MADAME ROYALE
... J'ai à terminer un récit bien plus intéressant. J'ai raconté les malheurs de l'innocence opprimée, sortant des mains de la nature ; il me reste à dire ceux de l'innocence ornée des vertus natives et acquises, et de toutes les grâces.
Ames célestes qui présidez aux destinées de la France, inspirez-moi et communiquez à ma plume, avec la vérité, le style touchant qui convient à mon sujet.
En quittant la chambre du prince1, nous montâmes chez Madame; j'ai compté les marches, et, si ma mémoire est fidèle, j'en ai compté quatre-vingtdeux2.
Les commissaires nous dirent que cet appartement
1 Avant de monter au troisième étage, Harmand et ses collègues avaient séjourné au second pour constater l'état de santé du dauphin.
2 Entre le second et le troisième étage. Il y avait plus de cent marches pour monter du rez-de chaussée au second.
était celui que le roi avait occupé1. Je Favai s trouvé en effet très haut, lorsque j'y étais monté au mois d'octobre 1792; mais je ne m'y reconnus pas, on avait fait, depuis, quelques changements intérieurs; et pour priver le roi et ses augustes compagnes de la jouissance de la vue du dehors, sous le prétexte que quelques fidèles sujets montaient aux fenêtres les plus élevées des maisons voisines du Temple, pour lui témoigner, par quelques signes, ou leur douleur, ou leurs espérances, on avait non seulement fait élever les murs de clôture à une hauteur extraordinaire, mais on avait encore masqué les fenêtres de l'horrible prison par des caisses extérieures en bois, formées en hotte, et que Ton appelle je crois des abat-jour, de sorte qu'il était beaucoup plus sombre ; il était même obscur. Cependant, étant arrivé dans la première pièce, vis-à-vis la porte ouverte d'une chambre voisine, je crus reconnaître, au fond de cette seconde chambre, la porte2 par laquelle j'avais vu sortir Cléry, valet de chambre du roi, lorsque ce prince l'appela dans une circonstance dont j'ai rendu compte.
Les commissaires nous avaient prévenus, comme je l'ai déjà dit, que Madame ne parlait pas, par la raison qu'elle ne daignait pas le faire.
1 C'est une erreur. L'appartement du roi. au second étage, était occupé par le dauphin; le troisième était l'étage de la reine.
1 La disposition des appartements était la même, à quelques détails près, aux deux étages; et il n'est pas surprenant que Marmand ;iii cru reconnaître l'appartement du second en visitant celui du troisième ; mais, cotte porte, précisément, n'existait pas au troisième étage.
Je ne sais à quelles causes attribuer les dispositions faciles d'esprit et de cœur dans lesquelles je me trouvai en arrivant là ; je n'éprouvais plus cette douleur oppressive qu'on ne peut exprimer, elle était forte, mais expansive; et s'il m'eût été permis de parler, si j'eusse osé dire tout ce que je pensais, j'ai l'indiscrète confiance de croire qu'on m'eût pardonné.
Une très grande cheminée dans laquelle était un très petit feu se présentait en face de la porte d'entrée ; un lit était à gauche, au pied du lit une porte ouverte communiquant à la chambre dont je viens de parler1.
Il faisait ce jour-là un froid pluvieux, et ce froid vous saisissait en entrant dans cette vaste chambre, sous un plafond antique extrêmement élevé, et le tout fermé de murs dune épaisseur extraordinaire; tout me parut humide et glacial, et cependant proprement tenu.
Madame était assise dans un fauteuil sous une de ces fenêtres que j'ai décrites plus haut2, fermée en outre par d'énormes grilles et élevée de plusieurs pieds au-dessusde la tête ; c'était la seule qui éclairât cette chambre; un rayon de lumière, brisé et à
1 II n'y avait pas d'autre porte, dans la chambre qu'occupait Madame Royale, que la porte d'entrée et celle du cabinet de la tourelle qui n'était pas à gauche, mais à droite, pour qui faisait face à lacheminée. La confusion entre les deux étages est ici manifeste, car, au second, dans l'ancien logement du roi, existait une porte de communication entre la chambre de Louis XVI et celle de Cléry. Les darnes avaient souvent réclamé dans leur appartement le percement d'une porte similaire, qui toujours leur avait été refusé.
