‹ La fille d'une filleChapitre 6 sur 9 · LA VU AV · texte numérisé non relu

LA VU AV

mais qu'il ne se sentait pas la force de lui ffiire cet aveu , qu'une femme s'entendrait mieux et pourrait mieux répondre aux questions que la jeune tille ne manquera pas de faire. Antonio s'était ôlé tout moyen de différer encore

le sacriflce qu'il accomplissait Après

avoir donné cette tâche à Corinne, il était parti avec la résolution de tout avouer à Cypion. Nous saurons bientôt quel fut le résultat de sa démarche.

Il était près de midi lorsqu'Augustine s'éveilla; grâce aux soins de Corinne, son sommeil n'avait pas été troublé; la vieille fille avait eu la précaution de mettre des chaussons et de marcher sur la pointe des pieds pour vaquer aux soins de son ménage ; puis elle avait couvert la cage de ses serins pour les empêcher de chanter... Elle avait à cœur de remplir les ordres d'Antonin ; car il avait dit : « Je suis libre maintenant; dans peu de temps... peut-être que...» Elle avait compris le sens mystérieux de ces

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demi-phrases ; il ne faut donc pa? avoir obligation à Corinne de l'intérêt qu'elle témoigne à Augustine, elle espérait en être bientôt débarrassée.

«Ai -Je dormi long-temps? dit Augustine en se mettant sur son séant

— Mais vous avez fait la grasse matinée , Dieu merci ! vos joues sont un peu plus colorées que lorsque vous êtes arrivée ce matin.... Bonne sainte Geneviève! vous aviez le visage comme celui d'une morte; pour vous remettre entièrement , buvez ce verre de vin chaud et sucré, rien n'est bon comme cela pour nous autres femmes...»

Corinne se mord les lèvres en présentant la timbale à Augustine... Elle vient de commettre une indiscrétion qu'elle se hâte de réparer.

« Il n'y a pas de raison pour que ce soit contraire aux hommes , n'est-ce pas?»

Trop éloignée de la vérité pour s'apercevoir

de l'embarras de Corinne, la jeune fille la remercie avec reconnaissance.

« Où donc est papa? ajoute-t-elle.

— Voire père!...» Les traits de Corinne se rembrunissent en entendant Augusîine donner ce titre àGrizet...«Ab! oui, Antonin... le pauvre cher homme ! vous lui donnez assez de peines et de lourmens. . . Mais ce n'est pas votre faute... Vous êtes innocente de tout l'embarras que vous lui causez... il aura bien gagné son argent, par ma foi... M

Augustine regarda la vieille fille avec surprise.

« Expliquez-vous, madame, de quels chagrins suis-je donc cause? de quel embarras et de quel argent parlez-vous?

— Vous ne savez rien de tout cela, c'est vrai ! oui, mon cher enfant, vous lui donnez bien des tourmens...mais ça va finir... il faut l'espérer; il fallait tôt ou tard que vos parens se ressouvins-

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sent qu'ils vous ont mis au monde... qu'ils vous reconnussent , enfin ! »

A ces mots , Augustine jeta un cri et sauta légèrement à bas du lit , et presqu'au cou de Corinne.

« Oh! mademoiselle, est-ce la vérité que vous dites là; je ne suis donc pas un orphelin?

— Non , Dieuen soit loué ! et si je l'eusse su plus tôt, je n'aurais pas soupçonné d'infidélité ce pauvre Grizet ! je vous le confesse, je vous ai bien détestée, parce que je vous croyais son enfant... aussi , que d'inquiétude , que de jalousie vous m'avez données.

— Oh! puisque vous savez tout ce que j'ignore, expliquez-vous , de grâce !

— Je vais tout vous raconter, car Antonin

m'en achargé; ça lui fait tant de peine, qu'il ne se

sent pas le courage de vous le dire lui-même:

vous sentez bien qu'on n'élève pas un enfantjus-

> qu'à l'âge de seize ans sans l'aimer comme si

il était à soi, et que ce doit être un crève-cœur de soDger à s'en séparer.

— MeséparerdeGrizell oh 1 non I mademoiselle! je me rapp«illerai toujours que c'est mon bon el mon premier père!

