‹ La fille d'une filleChapitre 7 sur 9 · LA FILI.K · texte numérisé non relu

LA FILI.K

qu'il y aurait de (luoi me rendre fou , si un semblable bonheur m'était réservé... Ah! monsieur NaDleuil,au lieu d'un enfant, vous en auriez

deux, et à moi seul j'en vaudrais six Vous

pourriez devenir quatre fois goutteux , autant de fois paralytique... je vous prêterais mes bras et mes jambes; j'agirais et je marcherais pour vous.

— Allons , vieux fou , rien n'est fait encore , mais cela peut arriver; ramène -moi d'abord Auguste.... et reprends îa place; après ça nous verrons...

— Vous avez raison de m'appeler ainsi

mon bonheur ne dépend pas de vous , et je n'ose y croire... Dans une heure Auguste sera ici , Dieu veuille le reste !...»

Grizet partit , en ne pouvant se défendre d'un espoir qui bientôt ramena sur^son visage \r joie et la fraîcheur... Nous le laisserons traverser tout Paris, pour dire au lecteur que nous allons lui faire franchir d'un seul pas six grands mois en-

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tiers. «Comment, dira-t-il , et Raimond que nous avons laissé sur le seuil de la porte de Corinne?... et la reconnaissance du père et de la fille ? et le charlatan et sa femme? » Tout cela aurait fait la matière d'un demi-volume; mais mon brave éditeur se plaint déjà de l'étendue et de la grosseur de celui-ci Le lecteur

n'y perdra rien ; l'intérêt de mon action et l'intérêt de mon libraire seront d'accord , chose assez rare en pareille occasion....

ID'uiie fenêtre à Tautre..

Avez -vous quelquefois surpris au passage des baisers confiés au venl? des regards, des signes qui se succèdent d'une fenêtre à l'autre? Derrière une jalousie entr'ouverte ou caché sous les plis d'un ridea« soulevé furtivement, avez-vous ét«^ ^'^ secret témoin de ces muets entretiens d'amour, dont toute l'éloquence part de l'ame, et qui n'ont d'interprètes que les yeux et la main? N'est-il pas vrai que ce langage est universel , et qu'à moins «IV» --e aveugle, on n'en

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perd pas une syllabe, fût -on Chinois ou Bas- Breton?

D'une fenêtre à l'autre comme on est hardi ! que de demandes indiscrètes on ose faire ! que de gens sont intimes , séparés par ce faible espace et qui n'osent se parler quand le hasard les rassemble !

Ne croyez pas, lecteur, qu'il s'agisse ici d'une de ces rues étroites où l'on peut se donner la main ou enjamber d'une fenêtre à l'autre ; il ne s'agit de rien moins que de toute la largeur de la rue du faubourg Poissonnière : de l'espace qui sépare la fenêtre de Cypion Nanteuil de

celle de madame Raimond Mais ce n'est

pas non plus du vieux garçon ni de la veuve que nous allons parler.

Nous sommes au commeuc-^nient du printemps de l'année 1814, de funeste muix^^îre. Malgré le vent et la grêle qui lui glacent le visage , un homme se lient immobile à sa fenêtre ; ses yeux sont fixés sur les jalousies

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encore fermées de l'appartement de Cy pion... c'est Raimond, qui, depuis six mois, n'a pas d'autre plaisir, d'autre bonheur, que de venir passer ses instans de loisir à cette croisée , où il guette le regard d'un être mystérieux qui, chaque jour, vient l'enivrer de sa présence.

A travers les vitres de la fenêtre de sa loge , Grizet aussi est au poste que la jalousie lui a assigné, depuis six mois. Transporté par l'espérance que Cypion lui a fait concevoir, Grizet a rouvert son étude; mais il ne s'est aperçu que trop tôt qu'un rival dangereux se plaçait entre lui et Augustine. C'était donc la fille de Cypion que Raimond appelait de tous ses veux ; c'était donc Raimond que Grizet guettait chaque jour à travers les rarreaux et les barres de fer de sa fen^ae basse?

Quelques mots suffiront maintenant pour expliquer la position de chacun de nos personnages : Raimond , aussitôt îa fuftc mysîérieuse et

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précipitée deGrizet,s'élail rappelé CorinneMatiiias; il y avait couru dans l'espoir d'y trouver au moins quelques renseignemens... Nous savons la surprise d'Augusline à la vue de Raimond.Mais ce que nous n'avons pas dit , c'est l'effet que produisit sur ce dernier la ressemblance qu'il trouva entre Auguste et la jeune fille qu'il envisageait d'un regard furtif; elle lui paraissait plus jolie qu'Auguste, beaucoup plus grande aussi... mais c'était à s'y tromper.

Le trouble d'Augustine augmentait d'instant en instant. Si, en pareille circonstance , elle eût encore ignoré le secret qu'elle venait d'apprendre , elle aurait éclaté de rire et aurait sauté au cou de Raimond; mais son cœur et son esprit n'étaient plus les mômes : l'un sentait déjà plus que de l'amitié et l'auir^. comprenait la pudique retenue qui doit présider aux acw»Qs d'une jeune fille.

