UN GARÇON NAÏF
Le lendemain, lorsque Dupont se rend, dans la journée, chez sa voisine, il y trouve le jeune Colinet; qui a toujours l'air aussi timide que la veille, qui reste assis devant Georgette et la regarde travailler sans souffler mot, mais a l'air bien heureux, rien qu'en la regardant.
— Eh bien ! monsieur Colinet, dit Dupont, vous êtes-vous amusé depuis hier?... avez-vous fait un peu connaissance avec Paris ?
— Monsieur, j'ai été voir les animaux au Jardin des Plantes... Mais j'aime mieux mes brebis que les lions et les tigres. Je me demande pourquoi on leur fait de si belles cages, tandis que mes moutons «'ont souvent pas de maisons.
— Monsieur Colinet, on loge les tigres dans des cages parce qu'ils sont méchants et qu'on en a peur. Quant à vos moutons, comme ils ne font de mal à personne, au contraire, on ne s'occupe pas d'eux... mais on les laisse paître en liberté. C'est bien quelque chose, cela.
— Mes brebis ne trouvent pas toujours de quoi paitre dans les champs, tandis que j'ai vu donner d'énormes quartiers de viande à vos vilains tigres.
— Toujours par la même raison ! On en a peur, donc il faut qu'ils soient bien nourris.
— Colinet, il faut que lu ailles au spectacle pendant que tu es à Paris.
— Avec vous, mam'zelle Georgette?
— Oui. Monsieur Dupont, que voilà, nous y mènera tous les deux.
— Allons, bon; il faut que j'amuse aussi M. Colinet, se dit Dupont. Mais, après tout, j'aime mieux cela que si elle y allait seule avec lui.
— Voulez-vous bien nous mener ce soir au théâtre? reprend Georgette en s'adressant à Dupont.
— Comment donc, mademoiselle, mais avec le plus grand plaisir ! Ne suis-je pas toujours à vos ordres, et trop heureux de vous être agréable ?
— Oui, monsieur, je sais que votre complaisance est extrême... mais, cependant, je ne voudrais pas en abuser.
— Vous ne sauriez trop la mettre à l'épreuve... Vous connaissez mes sentiments pour vous, je n'en iais pas mystère, je suis votre fidèle chevalier !
Le jeune Colinet regardait tour à tour Dupont et Georgette; il avait l'air de chercher à les comprendre. La jolie brodeuse part d'un éclat de rire, en disant :
— Alors, nous irons au Cirque-National... On y joue des féeries avec changements à vue, cela t'amumusera, Colinet.
— J'irai où vous voudrez, mam'zelle Georgette. — C'est singulier, se dit Dupont, elle tutoie ce
jeune homme, et lui ne la tutoie pas!... Après tout, cela vaut mieux que si c'était le contraire.
Le soir, Dupont conduit mademoiselle Georgette et le jeune Colinet au théâtre du Cirque du boulevard du Temple. Je n'ai pas besoin de vous dire que tous les théâtres qui donnaient tant de gaieté à ce boulevard n'étaient pas encore démolis. On jouait une féerie où les danses se mêlaient aux prestiges, aux changements de décors. Les costumes un peu légers des danseuses faisaient baisser les yeux à Colinet qui, quelquefois, détournait la tête, lorsqu'au contraire la plupart des spectateurs braquaient leurs jumelles sur les mollets de ces dames.
— Eh bien! à quoi pensez-vous donc? s'écriait alors Dupont en poussant le jeune homme ; vous ne regardez pas au moment le plus séduisant?
LAl fille aux ïuois jupons m
Colinet rougissait en répondant :
— J'ai peur de fâcher ces dames, en les regardant pendant qu'elles lèvent la jambe de notre côté.
— Pauvre garçon ! décidément il n'est pas dangereux ! se dit Dupont. Mais, c'est égal, ma jolie brodeuse ne s'occupe que de lui. Quand je lui parle, c'est à peine si elle me répond, elle n'a pas l'air de m'écouter.Il me tarde que le petit ami d'enfance s'en retourne garder ses brebis.