— lile faudra pourtant, reprend sèchement la vieille fille, telle est la pensée que Grizet m'a manifestée. D'ailleurs , vos parens vous réclament; il ne peut vous garder contre leur volonté. Ils ont des droits qu'ils peuvent faire valoir...

— Mais quels sont - ils donc ?

— Je m'étonne bien, depuis que vous avez l'âge de raison, comment vous n'avez pas deviné ça; car M. Cypion n'a pas été sans vous témoigner beaucoup d'attachement.

— M. Cypion!... Il est mon père!

""—Certainement, madem monsieur

at Vous devez en remercier le ciel ; il est rîéhe comme Crésus... Il n'y a pas à douter qu'il vous laissera une jolie forlune, et il y a bien des enfans de l'amour (lui voudraient êlrc à votre place. »

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Corinnes'estaperçuedutroubled'Augustineen apprenant le secret de sa naissance; le nom de Cypion avait glacé le cœur de la jeune fille, elle avait pâli en l'entendant.

« Et ma mère' la connaissez-vous aussi? ajouta-t-elle avec inquiétude.

— Grizet ne m'en a rien dit; mais j'ai une idée qui peut être vraisemblable... Bien des fois je me suis trouvée à la loge à l'instant où une dame y venait. . . »

Augustine pousse un cri de joie.

« Ah ! vous ne vous trompez pas... j'en suis assuré ; mon cœur me l'avait dit que c'était ma mère... »

Elle raconte en peu de mots à Corinne sa rencontreavec la femme du charlatan, et ajoute : « A l'instant où je devrais être heureux, j'entrevois bien des chagrins. Je vous l'avouerai, mademoiselle, habituée considérer Grizet comme mon père, je ne ressens que de l'éloignement pour M. Nanteuil; mais pour cette pauvre femme que

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j'ai trouvée hier si malheureuse, pour ma mère dont j'ai été séparé depuis mon enfance, j'éprouve unatlachement qui date de siloioîlaconnaissance de son malheur au moment même où j'apprends que je suis son enfant; l'impossibilité de la voir, de la soulager, me font regretter l'ignorance où j'étais hier.

— Pauvre fille !...» dit Corinne en essuyant une larme

Augusline la regarde avec étonnement: «De qui parlez-vous donc, mademoiselle?.....

— De vous !

— Vous vous êtes trompée, alors.

. — Comment cela?

— N'avez-vous pas dit : Pauvre fdie?

— J'ai dit? Ah ! ça m'est éhcappé sans m'en

apercevoir. Au fait! il fallait bien que je vous le disse on vous a trompée ! »

Augustine cherche à deviner dans les traits de Corinne ce qu'elle va lui révéler encore... «On m'a trompée, dites-vous, en quoi donc?

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--' Vous n'êles pas un gfarçon !

— Que suis-je donc?

— Bon dieu ! que peut-on être lorsqu'on n'est pas garçon? Une fille, mademoiselle! pas autre chose. . .

— Une fille... ah ! c'est impossible ! Il est difficile de rendre l'expression du visage d'Augusline en apprenant ce secret.

« Votre étonnement est faible auprès de celui, que j'ai éprouvé lorsque Grizet m'a fait cette confidence... Comment, vous êtes venue jusqu'à l'âge de seize ans sans vous être aperçue de votre sexe? En conscience, je ne puis ra'expliquer comment on a fait pour vous conserver cette ignorance; mais moi, à douze ans, on n'auraitpas pu me faire croire que des... garçons étaient des filles : il y a des hasards qu'on rencontre à chaque pas, qui trahissent la vérité.

— Je ne comprends pas... et j'ose à peine croire à ce que vous dites 1...

— ! Vous ne me comprenez pas... je le cjois

bien... Ah ça... vous ne vous êtes donc jamais regardée... votre ligure n'a rien de masculin.

— Je n'y ai pas songé .

— C'est incroyable!...

— Quelle différence y a-t-il donc entre un homme et une femme ? »

A son tour la vieille Corinne regardait Augusline avec embarras, et cherchait à deviner dans les yeux de la jeune tille si elle ne la trompait pas. Elle ne pouvait croire à tant d'innocence, et cherchait la réponse qu'il lui convenait de faire. . .