* Dans le récit de la visite au dauphin.
moitié intercepté par la grille, descendait perpendiculairement et sans projection; au bas de cette fenêtre, par le haut de la caisse en bois placée en dehors, l'effet de ce rayon de lumière était à peu près celui que produirait dans un lieu obscur un miroir présenté au soleil, et Madame était placée sous ce disque de lumière comme dans une auréole de gloire ; c'est limage que je me fis de cette position vraiment digne du pinceau.
Madame était habillée d'une toile grise unie de coton, resserrée en elle-même comme n'étant pas suffisamment vêtue et garantie du froid. Elle portait un chapeau que je ne puis décrire, mais qui me parut très fatigué, ainsi que les souliers. Madame tricotait; ses mains me parurent enflées par le froid, par conséquent violettes, et les doigts gros d'engelures; aussi Madame tricotait-elle avec peine et d'un air sensiblement gêné.
J'observe que j'entrai seul dans l'appartement de Madame, mes collègues restèrent sur le seuil de la porte, à portée cependant de tout voir et de tout entendre ; les commissaires de la Commune s'étaient arrêtés dans un petit bureau que je vis en montant1, mais que je n'ai pas assez remarqué pour le décrire.
Madame tourna un peu la tête à mon entrée, qui parut lui donner quelque inquiétude. J'étais un être bien nouveau pour Son Altesse royale, et mon apparition devait nécessairement la préoccuper un peu. Etait-ce encore quelque événement, quelque catastrophe, quelque peine nouvelle?
1 L'antichambre qui précédait la chambre de Madame Royale.
L'état dans lequel je trouvai Son Altesse ne me permit aucun préliminaire, et ne me laissa pas le temps de lui exposer d'abord l'objet de notre visite ; mon intention et mon projet, en montant, avaient été de lui demander la permission de parler, mais je ne pus y tenir. Voici comment je débutai, et ce début n'est pas à imiter, je ne le donne pas pour modèle, mais comme une preuve de mon embarras et du saisissement que j'éprouvais : toutes mes belles dispositions étaient disparues :
— « Madame, pourquoi, par le froid excessif qu'il fait, êtes-vous si éloignée de votre feu » ?
Son Altesse me répondit :
— « C'est que je ne vois pas clair près de la cheminée ».
— « Mais, Madame, en faisant un plus grand feu, la chambre au moins serait échauffée, et vous éprou veriez moins de froid sous cette croisée ».
— On ne me donne pas de bois. — Telle fut la réponse de Madame.
J'ai dit et je le répète, que le feu était très petit; il était en effet composé de trois petits morceaux de ce bois qu'on appelle communément à Paris bois de cotrets, sur un monceau de cendres.
D'après les préventions que les commissaires avaient voulu me donner, je ne m'étais pas trop attendu à une réponse, et cependant, non seulement j'en avais déjà obtenu deux, mais encore je remarquai que Madame suspendait un peu son travail, m'observait sans effroi et sans dédain, et même avec l'air d'une attente tranquille.
Je pris alors un peu d'assurance et j'osai lui dire :
— « Madame, le gouvernement, instruit depuis hier seulement des indignes et pénibles détails que je ne vois que trop, nous a envoyés vers vous, d aoord pour nous en assurer, et ensuite pour recevoir vos ordres pour tous les changements qui vous seront agréables et que les circonstances permettront ».
Ce langage parut nouveau à Madame, depuis sa captivité ; son maintien le disait, mais elle ne répondit rien.
Après ma courte harangue, je me permis de parcourir la chambre dans laquelle était Madame, et d'en examiner les meubles ainsi que ceux de la pièce à côté1 : il y en avait peu, mais tous étaient beaux et bien tenus.
Dans Fangle de cette seconde pièce, du même côté que le lit de Madame, était un fort beau piano à queue2. Embarrassé et cherchant une occasion nouvelle de faire parler Son Altesse et de lui prouver que ma maladresse était moins un effet de l'ineptie que celui de ma position, je touchai le clavier du piano, et quoique je n'y connusse rien, je dis à Madame que je croyais que son piano n'était pas bien d'accord, et je lui demandai si elle désirait que je lui envoyasse quelqu'un pour l'accorder.
