LE JEUNE COLINET
Une quinzaine de jours s'est écoulée. Dupont va très-souvent chez sa voisine, dont il est plus épris que jamais, car, aux charmes de sa personne, mademoiselle Georgette joignait de l'esprit, de la gaieté,
une conversation fort piquante ; il n'en fallait pas tant pour tourner la tète à notre provincial, qui en perdait l'appétit et ne dormait plus deux heures de suite dans la nuit, parce que son amour n'était nullement satisfait, et que ses désirs augmentaient avec la vue de celle qui les faisait naître : mais il n'était pas plus avancé de ce côté que le premier jour. S'il prenait la main de la jeune fille, elle la lui retirait en riant ; s'il essayait de l'embrasser, elle le repoussait vivement ; s'il se hasardait à lui pincer le genou, s'il voulait lui prendre la taille, elle prenait un air sévère et lui disait d'un ton fort décidé :
— Si vous ne finissez pas, je vais vous mettre à la porte, et je ne vous recevrai plus.
Alors Dupont se voyait bien obligé de cesser ses tentatives audacieuses, et il s'en allait en se disant de nouveau :
— Ce sera long !... ce sera bien plus long que je ne croyais ! Certainement, j'en viendrai à mes fins, parce que, si cette jeune fille ne me trouvait pas à son gré, elle n'aurait pas consenti à recevoir mes visites, et elle ne sortirait pas avec moi... et elle u accepterait pas mes cadeaux. Elle fait la cruelle... pour donner plus de prix à sa possession... Ceci est
de la coquetterie... de la rouerie même... mais cela ne saurait toujours durer.
En effet, mademoiselle Georgette acceptait volontiers le bras de Dupont pour aller au spectacle, au concert, ou à la promenade. Quant au bal, Dupont n'offrait point d'y aller, et elle ne semblait pas le désirer ; mais ce que jusqu'alors elle avait toujours refusé, c'était un diner chez le traiteur, en cabinet particulier.
— Je veux bien diner avec vous dans un restaurant, disait-elle à Dupont, mais nous dînerons dans un salon avec tout le monde.
En vain Dupont lui répétait :
— On n'est pas si bien servi dans un salon... et puis.c. c'est mauvais genre... les dames qui dînent
s 'es traiteurs ne se mettent jamais dans les salons.
Georgette était inflexible. Elle ne cédait pas. En général, elle n'avait pas l'air d'aller avec Dupont pour être avec lui, mais bien plutôt pour voir le monde et s'y faire voir elle-même.
La toilette de Georgette était fort modeste. Dupont s'était dit :
« On prend les femmes par la parure, par la coquetterie.; » et il avait envoyé chez la jeune brodeuse
un assez joli chàle, une robe de soie et un chapeau à la mode. On avait reçu ses présents sans faire aucune façon ; le jour même on s'en était parée pour aller avec lui au théâtre de l'Opéra-Comique; et Iorsqu'en ramenant le soir sa voisine à sa demeure, Dupont lui avait demandé la permission de monter chez elle un moment, celle-ci lui avait fermé la porte au nez, en lui disant :
— Par exemple ! c'est déjà bien assez de vous recevoir dans la journée.
Au bras de Dupont, mademoiselle Georgette faisait fréquemment des conquêtes; alors notre provincial était jaloux, car il trouvait que sa compagne était parfois distraite et qu'elle s'occupait trop des hommes qui la lorgnaient et pas assez de lui.
Puis la jeune brodeuse se montrait fort curieuse; souvent au spectacle elle lui désignait un beau jeune homme fort élégant, en lui disant :
— Connaissez-vous ce monsieur qui est dans cette loge... en face de nous, et qui tient un binocle à sa main ?
— Non, je ne le connais pas du tout; répondait Dupont avec humeur, jene connais personne à Paris.
— Ah ! c'est vrai, j'oubliais que vous arrivez d'Amérique!... C'est dommage !
— Pourquoi est-ce dommage?
— Parce que vous ne connaissez personne à Paris.