«Quelle différence! balbutiait-elle, ma foi! elle saute aux yeux , et ne s'en être pas aperçu est une invraisemblance qu'on ne comprendrait même pas dans un roman; car, endn ! les hommes sont hardis et forts , ils ont une grosse voix et de larges épaules, des moustaches et des favoris...

— J'ai pensé que tout cela me viendrait avec l'âge. »

Corinne laissa échappor tm (H'Iat de rire (jui

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rcndil Aufiiusline plus confiiS(; encore. Lorsque sa {?aîté fut apaisée, elle prit la main de la jeune fille et lui dit :

«Je parie que vous ne me croyez pas; c'est pourtant bien vrai; oui, ma chère petite, vous êtes une belle demoiselle qu'on a cachée sous ces lourds habits d'homme qui vous font perdre tous vos avantages; si vous le voulez, dans dix minutes, vous serez tout autre que vous n'êtes maintenant... J'ai là une robe que j'ai terminée hier et que je devais porter aujourd'hui; elle vous ira à merveille.

— Oh! mais vous n'y pensez pas... si quelqu'un venait...

— Qu'est-ce que cela fait, ne faut-il pas que vous preniez tôt ou tard les vêtemens qui conviennentà votre sexe ; d'ailleurs, je n'attends que Grizet, et il sera agréablement surpris. »

Augustine était trop troublée pour s'opposer au projet de Corinne; celle-ci apprêtait déjà la robe... Elle ne s'en tint pas là , elle tira de sa

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commode tout ce qui pouvait convenir au travestissement, et le porta dans un petit cabinet voisin ; puis elle vint prendre Augustine par le bras et l'entraîna presque de force... La jeune fille céda à ses instances ; elles entrèrent toutes deux dans le cabinet de toilette improvisé, et la porte se referma sur elles.

Le lecteur me pardonnera , si je ne le fais pas présider à la toilette de notre héroïne ; mais un livre est une scène de théâtre , et il y a de ces choses que l'œil du spectateur ne doit point voir; la preuve en est dans Antony... dans Angeles; à la vérité, il ne s'agit pas ici de ce que l'entr'acté nous cache dans ces drames, très moraux du reste; mais Corinne a bien des secrets à apprendre à Augustine, et ces secrets là ne regardent pas le lecteur ; libre à lui de les deviner , nulle force humaine ne peut s'y opposer; c'est le privilège de l'imagination.

Pendant la demi - heure qui s'écoula ainsi , Corinne fit plusieurs fois le trajet du cabinet à

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sa commode : c'était pour une collerette qu'elle avait oubliée , puis un fichu auquel elle n'avait pas songé; la dernière fois qu'elle revint encore, elle riait et disait : «Et des cheveux! j'oubliais la chose essentielle; » elle ouvrit un petit carton, et en retira un tour bien frisé. «Elle sera jolie comme un ange avec cela , ajouta-t-elle , en l'essayant sur elle-même... Ah ! et un chapeau!» Dix .minutes après ses allées et ses venues , Corinne amena Augustine devant son miroir.

Auguste n'existait plus , le petit clerc d'Antonin Grizet était rentré dans le néant. Augustine avait jeté son enveloppe masculine, elle en était sortie brillante de jeunesse, de fraîcheur et d'attraits , telle que le papillon s'échappe de sa chrysalide pour commencer une nouvelle existence toute parsemée de fleurs. A côté de ses habits d'homme épars sur le carreau , sous sa nouvelle parure toute de soie , de gaze et de rubans aux brillantes couleurs, elle s'agitait comme l'insecte, auprès des débris de sa coque,

essaie sa marche , remue ses ailes et cd fait rc- Héler i'azure aux rayons du soleil.

Le soleil brillait aussi pour Augustine : en sortant du demi-jour qui régnait dans le cabinet, il inonda de ses feux du matin les contours arrondis de celle nouvelle Galalhée; il semblait caresser amoureusement la jeune lille, dont le sein palpitait sous son enveloppe de soie. Oh ! que Corinne était vieille et laide auprès d'Augustine ! comme ses rides étaient creuses , vues à côlé du front lisse et blanc sur lequel elle arrangeait des boucles de cheveux ! Corinne rajeunissait encore Augustine , Augustine vieillissait Corinne.