L'incarnat qui couvrait ses joues la rendait plus jolie, et chacun sait l'illusion que produi-

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sent les vêlemens de femme; c'est ce qui fut cause que Raimond s'en alla de chez Corinne sans avoir conçu le moindre soupçon et sans avoir recueilli de renseignemens sur Grizet. Mais l'image de celte jeune fille le suivait dans ses inutiles recherches, et se mêlait au souvenir d'Auguste. L'attachement mystérieux qu'il ressentait pour son petit camarade d'étude alluma dans son cœur un amour qui lui semblait dater depuis de longues années ; en rentrant chez lui, à peine put-il rendre compte à sa mère du ré^ sultat de ses démarches.

Plus heureuse que lui, madame Raimond avait reçu la visite de Grizet , qui lui avait expliqué, tant bien que mal, sa fuite et la disparition des draps du lit... Grizet avait dit aussi à la veuve qu'Augus»« ^iiaitparti pour obéir à l'ordre de «='"' parens qui, enfin, l'avaient réclamé. Haimond avait reçu ces nouvelles presque avec indifférence: son esprit était ailleurs. Le lendemain, il formait déjà le projet de rctournci,

rue derOursine, lorsqu'il aperçut à une fenêtre de l'appartement de Cypion une femme dont les regards étaient attachés sur lui; son cœur battit avec violence : il avait reconnu l'objet de toutes ses pensées. Oh ! c'était bien elle , c'était bien

les traits d'Auguste Mais son bonheur fui

de courte durée : la jeune fille avait disparu et n'était pas revenue à la fenêtre ; seulement il la vit passer de moment en moment; mais elle ne levait pas les yeux vers Raimond, qui n'osait faire un mouvement, de peur de perdre l'occasion de la revoir encore. Plusieurs jours se passèrent ainsi. Grizet fut plus d'une fois interrogé par le fils de laveuveRaimond,et, chaque fois il lui répondait: «Je ne la connais pas. — Mais avez- vous remarqué sa ressemblance avec Auguste?» lui avait dit Raimond; et pour ^oute réponse, l'écrivain balbutiait : «Vous êtes fou! ))hou= ^e ton d'indifférence , Grizet cachait l'inquiétude que les questions du jeune homme lui inspiraient; il étudiait sos traits animés en parlant de l'é-

d'unk iille. 3ii

Irangère , et devina la passion naissante que Uaiiuond éprouvait pour Augustine. Ce fut de ce moment que commença sa jalouse surveillance; il connut bientôt le poste d'observation que le jeune homme occupait matin et soir, et il le vit bien des fois immobile à son balcon. « Bien, se disait-il, elle ne répond pas à ses œillades; il en est encore cette fois pour sa faction. » Mais un jour il l'avait vu saluer avec le sourire sur les lèvres , avec une expression que Grizet ne comprit que trop bien. « Ob ! oh ! des communications s'établiraient -elles entre eux? attention!» avait-il dit en s'élançant sur l'escalier pour aller déranger ce premier tête à tête... Six mois s'écoulèrent ainsi; l'écrivain voyait de jour en jour les gestes de Raimond devenir plus exprosaifs; on lui répondait, bien certain^'^ent , mais il ne pouvait voir si les réponses étaient aussi animées... En vain montait-il sous divers prétextes ; il ne faisait qu'ajourner les étranges entretiens des deux amans.

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Comment était venu cetteintimiléîc'estceque nousallons dire. Retournonsencorechez Corinne.

Augustine avait trop entendu discourir sur l'amour et ses sympathies pour s'abuser au point de prendre l'agitation de son cœur pour l*expression d'une douce amitié. En apprenant son sexe, en entendant la vieille fille parler d'amoureux et de mari, sa pensée s^était naturellement élancée vers Raimond ; en le voyant paraître, il lui sembla qu'une volonté secrète, qu'une sympathie mystérieuse l'avaient conduit auprès d'elle , pour être le premier témoin d'une métamorphose qui s'était opérée pour le bonheur de tout deux. Enchaînée par une crainte pudique , elle l'avait laissé partir sans lui dire un mol, sans lui donner un regard; mais, malgré le silence qu'eUcgardait devant l'ami de son enfance, son cœur parlait bien u-mt, et lui disait: il te trouve jolie, il est ému comme toi. Aussi , lorsque furent apaisées les premières émotions d'une reconnaissance où se mêlaient

d'une riLLE. 3l3

des regrets amers et des espérances de bonheur, lorsque Cypion eut embrassé Augusline, en Tappelantsafllle,etque celle-ci eutpromisde l'aimer comme elle aimait Grizet,ses regards encore voilés de larmes s'étaient dirigés vers les fenêtres de Raimond...il lui sembla que ce voisinage lui ferait supporter avec résignation l'esclavage que les infirmités de Nanteuil allaient lui imposer... En paraissant sous sa nouvelle forme devant Grizet, et peut-être par l'effet d'un souvenir de la nuit, Augustine ne put retrouver le ton de familiarité qu'elle avait gardé jusqu'alors envers son père adoptif... Celui-ci , par les mêmes motifs , par les mêmes souvenirs , se sentit mal à l'aise devant l'enfant qu'il avait élevé avec tant de sollicitude ; .il pensa qu'il n'était plus pour elle qu'un èlTangtiT, qu'un serviteur dont les soin^ avaient été payés. Ainsi s'écoulèrent les premiers jours qui suivirent la rentrée d'Antonin à sa loge de concierge et d'écrivain : jours monotones que nos personnages passèrent à s'c-

