I) UNE I II.LK
' loux de Raimond , lorsqu'il venait au nom de sa nîère chercher Auî^usIc pour passer la soirée avec eux. Oh 1 il é(ait jaloux Antonin Griset, le vieil écrivain-rédacteur, qui devait, avait-il dit en plaisantant, faire mettre sur sa boutique : Prend des enfans en sevrage. Il aurait bien voulu alors faire oublier à chacun qu'il en avait pris un , qu'il avait un enfant de seize ans; il aurait bien voulu le cacher à tous
les yeux, et qu'il n'existât que pour lui seul
Ah ça ! que veut dire cet amour paternel si exagéré? cette amitié si jalouse, si craintive? Les romanciers ont bientôt imaginé des
sentimens comme il n'en existe guère 1
Vous croyez cela, lecteur! Le sentiment qui conduisait les actions de Grizet était on ne peut plus naturel. Il aimait Auguste comme son enfant, disail-il à tout le monde; i! aimait Augustine comme un fou, se disait-il aussi lorsqu'il était seul avec son amour de vieillard!
Malgré cela , n'allez pas croire qu'Anlonin .
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tourmenté par une passion violenlc , allait voir changer peu à peu son humeur joviale , allait maigrir à vue d'œil; il n'en riait ni plus ni moins, dormait et mangeait comme par le passé; son ame, fortement trempée, savait maîtriser une passion comme elle avait su supporter l'adversité; seulement, s'étail-il dit, j'ai besoin de distraction ; et il en avait cherché Pour occuper son esprit et tromper son cœur, à quels moyens Grizet eut-il recours? Il se fit l'émule des Gallais, des Piron, des Vadé. Armé du vieux Caveau , il cria aux armes à l'oreille des joyeux convives de ces anciennes bacchanales... 11 fonda plusieurs sociétés lyriques , dont il se nomma président « du droil » , comme dit Mahomet :
<« Qu'un esprit vaste et ferme eu ses desseins , «( A sur Tespril grossier des vulgaires humains.»
Voilà donc Antonin Grizet titulaire de la joyeuse assemblée des Lapins et des Sans-Soucis,
rêvant chaque jour une chanson nouvelle , un
n'uiNK FILLE. loi
refrain bachique et grivois; puis, quand vient le jeudi ou le samedi , s'écliappant de son étude pour gagner le Panier-Fleuri ou le Moulin des Lapins , il fredonne sur la route la ronde nouvelle avec laquelle il doit ouvrir la séance, coudoyant les passans ([u'il n'aperçoit pas à travers sa préoccupation lyrique. Son esprit est déjà auprès de Vilo , de Symart , d'Anglebert , de d'Auphin et de Francis. Il a l'honneur de commander à celte joyeuse milice de la chanson moderne ; il a prédit de l'avenir à bien des chansonniers en herbe , qui ont vu se réaliser la prédiction de Grizet. L'ère nouvelle de la chanson date de dix-huit cent treize ; Anlonin et Bérenger sont les pères de cette glorieuse renaissance.
L'écrivain chansonnier oubliait Auguste dans ces fêtes joyeuses; mais lorsque le signd du départ était donné , que la dernière bouteille était vide , que la pipe était rentrée dans son étui . quand l'air vif avait frappé son front, il retrouvait son amour en regagnant sa demeure.
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Tels étaient nos personnages après les treize années que nous avons franchies si lestement. La suite ne peut manquer d'être fort intéressante; c'est l'auteur qui vous l'assure: et on peut le croire sur parole , car tout ce qu'il vient de vous raconter n'est autre chose que le prologue, la préface de son livre. Il ne vous l'a pas dit plus tôt, vu qu'il sait, par expérience, que le mot préface effraie les lecteurs ; et franchement ils ont tort, car souvent c'est la meilleure partie de l'œuvre.
€lall^iDU-U-€l)cudu.
