I.A III.LL
«Expliquez-vous, enlio!...
— Eh pardieu! ne devinez -vous pas que je suis Erançois-Baptisle Nanteuil, fils unique de défunt Marlin-Charies Nanteuil, frère de feu Cypion Nanteuil? je suis le seul et unique héritier de cette maison et de ce mobilier; mais vous n'êtes pas payé pour connaître les ayantdroit; vous êtes ici pour effaroucher les filous ou les héritiers indirects , ce qui revient au même; vous êtes comme le mannequin que l'on suspend dans un jardin pour en éloigner les pierrots. Oui, mon vieux bon homme, c'est comme j'ai le plaisir de vous le dire, et voilà mes titres incontestables , ni une lettre de plus , ni une lettre de moins à mes noms; voilà l'acte de naissance et l'extrait mortuaire de mon père et de ma mère ; voilà mon acte de naissance à moi, François-Baptiste Nanteuil, marchand de bestiaux à Noyon, département de l'Oise; voilà im certificat de vie qui atteste que je suis le susdit nommé , rac(iuit de mes impositions, un
DUNE FlLLi:. 9.29
contrai de propriété purgé de toute liypothèquc et opposition judiciaire, mon passeport bien en règle et l'acquit de ma place payée pour la banquette de la voiture dite des Messageries impériales ; il en coûte assez de temps et d'argent pour être en règle, mais je n'ai regardé ni à l'un ni à l'autre, parce que je savais que l'béritage du cousin en valait la peine; au premier coup d'œil, cette maison vaut quatre-vingt mille francs , sans compter quelques vieux contrats de rentes et le mobilier. Ob! le mobilier vaut des sous. » Le marchand de bestiaux se leva en terminant et se dirigea vers la porte de la chambre à coucher pour achever son inventaire. Cypion , cette fois, l'arrêta tout de bon en lui barrant le passage.
« Vous avez compté sans votre hôte , mou cher cousin , et je ne sais vraiment quelle idée vous a pris en vous imaginant que j'étais mort; je suis bien en vie, et n'ai nullement la fantaisie de mourir.
2 3o LA FILLK
— Comment!.... hein!.... répétez donc ça, mon vieux bonhomme.
— Je vous demande à votre tour si vous êtes sourd. Je suis Cypion Nanteuil , seul et unique propriétaire de cette maison et de ce qu'elle renferme I M'entendez-vous, maintenant?
— Fort bien , crédieu ! mais c'est d'un ridicule à faire crever un homme , c'est une mystification qui n'a pas d'exemple en Picardie. Et le journal , crédieu • et le journal qui vous a fait mourir et enterrer; oh! tenez, j'avais oublié de vous le montrer : le voici avec mes titres d'héritier, voyez à l'article nécrologie : Cypion Nanteiùt , propriétaire à Paris, mort le 13 août. Il n'y a pas d'équivoque , le nom de baptême et le nom de famille en toutes lettres;' ça n'a pourtant pas été imprimé et publié sans cause et sans motif; mais je suis bien bête!... vous êtes un vieux farceur qui voulez vous amuser à mes dépens!... »
Kn disant cela, il frappait rudement sur le-
n'UNK FlLLi:. . 23 1
paule de Cypion, qui n'avait pas plus envie de rire que son cousin.
« Quel serment et quelle preuve voulez-vous que je vous donne pour vous prouver que vous vous êtes sottement laissé atlrapper par cette feuille, qui aura pris un nom pour un autre.
— Ah ça! vraiment- vous êtes donc le cousin Nanteuil, là, sans menterie? crédieul mais il n'y a pas de bon sens de faire aller les gens de cette façon. Si je tenais le gredin de journaliste, je lui ferais payer mes frais de déplacement.
— Et moi, je lui dois des actions de grâce , mon cher cousin ; il m'a procuré l'avantage de m'assurer, de mon vivant, des regrets que je vous donnerais après ma mort; je sais à quoi m'en tenir. Je n'avais pas le plaisir de vous connaître :je vous connais maintenant, et mon testament vous apprendra toute l'estime que je conçois pour vous.
— Ah! cousin, voilà de la susceptibilité bien mal fondée, crcdieu! parce que je ue me suis
-2^2. LA FILLK
pas présenté chez vous la larme à l'œil, le crêpe au chapeau, vous allez croire que je ne vous regretterais pas... Vousdevezbiennousconnaître nous autres Picards , l'intérêt avant tout et la sensibilité après; c'est bien naturel ! Est-ce qu'il ne faut pas conserver son sang-froid pour ne pas se laisser voler par l'un et par l'autre ; quand vous avez hérité de votre mère, n'avez-vous pas pris la poste pour venir recueillir ce qui vous appartenait de droit? vous n'avez pas eu le temps de venir assister à ses derniers momens , mais vous l'avez pris pour venir chercher la succession ; c'est bien naturel.
— Assez, assez , monsieur, s'écria ISanteuil, piqué de ce reproche qui était tombé lourdement sur sa conscience ; nous n'avons rien de commun , rien à faire ensemble , et je vous verrai partir avec plaisir.
