qui l'aura
Pendant qu'Auguste profilait des instans de ]iberlé que Grizel lui avait laissés, instans qu'il avait employé comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, l'écrivain était resté seul dans sa loge déserte ce jour-là , car c'était un dimanche; Antonin ne redoutait pas l'ennui; il trouvait dans son cœur et dans son esprit des distractions qu'il devait à son amour mystérieux et à son goût pour la poésie. Aussi, après qu'il eut bien rêvé à Augustine, sa muse , jalouse sans doute, s'était éveillée, et lui avait
dit à l'oreille : « à mon tour! » Obéissant toujours à cette inspiration qui nous vient de je ne sais où , le chansonnier avait pris la plume, et un rayon du ciel des païens avait illuminé son génie mythologique : une chanson à Bacchus coula de sa plume sur le papier, et les lèvres d'Antonin qui, il n'y avait qu'un instant, balbutiaient le nom d'Auguste , fredonnèrent alors les noms de Bacchus et d'Ariane. Faire parler seul un personnage ordinaire, c'est toujours une faute; mais un auteur a le défaut de penser tout haut , de causer avec les dieux ou les êtres qu'il évoque , c'est ce que faisait Antonin ; mais pour expliquer ces réminiscences de la vie réelle, il faut dire que la pensée d'Auguste se mêlait à ses pensées poétiques : en lui dictant un vers, son imagination suivait le jeune homme dans sa promenade; il disait tour à tour :
Bacchus, vainqueur de l'Inde, Aux pieds de la beauté
Pourvu qu'il n'aille pas trop loin et qu'il ne se
DUNE FILF.K. I^Ç)
perde pas... Diable, mais la rime en inde n'est pas facile à trouver. .. Oormde, poule d'indh!..' j'ai bien fait de lui donner la volée: il fait un temps niagnilique ; mais j'ai oublié de lui dire de prendre de l'argent. » Il fat interrompu dans son inspiration par l'arrivée subite de Raimond. Le visage de l'écrivain expriniià la satisfaction : on devinait dans ses yeux qu'il s'était dit, à la vue de l'ancien soldat: «Ah! je suis certain qu'ils ne sont pas ensemble, »
« Auguste n'est pas là? dit Raimond, en fojiiji-^ lant du regard dans l'ombre de la loge.
— Non , il est sorti... il est allé se promener.
— De quel côté?
— Ma foi, je n'en sais rien.
— Tant pis... j'aurais voulu le rejoindre.
— Pourquoi donc?' '■*"''^ "^ ="" " ' » ^
— Nous allons à l'école de natation ; comme il a témoigné le désir d'apprendre à nager. K'Y/^
Grizet lit un saut sur sa fchaise. '^. *<wo/,»Tf,:> a A nager! dit -il en i^egârdant Raimond,
IJO LA FÏLLE
avec surprise , avec effroi même; l'emmener à l'école de natation !... en voilà bien d'une autre 1 ejLi bjeçi , que je vous y voiel...
.^.j7|7 Eh bien , quel mal y aurait-il pour lui?
?r^ Jp ne le veux pas! je le lui défends!... Je suis heureux que vous m'ayez fait part de ce proj^ety il aurait appris de drôles de choses sans
C^a>..«n ti:,. ,',
iiUii Je voulais lui montrer...
— Vous ne lui montrerez rien du tout, mon- -yluuy iiH ,bnumiBitiibSùi w
— Vous devriez être pourtant bien certain qu*ii ne courrait aucun danger avec moi ; c'est si nécessaire de savoir nager.
■— Qn vit bien sans cela...
— Oui , mais on périt souvent faute de le savoir,^ et vous même, en d'autre temps, vous avezjugé cette science autrement qu'aiyourd'hui; car, vous nagez fort bien,.voiis me l'av.ez dit.
, bfh.t>tiif oui i^t j'ai failli me noyer .vingt fois
U'UNE FILLE. l3l
par mon imprudence. . . une crampe. . . une jambe
prise dans les herbes
-*- Les risques ne l'emportent pas sur les avantages....
— Raimond! si vous voulez vous fâcher avec moi , vous n'avez qu'à parler à Auguste de ce projet ; que ce soit une fois dit.
— Oh I vous êtes de mauvaise humeur, parce que je vous ai dérangé dans votre composition, tv je m'en vais... adieu; vous serez plus raisonnable un autre jour. »
Kaimond sortit en riant du caprice de Grizet, qui l'avait reçu, disait-il, comme un chien* dans un jeu de quilles.
« Ouf! j'en échappe d'une belle , dit Antonin, en soulageant sa poitrine , dès que Raimond se fut éloigné; et j'ignorais cela!... ce petit drôle...
ah ! il voulait aller dans un bain d'homme »
Il ne pouvait s'empêcher de rire à cette pensée. « Il n'y a pas de quoi rire pourtant, reprit-il; si cela élail arrivé , qu'en serait-il résulté ?» Il
pàlil à cette pensée : elle lui montrait Auguste au milieu de celte foule d'hommes bien plus innocens que nos premiers pères et non plus vêtus qu'eux ; il s'imaginait voir l'effroi, le trouble d'Auguste, à îa révélation d'un mystère qu'il ne soupçonnait même pas... Mais ce n'était pas encore là la pensée dominante de Grizet : ce qui le faisait pâlir, c'est que Raimond, c'est que bien d'autres , peut-être , auraient pu , par une fatalité trop possible alors, découvrir le secret de Grizet. Le pauvre homme, dans son amour pudique, n'avait jamais pensé à jeter un regard curieux sur Auguste; son amour était né de l'amitié , et le premier de ces deux sentimens avait été jusqu'à ce jour aussi pur que l'autre ; mais la pensée du danger auquel il venait d'échapper venait de corrompre la pureté de son esprit et de son cœur; son esprit rêvait avec jalousie aux regards qui auraient pu souiller tout à coup son Augustine, et son cœur palpitait à la pensée des trésors- que ses habits
d'une fille. i33
d'IioDime renfermaient. De ce moment, Antonio n'est plus heureux , son ame n'est plus vieirge, son amour a un but... l'écrivain qui n'a jamais pleuré de sa vie, pleure pour la première fois sa muse s'est voilée, elle a replié
ses ailes, et est rentrée dans le néant; elle était morte avec la gaîlé de Grizet.
Les deux bras croisés et pressés sur sa poitrine, il parcourut à grands pas l'étroit espace où jadis il fut si heureux; il suffoque, il brûle, l'air lui manque dans celte loge dont il aperçoit pour la première fois l'ensemble presque misérable; pour la première fois , il songe au passé, à la fortune que ses débauches ont dévorée; il voit sa misère et sent des remords s'emparer de son ame ; il frappe son front avec colère, et dit avec rage : « Et je n'ai rien à lui offrir î vieux et pauvre , voilà les titres que j'ai à son amour...
à son amour! vieux fou! vieux gueux ! à
quoi pense-tu donc?... toi posséder cette ange! tu l'as élevée pour un autre, pour un jeune et
l34 l'A FILLE
beau garçon qui te l'enlèvera ; tu seras forcé de lui restituer le sexe que tu lui as volé; tu seras forcé de lui demander pardon à genoux pour avoir voulu contrefaire et tromper la nature; que ne lui as-tu appris à boire , à fumer, à courir les estaminets, à jurer, à se battre; tu en aurais fait un homme. Puisque tu voulais la rendre homme , quelle éducation lui as-tu donnée? quels plaisirs lui as-tu procurés? des guinguettes et des ivrognes ont vu ses premiers pas, ont inspiré ses premières pensées ; sais-tu que les germes que tu as jetés dans son jeune cœur peuvent rapporter un jour des vices dont elle t'accusera. Il ne reste plus maintenant, pour compléter ton chef-d'œuvre , que de hâter la transformation qu'un hasard a manqué de faire, et d'op'^rer cetie métamorphose au prolltdeton amour : de ton garçon si vierge, tu pourras peutêtre faire une fille effrontée; oh! quelle affreuse pensée... je suis un misérable ! »
Anlonin Grizet était retombé sur sa chaise ,
d'une fille. l'i^
elle front dans ses mains, les coudes appuyés sur son bureau , il resta quelques minutes immobile et plongé dans une rêverie profonde; il n'entendit pas qu'on tournaille bouton de sa porte. .. il releva la tête en entendant Cypion Nanleuil lui dire : «Est-ce que tu dors? »
Le vieux garçon, appuyé sur sa canne et traînant sa jambe goutteuse et paralysée , s'avança près du concierge et se laissa tomber lourdement sur le siège qui, d'habitude, était occupé par Auguste.
« Je ne dors pas I répondit Antonin avec humeur; j'ai la migraine... j'ai... je suis bien malade
— Il faut appeler quelqu'un.
— Il est des maladies avec lesquelles le diable perdrait son latin ; celle-ci s'en ira toute seule , ou avec moi.
— C'est la première fois que je te vois si affecté.
— Il y a commencement à tout » Puis
changeant tout à coup de ton et de visage, Grizet ajouta : «Qui me procure l'avantage de vous voir chez moi? cela ne vous arrive pas souvent...
.. -*^ Il y a déjà plusieurs jours que je devais descendre te parler , mais cette diable de goutte. . . et puis le motif qui m'amène... tout cela m'a fait hésiter plus long-temps que je ne le voulais. »
Grizet étonné , regarda Cypion avec des yeux qui cherchaient à deviner ce motif si sérieux ; son cœur battait d'appréhension ; iî prévoyait qu'Auguste était pour beaucoup dans la démarche de Cypion Nanteui!... Celui-ci ajouta :
« J'ai préféré, à tout autre jour, celui-ci, sachant que nous serions seuls et peu exposés à être dérangés... Nous avons besoin tous deux d'une tranquillité parfaite pour traiter l'affaire dont il s'agit.
— Oh! oh! c'est donc bien sérieux?
— Non, mais ce sera difficile à mener à bonne lin... D'abord, nous allons commencer à régler
DUNE FILLK
notre petit compte. » Cypion lira de son portefeuille une longue note des sommes données par lui à Grizet.
« Voici la balance de l'argent que tu as reçu de moi , et de ce que je te suis redevable ; examine ce compte avec attention , et vois si je ne me suis pas trompé. »
Grizet n'entrevit que du blanc et du noir sur le papier que Nanteuil lui avait présenté; sa vue s'était troublée; une émotion involontaire s'était emparé de lui, car il avait deviné l'issue de cet entretien , et pourtant , il sentait plus que jamais qu'il allait avoir besoin de toutes les ressources de son imagination» de l'éloquence de son esprit, pour contester les droits que Cypion allait faire valoir, pour l'emporter par ceux qu'il avait acquis sur Auguste: sur ces droits qui n'avaient leur source que dans l'argent que Nanteuil avait donné; il jeta le papier sur le bureau avec une colère qui n'échappa pas aux regards du propriétaire; mais celui-ci avait prévu ce
l38 LA FILLE
qui arrivait ; il continua sans avoir l'air d'y faire la moindre attention :
« Les bons comptes font les bons amis; il ne suffît pas de ta confiance envers moi , il faut t'assurer par tes yeux que nos comptes sont en règle... Tu as fait des économies , et il n'est pas naturel que je garde entre mes mains ce qui peut être si bien dans les tiennes...
— Des économies! je me moque pas mal de votre argent ! je vous ai demandé le nécessaire , et le reste je n'en veux pas; c'est un salaire que vous voulez me donner , et moi je ne veux pas le recevoir.
— Toute peine mérite son dû , et je tiens à nos conditions.
— Je n'ai pas eu de peines! si le plaisir se paie, c'est moi qui vous redois...
— Tu es un créancier comme on en voit peu! raoi, je tiens a m'acquitter envers loi... Toutes réductions faites , je te dois deux mille trois
DUNK FILLF. I H()
cents francs... Tu vas m'acquitter celte note , et je vais t'en solder la différence.
— Allez vous promener avec votre note, votre acquit et vos deux mille trois cents francs.
