TERTIA SOLVET
Comme on le pense bien, le refus de Georgette d'accepter la bourse pleine d'or n'avait nullement diminué le caprice que le riche jeune homme éprouvait pour la fillette ; bien au contraire, cela ne pouvait que lui donner plus de force, et elle le savait fort bien, celle qui avait agi ainsi. Les désirs qui sont vite satisfaits ne durent guère ; il faut à nos passions des obstacles pour qu'elles grandissent et ne nous laissent plus de repos. Un bonheur qui va tout seul!... fi donc! on n'en veut pas! C'est un mets qui n'est pas assaisonné.
Mais, grâce à ce nouveau caprice devenu tyrannique, le vicomte ne s'ennuyait plus et fumait un peu moins de cigarettes; ce qui prouve que l'amour est toujours bon à quelque chose. Ses amis s'apercevaient de ce changement.
— Mon cher, vous avez quelque sentiment nouveau en tête, lui dit Florville ; j'en ferais le pari!
— Eh! mais, cela saute aux yeux, dit Dumarsey. Vous avons une nouvelle intrigue qui chauffe!
— Ma foi ! messieurs, vous' l'avez deviné ! répond Edward. Oui, j'ai un caprice violent... Diable m'emporte... je crois que je suis amoureux!...
— Vraiment ! Alors, elle est fort jolie?
— Elle est mieux que jolie; elle est piquante... ravissante!...
— Vous l'avez vue aux Bouffes ? demande le mignard Lamberlong.
— Aux Bouffes ! Oh ! je puis vous assurer qu'elle n'y va jamais !
Le monsieur aux cheveux roux fait la grimace, en murmurant :
— Une femme qui ne va jamais aux Bouffes... qu'est-ce que ça peut être... mon Dieu!
— Dis donc, Edward, de quel genre de femme est ta nouvelle passion ?
— De quel genre?... Oh! tout ce qu'il y a de plus modeste; mais j'adapte aux femmes le vers de Boileau :
Tons les genres sont bons, hors le genre ennnyeux !
— E( quand nous la feras-tu voir, ta belle?
— Oli ! messieurs, je vous la ferai voir quand je serai son heureux vainqueur!
— Ce n'est donc pas une chose terminée?
— Non, et je me garderai bien de vous la faire connaître maintenant; car je vous connais, vous chercheriez à me la souffler !...
— Il est certain qu'entre amis ça se fait...
— Et comptez-vous soupirer longtemps, dit le grand Florville, vous, vicomte, qui ordinairement menez l'amour en chemin de fer... grande vitesse ?
— Oh ! cette fois, j'ai affaire à un petit lutin qui n'est pas facile à réduire.
— Voyons, Edward, quand nous montres-tu ta belle? ce qui signifiera que tu as triomphé !... Je te donne trois jours ; est-ce assez ?
— Hum!... je ne sais trop...
— Tenez, messieurs, faisons bien les choses : donnons-lui huit jours!... Mais si, dans huit jours, il ne nous fait pas diner avec sa nouvelle conquête, nous le déclarons tombé dans les ganaches... Est-ce dit, Edward?
— Oui, messieurs, dans huit jours. Oh ! j'accepte cette proposition.
— Si tu amènes ta dame, c'est nous qui payons le diner, c'est trop juste ; dans le cas contraire, c'est toi qui nous festoies.
— C'est convenu... dans huit jours!... Oh .'j'espère bien être en mesure avant cela.
Cette convention avait eu lieu deux jours après la conversation à la suite de laquelle Georgette avait refusé la bourse contenant les cinq cents francs.
Dès que ses amis sont partis, le vicomte se dit :
«Il faut agir, maintenant... Cette petite a refusé de l'or... mais de l'or, ça ne flatte pas les yeux comme des parures... Elle a eu un beau mouvement de fierté ! Mais, cette fois, je vais lui envoyer des choses auxquelles elle ne résistera pas...»
