SCÈNE m
MÉGANIRE , SOPHOCLE , une couronne à la main. Il arrive sans voir Méganirequi s'est assise, défaillante, sur le banc à droite.
SOPHOCLE
Je l'ai connue enfin , cette puissante ivresse ! Enfin j'ai mis le doigt sur ce but éclatant , Qui rayonnait de loin et que j'enviais tant ! . . .
MÉGANIRE à part.
C'est sans doute un grand deuil que l'insensé proclame P
SOPHOCLE
J'ai su ce qu'un poète a de bonheur dans l'âme , Quand son nom , acclamé par tous les spectateurs , Fend la nue et des cieux va frapper les hauteurs ! O transport ! le rameau dont sa tempe fut ceinte , Autour de lui répand une lumière sainte Qui révèle à son œil , ardemment ébloui , L'avenir tout entier , dans l'ombre épanoui ! Ah ! comme un vent dont l'aile enfle l'onde marine , Cette volupté forte , agitant sa poitrine , Lui fait vite oublier tant de travaux brûlants , Tant de jours consumés en stériles élans ! Surtout quand , jeune encor , le moissonneur superbe Aux pieds de la beauté peut apporter sa gerbe , Et sous un doux regard , qui l'attend au retour , Se délasser, le soir, des grands labeurs du jour! ( // aperçoit Méganire qui monte les marches de la maison. ) Que vois-je? est-ce bien vous ! vous , la beauté que j'aime Ou bien , sous votre image , est-ce la Muse même !
A<rrE IV H!
Du sii(:c(^s , Musc ou fiMunie , atvcptoz tout l'honiKMii !
mm;\mi\k , rt'fh'Hci'nflfint.
Voire ^Niin* SopluK^le , r'sl-ollc du lii.nîuiir ''
SOPIlOr.LK.
1^1 gloire , Mrganire , est une (leur channantc Ouaiui un i)eut l'etTeuiller aux genoux d'une amante ; \.v laurier du vaiiKiui'ur est digne de ses v.rux (^)uand il peut d'un beau front en orner les cheveux! Je vous l'avais promis : sur ce front chaste et rose , Acceptez le rameau que ma joie y dépose. A dix ans de travaux c'est le prix octroyé : Vtnis , avec un re^^ard , vous l'aurez trop p;iyé !
mm;\.mhk , snrreinent.
(Hioi , Sophocle! est -ce à moi que ce discours s'adresse ? D'un cœur victorieux j'ai vu souvent l'ivresse: Je sais quels vifs transports font toujours éi;later Les triomphes récents qu'on a su mériter; J«i gloire a des ap|)âs dont toute àme est épri"-.*' ; Mais, j'en ferai l'aveu : je demeure surpris** (^)ue , s'adressant h moi , le vainqueur de ce jour D'un bonheur sans mélangeait marqué son retour. Savourez ce bonheur : pourn)oi, [xnivcz-vous croire ^>uc j'oublie à quel prix vous eûtes votre gloire 7 Le nom «pie vos succès viennent d'humilier , ICs|)érez-vous sitùt me le faire oublier ! ...
soniocLf .
Oh ! in' pioimiirc/ p.is ce nom «pic je rcvrre, El daign*'/ m'.ir.ni.li'r nn acceuil iniiiii> x/mt!»
M m; A M RI .
l*cnsez-vous....
82 LA FILLE DESCHYLE.
SOPHOCLE , à demi blessé.
Je pensais qu'un regard plus clément Recevrait ce tribut que vous offre un amant. Oui, j'avais espéré , s'il faut que je l'avoue , Que celle à qui mon cœur tout entier se dévoue , M'épargnant aujourd'hui le spectacle des pleurs , Ne mettrait point ma gloire au rang de ses malheurs 1
MÉGANIRE.
S'il faut que le malheur sur moi s'appesantisse ,
De ce reproche amer prolongez l'injustice.
Seule , j'en puis comprendre et pardonner l'excès.
Ah ! tant que de la lutte hésita le succès ,
Tant que , sur les deux noms entrés en concurrence ,
J'ai pu, de l'un à l'autre , agiter l'espérance ,
Les Dieux , dont le regard pénétre au fond de nous ,
Savent si mon espoir n'inclinait pas vers vous.
Mais quand je sais enfin le destin de la fête ,
Quand de mon père illustre on m'apprend la défaite ,
Ne puis-je pas donner une larme, un regret
A celui qui , sans vous , ce soir triompherait 1
Sont-ce là dans un cœur les effets de la gloire !
L'homme qu'elle éblouit perd-il toute mémoire ,
Et fait-elle oublier , même au plus généreux ,
Quel droit a sur sa fille un père malheureux !
SOPHOCLE désolé.
Si tels sont les chagrins qu'à votre âme elle inspire , Que ma gloire à jamais périsse , ô Méganire ! Que mon nom , salué par deux cent mille voix , Ait retenti dans l'air pour la dernière fois. Loin de vous , loin de moi , qu'un vent rapide emporte
sr.TK IV. HT*
Co rameau , halayt'* coiiiinr une rniilli' inorlc ,
( Il jetif ta nmrunue. ) Kt. {Miiir n'i'iK'oitrir plus un arruiMl irritr , Oue (lu «»*)ufn«* d'rfi haut je s/)is (li'slirriU* !
w»(.\Miu:.
Taii>c/.-vou.s , iniprudeiit ! par un p.ireil blasphème Gardez-vous d'outrager la Muse qui vous aime I
( Lui rendant la couronne. ) Oui , S4in amour est ^rand , mais ne vaut pas le mien : Pour combler tous vos vu'ux, dois-je le dire? Kh bi«ri... Eli bien , oui ; vos succès mon Ame les partage Je vous estimais grand , vous l'ùtcs davantage : Tous les dons les plus «'hers et les plus gracieux , Vous les teniez déjà de la faveur des cieux , Vous |)ossédie/ la force a la noblesse unie : Vous avez maintenant la gloire et le génie. Kntre tous les mortels déjà je vous aimais , Vax vous mon cœur tremblant voit un dieu désormais. Votre esi:lave toujours puisse-t-elle vous plaire ! El puiss4« le courroux (ju'a dû M'iilir mon jMTe ^'e pas venir bientôt séjxirer s;ius retour Deux cu'urs unis |>ar toi , puissant dieu de l'amour ! \ h' lie s'abandonne aux bras de Sophocle , Eschyle apfntriiil. Mon |n're ! ah , voici donc , voici l'instant funeste î Eloignt^-vous ! ftive/!
-oi»iio<:lf.
Non , .soulFrez t[ue j«' reste ' Il ilai^inr.i m'eiiUiidre , et , fxir vous prés<*nié . J'es|H're attendrir mieux ^a ma^naninuti*.