I.A HUM
bai)(Jouill(jre, et une roriiiirlaljle carabine sur l'c-iiaule. f.es Iioiiiiiuîs sont sauvages, la ujalcniilr donne aux feninies un air de nit'lancolie rêveuse, ks cnfauls sont insoiculs et burlesques, l'âne et les clievaux sont thétifs à faire peur; i ane seul est liridé, car il a de la lèle et qui sait s'il voudrait suivre la compagnie? Quant aux clievaux, à quo' bon! peu in)porte où ils iront ! où vcnl-iis, d'où vienntnt-ils? il ne le savent pas eux-mêmes. »
C'est là un lableau yravé sur nature.
Celte troupe déguenillée, au dessus de laijuelle s'élevaient ^a et là les cous éli ques des chevaux fourbus et !;^s bâtons rompus lie laeliarrelte surchargée, faisait
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pour ainsi dire tache sur la neige; sa misère pilloresquo, son désordre, sa gaité bruyante et grossière insultait à l'humble et calme attitude des pèlerins.
Les bohémiens s'amusaient surtout à baffouer insolemment de leurs sarcasmes graveleux un adoleseenl qui fermait la marche de ces derniers et qui, embarassé dans sa robe, le regard constamment fixe sur les splendeurs magiques des montagnes, restait souvent en arrière de ses compagnons, absorbé dans les enivrements de sa rêverie. Gel enfant qui ne savait pas baisser les y>uy devant l'œuvre merveilleuse du Créateur, qui ne savait jamais compter exactement les
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grains de son los.'iirf, qui es'ropiait iiivolonlairemcnt ses palenôlres s'attirait aussi assez souvent ks réj)rimaniles du clicf de sa bande, et alors seulement il se rr;i|)[>ail la poitrine avec liumilité comme honteux et surpris de ses singulières distractions ; mois lorsqu'à la vue de cet acte de coiUrition les vai,'al)onds de Bohème se mirent à lej rovoquer plus uin-ctement de leurs railleries, une rongeur suudaiue empouvpia !e visiigo du jeune pt-leriu.
Sans doute iliiV'-lail pas s'drHnuuuent pt^ lu'iré de celte mi»riili"alion rlirélienne (]Mi rendait la pieuse théorie plus froide el plus insensible que le marbre aux injures, car il semblait mardiic \o ijoulTre
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qui le séparait desinsulteurs en guenilles» cl sans cet obstacle infranchissable il se fût certainement élancé, en dépit de sa robe paciflque, sur le plus harJi de la bande. Il était donc resté en arrière (le ses compagnons, tout frémissant d'indignation et de colère, lorsque son attention fut attirée par la vue d'un traînard de la troupe bohème qui s'était arrêté, lui aussi, et un genou en terre paraissait crayonner sur un rouleau de papier quelqu'image grotesque ; une jeune fille debout devfint lui riait aux éclats en le regardant terminer en hâte son ébauche.
Le pèlerin surpris ne pouvait détacher ses regards de ce singulier garçon, dont
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le visage ouvert cl naïf, animé ()ai des yeux brillnnls et encadré par des cheveux longs et crépus, Irancliaif vivement avec le caractère sinistre et déluré des autres vagabonds. Quanta la petite boht'niienne, enfant de quinze à seize ans d'une beauté miraculeuse, elle ne pouvait démenlir sa race ; ses sourcils lins et déliés banaionl d'une tempe à l'autre son front poli et bistré; ses lèvres rouges comme une cerise mûre semblaient appeler un baiser; à son col charmant briiiiballaienl des colliers de perles et degrappes de sorbier ; deses petites ni.iins miiinonnes elle nouait, tresSclit, dénouait et éparpillait de cent façons sa longue chevelure d'ébèue éloi-
Dr. i/aveigie Q9
lée de uicd.'iilluns de cuivre ; le vent faisait flotter sa jupe brodéi3 de paillettes, et de dentelles trouées et de plumes d'oiseaux aux couleurs violentes. La sébile à la main elle tourbillonnait en dansant autour du jeune homme, landisque son sourire mutin semblait le défler et le provoquer. Jamais le pèlerin n'avait aperçu une plus ravissante diseuse de boilne aventure, et il iul longtemps encore resté scellé à la même place si le compagnon de la bohémienne n'ayant levé les yeux vers lui, après avoir (ini sa besogne, ne lui eût crié amicalement :
— Prenez garde, digne peler n, la nuit tombe; vos amis vont disparaître au tour.
