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gnoraii ces pauvres fenmies, si je les quillais?
Gervais resta impassible , mais leva lentement son fouet :
— Tu es bien décidûe, ma mignonne, à me désobéir, nVsl-re pus? Vraiment je ne le reconnais plus. La compagnie de ce jeune drôle, que nous avons recueilli eu roule.t'a mis en goût de révolte cl d'indépendance. Tu oublies que je suis ion >irmasc/i, que je puis te chasser de !a tribu et l'abandonner à ta folie! Mais je serai indulgent aujourd'lmi cl je me contenterai de te rappeler paternellement ton devoir.
Les larmes vinrent au\ yeux de Zorah, mais elle brava son maître et répéta upi'
1>E L'AVtlGLK 207
niâtremenl : — Je ne veux pas abandonner ces bonnes dames!
Le fouet de l'Arniasch s'abaissa rapide, ment sur les épaules de l'enfant, mais plus rapidement encore Jacques Callot s'était jeté sur Gervais, et lui avait arraché son arme. Le bohémien grinça des dents de rage, mais plia le dos comme un lâche tout en hurlant : — Oseras-tu me frapper, barbouilleur d'images!
— J'oserai ! s'écria Jacques pâle de colèce, si tu touches à un clieveu de Zorah !
Gervais courut vers Lorenzo : — Maître, dit-il, tu ne laisseras pas insulter un des prieurs de l'abbaye. Tu as droit de haute et basse justice sur nous tous. Juge donc
Î08 LA riLLB
sans délai cot ingrat vagabouJ, ro serpent que j'ai réchauffé dans mon manleau, ce traître insolent et rebelle! Jugc-L-! condamne-le ! frappe-le !
Lorenzo sourit avec la dignité magistrale d'un doge :
— Mon bon Gorvais, répondit-il, lorsque jetais couché sur un lit de neige au fond du raviu, qui donc a joué sa vie comme un dé [lour venir nie charger sur son dos? Est-ce le vieil ami de ni'^s nuits hasardeuses, mon vénérable prieur, à qui je n'ai jaunis fait tort d'u:i denier sur sa * part d'aubaine dans mes prises? Ou bien serait-ce par hasard col enfant qui ne me connaissait pas et pour qui ma vie n'était
UE l'aveccls 209
pas plus précieuse que celle d'un chien galeux?
L'Armasch interdit n'osa répliquer un seul mot.
— Ce brave Jacques a raison, continua Lorenzo , tout ce que je puis l'accorder c'est de te baiire contre lui à armes égales ; ce combat singulier nous égaiera ; tu es deux fois jilus robuste que lui; il a deux fois plus de cœur que toi. Vous êtes manche à manche. Zorah obéira aux ordres du vainqueur. J'ai dit!
Callot saisit joyeusement un bâton ferré
et s'apprêta à réjouir les yeux de la foule
qui se pressait autour d'eux du régal de
ce tournoi improvisé; mais Gervais, loin I u
210 lAFILLB
d'imiter ce noble exemple, lui tourna les talons et tliordia à se faire jour à travers les spectateur» désappointées.
Loronzo haussa les épaules et dit au jeune lorrain :
— Eh bien, mon garçon, venge Zorah à ton aise sur le dos de ce poltron, afin qi'il connaisse |iar expérience ce que pesé son Ibnci (KWinasch !
— Bah! répondit Jacques; j'ai bu dans sa gourde et dormi dans son charriol ; puisqu'il refuse do se défendre je ne le frapperai point.
— Je ne serai pas si généreux, s'écria Gorju d'une voix tonr.anle, car le drôle iîoiis déshonore par sa couardise.
DE L'AVlit'GLE 2U
En même temps il fil signe à deux grands gaillards aux bras nus qui resseoiblaientà des garçons bouchers sans ouvrage.
L'Ârmasch fut aussitôt appréhend»^ au corps, étendu à plat ventre sur la dalle et flagellé iinpituyableiuent avec son propre fouet, tandis que Christine et Zorah se hâtaient de rejoindre la vieille dame au fond de la salle.
L'cxcutiun terminée, Gervais fut jeté sur un grabat de paille dans un coin et se mil à maugréer sourdement tandis qu'une vieille b<diémiennc tannée, ridée et noire comme une taupe, chuchonait à ses oreilles; ce furent des paroles magiques, car uu éclair de joie brilla dans leà yeus
212 I.A KII.IR
ternes de l'Armascli el il iiiurniiir;i : — Rien, Miji! l>!on : chacun aura son tour, el le iliable sera content.