Ainsi disait un charlatan à la foule qui l'entourait : «Messieurs, mesdames, bourgeois et militaires, à vous tous, salut ! L'union fait la force , dit-on ; rien n'est plus vrai que celte sentence: l'histoire nous dit que lorsque Samson fut séparé de sa chevelure , il tomba au pou^ oir des Philistins. Cette preuve mathématique, physique et philosophique suffira pour vous convaincre de l'avantage qu'un front garni d'uneépaissechevelureaura toujours sur un front chauve; car je ne sais si vous en avez fait la remarque comme moi ,
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qui ai étudié la nature jusque dans sa racÎDC... Une tête clievelue annonce la jeunesse, une tête dépourvue de sou plus bel ornement décèle la vieillesse.
« Mais , me dira-l-on , vous êtes bien jeune? Non, messieurs! ne vous y trompez pas; je suis
vieux, très vieux, moi qui vous parle
Vous avez donc les moyens de conserver votre jeunesse? d'entretenir et de faire prospérer votre chevelure? ajoulera-t-on... Je vous répondrai avec modestie, et du plus profond
de mon cœur : Oui! Je vois d'ici votre
étonneraent, et je crois même, voire hésitation. Vous êtes gens à dire : Cet homme est un imposteur! il porte perruque;... si vous avez ce soupçon calomniateur erroné,venez sans crainte vous pendre tous aux boucles de mes cheveux; venez! je vous attends avec une confiance inébranlable et une chevelure naturelle; si la peau de ma tête, en supposant que mes cheveux ^ous restent dans les mains, si la peau de ma tête,
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dis-je, ne reste pas après leurs racines, je perds vingt-cinq mille francs avec le premier venu. Y a-t-ii quelqu'un dans l'aimable société qui voudrait tenter cette épreuve? approchez-vous! je n'éloignerai pas la tête... Bien! très bien ! à votre silence je devine votre approbation; elle m'honore et vous fait honneur en même temps. Pour vous remercier de votre confiance , je yais vous faire connaître mon secret : Je m'appelle Claudion... je descends en ligne directe de Glaudion-le-Chevelu , deuxième roi de France, fils supposé, dit-on, de Pliaramond; le doute est injurieux, messieurs! Dans les papiers de famille que je conserve religieusement , se trouve l'acte de naissance de Claudion , signé paternellement par Pharamond , en la municipalité de Paris , douzième arrondissement ; les registres peuvent au besoin certifier celte signature et venir à l'appui de ce que j'avance. Ce fut donc un de mes pères qui força les Français à porter une longue chevelure; pour les uns.
c'était peu de chose que d'obéir à cet édit; pour les autres, il y avait impossibilité physique, pour ne pas dire morale.
«Mais Claudion avait répandu dans les Gaules la bienfaisante découverte qu'il avait faite dans
ses longues et profondes études chimiques
Il était rinventeuv de la pommade pour faire pousser les chev;eux.
«Sous son règne paternel, pas un Franc , pas un Gaulois ne resta chauve; dans le peu de loisir que lui laissaient les affaires de l'état, il fabriquait lui-même ce cosmétique précieux, cet engrais des tètes mortes ; il le distribuait luimême, comme je le fais ici, du haut de son char, au peuple, qui se pressait autour de lui ; il enseignait du geste et de la voix l'emploi da sa pommade; les tètes les plus repoussantes, dé- |)0uilléespar lamaladie quejene vous nommerai pas, par propreté de langage, ne l'effrayaient aucunement; il les frottait de ses mains royales, et les cheveux y poussaient comme par miracle.
« S'il se trouvait quelqu'un parmi vous qui fût dans le même cps, j'ai bérité des vertus philanthropiques de mes pères, et je me dévoue à l'humanilé: que la hoole ne vous retienne pas; on peut avoir eu la t..gne et être très honnête; j'en suis la preuve vivante.
