‹ La fille aux trois juponsChapitre 7 sur 24 · UN CABINET PARTICULIER · texte numérisé non relu

UN CABINET PARTICULIER

Le lendemain, à cinq heures, on doit penser que Dupont ne se fait pas attendre. Il arrive chez Georgette qu'il trouve en toilette, mais encore pensive et l'air soucieux.

— Décidément, vous regrettez trop le petit ami

d'enfance, lui dit Dupont en souriant. Vous qui étiez toujours d'une humeur si gaie, qui chantiez sans cesse... je ne vous reconnais plus !

— Ce n'est pas le départ de Golinet qui me préoccupe, répond Georgette.

— Ce n'est pas cela?... Alors, il y a donc autre chose?

— Peut-être bien.

— Et que vous me confierez?

— Je ne crois pas.

— En ce cas, allons diner.

On se rend chez le traiteur du boulevard du Temple; au moment de monter l'escalier qui conduit au premier étage, trois messieurs en descendaient, qui paraissaient avoir fort bien diné. L'un d'eux, qui se trouve vis-à-vis de Dupont, pousse une exclamation de surprise en le regardant, et lui frappe sur le ventre en s'écriant :

— Ah ! par exemple, en voilà une de rencontre ! . . . C'est Dupont, ce cher Dupont !... Comment, tu es à Paris et tu n'es pas venu me voir?

Dupont devient écarlale; il balbutie, il baisse le nez et murmure :

— Ah!.,, c'est toi, Jolibois!... Bonjour!... Ça va bien?... Adieu!..,

Et il cherche à passer avec Georgette qui tient son bras; mais le M. Jolibois le retient par le coude en disant :

— Eh bien ! est-ce qu'on est si pressé quand on retrouve un ami?... Et depuis quand as-tu quitté Brives-la-Gaillarde? Et ta femme, est-elie avec toi?... Ne te sauve donc pas, voyons, je suis content de te voir, moi! Ce pauvre Dupont! Dors-tu toujours comme une marmotte? Car tu ne faisais que ça quand j'étais à Brives-la-Gaillarde, et ta femme s'en plaignait. Ah ! ah ! elle s'en plaignait beaucoup, ta chère moitié!...

Dupont est au supplice ; s'il l'osait, il donnerait un grand coup de poing à son ami Jolibois pour lui faire lâcher prise, quitte à le faire rouler dans l'escalier. Il s'efforce de dégager son bras en murmurant :

— Jolibois, tu as dîné et très-bien diné à ce que je vois. Mais... madame et moi, nous n'avons pas diné, et nous voulons rejoindre notre société qui nous attend là-haut,. ■* J'irai te voir... mais lâche-moi, Jolibois; j'irai tevtîr, je te le promets... Venez, chère dame, on nous attend...

Et, faisant un nouvel effort, Dupont parvient à ravoir son bras. Aussitôt il entraîne Georgette et gravit

l'escalier avec elle, laissant là son ami Jolïbois, qui le regarde monter en s'écriant :

— Ah! farceur ! tu crois m'attraper!... Mais, je devine... je vois ce que c'est... Dupont, tues un farceur ! mais sois tranquille, je ne le dirai pas à ta femme.

Georgette n'a pas dit un mot ; elle a pitié de l'état piteux dans lequel elle voit son cavalier. On arrive dans le couloir au premier. Dupont reconnaît son garçon, il va à lui :

— Garçon, nous voudrions une table dans un salon.

— Il n'y en a plus, monsieur, elles sont toutes occupées. Le dimanche, il est bien difficile d'en avoir de libres, à moins de venir beaucoup plus tôt. Mais j'ai, par hasard, un cabinet que l'on vient de quitter à l'instant, je vais vous le donner...

Dupont regarde Georgette, qui répond :

— Nous désirons dîner dans un salon. Allons faire un tour sur le boulevard, nous reviendrons plus tard, et nous trouverons piobablement de la place.

— Comme vous voudrez, chère belle, répond Dupont, qui n'ose pas insister parce que la rencontre de son ami Jolibois l'a rendu tout penaud, mais qui, en

s'en allant, fait encore un signe d'intelligence au garçon.