La salle où le faux Lorenzo venait d'introduire sa belle fiancée oiïrait un aspect non moins sinjjulier que rext.'iiour de l'abbaye; elle était richement ornée, mais avec un désordre, une confusion el une extravagance inouïs. Les ohji-ts les plus hélérogènes encombraient les crédenccs, les dressoirs et les tables où les orfèvres de tous les pays semblaient avoir voulu déposer le triluit de leur art merveilleux.
Des vaisselles d'arpent, des gobelets d'or aux pieds fleuronnés s'entassaient
DU i.'avlugle 215
pêle-mêle avec des Ciirist, des châsses vides, des bénitiers en métaux précieux sur les rayons de grands buffets auxécussons divers. Des bagues, des bracelets, des colliers de perles s'accrocliaient aux croix ciselées des épées et aux manches sculptés des couteaux de chasse.
"On eût cru voir le butin uuioncelé par des loutiers après le sac d'un château, [)lutùl ijue l'opulent inoijilier d'un seigneur terrien.
Christine dont les regards orraient sur ces richesses avec l'expression vague et morne de la lassitude avait hâte de se retirer ainsi que sa mère dans une chambre solilairp loin du tuinnll<> et do lu foule.
l.A FILLF.
— Mes vassaux sont avides «le vous voir, ma douée fiiiiuc-c, lui dit en souriant Lorenzo; mais vous êtes harassée de fatigue et je vais les engager à prendre patience jusqu'à demain.
Il se tourna aussitôt vers la cohue bruyante de vassaux et de pauvres qui se foulait à l'entiéf de la salle basse : — Mes enfant»;, leur dit-il, je n'arrive pas les mains vid>'S au milieu de vous; mais à demain les partages et les cadeaux. Ce soir je tombe de sommeil. Cassez les bouteilles et défoncez les tonneaux. Chantez et buvez à mes noces prochaines! J'entends que tout le monde s'-it aussi heureux que moi. AIK / .'
iJEL'AVtUGLE 2l«)
Et d'un gosle souverain il les congédia.
Mais la vieille Miji s'avança hardiment vers( hrisline et se prosterna devant ello avec des signes extravagants d'humilité en disant : — Je ne m'en vais pas avant d'avoii' baisé la l'nhe et les mains de celte belle demoiselle; miséricorde! que son visage est pâle ! mais je connais les herbes qui peuvent rendre la chaleur à ce sang glacé et faire refleurir les roses sur cette blancheur de neige.
La jeune fille tressaillit h ces mots, croyant voir apparaître une de ces sorcières qui bravaient le bûcher pour obti;-nir (]o IVniiPuii dps hommes des philtres
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magiques, car elle était imbue des smperslitions dont les esprits les plus éclairés ne pouvaient s'exempter à celte époque.
1^ bohémienne qui s'aperçut de sou effroi se releva et se mil à tourbillonner grotesquement autour d'elle comme un derviche lourueui-; puis, au moment où Gorju irrité allait la happer brutalement, elle imprima ses lèvres h-oides et visqueu!-cs sur la main pendante de Clirisline qui crut sentir la morsure d'une vipère. Christine recula de quelques pas avec un geste de dégoût.
]^a vieille bohi'mieuno au nez grimaçant ft au menton pointu saisit alor»
DE l'avecgi.e 217
liarJiineut s;i robe, et lui cria d'une voix ielée :
— Eh! la helle, il ne faut pas lever si haut les épaulesquand on esttoniltée dans hi gueule du loun. Eh ! eh ! moi aussi j'ai été jeune et friande aux youx , attifée comme une l'eine, et recherchée des galants qui me pinçaient les doigts au bénitier, et pourtant regardez ce que je suis devenue; le diable sait abattre notre vanité. Voyons, soyez bonne lille, mademoiselle; ne faites pas la précieuse et la renchérie, si vous «;l('S vraiment la Hancée de noire redouta!)le sire l'abbé des Pauvres.
— Alldiis, liîisse-nous, Miji! dit Lorenzo qui la repoussa brusquement eu
'H^ 1AIILI>:
s'aierccvanl de l'émoiion de Christine.