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ii.iiu de celte gorge cl si vous ne vous liàlez de les rejoindre vous pourriez bien vous égarer clnns les neiges!
Ainsi brusquement rappelé à lui-même le diseur df patenôtres se signa machinalement, fit un geste de remerciement au bohémien et poursuivit sa roule en pressant le pas.
Les deux troupes, après un pénible Irajcl de plusieurs heures, allait iil enfin se réunir à la j'.uK lioi» d'un pont de bois jeté sur le ravin. La neige étincelail dans la nuit avec un éclal lugubre. Les pas s'assourdissaient sur les flocons pétris et durcis. Lorsque les bohémiens et les pèlerins se reuconlrèrent, les voix enrouées
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dos premiei'S n'interrompir 'rit [)as les psalmodies de ceux qu'ils regardaient comme des ennemis ; les uns arrélèrent leurs chevaux et leurs nuilels; les autres laissèrent échnjiper les rosaires de leurs mains tremblantes. Un craquement terrible vciiait d'éclater aux oroillcs de tous comme le» trompettes du jugement dernier et la pcar avait couvert d'une sueur froide les visages bronzes et audacieux des mendiants d'Kgyple, comme les graves et béates figures des saints voyageurs. •
La lune commençait à se dégager toute ronde d'une confuse mêlée fie nuages et
t'clairail do ses Inouï s blafardes ce formidable labloaii.
Tout à coup au milieu du silence la voix aigontine de la jeune bohémienne s'éleva étomdinieiil :
— Pourquoi dune nous aiTÔter ici, Jacques ! demanda-l-elle ; allons-nous camper sur la noiye? om nos frères craif.'ncnl-ils que ce vieux |i<inl ne croule sous nos pieds?
— Silence, Zorah! silence, ré'piimlit vivenienl à voix basse smu compagnon en lui son anl le bras el \.\ liraut en arrière.
— Jacques! èles-vous devenu Uni ou poltron ! re|)ril-elle avec un acconl de
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surprise mutiue. Si vous avez tous peur dfî passer sur ce pont, je veux vous uioii- Irer que je suis plus vaillante que vous. On me dit légère comme un oiseau. Eh bien ! je vais en trois bonds traverser ces planches vermoulues et vous oserez peutêtre les fiauchir après moi!
— Zorah! je vous eu prie, dit Jacques d'une voix suppliante, tandis que de la main il lui montrait le sommet de la montagne.
Mais l'entêtée jeune fille s'écria : — Lâchez-moi ! et se dégageant de son étreinte avoo la souplesse d'une couleuvre, ellti allait sauter sur le pont lorsqu'un nouveau craquement retentit dans les |'ro-
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fondeurs (Je la gorge et se répercuta avec luie si c'iïroyable pr-r; islance que Zorah s'arrêta toute troinblanle.
— Folle! lui dit Jacques; ce n'est jias le [loiitijui imus l'ail peur; c'est l'avrilaudio; luai.s il n'est plus temps de retourner sur nos pas. Il l'aul aller au devant du danger et jo veux montrer à tous le chemin.
Kn ellet la niasse des nei|.'cs amoncelée sur la cime trop élroiti, de la montagne, ébranlée soit par le vent, soit par la niircho des deux troupes ou le bruit imprudent de leurs voix oscillait déjà sur sa base, menaçant de se détacl.er des parois de granit et de fj'iaces jusqu'au fond di-s
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ravins en engloulissant dans son immensiié comme des grains de poussière les bohèmes et les pèlerins. Cependant l'exemple du hartli jennc homm? que Zorali avait appelé Jacques décida les plus timides el le pont fut traversé heureusement par les deux troupes. Chose et range ! Par un instinct peut-être égoïste du cœur humaii!, lorsque les gueux d'Egypte eurent fi-auchi l'abîme sous la menace de l'avalanche, ils échangèrent avec les pèlerins des regards tout à fait bicnveillanls. Le danger commun avait rap[)roclié leurs cœurs. Dieu leur avait lappelé ainsi, pour un instant, qu'ils étaient loiis également ses créatures; :i;ais ce layon du caîur
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Ir.ihi (l;ins loiis les yeux, passa comme un t'clair.
