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celle des sirènes aux oreilles des nautonniers de Grèce et do Sicile. François ne s'apparlenait plus. Sa volonléla plus tenace devait se briser devant la volonté de celte enfant.
— Oui, je vous haïrais, re[iril-ello, car je vous croyais soumis à mes désirs, je croyais qu'avant tout vous teniez à m'épargncr l'ombre d'une inciuiéludo ou d'un chagrin ; pouvais-jc deviner que vous voudriez n:e causer une doukur sans nom et ni'avilir à mes jiro[)ros yeux, en sacriOant ma mère.
François recula de quelques pas, les yeux hagard?, et >ps mains pressèrent ion
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front dont les veines enflammées se gonflaient.
— Il faut donc que je vous laisse mourir! 11 faut donc que je vous abandonne, mademoiselle, s'e'cria-t-il d'une voix brise'e.
Christine lui adressa un triste et doux sourire : — Oh! si vous sauviez ma mère, reprit-elle avec exaltation, vous ne seriez plus pour luoi un jeune homme bon et vaillant, mais un Dieu digne de mes prières suprêmes. Vivante, je né vous oublierais jamais un jour, jamais une heure. Votre pensée habiterait sans cesse mon âme. Toujours je vous verrais obéissant comme un esclave li mon vœu sacré et
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gravissant les pentes aflreuses de ce ravin avec ce clier fardeau. Et quand je devrais niouiir ici, votre nom du nïoins errerait confondu avec celui de ma mère sur mes lèvres agite'es par le dernier souffle.
Le peintre la regardait avec une morne extase, il se croyait transporlé dans les splicres idéales; la lélicilé souveraine d'un amour sans borne inondait tout sou cire; il ne sentait plus le froid ni la neige ni le vent; l'incandescence morale allumait en lui d'étranges vertiges et il avait peur seulement de cette flamme qui clias<iait les révoltes expirantes de son égoïsmc d'aimtMiPiiv.
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Jl s'avanç.1 en chancelant vers la vieille dame.
— Bien, mon ami, dit Christine heureuse de son triomphe : — Ah ! si nous ne nous retrouvons que sur le seuil du paradis, là du moins la première parole que je vous adresserai c'est celle qu'il m'est défendu de prononcer ici. Mais regardezmoi bien, François, regardez-moi avec vos yeux de peintre inspiré. Si je meurs, vous ferez mon portrait, n'est-ce pas ; vous me peindrez telle que je suis à cette heure, toute pâle et toute froide sur cette neige, sous cette lune blafarde et vous penserez à moi, en vous disant que je suis morte hf'ureusp «t mieux obt'if qu'une rpine.
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De grosses larmes ruisselaient sur les joues du jeune Bourguignon pendant qu'il repaissait ses yeux de ce spectacle déchirani :
— Plus un mot ! Plus un mot, mademoiselle, sVcria-t-il enfin, ou je ne répondrais plus de moncoura;,'e. Ne demandons pas à notre cœur plus iju'il ne peut supporter.
Puis, saisissant dans ses bras, par un mouvement brusque cl désespéré, le corps défaillant, inerte et froid de la bonne dame, il ajouta comme si elle eût pu l'entendre : — Ah ! vous me reprocherez, madame, d'avoir brisé dans sa Ik-ur la vie de votre hlle pour vous conserver quelques jours
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sans prix pour vous! Pardon, pardon, pauvre mère, mais je no suis qu'un garçon sans volonté; je n'ai pas eu le courage d'être haï et maudit de votre fille; je ne puis lui résister davantage!
Et sans oser retourner la tète, sans jeter une parole d'adieu ou d'encouragement à Christine, il commença résolument sa périlleuse ascension, sondant le terrain de son bâton avec la sagacité prudente d'un guide des montagnes. Vingt fois ses pieds glissèrent au bord d'uue crevasse perfidement recouverte par la neige; vingt fois il dut reculer devant des blocs qui lui fermaient le passage ou s'éboulaient sous ses mains, sous ses pieds, sous le fer de son
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bâton; mais rien ne lussait son arJeur et sa constance, en vain le vertige éblouissait ses yeux rongis parle miroitement de la neige, en vain ses mains se rai lissaientelles au point de lui faire craindre que son fardeau ne lui écliappàl, en vain même son bâton finit-il par se briser dans une entaille du roclier. Il ne désespéra pas encore. Heureusement qu'arrivé à cette hauteur il put atteindre les cordages et les longues perches que lui tendaient ses deux amis échelonnés sur le versant du ravin.