— Crédieu ! comme vous prenez la chose; partir!., à peine arrivé... encore brisé par les cahots de l'infernale voiture impériale... Sommes-nous
d'une fille. a;^3
cousins ou ne le sommes-nous pas? si vous étiez à ma place et que vous fussiez à la mienne, je vous aurais déjà dit : Cousin , pas de rancune, allez chercher voire valise et votre sac de nuit, et soyez le bien-venu.
— Oh! mais je ne vous dis pas cela, moi; vous pouvez laisser vos paquets où ils sont , et vous faire conduire ainsi qu'eux où bon vous semblera.
— Vous riez , mon vieux cousin I on ne s!arrange pas comme cela entre parens et héritiers naturels; on parle affaire sans se fâcher, on plaide pour un sou s'il le faut , mais on n'en est pas moins cousin et ami.
— Ami! avec un homme qui vient froidement s'emparer de vos dépouilles.
— Et si je mourais aujourd'hui ou demain , ne viendriez-vous pas chez moi comme je suis venu vous? Je me suis trompé , voilà mon tort; mais ce qui est différé n'est pas perdu , et vous avez beau faire cl beau dire , il ne faut
qu'une minuie pour mourir, et quelques heures pour venir de Noyon à Paris.
— Je vous conseille de renoncer aux souliers du mort que vous attendez , car il en disposera comme bon lui semblera : ils ne vous blesseront pas les pieds, je vous en réponds.
— Geserait une chose infâme que défaire une action semblable; â quoi serviraient donc les liens de parenté, sile premier venu pouvaitespérer de s'emparer de notre légitime ?0 crédieu! je serais homme àlui briser le crâne , fût-il aussi dur que celui d'un taureau picard; je ne suis pas de pâle à laisser brouter aux autres l'herbe de mon pré; je vous en avertis, ne vous avisez pas de me déshériter'... »
En disant ce dernier mot , le marchand de bestiaux laissa tomber son poing sur la table de marbre d'nn guéridon , dont il fit sauter les porcelaines. Cypion lit un pas en arrière en baissant la tète de frayeur ; le bouvier laissa échapper un juron plus expressif que celui qui lui
DUNE FILLE. si'JS
était habituel , et l'accompagna d'un éclat de rire bruyant.
« Comme votre vaisselle est casuelle ! cousin Nanteuii; à peine ai-je touché votre table ! En voilà de la besogne de faite en un tour de main ! Vive la poterie de grès ! ça résiste au contrecoup d'un coup de poing , tandis que celle-là se brise comme des coquilles d'œuf. Mais puisque
vous me renvoyez , n'en parlons plus vous
êtes un mauvais parent et un vieux ladre; avant de regagner Noyon , je vous préviens de ne pas avoir la pensée de me jouer un tour , car j'agirais tant de pieds et de tête , que je vous ferais déposséder comme un vieux fou ; ainsi , tenezvous sur vos gardes , car je vais vous faire surveiller de près. Celte fois, je ne m'en rapporterai plus aux journaux : à la moindre maladie qui vous arrivera , je débarque à votre chevet et j'en écarte les oiseaux qui voudraient becqueter ma moisson; je torderai le cou au plus hardi ; ils paieront pour les journalistes la sotte Jigure
que je fais en ce moment. Vous voyez que je suis franc, franc comme un Picard. Allons, une poignée de main , et sans rancune.»
Cypion retira sa main , frémissant à l'aspect del'énorme main du bouvier, qui en aurait broyé du même coup dix comme la sienne.
Cypion vit partir avec joie ce cousin si avide d'héritages et si peu courtisan dans ses manières et dans ses paroles ; il entendit avec plaisir le roulement de la voiture ; il lui semblait qu'un poids bien pesant se relirait de dessus sa poitrine à mesureque le bruit s'éloignait; enfin, il retrouva la parole pour dire comme sil'on eût pu l'entendre :
« Va-t'en , brute... Si jamais tu touches un denier sur ce que je possède, c'est qu'avant demain mes deux bras et ma langue seront paralysés; c'est que j'aurai été frappé d'une apoplexie foudroyante aujourd'hui même. A-t-on jamais vu se présenter avec plus d'effronterie ! Oh ! j'aurais dû le reconnaître au premier abord; c'est le portrait vivant de son père.