— Va te promener toi-même avec ce qui t'appartient. Voilà quatre billets de cinq cents francs et quinze napoléons. »
Cypion pose sur le bureau l'or et les billets , Grizet se lève avec impatience et reprend sa promenade à travers son étude; puis il s'arrête en regardant Nanteuil avec inquiétude :
« Est-ce tout ce que vous aviez à me dire?
— Oh! non, ceci n'avait pas besoin d'un si grand mystère.
— Parlez vile alors , vous me faites sauter d'impatience! »
Cypion, assez embarrassé, se grattait l'oreille et ne savait comment attaquer laquestionla plus difficile de son rôle. Grizet, de son côté, concentrait ses forces en lui-même pour résister avec courage au coup qu'on allait lui porter. Il
ï 1<' l.A FI 1.1. K
altendail avec patience , et mesurait du regard le degré d'assurance de Nanteuil; l'hésitation de celui-ci donna au portier l'espoir de l'emporter dans la lulte qui allait s'engager. Plus Cypion hésitait, et plus il perdait l'avantage de sa position; le sentant bien , il se hâta de dire :
« Le temps est arrivé où je dois remplir les devoirs que la nature m'a imposés; des circonstances impérieuses, alors, m'ontforcé d'agir
comme je l'ai fait malgré ma résolution de
rester garçon, j'avais prévu un changement d'idée , un caprice comme il en survient aux hommes, et qui dérange les destinées arrangées par eux ; si la pensée de me marier m'était venue, cet enfant que je t'ai confié aurait pu me ., nuire, m'empêcher de faire un bon mariage; m assuré maintenant que je mourrai célibataire, je n'ai plus de craintes, et je veux faire, un peu tard à la vérité , ce que j'aurais dû faire d'abord.
— Comme vous venez de le dire, c'est un peu tard, c'est trop tard!
DUNE FI LU'. l/fl
— Il est toujours temps de faire le bien! je n'attends plus de toi maintenant qu'un service , et celui-là, ce n'est pas avec de l'or que je pqurrai le payer.
— Lequel? allez donc!... vous hésitez toujours
— Oh ! c'est que j'ai prévu des obstacles; mais ealin , puisqu'il faut le dire , je compte sur loi pour apprendre à Auguste le lien qui l'attache à moi, pour lui inspirer ce sentiment qu'un fils doit avoir pour son père, pour lui faire valoir les sacrifices que j'ai faits pour lui, et lui faire sentir surtout l'abandon dans lequel j'aurais pu le laisser; la reconnaissance amènera ce respect, cet amour de fils que je voudrais lui voir pour moi.
— Fort bien! vous avez compté sur moi
pour lui révéler toutes ces belles choses... vous êtes un sot, Nanteuil! il est trop tard pour que votre ame, amollie par la vieillesse, rencontre une ame qui ait pitié dé la vôtre ; il est trop tard
l/y2 LA FILLE
pour devenir père , quand vous en avez cédé tous les droits à un autre , pour vous attacher nn enfant que vous avez jeté dans les bras du premier venu , en lui disant : « Emporte ça, et je le paierai ta peine, et j'achèterai ton silence.» Vous n'achèterez, vous ne paierez ni l'un ni l'autre. » .
GrJzet s'élance sur les billets de banque, les saisit et les présente avec colère à Cypion , qui est pâle et tremblant.
«Reprenez cela, vous dis-je; moi, je garde mon enfant.
— Ah ! c'est ce que nous verrons ! . . .
— Prenez donc ! mais prenez donc !
— Non ! »
Grizet , exaspéré par l'indignation , déchire les billets et les froisse entre ses doigts; il en jette les débris au visage de Nanteuil, puis d'un revers de sa main, il lance à travers la loge les pièces l'or posées sur la table :
DUiVE FILLi;. l/|3
« Voilà le cas que je fais de l'argent , c'est là ma dernière réponse ; vous pouvez vous retirer maintenant.
— Non pas ! non pas ! cela ne finira pas comme vous le croyez.
— Que prétendriez-vous faire envers moi? m'effrayer peut-être? je vous ai déjà fait pâlir dix fois; vous espérez sans doute avec les mots tribunaux, justice, m'en imposer ; je redeviens avocat, monsieur le tailleur, et le plus iùr tribunal devant lequel je vais plaider ma cause, c'est au cœur de l'enfant que nous nous disputons, c'est à sa barre que je vous attends, c'est devant ce juge naturel que je vais vous accuser au lieu de vous défendre, et il prononcera; la voix du sang, vous l'avez étouffée, elle ne se fera pas entendre pour vous donner gain de cause; elle m'appellera, moi, et me proclamera le seul et véritable, père ; vous avez cru , a\ec de, Var-* gent, vous réserver un soulien pour votre vieillesse; mais rappelez-vous donc que vous n'avez
l44 r.A FILLE
cédé qu'à la peur en payant l'existence de l'enfant de Jeannette; une faible femme vous a forcéde remplir le premier des devoirs que le ciel exigeait de vous... Et vous croyez avoir assez fait pour me dire aujourd'hui : « Rends-le moi?» mais vous avez perdu la tête, où vous ne
me croyez pas de cœur Je l'ai bercé votre
enfant, je l'ai endormi sur mon sein, j'ai veillé auprès de lui, je l'ai soigné malade, j'ai pleuré , menace de le perdre; je l'ai élevé, il ne connaît que moi , je ne connais que lui , c'est mon dieu , c'est ma vie, c'est mon enfant enfin; pouvez-vous en dire autant, vousl qu'avezvbus fait pour lui?
« Depuis que les femmes ne veulent plus de vous, depuis que vous êtes goutteux, paralytique; depuis que vous n'avez plus ni amis, ni maîtresses; depuis que vous sentez la vie lourde et douloureuse, vous vous êtes avisé de songer qu'il existait un petit être qui pouvait vous tenir lieu de tout ce que vous avez perdu ; vous vous êtes
DUINE FJLLE. I^^
imaginé cela aussi facile à avoir qu'une maîtresse, qu'un ami de débauche; ah! vous vous êtes bien trompé 1 vous avez repoussé votre enfant dans sa jeunesse , pas d'enfant pour vous ni pour votre affreuse vieillesse... Je l'ai reçu, moi, je l'ai soutenu, je l'ai porté, il me soutiendra, il me portera si j'en ai besoin un jour... Plaidezdonc , maintenant que vous connaissez mes moyens de défense !...
— Et mes droits, ne sont-ils pas suffisans/ s'écria Nanteuii en interrompant Grizet et en frappant du poing sur le bureau ; ne nie suffit-il pas de dire : je reprends l'enfant que je t'ai confié... Depuis quand un père n'aurait-il plus le droit de retirer son enfant de pension ?...
— C'est vrai, je ne conteste pas ce point; mais faites-moî le plaisir de me présenter les preuves qui Vous donnent ce droit... Vous ne vous attendiez pas à cette question! avez-vous reconnu l'enfant de Jeannette? lui avez-vous donné votre nom ?
lO
l4() l^^ IILLE
— C'est par Irop de harctiossel
— Ce n'est rien, et je pu-s vous étonner encore plus en vous disant que demain, si je le veux, Auguste portera mon nom et sera reconnu par moi; ahî en voilà bien d'une autre! n'est-ce pas?...
— Oserais-tu faire un pareil mensonge?
— J'oserai tout pour conserver un bien si précieux...
— Mais c'est le mien !... en honneur, Grizet , tu perds l'esprit; ne t'ai-je pas payé ? or donc , j'ai rempli les devoirs d'un père...
— Par la seule raison de cet argent que vous faites sonner bien haut, vous vous croyez autorisé «ime réduire au désespoir, à m'arracher ce bien que vous m'avez habitué à considérer comme le mien propre. Lorsque je vous disais jadis : « Tout le monde trouve qu'Auguste me ressemble, et veut que ce soit mon enfant; » ne m'avez-vous pas répondu : « Qu'est-ce que cela peut te faire ? à quoi bon les désabuser? laisse-les
d'une fille. 1^7
dire! » et je vous a» obéi ; aujourd'hui je veux gatder le titre que vous m'avez cédé volontairement.
— Nous n'en finirious pas avec ton obstina-^ lion: écoute , je te donne deux ou trois jours pour réfléchir; après ce temps , si tu persistes à soulçnir tes bizarres prétentions , j'agirai de manière à les détruire... Songe à tout ce que j'ai fait pour toi, et que cette pensée t'empêche de faire une action qui comprometlr?it ton avenir; songes-y bien, Grizet. »
Nanteuil s'est levé pour se retirer... Antonin l'arrête : «Un instant, s'il vous plaît , le reproche que vous venez de m'adresser mérite une réponse, et en deux mots, je vais vous la faire... Je vous donne huit jours pour trouver un portier... un valet, car jusqu'à présent je n'ai été que cela auprès de vous...
— Et si je ne te les donnais pas ces huit jours que tu demandes.
— Ce soir même!.. en une heure delempstout
l48 LA FTf.LK
sera débarrassé, par Dieu .'. . . Un ménage comme le mien tient dans une charrette à bras, et ne répétez pas ce que vous venez de dire , car ce serait bientôt fait.
— Oui , je conçois ton projet; mais tu ne t'en iras pas ainsi , ou bien Auguste restera.
— Oui-dà... Auguste!. .Eh bieni nous verrons ça !.. . à ce soir, raonsieurNanteuil ; ah ! vous voulez du wScandale , eh bien , il y en aura du scandale ! nous verrons si vous retiendrez et Auguste et mes meubles. Il y aura foule devant votre porte, elle verra lequel de nous deux l'emportera, je n'ai plus rien à vous dire pour l'inslant; faites-moi le plaisir de vous en aller, parce que , dans cinq minutes , je vais mettre . tout sens dessus-dessous... Ainsi, arrangez-vous, je vous attends de pied ferme... »
Grizet n'attendit pas la réplique de Cypion , il se mit à décrocher ses petits tableaux , son
miroir, ses cartes géographiques ; il y avait si
long-temps que ces objets étaient appendus aux
DUNE I-n.LK. l49
murs, que des nuages de poussière s'en échappèrent , poussés par le souffle de l'écrivain , qui ne songeait guère à Nanteuil. Celui-ci , suffoqué par la colère, et plus encore par le résultat de cet épaussetage inattendu, fut forcé de battre en retraite et d'aller dévorer sa rage chez lui , sachant qu'il ne l'emporterait pas sur l'entêtement de Grizet.
En moins d'une heure, tout fut doplacé , démonté et prêt à emporter. Enfoncé dans ses rêveries et perdu au milieu de ses meubles , Grizet entendit à peine un cri de surprise qu'Auguste poussa en entrant dans la loge.
« Que fais-tu donc, papa? dit le jeune homme, en promenant des regards surpris sur le désordre du ménage, et sur Antonin couvert de poussière.
— Ce que je fais? Nous nous en allons d'ici.
— Tu ne m'avais pas dit cela !
— C'est que je l'ignorais ce malin.
— Où allons-nous?
l5o LA FILLE D UiNE FILLE.
— Je n'en sais rien ! mais la ^iUe est bonne; eh! chez Eaimond, parbleu; je veux profiter de son offre. Je vais y aller: resle-Ià, loi; oh! non, je ne veux pas le laisser seul ici. ..vas-y, et dis à madame Raimond qu'on me chasse, et que j'ai besoin d'un asile pour quelques jours. »
Auguste , de plus en plus surpris , obéit à Grizet , et en quelques heures le déménagement fut terminé, sans que Nanleuil osât y mettre obslacle. Le vieux garçon, à Iravers ses rideaux, regardait Augusle et Eaimond traverser à chaque instant la chaussée en transportant les meubles du concierge chez l'obligeante voisine.
Jlluttf î»f €laul>iou-lf-€l)i'iH'lu.
Au momeut de mettre en scène un personnage aussi important que notre marchand de pommade à faire pousser les ebeveux , il est néces<îaire de bien le dépeindre au lecteur , qui le connaît à peine; à moins qu'il ne se rappelle ce que nous en avons dit dans un des chapitres précédens. Nous le prendrons à l'instant où il entre dans la chambre où nous avons laissé Auguste tout tremblant et Jeannette préparée à tout événement.