Mais la sorcière conlinua à grommeler : — Ce n'est pas jiisle! ce n'est pas juste! Et je veux enseigner à notre abbesseson devoir envers les pauvres gens. D'abord, elle doit (juilti-r sa lobe et ses afTiquels de dame. Pendant tout un jour elle doit portrr la caj^'otde et la besace comme une vraie mendiante. Ce sont les conlnmesde la confrérie. Flic doit boire dans une tasse non rincée, et embrasser ses frères et ses sœurs en signe d'alliance et d'all'eclion.
— ïais-loi, Miji, interrompit Lorenzo en colèri'. Trêve à tes litanies. Je dispense ma fiancée de ces ridicuU'S cérémonies.
UE L'AViX'GLG 2id
Ne faites pas altcntion h ces vieux usages du pays, ajouta-l-il en se penchant vers la jeune fille, après avoir promené autour de lui un regard menaçant : — ce sont des bouffonneries naïves et palriarcliales dont je désire vous épargner l'ennui.
La vieille Miji s'élait tue, mais ses yeux étincelanls restaient fixés avec une jalouse rage sur la pauvre Christine, et des murmures couraient dans tous les groupes , présage certain d'une tempête.
Tout à coup VAnnasch tout sanglant se souleva du grabal do paille sur lequel il gisait, et s'écria d'une voix entrecoupée, mais railleuse :
— Tu n'as pas le droit, cninlc |,o-
reiizo Vilelli, d'exempter ta fiancée de la couiuiiic de l'aLbaye. Nous l'avons juré obéissance absolue, mais tu as juré, loi, de ne pas violer les .slaluls de la confrérie. Nous ne voulons pas, pour satisfaire à ton caprice, introduire au milieu de nous une étiangère qui nous méprisera comme la poussière de ses pieds, et qui disposera, en nous haïssant, de notre vie, de uoUe butin et de nos secrelsl Ainsi donc, pas de privili-go !
— 11 a raison! il a raison, s'écrièrent plusieurs voix. Pas de privilèges!
Le lorrible Gorju sentit la nécessite de céder à une volonli' si (unnellemenl exprimée, car sa résisiance eut pu avoir
»K L'AVtrCI.8 221
(les suites dangereuses j)oiir son [)oiivoir. 11 haussa les epanles, el dit avec un sourire forcé à Christine :
— Il faut être indulgent envers les entêtés! Vous êtes bonne chrétienne, mademoiselle, et cet exemple d'humilité évangélique ne coûtera pas beaucoup à votre orgueil. Tenez ! voici votre caméréra qui vient vous présenter la cagoule et la besace! C'est une véritable invcsiituro du fief des pauvres !
Mais la jeune fdle avait superbement relevé sa tète pâle empreinte d'une dignité suprême, et elle répondit à Lorenzo :
— Jamais ce sale haillon no me touchera, monsieur le comte. Je crois être
SSi LA FILLE
agréable à Dieu en secourant les malheureux (le ma Ixhiisc el nièuK.- do n:on dernier niurceau <ie iiain, s'il 1.; fi:ut. Mais revèlir jiar dérision les guenilles de la misère honteuse et hypocrite, je regarderais cela comme une làchelé.
Au nièire instant, la vieille Miji voiliit jeter sur la belle enlant sa cagoule crasseuse-, Clirislinj,.sur[)riseet indignée, repoussa vivomenl le sordide costume qui se déchira entre ses mains, puis elle le laissa tomber à lerre.
L'n silence morlel succéda à ce mouvement involontaire tjui devait paraître une horrible profanation aux habitantsde VAblayc-des-Pamres ; Gorju, tout endurci
qu'il fût, trembla |>ouf Christine eti ce moment, car il douta s'il serait assrz fort pour dominer les colères qui allaient se déchaîner contre la malheureuse 1111e.