Le regard de la jeune llIle brilla d'un soudain éclat en parcourant la gracieuse image que la glace lui montrait; dans ce regard , son ame bondissait de joie de se sentir enfernjée dans une enveloppe aussi belle ; ce premier sentiment de coquetterie avait quelque chose de céleste , de rayonnant... (!'é(ail la roqucKerio d'une ame

DL'IVK film:. 9.8H

queDieu a reçue au nombre de ses anges, et qui admire sa robe et ses ailes séraphiques.

Elle ne doutait plus de la vérité, la glace lui en avait dit plus que Corinne; Auguste s'était pourtant regardé bien des fois dans le petit miroir de Grizet , mais il était si enfumé , l'étamage en était sidéfeclueux , qu'il ne réflécbissait qu'imparfaitement les traits d'Auguste. Mais lemiroir de la vieille fille était clair et net, quoiqu'elle dît qu'il n'était pas fidèle, qu'il la vieillissait de dix ans. Augustine rendait justice au miroir accusé tant de fois ; elle le crut à la première vue. «Je suis jolie», se disait-Ue en souriant de plaisir, et l'image qu'elle regardait souriait comme elle.

L'homme pense plus qu'il ne sent, la femme sent toujours plus qu'elle ne réfléchit : nulle pensée ne vient à Augustine sur les eriîbarras de la nouvelle existence qui s'ouvre pour elle. Elle est heureuse d'être femme et jolie ; la liberté qu'elle perd en changeant de sexe ne se

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présente même pas à son esprit ; elle abandonne, sans y songer, le droit de commander et de triompher; elle ne prévoit pas les fers que le préjugé a forgés pour enchaîner les actions des femmes; elle est belle, et sou cœur, à son insu, lui dit: « Avec la beauté on jieut commander et triompher aussi. » Son cœur n'a-t-il pas raison? La puissance de la femme est tout entière dans ce don du ciel ; une femme belle est une reine , un dieu qu'on adore à genoux.

Mais un mot l'arracha de sa contemplation et la rappela au souvenir de la veille.

« Comment vous trouvez-vous?» ditCorinne, qui s'impatientait du silence d'Augustiue; ne dirait-on pas que tout cela a été fait pour vous ^ et que vous n'avez jamais porté d'autre costume ?

— Oui ! mais je me sens tout autre , balbutia la jeune fille; ce que j'étais hier me semble un rêve confus, inexplicable; l'ignorance dans laquelle j'ai vécu jusqu'à ce jour n'était pas

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\ivrL'..- il me semble que Je n'existe (lue depuis un moment, ou que je sors d'un sommeil qui a été long et agité ; tout est si changé pour moi ! Hier on m'aurait dit : « Quel sera ton avenir? » j'aurais répondu sans hésiter... mais aujourd'hui le pourrais-je? On m'a révélé bien des mystères depuis ce temps, mais il m'en reste encore à connaître. Quelle sera mon existence maintenant? oh/ je sens que je perds à ce changement, mademoiselle Gorinnel... Serai- je la maîtresse de mes affections comme j'en étais le maître hier? les pensées me viennent en foule à présent que je vous parle; l'éblouissement que cette glace me causait s'est dissipé; je me rappelle les amis de mon enfance que je ne verrai plus peut-être, ou devant lesquels je n'oserai plus paraître ; car, que répondrais-je à leurs questions?... »

Augustine s'était assise et essuyait furtivement les larmes qui tombaient de ses paupières.

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« Oli ' mon Dieu, vous leur répondrez : je suis femme, voilà tout; si vous voulez en connaître plus long, allez demander des détails à Grizet on à M. Nanteuil... Oh! je les recevrais bien , ces questionneurs.... Allons, ne pleurez pas...

vous allez être riche comme une duchesse

vous trouverez un mari facilement, vous!... ce n'est pas comme les pauvres filles qui n'ont que leur honnêteté et leur travail.

— Un maril dit Augustine, en regardant Corinne.

— Certainement... ça vous semble drôle

vous n'êtes plus un garçon , ma petite fille ; au lieu d'avoir des maîtresses , vous aurez des amoureux. »

Sans y songer, la vieille tille venait de jeter le trouble dans le cœur d' Augustine, dont elle avait mal inlerpnHé l'étonnemcnt... Ce mot de mari , d'amoureux , venait de rappeler le souvenir de Raimond à l'esprit d'Augustine; son cœur battait avec force, elle venait d'apprendre

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un nouveau secret, c'était son cœur qui le lui avait révélé.