I Evidemment l'antichambre, puisque aucune communication directe n'existait entre la chambre de Madame et l'autre chambre à coucher qui avait été celle de Madame Elisabeth.
'- La reine avait eu. effectivement, un piano. « Mémoires de dépenses faites pour Louis XVI en décembre 17lJ2... paiement au l'acteur du forte-piano... Paniers du Temple, par M. de la Morinerie.
— « Non, Monsieur, ce piano n'est pas à moi, c'est celui de la reine ; je n'y ai pas touché, et je n'y toucherai pas ».
Qui pourrait rendre, qui pourrait exprimer tout ce que cette touchante réponse signifiait4? li'est aux âmes seules qui savent sentir, qu'il appartient d'en pénétrer le sens douloureux, et de s'en pénétrer ellesmêmes ; je n'y échappai pas, mes jamhes s'affaissaient sous moi du poids de la douleur.
Je rentrai dans la première pièce ; il fallait passer au pied du lit qui était très bien fait, mais je commis alors une imprudence qu'aucune intention, quelque bonne et droite qu'elle fût, ne pouvait justifier ; je passai légèrement la main sur le pied du lit, pour m'assurer en effet de sa qualité ; mais je vis clairement que ce geste, dont je me suis bien repenti quoique fait avec une intention bien opposée à celle d'offenser m'avait fait perdre aux yeux de Son Altesse royale l'appréciation favorable qu'elle paraissait avoir faite de mes autres démarches.
Mais la faute était faite, je la sentis vivement surle-champ, et je cherchai à l'atténuer en faisant à Madame la question que j'aurais dû faire sans toucher au lit. Je lui demandai si elle était contente de son lit; elle me fit l'honneur de me répondre : « Oui ». J'ajoutai :
— Et du linge, Madame?
Réponse :
— Il y a plusieurs semaines qu'on ne m'en a donné.
A chaque détail de cette scène, on sent accroître
sans doute son indignation et sa douleur, mais à cette dernière réponse de Son Altesse royale, la peine de mes collègues et la mienne furent sans mesure ; ils l'exprimèrent fortement, et du geste et de la voix, par des imprécations contre la coupable Commune.
Je continuai cependant mon audacieux inventaire dans la chambre de Madame; il y avait des encoignures en acajou aux deux coins de la cheminée, audessus du manteau, et dans ces encoignures quelques livres.
J'étais au désespoir de penser qu'en sortant du Temple je ne laisserais de moi, à Son Altesse, que l'opinion commune à tous ceux qui l'avaient approchée jusqu'alors ; et il y avait une si grande différence entre la leur et la mienne, sous tous les rapports, que, quoique je n'eusse pas l'honneur d'en être connu, j'étais indigné contre moi-même d'avoir donné à Madame la juste occasion d'observer que jusqu'à ce jour elle n'avait pas encore vu un être qui eût l'idée des convenances ou qui sût les respecter.
Je désirais me réhabiliter; si je n'avais pas eu des témoins, et des témoins suspects, quoique non malveillants, le repentir, le respect et tous les sentiments que je devais à Madame, comme Français, m'eussent inspiré, et je sentais bien ce que j'aurais eu à dire et à faire ; mais l'occasion n'était pas favorable, etje n'avais d'ailleurs que des pouvoirs limifés.
Dans cette perplexité, j'allai aux encoignures dont je viens déparier; il n'y avait pas plus de dix à douze volumes in-8° et in-12.
Le premier que je touchai était une Imitation de Jésus-Christ, tous les autres étaient des livres d'église, de prières, etc.
Je pris la liberté d'observer à Madame que ces livres étaient bien peu propres à lui procurer les distractions et les délassements que sa situation pouvait lui faire désirer, et j'osai lui demander si elle en lirait d'autres avec plaisir.
Ecoutez la réponse et jugez :
— « Non, Monsieur, ces livres sont précisément les seuls qui conviennent à ma situation ».
Quelle sublime et édifiante réponse ! Dieu et le malheur ! Dieu et la vertu ! Telles étaient dans la plus injuste captivité la compagnie et l'occupation de Marie-Thérèse-Charlotte de France.