On retourne sur le boulevard; le temps n'était pas beau, il faisait humide, il y avait de la crotte même sur le bitume, mais, comme c'était un dimanche, il y avait malgré cela beaucoup de monde sur les boulevards, parce qu'à Paris, quelque temps qu'il fasse, il y a une foule de gens qui veulent absolument se promener, et qui, lorsque la pluie vient de tomber à torrents, reparaissent, l'instant d'après, armés de leur parapluie, et se promènent en regardant les boutiques, comme si l'on était en plein été. s

Dupont a offert son bras à Georgette ; il ne sait comment entamer la conversation, il se sent fortembarrassé. La jeune fille jouit pendant quelques instants de sa confusion, enfin elle s'écrie :

— Eh bien ! monsieur l'Américain de Brives-la- Gaillarde, la rencontre de votre ami Joiibois vous a donc rendu muet? Ce serait vraiment dommage! Vous dites quelquefois de si jolies choses !

Dupont tâche de reprendre son aplomb, et répond :

— Ma charmante voisine... j'avoue que cette rencontre m'a été peu agréable!

— Oh! pour cela, je le crois!

— D'abord ce Joiibois était gris... il était bien ai-

cilede voir qu'il avait trop bu... il ne savait plus ce qu'il disait... Il me reconnaissait... et puis ensuite il me prenait pour un autre...

Georgette s'arrête; elle regarde son cavalier entre les deux yeux, et lui dit d'un ton fort sec :

— Monsieur Dupont, est-ce que vous me prenez pour une imbécile?

— Moi, mademoiselle! mais, Dieu m'en garde!... J'ai eu tout le loisir de connaître, au contraire, que vous avez beaucoup d'esprit !... que vous raisonnez parfaitement... que vous avez aussi beaucoup de finesse et de malice.

— Alors, monsieur, n'essayez donc plus de continuer les mensonges que vous m'avez faits, et auxquels, du reste, j'ajoutais peu de foi : car vous avez bien plutôt l'air d'un Limousin que d'un Américain. Vous n'avez jamais été Américain... Vous arrivez de Brives-la-Gaillarde, ainsi que vient de vous le dire \otre ami Jolibois... Mais ce que je vous pardonne moins, c'est de vous être fait passer pour veuf, tandis que vous avez encore votre femme ! Fi ! monsieur, fi ! renier sa femme ! C'est indigne cela !

Dupont voit qu'il faut renoncer à mentir. Il balbutie :

— Mademoiselle... Eh bien !.. c'est vrai... je l'a-

voue... Mais je désirais tant faire votre connaissance !... Et si je vous avais dit que j'étais marié... vous n'auriez peut-être pas voulu me recevoir.

— Pourquoi donc cela? Au contraire, cela m'eùl donné plus de confiance en vous... J'aurais dit : « Voilà un homme qui ne cherche pas à me tromper. » Mais se prétendre veuf... vouloir faire ici le garçon, tandis que votre pauvre femme gémit de votre absence, sans doute!...

— Oh ! non ; quant à cela, vous pouvez être tranquille! Ma femme ne gémit pas du tout de mon absence ! Elle a été une des premières à m'engager à venir à Paris et à m'y rendre sans elle.

— Et à vous y dire garçon ?

— Je n'affirmerais pas que cela ait été jusque-là ; mais, quand une femme permet à son mari de voyager sans elle, c'est qu'elle veut bien qu'il fasse le garçon ; car, enfin, chère petite voisine, les hommes ne sont pas des nonnes... et, vous comprenez bien...

— Assez, monsieur, assez! Pas un mot de plus sur ce sujet!

— Je le veux bien. Oh !je ne demande pas mieux ! Mais il me semble qu'il tombe des gouttes.

— En effet, il pleut. Retournons chez ce traiteur; il y aura peut-être de la place maintenant.

On retourne chez Bonvalet. Là, le garçon fait la même réponse : «Tout est pris au salon; mais j'ai par hasard un cabinet ; je vous conseille de le prendre bien vite, sans quoi d'autres s'en empareront. »

Dupont regarde Georgette, qui répond :

— Eh bien ! prenons ce cabinet, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement.

Notre galant est enchanté. Le garçon conduit le couple dans un petit cabinet bien chaud, bien fermé, bien capitonné, où deux couverts sont tout dressés.