Deux coups légers frappés à la porte mirent fin à cette scène...

« C'est Grizet/ dit Corinne, encourant ouvrir.» Augustine éprouva un tremblement involontaire ; elle jeta un regard inquiet sur Corinne, comme pour la prier de ne pas ouvrir , mais il était trop tard... ce n'était pas Grizet... La jeune fille faillit laisser échapper un cri de surprise... elle l'étouffa sous le mouchoir qu'elle porta à son visage ; pour dérober ses trcits aux regards de Raimond qui venait d'entrer.

En quittant Corinne, Grizet était parti comme un trait , pour ne pas laisser à sa résolution le temps de s'affaiblir ; mais il ne devait pas arriver chez Cypion Nanteuil aussi vite qu'il l'avait décidé : la rencontre qu'il fit, de l'un deses nombreux amis de goguette , arrêta sa course si rapide ; aussi était-il plus de deux heures lorsqu'il arriva chez notre vieux garçon . Quoique toujours résolu à rendre Augustine à son père , Grizet n'envisagpaif plus cette restitution avec autant

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(le philosophie ; la cause de ce changemeut si subit était au fond des bouteilles que l'écrivain avait vidées avec son ami. Le vin à quinze avait monté l'esprit d'Antonin : il arrangeait dans sa tête un discours qui devait, selon lui, suffire pour terrifier Cypion ; le sentiment de délicatesse qui bai avait dicté sa démarche s'était affaibli dans les fumées du vin; il ne se croyait plus ni vieux, ni pauvre; la pensée de demander la main d'Augustiûe à Cypion lui paraissait légitime ; il avait déjà oublié la promesse qu'il venait de faire à Corinne

Il ne put s'empêcher, en passant devant sa loge déserte , d'y jeter un regard où se montraient tous les regrets du passé. Ohl que cet étroit espace lui rappelait d'heureuses années 1 mais qui sait si de plus heureuses encore ne vont pas commencer pour lui. Telle éiait sa pensée en montant les deux étages.

Sa maiu se porta machinalement au cordon ^e la sonoctte ; il n'y était plus.... Il va pour

D uni: riLLi:. a(){

frapper, mais la porte cède à sa main; elle est enlr'ouverte... Etonné de ces circonstances, qui ne s'accordent pas avec les habitudes de méfiance que Nanleuil a contractées, Grizet entre, agité par une inquiétude involontaire. L'antichambre est déserte , la porte du salon est fermée , mais la clé est à la serrure. Il frappe en vain, on ne lui répond pas; il entre... Le vieux garçon était étendu sur le parquet et sans connaissance... A cette vue, Grizet ne se rappelant que le bien que Cypion lui avait fait , s'élànce pour lui porter des secours ; après s'être assuré qu'il n'était qu'évanoui , il le relève entre ses' bras nerveux, le place dans un fauteuil, et lui prodigue tous les soins que son état réclamait... En ouvrant les yeux , Nanteuil promène un regardeffarésurles objets qui l'entourent ; puis, cédant à un souvenir que la connaissance lui ramène , il se tourne avec effroi vers celui qui le soutient encore. En reconnaissant Antonin , ses traits décolorés s'animeut , ses yeux bril-

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lent de joie , el en lui serrant la main , il balbu lie:

« Ah! c'est loi!

— Que vous est-il donc arrivé?

— Ah! mon Dieu' j'ai été volé, assassiné...

— Par qui?

— Le sais-je ! par un misérable , un brigand que je ne connais pas , et qui s'est glissé furtivement ici... » Le vieux garçon se tait et recueille ses souvenirs , puis il reprend brusquement: « Oh ! si, je le connais : c'est le mari de Jeannette... Ah! ma tête, ma pauvre tête , où était-elle, en te disant que je ne le connaissais pas... Il n'y a pas un moment à perdre... il faut

le faire arrêter Oh ! mon cher Grizet, je t'en

prie, va faire une déclaration contre ce misérable.

— Mais que vous a-l-il fait?