Le jeune homme monte dans sa voiture; il se fait conduire dans les magasins les plus en vogue ; il achète un beau chàle, des étoffes de soie et de velours, et jusqu'à un joli petit chapeau qu'il juge convenir au minois qu'il veut séduire. Il revient chez lui avec ses emplettes, et dit à Lépinette :
— Porte tout cela chez la jeune fille d'en haut, mademoiselle Georgette. Tu lui feras mes compliments... et... tu lui diras que je voudrais bien avoir les porte-cigares que je lui ai demandés... que je l'attends demain dans la matinée... même s'il n'y en a qu'un de fait.
Lépinette prend avec délicatesse les riches présents ; il va faire la commission dont le charge son maître, et celui-ci sort pour aller à des courses de chevaux.
En revenant chez lui le soir, le premier soin du vicomte est. de demander à son valet de chambre comment ses présents ont été reçus. Lépinette prend un air grave, en répondant :
— Monsieur, j'ai vu aujourd'hui ce que je n'avais encore jamais vu!...
— Qu'as-tu donc vu?... Tu me fais l'effet d'une sibylle !
— Eh bien ! monsieur, j'ai vu une jeune fille, une simple ouvrière, qui loge dans les mansardes, refuser un cachemire, du velours, de la soie, des parures ravissantes, enfin!...
— Comment! tu as vu cela?... Est-ce que Georgette?...
— Oui, monsieur ; mademoiselle Georgette a refusé vos présents !
— Pas possible!
— C'est comme cela, monsieur...
— Tu t'y es donc mal pris?
— Non pas; d'ailleurs, monsieur sait bien que j'ai l'habitude de ces sortes de commissions; j'ai étalé les étoffes.., le châle sur un meuble devant les yeux de cette étonnante jeune fille, qui, d'abord, me laissait faire et me regardait sans rien dire, puis, enfin, s'est écriée : « Que faut-il donc faire de tout cela, mon-
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sieur? — Mademoiselle, lui ai-je répondu, vous en ferez ce qui vous fera plaisir... Mon maître vous prie d'accepter tout ceci et vous présente ses hommages, en vous recommandant de lui apporter demain les' porte-cigares... même s'ils ne sont pas faits! »
— Voilà qui est très-spirituel. Va toujours.
— Alors mademoiselle Georgette s'est levée, et, s'approchant des cadeaux, m'a dit : « Tout cela est fort joli, fort élégant, mais je n'en veux pas. Vous remercierez beaucoup M. le vicomte de ma part ; vous lui direz que demain je lui porterai ce qu'il m'a commandé, et vous allez remporter tous ces beaux objets. — Mais, mademoiselle, me suis-je écrié, je ne puis pas remporter tout cela : mon maître m'a ordonné de vous le laisser. — Parce que votre maître a cru que cela me rendrait très-heureuse de recevoir de si belles choses; mais, comme il s'est trompé, vous allez reprendre ses cadeaux. — Mademoiselle, ai-je ajouté d'une voix suppliante, vous ferez de ces étoffes, de ces parures, tout ce que vous voudrez; mais, de grâce, gardez-les, sans quoi mon maître me grondera. — J'en suis fâchée, mais je ne les garderai pas. » En disant cela, cette demoiselle, qui me fait l'effet d'être extrêmement entêtée, m'a tout remis sur les bras: le châle, les étoffes, le carton dans le-
quel était le chapeau, et, me poussant tout doucement vers la porte, l'a refermée sur moi... Voilà ce qui s'est passé.
— De façon que tu as rapporté mes présents?
— Il l'a bien fallu, monsieur.
— Non, il ne le fallait pas ; tu es un sot ! Il fallait rejeter tout cela dans sa chambre et te sauver.
— Je parie qu'elle aurait tout rejeté sur le carré !