Claude Barre a cinq pieds six pouces ; ses
l52 LA FILLE
épaules et sa poitrine sont larges , ses membres sont robustes et ses mains énormes; son visage est beau , mais les traits en sont flétris par une ivresse presque continuelle ; sesyeux sont ternes et reflètent souvent une couleur fauve; son teint est basané , ses dents sont blanches et bien rangées... Une épaisse chevelure couvre cette tête, dont la physionomie sauvage inspire au premier coup d'œi! une terreur secrète... Claudion-le-Chevelu, errant dans les profondeurs des forêts du Canada, représenterait fidèlement le Gain de la création; Claude Barre, sous ses haillons de bateleur et sous sa crinière de lion , n'est qu'une image biza»'re de la dégradation et delà misère.
Quoique Auguste le voyait pour la seconde fois de la Journée , il éprouva une surprise, une f'-ayeur indéfinissable à l'aspect de cet homme; il se leva involontairement , et il aurait reculé si le mur le lui eût permis.
Sans faire altenlion à l'étranger qu'il Irouvai*
chez lui, Claude se jeta sur une chaise en poussant un blasphème auquel il ajouta : « Quelle chaleur ! j'ai tant avalé de poussière et prononcé tant de paroles , que ma langue est gonflée et mon gosier rétréci... A boire, Jeannette I »
La femme de Claude s'empressa de satisfaire à sa demande, et lui présenta une bouteille de grès contenant de la petite-bierre. «Je n'ai pas besoin de verre, » dit-il, en repoussant le gobelet d'étain que Jeannette lui présentait aussi. Il vida sans reprendre haleine la bouteille , qu'il jeta ensuite dans un coin de la chambre.
«Canaille de marchand/» s'écria-t-il, en essuyant la sueur qui coulait de son front , ça tientàpeine cinq àsix gorgées; » puis son regard s'arrêta sur Auguste . qui osait à peine respirer.
« Tiens/... si je n'avais pas vu Toinelte en bas , je croirais que c'est elle qui est ici transformée en garçon... Dis-donc, Jeannette, c'est son portrait frappant. »
Madame Claude s'était aperçue de cette res-
1^4 LA 1 ILLK
semblance à latjaelle, d'abord, elle n'avail fait aucune aUeniion, dans sa joie de revoir Auguste; e'Ie pà'it en entendant son mari faire cette remarque; elle balbutiait , en s'efforçant de trouver un sourire d'incrédulité, et elle ne put que dire : « Monsieur t'attendait.
— Je le sais bien. Oh! ma-s c'est extraordinaire :plusje le regarde, et plus je lui découvre... Parbleu, il fautvériflerle fait ! » n se leva, se dirigea vers l'escalier de bois et appela Toinetle d'une voix retentissante; cette voixfitfrissonner Auguste et Jeannette. Involontairement, leurs regards se rencontrèrent; les yeux d'Auguste semblaient demander à la femme du cbarlatan ce qu'il fallait faire, ce qu'il fallait dire... Ceux de Jeannette n'exprimaient que la terreur.
Toinette obéit à l'ordre de son père; elle parut bientôt à la porte de la chambre. Elle tremblait, car la voix qui l'avait appelée, était de mauvais augure pour elle.
« Làl... vois plutôt, dit Claudion, en regar-
DUNE FILI.E. i5J
daDt sa femme et eo poussant avec brusquerie ia jeune fille qui n'osait avancer; n'est-ce pas les mêmes yeux, les mêmes traits , la même figure, enfin?... »
Toinette lança un regard timide sur Auguste, en se disant : je suis genliile alors. Le jeune homme , en considérant Toinette avec plus d'attention } eut la même pensée pour lui-même.
Jeannette était à la torture: le regard fauve de Claude avait délruitle peu d'assurance qu'elle avait conservée ; cet examen se prolongeait beaucoup trop pour supposer que des soupçons ne s'y mêlassent pas. Tous nos personnages étaient dans une situation d'esprit dont il est difficile de les tirer... Et voilà comme les romanciers s'engagent souvent dans un déda'e d'où ils ne savent comment soriir... Pourtant il faut faire parler, agir ces acteurs que nous laissons ici, muets, curieux, inquiets, tremblans; le lecteur ne s'arrange pas de ces jhituations incertaines, c'est de l'ac(ion qu'il lui faut; dans cette passe,
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je serais tenté de dire, comme Pigault Lebrun : « Tirez-vous delà comme vous pourrez; passons à un autre chapitre.» Le temps n'est plus où l'on pouvait en toute sécurité avoir recours à ces petites supercheries... Ainsi donc, faisons parler, agir, Claude, sa femme,- Auguste et Toinette, il en adviendra ce qu'il pourra.
Ce fut Auguste qui rompit la glace; il se sentit plus fort après s'être dit à lui-même : « que me fait cet homme et cette ressemblance? je suis venu ici pour un motif; quel risque puis-je courir à le dire franchement? » Il dit donc :
« Est-il vrai que votre pommade puisse faire pousser les moustaches et les favoris?
— Qui en doute? Mon prospectus ne l'assuret-il pas, répondit Claudlon , en souriant ironiquement. Voulez-vous en faire l'essai?
— Ce n'est pas moi. Monsieur... un de mes amis m'a chargé de faire cette démarche pour lui.
— Parlez, faites-vous servir, j'ai des pots
t/ine fille, i5j
d'une demi-livre... » Glaudion , redevenu charlatan, débitait son programme ordinaire... Auguste redevintsilencieax; son goussetétait vide; il dit enfin avec assez d'embarras: «je reviendrai...» puis il fit quelques pas pour sortir... « Ah! vous reviendrez! pourquoi donc êtes-vous venu?.... voilà qui devient singulier.» Le visage de Claude prit une expression étrange en disant ce peu de mots... 11 regardait tour à tour Auguste et Toinelte , puis sa femme qui paraissait être placée «ur des épines
« Où demeurez-vous? ajouta Claude; on vous portera ce que vous désirez , si toutefois vous avez oublié la chose essentielle : de l'argent...»
Auguste entrevit la porte de salut; il répondit : « faubourg Poissonnière , n° 54- »
Le regard du charlatan devint effrayant , sa bouche s'ouvritpour laisser échapper uneexclamation qu'il retint avec raison. Jeannette s'était levée, comme frappée d'une étincelle électrique; ses yeux s'étaient fixés sur l'indiscret avec une
l58 LA flLI.E
expression de reproche qui fui comprise de Claude; il épiait rêmoUon de Jeannette...
« Ah! faubourg Poissonnière, n*' 54!... Cela me sufflt, je conop's votre adresse , et j'aurais pu la deviner sans être sorcier... Vous pouvez vous en aller, jeune homme. »
Le regard qui accompagnait celte invitation était significatif; Auguste ne se le fit pas répéter... Il sortit et respira plus librement lorsque son pied toucha le seuil de la porte...
Claudion plaça ses poings fermés sur ses genoux , regarda sa femme, et dit en se penchant vers elle et en secouant la tête : « A nous deux !...» En prononçant ces trois mots, un feu extraordinaire éclairait le regard de Claude ; son épaisse chevelure, agitée par le mouvement menaçant qu'il venait de faire, semblait s'être hérissée ; il riait et paraissait rugir ; il était épouvantable à regarder en face, et pourtant Jeannette le regardait fixement; mais ce n'était plus le regard colère et perçant de la Jeannette
LA FILLE l59
deCjpion Naoleuil, ce regard qui puisait sa force dans la faiblesse de celui sur lequel il s'arrêtait jad's... car il éloit humide de larmes et cherchait à dev iner sur le \isage menaçant qu'il étudiait, l'intensité de la foudre qui grondait, et le but qu'elle devait atteindre en éclatant... Glaudion faisaitpeur, Jeannette faisait pitié; les genoux de Toinelte fléchissaient déjà atin de demander grâce pour sa mère.
«Faubourg Poissonnière, n° 54-' répéta le charlatan d'une voix plus forte encore, et en se levant précipitamment; croi<î-tu que j'aie oublié cette adresse ?»
Toinette effrayée, se jeta entre son père et Jeannette...
«Va-t'en, loi, tu n'as que faire ici... » Et Claude, saisissant le bras de la jeune fille, la poussa vers l'esoMer avec violence. Malgré la douleur qu'elle éprouva de cette étreinte, elle se retourna , joignit les mains , et d'un regard suppliant , intercéda encore pour sa
l(jO LA FILT-E
mère. Claude s'élança pour cliâiier la pauvre petite... Jeannette l'arrêta en lui disant :
« C'est à moi que tu en veux , et non à cette enfant 1 Je suis résignée. » C'était la résignation d'un palient qu'on lisait sur le visage décoloré de la femme de Claude. La jeune fille sortit, car elle avait compris que sa résistance ne ferait
qu'irriter l'humeur farouche de son père
Jeannette se trouva seule devant son juge :
« 11 est temps que cela finisse , lui dit-il , c'est un mystère que je veux percer à tout prix.
— Que puis-je te dire?
— Oh ! tu parleras! Ne me crois pas la dupe du prétexte dont ce garçon s'est servi pour venir ici; et, puisque tu as eu l'effronterie de l'attirer jusque chez moi , il faut que tu me dises le dernier mot de l'énigme.
— Puis-je de tes visions faire des réalités ?
— Ohlilya dans tout cela une machination infernale ; cette ressemblance , celte adresse , ton trouble, tout me prouve que je ne suis pas loin
DIJISE FILLi:. l6l
de la vérité... Mais, comment la connaîlre?^'. . . Un garçon! un garçon! c'était pourtant une fille!... parleras-tu?
— Je n'ai rien à dire.
— C'est à faire perdre patience à un saint !. . . folle! la frayeur enchaîne ta langue, tu as peur; à quoi me servirait de t'assoramer ! non î ne crains rien, je ne te toucherai pas. Si tu le voulais , il y a dans cette affaire une source de richesses à laquelle nous pourrions puiser; un seul mot me rendrait fort, mais il faudrait que tu le disses; voyons, causons paisiblement: lorsque je découvris tes intrigues avec ce vieux Crésus, et l'enfant qui en était résulté, je fus jaloux d'abord, jaloux à te tuer; si je ne l'ai pas fait , c'est que j'avais peur de la loi , pas autre chose; je me suis familiarisé avec la pensée que lu m'avais trompé. Je fus assez maître de moi pour te battre , sans te laisser sur la place ,
sans avoir rien à démêler avec la justice
L'idée qui m'occupe aujourd'hui, m'était déjà
l6-2 L\ FILI.E
venue à celle époque ; je tentai de la réaliser : je pris (oijles les informalions nécessaires; je n'eus pas de peine à découvrir la nourrice qui avait allaité (on enfant; je reçus d'elle l'assurance que c'était une fille; je furetai autour de la maison de ton ancien amant ; je (is jaser des langues toujours prêtes à parler, et j'appris qu'on ne lui connaissait pas d'enfant... Seulement, à l'époque où tu retiras ton enfant de chez sa nourrice, un enfant s'installait chez le concierge de Cypion Nanteuil mais c'était un garçon. Mes pensées se trouhlèrent , je perdis la piste du gibier que je cherchais, et je redoublai les mauvais traitemens que je te faisais endurer: c'était une vengeance bien légitime... Mais la pensée m'est venue que la nourrice m'avait trompé; elle est morte , la vieille sorcière, sans cela... oh! il aurait bien fallu qu'elle m'avouât le mensonge que tu lui avais dicté sans doute... Un hasard me fit rencontrer une vieille folle qui a ranimé mes espérances... Un soir que j'é-
d'une fille. i63
tais aux aguets pour voir cet enfant et m'assurer par moi-même de son sexe , j'aperçois une femme sortant de la loge du portier, près de laquelle je faisais sentinelle... Je l'accoste effrontément , je la fais bavarder, et j'apprends d'elle que Grizet reçoit huit cents francs par an pour
avoir soin du petit pensionnaire Mais à qui
appartient-il? c'était là la question. Cette femme n'avait que des soupçons, mais ils étaient d'accord avec les miens... Je me contentai de ces renseignemens,qui me suffisaient pour me concentrer dans ma pensée favorite; j'attendis patiemment de nouvelles preuves que le hasard
me fournirait peut-être C'est toi qui t'es
chargée de me les donner; et, aujourd'hui, je
ne doute plus Seulement un mot, et je
mets à exécution le plan que je médite depuis si long-temps... C'était un garçon, n'est-ce pas?