d'une fille. îiSy
celui qu'on avait surnommé l'Ours de Saint- (ro6m ; et dire que vingt diligences versent par an , et qu'un accident semblable n'arrivera pas à propos pour punir ce chercheur d'héritages. Mourez donc pour enrichir de vos dépouilles des êtres qui ne vous donneront pas un souvenir, pas une larme; qui regardent votre fortune comme la leur, et vous menacent s'ilvous prend envie d'en disposer autrement ; voilà donc comme la vie d'un garçon doit finir ! Quelle sottise j'ai faite/ Il n'y a pas un être de qui je puisse attendre de l'amitié, à qui j'aie le droit de demander assistance ! j'ai voulu vivre seul, pour être libre et dans l'isolement le plus complet; je suis enchaîné par les infirmités et les ennuis d'une vieillesse prématurée. Bien malgré moi , le destin m'a donné un enfant : j'ai méconnu cette ressource que le Ciel m'envoyait pour mes vieux jours; il ne me connaît pas, il ne voudrait peut-être pas me connaître ; celui qui l'a élevé comme son fils, et qui l'aime comme
a38 LA FILLE
un père , me le dispute et me l'enlève... Et cet autre venait pour s'emparer de mon bien , sans même m'avoir connu; je n'ai donc rien à moi dans le vide où je me suis plongé! qui sait si ma tombe... Au fait , à quoi servirait-elle? puisque personne n'y viendra déposer une couronne... »
L'agitation de Cypion était extrême ; en traînant ses jambes goutteuses , il allait et venait d'une pièce à l'autre, puis il s'arrêtait, s'asseyait, se relevait et recommençait sa promenade. Jamais ses pas n'avaient eu autant de retentissement; jamais son appartement ne lui avait semblé si désert. L'heure à laquelle Antonin avait l'habitude de monter pour recevoir les ordres de Cypion était écoulée ; sa femme de ménage était malade , et depuis deux jours elle n'avait pas paru pour remplir son office. Le vieux garçon était livré à lui-même : rien ne venait le distraire de ses pensées tardives; incapable de se servir lui-même, habitué à com-
DUNE FILLE. -ï'^CJ
mander, il ressentait plus vivement l'embarras de sa position. Quoiqu'il fût plus de midi , il n'avait pas songé encore aux besoins de l'existence ni au moyen de se les procurer; son estomac ne tarda pourtant pas à les lui rappeler; mais comment faire?., depuis plus de trente ans Cypion avait contracté l'habitude des bonnes femmes ; le café lui était aussi précieux que le tabac. Pour tout autre, c'eût été l'affaire d'une minute; pour Nanteuil, c'était un embarras inexprimable... Il allait descendre pour envoyer l'Auvergnat au café le plus voisin , mais le vieux garçon se rappela que le remplaçant de Grizet devait avoir quitté son poste pour aller où son travail l'appelait... il fallait qu'il se résignât à la nécessité. Nanteuil fit sa toilette du malin et se disposa à sortir; mais il était décidé qu'il ne déjeunerait pas ce jour-là.
Sans frapper, sans s'annoncer, un étranger était parvenu Jusqu'auprès de Cypion , qui se retourna brusquement à cette apparition. La
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porte de l'antichambre , laissée ouverte par le marchand de bestiaux , était la cause de cette surprise. Chaque heure de cette journée, en s'écoulant, devait amener au céhbalaire une nouvelle terreur et une nouvelle angoisse. A la vue de celui qui se tenait immobile à la porte du salon , il éprouva un effroi que la mauvaise disposition de ses esprits ne devait pas seule lui inspirer : l'aspect de l'étranger suffisait pour l'expliquer.
Le lecteur se rappellera le portrait de Claude Barre que nous lui avons tracé : c'était le charlatan.
Cypion Nanteuil avait trop souvent promené ses ennuis sur les bas côtés du boulevard pour ne pas avoir remarqué la figure étrange du marchand de pommade; au premier coupd'œil, il l'a reconnu, sans pour cela songer à la profession qu'il exerçait. Il se le rappela comme d'une monstruosité qu'on a besoin de ne voir qu'une fois pour en conserver les traits caractéristi-
d'une fille. 24 r
ques. C'était bien Claudion-le-Chevelu, tel que nous l'avons dépeint ; de dessous son chapeau à trois cornes et galonné s'échappait son épaisse chevelure; il considérait, d'un air qu'il cherchait à rendre imposant, le vieux garçon devant lequel il s'était posé.
« Est-ce bien à l'honorable monsieur Cypion Nanteuil que j'ai la faveur de m'adresser? dit-il enfin d'un ton moitié goguenard , moitié mystérieux.
— A lui-même, répondit Cypion presque à voix basse.
— J'en suis charmé Veuillez avoir l'extrême bonté de donner ordre à vos gens de ne pas nous déranger dans l'entretien que nous allons avoir ensemble
— Je n'ai ni gens ni suivans!
— Ah ! c'est très bien ! alors , vous me permettrez de fermer cette porte le plus hermétiquement possible... cette fenêtre même; c'est déjà bien assez du risque que le proverbe nous
24 y LA FILLE
prédit : les murs ont des oreilles.... » Claude ferma la porte du salon ainsi que la fenêtre.
« A quoi bon ces précautions , tout ce mystère?
— Vous allez le savoir, et je vous prie de croire que ce n'est pas pour ma propre sûreté que j'agis ainsi , mais bien pour la vôtre à laquelle je m'Intéresse Maintenant que nous
sommes absolument seuls et loin des importuns , asseyez-vous, je vous prie , et écoutezmoi. »
Cypion obéit en faisant, signe à Claude de s'asseoir.
« Vous êtes trop honnête.,, j'ai l'habitude de parler debout... mais pour vous être agréable , il n'y a rien que je ne fasse.. . J'entre en matière : Il y a fort long-temps , douze à treize ans environ , que je suis honoré de l'estime cl de la confiance d'une personne que vous avez beaucoup connue...