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ludier et à se créer un nouveau mode d'existence. Cypion faisait des efforts inouïs pour cacher ses infirmités aux yeux d'Augustine , Grizet , pour la première fois de sa vie , cherchait à rajeunir son visage et ses manières, pour inspirer à la jeune fille un sentiment plus tendre que l'amitié.... Elle était plus heureuse qu'eux deux : elle avait revu Raimond ; il l'avait remarquée , reconnue ; il ne quittait plus sa fenêtre ; il l'épiait matin et soir ; elle n'osait répondre à ses regards , elle u'osait même so mettre à la croisée lorsqu'il était à la sienne , et pourtant n'était- il pas l'ami de son enfance, le compagnon de ses études? oui! mais c'eût été désobliger son père adoptif que de dévoiler ce secret à Raimond... Elle avait osé en parler un jour ; le changement qui a'ûiait opéré sur les traits d'Antonin empêcha Augustine d« renouveler cette demande.

Quoiqu'elle évitât de se mettre au balcon quand Raimond était au sien , elle avait trouvé

le moyen de le voir sans être vue de lui; cachée derrière la jalousie d'un cabinet qu'elle occupait, elle put s'assurer de sa constance; sa main se porta bien des fois en avant pour lever l'obstacle qui la dérobait aux regards de son ami , mais une pensée l'arrêtait (oujours... n'étaitelle pas devenue étrangère pour lui, et que penserait-il?

Mais quelle est la résolution la mieux prise qui ne s'affaiblisse pas avec le temps ! Des semâmes, desmois s'écoulaient, et il était là, toujours immobile et muet; ne méritait-il pas d'être récompensé de sa patience?.. La jalousie ne fut plus baissée; d'ailleurs , à la fin de l'automne on n'en a plus besoin... le soleil est si pâle et si près de l'horizon!...

Petit à peti*, ^ 'amour fait son nid et se met à l'i.;ae dans le cœur des jeunes lilles; il s'était trop bien logé dans celui d'Augustine pour qu'elle résistât encore long-temps aux regards et aux saluts de Raimond. Son cœur passa dans

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ses yeux , et ce qu'ils exprimaient fut compris d'une fenêtre à l'autre...

Un matin , et pour la première fois , elle fut la première au rendez-vous; elle y resta assez de temps pour comprendre ce que Raimond avait dû souffrir en l'attendant tant de fois et sans espoir; comme elle avait l'air affairé à sa fenêtre , ce matin-là • oh ! que les fleurs d'automne dont Grizet lui avait fait présent , et qui ornaient son balcon , furent émondées avec soin et patience! elles furent même arrosées plus que la saison ne le demandait ; mais que voulezvous? il fallait bien passer le temps à quelque chose ! Mais lorsqu'il ne resta plus de mauvaises branches à retirer , et que la terre fut plus que sufflsamment mouillée, il fallut se créer une autre occupation; les fleurs do Grizet la lui fournirent encore; elle dérangea les pots puv^r les placer autrement; la fenêtre de Raimond s'ouvrira peut-être pendant ce temps-là. A l'instant d'enlever le dernier arbuste , les regards

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d'Augustine s'arrelèrent sur un papier roulé avec soin et serré par un iil de soie , sans doute pour l'empêcher de perdre sa forme ; à une dés extrémités de ce tube léger, on avait adapté une plume dont le duvet taillé trahissait l'emploi qu'on lui avait destiné; cette flèche d'une nouvelle espèce , lancée sans doute par une main sûre , avait fendu l'air et était tombée entre les pots de fleurs d'Augustine ; si l'idée ne lui eût prise de changer leur disposition , la flèche de Raimond, quoique arrivée au but, serait restée sans résultat.

Mais il y a un dieu pour les amours , et dans cette circonstance, il inspira à Augustinela pensée de briser le fil de soie qui retenait le papier roulé; que devint-elle en lisant ce' que Baimond lui écrivait" ^^ n'était pourtantpas la première fois qu'elle voyait son écriture.