— C'était une fille !..
— N'abuse pas de ma patience... Jeannette!..
l64 I-A riLLE
Tu mens ! c'est lui qui sorl d'ici... le hasard ne peut produire une pareille ressemblance ; on ne tremble pas comme il tremblait; on ne pâlit pas comme tu as pâli lorsqu'on n'a rien à craindre. Fille ou garçon , c'est ton enfant que je viens de voir; la ruse que tu as employée pour me faire perdre sa trace est découverte ; c'est assez de mensonges , ils ne m'abuseraient plus...
— Que prétendrais-tu faire , s'il en ^tait ainsi?
— Tranquillise-toi, le fruit de tes amours avec le vieux Nanteuil ne court aucun risque... il n'y aurait pas de profit pour moi en me vengeant sur cet enfant ; j'ai mieux que cela dans l'esprit. Ecoute-moi bien, et pas de scrupules de ta parti ils brouilleraient les cartes entre nous deux, et l'enfer seul pourrait savoir ce qu'il en arriverait; la faute que tu as commise est si loin de moi , que je peux l'oublier entièrement. Je suis las de la vie que je mène , de la misère qae je
d'une fille. i65
te fais endurer ; misère qui , si je le voulais, cesserait dès cet instant. Tu me crois dissipateur, incapable de garder un sou pour l'avenir; je voulais que tu le crusses; il n'en est pourtant pas ainsi... vois qu'elle est ma confiance en toi; mais malheur! si tu la trahissais... Dans un endroit hien caché , que seul je connais ici... j'ai enfoui ce que depuis cinq années j'arrache à la crédulité parisienne. Oh! j'ai gagné beaucoup d'argent, Jeannette ; mais il faut, pour assurer notre avenir à tous trois, que je grossisse encore mon trésor... J'ai deux projets dont la réalisation est certaine ; je ne t'en confierai qu'un seul, l'autre est trop vaste, trop mystérieux pour que je l'expose à l'indiscrétion d'une femme. Celui que tu vas connaître a rapport à ton enfant et à Cypion Nanteuil; il faut que tu m'aides, c'est à ce prix que j'oublierai le passé et qiie je ferai cesser ta misère.
— Si je puis te seconder sans rougir, je le ferai , non pour moi , mais pour ta fille que tu as
l66 LA FILLE
rendue victime de ta colère et de tes calculs de vengeance.
— Trêve de reproches et d'observations! j'ai agi comme il m'a convenu d'agir ; c'est de la soumission , une soumission sans arrière pensée que j'attends de toi : d'abord, avoue-le-moi franchement , est-ce ton enfant que je viens de voir?
— Avant de te répondre , je veux connaître ton projet.
— Soit! en supposant que je ne me sois pas trompé... tu écriras une lettre à Nanteuil, dans laquelle tu lui parleras de la lille ou de ton garçon. J'aurai, par hasard, intercepté celte leltre; c'est moi qui la lui porterai : lu devines le reste ?
— Non!
— Je connais la pusillanimité de cet homme; je l'effraierai , el il paiera cher pour se débarrasser de moi...
d'ijjni: i-iLLiL. 167
— A présent je le comprends, et quels moyens emploieras-tu pour le faire donner ce qu'il te refusera, à n'en pas douter?
— Peu importe le moyen ! pourvu qu'il achète mon silence et qu'il se sauve de moi... le plus sûr sera le meilleur; écriras -lu cette lettre?
— Non!...»
Le charlatan fit un bond sur sa chaise ; il se trouva debout devant Jeannette qui s'était inclinée de frayeur; les poings menaçans de Claude étaient levés au-dessus d'elle.
«Non!... ose donc répéter encore ce mot , misérable femme!... Non! sais-tu que je pourrais t'écraser si je laissais tomber mes deux mains sur ta tête.
— Qui l'en empêche? une fois morte , je ne souffrirai plus.
— Allons, lève- loi, place-toi devant cette table, et écris ce que je vais te dicter.
j()S LA riLLr
« Tu sais pourtant que je n'ai pas Thabitade de rétracter ma parole ; je n'écrirai pas celte lettre, je le le répète. »
Claudion trépignait de colère ; il tournait autour de Jeannette comme s'il eût cherché à la fasciner de son regard de feu , comme s'il eût ^. cherché le côté le plus faible pour la saisir :
0 enfin il laissa tomber sa large main sur l'épaule
de la pauvre femme, qui fit un cri eu voulant s'échapper.
— Allons! pas de cris , pas de larmes, obéis, et linissons-en...
— Je n'ai plus de force comme autrefois , je ne puis résister à tes violences ; je les supporterai.... mais ce que tune pourras vaincre, c'est ma volonté... c'est la seule force que j'aie gardé.
— Elle me poussera tant que je la tuerai quelque jour. Oh! les lois! les lois! » Il marchait à grands pas , ses bras étaient croisés sur sa poitrine, il blasphémait , il écumait de rage...
IMJNK F[LT,F.. 169
puis il s'arrêta tout à coup: «Sije savais écrire! imbéciles de parens , ne pas faire apprendre k écrire à leurs enfanslOh! mais'j'y pense!... Ah/ je suis sauvé... Je n'ai plus besoin de toi maintenant, ni de ta main, ni de les aveux. » Il courut à l'escalier de bois et appela pour la seconde
fois Toinelte Les regards de Jeannette, qui
suivaient tous les mouvemens que Claude faisait , devinrent brillans ; ses yeux retrouvèrent cette expression de colère qu'ils avaientjadis... Elle avait deviné la nouvelle pensée de Claude , et le moyen qu'il allait employer pour se procurer cette lettre , à laquelle il attachait tant de prix.
Elle se précipita sur les pas du charlatan.
c(0hl ce ne ne sera pas, Claude!.... c'est une infamie que tu vas commettre; vouloir forcer cette enfant à faire un faux , lui révéler les torts de sa mère, la rendre complice d'une intrigue criminelle...
— Ecriras-tu?
— Non !. . . ni moi , ni elle !
— Arrière donc! et tais-loi!»
II poussa rudement Jeannette, qui tomba et roula sur le carreau ; son front avait frappé l'angle d'un meuble... le sang jaillit et ruissela
sur son visage Toinette flt un cri déchirant
en entrant, et apercevant sa mère privée de sentiment , elle se jeta sur elle et appela au secours en gémissant.
La voix du charlatan voulait imposer silence aux lamentations de la pauvre fille > mais c'était en vain.
« Mais vous l'avez tuée!., s'écriait-elle au
secours/ »
Claudion jeta un regard inquiet sur le visage ensanglanté de Jeannette, puis il courut à la fenêtre pour voir si les cris de sa fille n'avaient pas excité la curiosité .des passans... Mais le voisinage était tranquille ; on était fait à ces scènes de larmes, aux cris de Toinette; seulement le Bas-Breton dont vous vous rappelez ,
D UINE FIM.K. 17 1
peut-être, disait dans son patois : «C'est l'homme aux grands cheveux qui bat sa femme. . . » Et la vieille Piémonlaise dit dans son jargon italien : « C'est le signor charlatan qui corrige sa fille. »
Ecigrclô ft 3nquiftuî>f6-
Laissez-moi percer les mystères de vos infirmités piiysiques et morales, de vos ennuis de chaque jour , ô vous , vieux garçons , que le dégoût assiège, dont l'isolement redouble à mesure qu'une ride nouvelle sillonne votre front , et qu'un cheveu tombe de votre tête. Si vous n'avez pas connu dans votre jeunesse les tendres sentimens qui poussent l'homme à se donner une compagne, qui le fontdésirer de revivre dans des enfans qui perpétueraient son nom, et l'illustre-
raient peut-être; dans voire vieillesse , la nature capricieuse s'éveille en vous et vous accable de ce qu'elle vous a refusé jadis... Jadis votre ame était fermée à toutes les sensations ; sur celui qui en éprouvait en parlant de son bonheur ou de ses tourmens intérieurs, vous versiez le ridicule; vous souriiez avec ironie en lui voyant verser des larmes de peine ou de plaisir; vous le taxiez de faiblesse , et faisiez parade de ^ otre force. Le jour où votre ame s'ouvre aux faiblesses de l'humanité que vousavez condamnées, arrive toujours trop tard pour vous; lorsque le désir de vous donner une compagne s'allume en vous, vous jetez les yeux sur une jeune fille et >ous lui offrez votre main débile. Si, par soumission ou calcul, elle l'accepte, vous ne tremblez pas à la pensée d'approcher votre corps usé de ce corps si jeune qui frissonnera d'effroi au contact du vôtre; le dégoût, qui vous a conduit à préférer une jeune femme à une femme de votre âge, ne vous a
pas révélé la répugnance que vous devez inspirer à celle qui s'est donnée à vous , ni les conséquences qui doivent résulter de cette union disproportionnée ; là est l'écueil où viennent échouer les derniers jours de bonheur que le vieillard s'était promis le jour de son tardif hymen... là, commencent pour lui une vieillesse plus décrépite et des chagrins qui ne doivent finir qu'avec sa vie; une jalousie tyrannique creuse ses joues et ses rides , hâte ses infirmités , casse sa voix , fait tomber son reste de chevelure ; ce n'est pas assez que son corps et que son ame soient brisés , il faut qu'il soit ridicule. La société n'a pas de pitié pour les vieillards jaloux et trompés; il ne peut pas même espérer d'être heureux un jour du bonheur de ses enfans; ils auront encore besoin d'un guide pour aller pleurer sur sa tombe , ils seront encore enfans, quand lui-même nesera plus homme; ils apprendront àl'oublierron leur fera bégayer un nom qui nesera pas le sien; on beau-père les appel-
iy6 LA riLLii;
lerases enfans, et ils l'appelleront leur père. Le souvenir et la tombe d'un vieillard s'effacent promplement ; le second vêlement qu'une jeune femme porte après la mort d'un vieil époux , c'est toujours une robe de mariée; les pleurs d'un enfant se sèchent au milieu des joies du second hymen de sa mère.
Les hommes qui , comme Cypion Nanteuil , ont persévéré dans leur résolution , n'en sont pas moins malheureux , quand pour eux l'instant est arrivé de chercher un appui les
sophismes qu'ils ont entendu débiter ou qu'ils ont débités eux-mêmescontre l'institution sociair; à laquelle ils échappent , sont devenus pour eux un jugement qui enveloppe et frappe tous les êtres qui ne pensent pas comme eux ; les vices, qui sont les exemptions des règles générales , ont servi d'élais pour appuyer leurs raisonnemens; ils ont fait saillir la désunion des ménages , la légèreté des femmes , le peu de fidélité des époux, le doute qui vient quelquefois
1) UINE FILLK. I^y
s'asseoir auprès du berceau du nouveau -né, l'impossibilité de séparer des êtres d'humeur incompatible , l'esclavage perpétuel que ce contrat nous impose, ils ont tout exploité avec adresse , ils n'ont rien oublié pour légitimer leur antipathie... Mais ce qu'ils n'ont pas dit, c'est le démenti continuel qu'ils reçoivent à chaque pas qu'ils font dans la société; car, à chaque pas, ils rencontrent des époux qui s'aiment et se respectent; ils n'ont pas dit qu'ils ont excité, caressé les vices qui leurserventde prétexte, qu'ils ont augmenté les désordres qu'ils signalent; ils se gardent bien en vieillissant d'avouer qu'ils ont
perdu leur passé et compromis leur avenir
Si, par orgueil ou par sagesse, ils ne faiblissent pas , Us envisagent leur vieillesse avec effroi , et sentent plus vivement les douleurs de leur isolement... Pour s'y soustraire, ils tâchent, par des promesses , d'enchaîner à eux des êtres salariés; ils deviennent l'esclave d'une servante , après avoir redouté d'être celui d'une épouse ;
1^8 LA FILLR
au moyen d'une clause de testament, ils croient se donner une amie qui obéira à leurs exigences avec plaisir et dévouement; heureux! lorsqu'ils ne s'aperçoivent pas de leur erreur , lorsqu'ils ne surprennent pas les regards qui étudient leur décrépitude, qui guettent leur agonie; c'est une héritière bien inquiète , bien impatiente qu'ils se sont donnée.