«Le plus bel héritage que mes ancêtres recue»!lireiit les uns des autres est, sans contredit, ce secret inappréciable : il est venu jusqu'à moi et passera, je l'espère , à la postérité avec ma race future; la pommade féconcfante des Mérovingiens est entre mes niains; leur sang coule dans mes veines ; c'est en vain que toutes les cours de l'Europe et de l'univers même m'ont failles offres les plus brillantes; c'est au proiit de la France seule que j'exploite la science de mes pères ; je fais des envois conséquens dans les départemens et à l'étranger. Mon seul et unique dépôt , pour éviter les contre-façons , est Foire Saint-Laurent, n" 11, faubourg Saint-Martin , au deuxième ; voici mon adresse et mes prospectus.
loH LA riLLl.
« Trois sous les bâtons, six sous leslablcUesel un franc les pots d'une demi-livre, et la manière d'employer ma pommade. Approchez , faitesvous servir. Allez, la musique!...»
Ainsi s'exprimait le charlatan : la foule se pressait autour de son cabriolet; une musique assourdissante succéda à la longue péroraison de cet homme , dont la chevelure avait quelque ressemblance avec la crinière d'un lion; il lançait au milieu de la foule des poijrnées de prospectus; puis il débitait sa marchandise et aiguillonnait son orchestre , qui était composé de deux musiciens placés derrière lui : c'étaient un cor-de-chasse et une clarinette. Ces pauvres artistes avaient les joues gonllécs cl presqu'aussi rougosque leur habit; la symphonie fut longue, à leur grand déplaisir, et la recette fut considérable, à la grande joie du successeur de Glaudion. Quand la vente fut terminée et que la musique eut cessé, la foule s'écoula et le cabriolet quIKanl le boulevard, gagna lentement la bou-
D uni: ville. iO()
tique du Tnarcliand de vin formant l'angle gauche du faubourg du Temple ; nous ne le suivrons pas , nous avons affaire ailleurs.
En dix-huit cent treize, la Foire Saint-Laurent possédait encore ses rues étroites et ses maisons dégradées ; mais ce n'était plus la Foire Saint-Laurent si populeuse au temps où les grands danseurs du roi l'habitaient; ce n'était plus ce labyrinthe de baraques où se pressait jadis la population des faubourgs Saint-Denis et Saint- Martin ; le bazar du peuple avait disparu ; il n'avait laissé que des ruines après lui , et quelles ruines encore? Quand le plaisir et l'industrie l'eurent abandonné, cette ruche devint un cloaque où la misère et la mendicité vinrent chercher un asile, où les pauvres ouvriers trouvaient à se logera bas prix ; ce fut aussi le refuge des chanteurs des rues , des joueurs d'orgue de Barbarie, des escamoteurs et des charlatans. En hiver, on y voyait grelotter de froid de pauvres enfaus demi-nus ; on les y voyait en été plus nus en-
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core , brûlés par le soleil . respirer les niiasmes t[ui s'échappaient des ruisseaux fangeux. Les vilres des fenêtres n'étaient que des papiers en lambeaux; on passait sous des guirlandes de chiffons attachés aux perches qui traversaient les ruelles étroites ; les habitans s'abritaient sous ce berceau pavoisé par la misère.
C'était dans celle Cour-des-]Vliracles que logeait le noble descendant deClaudion-le-Chevelu, autrement dit Claude Barre, ex -parfumeur ; fabriquant maintenant la pommade à faire pousser les cheveux. «Il demeure au n** 11. » Mais comment trouver ce numéro dans cette foule de masures qui pour la plupart n'en ont pas? «Il faut demander à une de ces femmes,» ainsi se parlait à lui-même un fort gentil garçon cheminant le no/ en l'air au milieu d'une des plus étroites rues de la Foire Saint-LaurenI :
« Voudriez-vous avoir la bonté de m'enseigner le numéro 11?»