Les vœux de Dupont sont bientôt exaucés. Le samedi, Colinet a fait ses adieux à Georgette, qui le charge de deux lettres pour ses sœurs et de baisers pour ses parents. Le jeune homme emporte tout cela et part tristement, en disant à Georgette:
— Pourquoi donc ne revenez-vous pas avec moi?.. Je serais si heureux de vous ramener au pays!... Vous vous plaisez donc bien à Paris, mamzelle?
— Ce n'est pas tant que je m'y plaise, Colinet, mais je dois encore y rester... il le faut !...
— Et le faudra-t-il longtemps?
— Je ne sais... espérons que non... Ah ! je te le jure, Colinet, le jour qui me fera revenir chez mes parents sera le plus beau de ma vie!
— Et pour moi aussi mam'zelle.
— Vraiment, Colinet, vous avez donc... beaucoup d'amitié pour moi?
— Je ne sais pas ce que j'ai... mais je ne voudrais jamais vous quitter !
— Nous nous reverrons, Colinet; pensez toujours à moi... De mon côté, je ne vous oublierai pas.
— Ah! mam'zelle Georgette, cette promesse-là me rend tout joyeux !
Et, pour prouver sa joie, le pauvre garçon se met à fondre en larmes; puis il embrasse Georgette et se sauve de toute la vitesse de ses jambes, parce qu'il sent bien que s'il tardait encore il n'aurait plus le courage de s'éloigner.
Dupont se rend chez sa voisine dans l'après-midi; il la trouve triste et pensive, et lui dit:
— Je devineque le jeune gardeur de brebis est parti?
— Oui, monsieur. Il est bien heureux ! il va voir mon père et ma mère !
— Sans doute... Mais, ensuite, c'est bien monotone de ne voir que des moutons. Voyez- vous, charmante Georgette, il n'y a rien de tel que Paris ! C'est le séjour de tous les plaisirs, c'est là où viennent se faire applaudir tous les grands talents, toutes les renommées! Enfin, on vit réellement à Paris, tandis qu'ailleurs on ne fait que végéter!
— Si cela était vrai, monsieur, ce serait malheureux pour bien des gens, car le monde entier ne peut pas tenir dans Paris. Mais je crois, moi, que l'on peut encore être très-heureux ailleurs, quand on est près de ceux qu'on aime et que l'on sait borne; ses désirs.
— C'est juste, charmante Georgette; vous parlez comme Virgile et comme Delille. C'est, je crois, le dernier qui a dit :
Les vrais plaisirs aux champs ont fixé leur séjour, On y craint plus les dieux, on y fait mieux l'amour!
Quant à faire l'amour, pourtant, n'en déplaise à DeliHe, on le fait très-bien à Paris, on l'y perfectionne même... et si vous vouliez être moins cruelle à mon égard... Mais vous êtes distraite! Il me semble que vous ne m'écoutez pas !
— Que me disiez-vous, monsieur ?
— Là! j'en étais sûr, vous ne m'écoutiez pas!... Mais je vous excuse; le départ de l'ami d'enfance vous a chagrinée. Voyons, il faut absolument vous distraire. Tenez, c'est demain dimanche, il faut nous amuser. Voulez-vous venir diner avec moi chez le traiteur?
— Je le veux bien.
m LA FILLE AUX TROIS JUPONS
— Je viendrai vous prendre à cinq heures ; soyez prêle... Nous irons diner chez Bonvalet, sur le boulevard...
— Où vous voudrez, cela m'est égal.
— Oui, oui, chez Bonvalet, on est très-bien, et, ensuite, nous irons à l'un des théâtres en face. C'est entendu, arrangé -, et jusque-là je vous laisse avec vos souvenirs. Au revoir, chère voisine, à demain!
Dupont s'éloigne en se frottant les mains et en se disant :
« Demain verra mon triomphe! D'ici là j'irai chez Bonvalet ; je parlerai à l'un des garçons, je le mettrai dans mes intérêts, et je retiendrai d'avance un cabinet, dussé-je le payer au poids de l'or. »