— Et quand je connaîtrais ce jeune homme que vous me désignez, à quoi cela vous avancerait-il?
— Mais... à rien... C'était simplement pour savoir.
Puis, une autre fois, c'était un homme d'un âge mûr, mais qui était mis à la dernière mode et singeait toutes les manières d'un jeune dandy , que mademoiselle Georgette remarquait à la promenade et qu'elle montrait à son fidèle cavalier, en lui disant :
— Savez-vous qui est ce monsieur ?
— Et comment diable voulez-vous que je le sache !
— Ah! c'est vrai... vous arrivez d'Amérique... Je n'y pensais plus.
Rentré chez lui, Dupont se disait :
<r Pourquoi donc me questionne-t-elle ainsi sur les hommes que nous rencontrons à la promenade ou au spectacle? Ça ne m'amuse pas du tout!... Elle est très-coquette, cette jeune fille... elle ne baisse pas les yeux quand on la regarde... elle a l'air enchanté de faire des conquêtes!... Cependant elle est
sage, très-sage!... Je le sais mieux que personne... mais elle ne demande qu'à sortir, à se faire voir. Ah ! elle est bien si faite! Quand je lui donne le bras, tout le monde admire sa tournure, sa taille surtout!... et son pied, et sa jambe!... Comment ne deviendrait-on pas amoureux de tout cela?... J'en perds le boire et le manger... et j'en ai depuis longtemps perdu le dormir... je maigris; je n'en suis pas fâché, certainement; mais je maigris à vue d'œil; si cela continue , au lieu de ressembler à Polichinelle, j'aurai l'air d'un Pierrot.
Dupont était un jour, depuis quelques minutes, chez sa jolie voisine ; il la regardait broder et s'efforçait de lui persuader qu'il l'adorait, ce que la jeune fille écoutait d'une façon assez indifférente et comme quelqu'un qui pense à autre chose qu'à ce qu'on lui dit, lorsque deux petits coups furent frappés à sa porte.
— On a frappé chez vous? dit Dupont d'un air surpris.
— En effet... j'ai cru entendre...
— Est-ce que vous attendez du monde?
— Non; mais pourquoi ne m'en viendrait-il pas? Vous êtes bien venu, vous, que je n'attendais pas.
tenez.,, on frappe de nouveau. Oh! c'est bien chez vous!
— Entrez ! crie Georgette , la clef est sur la porte!...
Et, en effet, la jeune brodeuse avait soin de toujours laisser la clef en dehors lorsque Dupont était chez elle, afin de donner moins de prise à la médisance.
On a ouvert la porte, et un jeune homme se présente et s'arrête sur le seuil. Il doit avoir vingt ans, c'est à peine s'il les paraît. Sa figure fraîche et naïve est toute juvénile; ses grands yeux bleus, doux et tendres, ont presque le charme des yeux d'une femme; un léger duvet couvre son menton ; son front est encore pur de toute ride, et ses cheveux chàtain-elair y flottent naturellement et au hasard, sans que la main du coiffeur ait passé dans sa chevelure. C'est au total un fort joli garçon, d'une taille moyenne, mais svelte, gracieuse, et dont la mise n'est pas celle d'un paysan ni d'un enfant de Paris.
Il porte un pantalon de drap presque collant; de grandes guêtres de cuir par-dessus le pantalon, un gilet de velours à boutons de métal, puis une grosse veste de chasse en drap à longs poils. Enfin il tient
à la main un petit chapeau de feutre à forme ronde et à grands bords, et un gros bâton noueux.
— Mam'zelle Georgette, s'il vous plaît? dit le jeune homme, arrêté sur le seuil de la porte.
Mais aux accents de cette voix, la jeune brodeuse s'est levée vivement, en s'écriant :
— Colinet!... c'est Colinet!...
Et elle court vers celui qui se présente ; elle lui prend les mains, puis la tête, et l'embrasse à plusieurs reprises, avec toutes les marques de la joie la plus vive, en disant :
— Ce cher Colinet!... Ah! que je suis contente de te voir!...