Tous les êtres pervers, cruels et vicieux, qui grouillaient dans l'enceinte de l'abbaye, venaient d'être affronlés dans le seul orgueil qui ( ouvàt encore au fond de leurs ànie» impures, l'orgueil fanfaron du trime et de la bassesse, l'honneur de la confrérie. Un mol, un geste avaient condamné Christine, et peut-être son sang ne suflirail-il pas, peut-être la fureur des pauvres rejaillirait- elle jusqu'à lui. Il se demanda s'd ne devait pas tout d'abord, pour conjurer la tempête, abandonner sa
liaiicée et l'acciLser liii-mèiiu'. M;iis il la rrgarda. Elle était si bello, fiero, raliiie, ne se doutant pas nièiiie de son danger, que le courage lui manqua, et qu'il allondillo premier clioc de ses adversaires avec une froide assurance.
Miji éclata la première : — Vous l'avez vue! vous l'avez entendue, mes enfants, s'écria la inévore de sa voix de crécelle enrouée; la donzolle se moque de non?.
Pauvres vers de terre, nous sommes bons pour ramper dnns la houe du Hissé, le long de son cheuiin ; nous sommes lions pour marmoller des prières à son profil avec la pluie ou le soleil au visage sous le porche de l'église, tandis que, couverte
DE l'aveigle 225
d'un voile . elle s'o.i;enouille dans une chapelle devant un prie-Dieu de velours. Elle nous permet de tendre lamain pourvu que la sienne ne touche pas noire peau noire. Son aumône tombe sur nous comme le grêlon ou le rayon du soleil, au hasard. Pour elle, nous valons h pou près autant qu'un chien malade. Dieu ne nous a pas faits de la même chair ni du même sanc:. Comment donc se fait-il qu'elle soit tombée dans nos mains? Elle est blanche, elle est belle, elle est mignonne à voir comme un diamant. Nos fdles, à nous, ressemblent à côlé d'elle à ces grains d© verrottcrie qui leur pendent au cou. Oh !
que je voudrais voir celte belle affublée 1 18
^2| LA. riLLt,
Je noire cagoule, accroupie dans la poussière, l'épaule grelullant sous l'eau dos goullières, et guig-nant de l'œil un morceau de pain noir ou de jainbon rance.
Puis elle s'avança en brandissant d'un a|r de ^nc natc la hideuse cagoule.
,,,^^ais celle fctuai.; e-l folle, n'est-ce pas? dit la vit^dle dame h I.orenzoavec une oxpressio^n fj'inquiélude ; vous qui èt^s le maître ici, pourquoi ne failes-vous pas chasser une si méchanto bavarde par
vos serviteurs 1
— Je suis le maître certainement, répliqua Gorju d'un air contraint; mais je subis en diverses choses la volonté de mes vassaux. Vous savez quelle e:>t la tyran-
iiK h AViiur.i.t 2"2'
nie de certains usngos, Ciirisline a lort de ne pas s'y soumellro. Sa fiené un peu exagérée irrile ces bravosgens, clj'aurai peutêtre j)e:ne à venir à bout de leur révolte. Ce()epdant le tumulte allait croissant.
Des regards allumés par l'envie, la liainc, la convoitise, la cupidité, ou par une férocité bestiale, s'attachaient comme des lisons ardents au visage de Christine plus blanc que celui d'nne morte. Chacun jetait son mot dans ce volcan de menaces, de sarcasmes ou d'injurt^s, qu'elle bravait par son indiiïérence calme et hautaine.
Les femmes, vieilles ou jeunes, étaient jalouses de sa beauté et attisaient la colère des liommos. Ceux-ci avaient fnvie de la
22^ I A rin.r
(lisfiiitor connue tiric proie ii ("inijti. cl ne voiilaionl pas rocoiuiaîirc jiotir lour dame el maîtresse celle jeune fille qui les accalilail (le son froid mépris. Ils ne ressenlaiciil à sa vue que le sauvage et brûlai iuslinct de l'avilir, de la souiller, de l'abaisser jusqu'à leur propre dégradation, afin den'èlre [dus involonlairenienl troublés par ce regard calme, innocent et lim- ])ide qui pouvait les dompter. Ils craignaient d'être charmés comme ces serpents que les Psyllos d'Egypte savaient rendre familiers, et ils avaient liàte de goûter au prenïicr sang qui grise le cœur. 11 ne fallait plus qu'un mot pour [iravoquer l'explosion, un de ces mots brefs el
DE L'AVarOLE 22D
sinistres qui metlent le feu à la traînée de poudre. L'Annasch seul osa le prononcer. En effet, Gorjii s'était décidé à défendre Christine, au risque de sa popularité, tant il l'avait trouvé belle. Ce misérable était poursuivi par un souvenir, et ce souvenir revivait en elle à ses yeux avec un prestige étrange. Pour la première fois, d'ailleurs, lui qui avait traîné sa vie dans» la seniine des amours abjectes, qui n'avait connu que les baisers vulgaires et faciles, ou qui n'avait dû qu'à la violence effrénée la conquête de pauvres femmes pâmées de frayeur, — il espérait unir par un lien vtjlonlaire, sa vie criminelle à la vie saus tache- d'une enfant ii qui les fées