— Ce qu'il m'a fait! il m'a élranglé, je sens «ncore ses doigts do for autour de mon cou... il

d'l'IVE IILLÉ. 2()^

m'a arraché dix mille francs par les plus indignes violences...

— C'est incroyable!...

— Tiensl tiens! si lu ne me crois pas, jette les yeux sur cet écrit (ju'il a eu l'effronterie de me laisser pour ma garantie , m'a-t-il dit ; c'est le reçu des dix mille francs en papier qu'il m'a forcé de signer, le pistolet sur la gorge, pour le dédommager de l'outrage qu'il prétend avoir reçu de moi. »

Grizet prit sur la table le papier que Cypion lui désignait d'une main tremblanle.. . il le parcourut d'abord à la hâte , mais ses traits prireni bientôt une singulière expression de gaîté.

« Cette preuve n'esl-elle pas plus que sulTisante pour prouver son crime et le faire punir comme il Je mérite? ajouta Cypiou.

— Ah! ça, vous n'avez donc pas lu le contenu de ce papier?

— Le lire! l'aurais-j*' pu ? ci ois-tu donc (lu'il

me restait des yeux pour lire ce qu'il renferme?...

— Vous y voyiez pourtant assez , puisque vous avez mis au bas : approuvé Vécrilure cidessus., ainsi que votre signature.

Oui ! oui!... je me le rappelle...

— Eli bien , puisque vous reconnaissez votre faute , il ne vous reste plus qu'à vous résigner.

— Me résignera être volé, à être la dupe d'une jalousie qui n'existe pas , à être la victime d'une spéculation dont je puis prouver toute l'indignité!...

— Il n'est pas question de jalousie dans ce papier , c'est une affaire commerciale dont il s'agit. »

Cypion regardait Gri/et «l'un air stupéfait.

— Au reste , en voici le contenu . n Moi , « Claude Barre, parfumeur, seul possesseur du « secrel merveilleux e( de la recette pour fa- « brifjuer la pomnuule mérovingienne, à la

d'une fille. agS

«pressante sollicitation de M. Cypion Nanteuil, M propriétaire, je lui concède, ainsi qu'à ses (< dfficendans,à perpétuité, moyennant la somme « de dix mille francs, payable en deux billets à « mon ordre , les secrets et droits de fabrica- « tion de ladite pommade propre à faire pous- « ser les cheveux , et l'autorise à vendre et déc( biter sur les places publiques, ou en toutautre « lieu qu'il lui plaira , les produits du secret que « je lui communique ci-joint.

« Fait à Paris, le

a Approuvé l'écriture ci-dessus,

Cypion Nanteuil. — Claude Barre »,

— Ce papier est en règle, ajouta Antonin, en retenant un éclat de rire que la pitié lui commandait d'étouffer.

— QupJiciitrocité!... dit le vieux garçon tout (reniblant.

— C'est admirable d'adresse et d'effronterie ! s'écria Grizet, et vous n'y pouvezrien opposer...

il VOUS a donné des valeurs réelles pour votre argent; toute démarche pour annuler ce contrat serait infructueuse et vous couvrirait d'un ridicule épouvantable. . . Mais pourquoi approuver et signer un papier dont vous ne connaissez pas le contenu?

— Fallait-il donc que je me laissasse assassiner ?

— Il fallait vous défendre , appeler à votre secours.

— Qui donc serait venu.... dans l'isolement où tu m'as laissé?... ah! Grizet , c'est toi qui es cause de ce malheur...

— Oui, oui, vous avez raison Sans ma

maudite promptitude , tout cela ne serait pas arrivé... J'ai tort , je le confesse.

— 11 est bien temps ! il me faudra payer ces dix mille francs !

— C'est vrai... mais le malheur qui vous arrive me désarme et efface tous les torts que

j'avais à vous reprocher; je ne puis pas vous rendre vos dix mille francs , mais je vous rends votre enfant; vous avez plus besoin de lui que de la somme qu'on vous a volée... Je serai plus malheureux que vous , car je perds tout , moi !

— Ah ! tu ne sais pas tout le bien que tu me faisl...

— Vous ne sentez pas tout le mal que j'éprouve !

— Mais, mon ami, tu le verras à chaque instant , tu ne perds aucun droit sur lui...