L'avalanche se grossissait toujours des amas de neige qui en l'augmentant relardaient sa chute pour la rendre ensuite plus impétueuse et plus terrible; elle roulait avec un biiiils ird ses flocons géants et durs connue des quartiers de roche; elle (jétrissait et tassait ces élénionls de destruction plus sûrs que les armes forgées i)ar Vukain dans l'antre des Cyclopcs. Les voyageurs, l'àme glacée d'cdroi, se regardaiout comme perdus, lorsque Jacques ipii mai'ch;iil eu avant aperçut, au-dessous de lui, dans le lit desséché d'un torrent (jui formait le fond
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du ravin, un carrosse Iraîné par des mules el escorlé par deux cavaliors.
— Pauvres gens! dit-il h voix basse à Zorah; ils ne se doulent pas qu'ils sont condamnés h périr, car ils ne peuvent gravir los parois du ravin. Nous du moins nous avons queUpies chances de salut. Si nous pouvons allcinJre le versant opposé de celle monta^ut"', nous ne serons pas enterrés sous ce lincc'd, que des Titans ne pourraient soulever!
Mais en ce moment même le jeune homme s'arrêta avec une sorte de slujicur; la neige obstruait le sentier et s'élcvnil comme une muraille devant lui, de sorte que toute issue semblait man(|uer ;i
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CCS malheureux qui venaient de concevoir l'espérance d'('c!ia[)[icr à la inorl. Sous leurs pieds s'oiivrail le goiinre; au-dessus de leurs tétcs vacillail l'énoruie monlagnc Llanclic.
— Ali ! Dieu seul peut nous sauver niaiiitenanl, Zorali ! niuiinura Jac]ues en serrant dans ses l)ras la jeune bohémienne (pli le regardait .•1....0 une sorte de l)i>nlirur et d'extase, <;ans pousser un cri d'angoisse, La for<^(\ le courage et l'adresse sont des armes impuissantes contre un tel péril ; à genoux, Zorah. Prie avec moi le Dieu des chcliens!
La jeune (ilie ohéissanle comme une esclave et les yeux l lujouis lixés sur son
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compagiicn s'agenouilla ainsi que lui et joignit les mains avec une naïveté touchante.
— Sotte fille! dit l'Armasch ou chef des^bohéuiiens, meurs puis qu'il faut mourir, meurs au moins dans la foi de tes pères. Le Dieu de ton galant ne te retirera pas toute vive de dessous l'avalanche.
Et il lança sur le jeune homme un regard somhrc où luisait le feu de la jalousie.
— C'est ce qui te trompe, prince d'Egypte! réi)liqua tout à coup une voix qui semblait résonner sous leurs pieds.
Jacques et Zôrah se relevèrent vive-
au LA FILI.E
iiH.Mil, laiiili^ (jiK- les lioliéiuiens roslaicn pélrifit's d'eiïroi; mais aiissilôl ils virca loinbcr comme une pluie les flocons de neiyc qui chargoaienl une haie de broussailles entrelacées serpentant et yi iinpanl le long des rochers. Puis le bout d'un bâton fené ayant écai té les ronces, ils aper" curent l'entrée d'une grotte basse ouverte dans le granit et où deux hommes se réchauiïaient ii un IV u de racines sèches et de sarments.
C'étaient le vieil aveugle Tristan et son guide François Perrier qui n'avait pu entendre la dévote exclamation du compagnon de Zorah sans se décider aussitôt à lui faire partager son asile.
DE L'Avra'GLu; IH
A cet instant la niasse des neiges s'ébranla avec un fracas horrible cl une rapidité épouvantable le long de la montagne, dont quelques blocs se détachèrent et les deux troupes, gueux et pèlerins, n'eurenlque le temps de se précipiter dans'Ia grollc oii ils s'entassèrent au risque d'é. touiTcr. L'avalanche en tombant boucha bientôt de nouveau l'issue de cette triste retraite qui semblait devoir être écrasée par le poids énorme des neiges; chacun des fugitifs sedemand^iit si elle n'était pas destinée à devenir leur tombe, et s'ils reverraient jamais ce ciel bleu dans lequel le soleil leur souriait. L'égoïsmc honteux qui se réveille si facilement dans le cœur
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des lioaiincs, au\ lieiiivs de craiiiJe ol de danger, allumait déjà l'éclair de la haine dans les regards qu ecliangeaienl les malliciiieux resserrés dans cel étroit asile. Los bohémiens avaient repoussé contre jes parois de la grotte les timides pèlerins et s'étaient groupés autour du feu dont la fumée formait \\n dôme de brouillard sur leurs tètes. Quant aux saints piisounages, ils paraissaient fort humiliés tt très elTiayés de se tiouvor en si l'trange compagnie.
