DU SUJET
La « tragédie pastorale » a emprunté son titre à un tableau célèbre du grand peintre Francesco-Paolo Michetti, natif aussi des Abruzzes, et le plus cher ami de Gabriele d'Annunzio qui lui a dédié le Triomphe de la Mort. Ce tableau à l'huile, de larges dimensions, orne aujourd'hui à Berlin la collection de M. Geeger. Mais le peintre a repris le même motif dans un grand pastel que l'on put admirer à VEsposi^ione internationale di Belle Arti de Venise, en iSgS; et c'est là que le poète a conçu le premier dessein de sa tragédie. D'ailleurs il est bien évident qu'entre l'œuvre du peintre et celle du poète il ne saurait y avoir de commun que le sentiment primitif, l'inspiration qui vient de la
terre et de la race, l'harmonieuse beauté qui est « le chant du sang ancien ».
Le germe propre du poème dramatique se trouve dans un remarquable passage du Triomphe de la Mort (pages 2G2-265 de la traduction française). On sera bien aise d'en retrouver ici quelques fragments.
« Sa terre et sa race lui apparaissaient transfigurées, soulevées hors du temps, avec un aspect légendaire et formidable, lourd de choses mystérieuses, éternelles et sans nom. Une montagne s'élevait au centre comme une énorme souche originelle, en forme de mamelle, recouverte perpétuellement de neiges... Des voies larges comme des fleuves, verdoyantes d'herbes et parsemées de roches nues, avec de gigantesques vestiges épars çà et là, descendaient sur les pentes, conduisant vers les plaines les migrations des troupeaux...
« Des rites de religions mortes et oubliées y survivaient; des symboles incompréhensibles de puissances depuis longtemps déchues y subsistaient intacts; des usages de peuples primitifs, disparus pour toujours, y persistaient, transmis sans changement de génération en génération; des modes riches, étranges et inutiles, s'y conservaient comme des témoignages de la noblesse et de la beauté d'une vie antérieure...
« Sur la pente des collines ensoleillées, les jeunes laboureurs, avec leurs bœufs accouplés,
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en présence des vieillards, rivalisaient à qui tracerait le sillon le plus droit depuis la côte jusqu'à la plaine; et les juges décernaient le prix au vainqueur, tandis que le père en larmes ouvrait les bras au rils bien méritant. Et ainsi, dans toutes les cérémonies, dans toutes les pompes, dans tous les travaux, dans tous les jeux, dans les naissances, dans les amours, dans les noces, dans les funérailles, partout était présent et visible un symbole géorgique, partout était représentée et vénérée la grande génitrice Terre, du sein de laquelle jaillissaient les sources de tout bien et de toute allégresse.
« Les femmes de la parenté se réunissaient à la maison de la nouvelle mariée, portant sur leurs têtes une corbeille de froment et sur le froment un pain et sur le pain une fleur; elles entraient une à une et elles répandaient une poignée de ce grain augurai sur la chevelure de l'heureuse épouse...
« Le mystère intervenait dans tous les événements, enveloppait et étreignait toutes les existences; et la vie surnaturelle dominait, recouvrait et absorbait la vie ordinaire, créant d'innombrables et indestructibles fantômes qui peuplaient les champs, habitaient les maisons, encombraient les cieux, troublaient les eaux .
w Le mystère et le rythme, ces deux éléments essentiels de tout culte, étaient partout épars. Hommes et femmes exprimaient continuellement leur âme par le chant, accompagnaient par le chant tous leurs travaux sous le toit et
j84 la fille de JORIO.
sous le ciel, célébraient par le chant la vie et la mort. Autour des berceaux et autour des cercueils les mélodies ondulaient, lentes et persistantes, très antiques, aussi antiques peut-être que la race dont elles manifestaient la tristesse profonde. Tristes et graves, fixées dans un rythme immuable, elles semblaient des fragments d'hymnes ayant appartenu à d'immémoriales liturgies et survivant à la destruction de quelque grand mythe primordial... »
Sur le fanatisme au pays d'Abruzzes/ on pourra relire dans le Triomphe de la Mort (p. 296-319) tout le chapitre du pèlerinage de Gasalbordino, et, dans Episcopo et C'% les nouvelles intitulées Saint Pantaléon (p. 259-284) et le Héros (p. 285-293).
Au lieu d'assigner à sa fable une date précise, le poète s'est contenté de la reculer dans un vague et lointain passé : « il y a longtemps. » Ce serait toutefois une erreur de croire que l'action dramatique se déroule aux premiers siècles de l'ère chrétienne : car le pâtre Aligi parle, p. 87, de « saint Pierre Célestin qui sur le Morrone fit pénitence ». Or Pietro d'Isernia, dit aussi Pietro di Morrone, élu pape en 1294 sous le nom de Célestin V, fut canonisé seulement en i3i3, et l'acte de cette canonisation ne devint public qu'en i328. Par conséquent, l'époque de l'action ne saurait être antérieure au milieu du xiv« siècle.
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