— Ah'... (|uellc est-elle?
d'une riLLE. 24^^
— Une femme!.... mais sous cette simple désignation , vous ne pourriez peut-être vous la rappeler; lorsqu'on est riche comme vous l'êtes, on en a possédé plusieurs. Son nom seul pourra vous mettre sur la voie... Vous avez eu pour maîtresse une nommée Jeannette...
— Jeannette!...
— Oui , vous savez , une petite brune bien sémillante, bien coquette, très jolie , fort spirituelle, et méchante comme un démon 1...
— Oui,oui !...je vois que vous l'avez connue.
— Et je la connais encore !. , .
— Qu'ai-je à faire maintenant avec cette femme? tout rapport a cessé entre nous depuis l'époque que vous me citez.
— Diable ! mais ce n'est pas ce qu'elle m'a dit.
— Elle a menti , (jette folle, je ne l'ai jamais revue...'
— C'est possible!... mais de loin ou de près , un lien mystérieux vous attache à cette femme; un secret que vous possédez tous deux et qu'elle
a bien voulu me confier , peut amener d'un jour à l'autre la nécessité de vous rapprocher et de vous revoir.
— Jamais 1 jamais.'... et je ne sais ce que vous voulez dire!...
— Vous lui répondrez alors sur ce qu'elle vous mande dans cet écrit que j'ai tracé sous sa dictée , car en ne vous donnant pas de ses nouvelles , que vous ne m'avez pas demandées , je n'ai pu vous dire qu'elle ne fait plus usage de
sa main droite depuis un accident affreux
voici sa lettre dont j'ai bien voulu me charger !... » g
Cypion prit le papier, et n'en lut pas le contenu sans donner les marques de la plus vive contrariété.
Voici ce que disait la lettre :
« Mon cher Nanteuil ,
«Vous devez penser qu'il arrive un instant où
f( une femme se ra|)pelle qu'elle est mère, et où
DUiNK riLLK. a/p
« elle éprouve le désir de serrer son enfant dans « ses bras ; vous , vous pouvez jouir de ce bon- « heur autant de fois que vous le désirez ; vous « pouvez le voir à chaque instant du jour, notre « cherenfant!... Moi, je suis forcée decachermes « affections maternelles aux soupçons d'un mari «jaloux, et capable de vous tuer ainsi que moi «s'il découvrait la vérité; je n'oserais m'ap- « procher de l'endroit où vous l'avez placé , « ni me lier à la personne qui a votre con- « fiance , à vous...
— Elle ment, s'écria Nanteuil en interrompant sa lecture; n'y est-elle pas venue vingt fois !...
— Ah !... voyez I elle ne m'avait pas dit cela,
la rusée; mais c'est bien naturel on doit
craindre les inconséquences de ses meilleurs amis... Mais continuez.»
Un sourire infernal passa sur les lèvres de Claude , en invitant Nanteuil à poursuivre sa lecture.
246 I.A FlLLi:
«Faites-moi connaître où je pourrais, n'ima porte par quel moyen, voir notre cherenfant; « désignez à la personne qui vous remettra ce « papier les lieux qiî'il habite. »
« Cette lettre n'est pas d'elle, c'est un mensonge infâme... ou elle perd l'esprit... elle est venue cent fois, vous dis-je , dans cette maison, chez mon portier, chez qui chaque fois elle embrassait son garçon.»
Claude ht un bond de joie sur son siège.
« Bravo ! dit-il ; ces damnées de femmes sontelles rusées I...
— Je ne conçois pas le motif de cette ruse ! reprit Cypion , en regardant avec étonnement Claude qui rayonnait de satisfaction.
— Vousne comprenez pas!... c'est pour se faire valoir, c'est pour se peindre à vos yeux comme une victime exposée à la fureur d'un mari trompé... par amour pour vous et pour son enonfant.
— Oh ■ je ne suis pas la dupe de ses super-
DUNK IILJ.I'. 247
chéries... Après treize années de silence de l'époux de Jeannelle, ce serait une sollisc de croire à la susceptibililé de cet homme... Elle a fait assez de démarches indiscrètes pour avoir éveillé ses soupçons; et s'il n'a rien vu, c'est qu'il a fermé les yeux... D'ailleurs, il aura compris qu'il était trop tard, et qu'il n'y avait plus de remède; les maris sont philosophes.
— Vous croyez celai... Monsieur !... »
En l'apostrophant ainsi, Claude s'était levé et placé devant Nanteuil qui recula*invoIonlairement son siège...
« Ah 1 les maris sont philosophes ! eh bien , nous allons voir qui le sera le plus de nous deux ! »
En croisant les bras et en fixant son regard menaçant sur le visage pâle de Cypion , Claude s était grandi d'une coudée aux yeux du vieux garçon; les traits du charlatan étaient contractés par la colère , ceux de Nanteuil étaient bouleversés par I effroi... Ce dernier avait compri»
le piège dans lequel il était tombé , et il demandait déjà grâce; sa confusion augmentait l'audace de son terrible antagoniste , qui le mesurait d'un regard méprisant.