Voici ce que Raimond lui disait :

« Puisse l'air vous porter tous les secrets que « mon cœur renferme! Fasse le ciel, aussi, qu'un

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« heureux hasard ne montre qu à vous ce papier « que je confie au vent... J'ai invoqué la puis- « sance du dieu qui m'a inspiré la forme que je « donne à ce billet. . . Me pardonnerez - vous ma «hardiesse? je n'ose l'espérer... et pourtant o quand vous connaîtrez la cause innocente de cet « amour mystérieux que j'éprouve pour vous , « vous m'accorderez peut-être mon pardon..... « Lorsqu'un hasard que je ne puis expliquer, « puisque M. Grizet s'est refusé constamment « à me répondre , me fit vous rencontrer, « chez mademoiselle Corinne Malhias , votre « ressemblance avec un ami que j'ai perdu , et « qui m'est toujours bien cher, fut la cause de « celte passion qui augmente chaque jour... Oh! « mademoiselle! ... je ne puis vous voir sans « penser à Auguste ; je ne puis pense» -, lui sans « désirer vous voir encore ; j'ignore votre nom, « je n'ai jamais entendu le son de votre voix, « mais il me semble que vous vous appelez Au- « gustine , et que vous devez avoir la môme

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voix qu'Auguste. Dans mon sommeil , je vous confonds avec lui; tous les jeux de mon enfance se retracent à ma mémoire ; dans mes rêves, vous êtes frère et sœur... quelquefois même vous et lui ne formez qu'une ame... Un amour qui prend naissance dans une amitié aussi pure ne doit pas inspirer de méfiance, n'est-ce pas?.. Je devine, à la réserve de Grizet, qu'un mystère vous enveloppe... Je me suis fait un devoir sacré de ne plus chercher aie percer... Lorsque vous me le permettrez, d'un regard, d'un geste seulement , j'irai demander votre main à M. Nanteuil. J'ignore les droits qu'il peut avoir sur vous; s'il n'a pas celui de disposer de votre sort, il m'enseignera peut-être aux pieds de qui il faudra que j'aille me jeter. D'ici -là, je me contenterai du bonheur de vous voir. Oh ! ne m'en privez pas ! à moins que je me sois trompé dans mes espérances; alors, je serais bien malheureux... Je ne vous demande pas de réponse à cette lettre:

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« un regard de bienveillance ou de dédain , « c'est la seule que j'attende. »

C'est le compagnon de ses jeux et de ses études, le dépositaire de ses «ecrets d'enfant, de ses confidences , de ses premières pensées , qui lui a écrit cette lettre pleine d'amour pour elle et de souvenir pour Auguste. Le premier billet d'amour qu'une jeune fille reçoit est pour elle un trésor inépuisable de félicité et d'espérance; pour Auguste, il fut plus encore , il acheva sa métamorphose ; il fit vibrer toutes les fibres sensibles qui communiquent au cœur de la femme des sensations que cous comprenons, nousautres hommes , mais que nous ne sentons pas. Riche de ce billet qu'elle relut vingt fois et qu'elle cacha sous les plis de sa collerette, oh I qu'elle fut joyeuse toute cette journée qui orv-iit commencé si tristement pour elle... Puis, le soir, quand vint l'heure de se retirer, combien de fois, à la lueur de sa lampe , le tira-t-elle de son sein I elle le savait par cœur, pourtant! n'imporle!

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Dans l'ombre et le silence , son imagination s'exalta au point de rêver au moyen de répondre à Raimond , mais non pas par un regard , par un geste , comme il le demandait , c'eût été trop peu pour tant d'amour... Mais c'était mal faire, sans doute?.. « S'il n'allait pas comprendre mon geste et mon regard? se disait-elle, s'il allait les traduire par un refus... que deviendrions-nous tous deux? » Une pensée subite vint mettre fin à ce combat où la pudeur l'aurait peut-être emporté sur l'amour.

Pourquoi donc Auguste n'écrirait-il pasàRaimond?Une fois en possession de cette idée, la main d'Augustine voltigea sur la blancbe feuille de papier, qui reçut les confidences.et la signature d'Auguste ; mais, le lendemain, quel moyen prendre pour mettre à la poste le précieux papier? Il n'eût pas été prudent de se confier à la femme de ménage ; il fallait trouver le moyen de s'échapper un instant. Mais, oh ! fatalité I Cypion Nanteuil occupe tous les momens dont

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Augiisliiie aurait pu profiter... Il souffre de sa goutte... son mal augmente de minute en minute; les secours les plus prompts lui deviennent nécessaires... La femme de ménage est allée chez le docteur; Grizel prodigue ses soins à Cypion , et Augustine ne suffit pas à tout ce qu'on lui demande; d'ailleurs , la pitié qu'elle ressent pour son père l'empêche de se livrer à d'autres pensées.... la lettre d'Auguste restera cachée dans le sein d'Augustine ; elle y resta cinq jours... Que devint Raimond pendant ce temps? Il attendit en vain... elles deux derniers jours il n'attendit plus; il était au désespoir... Le sixième jour, en rentrant , il reçut , des mains dé son portier, une lettre à son adresse.. . Quelle fut sa surprise 1 après avoir rompu le cachet avec une promptitude que l'écriture de lasuscription avait excitéeencore... Une lettre d'Auguste! Il est impossible de dire ce qui se passa dans son ame ; un rayon de bonheur y avait pénétré , une voix mystérieuse qui nous vient du ciel lui criait-:

d'un F iir.i.r. 3 2^5

« Réjouis-loi. » Sans faire pari de son émotion à sa mère , il courut s'enfermer dans sa chambre, et, là, ils'absorba dans les joies que ce billet renfermait pour lui seul.