— Vous êtes fou^ Nanteuil ! peut-il aimer deux pères? est-ce qu'un sentiment comme celui que j'éprouve peut se partager? Mais il

faut que je vous dise tout... ça me soulagera peut-être; ce n'est pas assez de vous rendre votre enfaut, j'ai à vous faire un aveu qui renferme une faute dont vous êtes le principal auteur; aussi ne pourrez-vous me la reprocher : quand vous avez abandonné à mes

agS LA FILLE

soins cette pauvre petHc créature , vous igno-

riez son nom et son sexe...

— Tu perds la mémoire : ne l'ai-jc pas dit que c'était un garçon ?

— Oui , vous me l'avez assuré. . . mais vous vous trompiez , comme vous vous trompez encore : c'était une fille...

— Ce n'est donc pas Auguste?

— Si! c'est lui.' c'est elle! si vous l'entendez mieux.

— Ahl ce n'est pas possible. Le vieux garçon souriait de joie et de surprise...

— Vous riez.... vous ne comprenez pas ce que je souffre!*

— Auguste est une fille!... quelle était donc la pensée en me trompant ainsi?...

— J'ai voulu me venger de la nu il «L» plaisir a laquelle vous m'avez arraché ; j'ai voulu vous punir de votre indifférence pour cette pauvre enfant, ot surtout «le votre emprcsscmeut a vous

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en séparer; mais j'ai été la viclime de la ruse que j'ai imaginée. Tel est le mystère de cet attachement que je ressens pour mon élève. . . C'est une fille 1 monsieur Nanteuil!

— Pauvre Grizet.

— Oui , plaignez-moi , car je n'avais qu'une espérance, qu'un bonheur ; c'était de la voir sans cesse auprès de moi, de l'entretenir dans cette ignorance qui lui donnait toute liberté avec moi, qui n'enchaînait pas ses caresses; ohl j'étais heureux, heureux comme un amant qui cache son bonheur à tous les yeux... Je perds tout , car elle sait maintenant et le secret de sa naissance et celui de son sexe.

— Merci, Grizet, merci 1 je te récompenserai de tous tes sacrifices... Le plus douloureux était, de lui fa^e ces révélations.

— Croyez-vous donc que j'aurais eu ce courage? non, j'ai chargé quelqu'un de cette tâche trop forte pour mon cœur; il no me resfe qu'à l'amener

auprès de vous... alors, tout sera uni pour moi et j'irai chercher fortune ailleurs.

—Pourquoi cet éloignement? ne peux-tu vir vre tranquille près de moi...

— Vous ne m'avez donc pas compris? je l'aime , vous dis-je , non pas comme vous l'avez entendu, sans doute, non pas comme un père... mais comme un vieillard qui aime une jeune fille... me comprenez-vous maintenant?

— Oui! tu es amoureux d'elle.

— Amoureux au point de regretter les instans où j'aurais pu abuser de son innocence, où j'aurais pu lui révéler son sexe au profit de ma passion : je ne l'ai pas fait, je vous la rends pure d'esprit et de corps... Mais on ne peut passer deux fois parles mômes épreuves... on mourrait ou on se déshonorerai! .Quel ropos voudriez-vous que je trouvasse, aussi près d'elle ? ne vicnrlraitelle pas quelquefois avec son sourire si gracieux 1110. prouver son amllié et sa reconnaissance par des caresses cnfan II nos; c'est approcher du feu

d'une fillk. 3oi

une blessure déjà cuisante que de supporter de semblables caresses... Il faut que je m'éloigne.

— Tu es certain de son attachement pour toi?

— Oh! oui, son cœur est si reconnaissant!

— Quel âge as-tu Grizet?

— J'ai passé cinquante ans.

— Tu es encore jeune

— Jeune?... vous choisissez un bien mauvais moment pour plaisanter.

— Non... je veux dire que tu es vert pour ton âge.

— Comme une feuille d'automne

— Enfin, une femme qui l'aimerait déjà ne regarderait pas à quelques années

— Vous appelez cela quelques années , un demi-siècle ! mais jo vous comprends, et je vous remerp'o ^^ l'espoir que vous cherchez à me donner. J'étais venu ici avec la pensée de vous demander votre fille, et j'étais loin de croire que vous accueilleriez ma demande. Savez-vous

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