— Eh bien, le grand malheur!... nous aurions bien vu ! Enfin, elle t'a dit qu'elle viendrait demain ?
— Oui, monsieur.
— C'est bon.
Edward ne revient pas de la conduite tenue par la jeune fille; il se promène avec agitation dans ses appartements. Par moments il est tenté de monter lui-même à la chambre de Georgette ; mais elle pourrait ne point vouloir lui ouvrir, et il ne veut passe donner en spectacle dans l'hôtel; il se couche, en se disant :
« Elle viendra demain... je la verrai... je saurai pourquoi elle a refusé mes présents... car, enfin, je ne lui demandais encore rien en échange... 11 est vrai que cela se devine... Oh! mademoiselle Georgette ! vous ne me résisterez pas toujours!... Jo crois que j'en deviens véritablement épris ! D'ail-
leurs, maintenant, mon honneur est engagé dans celte affaire... Il ne faut pas que ce soit moi qui paye le dîner à mes amis... d
Toute la nuit le vicomte est poursuivi par l'image de cette jeune fille qui a refusé ses brillants cadeaux. Il se lève de bonne heure, veut fumer et jette en l'air plusieurs cigarettes à peine commencées. Il a fait porter dans son petit salon les objets qu'il avait envoyés chez Georgette:il regarde les étoffes étalées sur une causeuse, et se dit :
« Elle n'aimait peut-être pas ces couleurs-là!... Pourtant le châle est charmant!... Non, ce ne peut être là son motif... Est-ce que vraiment elle veut rester sage?... Cependant, ce rêve qu'elle a fait... dans lequel elle se voyait très-riche... Cette petite a une idée dans la tète... mais il faudra bien qu'elle me la dise...
Enfin, vers midi, mademoiselle Georgette arrive; Lépinette se hâte de l'introduire dans le petit salon où le vicomte l'attendait avec impatience. Elle le salue en lui faisant un sourire charmant; lui, au contraire, fait la moue, et lui montre un siège en lui disant :
— Asseyez-vous donc, mademoiselle...
— Monsieur,vosportp,-cigares sontfinis, les voici...
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— Très-bien!... Oh! ce n'est pas cela qui m'occupe...
— Votre valet de chambre m'avait dit que vous les désiriez, cependant...
— Mon valet de chambre est un âne !... Au reste, vous savez très-bien que les porte-cigares ne sont ici qu'un prétexte pour vous voir... A quoi bon feindre quand on peut parler franchement?...
— Mais non, monsieur, je ne savais pas... Edward montre les objets étalés sur te causeuse,
et dit à Georgette assez brusquement :
— Pourquoi avez-vous refusé tout cela ?
— Pourquoi me l'avez-vous envoyé? répond celleci sur le même ton.
Le jeune homme ne trouve plus de réponse; ibse met à rire, et s'écrie enfin :
— Décidément, avec vous on n'aura jamais le dernier! Voyons, charmante petite... jouons cartes sur table ; le voulez- vous ?
— Je ne sais pns jouer aux cartes.
— Oh! vous comprenez très-bien ce que j'entends par là... Enfin, je vais m'expliquer catégoriquement: Je vous adore...
— Vous me l'avez déjà dit...
— En omour, on peut se répéter ; c'est même ce
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qui en fait le charme. Nous disons donc que je vous adore...
— Et moi, que je ne vous crois pas...
— Je vous forcerai bien à me croire. Vous ne pensez point passer toute votre jeunesse sans connaître l'amour ?
— Je ne sais pas, monsieur; mais j'ai toujours entendu dire qu'il ne fallait jurer de rien.
— Ceci est parler raisonnablement. Eh bien! laissez-moi être cet heureux mortel qui vous fera connaître l'amour... Je suis à même de vous rendre heureuse... de vous faire un sort digne d'envie...
— On dit toujours cela aux pauvres filles que l'on veut séduire... mais ensuite...