« Mon ami , » lui écrivait Auguste ,

« Depuis plus de cinq mois je suis éloigné de « toi, et il ne m'est pas permis de te faire sa- « voir les lieux que j'habite sans désobéir à « mes bienfaiteurs. Pauvre enfant recueilli par « Grizet, j'ai retrouvé mon père ! mais un mys- « tère , dont j'ignore la durée , m'enveloppe et « m'éloigne du plus cher objet de mes affec- « tions. Mais à toi, mon Raimond, je puis con- « fier une partie des secrets que je possède, bien « sur que tu ne me trahiras pas : bien près de « toi, un second moi-même, une jeune fille qui « a mes traits, mon âge et mon cœur, te rap- « pellera ton petit Auguste : c'est ma sœur; « peut-être l'as-tu déjà remarquée chez M. Cy- '( pion Nantcuil? C'est ma sœur, te dis-je! le

3îi4 LA riTLF.

« même sein nous a portés ensemble, ensemble ff nous sommes nés , et je crois que mon der- « nier soupir sera le sien ; c'est assez te dire « que nous sommes jumeaux. Tu l'aimeras « comme tu m'as aimé; oublie-moi pour elle, « et je n'en serai pas jaloux ; car, si elle est heu- « reuse , je le serai autant qu'elle. Tiens, mon « ami, je voulais te cacber quelque ebose que « ma sœur m'a confié , mais je n'ai pas la force

« de me taire avec toi ton cœur est trop

« grand pour abuser de mon indiscrétion. Elle

« m'a tout dit même ta jolie lettre. Auguste

« te remercie des souvenirs que tu lui donnes, « et de lui avoir conservé, à côté de ton amour, « une place dans ton cœur. Tu as mis ma sœur « sous l'égide de celte amitié si pure dont tu lui « parles. Tu lui demandes un geste , un regard « pour toute réponse ; je te donne l'un et l'autre, « et en te présentant la main de ma sœur, je te « dis : elle est à toi , mon frère , quand l'instant « en sera venu , sans craindre qu'elle révoque

d'une fille. 325

« ma promesse; alteudons du ciel cet instant « qui nous rapprochera , car le jour où lu seras « uni à elle, je serai près de toi et ne le quitterai « plus; peut-être ce jour n'est-il pas loin, peut-

« être se fera -t- il long -temps attendre

« d'ici-là, plus de lettre à ma sœur, surtout , « non plus que de moi ; rien de changé dans

« vos entretiens toujours d'une fenêtre à

« l'autre , entends-tu bien ? »

Aux cœurs blasés et désenchantés , nous ne demanderons pas de comprendre ce que Raimond éprouva à cette lecture, qu'il interrompit dix fois pour se livrer aux élans de son cœur, trop plein de bonheur ; mais aux âmes vierges , toujours ouvertes à la pitié ou à l'enthousiasme, nous dirons que Raimond eut un instant de folie ; qu'il riait et pleurait en même temps; qu'il baisait cette lettre comme s'il eût su qu'elle était d'Augustine A travers sa joie, il considérait Auguste comme un bon ange qui avait habité la lerrc , qui , après avoir cédé sa mis-

32() LA MLLE dVne FILLE.

sion et son image à une mortelle , étail remonlc au ciel , d'où il veillait encore au bonheur de son ami.

Telle est, au commencement du mois de mars 1814, la position de nos personnages que nous résumerons en peu de mots. Cypion ne quitte plus le lit et marche d'un pas rapide vers la tombe. Grizet est jaloux à devenir presque aussi maigre que Nanteuil. Augustine et Raimond sont plus amoureux que jamais. Corinne Mathias est retombée dans l'oubli. Pour Claudion et Jeannette, passons à l'autre chapitre.

Ca Jaiwx.

11 est une divinité que les poètes anciens ont placée à la porte des enfers. C'était une femme hâve et d'une maigreur effroyable , ayant les tempes creuses , la peau du front sèche et retirée , les yeux éteints et enfoncés dons la tête, lesjoues plombées et les lèvres livides; enfin , les bras décharnés et les mains lices derrière le dos C'était la faim qu'ils représentaient ainsi divinité horrible à laquelle on

ne s'adressait que pour la supplier de s'éloigner des lieux qu'elle hantait.

La faim, ce ver rongeur qui creuse notre

poitrine, qui ronge l'homme et le fait ramper sur le ventre comme le reptile , qui lui donne les dents du tigre et les ongles de la hyène pour déchirer un cadavre... La faim, qui a fait dévorera plus d'une mère le fruit de ses entrailles, c'est elle qui préside en souveraine dans la hideusemasure de la Foire-Saint-Laurent, où nous ramenons le lecteur.

Elle n'est plus habitée que par Jeannette et sa lille ; depuis près d'un mois , Claudion n'a pas paru à sa demeure , et depuis ce temps , pas un jour ne commence sans apporter avec ses premiers rayons une lueur d'espérance; pas un jour nelinitsansqu'unemalédictionne s'échappe des lèvres de la malheureuse mère , que cet horrible abandon jette dans un désespoir affreux; depuis trois jours surtout que toutes les ressources sont épuisées pour elle, que le besoin est près d'anéantir les fortes de sa lille, Jeannette pourrait servir de modèle pour rcédilicr l'antique statue de la faim.

