‹ La fille de l'aveugleChapitre 12 sur 18 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Où la flancée du conile ! crenzo Vilelli refuse de |)orler la cagouk- el la besace des pauvres.

Dix-Iiiiit heures après, nos nomades personnages avaient alleint le pied des moniagnos el les pèlerins quiltaient avec un plaisir évident leurs équivoques cora-

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|i;ignons de roule, en leur laissant toutefois nu ot;ijfO (le bonne volonti'.

Claude Gelée avait résolu de continuer le voyage avec ses nouveaux amis, Jacques et François, transfut^es de la terre natale invinciblement attirés coninie lui vers Rome, par cette passion abstraite de l'art qui est aussi féconde en sacriûces que la dévotion et l'amour.

Les trois peintres avaient accepté l'hospilalilé que leur oiTrait le coi.lte l.oreiizo dans un de ses domaines de Lombai'dic. Cbrisline et sa mère étaient traînées par le meilleur charrioi des bohémiens, et y restaient plo n-ées dans une sorte de sommeil léthargique.

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La pluie tombait en larges nappes denses sur les plaines italiennes égayées par les vignes qui se tordaient en festons le long d'arbres décimés et qui enguirlandaient leurs branches de pampres joyeux comme des danseurs de farandoles.

Les dernières clartés du crépuscule sombraient dans des nuages si bas qu'ils rampaient presque sur le sol et se mêlaient aux vapeurs de la terre échauffée:

La caravane dut traverser siir un bac i;n torrent gonflé par la fonte des neiges et qui allait se dégorger dans un lac aux eaux vertes , huileuses et dormantes , tout encadré de bois sombres.

— Quel site étrangel observa Claude Ge-

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lée altriblc- j'.'ir ce iiii-l;iDcoll.]ue paysage

— Regardez, mon pc'lerin liaiuard, lui (lil Zorah en saulaiil comme une chèvre capricieuse — et réjouissez-vous! Nous approchons de l'ALbaye-dcs-Pauvres. C'est notre palais, à nous, et vous pourrez y dormir tout à votre aise !

— L'Abbaye-des-Pauvres! reprit Jacques Callot; v( ilà un singulier non»; mais les nuages se confondent si i)ien a\ec les brumes de ce lac stagnant qu'ils me cachent tout à fait cet édlQ'.e hospitalier.

— Je n'aperçois qu'uuc masse noire au milieu de leau, ajouta Porrier. Kst-ce lii notre gîlo, bonne Zorah. Il ist digne d'un dieu aquatique; mais à tnoius de nous

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transformer en cygnes ou on sarcelles, changement (le costume qui oflVe quelques difficultés, je ne vois pas trop comment nous pourrons l'atteindre.

— Ah! l'eau recouvre en ce moment la chaussée étroite qui conduit à l'abbaye, * mais notre Armasch est un bon-guide que nous pouvons suivre sans crainte.

Les trois jeunes gens se consultèrent du regard, car la taciturnité de leurs compagnons leur inspirait une vague inquiétude.

L'aveugle avait tressailli en entendant parler de l'Abbaye-des-Pauvres, il avait saisi le bras de François Perrier, puis l'avait engagé tout bas à quitter iurlivement

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les bohémiens, et à se détourner le plus promptonienl possible de la roule qu'ils suivaient; mais le Bourguignon lui répondit simplement : — Si nous courons quoique danger, ces dames en courent un plus grand; là où elles iront, j'irai!

Et le vieux Tristan après avoir étouffe' un soupir avait poursuivi sa marche.

Un dernier rayon de soleil troua soudainement les nuages grisâtres et celle balafre lumineuse du ciel fit resplendir à tous les yeux le monument qui avait paru si hypothétique aux jeunes peintres.

Cette abbaye était campée au milieu du lac, sur une île de granit et de basalte, comme un Burg des bords du Rhin, avec

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s^s boites de tours romanes, ses murailles crénelées de briques ronges, son donjon et ses giérites en poivrière. L'aspect en était imposant h distance. Mais plus nos voyageurs s'avançaient vers cette enceinte tilanique, plus leurs cœurs se serraient, comme à l'approche de toutes ruines.

La formidable abbaye s'effondrait entre le ciel et l'eau ; les rats et les cloportes grouillaient dans les feules de ses assises. L'Inimidilé gangrenait de plaques verles et rongeait de Uioisissure ses remparts Ii'zardés. Les briques s'effritaient sous le vent bumide et tombaient, écaille par écaille, dans l'onde opaque. Les fenêtre»

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s'ouvraient béantes cl noires comme des incurlrières, laissant trembler à l'air non des lances ornées de pennons et de bannières, mais des bâtons vermoulus auxquels pendaient de sordides guenilles.

La flèche de l'église gothique était brisée; des colonnettcs fuselées gisaient renversées sur les rochers; des marteaux barbares avaient broyé les délicates nervures et les trèfles découpés, ornement précieux de rarcliilecUiro du nioyeii-àge, et déjà les herbes parasites pullulaient comme si elles eussent voulu dévorer le vieux bâtiment.

Quand toute la caravane, après avoir traversé l'étroite chaussée du lac, fut eu-

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trée sous la voûte basse de l'abbaye et eut pénétré dans les cours, les peintres remarquèrent, en passant sous les arcades humides et verdies du cloître que cette végétation malsaine s'accrochait à tous les piliers et grimpait à toutes les fenêtres.