— Moi, je tiens ce que je promets. D'abord, je vous mettrai dans un joli appartement que je meublerai avec goût... Vous aurez des parures... des bijoux... Je vous conduirai au spectacle, aux promenades; vous aurez une voiture à vos ordres... je payerai vos fournisseurs... et, de plus, vous aurez mille francs par mois à dépenser... Voyons, est-ce que ce n'est pas gentil, cela?
— Si fait... c'est fort gentil... Mais, combien cela durera-t-il de temps?...
— Tant que vous m'aimerez...
2iS LA FILLE AUX TROIS JUPONS
— Vous voulez dire : tant que vous m'aimerez... vous... et ce n'est jamais bien long, vos amours, à vous, messieurs, qui pouvez satisfaire toutes vos fantaisies.
— Je n'en ai plus qu'une désormais, c'est de vous plaire... Eh bien ! Georgette, vous m'avez entendu... vous consentez à faire mon bonheur, n'est-ce pas?...
Et le vicomte veut s'emparer de la main de la jeune fille ; mais elle la retire vivement, en répondant :
— Non, monsieur, non...
— Quoi ! vous refusez mes propositions ?
— Je les refuse.
— Vous avez donc quelque motif de haine contre moi? vous me détestez donc?
— Du tout; je vous assure...
— Alors, ce que je vous offre ne vous satisfait pas?... Eh bien ! dites-moi ce que vous voulez... ce que vous désirez... Expliquez- vous, enfin, je vous en supplie !...
Goorgette garde un moment le silence, puis enfin elle murmure :
— Si je vous disais ce que je veux, vous me trouveriez fort ridicule, j'en suis sûre.
— Oh ! non, non, parlez; les femmes ont le droit d'avoir mille fantaisies...
— Oh ! ce n'est point une fantaisie... c'est une prévoyance pour l'avenir... Monsieur le vicomte, combien croyez-vous qu'il puisse en coûter pour élever une petite fille dès le berceau, jusqu'à l'âge de seize ans à peu près; enfin, pour en faire une femme ?
Le jeune homme ouvre de grands yeux, en répondant :
— Que diable me demandez-vous là? Et quel rapport cela peut-il y avoir avec mes propositions ?
— Il y en a beaucoup, je vous assure. Enfin, veuillez me répondre : que peut coûter l'éducation d'une jeune fille, son entretien... tout?
— Est-ce que je sais !... Est-ce que je me suis jamais occupé de ces choses-là !...
— Oh ! non, vous ne vous en êtes pas occupé, en effet; mais qu'importe! dites à peu près.
— Eh bien ! trois ou quatre mille francs, est-ce assez?
— Non, monsieur, vous êtes bien loin du compte... Moi, j'estime que cela peut bien coûter vingt mille francs !...
— Vingt mille francs!... Allons donc! ce n'est
pas possible!... Vingt mille francs pour un enfant?...
— Oui, monsieur, quand cet enfant est une fille, quand on veut lui donner de l'éducation, des talents, jusqu'à ce que ce soit une femme... En vérité, monsieur, je vous aurais cru plus généreux!... Quarante mille francs dans une année ne vous suffisent pas, à vous, pour vos plaisirs, et vous trouvez que c'est trop de vingt mille francs pour élever, former, assurer l'existence d'une femme !... Ah ! voilà bien ^es hommes !...
— Eh bien ! non, non, vous avez raison : vingt mille francs ce n'est pas trop... Mais, pour Dieu, laissons ce sujet et revenons à vous... vous qui ne serez pas toujours si cruelle avec moi ; que désirezvous donc, enfin? car vous ne me l'avez pas dit!
— Eh bien! monsieur le vicomte, si je vous cédais, comme il pourrait bien m'arriver... une petite fiile, je veux avoir de quoi l'élever, de quoi lui donner de l'éducation, et comme je n'ai aucune foi dan? les promesses d'un séducteur, je veux cela... avant de me donner à lui... Me comprenez-vous, à présent?