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Les yeux, secs et pâles , les bras pendans , elle regarde douloureusement Toinette, qui, couchée sur un misérable grabat, grelotte de froid et de besoin... Elle lui dit d'une voix creuse •. « Dors , tâche de patienter jusqu'à demain , car demain il faudra que notre position change ou nous serons réduites à mendier notre pain... Ce soir, quand je me serai reposée, je reprendrai mon travail ; je continuerai mes recherches... J'ai les mains en sang , les ongles arrachés ; cette terre est si dure , et il y a si long-temps que je la creuse. . . mais sois bien sûre que je réussirai, va!... oh ! j'aurai delà patience!

— Vous m'éveillerez pour vous aider, n'estce pas , dit Toinette, en interrompant sa mère... Mais s'il nous avait trompées, si ce trésor n'existait pas?...

— Oh! c'est impossible; quoique je ne l'eusse jamais surpris , je l'ai vu trop de fois rôder autour de la place où se sont arrêtés mes soupçons... et lui-même, poussé par riuquiéludc >

33o LA FILLE

m'épiait (lop bien <:liaque fois que j'étais dans la salle basse.

— S'il nous a abandonnées , il a emporté son argent

— Non! non, ou il reviendra, ou il est mort... son trésor est toujours ià.

— Si nous le découvrons , il nous battra.

— Il n'oserait plus; d'ailleurs mourir de faimou mourir de honte en mendiant, n'est-ce pas plus souffrir encore ; mais il n'osera pas... Il sait que je suis maîtresse de ses secrets, et que si je le dénonçais, son sort serait bientôt décidé; on ne fait pas de grâce aux espions...

— Ohl taisez-vous , ma mère... si quelqu'un écoutait.,.

— Ne crains rien ; d'ailleurs il est en sûreté , car il a dépassé depuis long-temps les lignes de l'armée... Il n'ose sans doute les franchir de nouveau, c'est ce qui prolonge son absence. Je veux en profiter pour anéantir les billets qu'il a eu l'infamie d'arracher à la frayeur d'un être

D UNE FFLLE. .^/) F

faible, et qui me croit sans doute complice de ce crime,.. Il ne peut les avoir emportés; le moindre papier saisi sur lui pourrait le perdre , et ils sont, pour sûr, enfouis avec la somme qu'il a cachée en bas... »

Jeannette se tut en voyant les paupières de sa fille se fermer peu à peu.

Il est nécessaire de donner ici quelques mots d'éclaircissement au lecteur, qui doit se rappeler que Claudion a parlé à Jeannette d'un second projet qui devait achever de l'enrichir , mais qu'il ne pouvait le confier à l'indiscrétion d'une femme. Ce projet a complètement réussi pour Claude Barre qui, depuis long-temps, est affilié aux sociétés secrètes qui se sont formées pour conspirer la ruine de l'Empire. C'est un des agetis les plus hardis des comités royalistes, un membre abject , mais non moins influent de la confédération qui s'est formée au centre de la France, et dont toutes les ramifications, les fils les plus faibles se rattachaient aux sommités légi-

limisles qui les faisaient mouvoir secrèlemeul . L'instant étant arrivé, il fut forcé de dévoiler à sa femme et à sa fille une partie de l'œuvre à laquelle il travaillait, dans l'espoir d'une récompense brillante... Par la terreur qu'il leur inspirait^ il les avait rendu toutes deux complices innocentes de cette trame horrible , comme il l'avait fait pour arracher les dix mille francs à Nanteuil ; il s'était servi de la main de Toinette pour répondre à tous les écrits qu'il recevait. Il n'avait rien épargné pour imposer obéissance et silence à sa fille : promesses brillantes , menaces épouvantables; la pauvre enfant avait consenti, pour sauver sa mère, à être le secrétaire de la correspondance mystérieuse de son père. Jeannette avait, durant quelque temps , ignoré la condescendance de Toinette ; lorsqu'elle l'apprit, il était trop tard; il ne lui restait qu'à se taire pour la sûreté d'eux tous ; elles devaient en être récompensées par l'abandon où nous les avons trouvées au commence-

I) UNE FILLR. JIO

raent de ce chapitre. En partani pour une mission secrète, Claude avait à peine pourvu à leur

existence pour une semaine ou deux Il ne

devait pas ignorer que leurs faibles ressources devaient être épuisées , et, pourtant, il ne leur faisait passer ni secours , ni nouvelles. Avait-il emporté son trésor? Non, il s'en serait bien gardé... La cupidité lui avait prescrit de paraître le plus pauvre possible pour pouvoir exiger au plus vite les sommes qu'on lui avait promises. La chute de l'Empire était certaine , malgré les nobles et derniers efforts de l'armée et de son chef; l'ennemi, de jour en jour, pénétrait plus avant et déchirait le sein de la France; chaque jour du mois de mars voyait tomber une province au^pouvoir des coalisés. La division, semée par les traîtres qui voltigeaient de contrée en contrée, jetait le découragement et l'épouvante dans les cœurs qu'une étincelle de 92 aurait pu réveiller ; mais le feu sacré était éteint, et la lassitude, résultat de plus vingt

aus de combats, et les sourdes menées d'un parti qui grossissait chaque jour, amenèrent la chute du colosse impérial.