Grâce à ce secours, Perricr pûi se hisser jusqu'au bord du sentier que les bohémiens vpnaient «If iiél>l;iyor ei déposer en^
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fin la mouranle dans la grotte près du feu qu'enlrotenaient quelques pèlerins.
11 était lui-même e'puisé et défaillant. Jacques fit signe à Zorah qui s'empressa de porter aux lèvres du Bourguignon un petit flacon rempli d'un cordial aromatique; mais h peine en eut- il avalé quelques gouttes qu'un sourire de bonheur dilata tous ses traits et il murmura : — Ah! je puis donc maintenant aller rejoindre Christine.
— François! s'écria Claude Gelée; tu veux redescendre dans le ravin; c'est impossible. Tes jandies vacillent comme celles d'un fiévreux ; tes joues brûlenl.uiais
ton visage chi paie cMuuae un iiiasijue de
craie. Resie ici !
— Non! iKjn! rejuil Perrier a\ec son
souriie fxlalique, j'ai sauvé la nièi'e ,
il faut q'ie j'aille sauver la fill'.
Ilessîiya de faire quelques pas en avant,
mais il retomba aussilôl plus faible qu'un
enfaiil : Oh ! lacbe que je suis ! làclie,
trial-il,niais le', e-loi donc! niarcUedonc!
0 mon Dieu, d(jnnez-m;ii un peu de force, faites que je la sauve ei ensuite prenez ma vie!
Claude louché de ce violent désespoir lui prit la main : — Console- loi, mon frère! J'ai conservé, moi, loulenia vigueur ei là où tu ne peux aller, j'irai, moi!
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François ne lui lépondil pas ; la voix s'éteignait dans son gosiei*; mais une grosse larme tomba de ses yeux sur la main du peintre lorrain.
Au même instant VArmasch des bohémiens venait de se pencher curieusement sur la figure de la vieille dame : — Je ne m'étais pas trompé, dil-il à voix basse; je l'ai bien reconnue ; c'est l'étrangère au coffret, cl la trompe qui a sonné ce signal de détresse, c'est la trompe de mon digne maître (jorju. Allons! il faut le tirer de raalencontrc, si c'est possible, sans y risquer un doigt de ma main.
Il s'approcha de Jacques Callot : — Ehl mon petit compagnon, lui dit-il, lais-
no i.A mi.b
seras-lu ton uouvrl ami laire seul celle {,'rosse besogne. Il y a plus diin v(jyaf(eur abandonné sur la ntiyc au funtl du ravin. Nous l'avons prélé joyeuse assistance et fianclie bospilalilé dans ton déuùmenl.
Rends service à ces braves gens et nous serons quilles!
Jacques sourit et malgré la moue de Zorah suivit sans aulre exhorlation son ami Claude, qui glissait di'jà dans le ravin en se cramponnanl aux perches et aux cordages. Le vent roulait alors au fond de la gorge avec des raucjiienienls lamentables el balay:iil des masses de neige qui s'arrondissaient autour d'eux dans des proporlions monstrueuses. Cerles quand
y>r. L'AVhir.LK ill
ils arrivèreul à l'ornière profonde où Christine évanouie éiait couchée sur une roue du carrosse brisé, et où Lorcnzo hurlait, la jambe toujours engagée sous le flanc de son cheval mort, ils purent se féliciter de se retrouver vivants. Ils profilèrent d'un court répit (pie leur laissa la tempête pour se charger, Claude de Christine, et J^acques du comte Lorenzo ; puis ils se bâtèrent de remonlervers le sentier où les attendaient tous leurs compagnons, mais leur retour fut plus pénible encore que la descente; les neiges que le vent avait chassées des hauteurs ruisselaient comme des cascades le long des pentes en se creusant des sillons bizarres ; sous ces
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courants de neigeglacée les mains avaient peine à s'accrocher aux saillies îles roches ou aux rares louiïes d'herbes alpestres qui s'étiolaient çà et là; les pieds battaient souvent le vide pesant comme dc^ boulels au lieu de servir de point d appui; plus d'une fois Lorenzo redouta d'être rejeté par son sauveur couinie un Iruii (■^lpl>i>^l>nn('^ (A si les deux hardis Loiraiiisvinriiil à bout ile leur lude entreprise ce ne fut que par dos prodiges de force, de courage et d'adresse, — et sans doute par une protection visible de la providence qui s'intéressait à leurs héroïques efforts.