Jacques avait d'abor 1 suivi des yeux avec une sorte de sollicitude leur pantominie pileuse et suiipliantc', mais quoique bon chrétien il liiiit [lar la trouver si yro-
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lesque qu'il ne pul s'empêcher de sourire. Puis quittant tout à coup la main de Zorali qu'il réchauffait dans les siennes il tira de dessous sa cape trouée un carton pendu à sa ceinture, l'ouvrit et saisissant un crayon se mit à esquisser avec une merveilleuse ardeur un gros pèlerin qui tàtait d'un air mélancolique sa besace vide. Zorah, penchée sur son épaule, l'encourageait en riant; mais elle ne devait pas admirer seule le talent de l'artiste nomade. Le jeune pèlerin qui paraissait si embarrassé de sa robe et de son bourdon s'était avancé à petits pas et ses yeux brillèrent d'une joie naïve en regardant travailler le brave enfant; puis à son tour il I 8
H4 I.\ FI M p.
tiia de dessous sa robe biiine un r arloix ouMic cl par une pelile vengeance bien légilinie, il coiimuiK-a à retracer ia jihvsiononiic reiifroguée et sournoise de VArnuisch, avec le grand fouet à manche de cuir garni de clous d'argent qu'il portail siispondu au cou cf)mnK' marque de sa dignité. Zorah fort surprise se pencha à rorcille de Jac(pios et l'avcrlil qu'i! avait un concurrcnl; le jeune crarçon Ircssaillil cl tendant aussitôt la main au pèlerin lui dit :
— Vous êtes donc peintre, vous aussi?
— J'espère du moins le devenir.
— Mais alors pourquoi celle robe, ce bourdon?
DU l'aveit.lk lis
— Pour devenir peintre, il faut aller à Rome, et pour aller à Rome sans encombre je n'avais pas le choix du costume; mais vous-même êtes- vous bien sérieusemoiit un enfant de celte tribu d Egypte?
Jacques sourit : Ces guenilles sont ma sauve-garde, niurnnira-t-il, pour aller à Rome étudier les maîtres j'ai du fuir comme un voleur la maison patornelle !
— Votre père était donc injuste et sévère, Jacques?
— Oui, comme tous ceux dont les enfauts ne veillent pas suivre la volonté; mon père est noble et il croit qu'un bon peintre ferait tache dans sa lignée. Mais quel est donc votre pays, faux pèlerin ?
116 IV riiu:
— I,;i Lorraine, sou[iira le jeune nilisle; la verle et rian le Lorraine, où les paysages sont aussi beaux que ceux de l'Arcadie antique, où les plaines, les collines, les bois et les fleuves semblent des tableaux vivants destinés par Dieu à faire l'admiration et le désespoir des peintres! .Mais à voire tour, dites-moi quel est votre patrie, faux bolii'niien?
— La Loriaine! s'i-eriace dernier en lui Icndanl la main, car nous S( mines rompalriotes, mon frère; la Lorraine que nous quittons comme des voleurs d'enfants, mais que le ciel de l'italie ne nous fera pas onbli^r! La Lorraine dont lu peindras les doux ei calmes liorizons, et
UU L'AYtiUGLK 117
dont je veux, moi, peiiuire les misères, les angoisses, la ruine. La Lorraine est ma mère et jamais je ne la renierai.
— Bien parlé, mon frère; et ton nom ?
— Jacques Callot. Et toi mon frère ?
— Claude Gelée, répondit le pèlerin; et en même temps les deux compatriotes s'embrassèrent avec efl\ision, sans se soucier d'exciter les railleries des assistants.