Il faisait nuit quand Toinette s'éveilla; sa mère n'était plus auprès d'elle; elle descendit dans la salle... elle n'y était pas non plus. La jeune fille remonta lentement à sa chambre, et resta plus de trois heures assise sur le pied de sou lit... Depuis la veille au soir, elle n'avait rien pris; sa poitrine brûlait, son front était mouillé d'une sueur froide que sa faiblesse lui faisait monter au visage; à peine vêtue, malgré la saison, elle souffrait tous les maux à la fois:

la faim, le froid, la soUtude et l'anxiété

Si jeiine et si malheureuse!., elle pleurait comme on pleure à son âge.

Qu'avait fait Jeannette pendant le sommeil de sa fille, et où était-elle allée?... Reprenant un peu de courage, elle était descendue pour recommencer ses recherches... elle avait fouillé le sol, sondé les murs tombant en ruine...

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peines inutiles; elle s'élait frappé le front de désespoir..- rien nulle part, aucun indice. Le jour tombait, impossible de se procurer du feu ni de la lumière... il ne lui restait plus aucun objet dont elle eût pu tirer le moindre prix... et pourtant il fallait pourvoir au besoin qui se faisait sentir impérieusement; elle s'était privée, pour sa fille, du dernier morceau de pain qui lui restait de la veille ; elle avait courageusement trompé Toinette , en cacliant la faim dévorante qui la torturait; il fallait vivre pourtant ! que faire ? Une résolution , inspirée par le désespoir, s'empara d'elle. « Eh bien! mendions! » s'était-elle écriée en sortant comme une folle de chez elle, et elle avait descendu le faubourg Saint -Martin sans oser lever les yeux, de peur de rencontrer quelqu'un qui pût deviner ce qu'elle allait faire loin de sa demeure. Arrivée au boulevard , elle tourna à droite et suivit lentement la rue Basse-du-Rempart. . . La clarté du boulevard rendait encore plus ob-

scure la roule que Jeannette suivait; elle essaya de lever les yeux sur les passans qui la coudoyaient et de leur tendre la main; mais les uns la repoussaient commeon éloigne une prostituée, et les autres passaient sans même lui jeter un regard de dédain... Poussée par le désespoir, elle accosta plus hardiment un homme qui se trouva devant elle, en lui disant : «Du pain; par charité, du pain, monsieur, pour moi et ma fille'... » Sa voix était déchirante en prononçant ce peu de mots, et les oreilles de celui qui les entendit sans frémir ne correspondaient qu'à une ame de boue ; c'était un mouchard... La serre crochue de l'homme de la police, s'attacha au bras décharné de Jeannette, qui frémit d'horreur en entendant la réponse qu'il lit à sa prière. «Du pain? on yous en donnera au dépôt... en route! » En môme temps elle se sentit entraînée; mais, en songeant à sa fille, une force surnaturelle anima tout à coup Jeannette ; par un violent effort, elle s'échappa des mains qui la

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lenaient, et au risque de se jeter sous les roues des voitures qui garnissaient la rue , elle s'élança dans l'orabre avec une vitesse que la peur centuplait; elle était horsdedanger, lorsqu'elle tomba sans mouvement sur un des bas côtés du boulevard Bonne-Nouvelle.

En revenantà elle, elle se trouva assise surune chaise et soutenue dans les bras d'une femme ; on l'avait relevée et portée dans une boutique, où tous les secours lui avaient été prodigués. Les premiers mots qu'elle prononça furent compris de la foule , et la pitié qu'elli^ inspira lui valut l'aumône que quelques instans auparavant elle avait sollicitée en vain. Riche au delà de toute espérance, elle s'éloigna appuyée sur le bras d'une femme qui s'offrit de la reconduire... Oh I qu'elle bénissait le ciel et les âmes compatissantes qui étaient venues à son secours!.. La bonne femme qui lui avait offert si obligearamedt l'appui de son bras ne la quitta qu'à sa porte... Elle n'avait pas eu besoin de se pourvoir de la

nourriture dont elle et sa fille avaient tant besoin : le panier qu'on lui avait fait accepter dans la maison où elle avait été secourue, contenait plus qu'il ne leur fallait.

Elles furent heureuses ce soir là surtout

Jeannette, en songeant au danger auquel elle était échappée... mais cette veine de bonheur ne devait pas s'arrêter là

Le lendemain de cette aventure, vers dix heures du matin, quand la femme de ménage de Cypion Nanteuil eut terminé ce qu'elle nommait sa beso|fne, fidèle à ses habitudes et profitant d'un instant de répit que la goutte accordait à Cypion, qui, mieux cejour-là, n'était qu'étendu dans son grand fauteuil , elle raconta les nouvelles qu'elle avait recueillies la veille. Tout en donnant une leçon de couture àAugustine, qui n'excellait pas dans ce travail, la vieille Marguerite enlama le chapitre des événemens; il ne lui échappait pas un suicide, un vol, un malheur ; je crois même qu'elle en inventait, commecertainsjour-

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naux, quand par hasard la chronique de Paris ne fournissait pas de sujels à ses narrations.