Pourtant une population bizarre fourmillait flans cette retraite désolée; des femmes à peine velues d'une chemise et d'une jupe sous leur cagoule rapiécée glissaient comme des larves en frôlant les murs; quant aux hommes g'otesquement accoutrés de lambeaux disparates, armes pour la plupart de coutelas et de rapières, coiffés de feutres écornés, les uns vidaient des bro( s d'éiain bosselés sur deS

labiés bûileu?es, les autres j juaient aiix dés o u à la luourro. Quelques braves ferrai liaient clans l'encoignure des préaux. Ceux-ci entassaient des ballots lacbés de sang, ceux-là ronflaient allongés dans leurs manteaux niouchelés de trous. Enfin des joueurs de cornemuse faisaient gravement danser sons le porche de l'église des ours muselés qu'une ronde de singes malicieux ne pouvait distraire de leiirs exercices.

Jacques Callot observait ce tableau tumultueux avec la cuiiosilé [)énétrante d'un artiste amoureux des contrastes. U ne ressentait aucune répuMon pour ces parasites do la vio sori.Tle qui posaient

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éoinplaisamment devant lui comme des modèles.

Claude, plus religieux, le suivait d'un air chagrin en faisant à la dérobée quelques signes de croix, car il craignait par moment d'être tombé au milieu d'une troupe de sorciers pratiquant leurs maléfices.

Quant à François Perrier, préoccupé surtout du sort de Christine, il demanda à l'aveugle s'il avait déjà pénétré à l'Abbaye-des-Pauvres.

— Ne m'interroge pas davantage à ce sujet, reprit Tristan. Les oreilles sont ouvertes autour de nous. Hélas! pourquoi ne m'as-tu pas écoulé. Nous aurions fu»

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cette dangereuse compagnie. Mieux vaudrait <ent fuis coucher en [ilein ciiaïup cjue sons ces voûtes lézardées.

— Croyez-vous donc que nous soyions en danger?

— Il est plus facile d'entrer à l'Abbayedes-Pauvres que d'en sortir, mon flis, dit scntoncieusemeni l'aveugle. Et si le comte Lorenzo en est le seigneur, nous pouvons prier pour l'àme de sa fiancée!

— Expliquez-vous, mon père! s'écria le jeune Bourguignon séritusement alarmé.

— Je ne puis te donner d'autre explication, mon fds, répondit Tristan. Veille et méfie-toi! on m'observe et si j'avais l'imprudence de satisfaire à tes questions,

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ce n'est pas la vie du vieil aveugle qui répondrait seule de son indiscrétion.

— Mais ne pouvez -vous du moins insista François, me raconter la légende de cel!e abbaye mystérieuse.

— J'ignore l'époque de sa fondation, répondit l'aveugle à voix basse; pendant les guerres sanglantes du Milanais, sous Louis XII, à la suite d'un long siège, elle fui saccagée et pillée. Les moines se dis« persèrenl. Il ne resta au milieu de ces ruines que deux ou trois vieillard?, qui convertirent l'abbaye en hospice pour les pauvres. Des dotations pieuses leur vinrent en aide. On accorda à l'enccinle profanée le droit d'asile. Quand les derniers

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moines furent morts , l'hospice devint l'hôtellerie banale, le caravansérail nu et froid des vagabonds cl des bohémiens.

Lés Barighcls et leurs Sbires n'osaient rôder même dans les environs du lac. La fausse monnaie qui inondait l'Italie sortait des souterrains de l'Abbaye-des-Pauvres.

Les légions du vice et du crime s'y recrutaient et s'y réfugiaienl. Par une dérision sacrilège, tous les ans, ces liorJes de pauvres choisissaient, à l'élecii m, un abbé et douze prieurs. L'abbé avait droit de vie et de mort sur ses turbulents sujets. Il éiait obéi ai moindre signe comme le Vieux do la Montagne cl les princes même

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briguaient les services discrets de ses bravos !

— Et l'Abbaye-des- Pauvres a-t-elle conservé cet infâme privilège d'impunité pour le meurtre et le vol? demanda brusquement Perrier frappé d'horreur.

— Puisqu'elle est maintenant le domaine du comte Lorenzo Vilelli , gentilhomme florentin, répondit l'aveugle avec un sourire équivoque, cette légende n'est sans doute plus qu'une tradition du temps passé. Du reste écoule et regarde, François!

En ce moment nos voyageurs se trouvaient sur le seuil d'une salle oîi le maître du lieu venait de faire transportera vieille dame, que suivaient Christine cl Zorah.

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La [lelile lioliémicniK- cliorchait à rendre à la nuble doiiioisclle luus Its humbles services qtif lui iiisj. irait suii cœur ingémi el lendre. L'innocence souriait dans ses yeux noiis qui élincelaient sur son cliarni.int visage couleur d'ambre. Légère et bondissante elle se multipliait autour de la pauvre flancée qui se laissait entraîner comme une victime dévouée au (outoau , mais qui icuservait une vague i espérance en reposant ses regards sur celle physionomie mutine et gracieuse.

Zorah semblait devenir son égide vivante. A la vue de la mignonne bohémienne les figures louches et hostiles des babilaiils de l'abbiive se déridaiiiit involon-

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tairemeut, et cette créature frêle, alerte et nerveuse répandait la joie autour d'elle; sa voix devait être écoulée comme le babil sonore d'un oiseau, et le poing le plus brutal ne pouvait écraser une mouche si brillante.

Tout à coup l'Armasch toucha brusquement Zorah du manche de son grand fuuet h clous d'argent : — Allons, chevrette, lui dit-il d'une voix rudo, quitte celte péronnelle et viens dormir sous la lente de tes frères.

La petite hésita un instant ; puis elle répliqua avec un air de résolution superbe: ''

— Je ne veux pas! Je ne veux pas! Je ne veux pas, entendez-vous. Qui donc soi-

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