« Vous m'avez deviné, n'est-ce pas? reprit Claude d'une voix retentissante; vous voudriez bien maintenant rattrapperau vol les paroles indiscrètes que votre bouche a laissé échapper; mais elles se sont nichées dans ma mémoire , et vous ne les en délogerez pas aisément. . . A nous deux, mon vieux célibataire, qui taxez les maris d'une philosophie complaisante; ah .'vous croyez qu'il n'en coûte rien pour jeter à ceux qui ont la fantaisie de prendre femme , des filles déflorées et en plein rapport?. . c'est ce que nous allons voir!...
— Monsieur!
— Paix! je n'ai pas fini, ventredieu !
et vous n'êtes pas au bout!... Je vous permettrai de parler quand je n'aurai plus rien à dire. Grâce à vos confidences , le doute que j'ai con-
DUNE FILLE. 9.4o
serve si long-temps n'existe plus ; puisque le fruit clandestin de vos amours avec Jeannette est en votre possession , il est bien naturel que vouslepayiezàsajusle valeur; si je n'en croyais que ma colère , je m'en prendrais à vos deux oreilles et je les emporteraispour les clouer sur ma porte. Mais que pourrait me rapporter cette vengeance orientale? elle ne servirait que d'enseigne au ridicule dont vous m'avez couvert... Non, pardieu! c'est à votre bourse à payer les avaries survenues à ma fiancée après le naufrage que vous lui avez fait faire.
— Mais c'est un guet-apens , un vol ! s'écria Nanteuil , d'une voix étranglée et en essayant de se lever.
— Dites un assassinat , si cela vous convient, reprit Claude eu le poussant sur. son siège et en le forçant à se rasseoir ; vous pouvez nommer cela comme vou§ l'entendrez, c'est ce qui ne m'inquiète pas ; je ne suis pas venu ici avec la pensée de m'effrayer de vos paroles; d'ailleurs,
a5o LA FlhLF.
j'ai les moyens de vous faire taire , si vous vous avisiez de parler trop haut. »
El Claude indiquait du doigt la poche de côté de son habit , où Cypion crut apercevoir une forme menaçante pour sa sûreté. Le vieillard se tordait les bras de désespoir et balbutiait des mots entrecoupés.
c( Allons ! pas de faiblesse ! laissons les cris et les plaintes aux femmes, et parlons affaire de
sang-froid La progéniture de Jeannette se
diviseendeux branches, dont l'une a été greffée par vouset l'autre par moi: la vôtre est chargée de fruits et la mienne est chétive; il est temps, je pense , de partager la sève qui a enrichi l'une afin que l'autre en profite. . .Des deux enfans de ma femme, il n'est pas juste que l'un ait tout et l'autre rien. . , n'est-ce pas ? vousêtcs trop honnête iiomme, et je suis trop bon père , pour que nous ne tombions pas d'accord sur ce point; il reste à m'expliquer surmes prétentions: elles sont peu élevées... A ne croire que la moitié des bruils
DUNF l-ILLK. i^l
que j'ai recueillis sur votre fortune , vous avez au moins cinq mille livres de rente.
— Quel mensonge 1 s'écria Cypion , en
joignant les mains.
— Quand ce serait l'exacte vérité, je ne vous en demanderais pas un sou de plus ni de moins. N'allez pas croire que j'aie l'intention d'exiger de vous la moitié de ce que vous possédez , fi donc!... je ne veux que ce que la balance delà justice peut contenir... Par droit de nature, votre enfant a dix fois plus de droits que le mien à votre fortune. Nous partirons de ce principe pour assurer à Toiuette le dixième de
l'évaluation de vos meubles et immeubles
mais comme un travail consciencieux nous entraînerait de part et d'autre à perdre beaucoup de temps et de paroles, et que j'ai à cœur de terminer cette affaire promptement et à votre entière satisfaction, nous fixerons la somme à dix mille francs. »
— Dix mille francs'....
2D'2 LA riLLE
— Vous ne vous alleudiez pas à si peu d'exigence; je suis rond en affaire. Dix mille francs comptant!... et vous serez débarrassé de moi '
— Vous me tuerez, misérable! avant de m'arracher cette somme. Dix mille francs!...» Cypion s'élança de son siège vers la porte du salon , mais Claude l'arrêta , et de ses deux mains lui serra violemment la gorge.
« Après les égards que j'ai pour toi et les formes honnêtes que j'emploie , tu veux jouer des jambes et de la langue pour me trahir, vieux bouc!... Comment te trouves-lu dans mes serres? J'ai bien envie de t'y laisser râler ton dernier soupir ; tu es déjà presque aussi laid qu'un pendu... Mais c'est assez de cet avant goût... respire et rattrappe ton ame prête à s'envoler. » Claude lâcha Cypion , qui devenait violet , et le repoussa au fond de la pièce...