Oh! oh! dit-elle d'un air mystérieux, j'ai été témoin , hier au soir , d'une affaire qui m'a fendu le cœur ; ce n'était pourtant pas si terrible que de voir un pendu ou un noyé , mais c'est égal, j'ai pleuré comme une veine coupée. Figurez-vous que je tournais le coin de la rue de la Lune pour aller sur le boulevard Bonne- TSouvelie, quand je vis la foule qui courait , ohl mais qui courait comme si elle eût été poursuivie par une armée de Cosaques: «Bien sûr, que je me dis, il y a quelque grand malheur arrivé du côté de la rue Bonne-lNcuvelle. » Je suis le torrent, et j'arrive à un grand cercle qui s'était déjà formé et dans lequel il se faisait un tapage infernal , mais il n'y avait pas moyen d'y pénétrer ; je m'informe de ceque c'est à un jeune homme, qui me dit qu'on était en train de rosser un mouchard qui avait voulu arrêter

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une femme à propos de rien. C'est pourtant vrai^ (les gueux comme ça , ils arrêteraient Dieu et le diable pour gagner de l'argent, tandis qu'ils laissent circuler librement les filous et les voleurs Sur la voie publique, mais ils sont compères et compagnons... oh! je les hais, les mouchards!.. Enfin cette pauvre femme s'était heureusement sauvée de ses mains, mais elle avait eu si peur qu'elle s'était mise à courir comme une folle au travers du boulevard en poussant des cris pitoyables. . . La mouche la poursuivait de près en criant: arrêtez! maisun gaillard solide, quiavait vu l'affaire et qui savait de quel côté était la justice , passe à côté de mon homme sans faire semblant de rien, alonge la jambe, et voilà mon mouchard à terre ; c'était lui qui était au milieu du cercle et qu'on arrangeait de la bonne manière. « Bon, que je dis... tapez, n'ayez pas peur, il en restera encoreassez.»Je poursuis ma route; mais au coin de la rue Bonne-Nouvelle , une foule presque aussi considérable était amassée à la

porte du marchand de vin... je m'informe encore, c'était cette pauvre femme qu'on venait de relever sur le bas côté, presque morte... on l'avait portée là pour lui donner du secours; à force de coups de coudes, j'ai pénétré dans la boutique... Ah! mon Dieul ça faisait pitié; pauvre petite femme, si jeune encore et si misérable ! elle n'a pas plus de trente ans, j'en suis sûre!... c'était la première fois qu'elle demandait sa vie... elle s'était bien adressée, à un

mouchard! Je mettrais mes mains au feu

qu'elle n'avait pas mangé de quatre jours... elle demandait du pain pour sa fille. . . voyez-donc quel crime! A force de la questionner, elle nous a raconté que son mari était parti depuis longtemps, et qu'elle ne savait pas où il était... Voilà pourtant comme sont les hommes!... Aussi, elle en a emporté des gros sous, et jusqu'à des pièces blanches; je suis certaine qu'elle avait plus de cinquante francs; il fallait voir comme elle iiemerciait le monde ; elle pleurait à chaude.n

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larmes; c'était pas de la frime... c'était nature, ces pleurs là... ma foi je lui ai donné le bras jusqu'à chez elle; elle était si faible I et elle avait loin à aller : elle demeure à la Foire Saint-Laurent...

— A la Foire Saint-Laurent! s'écrie Augustine en laissant presque échapper son ouvrage de ses niains.

—Certainement, et un vilain quartier, allez... Mais c'est égal, j'y retournerai... je lui ai promis en route de m'intéresser à elle et de lui faire avoir quelques ménages , et je lui tiendrai parole

— Vous a-t-elle dit son nom? dit Augustine d'un air inquiet.

— Et je l'ai écrit, mieux que cela! car je ne me le rappellerais pas,.» Marguerite tira un papier do sa poche et y jeta un coup d'œiJ.

a Madame Claude...

— C'est elle ! » Augustine s'était levée pâle et tremblante , et son regard s'était tourné sur le

d'une fille. 343

visage impassible de Nanteuil. «Vous n'entendez donc pas, monsieur? reprit-elle; madame Claude! vous devez connaître ce nom, pourtant?....

— Moi!... dit Cy pion d'une voix lente. Mon Dieu, non...

— Oh ! c'est impossible. . . Mais cette femme. . . est ma mère ! »

Quoique cloué par la goutte dans son large fauteuil , Cypion fit un mouvement de surprise qui lui valut une douleur à laquelle il ne put résister... il poussa un cri, et dit en faisant une grimace épouvantable : «Ohl ma goutte!., elle est folle , cette petite fille-là. . .

— Non ! non! je ne suis pas folle ; l'épouse de Claude , le charlatan , est ma mère ; si vous l'avez oublié , tout me le rappelle , à moi.

— Le charlatan!... s'écria Nanteuil d'une voix étouffée...

— Eh bien l je lui dois la moitié de mes ins-

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