ! Vous raisonnez bien , ma charmante ; mais je vous dirai que j'ai maintenant des grandes dames par-dessus la tête, et je me moque entièrement de ce qu'on pourra dire et penser de moi.
— Je ne vous crois pas... Adieu, monsieur; il faut que je rentre chez moi.
— Oh ! je ne vous laisse pas partir sans avoir une réponse de vous...
— Plus tard... nous verrons...
— Alors vous reviendrez me voir?... D'ailleurs, il me faut encore deux porte-cigares... j'en veux don-
ner à mes omis... En attendant, laissez-moi vous yayer celui-ci...
Et le jeune homme, tirant de sa poche une bourse pleine d'or, la jette sur les genoux de Georgette. ; Celle-ci examine quelques instants la bourse, puis la soupèse dans sa main et murmure :
— Qu'est-ce que c'est que cela?
— C'est ce que je vous dois...
La jolie brune ouvre la bourse, s'amuse à compter ce qu'il y a dedans, puis répond :
— Près de cinq cents francs !... En vérité, ce serait cher pour un porte-cigares!...
— Puisque vous m'en ferez deux autres... cela payera le tout.
— Oh! non, monsieur; je ne puis pas accepter cela*, je prends ce qui m'est dû, et je n'en veux pas davantage.
En disant cela, Georgette prend quinze francs en or dans la bourse, qu'elle pose ensuite sur un meuble, puis elle se sauve en s'écriant :
— Adieu, monsieur le vicomte ! Je reviendrai quand vos porte-cigares seront faits.
Edward est demeuré si surpris de l'action de la jeune file, qu'il n'a pas même songé à la retenir.