Les nouvelles réflexions dans lesquelles cette réponse sublime me jeta et la bonté que Madame avait eu de me la faire, me rendirent un peu à Festime de moi-même; j'apprenais d'une jeune et grande princesse qu'il est donc hors du monde et au milieu des plus grandes peines, des consolations pour les âmes justes et fortes.
Je voulais me retirer pour ne pas me distraire de cette grande idée, et pour la méditer, mais je ne pouvais ni ne devais sortir sans assurer Son Altesse royale de l'empressement que le gouvernement apporterait, d'après notre rapport, à changer l'ordre actuel du Temple, ce que je fis, en la priant de vouloir bien m'indiquer quels premiers soins pourraient lui être agréables ce jour-là môme.
Madame demanda d'abord du bois ; puis, plus con-
fiante sans doute, elle daigna me demander des nouvelles du jeune prince son frère.
Il ne nous était pas venu dans l'idée (et qui aurait pu la concevoir celte idée?) que la Commune poussait sa barbare surveillance jusqu'à priver ces deux jeunes et illustres victimes du plaisir de se voir.
Nous marchions donc, dans le séjour affreux du Temple, de surprise en surprise, et d'indignation en ' indignation.
— « Madame, répondis-je, nous avons eu l'honneur de le voir avant d'entrer chez vous ».
— Pourrai-je le voir?
— Oui, Madame.
— Où est-il?
— Ici, sous votre appartement, et nous allons faire en sorte que vous puissiez le voir et communiquer ensemble quand cela vous conviendra.
Cela dit, nous nous retirâmes et nous chargeâmes les commissaires d'exécuter sur-le-champ les promesses que nous venions de faire à Madame.
Celte princesse avait diné en môme temps que son frère et sans doute de la même manière; mais il n'y paraissait plus et tout était dans un état d'ordre et de propreté agréable à voir quand nous arrivâmes chez elle.
La crainte et la honte d'apprendre les détails de ce dîner ne me permirent pas de faire à cet égard la moindre question à Madame; il ne nous restait que La ressource de donner des ordres pour que cela n'arrivât plus, ce que nous fîmes aussi.
En descendant de cette tour, où étaient renfermés
les plus illustres rejetons de la plus auguste famille de l'Europe, dans laquelle l'un d'eux périt, peu de temps après, victime de violences inouïes et d'une barbarie sans exemple, et de laquelle devait sortir ensuite l'espoir et la gloire de la France, mes collègues et moi, les larmes aux yeux, après nous être communiqué franchement nos opinions et notre profonde affliction, nous convînmes de nouveau que nous demanderions au Comité une séance secrète pour lui faire notre rapport. Je m'empresse d'annoncer que le gouvernement mit le plus grand zèle à acquitter les promesses que nous avions faites en son nom, et à réaliser les espérances que nous avions données, cela fut arrêté le soir môme.
Je devais être chargé de l'exécution de ces derniers détails beaucoup plus agréables que ceux dont je viens de faire le tableau; mais, comme je l'ai déjà dit, une intrigue me fit nommer commissaire aux grandes Indes, et je partis peu de jours après, sans avoir su comment les intentions du gouvernement avaient été remplies, sans savoir si le jeune prince avait parlé dans ces entrevues avec son auguste sœur, ce qui est probable, mais sur quoi je n'ai aucune notion.
Le 31 mars 1795, Laurent quitta le Temple, on ignore pour quelle raison l. 11 fut remplacé par un peintre en bâtiments, Etienne Lasne, âgé de trente-huit ans, qui, d'après ses bavardages à Beauchesne 2, semble bien avoir été un « fricoteur » comme en comptait tant la garde française dont il fit partie. Lasne était « un brave homme », écrit Madame Royale et les prisonniers qui occupèrent le donjon après elle ne l'ont pas démentie 3 ; mais sa femme
1 II serait bien précieux de le savoir. Beauchesne prétend, sans référence, que Laurent venait de perdre sa mère. On ne trouve aucune allusion à ce fait dans le dossier publié par Victor Tantet. Revue hebdomadaire, 19 août 1905. A l'époque de l'installation du Directoire, Laurent était «chef du bureau de la justice et de la police dans les bureaux du nouveau gouvernement. » Il passa en 1796 seulement à Saint-Domingue, revint à Paris en l'an V et fut employé au ministère de la Police jusqu'en l'an VII. 11 mourut à Gayennc le 12 août 1807.