230 LA nLi.r.
avaient donne la beauté, la fortune et une longue généalogie. Tous les biens terrestres se résumaient Sous celte forme séduisante, pour sourire h l'abbé des Pauvres; il caressait déjà un vague désir d'abdiquer son dangereux pouvoir pour devenir un honnête bommo, riche, heureux, influent dans quelque pays lointain, et il n'était pas débonnaire au point de sp laisser enlever celte merveilleuse chimère par les menaces de la bohémienne Miji.
11 arracha donc à celte dernière la cagoule et en drapa lesloment les épaules de Christine, qui, plongée dans s'a rizerie, ne s'en apei'çiit pas.
Le tapage s'apaisa aussitôt.
ï)K l'avkuolb 231
— Vous ëlés fous! enfants, dit alors Gorju triomphant. Est-ce que Miji serait jalouse de me voir préférer cette jeune d.'inic qui est noble, belle et riche, à l'inie de ses trois filles dont la première est bossue, l'autre borgne, et la troisième boiteuse, mais qui sont toutes également partagées sous le rapport de la misère. Vraiment l'ambition lui a tourné la tête.
Miji grinça des dents, mais elle n'osa répondre, car la troupe entière riait aux éclats do la facétie de son illustre chef.
— Oui, reprit Gorju, je vous présente à tons ma fiancée, qui, le jour do notre mariage, jurera, comme nmi, de ne pas
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trahir les secrets de l'Abbaye-des- Pauvres !
Mais alors François Pcrrier qui avait silencieusement obser\é toute rtite scène sans pouvoir se rendre conij-le rie tant d'incidents étranges, tressaillit, fra[tpé d'une idée subite et vague encore, en regardant les physionomies difformes qui entouraient le comte Lorenzo.
Jamais nuit de la \Valpurgis n'avait vomi sur les bruyères un si hideux ramassis défigures patibulaires, de laideurs monstrueuses, de corps flétris par l'empreinte des passions ignobles. Les sept péchés capitaux avaient posé leurs griir.s sur les >is.ig('s de ces honnèles vas.viux du dia-
i>K l'avkcglu :>53
ble, éraillé leurs yeux, fendu leurs bou- •ches pendaales, rava^^é leurs cheveux, blêmi leurs joues, épaté leurs nez et enroué iei;rs voix.
Les démons de la tenlalion de saint Antoine semblaient s'èire incarnés sous des formes humaines, qui surpassaient comme épouvantable exagération de l'horrible, toutes les chauves-souris, tous les serpents ailés, tous les chal-huanls, tous les singt's et les lézards à tèle de femme, colportés par la chronique po[iulaire.
François Perrier se crut en proie à une vision dial'olique, et il ch'rcha niachinalenioiil un roulciu de [)apicr et un cra\on pour reproduire les délads fan-
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tastiqiies de ce mauvais rêve. Mais c'étail bien une réalilé.
Celle loiile s'agilait comme une fourmilière aiilouiHli> C!irisliiic,avec des rires, des clianls et des Lallements de mains. CIku un de ces démons fêlait à sa façon les fiançailles de l'abbé des Pauvres.
Les jeunes bohémit^imes formaieni des rondes folles en s'enivrant au son fiévreux des castagnettes sur les tables qui craquaient.
Des hommes [^àles, maij,'res et presque nus, venaient vider, dans un Lard ouvert devant la jeune (illo, de lar/es sébilles où s'enirechoquaiont dos ducats brillants
DE L'AHudLK 25 >
comme si aucune main ne les eût encore touchés.
D'autres, robustes et trapus, apportaient sur leurs épaules des ballots qu'ils éventraient à coups Je couteaux aux [lieds de la fiancée, et d'où s'échappaient des étoffes piécieuses, des épices d'Orient, et toutes sortes de denrées ou de marchandises.