— Vous êtes deux braves garçons et vous serez, j'en suis sûr , deux grands peintres, dit alors François Perricr qui s'était doucement rapproché d'eux et qui sentit des larmes mouiller ses cils à l'aspect de celle accolade fraternelle. Croyez à ma |)rédiclioi],mes frères, car moi aussi
118 LA FILLl';
Je veux être peinlre, moi aussi je vais à Rome en dépit de tous les obslades el de tous les dangers. C'est à ce tilrc et non comme corapalriole que je vous demande voire amitié, car je suis bourguignon ; hélas! il faut aimer son art avec passion pour subir tant de fatigues, d'humiliations et do déboires. Mais j 3 sens au fond de mon cœur que nous ne nous r(l)uterons pas et que nous irons jusqu'au bout. Toi Jacques Callot, lu as déserté jeune, ardent et joyeux la noble maison où la vie s'ouvrait facile devant loi. où ta mère t'embrassait chaque jour, ]xiur courir rulenient les chemins boueux el dormir sous la lente rapiécée des boliémien?! Claude Celée, lu
1)K L'AVIiUGLK Ht)
t'es astreint aux pieux exercices de ces pèlerins qui veulent gagner par ces pénibles épreuves le pardon de leurs péchés, toi qui n'as guère eu le temps d'en conimellre! moi, j'ai quitté mon père ruiné, pour aller à Rome en servant de guide à un mendiant aveugle: mais ce u'esl pas par lâcheté de cœur, par crainte du travail, par amour de l'oisiveté et du vagabondage, que nous avons consenti à vivre de la rapine ou de l'aumône. Jacques veut rendre son père plus glorieux de son fils fugitif que de sa vieille noblesse. Claude veut que sa chère Lorraine devienne célèbre, grâce à lui, dans ce paradis de l'art où pénètrent si peu d'élus, — et moi, mos
120 I.AIILLK
chers compagnons, moi (jiii n'ai pns iino ambition si haute, je serai heureux si jo rapporte d'Italie à mon pauvre père, une escarcelle assez ronde pour qu'il puisse manger pendant le reste de sa vie un pain quotidien (|ui ne soit pas Ireuipr do la sueur du travail. AIdts nous aurons eliacun alli inl notre l<ut et Dieu bénira nuire léniërilé, n'est-ce pas?
Les jeunes peintres touchés de l'allocution franche et chaleureuse de François Perrier lui serrèrent la main et tous trois s'écrièrent en même temps :
— Si nous pouvions ne plus nous quilicr jusqu'à Home!
— Par .Noire Dame d( saint Kp\re!
ui; l'avkuglk 121
ajuiila Jacques Callot en sourianl, il pousse (les peintres dans les Alpes !
Mais pendant que les jeunes artistes se félicitaient de cette heureuse rencontre le sou strident et [wolougé d'une trompe de cuivre retentit h trois reprises dans la grotte.
L'Annasfb des bohémiens tressaillit et parut consulter du regard sa troupe hideuse ; mais tous restèrent indinérents à ce signal de déli esse.
— C'est bien le son de la trompe de Gorju, dit-il à voix basse à une vieille sorcière qui se cbauflail accrou{»iesur ses talons. Mais [lar les se,)t plaies d'Egypte, je ne j uis traverser l'avalanche pour
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courir à son aide. Que Belzébulli le garde. Souille le k'U, Miji!
— Jacques, dit Zorali en enlaçant ses bras autour du cou du jeune peintre, ce sont sans doute les voyageurs du ravin que la chiite des neiges a surpris. Prions Dieu pour eux, puisrjut' nous ne p(juvons les secourir aut' (?nieni.
— Pourquoi donc? s'écria Callot; s'ils n'ont pas été engloutis, c'est que l'avalanche s'est détournée de leur sentier par la |)rolection du ciel et n'a pas comblé le ravin dans toute sa longueui-. Nous devons essayer de les sauver, au lieu de rester lâchement enfermés connue des lièvres occu[>és à trembler dans leur ter-
i)E l'aveugt.e 123
rier. Rompons les neiges qui obstruent l'entrée de la groUe. Il ne faut pas que nous ayons vainement entendu l'appel do ces malheureux.
— Nous l'accompagnerons, frère, dirent doucement ses deux nouveaux anii^.
— Patience, compagnon Jacques ! reprit TArmascli. Tu nie dois obéissance, à moi qui l'ai nourri comme un de nos enfants, et je t'ordonne de rester, ou je le ferai faire connaissance avec mon fouet d'argent.
— X'ai-je donc plus le droit de risquer ma vie? réjiliqua impétueusement Callol, qui devint pâle comme un linge eu entendant telle lionteuse menace.