Deux heur.'S après tous nos pereonna-
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ges réchauffaient dans la grotle leurs membres engourdis.
Sur l'ordre du YArmasch , la mignonne Zorah avait pansé la jambe du comte Lorenzo qui n'était pas brisée mais simplement meurtrie et contusionnée par la chute de son cheval. Quand elle se fut éloignée, le bohémien s'accroupit à côté du gentilhomme et lui dit d'une voix presqu'inintelligible :
— Tu l'as échappé belle, Gorju !
— Dois-je le remercier de les bons offices, Gervais, répondit l'autre en fixant sur lui un regard perçant. Tu me savais enfoui dans la neige, et tu restais sourd à mon ajiptl. Sans ce jfune loup lorrain qui
i <S0 LA riixji
n'esl pas d'Éf^yptc, lu ni'.-iiirais laiss<* crovercoiiiiiie mou clicval , ii'esl-il pas viai?
— Peul-êlre! i-épliqiia humblement V.Uiuauh. Par les Iripes du diable, que vcMix-lii ? Les quatre fils .\\ mon el moi n'avons jamais monté la même haqumée.
Chacun son lot. Moi j'ai les doigls crochuS conmie ceux d'un juif. Toi tu as la patte laiiio el épaisse d'un boucher. Tu es né |iour tuer comme moi pour voler, Gorju.
•Ainsi no soyons pas jaloux l'un df l'autre el partageons- nous la besogne en bons amis.
— Soit ! dit \o faux Lorenzo d'un toa bref. Tu m'accompagneras avec les bohémiens à r.\bbave-dc&-['auvies. C'est là
nu l'aveugle ISl
que je veux conduire mes compagnes de voyage. Quand le poisson est pris dans le filet^ on peut s'amusera le voir se débattre.
— A VAhhaijC-ies-Pauvres' murmura Gervais avec surprise. Necrains-lu pas de dévoiler ainsi tous nos secrets à ces oreilles curieuses et à ces langues bavardes.
— Bah! crois-tu donc facile de s'échapper de VAbbaye-des-Pnuvres. Elles n'en sortiront que mes comj)lices à moins qu'elles ne nagent dans lé lac comme des anguilles ou qu'elles ne s'envolent dans l'air conmie des hiiondelh^s. D'ailleurs je veux que notre vieux nid leur paraisse aussi brillant ([ii'im ciiàlcau de duc ou (b^
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baron. N'avons-nous pas une chapelle et un aumônier? Tes bohémiennes ont-elles oublié le métier de pages? Mes écuries ne seront-elles pas garnies de chevaux, mes étables de bœufs, de vaches et de moutons? Et les tentures de cuir deCordoue, les lapis d'Orient, les f,'laccsde Venise, les bahuts sculptés no cachenl-ils pas la nudité des murailles? L'Abbaye-des- Pauvres n'est-elle pas l'asile de tous les contrebandiers et maraudeurs de la frontière, des bohémiens et des alchimistes, des moines défroqués et des échansons de ciguë.des joueurs qui corrigent la fortune et des l'tudiants tire-laines, des chanteurs de carrefours et des montreurs d'ours.
des balerines aux jambes uues et des sorcièresà mèches grises qui dansent sur des manches à balais, des débiteurs insolvables et des espions dont la corde n'a pas voulu, enfln de la meilleure, de la plus débonnaire, de la plus gaillarde, de la plus folâtre compagnie qui soit au monde! Ce sont là mes serviteurs, mes sujets, mes esclaves, mon peuple, — et je te prouverai qu'à de pareils gueux aucun prodige n'est impossible. Ils auront les mains propres et deviseront plus décemment que des cardinaux, mes jpyeux moines de YAbbaye-des Pauvres!
— Je ne demande pas mieux, reprit piteusement Gervais étourdi de l'élo-