— On croirait vraiment que nous étions attendus ! dit Georgette en se débarrassant de son chapeau et de son chàle.

— Chez un traiteur, on attend toujours du monde.

— Oui, mais ces deux couverts tout prêts ?

— C'est probablement un cabinet où l'on ne tient que deux.

— N'importe ! Commandez vite, monsieur, car j'ai très faim.

— Je voudrais savoir ce que vous préférez ?

— Oh! moi, j'aime tout.

— Et moi, rien ne me déplait... Alors l'affaire peut s'arranger.

Dupont commande un diner bien choisi , bien friand, avec une grande variété de vins. Il veut

s'asseoir sur un sofa à côté de Georgette , mais celleci l'oblige à se placer en face d'elle, de l'autre côté de la table, en lui disant :

— Vous me gêneriez pour dîner, et je n'aime pas être gênée en mangeant.

— Ne la contrarions pas, se dit Dupont. Allons piano, j'ai beaucoup de choses à me faire pardonner. Laissons arriver les vins généreux.

Georgette fait honneur au diner ; mais elle boit fort peu, bien que son vis-à-vis fasse son possible pour l'y engager, et s'écrie en lui versant du beaune première :

— Surtout ne mettez pas (Teau dans ce vin-là... ce serait un meurtre ! C'est ce qu'il y a de plus délicieux en beaune !

— Gela m'est parfaitement égal ! répond la jeune brodeuse. Je ne bois jamais de vin pur. Je le préfère avec de l'eau.

— Bon, quand ce sont des vins ordinaires. Mais celui-là ! qui coûte quatre francs la bouteille... c'est un crime d'y mettre de l'eau!

— Alors, mon cher monsieur Dupont, il ne fallait demander que du vin ordinaire, vous ne m'auriez pas exposée à commettre des crimes.

Dupont est contrarié ; mais , pour se dédom-

mager des désappointements qu'il éprouve avec sa belle, il a bien soin, lui, de boire son beaune pur, et il y retourne souvent, pour se donner de l'assurance et de la gaieté. 11 commence déjà à risquer quelques paroles de tendresse : mais Georgette l'interrompt brusquement en lui disant :

— Et madame votre épouse, est-elle jolie ? Dupont fronce le sourcil, et répond enfin :

— Pas mal... mais pas si bien faite que vous... il s'en faut de beaucoup !... Ah ! si elle avait votre taille ravissante !

— Ses yeux sont-ils noirs ou bleus?

— Ils sont... ils sont verts... comme ceux des chats.

— Ah ! quel malheur !... Comment, madame votre épouse a des yeux de chat ?

— Cela m'est parfaitement égal... Et quelle bouche gracieuse est la vôtre ! Votre sourire me transporte.

— Et ses dents, sont-elles bien ?

— Quelles dents?

— Celles de votre femme?

— Eh ! mon Dieu, mademoiselle, est-ce que vous n'allez plus me parler que de ma femme? Je vous avouerai que ce n'est point pour en entendre parler que je vous ai engagée à diner avec moi.

— C'est possible; mais ce sujet de conversation me plait beaucoup à moi.

— D'ailleurs, ma belle Georgette, faut-il encore vous répéter qu'à Paris je n'ai plus de femme, je suis redevenu garçon ?

— Oui, je sais bien que vous voudriez le faire croire. Mais, après tout, mon cher monsieur Dupont, soyez bien persuadé d'une chose, c'est que cela m'est parfaitement indifférent que vous soyez marié ou garçon.

Dupont se demande comment il doit prendre cela. Il finit par se décider à en tirer un augure favorable à son amour. Et il verse du grenache à son vis-à-vis, en lui disant :

— Ceci est un vin de dames, très-doux, qui ne supporte pas l'eau. Goûtez-le, je vous en prie !

Georgette avale une gorgée de grenache et remet son verre sur la table, en disant :

— Je n'aime pas les vins sucrés.

— Sapristi! qu'est-ce qu'elle aime donc? se dit Dupont, qui, pour se consoler, vide son verre tout d'un trait.

Mais à force de vouloir se donner de l'aplomb, ce monsieur devient aussi rouge que son ami Jolibois, et lorsqu'on apporte le Champagne, il a

quitté sa chaise et propose à Georgetle de danser la polka avec lui. Celle-ci lui rit au nez et le renvoie à sa place. Dupont se verse du Champagne et en offre à la jeune fille, en s'écriant :

— Est-ce que le Champagne vous déplait aussi ?