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— Si , mais ton iiiipniiJoncc |>oiurait nous pC'idre tous, car la iiiDindre Irouée dans ces neiges friables délerininerait peut-être une nouvelle cLûle plus foi-u]!dablc que la iiremièie.
El d'une main viguureiîsc il serra le Lias du jeune homme de façon à lui interdire tout espoird<i fuir,
— Eh bien , moi, qui ne suis pas le sujet d'un roi d'Egypte, dit tranquillement Claude louché de la rage sourde de Callol, je te remplacerai, frère, je remplirai ta pieuse lâche.
— Vade rctn) Salanas ! tpii t'a inspiré celle malheureuse idée, mou lils, s'éi ria le chef dos péleriiiL^ ; je l'ordonne donc
DV. I.'AVKIT.r.F i'iii
pas bouger d'ici, sons peine d'être rejeté de notre sein. Agenoui!le-(oi plutôt dans un coin et prie Dieu de nous tirer de celle terrible épreuve.
Claude Gelée frémit de colère et fnt tenté d€ déeliirer celte robe de pèlerin qui lui imposait une obéissances! terrible mais bêlas! celte robe ne couvrait pas le moindre pourpoint et il voulait aller à Rome.
— Allons! dit alors François Perrier, c'est décidément à moi que reviendra l'honneur de l'entreprise , puisque je ne fais parlie ni d'une troupe de Bohême, ni d'une compagnie de pèlerins.
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.Mais .'ilors la voix du vif il aveugle s'éleva Irnlo ol triste :
— As-lii donc oublié, Frnnrois, q :e tu ni'asjiirr <rôtro mon guido rt qiio tu ne joues pas sculcnir ni ta vio,inais la mienne, en allant au secours de ces inconnus, de ces étrangers. Je ne t'enijérhe pas d'oliéir à la voix de ton cœur, mon enfant. Tu es courageux cl lion, va tendre la main à ces mallicuieux qui se débattent dans le gouffre, mais si tu meurs, François, sache bien que tu auras Iralii ton serment, que lu aura.* abandonné ton vieux maitro Tristan au fioid ol à la fiim, cl qu'on n? relrouvera ici que son caùiivro. Va n^aintenaut où l'appelle ton devoir <Ie diction.
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Terrier, embarassé par ces timides reproches, hésitait h poursuivre son projet, lorsque la grotte subit une violente secousse et qu'un nouvel éboulement de roches et de quartiers de neige durcie arrachant les broussailles chargées de flocons blancs qui masquaient l'entrée de la grotte, tous les fugitifs purent apercevoir le paysage ravagé par l'avalanche et splendidement éclairé, par la lune dans toute son horreur.
— Ah ' il n'y a plus de motif pour reculer maintenant! s'écria Jacques Callot, Que tous les hommes de bonne volonté me suivent!
— Bien, répliqua YArmasch, mais c'est
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a'.ix pioiix f liii.'lii.'iis (ju'il apparli'Mit ôo secourir les preii.iers leurs fWres. Nous n'aurons pas l'insolence de leur enlever un si grand lionneur. A vous de courir les premiers au dangrr, dignes pèlerins- Place, compagnons, place à ces saints dont nous ne sommes pas dignes de baiser les pieds.
l,c chel des pèlerins essaya de cacher son dépit sous un sourire béat :
— Knfanl du drnion, pourquoi nous tenter par l'appàl il'iin^^ aclion cliaritabb-? nous allons à Rome recevoir la béncdiclion de notre saint Père et nous ne devons nous laisser d>'io'irner de noire [lieux pèlerinage sous aucun pn'texte. A vous,
DU L'.WlitrtLE 129
bDhèmes, qui faites trafic île vos bras, à vous (le sauver ces pauvres corps en péril. Ce sont sans doute de riches voyageurs et vous en obtiendrez d'abondantes récompenses,
L'Annasch sourit et continua d'un ton railleur :
" — Mais il ne s'agit pas seulement de sauver des corps; il s'agit peut être de sauver des âmes en peine. Nous autres mécrcans, nous n'y pouvons rien. D'ailleurs ne savez-vous chanter que des prières aux agonisants? iNe pouvez-vous jamais venir en aide aux vivants?
— Insultez-nous! humiliez-nous, fds de Bélial ! Dieu veut que nous tendions le
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clos et la jouu ii iio» ciiiieinis, repoudil le pèlerin.