Cypion Nanteuil, plus heureux que les célibataires dont nous venons de parler , se senti ^ au cœur un sentiment qui prenait de la force à mesure que la vieillesse et les infirmités le gagnaient ; il se disait vingt fois par jour : « Je ne suis pas seul sur la terre, j'ai un enfant , il sera mon bâton de vieillesse, ma société; je n'ai qu'un mot à dire pour qu'il vienne se jeter dans mes bras et me remercier de ce que j'ai fait pour lui. » Même après la scène qui venait de se passer entre lui et Grizet , il ne comprenait pas l'attachement do celui-ci pour son élève ni l'amitié d'Auguste pour son père adoptif... Ces sen-
D UNE FILLE. I yÇ)
timcns étaient au-dessus delà portée de sa sensibilité naturelle. L'ennui et les maux qu'il endurait étaient pour beaucoup dans son désir de se faire connaître à son fils ; l'égoïsme remportait sur l'amour paternel dans la reconnaissance qu'il méditait.
Aussi ne vit-il pas partir Grizet sans revenir à des pensées plus justes; il comprit alors l'étendue des droits qu'il avait concédés au vieil écrivain , l'isolement où la perle de ce brave bomme allait le laisser ; il regretta les paroles qu'il lui avait adressées, la brusquerie qu'il avait apportée dans une affaire qui demandait tant de ménagemens; il maudit de bon cœur son impatience et son orgueil. Telle fut la nature des premiers regrets qu'il éprouva, mais ils devaient en faire naître d'autres plus amers : en se promenant d'une chambre à une autre, en respirant à chaque minute de fortes prises de tabac , il réfléchissait profondément; il parlait, il gesticulait, s'animait, devenait immobile, s'animait en-
l8o L\ FILLE
core; il était en proie à un tourment qu'il n'avait jamais ressenti. Une fièvre d'inquiétude avait fait irruption dans cette statue; elle lui donnait une ame qui n'avait rien de celle que Cypion avait possédée jusqu'alors. Plus lasoirée avançait, plus son agitation prenait de force; au moindre bruit, il prétait l'oreille et balbutiait : « Oh! c'est lui, il vient rétracter sa parole; » mais le bruit s'éloignait, et le vieux garçon perdait espoir ; alors sa vie passée se retraçait à sa mémoire, les regrets amers dont il est parlé plus haut arrivaient en foule au cœur deNanteuil... «Quand même il consentirait à nae rendre mon fils , se disait-il , pourrai -je faire oublier à cet enfant l'attachement qu'il ressent pour celui qui l'a élevé; pourrai-je me faire aimer de lui autant qu'il aime Grizet...oh ! qu'elle avait raison Jeannette! et je n'ai pas senti tout l'avenir qu'il y avait pour mol dans cet enfant qu'elle m'abandonnait, je n'ai pas compris qu'il ne sufUsait pas d'assurer son existence
d'une fille. i8ï
pour avoir des droits à son amour;, rien ne peut tenir lieu des soins et de la tendresse d'un père; Grizet a prodifrué les siens à Auguste, aussi par un retour bien légitime, en est-il récompensé. Qu'ai-jeà espérer? de la soumission! mais qu'est-ce que cela?... »
Décidément , Cypion Nanteuil n'était plus le même homme : la vieillesse avait amolli son cœur de bronze ; les obstacles qu'il rencontrait lui faisaient trouver encore plus précieux le bien qu'on lui disputait; le bonheur qu'il entrevoyait lui semblait plus vif: il espérait y trouver des distractions contre l'ennui qui le minait , des adoucissemens pour la goutte qui le torturait , un bras jeune et vigoureux pour soutenir sa marche défaillante, une société enjouée et lidèle... Plus le tableau qu'il se faisait était flatteur, plus le moment présent lui paraissait insupportable...Il n'eut pas la force d'aller, comme de coutume , s'asseoir sur la banquette de velours de son café favori; le grand juge des coups
l8'2 tA FILLE
contestés manqua ce soir-là à la galerie du café Montmartre; on le crut mort, ou pour le moins malade. Il ne l'était ui plus ni moins que la veille; seulement il venait de ressentir pour la première fois, les peines du cœur.
Onze heures sonnèrent... Après s'être pourvu d'un remplaçant provisoire pour garder la loge qui était restée déserte toute la soirée , Cypion se coucha, se promettant bien d'être moins faible le lendemain matin , et de forcer Grizet à céder, soit à la raison , soit à la force. La nuit fut longue; il dormit peu, souffrit beaucoup, et le soleil se leva plus tard que lui; une nuit d'insomnie fatigue l'esprit aussi bien que le corps : Nanteuil avait tant réfléchi sous ses rideaux , qu'il ne trouvait plus une pensée lorsque l'instant était arrivé d'en avoir.,. Les difGcultés qu'il entrevoyait , le scandale qu'il prévoyait, la résistance éloquente de Grizet dont il se rappelait, tous ces motifs réunis, lui faisaient monter le sang au visage; sa cervelle
l/ONE F!I,LE l83
bouillait, il était réellement malade; il ne se
sentait ni force, ni courage et pourtant il
fallait agir, c'était sa résolution... mais il ne savait comment faire le premier pas.
Il n'était pas sixheures, lorsqu'on sonna chez le vieux garçon ; il fut long à tirer les deux verroux , à faire jouer les ressorts de deux serrures qui défendaient sa porte. Il s'attendait à voir paraître Grizet; son pressentiment l'avait trompé, ce n'était pas lui, c'était Raimond. L'air inquiet et le regard furtif du jeune homme en entrant chez Nanteuil , firent hésiter celui-ci à lui demander le motif de cette visite inattendue. Ce fut Raimond qui l'expliqua en peu de mots et d'une voix émue :
« Grizet et Auguste sont-ils ici?
•— Non! lui répondit Cypion avec étonnement. »
— Les avez-vous vus ce matin ?
— Non!
l84 LA FlLLt^
— Oh ! ceci devient inquiétant!
— Que leur est-il donc arrivé? n'oot-ils pas couché chez vous?
— C'est un mystère auquel je ne comprends rien !
— Mais n'onl-ils pas coucha .ctiQ^.vous? répondez-moi dOnCl ..il). ;.;
— Certainement, mais ils n'y sont plus, et je les croyais ici. »
Cypion frappedu piedavec colère, en disant:
«Le misérable !... je devine sa pensée... il était trop près de moi , il s'est douté que j'aurais ce matin plus de courage qu'hier au soir... il m'a devancé , il me l'enlève, et il est capable de le soustraire à toutes mes recherches. » Baimond, qui ne pouvait comprendre le sens de ces paroles , regardait le vieux garçon avec inquiétude.
« Et ne présumez-vous rien de cette disparition , ajouta Nanteuil?
— Je n'ose y réfléchir. La démarche de Gri-
d'oi^e fille. i85
zet et d'Auguste est accompagnée de circonstances si bizarres , que je ne sais si je dois en
rire ou m'en inquiéter
— Quelles sont ces circonstances?... Vous auriez dû me les dire tout de suite.
— Hierausoir, nousnous sommes bien aperçu qu'Antonin n'était pas aussi gai que de coutume; il paraissait même éprouver un violent chagrin; quoique nous ignorassions le sujet de votre querelle et le motif d'une rupture si précipitée , nous attribuions sa tristesse aux événemens de la journée. Mais ce qui nous a étonnés, ma mère et moi, c'est son refus presque positif de laisser coucher Auguste avec moi. Dans la crainte de le contrarier , je leur ai fait un lit dans la petite pièce d'entrée, mais jugez démon étonnement, lorsque ce matin , en me levant , je n'ai trouvé ni Auguste ni Grizet; la porte du carré n'était que poussée, les draps du lit étaient enlevés et emportés ^
— Mais c'est une fuite! un voll
l80 LA FJLLE
— Oh! monsieur Nanleuill un vol! Grizef est au-dessus d'un pareil soupçon! d'ailleurs n'avons-nous pas tous ses effets pour démentir cette pensée ?
— Que supposez-vous alors?
— Rien!...
— Mais cette paire de draps emportée... cela veut dire quelque chose , et cette porte non fermée , de peur de vous éveiller , c'est assez d'apparences pour légitimer un soupçon.
— Il y aurait plus que du ridicule à supposer Grizet coupable d'une mauvaise action!
— Vous êtes incompréhensible avec votre tranquillité Qui vous dit qu'il n'est pas capable de cela? Le connaissez-vous comme je le connais? savez-vous ce qu'il m'emporte, à moi? et ce que je lui réclame? c'est bien plus considérable qu'une paire de draps; aussi, o'ai-je pas en lui la même confiance! S'il vous a caché
- le motif de son départ de chez moi, vous l'apprendrez ce matin devant la justice; j'ai été
assez faible pour le laisser partir sans opposition, parce que je pensaisqu'il serait encore temps aujourd'hui pour faire valoir mes droits; mais ce qui arrive me décide entièrement
— N'en faites rien, je réponds de Grizet comme de moi-même : c'est un honnête homme.
— Vous en répondez!.. .. vous ne savez ce que vous dites, monsieur Raimond!....
— Avant deux heures, je vous donnerai de ses nouvelles ! Pouvez-vous m*enseigner la demeure de quelques uns de ses amis ?
— Puis-je vous dire les gens et les mauvais lieux qu'il fréquente, les guinguettes, les tabagies et les marchands de vin dont il fait ses galeries... La police l'aura trouvé avant vous!
— N'en faites rien, vous dis-je... Si je ne vous apporte pas de ses nouvelles avant neuf heures^ vous agirez comme bon vous semblera; mais d'ici là gardez- vous de faire aucune démarche qui pourrait compromettre Grizet et Auguste... ou... Je me fâcherai, monsieur!
l88 LA FILLE d'uNK FILLE.
— Fâchez-vous, si ça vous est agréable; ne suis-je pas maître de mes actions ?
— Grizet et Auguste sont mes amis Si
vous leur causiez la moindre peine!...
— Qu'est-ce à dire?...
— Que vous aurez affaire à moi !
— Sortez... insolent •' me menacer chez
moi!
— Oui, oui! je sors, mais je vous défends d'en faire autant avant mon retour!... »
Raimond se relira en fermant la porte avec colère. Nanleuil , à qui celte menace avait fait peur, sentit sa résolution s'affaiblir et sa colère se calmer; il ajourna prudemment les poursuites qu'il voulait diriger contre Grizet.
"' lUu Huit en (ÊnCev.
En lisant ce litre, les dévoles vont jeter le livre et les amateurs de diableries vont l'ouvrir plus grand ; n'allez pas le prendre à la lettre , je tiens à ce qu'onlisemon livre jusqu'à la dernière page , et je tiens aussi à ce qu'il ne promette pas plus de joie qu'il n'en peut procurer. Ainsi , lectrice un peu superstitieuse , pas d'enfer à craindre; et vous, amateur de littérature infernale , rien d'infernal dans ce chapitre. A quoi bon ce titre, alors? A quoi bon tant
It)0 LA. FILLE
d'aulres! je l'ai mis là parce qu'il m'est venu à l'esprit... qu'il a passé rte ma plume sur le papier, du papier à l'imprimerie, et de la presse jusqu'à vous; voilà l'histoire de mon titre.
Quel est l'homme qui ne puisse se dire, au moins une fois en sa vie : j'ai passé un jour, une nuit en enfer. Les passions que la nature nous a données; la faiblesse de notre organisation qui nous pousse à les satisfaire; les lois sociales, l'opinion et les préjugés qui s'y opposent, ne sont-ils pas des élémens suffisans pour constituer un enfer en permanence, où l'homme est précipité tout vivant? C'est le seul auquel je croie et que je craigne : c'est celui dont jo veux parler, enfin.