Le vicomte demeure tout interdit; il fronce les
sourcils, éloigne sa chaise de celle de Georgette, et murmure au bout d'un moment :
— Ah ! c'est-à-dire que c'est... vingt mille francs que vous voulez... avant de vous rendre?
— Oui, monsieur, c'est cela même.
— C'est cher, mademoiselle !
— Ce n'est pas moi qui suis chère, monsieur, répond la jeune ouvrière en jetant sur Edward un regard de dédain et presque de mépris; c'est la petite fille... l'enfant...
— La petite fille ! la petite fille ! mais vous ne l'avez pas encore!... Attendez au moins que vous rayez pour demander cela !
— Oh ! non ; car, alors, il serait trop tard, et je serais bien certaine d'être refusée.
— Vous croyez ?
— Je ne le crois pas, j'en suis sûre.
En disant cela, Georgette attache sur le jeune homme un regard tellement expressif, qu'il ne peut le soutenir et finit par baisser les yeux, en balbutiant :
— Au fait... c'est possible...
Après quelques instants de silence, Georgette se lève, en disant :
— Adieu, monsieui!.,.
— Comment!... vous partez, mademoiselle?
— Sans doute ; je crois que nous n'avons plus rien à nous dire...
— Mais, pardonnez-moi. . . seulement votre ultimatum peut me donner à réfléchir... Vous me permettrez bien d'y songer un peu ?
— Oh! tant que vous voudrez!... Vous m'avez obligée à vous dire ma pensée... C'est une folie... n'y songez plus...
— Pourquoi donc?... A moins que vous même n'ayez dit cela pour rire...
— Non, je vous ai parlé très-sérieusement... mais je suis bien persuadée que vous ne ferez pas pour moi un sacrifice... dont je ne suis pas digne...
— Mais je ne dis pas cela... Seulement, on n'a pas toujours à sa disposition une aussi forte somme!...
— Rien ne vous presse, monsieur ; nous sommes gens de revue... Pardon, je ne puis rester davantage; j'ai à travailler. Sans adieu, monsieur le vicomte.
Georgette échappe aux mains du jeune homme qui voudrait la retenir, et qui s'écrie lorsqu'elle est partie :
« Je m'en doutais bien... c'est une petite madrée, rusée comme un démon !.., De l'esprit autant que de
malice ! Mais, vingt mille francs comme cela !... tout d'un coup!... Oh! non... je ne ferai pas une telle folie pour une grisette... cela n'aurait pas le sens commun !... Avec son histoire de petite fille... elle m'a rappelé cette pauvre Suzanne, qui, je crois, en avait une... petite fille... A quoi diable vais-je penser?... Allons! oublions tout cela et allons au club! » Le vicomte sort, va à son cercle, puis chez des amis où l'on joue fort gros jeu. Il cherche à se distraire, joue au baccara, perd d'abord dix mille francs, puis finit par en gagner trois mille; il quitte la partie, en se disant :
« J'aurais cependant pu perdre vingt mille francs, et il m'aurait bien fallu les payer dans les vingtquatre heures. Oh! si je le veux, il ne m'est pas difficile de me procurer cette somme... je n'ai qu'à vendre quelques chemins de fer... Mais non, non, ce serait trop bête!... je suis sûr que j'en serais fâché après. »
Deux jours s'écoulent, pendant lesquels le vicomte fait tout ce qu'il peut pour ne plus penser à Georgelte; mais, le troisième, étant toujours poursuivi par son image, il se lève de bonne heure, en se disant :
Pardieu! je suis bien niais de me donner du
tourment, quand il ne tient qu'à moi de me procurer du plaisir! Et, après tout, qu'est-ce que quelques billets de banque de plus ou de moins ?... je ferai des économies d'un autre côté... Courons chez mon agent de change et finissons-en... D'ailleurs, c'est après-demain le dîner avec ces messieurs ; il ne sera pas dit que je le payerai. *
Edward se rend chez son agent de change, se fait donner la somme dont il a besoin contre des valeurs qu'il vend, puis revient chez lui ; là, il met les vingt mille francs dans un élégant portefeuille, et, après avoir ordonné à Lépinette de prendre de nouveau tout ce qu'il avaU déjà envoyé à Georgette, lui dit :
— Monte chez cette demoiselle, donne-lui d'abord ce portefeuille, puis tous ces chiffons, et demandelui seulement quand je la verrai. Va... je te guette dans l'escalier, et pas de bêtises cette fois.,.