A peine Nanleuil eut-il repris sa respiration , qu'il cria au secours ' Mais, tel qu'un dormeur écrasii sous le poids d'un cauchemar affreux , il
DUNE FTIXE. 9.53
ne fit entendre que des sons étouffés. Craignant que la force physique ne revînt tout à coup à sa victime, et ne lui fît pousser des cris plus distincts , le charlatan courut à la fenêtre , souleva le rideau et frappa quelques coups aux carreaux. . Une musique bruyante , criarde, assourdissante s'élança de la rue ; la trompette , le tambour, la clarinette mêlèrent leurs sons différens et formèrent une tempête qui pénétra jusqu'au cœur du vieux garçon , qui comprit que toutes les mesures étaient prises pour étouffer sa voix... Sa dernière espérance se perdit au milieu de cette symphonie infernale à laquelle se mêlaient les éclats de rire deClaudion, qui frappait des pieds et claquait des mains pour accompagner son orchestre.
Cypion baissa la tête , se couvrit le visage de ses deux mains tremblantes , et retomba sur son siège, écrasé de douleur et glacé d'effroi
« La musique rend" sensible les cœurs les plus durs : Amphion a fait danser des pierres.
254 LA FFLLE
Orphée a fait pleurer le chien Cerbère, et moi j'attendris un vieux grediu plus récalcitrant que le portier des damnés... Bravo , morbleu ! bravo, mes artistes ' ah! les ivrognes! ils savent bien que vous paierez les violons; aussi se sentent-ils un double courant d'air qui n'est pas prêt à s'épuiser.... Vous voyez, mon brave homme, que je nai oublié aucun moyen de séduction pour capter votre bienveillance ; la sérénade est soignée , et si vous y résistiez , c'est que vous auriez les oreilles aussi sourdes que le cœur; je me verrais forcé d'employer des moyens qui répugneraient à ma délicatesse; parole d'honneur, d honnête homme , c'est votre bien que je veux.»
L'ironie de Claude déchirait.l'ame de Cypion; la voix du charlatan pétait menaçante et rieuse à la fois: c'était le jeu du chat avec la souris
Puis , en changeant de ton et de manière , il ajouta : «Finissons-en!' je n'ai pas le temps d'attendre votre bon plaisir. » H poussa le guéridon
d'une fille. 2 55
jusqu'auprès de Nanteuil , approcha un fauteuil et s'y plaça brusquement.
« J'ai prévu votre réponse : vous n'avez pas d'argent , n'est-ce pas?.... » Gypion fil un signe négatif. « On n'en a jamais en pareille circonstance; mais votre signature au bas de ces billets me suffira; vous jouissez d'une réputation qui ne me laisse aucune crainte....* Voici deux billets à ordre , dont l'un est à six mois d'échéance et l'autre à un an; prenez-en date pour être en mesure... D'ailleurs, mon reçu vous le rappellera , le voici ; vous voyez que j'ai l'habitude de faire mes affaires en règle Allons, voyons, signez ces deux chiffons de papier timbré , et je vous délivre de ma présence , qui n'a pas l'air de vous être très agréable. . . « Claudion plaça les billets devant Cypion. Le vieillard recula son siège en disant : « Jamais !...»' « Tonnerre ! vous m'impatientez , à la fin ! » Le charlatan tira de la poche de son habit un pistolet.
« Ce n'est pas cela , réprit-il , je dois avoir un encrier de poche, le voici; j'ai tout prévu, comme vous le voyez... »
Le vieux garçon s'arrachait les cheveux de désespoir; il prit la plume que Claude lui présentait, et signa après avoir jeté un regard d'effroi sur le pistolet que le charlatan n'avait pas remis dans sa poche... « Fort bien , dit celui-ci, maintenant , mettez au bas de mon reçu : approuvé l'écriture ci-dessus, et signez... de mieux en mieux... »
Claude ferma son encrier , qu'il serra ainsi que son arme , puis il plia le reçu et le présenta à Cypion. « Gardez ceci , c'est votre propriété , votre garantie , à vous. Lorsque vous aurez repris vos sens , vous verrez que je suis un digne homme, et que je vous donne en échange de cette misérable somme un trésor inépuisable; il ne me reste plus qu'à vous témoigner tout le plaisir que j'éprouve d'avoir fait votre connaissance; ce n'est pas la dernière fois , je
d'une fille. 25^
l'espère , que j'aurai l'avantage inappréciable de me trouver avec vous ; une visite en vaut une autre , et vous êtes trop honnête pour ne pas me rendre la mienne; si le désir vous en prend , voici mon adresse sur une de mes circulaires : <r Foire Saint-Laurent, n*' 11...» J'ai bien l'honneur de vous saluer.»
Le charlatan s'inclina plusieurs fois devant Nanteuil, dont les yeux inquiets le suivirent jusque hors le salon.
(transformation.