D'après la scène que nous venons de raconter, le lecteur a deviné qu'un événement mystérieux a marqué la nuit qu'Auguste et Antonin ont passée chez la veuve Kaimond. Oui / tant que Grizet sentira soq cœur battre dans sa poitrine, tant qu'il conservera une pensée, il se la
DUNE FII4E. - 191
rappellera , celte nuit , où toutes les forces de son ame se sont épuisées; cette nuit que la fatalité avait préparée pour éprouver jusqu'où peut aller le courage de l'homme avant de succomber. Il était sorti Irier de sa loge de concierge d'un air si victorieux, sa résolution était si forte et son regard si orgueilleux en s'arrêtant sur Auguste' le ciel devait peut-être l'en punir. Arrivons au fait ;
Deux heures avaient suffi au déménagement d'Antonin et à son emménagement provisoire chez la mère de Raimond. Sans songer aux avantages que Grizet perdait en quittant sa place, sans prévoir l'avenir, Auguste accueillit avec une joie secrète la nouvelle de ce changement si soudain ; ce n'était pourtant pas cet attrait irrésistible que la jeunesse trouve dans un changement de demeure qui avait fait battre le cœur d'Auguste; non, mais c'était chez Raimond qu'ils se reliraient. Auguste aimait tant Raimond! La mère de ce dernier
élait si bonne et elle témoignait tant d'amitié à Auguste ! Les deux heures de fatigue que le transport du mobilier exigea furent pour nos deux jeunes gens deux heures de gaîté folle; d'après les paroles de colère et les menaces échappées à Grizet, et qu'ils avaient mal interprêtées, ils s'attendaient à une vive opposition de la part du propriétaire; tel fut le motif de leur empressement et de leur gaîté.
« Qu'il y vienne, disait Raimond...
— A nous deux , nous serons plus forts que lui, disait Auguste;» c'était à qui ferait preuve d'agilité : l'un plaisantait l'autre sur sa faiblesse et faisait parade de sa force en se chargeant des fardeaux les plus lourds; puis, dans les instans de repos , ils imaginaient entre eux une série de plaisirs , ils se traçaient un plan de conduite que Grizet , selon eux , ne manquerait pas d'approuver.
i, « Quel bonheur- disait Auguste, je m'éfinuyais a copier des pétitions , des lettres et des
b'UNK FIl.Li:. 193
mémoires ; lu m'apprendras ta profession , tu m'emmèneras aux carrières dont tu diriges les travaux; je n'aurai pas peur, je te le promets; je serai ton porte-chaînes, ton élève...
— Je t'apprendrai l'escrime.
— Grizet m'a déjà donné quelques leçons... Tiens î voici nos fleurets , dit Auguste , en les prenant sur une tablette qu'il s'apprêtait à détacher de la muraille...
— Oh 1 oh ! voyons ce que tu sais... ^ — Si M. Nanteuil allait venir. . .
— Raison de plus pour qu'il se -sauve bien vite. »
Nos deux jeunes gens , au milieu de la loge presque vide , se mirent en garde : deux fois Raimond flt tomber le fleuret de la main d'Auguste , et deux fois l'assaut fut interrompu par l'hilarité des deux adversaires... Ils croisèrent le fer pour la troisième fois , Auguste loucha Raimond ; celui-ci serra de plus près Auguste
et le toucha à son tour ; mais son arme n'était
U)/j lA FILLE
pas flexible, et le coup porta plus fort qu'il ne l'aurait voulu.
«. Tu m'as fait mal , dit Auguste ; des larmes lui roulaient daas les yeux.
— J'en suis fâché ! ce fleuret est comme une barre de fer; où t'ai-je frappé?
— Là, au creux de l'estomac!
— Comme tu es pâle! n'es -lu pas blessé? » Bainiond lit un mouvement pour entr'ouvrir
le gilet d'Auguste , celui-ci se recula involontairement; ses couleurs reparurent au moment où sa main. arrêta la main deBaimond.
«Oh! non, ce n'est rien, ça se passera, dit-il en souriant. » Sa rougeur pudique fit prendre le change à Raimond, qui fut pleinement rassuré.
Cette soirée s'écoula rapidement pour Auguste , qui ne pensait plus à ses émotions de la Journée : on oublie si vite lorsqu'on est jeune. Raimond raconta pour la centième fois les batailles où il s'était trouvé; sa mère l'écoulaii et
DUNE FILLE. igi3
le regardait les larmes aux yeux. Grizet était soucieux et gardait le silence , lorsqu'autour de lui on riait aux éclats, on parlait tous à la fois; ses regards inquiets se portaient à tout moment sur le cadran de l'horloge; il avait l'air de compter les minutes; plus l'heure avançait et plus son visage prenait une expression de
tristesse et d'inquiétude A chaque fois
que ia veuve Raimond se levait, il suivait ses mouvemens avec curiosité et ouvrait la bouche comme pour lui adresser la parole. Les efforts que nos deux jeunes gens firent pour rappeler Grizet à sa gaîté naturelle furent infructueux ; on servit le souper : l'écrivain y fit peu d'honneur. . . Pendant le repas du soir , la conversation fut ramenée sur les événemens de la journée. Auguste et Raimond firent part à Grizet des projets qu'ils avaient formés. Madame Raimond approuvait tout , et Grizet ne répondait que par ces deux mots : « Nous verrons. » Onze heures sonnèrent...
I9C LA FTLI-K
— Ah ça , dit la veuve, comment allons-nous nous caser pOur ce soir?
—- Bien n'«st plus facile , répondit son fils , M. Grizet sera très bien dans cette pièce, où Je vais lui faire son lit ; pour Auguste, il couchera avec moi.
— C'est ça! reprend madame Baimond... nous sommes un peu à l'étroit ici , et cet arrangement est le plus convenable. »
Auguste a éprouvé un embarras qu'il ue peut s'expliquer en entendant l'avis que Baimond vient de donner; il se tourne involontairement vers Grizet pour connaître la réponse qu'il doit "j! faire; il lui serait difficile de la deviner; les
• traits d'Antonin sont trop bouleversés; ses
yeux sont fixes , mais sans direction ; le pauvre homme recueille ses idées , il reste quelques secondes dans une immobilité coniplète.
Raimond s'est aperçu de l'étrange expression du visage de Grizet :
« Qu'avez-vous donc? lui dit-il.»
I) UNK IILLi:.
Antonin , tiré de sa surprise par c«^tle queslion inattendue , répondit comme en sortant d'un rêve.
« Moi!... oh ! rien...
— Seriez- vous incommodé, papa?... Augustes'était levé et avait pris la main de Grizet.
— Non , non 1 »
Le lecteur devine alors ce qui se passait dans l'ame d'Anlonin , lorsqu'il guettait sur le cadran l'heure qu'il avait prévue , mais trop tard; eu demandant asile à la veuve Raimond , il n'avait pas songé d'abord à la position si difficile où son étourderie allait le placer... Son sang refroidi, il l'avait jugée , et s'était mis l'esprit à la torture pour en sortir sans exciter le moindre soupçon... Mais il n'avait pas tout prévu encore; il était loin de s'attendre à l'offre de Kaimond qui l'avait frappé d'une terreur que lui seul pouvait comprendre. Les pensées se succédaient dans son esprit avec une rapidité inconcevable : « Comment faire? comment faire?
it)^ i-A filliï:
se disait-il; » et la pensée , après lui avoir montré le danger, fuyait sans luiMndiquer le moyen d'y échapper ; l'exiguité du loca! , qu'il connaissait très bien , lui ôtait jusqu'à sa dernière espérance , et pourtant il ne pouvait adopter cette proposition; mais, en la refusant, il prévoyait la réponse qu'on allait lui faire. Grizet maudissait son imprévoyance , et aurait donné la moitié de sa vie pour n'être pas tombé dans le piège qu'il s'était tendu lui-même... Il fallait qu'Auguste couchât avec Raimoud ou avec Antonin... dans l'une ou l'autre pièce, il n'était pas possible de faire deux lits : le pauvre écrivain regrettait amèrement la soupente où couchait Auguste et le cuin noir de la loge où il avait établi son lit, lorsqu'il avait jugé qu'il était temps de se séparer ainsi.
« La proposition de Kaimond ne vous convient peut-être pas ? dit ia veuve ; si vous le préférez, Auguste couchera avec vous?...»
Cette obfjcritalion si uaturclic fil passer un
nUNE FiLLii:. 199
frisson partout le corps de Grizet; il regarda madame Raimond d'un air (|ui voulait dire :
vous êtes folle ! Mais ce ne fut qu'un éclair
qui illumina son regard... il ne pouvait plus différer sa réponse :
« Je le préfère, cela dérangera moins votre lîls , dit-il en cherchant à donner à sa voix le plus d'assurance possible.
— Ça ne me dérangerait nullement, répondit Raimond ; parbleu ! lorsqu'on a été soldat , on est habitué à avoir un camarade de lit; mais puisque vous le préférez , en deux tours de main le bivouac va être établi... vous ne serez pas trop douillettement; oh! mais j'y pense... prenez mon lit à vous deux et je coucherai à votre place.... »
Grizet avait plutôt envie de demander à Raimond la permission de partager son lit , c'était le seul moyen pour qu'Auguste fût seul... mais
il n'osa pas il était comme un coupable
qui craint d'éveiller les soupçons ; il u'ac-
cepta pas la proposition que le jeune homme venait de lui faire. En quelques minutes la table fut enlevée, les matelas apportés, le lit dressé; Kaimond et sa mère se retirèrent chacun dans leur chambre en souhaitant une bonne nuit à Grizet.
Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il se trouvait, àpareille heure, seul avec Auguste, mais sa position était différente de ce qu'elle avait été jadis : la possession de son enfant d'adoption avait fait sa gloire et son bonheur ; en était-il de même alors? non! il venait d'enlever de force un enfant à son père; et qu'était cet enfant? une jeune fille dont il cachait le sexe à la connaissance de chacun ; et pour quel motif? par jalousie, par amour! Où le mènera ce mystère? à l'infamie; peut-être au déshonneur ! elle , ange de pudeur et d'innocence qui, chaque nuit, dort dans l'ignorance du danger qui la menace, du sexe auquel elle appartient ;angcpudique, qui sommeille sans pas-
D*UiVE FILLE, 20I
sion au cœur, dont les rêves ne sont troublés par aucune image enfantée par le désir des sens; qui n'a dans l'ame qu'un seul sentiment; de l'amitié pour tous ceux qui l'aiment... pauvre fille ignorante, qui vient d'échapper à la couche brûlante d'un garçon pour tomber dans le lit d'un vieillard qu'une passion brûlante dévore...
L'esprit torturé par ses pensées , le cœur déchiré par les reproches qu'il s'adressait , Antonin vit arriver avec effroi l'instant auquel il réfléchissait depuis quelques heures : il parcourait avec agitation le peu d'espace que le lit n'occupait pas; Auguste le regardait avec inquiétude, et cherchait à deviner le motif du chagrin auquel il le voyait en proie. Antonin redoutait de jeter les yeux du côté d'Auguste; il lui prenait l'envie de tomber à genoux devant lui , de lui demander pardon, de le supplier de ne pas quitter son vêtement, de s'endormir sur la chaise qu'il occupait; il était fou, Grizet, mais plus malheureux qu'un fou, car il connais-
sait la cause de son mai , et il ne se cachait pas qu'il était son ouvrage.
Quelques mots prononcés par Auguste augmentèrent encore le trouble de Grizet :
« Couchez -vous donc, papa! dit-il à voix basse.
— Non ! je ne pourrais dormir; laisse-moi.
— Mais, qu'avez-vous donc? vous êtes malade , et vous voulez me le cacher.
— Oui, oui, malade, mais ce ne sera rien....
— Que ne l'avez-vous dit plus tôt? voulezvous que j'appelle Raimond?