— Oh ! non, celui-là a un montant, un pétillement qui réveille... Madame votre épouse l'aime-t-elle ?

Dupont frappe de son poing sur la table, avale son verre de Champagne, puis s'écrie :

— Décidément, vous vous moquez de moi ! Mais vous allez me le payer ! Ceci mérite que je me venge, et je vais me venger en vous embrassant.

En disant ces mots, il se lève et s'élance près de Georgette, qu'il essaye d'enlacer ; mais celle-ci l'arrête d'une main ferme, et lui dit :

— Monsieur Dupont, point de ces jeux-là, ou je me fâcherai très-sérieusement.

— Comment, cher ange, vous voulez encore me refuser cela?

— Je vous refuserai tout, soyez-en persuadé .

— Oh ! mais, alors, vous vous êtes donc jouée, moquée de moi ?

— Et en quoi me suis-je moquée de vous, monsieur ?

— Comment, en quoi ? Mais, en tout. Quand on

accepte les galanteries... les soins d'un homme.. ,m quand on veut bien recevoir de lui des présents... un châle, un chapeau... que sais-je, moi !... ce n'est pas pour l'envoyer promener ensuite, entendez-vous, mademoiselle?

— J'entends, monsieur, que vous êtes aussi sot qu'impertinent. Vous ai-je jamais laissé entrevoir que je consentirais à devenir votre maîtresse ? Vous me reprochez quelques malheureux cadeaux. Je vous en ai fait de bien plus grands, moi, en consentant à vous recevoir, à aller à la promenade, au spectacle avec vous, à mettre mon bras sous le vôtre. Comptez-vous tout cela pour rien, monsieur ?

— Je ne dis pas. Mais, enfin, vous avez consenti à dîner avec moi en cabinet particulier , et quand une femme va avec un monsieur... en cabinet particulier... ce n'est pas.pour y faire la cruelle. Tout ie monde sait cela.

— Oh ! monsieur, je pouvais bien dîner en tète— à-tète avec vous, car vous n'avez jamais été dangereux pour moi.

— Alors, pourquoi avez-vous refusé jusqu'à ce our?

— Parce que je ne voulais pas vous donner des gpérances qui ne devaient point se réaliser.

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— Et pourquoi avez-vous accepté aujourd'hui ?

— Parce que cela m'ennuyait de me promener à la pluie avec vous. Mais, soyez tranquille, monsieur, on ne m'y reprendra plus.

Dupont est très-vexé; mais l'amour-propre, le vin, les regards moqueurs de cette jeune fille qui a l'air de le défier, tout lui monte à la tète, et, cette fois, il est décidé à braver même la colère de mademoiselle Georgette; il se dit qu'il n'est qu'un niais, que cette demoiselle se moque de lui, qu'il ne retrouvera jamais une occasion aussi favorable, etqu'il serait un sot de n'en point profiter. Toutes ces réflexions ont traversé son esprit comme un éclair ; ne pouvant parvenir à embrasser celle dont il veut triompher, il se permet de l'attaquer d'une autre façon. Aussitôt un soufflet rudement appliqué est le prix de son audace.

— Laissez-moi, monsieur, dit Georgette en se levant, vous êtes un impertinent. Je ne veux pas rester une minute de plus avec vous.

— Oh! j'en suis bien fâché, ma belle voisine, mais je ne vous laisserai pas, répond Dupont qui a la tète montée et est parvenu à saisir le petit jupon rayé que Georgette porte sous sa robe. Non, non. Je tiens cette charmante petite jupe qui vous va si bien,

que j'ai admirée, contemplée si souvent... Je la tiens, je ne la lâcherai pas.

— Eh bien ! gardez-la donc, monsieur, car c'est tout ce que vous aurez de moi.

En disant cela, Georgette a trouvé le moyen de faire aussitôt tomber la jupe à ses pieds. Elle saute par-dessus, court décrocher son manteau et son châle, et sort du cabinet avant que Dupont, qui tient toujours dans sa main une partie du petit jupon rayé, soit revenu de son étonnement.

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