La vieille femme à qui celte demande s'a-
dressait reg.irda le jeune lionime avec un air idiot, et balbutia quelques mots piémontais...Le questionneur comprit qu'il s'était mal adressé et que cette femme ne comprenait pas un mot de français; il fit quelques pas et, le chapeau à la main, renouvela sa demande en s'adressant cette fois à un homme. Pour toute réponse, on lui baragouina un patois bas-breton auquel il ne comprit rien ; le pauvre garçon s'était engagé dans les détours d'une nouvelle Babylone : la confusion des langues était complète dans la Foire Saint-Laurent; c'était le réservoir où venaient se jeter les immondices de tous les pays. 11 n'eut plus l'envie de demander l'adresse de Claude; il fureta tant et si bien, qu'il aperçut enfin le but de ses recherches: c'était la maison la plus pauvre de cette pauvre cité. Le prospectus avait menti : il y était dit que Glaudion demeurait au deuxième étage,et la maison n'en avait qu'un, à moins qu'il n'habitât sous la toiture, ce qui n'était pas probable, vu son
affaissement et son état de dégradation : c'est nous qui faisons celte remarque et non le jeune homme , car il frappa de suite à la porte de planches déjoinles qui fermait l'entrée de la masure. Comme on ne lui répondait pas, il frappa de nouveau ; même silence : il aperçut une ficelle à l'extrémité de laquelle pendait un boulon de bois; la pensée lui vint qu'il n'était peut-être pas d'usage dans ce quartier de frapper et de se faire ouvrir. 11 lit comme le Chaperon rouge , il tira la bobinette et la porte s'ouvrit. L'étranger entra sans que personne vînt au-devant de lui ; il jeta un coup d'œil inquiet sur les objets qui garnissaient la salle basse où il se trouvait , et son inspection lui prouva qu'il ne s'était point trompé de porte : dans un chaudron posé sur un trois-pieds , tout auprès de la cheminée, il aperçut de la graisse jaune et figée; près de là, un mortier; puis des pots empilés , des tamis et autres ustensiles qui démontraient assez que c'était le laboratoire de Claude le char-
d'une fille. ii3
latan. Au fond de la salle un escalier en bois communiquait à l'étage supérieur ; le jeune homme s'avança en hésitant et appelant d'une voix faible; impatienté sans doute , il se hasarda à monter les marches de l'escalier; il se trouva dans un corridor étroit et obscur, aperçut une porte entr'ouverte qu'il poussa doucement, alongea la tête et plongea son regard dans la pièce où il espérait rencontrer quelqu'un; il ne se trompait pas : il aperçut une jeune fille de quatorze à quinze ans, mais elle dormait profondément; sa tête était renversée en arrière sur le dossier de sa chaise; la chaleur excessive qu'il faisait ce jour-là, car c'était au mois d'août, avait pourpré les joues de la dormeuse; elle était jolie malgré son costume misérable, malgré sa chevelure en désordre; sa bouche entr'ouverte laissait apercevoir des dents belles et blanches ; ses longs cils noirs étaient agités par l'éclat d'un rayon du soleil couchant qui frappait sur
elle; par un sentiment d'hésitation bien naturel
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à l'âge qu'il pouvait avoir, le jeune homme s'arrêta, ne sachant trop s'il devait ou reculer ou entreret éveiller celte jeune fille; il s'était assuré par un regard furtif , que nulle autre personne ne pouvait lui répondre; il avait aussi , du même coup d'œil , analysé la misère hideuse qui régnait dans cet intérieur.
Cependant il fit un pas, mais en poussant la porte il attrapa un ballai qui tomba sur plusieurs assiettes et les brisa avec fracas; la jeune fille, tirée si brusquement de son sommeil , se leva effrayée et recula à l'aspect de l'étranger, qui pourtant n'était pas repoussant; quelques secondes se passèrent en silence , pendant lesquelles la jeune fille revint de sa frayeur en apercevant l'embarras et la timidité, et, plus encore , la jolie figure de l'inconnu; celui-ci se tenait à la porte de la chambre, il était rouge jusqu'aux oreilles et balbutiait une excuse sans oser lever les yeux.
« Oh! que vous m'avez fait peur, » dit enfin
D UNE FILLE. 1 iD
en souriant la fille de Claude; il y avait tant d'ingénuité dans ce sourire, la petite voix qui venait de dire ce peu de mots était si veloutée, si enfantine, que le jeune homme reprit un peu d'assurance et regarda la jeune fille avec une expression de surprise qui avait sa source dans la pensée qu'il n'avait pas espéré rencontrer tant de grâces dans ce miséuable réduit.