Nous avons laissé Grizet et Augustine descendant le faubourg Poissonnière à une heure où ils n'avaient pas à craindre de rencontrer quelques-unes de leurs connaissances : heureusement pour eux ! car ni l'un ni l'autre n'auraient pa éviter cette question qu'on n'aurait pas manqué de leur faire : « Qu'avez-vous donc ? » Le changement que cette nuit avait opéré sur les traits d'Antonin était trop visible pour échapper aux yeux les moins clairvoyans ; ce n'était plus
2s6o LA FILLK
ce gai , ce sémillant écrivain qui charmait par son bavardage enjoué les commères du voisinage; ce n'était plus cet homme si leste, si vif, malgré ses cinquante ans et ses cheveux gris ; c'était un vieillard dont le dos s'était courbé et dont le front s'était ridé tout à coup. Le corps brisé par les tortures que son cœur avait endurées, les joues livides après avoir été brûlées par le sang, il marchait presque au hasard , sans avoir une idée à laquelle il eût pu s'arrêter. En soutenant Augustine , il cheminait comme un homme qui fuit un danger et se soucie peu de l'endroit où il ira , pourvu qu'il s'éloigne de celui d'où il sort. Augustine était pâle et faible , jamais son visage n'avait trahi son sexe avec autant de vérité ; c'était la plus belle , la plus angélique figure de jeune fille , que des habits d'homme n'avaient jamais si mal déguisée; elle qui, la veille encore, les portait si bien, ce jourlà , ils paraissaient l'accabler, gêner sa marche et ses mouvemens; un passant aurait pu dire en
DUNE FILLE. S>,Gl
toute autre saison : « Voici une jeune fille fatiguée du bai, et qui est impatiente dequilter son travestissement. » Il eût été impossible de s'y méprendre ; Augustine n'avait plus rien d'Auguste. Antonin Grizet n'était plus l'écrivain de la veille.
« Faut-il une voilure , bourgeois? »
Ces cinq mots prononcés par une voix enrouée , descendirent à l'oreille d'Antonin et le tirèrent de sa torpeur; il leva les yeux jusqu'au siège du cocher, d'où était tombé celte invitation, et il fît un signe auquel la machine roulante obéit; le fiacre s'arrêta « Où allons-nous?»
Grizet hésita pour répondre; il se décida enfin...
« Rue de FOursine , n" 32. »
— Rien que ça, merci , bourgeois îj'sors d'en prendre , » et le cocher fouella ses chevaux engourdis qui parurent reprendre de l'énergie pour échappera la course dont Grizet les avait menacés. L'élan des pauvres animaux fut comprimé
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par la vigueur du poignet de leur conducteur , qui s'était ravisé : « Cent sous , » criait-il à Grizet; celui-ci accepta. Nous les laisserons un moment rouler vers le faubourg Saint-Marceau.
Dans l'oubli où elle est tombée, qu'est devenue Corinne Mathias , la maîtresse du vieil écrivain? elle n'est ni plus ni moins qu'au temps où nous en avons parlé ; seulement elle est de quelques années plus âgée : elle a quelques agrémens physiques de moins et quelques dispositions acariâtres de plus... c'est une bonne femme qui passe sa vie entre les regrets dupasse, son chat et ses serins; qui s'efforce d'éteindre le feu qui brûle toujours dans son cœur, et qui attise celui de sa chaufferette : C'est une vie monotone et régulière comme le balancier d'une horloge. Depuis vingt ans, elle se lève , déjeune, parle à ses oiseaux , dîne, se promène et se couche avec la pensée d'Antonin au cœur et à l'esprit : cette pensée continuelle est devenue son essence, ses regrets, son plaisir de chaque jour;
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les plaintes qu'elle profère contre son amant lui sont aussi nécessaires que lecafé etlachaufferelte.Sile destin la rendait heureuse comme elle le désire , elle regretterait peut-être ses regrets passés,..
Il n'est que cinq heures du matin, Corinne Mathias est encore ensevelie dans ses draps et rêve à son Antonin. Brusquement tirée de son sommeil par quelques coups frappés à sa porte, elle tire avec vivacité un des rideaux de son alcôve, et s'écrie : « Qui est là? »
Une voix bien douce à son oreille et bien
chère à son cœur lui répond : « Grizet ! »
La pauvre fille tomberait de sa hauteur, si elle était sur ses maigres jambes, tant elle éprouve de surprise et d'émotion... Elle ne peut croire à ce qu'elle vient d'entendre, et se croit encore
sous le charme du beau rêve qui l'agitait
elle saute légèrement à bas du lit, et court pieds
nus à sa porte pour s'assurer de la vérité
mais elle s'arrête, car le désordre de sa parure
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de nuit lui dit qu'il serait peu prudent pour elle de se présenter ainsi aux yeux de son amant. Elle se contente de demander à travers la porte , et pour la seconde fois : « Qui est là?
— C'est moi! Antonin! »
Cette fois elle ne doute plus et répond : « Attendez!... je vais m'habiller! » Transportée de joie, elle court à ses vêtemens pour se couvrir des moins indispensables. Mais osera-t-clle paraître les jambes nues devant Grizet? Oh non!... sans corset! encore moins? avec ses cheveux grisonnans qui s'échappent de dessous sa coiffe de nuit? jamais!... Corinne est presque effrayée de la bonne fortune qui lui est venue en dormant ; jamais elle ne s'est aperçue autant que ce jour-là des ravages que le temps a faits sur elle.