* Beauchesne connut Lasne en 1837.
3 « L'honnêteté et l'humanité du concierge, M. Lasne, formaient un grand contraste avec la férocité des sbires directoriaux. Il avait toujours traité les prisonniers avec beaucoup d'égards et il ne se démentit pas envers nous. » La déportation des députés à la Guyane, par le chevalier de Larue, p. 58, note. — « Lasne était un assez brave homme, quoique ayant le ton fort sec; sa femme était une harpie qui nous faisait payer trois livres un détestable dîner sans vin, qu'elle apprêtait elle-même fort malproprement. » P.-Fr. Remusat. Mémoire sur ma détention au Temple, publié par la Société d'histoire contemporaine, par Victor-Pierre, p. 25. La citoyenne Lasne s'amadoua sur le tard. M. le baron de Maricourt, arrière-petil-fils du baron Hue, conte que l'une de ses parentes vit Mm0 Lasne, retirée à Avon après la mort de son mari. Mme Lasne était, vers 1850, une personne de grand âge, de taille menue et d'aspect fort correct. « Son visage, encore de belle apparence, s'encadrait de ces longues papillotes que l'on appelle anglaises. Elle parlait beaucoup: ses yeux s'humectèrent de larmes lorsqu'elle montra à Mme Hue (la visiteuse) un portrait et
était « une harpie » ; elle ne parut pas, d'ailleurs, au Temple durant le séjour de la fille de Louis XVI.
Celle-ci demeura depuis le 10 mai 1794 jusqu'au 21 juin 1795 sans voir une femme : elle en était arrivée à ne plus laisser les surveillants pénétrer dans sa chambre sans obligation, recevant, de leurs mains, ses repas sur le seuil de sa porte. L'architecte Bélanger qui prit la garde au Temple le 12 prairial, raconte que, pendant son séjour à la tour, il n'eut pas de faction qui lui permit de visiter la chambre qu'occupaitla princesse. — « On lui porta son dîner, dit-il. Après lui avoir fait connaître qu'on arrivait à la porte qui donnait sur l'escalier, elle ouvrit, reçut ce qu'on apportait, parut rendre quelques pièces de vaisselle, ne parla point, se retira et, dès lors, la porte se referma. Dans la soirée, on vint me dire que Marie-Thérèse-Charlotte se promènerait sur la plate-forme après son repas. J'y fus conduit : la princesse était vêtue bien simplement. Elle avait un léger corset rougeâtre et, sur le col, un fichu de mousseline en pointe, où il y avait même un trou. Elle tenait un livre et parcourait rapidement le tour de la plate-forme1 qu'on avait revêtue de persiennes pour interdire toute communication parla vue du dedans au dehors. Pour lui prouver l'intérêt que je prenais à sa situation, je ramassai des fragments d'ardoises que je plaçai entre les lattes des persiennes pour y établir une communication par la vue au dehors. Après sa promenade, elle descendit dans sa chambre 2... »
quelques souvenirs du dauphin. Elle entretint beaucoup son interlocutrice de la mort du jeune prince. » Souvenirs du baron Hue publiés par le baron de Maricourt, son arrière-petit-fils, p. 143, note.
1 « Au commencement du printemps, ils (Lasne etGomin) m'engagèrent à monter sur la tour, ce que je lis. » Récit de Marie-Thérèse- Charlotle.
* Archives nationales BB3(I 264. Communication de M Frédéric
Barbey.
On est sans renseignements sur le régime de la prisonnière depuis le mois de janvier 1794 jusqu'au 9 termidor ; mais à 1 époque de la visite d'Harmand les soins ne lui faisaient pas défaut : il est manifeste qu'au point de vue matériel elle ne manquait de rien et que, en cette période, du moins, elle n'en était pas réduite à raccommoder elle-même « ses bas et jusqu'à ses souliers1 ». Au 20 novembre 1794, on lui fournit :
5 aunes de toile à 20l l'aune.