— J'ai bien des pardons à vous demander, dit-il , car involontairement j'ai brisé cette vaisselle que la fatalité avait placée là.
— Oh! c'est vrai! mon Dieu , que va-t-on me dire! oh! je vais être bien grondée et battue!
— Par qui? demanda le jeune homme, étonné qu'on put gronder et frapper une aussi aimable enfant ; il faut croire qu'il n'avait jamais éprouvé de pareils traitemens , lui; aussi, les larmes lui vinrent-elles aux yeux en regardant les débris des assiettes et l'air chagrin de la jeune fille. Il reprit : «Je paierai ce dégât, alors votre mère n'aura plus rien à vous dire.
— Ce n'est pas ma mère que je crains , c'est papa ; s'il s'aperçoit de cela il me noircira de coups, comme il fait toujours.
— Et votre mère ne s'y oppose pas?
— VA\e n'est pas la plus forte , et il la l)al ainsi que moi. ( La pauvre enfant sanglotait en faisant cet aveu. )
— Oh bien ' reprit^ le jeune homme, je vais réparer de suite ce malheur; ayant dit , il regagne vivement l'escalier de bois, traverse le laboratoire , s'élance à travers les petites rues, gagne le faubourg Saint -Martin et arrive à la porte d'un faïencier; mais, par une pensée subite, il s'arrête et se consulte.... « Combien y avait-il d'assiettes ? je n'en sais rien ; mais à en juger par les débris, il y en a au moins six de cassées. » Après ce résumé , il entre , achète et part chargé de six assiettes brunes... « C'est bien ! voilà de quoi réparer ma maladresse , se dit-il; mais je n'ai plus d'argent , et le but de ma démarche ne sera pas rempli. Ah bath !
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j'aurai (les moustaches une aulre fois; c'est dommage pourtant, car cela m'ennuie bien de m'enlendre appeler blauc-bec... Mais à quoi bon mettre des assiettes par terre et laisser un ballai derrière une porte? voilà comme il arrive des malheurs parle pur effet du hasard...»
Nousavons oublié de dire que, sur le prospectus de Claudion, il était écrit que la pommade mérovingienne faisait pousser les moustaches et les favoris; c'était sans doute cette note qui avait conduit le jeune homme où nous l'avons rencontré.
Pendant qu'il remonte le faubourg, une personne l'a devancé à la maison de Claude : c'est la mère de la jeune ^lle que nous avons laissée bien inquiète de la démarche de l'étranger. En rentrant chez elle , la femme du charlatan s'aperçoit de l'embarras de sa fille , puis elle voit le dégât qu'on avait fait en son absence.
« Toinette , qu'est-ce que cela veut dire? ditelleavecplus dechagriuque décolère; car cette
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femme , qui paraît jeune et belle encore malgré sa maigreur, porte sur sa figure une expression (le bonté et de souffrance.
— Mon Dieu , maman , c'est un jeune homme qui est venu tout à l'heure , et qui en poussant la porte a cassé ces assiettes; il est allé en acheter d'autres.
— Un jeune homme?» La femme de Claude fixait des regards scrutateurs sur sa fille; son air d'innocence et de candeur étouffa le soupçon qui venait de naître dans son esprit; elle reprit : « Qui donc est ce jeune homme?
— Je ne le connais pas, maman.
— Qu'est-il venu faire ?
— Je n'en sais rien , il ne me l'a pas dit.
— Voilà qui est étrange...»
En ce moment, les marches de bois de l'escalier craquaient sous les pas pressés de quelqu'un qui montait.
« Le voilà, j'en suis sûre, dit Toinette en allant au-devant du jeune homme. A la vérité,
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c'est lui qui arrive avec une pile d'assiettes.» La fille de Claude se mit à rire, puis elle dit : «Mais il n'y en a que deux de cassées, naonsieur!