Deux bateleurs vinrent à leur tour et firent gdmbader un singe et un ours savant, l'un portant l'autre ; mais s'ils excitèrent dé grandes risées parmi les spectateurs, ils ne parvinrent [)as à dérider le front sombre de la jeune fille.
L'n vieillard à longue barbe blanche proposa à Christine de tiier sou horoscope,
mais elle no daigna ni 1 li tendre la main pour qu'il on c-ludiiit les lignes, ni lui répondre iiusenl mot.
Toute cette liesse populaire expirait devant la statue de niarbie que l'abbé des Pauvres veuait de nommer sa OaDcée: mais une voix doute et iri.-ie devait la réveiller de sa torpeur. Celait celle de I*errier.
Soudainement effrayé de l'aspect de colle ( oliiie de vassaux sans discipline et sans ordre, qui lui j)arut ressemblera une trouiio de gueux et de bandits, il se glissa derrière Chrisline, et lui dil :
— Prenez garde, mademoiselle, [irenez garde ! Ne irouvo/.-vous pas la cagoule
un l'avecglf. 237
des pauvres pesante sur vos épaule?, et cons( r.tircz-vouj r'.'ellenienl à jurer de ne pas trahir les secrets de cette abbaye infâme ?
Elle se retourna vivement et le regarda , puisant dans les yeux d i hardi jeune homme une confiance extraordinaire ; puis ellelui répondit en souriant : — Jamais ! jamais! Ma vie est à Dieu !
— Tu parles pour la fiancée , mon maître, s'écria tout à coiipr/i/vHf/.'îc//, mais elle reste muette comme une lomh . et c'est son serment que nous exigeons.
— Christine! dit Gorjn,ré|)étez à haiile voix la promesse que je viens de donner en votre nom.
25« LA uLtr
La jeune fille [iressa son front pesant (le ses mains d fixa ses yeux siii l'i-iraiige asscmlilée; elle comprit aiissilùl et partagea les doutes du Rourguignon .
Vn niyslèie menaçant enveloppait l'Abbaye-des-Pauvres. Coinnienl ces vassatix, si dévoïK's cl si fidèles, osaient-ils imposer des conditions à leur maili e ? Coramenl le cl'ef d''ine tiduj.e de bohémiens osailil résister en lace au piiissantgenliihomme qui venait de le faire si cruellenienl 11agellor? l.e comte Lorcnzo élait-il un de ces nobles Ctmdoilicri qui vendaient aux princes le sang el la fidélité temporaire de leurs bandes de pillards! uji de ces héros batailleurs dont le rouray;e luerce-
ut l'aveugle 235)
naire était tarifé comme im ballot de soieries! un de ces grands spadassins qui assassinaient les républiques et déca; ilaienl les ducs souverains? mais .". [tart quelques têtes énergiques de contrebandiers, elle ne distinguait dans celte foule braillarde que des physionomies fourbes, servilos et basses. De tels gredins pouvaient empoisonner leurs ennemis ou les poignarder dans le dos, mais à coup sûr, ils ne devaient pas les regarder on face. Christine frison na de tout son corps.
Elle devina vaguement le piège où elle se trouvait prise. Elle s'inclina comme la fleur odorante et fraîche que va souiller la bave luisante du limaçon nocturne. La
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iii.iia fie I.oif'117,0 to'.ic ha ■ son bras, et colle main lui parut tachée «lesan.,'. Elle se leva toute (lii)iie ; la cagoule se Jélaclia de SCS éitaules, et elle s'écria d'une voix haletante :
— Qui donc trompe-l-on ici ! ces secrets dont vous pailez, coniinenl puis je jurer de les garder ! je ne les connais pas et ne veux ()oinl les connaître. Le comte Lorenzo Vilclli m'a dit que vous Cùoy. ses vassaux, ses serviteurs, ses sohhils. S'il m'a nicnli, si vous êtes des proscrits, des criminels niishois la l.ii, des hommes di' proie et des vagabonds, je n'ai plus rien de coniniun avec lui. Faites de moi ce que vous voudrez! J'aime mieux être pendue
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à votre gibet qu'assise à votre table ! Vous pouvez me voler et me tuer, mais vous ne pouvez me faire voire complice!
— Qui sait ! murmura Gorju avec son sourire sardonique.