Le valet de chambre monte les deux étages ; le vicomte attend son retour avec impatience. Cette fois Lépinette est radieux.
— Eh bien? dit Edward.
— Cette demoiselle a ouvert le portefeuille... Je n'ai pas eu la curiosité de regarder ce qu'elle comptait, mais je crois bien que c'étaient des billets de banque...
— Après? imbécile !...
— Après, elle a paru enchantée, et m'a dit de son air le plus aimable : « Veuillez annoncer à votre maitre que s'il peut monter ce soir entre onze heures et minuit.., il me fera bien plaisir... Je veux le remercier lui-même. »
— Ah ! bravo ! enfin ! tandem ! denique tandem felix /... Ah ! je savais bien que j'en viendrais à mes fins... et ces messieurs ne se moqueront pas de moi !
Le jeune homme est d'une gaieté folle. Il redemande sur-le-champ des cigarettes auxquelles il ne pensait plus depuis qu'il avait en tête une vive préoccupation ; puis il sort pour tâcher de tuer le temps.
Il est de retour chez lui à onze heures du soir; mais il a la patience d'attendre jusqu'à minuit, pour ne rencontrer personne dans l'escalier. Alors il prend un bougeoir et monte lestement les deux étages. Il s'est fait indiquer par Lépinette quelle est la porte de la jeune fille; c'est la dernière à droite; il n'y a pas à se tromper. Le vicomte est bientôt devant cette porte, et il voit la clef à la serrure.
« Elle pense à tout ! se dit Edward ; comme cela, on n'a pas besoin de frapper, et on n'attend pas sur le carré ; c'est fort bien. j>
Et il tourne doucement la clef et entre dans la chambre, où règne la plus grande obscurité.
<r Elle est donc déjà couchée ! d pense le vicomte en se dirigeant du côté du lit qui est au fond de la chambre. Il avance sa lumière... personne ; le lit est vide et n'a pas été défait. Ne comprenant rien à cela, le jeune homme regarde de tous côtés; enfin, sur une table qui est contre la cheminée, il aperçoit tous les achats qu'il avait de nouveau envoyés à Georgette ; rien ne manque, pas même le chapeau ; mais sur une pièce d'étoffe on a étalé le petit jupon blanc, et sur le jupon on a placé une lettre; cette lettre est adressée à M. le vicomte Edward deSommerston.
Notre amoureux s'empare de ce billet et lit précipitamment :
i Monsieur le vicomte.
« Je suis partie, ne me cherchez pas... J'emporte « votre portefeuille et ce qu'il contient ; je n'ai besoin « que de cela, je vous laisse tout le reste. De plus, c je vous laisse aussi mon petit jupon blanc qui c paraissait vous plaire beaucoup ; mais un jour je t vous le redemanderai, car je compte bien vous « revoir pour vous expliquer ma conduiie; peut-être,
o alors, au lieu de vous paraître coupable, ne la « irouverez-vous que toute naturelle. »
Le vicomte reste quelque temps interdit, regardant tour à tour le billet et le jupon; puis, tout à coup, il part d'un éclat de rire en se disant :
— Eh bien ! elle est fort drôle, cette petite !... et l'aventure est piquante... J'en régalerai mes amis, en payant le dîner après-demain.