— Oli! les saints hommes, reprit le Ijohême, qui n'ont de charité tjiie pour leur besace et qui prèciicnt le raarlyre sa^is jamais l'ondurer.
— Prions, mes frères, poursuivit le pèlerin sans s'émouvoir. Eiilonnoiis ù la face de Dieu des chœurs d'intercession |>oui le sal'jl de ces pauvres âmes chrétiennes.
— Cornes dudiahle? s'écria l'Armasch; voilà un ixcellenl ni^yt-jj do sauver ces gens perilus dans la nei^'e! Chanter dos cantiques à dos noyés qui vont trépasser. Et on nous traite de handits nous qui allons peut-être laisser nos os dans te ravui
DK l'aveugi.il 451
pour sauver du naufrage les coflVos, les ballots et les bijoux do ces pauvres diables.
Les vagabonds éclalèrent de rire et les pèlerins levèicnt les mains au ciel, à rcxem[le de leur chef, connue pour le prendre à témoin de lant d'iniquités et le charger d'en tirer vengeance.
Cependant VAnnascJi, cherchait autour do lui le hardi lorrain [lour le lancer en éclaireursur les bords escarpés du ravin, mais Zorah ac cramponnait à son ami avec une intrépidité désespérée et celui-ci ne pouvait se dûtacher de son étreinte. Du fond du goull're s'éleva alors un cri «Mippllanl et lamentable cpii ht frissonner
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jiiS(jtr;mx l,(>Ii('i!iif'iis 1rs plus firlurris.
— C'est une voix do fciiinio! dit la petite bohémienne.
— Raison de plus pour ne pas perdre un instant, n'plirjm Callot.
Franeois Perrier avait tressailli en entendant ce cri comme s'il eût senli son âme rompre ses liens de chair et abandonner K' corps qu'elle éch.iull lit de sa (lamnie. Il lui sembla que le inonde crou- Inil et (jn'il restait seul dans le vide. Puis un ruisseau do feu coula dans ses veines; une force et iu\e agililé proditrieuse dilatèrent ses mend)res; une idée \]\r^ incendia son cerv-^au : Elle est là el j'irai ! Dutil ramper sur les roches et les nei.^JiiS
DE L'AVia'OLii 15'>
comme un serpent, dùt-il courir sur des charbons enflammés, dùl-il fendre l'air comme la flèche, il comprit que Dieu lui jiermcllrait d'arriver jusqu'à cette lemme dont il avait reconnu la voix, il ne s'agissait plus pour lui do sangfroid et de raison. N'élait-il pas d'ailleurs imprégné de cette singulière lucidité qui exalte les facultés dessomnand)ules et qui leur fait accomplir des prodiges impossibles h l'étal de veille?
— C'est elle, dit-il à Tristan en saisissant son bâton ferré. Je ne vous abandonne pas, mon père, car je reviendrai.
A moi, Jacques! à moi, Claide! à moi mes frères. Je marche en avant. Suivez-moi
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seulement. Ne craignez rion. Oli! merci» mon Dieu, vous (jni me peimelle/ do revoir Clirisline, et qui voulez qu'elle m'aime, car je sauverai sa uK-rc !
— Va, mou fiis, répliqua Tristan; moi aussi j'ai reconnu celte voix qui m'a déjà remué le cœur comme un souvenir de ma jeunesi'e et de mes lieuroux jours.
Certes il fallait eue lou [lour tenter de descendre dans cet abîme où le jiied le plus lé^'cr et le plus 1) :rdi ne pi.>uvail s'appuyer (jue sur dos roclies brisées ou des neiges mouvantes, mais quand a-t-on jamais vu la iolie de l'amour compter avec le danger?
François làta du buul Icné de son i»à-
DE l'atkugle 135
ton les blocs neigeux qui surplombaient le ravin, et ne put se dissimuler qu'il e'tait impossible de se fier à ces fragiles appuis sans être presqu'aussitôt enterré sous la blanche draperie; alors sa décision lut bientôt prise. iSe voulant pas perdre de temps à chercher au loin dans la montagne un détour qui le ramenât au ravin, il résolut de se laisser glisser rapidement jusqu'au fond, au risque de se briser les membres contre les saillies des rochers ou de s'enfoncer sous la neige pour y donijir de l'éternel sommeil.