— C'est inutile! ce ne sera rien, ledis-je;dors, dors , enfant. »
Auguste n'osa répliquer, et commença à se débarrasser de ses vêtemens ; Grizet s'assit dans un coin de la chambre ; il tournait le dos au lit , et paraissait s'être calmé. Auguste vit avec plaisir ce changement qui l^i fit espérer que ses craintes élaienl mal fondées; en se déshabil-
n'UNE III.LK. 9.0'^
lant , il essaya de renouer la conversation : « Je suis bien las, dit-il , mais Raimond doit l'être encore plus que moi ; si vous saviez, papa, comme il est fort ; oh • il porte trois fois plus lourd que je ne pourrais porter, et cela sans y songer le moins du monde, quand , moi, je plie sous le moindre fardeau ; c'est singulier comme je suis faible pour un garçon. Nous avons fait des armes... il est bien plus avancé
que moi il m'a désarmé deux fois je l'ai
touché pourtant, mais il me l'a bien rendu; si le fleuret n'eût pas été moucheté, je ne serais pas là; j'étais si mal effacé, qu'il m'a frappé au milieu de la poitrine , beaucoup trop fort , par exemple; je dois en porter la marque, car la place est encore douloureuse. »
En disant cela, Auguste , à moitié déshabillé , s'approcha de la lumière de la lampe placée près d'Antonin , ouvrit sa chemise et lui flt voir la marque du coup de fleuret.
Que devint Grizet à la vue , non pas de la
ao4 LA FILLE
trace rouge que le doigt d'Auguste lui indiquait, mais à la vue des trésors de jeunesse que cette chemise entr'ouverte lui laissait apercevoir! Tout le sang de son cœur reflua vers son visage; sa vue se troubla , ses bras se levèrent pour repousser Auguste , mais il se rajeta en arrière : ses mains avaient touché ce que ses yeux ne pouvaient plus voir; il était anéanti.
Auguste, effrayé de l'état alarmant de Grizet, jeta ses bras autour de son cou , en lui disant :
« Mon Dieu ! vous me cachez quelque malheur , quelque souffrance ; pourquoi ne pas vouloir que j'appelle Raimond?»
An tonin , électrisé par la crainte de voir arriver quelqu'un, entoura de ses bras tremblans cette créature, moiliéhomrae, moitié femme, ce trésor dont l'enveloppe entr'ouverte lui laissait voir pour la première fois, tout le prix. Il étouffa sur les lèvres d'Auguste le nom de Raimond qui l'é- ]>ouvan(ail , qui en ce moment jelail dans son
D UNE FiLLi:. ao-)
^œur une jalousie déchiranle et capable de lui faire oublier le serment qu'il avait fait dans le mystère de son amour. Anlonin pressait convulsivement Auguste sur sa poitrine et le couvrait de baisers et de larmes Il brûlait en
sentant palpiter sur son sein un cœur qui battait d'inquiétude et de pitié... Il sentait qu'il profanait son idole , et ne trouvait pas assez de force pour s'en détacher... Mais un mot magique venait se placer sur les lèvres d'Auguste pour éteindre le feu des baisers de Grizet, pour les purifier : « Mon père ! mou bon père ! mais qu'avez-vous donc?. .» Un bon génie soufflait à l'oreille de la jeune fille ces mots qui étaient la sauvegarde et la preuve de son innocence ; l'enfer et toutes ses tortures étaient dans l'ame d'Antonin. . . Ce mot de père , prononcé sous ses embrassemens par une voix céleste , lui faisait monter une sueur froide au front... i! balbutiait des mots inintelligibles , il délirait.
Deux légers coups frappés à la porte par la-
loC) LA FILLE
quelle était sortie la veuve Raimond, mirent fin à ce combat,
«Qu'est-ce! s'écria le vieillard d'une vo^x terrible et en repoussant Auguste.
— Est-ce que vous n'êtes pas couché , monsieur Grizet?
— Si fait ! si fait , madame ! répondit-il , en s'élançant vers la lampe qu'il éteignit...
— J'avais cru entendre des plaintes ; vous n'êtes pas incommodé?
— Non, non, je rêvais... »
On entendit le bruit des pas de madame Raimond qui s'éloignait de la porte.
Oh! c'était bien un rêve cruel qu'une circonstance inattendue venait d'interrompre! cette réponse, arrivée fort à propos sur les lèvres de Grizet, était la juste expression de ce qu'il avait ressenti, de ce qu'il éprouvait encore... Assis dans l'ombre , le front humide et glacé , la poitrine haletante, il n'osait croire à la réa-
lité dont il subissait toutes les terreurs , dont i( se rappelait toutes les sensations; car il croyait sentir encore dans ses bras le corps svelte dont la douce clialeur avait allumé un volcan dans son sein... Il crut un moment que c'était un rêve; ce bonheur, cetourment était passé si vite. L'ombre avait succédé comme par magie à la lumière; a'U milieu de cette tranquillité profonde il aurait pu distinguer quelques soupirs , quelques sanglots; mais il en avait tant dans le cœur, qu'il les confondait avec les siens.
L'épouvante d'Antonin avait jeté dans tous les sens d'Auguste une crainte mystérieuse qui le retint quelques instans enchaîné au pied du lit sur lequel il s'était assis... il n'osait bouger, et retenait sa respiration comme s'il eût compris le danger d'attirer quelqu'un dans un instant si critique; mais une frayeur mieux fondée s'empara de lui , des pleurs lui vinrent dans les yeux , " des pleurs de pitié pour le chagrin secret qu'Antonin lui cachait si obstinément... il eut
peuF, alors, d'un désespoir qui s'augmentait au moindre bruit, et qui redoutait les secours de l'amitié. Auguste sanglotait et étouffait ses sanglots pour obéir à Grizet... Enfin, il l'entendit se lever doucement de dessus son siège , s'approcher du lit , et lui dire d'une voix basse et étouffée :
« Tu pleures , mon enfant... oh ! retiens tes larmes; si tu savais comme elles me font mal... c'est sur moi, sans doute, que tu pleures; ne crains rien pour moi... je ne suis pas à plaindre... couche-toi, je t'en supplie... dors si tu peux... que le bon Dieu t'envoie un sommeil paisible... Si tu savais comme il est nécessaire pour moi que tu t'endormes... Ne t'inquiète pas de ce mystère... tu sauras bientôt ce que je te cache depuis si long-teriips... Mais plus un mot entre nous deux, cette nuit... plus un mot, entends-tu bien? quoique tu entendes, quoi que je fasse... Je t'éveillerai au jour, lu t'habilleras; il ne faut pas qu'on te trouve au lit, vois-tu... oh'
D UNE FILLE . iOQ
non... car je sortirai aussitôt le jour paru : je reviendrai bien vite... »
La main de Grizet avait rencontré la main d'Auguste; le vieillard la porta à ses lèvres , puis il s'éloigna du lit bien doucement et vint se rasseoir près de la fenêtre. Antonin avait parlé d'une voix si suppliante, la prière qu'il lui avait adressée était si mystérieuse , si pressante , qu'Auguste s'empressa d'obéir à ce que la sûreté de son père adoptif exigeait sans doute , se promettant d'être bientôt sur pied au moindre secours qu'Antonin réclamerait ; il ne pensait pas à dormir , et ne pouvait croire que le sommeil le gagnât , ayant l'esprit aussi inquiet ; il se trompait : lorsque nous sommes jeunes, ce génie bienfaisant vient s'asseoir malgré nous au chevet de notre lit. Auguste céda à son influence; Grizet seul veilla jusqu'au jour... Il ne dormit pas , lui.
Oh! qu'une nuit est longue, lorsqu'on souffre et qu'on entend autour de soi la respiration de
•2IO LA FILLK
ceux qu/Ln,y,. souffrent pas el qui tlormeul; ajoutez à cela une nuit sombre , chaude , orageuse , où l'on cherche en vain un peu d'air pour rafraîchir son front brûlant et humide de sueur, pour assouplir ses lèvres desséchées ; c'est vivre et être enfermé dans un tombeau , c'est la nuit du sépulcre qui pèse sur vos paur pière.§ fatiguées , c'est l'air putréfié d'un charnier que i 'on respire. Oh! qu'il désire le soleil , celui qui traverse toute une nuit d'iasomnie! qu'un éclair lui parait beau, lorsque sa blanche lumière illumine soudain tant d'objets perdus dans l'ombre; mais combien la nuit paraît plus noire après cetéclat passagerloh ! le soleil .' le soleil!... que de fois a-t-on attendu avec anxiété que le moindre indice, que la plus faible lueur l'annonçât au ciel et aux hommes ; comme on devient léger 4 mesure qu'ilgagne l'horizon,! Comme l'ame s'élève vers Dieu avec les premiers rayons du soleil ! ; ;»;,,;> ^.Mjdgïé le. peu de durée d'une nuit d'été, corn-
n UNE FILLE, 2 1 I
bien quelques heures parurent longues à Grizet. Le front appuyé sur les vitres de la fenêtre, n'osant remuer, de peur d'éveiller Auguste , il prêtait l'oreille au moindre bruit qui arrivait jusqu'à lui; il étudiait la moindre clarté que les nuages, en se déchirant , laissaient tomber du ciel ; il comptait les quarts d'heure , les minutes; son cœur vibrait avec le timbre de la pendule^
Un roulement sourd et lointain le tira de ses pénibles rêveries : un sillon lumineux traversa le ciel en serpentant; à cette clarté subite, Antonin jeta un regard inquiet sur le lit où reposait Auguste. « Il dort 1» se dit-il avec joie.
L'orage s'éloigna rapidement et débarrassa le ciel du voile noir qui l'avait couvert jusqu'alors; Grizet entr'ouvrit doucement la fenêtre et respira avec joie l'air purifié qui l'inondait de sa fraîcheur; ses pensées se calmèrent, son cœur battit moins péniblement et il put réfléchir froidement au danger auquel il était échap-
o,i-2 LA FILLE
pé et au Sbul moyen qui lui reslait pour le fuir à jamais. Les fenêtres de l'apparlement de Cypion donnaient en face de celle où était Grizet; il y avait delà lumière. ..elle était trop vive pour n'être produite que par la flamme d'une lampe. Antonin vit passer une ombre qui se dessina sur les rideaux du- vieux garçon. « Il ne dort pas non plus, se dit-il; il souffre aussi, lui! mais qu'est-ce que son mal auprès du mien?... son corps seul est malade; moi, c'est mon cœur!... et c'est lui qui est la cause de tout cela; lui qui m'a jeté son enfant entre les bras , et qui vient me le redemander!... Mais dès que le soleil aura paru, je le lui rendrai ; il le faut ! Oh î oui, il le faut, si je ne veux pas perdre la tendre affection de mon enfant. Elle nie plaindra peut-êt»8, elle m'estimera , elle m'aimera comme on aime un père... c'est tout ce que je puis lui demander maintenant. »
(irizet pleurait, appuyé sur la barre de la croisée; mais ses pleurs étaient doux; ils soula-
gcaient son cœur oppressé : la sérénité du ciel avait passé dans son ame.
Ses regards se portèrent bientôt sur la lueur douteuse du crépuscule : « Voilà le jour » , se dit-il avec joie, en pensant que cette nuit d'épreuve allait finir, et en même temps avec douleur, car il avait fait le sacrifice de son amour à l'honneur de son enfant. Il étudiait avec anxiété toutes les nuances que le ciel reflétait ; il les vit pâlir et se perdre dans la clarté du jour qui les éteignit peu à peu. Les premiers rayons du soleil vinrent donner à Antonin la force dont il avait besoin pour consommer le sacrifice qu'il avait médité : pour s'ôter tout prétexte de le relarder encore, il n'attendra pas plus tard pour aller chez Cypion ; il devancera le réveil d'Auguste, de peur d'affaiblir sa résolution. Tout dort autour de lui, il sortira sans faire le moindre bruit, et dans quelques minutes, il viendra chercher Auguste pour le conduire dans les bras de son père tout sera fini,
2l4 LA FILLE
alors.... A cette pensée, Grizet sent son cœur prêt à défaillir; mais les souvenirs de la nuit lui donnent la force de vaincre cette dernière émotion : il quitte la fenêtre, qu'il ferme doucement, et se dispose à gagner la porte de sortie... ïl s'arrête stupéfait : Auguste est sur son séant
Auguste est pâle et a les yeux abattus , il paraît en proie à un accès de fièvre violent; il frissonne et serre convulsivement les draps du lit autour de lui; un sentiment de frayeur ou de honte lui fait baisser les yeux : on dirait qu'il cherche à se rapetisser pour se soustraire aux regards de Grizet, qui étudie avec inquiétude ce changement inexplicable.