Et le jeune homme répond :
— Et moi aussi, mam'zelle Georgette, je suis bien content de vous revoir!... Car on m'avait dit que Paris était si grand!... J'avais peur de ne pas vous y trouver !
Dupont regarde tout cela en faisant une singulière âgure et en se disant :
« Il parait qu'elle se laisse embrasser cependant ! Il y a même mieux, c'est elle qui embrasse la pre mière... Diable! diable! est-ce que je ne serais qu'un imbécile! Ce serait humiliant! »
Georgette prend le jeune homme par la main,
le fait entrer et le présente à M. Dupont, en disant :
— Vous voyez un de mes amis d'enfance... Oh! nous avons bien joué ensemble étant petits ! . . . N'estce pas, Colinet?
— Oui, mam'zelle Georgette!
— Pourvu qu'ils ne veuillent pas y jouer encore étant grands! pense Dupont, qui est forcé de convenir que le jeune homme est fort gentil, et murmure :
— Monsieur est de votre pays ?
— Oui , sans doute, et il en arrive. N'est-ce pas, Colinet, que tu en arrives?
— Oui, mam'zelle, je suis arrivé hier au soir au Plat d'étain, où je loge; carré Saint-Martin.
— Et ma mère, mon père, mes sœurs... donnemoi donc de leurs nouvelles ?
— Tout le monde se porte bien, grâce au ciel, et chacun m'a chargé de bien vous embrasser.
— Eh bien! embrasse-moi pour chacun.
Le jeune Colinet s'empresse d'aller de nouveau embrasser Georgette. Dupont fait un nez d'une aune en se disant :
« Est-ce qu'ils vont passer leur temps à s'em-
brasser? Voilà un gaillard qui en obtient plus en deux minutes que moi depuis un mois. Il faut absolument que je change de batterie. »
Lorsque le jeune Colinet a fini d'embrasser, Georgette le fait asseoir et lui dit :
— Est-ce que mes sœurs ne t'ont rien remis pour moi ?
— Ah ! pardon... mam'zelle Aimée, votre aînée, m'a remis une lettre que j'ai là dans ma poche...
— Ah ! donne, donne bien vite !
M. Colinet donne une lettre à Georgette qui s'en empare avec vivacité, brise le cachet et va la lire dans l'embrasure de la fenêtre, sans s'inquiéter de la compagnie. Dupont se tourne alors vers le nouveau venu et lui dit :
— Étiez-vous déjà venu à Paris?
— Non, monsieur, c'est la première fois.
— Est-ce que vous venez vous y fixer?
— Oh ! non, monsieur. J'ai même bien promis à ma mère de ne pas y rester plus de quatre jours... Je repartirai samedi.
Cette réponse cause une vive satisfaction à Dupont, qui craignait déjà de trouver tous les jours le jeune homme chez sa payse. Il reprend d'un air plus aimable :
LA FILLE AUX TROIS JUPONS il
— Vous êtes dans le commerce ?
— J'élève des brebis, et mon père des veaux.
— C'est un fort bel état ! Nos premiers parents élevaient des bestiaux, plus ou moins; nous autres, maintenant, nous nous contentons de les manger, et nous avons d'autant plus tort que ce n'est pas le moyen de multiplier les races.
Mademoiselle Georgette a terminé sa lecture, qui semble l'avoir vivement intéressée; en l'achevant, elle laisse échapper un « enfin ! » qui semble dire bien des choses.
Dupont, satisfait de savoir que le jeune Golinet ne restera que peu de temps à Paris, prend son chapeau en disant à sa voisine :
— Je vous laisse avec votre compatriote... Un ami d'enfance... On a bien des choses à se dire !
— Je ne vous retiens pas, répond Georgette en souriant.
« Elle ne me retient pas ! parbleu, je le vois bien ! se dit Dupont en s'éloignant. Elle ne me retient jamais ! Oh! c'est trop long !... je me dessèche !... Ce jeune Colinet l'a embrassée plus de dix fois ! il est bien temps que mon tour arrive. »