‹ La fille aux trois juponsChapitre 8 sur 24 · LE DEUXIÈME JUPON · texte numérisé non relu

LE DEUXIÈME JUPON

Le lendemain de ce dîner, mademoiselle Georgette avait de très-bon matin quitté sa modeste chambrette de la rue de Seine, car au demi-terme elle avait eu soin de donner congé.

Gette fois elle a loué dans le Marais, sur le boulevard Beaumarchais, où de fort belles maisons, bâties avec élégance, remplacent maintenant les contreallées ombragées par des arbres centenaires qui jadis servaient souvent de lieu de rendez-vous aux couples amoureux de ce quartier.

La jeune brodeuse a remplacé sa chambre mansardée par un petit logement, fort modeste encore, mais qui cependant annonce une position moins précaire. L'ameublement est aussi plus confortable ; ce n'est point celui d'une petite maîtresse, mais ce n'est plus celui d'une grisette.

Mademoiselle Georgette a aussi changé d'état ; elle a abandonné la broderie pour se faire chemisière, et, comme elle coud aussi bien qu'elle brode, elle ne manque pas d'ouvrage.

Enfin, au petit jupon de futaine a succédé un jupon en soie noire qui ondule fort bien sur ses formes séduisantes et ne descend qu'à mi-jambes, de manière à laisser voir le bas d'une jambe très-fine et la naissance d'un mollet très-dodu.

Chez elle, la gentille chemisière affectionne le costume qu'elle portait dans sa chambrette de la rue de Seine : une camisole bien blanche serrée à la taille et le jupon court qui lui va si bien. Avec cela, un bas bien blanc, un petit pied bien chaussé, et vous êtes certaine de tourner la tête à tous ceux qui vous verront dans ce piquant négligé.

Georgette demeure cette fois au fond d'une cour. Mais cette cour est belle, aérée, bien tenue ; elle forme un carré régulier; les appartements qui sont

sur le corps de logis du devant ont naturellement la vue sur le boulevard et sur la cour, tandis que les autres locataires n'ont que cette dernière vue; et lorsqu'ils se mettent à la fenêtre, ils n'ont que le loisir de se voir entre eux.

Georgette occupe deux petites pièces à un entresol. Au-dessus d'elle est une vieille rentière et sa domestique, personnages qui comptent ensemble un siècle et plus. À l'étage supérieur, un ménage de bons bourgeois qui sont toujours couchés à dix heures et 'lemie. Au-dessus, une dame qui donne des leçons de piano. Dans le corps de logis à sa droite, un employé célibataire qui a une bonne pour tout faire ; puis une dame entre deux âges, qui a été fort jolie, qui est encore fort coquette, qui se farde de poudre de riz, de cold-cream, de rouge, de bleu, de noir, qui regrette les mouches dont jadis les dames se couvraient la figure, mais qui s'est fait deux grains de beauté à l'aide d'une épingle noire rougie au feu : l'un sur la joue gauche ; l'autre... à un endroit qu'on ne voit pas...

Mais si on ne le voit pas, allez-vous dire, pourquoi s'en est-elle fait un là?

Ah! vous êtes trop curieux!... Et les personnes qui sont douées de la seconde vue, est-ce que celles-

là ne voient pas tout, même les choses les plus cachées? Le second grain de beauté était pour celles-là; le magnétisme est une précieuse science.

Au-dessus de cette dame, qui se fait appeler madame Picotée, sont deux jeunes gens qui s'occupent de littérature, ce qui ne les empêche point de lorgner leurs voisines quand elles sont gentilles.

Dans le corps de logis à gauche : au premier, est un atelier de couturières ; au second, un peintre en miniature; au troisième, un photographe. Dans chaque corps de bâtiment les combles sont réservés pour les chambres de domestiques.

Le corps de logis qui a vue sur le boulevard a aussi les plus beaux appartements et par conséquent les personnages les plus considérables de la maison.

Au premier étage est un monsieur fort riche qui a deux domestiques : une bonne et un valet de chambre. Au second, est un ménage jeune encore : le monsieur fait des affaires, la femme fait des minauderies ; madame est jolie et coquette, monsieur est laid et libertin ; ils ont une petite soubrette qui a l'air très-éveillé et une cuisinière qui se grise,

Enfin, au troisième étage, est un jeune homme qui vient d'être reçu médecin et auquel il ne manque plus que des malades; il en cherche, il en demande

partout-, il en ferait, si cela lui était possible, mais toujours pour avoir le plaisir de les soigner et la gloire de les guérir.

Depuis que mademoiselle Georgette est venue habiter le petit entre-sol au fond de la cour, tous les regards se sont braqués sur elle, et les regards féminins ont été les premiers à vouloir connaître et juger la nouvelle voisine; car les femmes sont plus curieuses que les hommes, ceci est un fait reconnu.

Il était facile d'apercevoir la nouvelle emménagée; on était au mois d'avril, au printemps; le temps était très-beau, le soleil daignait se montrer souvent, et mademoiselle Georgette, qui était bien aise de le recevoir quelquefois dans son petit entre-sol, laissait presque toute la journée ses fenêtres ouvertes, et, suivant son habitude, travaillait contre sa fenêtre. Vous savez dans quel costume : la camisole bien serrée à la taille et le jupon bien collant sur ses hanches.

On pouvait donc la regarder, l'examiner tout à son aise; comme elle était fort agaçante, fort séduisante avec son simple costume, les dames ne manquèrent pas de trouver qu'il était inconvenant et qu'il lui allait très-mal. Elles décidèrent que la

petite chemisière ne savait pas se mettre, et qu'elle n'avait que la beauté du diable.

La dame qui se fardait alla même jusqu'à trouver que la jeune fille a^vait un jupon indécent, parce qu'il dessinait beaucoup trop ses formes. Il est vrai que cette dame n'en avait plus sur lesquelles on pût rien voir se dessiner, mais en revanche elle aimait beaucoup aller au Cirque, où l'on fait des exercices sur les chevaux, et là elle n'avait jamais trouvé à redire aux pantalons très-collants que portent la plupart des écuyers.

Les hommes qui habitaient la même maison que Georgette n'étaient nullemen t du même avis que les dames. Tous, au contraire, trouvèrent la jeune fille fort attrayante, fort bien faite, et ce fut à qui renchérirait sur la grâce avec laquelle elle portait sa bien modeste toilette. Le petit jupon noir fut trouvé ravissant ; depuis le premier étage jusqu'au dernier, les voisins se disaient :

— Avez-vous vu la jeune fille de l'entre-sol avec son petit jupon court?

— Oui, elle est très-piquante, cette demoiselle; elle a une taille si bien prise... et des charmes si bien accusés ! . . . Elle m'a rappelé la fameuse danseuse espagnole, la Caméra Petra.

— Oui, oui, il y a de cela dans son jupon. Je l'ai vue dans la cour, moi, elle prenait de l'eau à la pompe.

— Toujours dans son simple négligé ?

— Toujours. Ah! messieurs, si vous l'aviez vue pomper! Quelle grâce elle avait, comme son jupon suivait bien les mouvements qu'elle se donnait! C'était à en devenir fou !

— Elle a de plus une fort jolie jambe et un pied mignon.

— C'est une jeune fille fort gentille ! Il faudra que je tâche de faire sa conquête.

— Et moi aussi.

— Et moi aussi.

— Et moi, se dit à part le photographe, je la ferai bien plus vite qu'eux, parce que j'irai proposer à la petite voisine de lui faire son portrait sur une carte, et que toutes les jeunes filles sont enchantées d'avoir leur portrait.

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