Antonin n'a pas la force de dire un mot : il est aussi pâle, aussi tremblant qu'Auguste; mais il est facile de deviner le riiolif de son trouble. « Aurait-elle deviné mon secret? » Telle est la question qu'il s'adresse et dont ses yeux cherchent la réponse dans ceux de la Jeune fille.
Il me isera ditïicilti d'expliquer ce qui se passe dans l'ame de celle-ci, ma main tremble au moment d'être l'interprète de ma pensée. Malgré les larmes qui roulaient encore dans ses yeux , malgré l'agitation où le délire de Grizet l'avait jetée, elle s'était endormie profondément ; les fatigues de la soirée n'étaient pas la seule cause de ce profond sommeil. Une main mystérieuse , puissante comme la main de Dieu , s'était posée SUT les paupières d'Augustine et les avait fermées pour quelques heures ; puis cette main créatrice était descendue jusqu'à son cœur et avait commandé à la source de la vie de détourner son cours et d'apparaître enfin pour révéler à Augustine le sexe qu'on lui avait dérobé. Cette nuit avait été marquée par la nature pour trahir un de ses secrets les plus cachés, pour imposer à la jeune fille une loi commune à presque toutes les femmes ; elle s'était endormie dans la candeur de l'enfance, elle s'était éveillée marquée du dernier signe de la puberté; de cette
2l6 LA FILLE
nuit-là seulement devait dater le nom d'Augustine.
Bien avant que le soleil fût levé , elle avait été tirée de son sommeil par un malaise qui lui était inconnu; malgré la lièvre et l'inquiétude qui l'agitaient , elle s'était aperçu de l'immobilité de Grizet, qui paraissait sommeiller, le front appuyé sur la barre de la fenêtre ; elle s'était efforcée de supporter son mal en silence, de peur d interrompre le repos de son père adoptif; elle avait attendu le jour avec presqu'autant d'impatience qu'en avait éprouvé
Antonin Une partie du mystère que les
ombres de la nuit avaient dérobé aux yeux de la jeune fille , lui fut dévoilée à la première clarté du ciel : sur le léger tissu qui l'enveloppait, elle aperçut avec effroi les traces de la fécondité dont le règne commençait pour elle; mais qui lui expliquera pudiquement ce mystère? qui pourra calmer son effroi et sa pudeur alarmée? qui l'aidera à franchir le pas-
DUNE FILLE. Il"]
sage de l'enfance à l'adolescence? a-l-elle une mère pour recevoir sa confldence , et qui , en souriant de plaisir et d'amour , la baisera au front en lui disant : « Que bientôt les fruits de ton sein soient bénis I »
Non- elle n'a pas de mère... c'est une fleur dont le germe léger a été enlevé par le souffle de la fatalité et transporté sur une terre étrangère à sa nature , loin de ses abris et de ses soutiens naturels; une fleur qui s'épanouit par la seule volonté de Dieu... Telles étaient les causes physiques et morales de l'abattement d'Augustine.
Elle était donc pâle et tremblante, et n'osant faire un mouvement dans la crainte de laisser apercevoir ce qu'elle ne pouvait s'expliquer à elle-même. Une pudeur secrète retenait ses mains attachées aux plis du drap qui dérobait la cause de son embarras aux regards d'Antonin. Le vieillard était loin de se douter de la vérité; il interprétait l'abattement d'Augustine fVaprès ses propres émotions ; il pensait qu'un
IlS LA IILLE
mol échappé de sa bouche avait éclairé ia jeune hlle, et qu'elle frissonnait en songeant au danger auquel elle était échappée et qui l environnait encore.
Mais une inquiétude plus vive vint augmenter le trouble d'Antonin : il faisait grand jour, Raimond ou sa mère pouvait se lever d'un moment à l'autre; connaissant leur habitude matinale, il n'avait donc pas un instant à perdre pour supplier Augusline de s'habiller au plus vite. A cette demande , la jeune fille fit un mouvement expressif qui confirma la pensée d'Antonin. « Elle sait tout... » balbutiait-il , en retombant sur son siège; mais il se releva presque aussitôt en disant à voix basse, quoique d'un
ton résolu :
« El pourtant , il le faut '
— Oh! non! non! répondit-elle, en se rapetissant encore. »
•Les jambes d'Antonin ployaient sous lui * il
DUNE FILLK. 219
tomba à genoux sur le bord du lit , et les mains jointes , il dit d'une voix étouffée :
«Ohl pardonne-moi, pardonne-moi; oublie ma faute! mais pour toi, pour ton honneur, obéis encore à ma prière ; il n'est que ce moyen de sauver les apparences qui pourraient le perdre dans l'esprit de madame Raimond et de son fils; habille-toi, je l'en conjure... Oh ! s'ils te voyaient. »
Ces derniers mots firent tant d'impression sur l'esprit d'Augustine , qu'elle les répéta involontairement , et que ses mains quittèrent les plis du drap qui lui servait de rempart; elle le rejeta de côté , et se leva précipitamment pour prendre ses vêtemens.
Ce fut alors que Grizet s aperçut de sa méprise; le mystère du trouble d'Augustine lui était dévoilé.
Quoique préparé à cet événement qu'il attendait depuis long-temps , Antonin resta immobile do surprise... Le hasard avait réuni les
circonstances les plus bizarres pour rendre sa position plus effrayante. Il était encore maître de son secret vis-à-vis de la jeune fille , dont
l'ignorance lui en donnait la garantie Mais
pourRaimondet samère, en sera- l-il de même?.. Grizot et Augusline, en s'en allant, n'allaient-ils pas laisser des traces qu'aucun moyen ne leur permettait d'effacer? ce lit ne devait-il pas rester là pour apprendre à la veuve qu'une femme s'y était couchée?... En se maudissant, en maudissant Cypion , Antonin jetait des regards effrayés sur la porte qu il craignait de voir S'ouvrir , sur ce lit qui parlerait à tous les regards, sur Augustine qui se hâtait de s'habiller; et aucun moyen ne lui venait à l'esprit pour sortir de ce chaos dans lequel il était perdu « L'enfer s'en mêle! balbutiait- il avec
rage; que faire?...» Cliaque instant qui s'écoulait redoublait l'embarras du vieillard; il se frappait le front comme pour en faire sortir uiuî pensée.
D UNE FrLLE. -ill
Àugusline était habillée; elle attendait avec anxiété que Grizet lui fît un signe, lui adressât un mot;... mais les yeux d'Antonin n'avaient qu'une direction ;ils restaient lixés sur les draps du lit... Tout à coup ses traits s'animent , il se lève en disant : « Il n'est que ce moyen pour l'instant; après, nous verrons... » puis, il se dirigea vers la porte de sortie , qu'il ouvrit doucement , en faisant signe à Augustine de sortir et de l'attendre sur l'escalier; la jeune fille s'empressa d'obéir ; Grizet la suivit sur le carré pour s'assurer que personne ne pouvait les voir... Le silence qui régnait dans la maison le rassura complètement; il se bâta de rentrer dans sa chambre ; puis après avoir hésité encore, il enleva les draps du lit, les roula, en fit un paquet du moindre volume possible , qu'il enveloppa dans son mouchoir et sortit précipitamment.
Quelques minutes après, l'écrivain descendait le faubourg Montmartre en soutenant d'un bras
Augusline qui faiblissait à chaque pas , et portant de Tautre , le fardeau que la prudence lui avait imposé; où allaient-ils? nous le saurons peut-être.
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Quelques instans après le départ de Raimond de chez notre vieux garçon , une voiture de place s'arrêta devant la porte de Cypion Nanteuil ; un homme en descendit lourdement, en intimant au cocher l'ordre de veiller à la valise et au sac de nuit qu'il laissait dans l'intérieur du fiacre ; à sa tournure et à son air embarrassé , on devinait un provincial tout nouvellement débarqué. Il frappa deux coups qui retentirent aux oreilles du vieux garçon. Le cordon tiré , l'étranger entra en
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jetant un coup d'œil sur l'avis au public placé au-dessus de la porte de la loge : Parlez au Concierge. Après avoir regardé à travers le vitrage , il frappa au vagistas pour éveiller le remplaçant de Grizet qui s'était couché sur son lit provisoire, composé de quelques bottes de paille.
« Holà ! l'homme 1 » cria le provincial d'une voix forte.
L'Auvergnat se mit sur sonséant, en disant en patois montagnard : « Qui y a ti pe vostre service, monchieu!
— N'est-ce pas ici la maison de feu Nanteuil?
— De feu! ne sabe pas ce de quoi voi
dire !
— Cette propriété n'appartenait-el!e pas à Cypion Nauteuil?
— Yeu crese que oui ne sabe pas schi 1«
vindue.
— A qui faut-il s'adresser? car vous n'avez pas l'air de me comprendre.
— Yeu ne se échi que d'hier soir , schi mouchieu Grizet était là y pouré respondre... mousta au deuxième , la porte au dreste de l'escalier.
— r II y a donc quelqu'un chez le défunt?
— Ne sabe pas qu'est que défunt chez mouchieu Nanteuil , mais mousta touchours!
— Au diable la grosse bête de dormeur !
— Grossa bestia vous-même , fouschetre , » ditl'Auvergnat en grondant et en s'étendant sur son ht de paille.
Comprenant qu'il lui était impossible d'obtenir de plus amples renseignemens , le provincial se décida à monter l'escalier que le montagnard lui avait désigné du doigt ; arrivé au second étage , il sol a si bien que le cordon lui resta dans la main; Cypion était à sa fenêtre et regardait avec inquiétude le fiacre arrêté à sa porte ; il entendit à peine le bruit de sa sonnette, car la dislance était grande jusqu'à l'antichambre:
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en allani (Hivrir, son cœur baltaiJ. En ce moment on frappait à coups de points à sa porte. W ne fut pas peu surpris, en ouvrant, de se trouver en face de notre provincial , dont la taille bien au-dessus de l'ordinaire , le chapeau à larges bords, les favoris touffus, l'ample redingote de gros drap et les bottes à revers , composaient un ensemble assez bizarre à l'œil d'un Parisien; l'étranger entra sans en attendre l'invitation , sans ôlër son chapeau , ni saluer d'un geste Cypion qui s'était incliné ; il le poussa même pour entrer au salon dont la porte était ou verte... le vieux garçon, surpris de cette hardiesse , le regardait sans lui adresser la parole; mais en le voyant aller si loin , il l'arrêta en lui disant :
« Qui demandez-vous? »
Le provincial s'assit dans un fauteuil sans répondre à la question de Nanteuil , mais il le regarda fixement , et le toisant d'un regard curieux :
« C'est vous qui êtes sans doute lé gardien des scellés? dit-il.
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— Qu'est-ce que vous dites? lui répondit Cypion en ouvrant de grands yeux étonnés.
— Vous êtes donc sourd, mon vieux bon homme; je vous demande si c'est vous qui gardez les scellés apposés par la justice
— Je ne vous comprends pas !. . . monsieur ! . . .
— Par exemple , je vous trouve un gaillard bien hardi d'avoir endossé la robe du défunt.... on devine que vous ne vous attendiez pas à me voir arriver si tôt.
— Qu'est-ce que tout ça veut dire, «balbutiait Nanteuil qui , en marchant de surprise en surprise , considérait avec attention l'étranger dont les regards parcouraient l'ameublement du salon.
«Il aimait le luxe, le vieux cousin! Crédieu! avec les pistoles que tous ces brimborions ont dû coûter, on aurait de belles et bonnes vaches au marché de Saint-Brieuc. »
Nanteuil , qui s'impatientait , frappa du pied avec colère en disant :