— Cela ne fait rien, mademoiselle... » La parole expire sur les lèvres du jeune homme en apercevanlla mère de ToineKe I «Ab !.,. ah! ce n'est pas possible !..» repri(-il, en manquant de laisser échapper son fardeau. Tous ses traits exprimaient une joie, un élonneraent indéfinissables...Madame Claiidion eslpâleel tremblante, ses lèvres sontentr'ouvertes pour pousser uncri qu'elle relient avec peine ; un mystère est prêt d'échapper de son cœur qui bat avec violence.
« Oh! mais je ne me trompe pas! » dit Auguste (car c'est lui ) , en posant les assiettes sur la chaise la plus proche et en s'élançant vers Jeannette , l'ancienne maîtresse de Cypion; celle-ci n'écoulant que la voix de la naSure, ouvre les bras et reçoit Auguste sur son sein ; elle couvre son front de baisers et de pleurs. « Clier enfant! pauvre enfant ! » dit-elle ; puis
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elle s'assied et se couvre le visage de son mouchoir...
Toinetle,dans un coin de la chambre, regarde cette scène si mystérieuse pour elle ; ses regards vont de* sa mère à Auguste , elle a envie de pleurer aussi et d'embrasser aussi le beau jeune homme que sa mère paraît si bien connaître et tant aimer.
« Quel hasard m'a conduit ici , dit Auguste, depuis si long-temps que je ne vous ai vue? et dire que c'est à ce prospectus que je dois le bonheur de vous avoir retrouvée!... Oui, madame, oui, c'est à ce prospectus; figurez-vous bien que j'étais sur le boulevard, quand votre mari en jetait à tout le monde ; on me plaisante toujours parce que je n'ai ni moustaches ni favoris, et je vois sur ce papier qu'en trois jours on peut avoir l'un et l'autre; je n'ai pas osé , et j'en suis bien content maintenant, acheter en public ce qu'il me fallait pour cela; je me suis dit : j'irai au magasin et je ne dirai pas que c'est pour moi.
Eh bien ! voilà pourtant ce qui fait que nous nous rencontrons comme cela ! »
Jeannette pleurait et riait tout à la fois en regardant Auguste ; elle tenait une de ses mains qu'elle pressait avec amour.
« Pauvre enfant , à toi des moustaches , des favoris; détrompe-toi donc, lu n'en auras jamais, on l'a trompé , mon ami.
— C'est donc une tromperie que cette pommade ?
— Oui!... mais ne le dis à personne!...
— Peu m'importe à présent^ c'est mon bon ange qui m'a fait donner dans ce piège; mais , dites -moi donc pourquoi vous ne venez plus chez Grizet? »
Jeannette qui jusqu'à ce moment n'avait eu qu'une pensée, celle de savourer avec délice le plaisir de voir Auguste auprès d'elle, fit un mouvement de frayeur en l'entendant faire cette question à laquelle elle ne pouvait répondre. Elle lui fit signe de se taire, et jeta un regard inquiet sur Toinette; la jeune fille baissa les
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yeux en rougissant de son indiscrétion , car elle n'avait cessé de chercher à percer le mystère qui l'intriguait; elle espérait saisir une parole qui lui en donnerait l'expliralion. Elle était curieuse comme on l'est à son âge; mais à ce sentiment si naturel se mêlait un je ne sais quoi qui rendaitsacuriosité plus vive : Auguste l'intcressait; l'attendrissement et le trouble de sa mère, lui faisaient peine , aussi ne sut-elle où arrêter ses yeux et quelle contenance tenir après que Jeannette l'eut regardée. . .Pour Auguste, le signe mystérieux qu'on venait de lui faire avait enchaîné sa langue si déliée. Il jugea qu'ii avait commis une indiscrélion, mais il cherchait en vain à en deviner le motif et les conséquences. Le sentiment d'hcsilalion et de crainte que mes trois personnages éprouvaient amena un instant de silence dans lequel lesyeux seuls parlèrent... Toinetle fil le sacrifice de sa curiodilé au désir qui hrillait dans, les regards de sa mèrç : elle ramassa et mil dans son tablier les débris des
d'une fille. I'2!3
assielles et sortit de la chambre; on l'entendit descendre l'escalier de bois. Rien ne retenait plus Jeannette : elle s'élança au cou d'Auguste... « C'est la fatalité qui l'a conduit ici , lui dit-elle à voix basse; pour mon repos , peut-être pour le tien, il aurait fallu que tu n'y vinsses jamais. » Elle se tut , effrayée de l'imprudence qu'elle allait commettre ; elle allait tout dire, tout révéler à Auguste.