Antonin s'impatiente, frappe, sollicite; Corinne schâtcdesevètir,dcsc corser, de cacher ses cheveux gris, en disant toujours : « Tout à l'heure !
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je suis à vous, dans la minute!... » et près d'un quart-d'heure s'écoule ainsi.
Après s'être regardée dans son miroir , avoir rajusté les boucles de son tour et les plis de sa camisole du matin , après avoir essuyé ses yeux humides de larmes, elle se décida enfin à ouvrir. Corinne Mathias ne s'était pas attendue à trouver Auguste à sa porte , ses yeux perdirent tout à coup leur expression de plaisir, le sourire s'effaça de ses lèvres; elle jeta un regard de reproche sur Antonin! La pauvre Corinne venait de perdre l'espoir du bonheur que la voix de Grizet lui avait fait entrevoir^ mais au fond de de l'ame c'était une bonne fille. La pensée personnelle céda à l'inquiétude que la vue du désordre de Grizet devaitlui inspirer. Corinne devina un chagrin cuisant sur les traits altérés de son amant , et les premiers mots qu'elle lui adressa lui furent inspirés par la crainte qu'elle éprouvait.
Après avoir déposé son fardeau et avoir invité Augusline à s'asseoir, Grizet raconta à Co-
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rinne comment ils étaient sortis de chez Nanteuil, en lui cachant toutefois le motif qui avait amené cette querelle.
« Maintenant , ajouta-l-il, j'ai compté sur vous pour me rendre un service. »
Corinne s'estimait trop heureuse pour refuser; elle promit de tout cœur, avant même de savoir de quelle nature était le service qu'Antonin réclamait d'elle.
« J'ai besoin que vous m'accompagniez pour quelques minutes seulement... Auguste restera ici, reprit Antonin.
— Toi, mon ami, pendant ce temps, couche-toi, dit-il à Augustine.
— Et où se couchera-t-il donc , s'écria Corinne étjonnée?
— Dans votre lit
— Par exemple!... étes-vous fou?... un garçon dans mon lit!
— Vous m'avez promis de ne pas me refuser.
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— J'étais loin de penser à cela; mais songez
donc!...
— C'est justement parce quej'ai songé qu'Auguste avait besoin , après une si mauvaise nuit, de passer quelques heures dans un bon lit, que je vous demande le vôtre... D'ailleurs, je vous expliquerai cela tout à l'heure. »
Grizet, après avoir fait promettre à Augustine de se reposer un instant , sortit avec Corinne; ils descendirent et gagnèrent un jardin dépendant de la maison ; ils s'assirent sous un berceau de vignes. Après une demi -heure passée dans un entrelien très animé Grizet partit et laissa la vieille fille dans une agitation d'esprit dont nous connaîtrons bientôt le sujet.
Augustine, restée seule, peut se livrer à son aise aux pensées confuses que la conduite mystérieuse de Grizet lui a suscitées; elle comprend qu'elle est au moment de connaître un secret qui renferme son passé, et qui décidera peut-être de son avenir; les souvenirs de la scène de la veille
chez le charlatan , reviennent aussi à sa mémoire. L'émotion , les caresses, les craintes de l'épouse de Claude, l'attachement qu'elle-même ressent pour cette bonne femme , sont une énigme qu'Augustine cherche à deviner ; la vérité lui est venue souvent à l'esprit, mais elle n'ose s'arrêter à cette pensée : Grizet ne lui a-til pas dit cent fois : « Tues orphelin. » Là, au moins, ellepeut s'arrêtera un soupçon, entrevoir une probabilité; mais, dans la terreur secrète que la nuit qui vient de s'écouler lui a laissée , tout est mystère pour elle : en effet , comment interprêtera-l-elle l'agitation de Grizet? le délire auquel il paraissait en proie? comment expliquer le pardon qu'il lui a demandé? la prière qu'il lui a adressée? sa frayeur aussi, à l'instant où madame Raimond avait fait entendre sa voix? Le plus faible incident de la nuit revient à sa mémoire. «Il y a donc entre moi et (Irizet, une faute dont nous ayons à rougir tous deux ? se di(-pllc ; mais suis-je donc coupable ,, puis«|u'on
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me l'a fait commetlre à mon insu ; quelle est celle faute? pourquoi avons -nous fui de chez Raimond?... qu'ai-je donc enfin?..» En s'adressant cette dernière question , son regard s'arrêtait sur le paquet que Grizet avait déposé dans un coin de la chambre.
Augustine se jeta toute habillée sur le lit encore chaud de Corinne, qui, plus heureuse, apprenait de la bouche d'Antonin la vérité que la jeune fille essayait en vain de deviner; elle ne tarda pas à s'endormir profondément , et lorsqu'elle s'éveilla , elle trouva la vieille fille assise à son chevet.
Grizet avait soulagé son cœur du poids qui l'oppressait; mais en faisant à Corinne l'aveu du sexe d'Augustine , il avait encore déguisé une partie de la vérité pour ne pas éveiller ses soupçons : il lui avait dit que cette transformation avait été une des clauses du secret engagement qu'il avait contracté en adoptant cet enfant ; que, libre enfin, il voulait lui rendre son sexe;