Les trois peintres se groupèrent autour delà jeune fille.
Cependant la rage dos bons apôtres s'était exaltée jusqu'à la frénésie. Les bohémiennes déchiraient déjà, de leurs ongles noirs, la robe de Christine, malgré les coups de fouet que leur distribuait libéralement Gorju.
Gervais, de son côté, se traîna jusqu'à ce dernier, et s'écria :
— Maintenant tu n'essaieras plus do j 1
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garder la donzdle pour loi seul , damp abbé! Part à tous, n'est-ce pas, frères! Part à tous ! Ab ! la mijaurée refuse de porter la cagoule ei la besace. Eh bien! les porteurs de besace seront bons diables; ils embrasseront tous l'orgueilleuse sur les deux joues.
Malheureusement Gorju faisait siffler et tourbillonner le grand fouet a clous d'argent avec une dexlérilé si merveilleuse que VArmasch se contentait d'aboyer, et n'osait meltrc la main sur la jeune ûlle.
Pourtant, la vieille Miji irritée des sarcasmes de Gorju, n'entendait pas làtbor prise si facilement, Elle moula sur
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un tonneau, tout échevelée, et se livra à une gesticulation désespérée pour obtenir un peu de silence. La curiosité calma un instant la fureur générale et les cris : — Ecoutez! écoutez! retentirent de toutes parts. La bohémienne essaya de prendre une attitude solennelle.
— Mes agneaux, dit-elle, au milieu d'un silence terrible, l'étrangère a confesse la vérité. J'ai bien fait de me méfier et de vous avenir. Elle n'est pas des nôtres. C'est un ange égaré dans l'enfer. Pauvre petite! Elle n'est pas née sur la bruyère ; elle n'a jamais eu besoin de tromper sa faim avec les mûres du buisson; elle n'a pas vu sa mère fouettée par le** sergents.
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Pourquoi donc a-l-elle consenti à entrer à l'Abbaye-des-Pauvres! Pourquoi a-i-elle consenti à épouser notre excellent Seigneur? parce qu'elle le croyait riche et puissant! Mais il est plus riche qu'un cardinal et plus puissant que le doge de Venise, et cependant elle renonce tout ù coup à cette brillante union. Ah! c'est que les vassaux de l'abbé paraissent trop laids et trop familiers à celle mignonne. Nous sommes une engeance bonne à pendre, nous qui ne traînons pas la charrue conmie des bœufs, qui ne gardons pas les moutons comme un chien de berger, qui ne frappons pas jour et nuit sur rcnciumc cooinie le forgeron. Nous préférousgagner
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notre vie à la façon des rois, par ruse ou par force, c'est vrai, battre un peu monnaie à leur exemple, chasser sur toutes terres et prélever notre diine sur le batleau qui flotte et sur le cbarriot qui cahotte. N'est-ce pas là une vie noble, une vie de gentilhomme, une vie plus honorable que celle des serfs soumis à la taille étala corvée. Nous sommes libres comme l'air que nous respirons. Voilà tous nos secrets, petite! Maintenant tu voudrais bien nous quitter, n'est-ce pas ? Celte liberté t'effarouche. Va donc, chère enfant. Laissez-la passer, compagnons ! Laissezlui faire son honnête métier, à celle sainte fille qui n'est pas une immonde bohé
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mienne. Savez-vous où elle courra au sortir de l'abbaye ! Faut-ii vous le dire, mes agneaux î
— Elle ira nous vendre, interrompit la voix rauqùe de ÏArmasch, car c'est une espionne !
A cette accusation inattendue, le silence redoubla et tous les regards se portèrent sur Gorjii, dont la réponse devait décider souverainement de la vie de Christine et de sa mère, car les hommes brouillés avec la justice et la société peuvent pardonner tous les crimes, excepté la trahison.
L'espionnage ne leur est pas odieux à cause de la bassesse de cœur qu'il impli-
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que, mais parce qu'il leur enlève le seul gage moral de se'curité auquel ils puissent se fier. La fidélité au serment est un de ces liens sacrés que l'homme de proie luimême est tenu de respecter comme une garantie matérielle de toutes les jouissances auxquelles il aspire. Convaincue ou même soupçonnée d'espionnage, la jeune fille devait être enterrée vivante dans l'enceinte de l'abbaye.