— Alors je vais m'en aller bien vite, répondit-il ; mais quel mal y a-t-il donc dans ma démarche? .
— Quel mal ? mon pauvre enfant Je suis
forcée de me taire... Oh! je suis si malheureuse, situ savais!... l'attachement que j'ai pour toi , les démarches imprudentes que je faisais pour te, voir, avaient un motif, mais je ne puis le le dire , tu le sauras un jour ; ma conduite envers toi a été la cause des mauvais Iraitemens que j'endure, sans parler de la misère à laquelle je suis réduite. J'ai supporté (oui cela avec rési-
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gDatioD; c'était ma faute. Mais mon plus grand chagrin était de ne plus le voir, car on épiait mes démarches , et l'on aurait découvert la vérité si j'eusse continué de faire comme par le passé; il a suffi pour mon malheur de quelques
soupçons. Juge si mais je te dis tout cela
comme si tu pouvais me comprendre. »
Aucune pensée, aucun soupçon sur cet étrange mystère ne vint à l'esprit d'Auguste. Il n'éprouva que de la frayeur en pensant au mal qu'il pouvait causer involontairement à cette femme pour laquelle il éprouvait un attachement indéfinissable; aussi, se hàla-t-il de l'interrompre.
« Chaque moment que je passe ici est dangereux pour vous; alors...
— Je le sais bien; mais ils sont si précieux pour moi , que je n'ai pas la force de te dire : « va-t'en , » et quand te reverrais-je!... »
Auguste hésitait entre le désir de rester encore et celui de se sauver bien vite. Les larmes, les baisers de cette femme lui ôtaient des forces.
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Pourrai-je dire à Grizet notre rencontre? demanda-t- il en faisant un pas rétrograde pour gagner la porte.
— Oh, oui!... tu peux tout lui confier , il comprendra ma position et mon silence... Mais un silence sacré avec tout autre , entends-tu.
— Oh! n'ayez pas peur. Adieu ! et Auguste fil un pas de plus...
— Adieu! dit Jeannette en sanglotant, puis
elle courut à Auguste. « Ohl pas encore! et elle
l'embrassa comme une folle. Mais si va-t'en
cette fois, il est l'heure à laquelle Claudion vient dîner chaque jour; va-t'en, adieu ! adieu I..» elle repoussa Auguste de ses bras , et le jeune homme s'élança dans l'obscur corridor. Il était au milieu de l'escalier, lorsque Toinetle accourut en disant avec de la frayeur dans la voix :
«Voilà papa!...» Auguste s'arrête épouvanté, puis il remonte et rentre dans la chambre. « Il est trop tard , madame, le voilà ! » dit-il.
La nature avait donné à Jeannette la faculté
de trouver des forces au-dessus de son sexe dans les instans les plus critiques de sa vie; elle nous en a donné des preuves dans sa conduite envers Cypion. Elle essuya ses larmes, fit un effort convulsif pour rendre à son visage son expression ordinaire...
« Assieds-loi , dit-elle à Auguste , et laisse-moi parler; puisa Toinelle qui venait d'entrer et qui -paraissait être la plus effrayée : « Redescends , loi , et silence! surloul... Tu diras à Ion pèfe qu'il y a quelqu'un qui le demande ici... »
La jeune fille obéit.
En entendant la voix de Claudion , Auguste frissonna involontairement; Jeannette lui fit un signe expressif.
vin.