9 aunes de ruban à 6l l'aune.
16 buses à 10 sols pièce.
8 aunes de lacets à 5l l'aune.
On paie en outre, pour la façon de quatre corsets à 18 livres l'un, 72 livres'-.
En janvier 1795 on rencontre dans les comptes de l'économe Liénard :
4 paires de bas de coton pour la fille Capet, 64 livres.
Fil, aiguille, rubans et un dé pour la fille Capet, 36 livres.
Une livre de poudré^S livres.
On trouve aussi « du îH et des aiguilles à tricoter, de la pommade » et quelques douceurs, « du thé, de la fleur d'oranger, de la réglisse », etc.
Le blanchissage est suffisant, à en juger par le Mémoire du mois de germinal an III3 (21 mars au 19 avril 1795).
' Mémoires de Mm0 la duchesse de Tourzel, II, p. 320.
* Mémoires des ouvrages faits et fournis par moi, Diacre, tailleur, rue Denis, n° 08, par ordre du commissaire du Temple pour la fille de Capet, ce 30 brumaire an 111. Archives nationales F7 4393. Pièce
3 Tour du Temple. Dépenses de vendémiaire à nivôse an III (de septembre 1794 à janvier 1795). Archives nationales F7 4393.
Linge de Thérèse Cape t.
1 pierrot de linquen (nankin?) à raccommoder.
2 robes de percale dont une à raccommoder. 2 tabliers.
21 chemises.
8 serviettes.
13 mouchoirs de batiste.
6 linges de garde-robe.
9 linges piqués.
1 jupon de basin de dessous.
2 corsets.
1 paire de poches.
2 bonnets de linon montés.
11 fichus de batiste.
7 fichus de linon.
7 béguins.
1 paire de bas gris à raccommoder.
1 paire de bas de soie noire l.
Parmi les dépenses du chef de cuisine, il est assez difficile de démêler la façon dont étaient nourris les enfants de Louis XVI, car les provisions destinées au commissaire civil, aux gardiens et, sans doute aussi à tout le personnel servant, y sont indistinctement comprises; pourtant, de temps à autre, on relève :
Du 1er germinal, 2 poulets pour les prisonniers, 20 livres.
Du 8 germinal, 2 poulets pour les prisonniers, 20 livres.
Du 11 germinal, 1 poulet pour les prisonniers, 10 livres.
4 Les comptes de blanchissage pour les mois de nivôse et de ventôse an III sont très peu dillerents. Pour le mois de pluviôse (janvier et février) le linge du dauphin, remis au blanchisseur, ne comporte que 3 chemises, 4 mouchoirs de batiste, 4 cravate et 2 bonnets de c tton. l'as de bas. Archives nationales F7 4393.
Du 18, du 21, du 24, du 30, même mention ; puis ce sont : des champignons, des salsifis, des asperges ; souvent aussi de la brioche, des confitures, une livre de chocolat, du sirop de guimauve. 11 semble même qu'on songeât aux jours d'abstinence. Le 21 germinal qui coïncide avec le vendredi, 10 avril, on sert du poisson et une botte d'asperges; le 28, encore un vendredi, reparaît du merlan, 10 livres. Le service doit être convenable : on change le linge de table tous les jours *.
A qui la fille Gapet est-elle redevable de ces attentions ? Qui donc a la touchante audace d'établir, à l'insu de tous probablement, la concordance entre les mois à noms païens et les quantièmes « de style esclave » afin de lui servir, à certaines dates, les mets qui doivent lui plaire? Gomin est pusillanime; Lasne, sans doute, n'y songe guère ; mais, au fond des cuisines de la tour, vit un brave homme, fidèle à ses fourneaux et dévoué à ses anciens maîtres, c'est Meunier, ci-devant employé de la bouche du roi aux Tuileries : il a suivi Louis XVI au Temple en qualité de rôtisseur, et depuis le 13 août 1792 il n'a pas quitté ses broches. Il y eut ainsi des petites gens que la tourmente n'atteignit pas et qui ne connurent la Révolution que par le renchérissement des denrées. Au mois d'août 1794, lors des grandes réformes de Liénard, Meunier avait remplacé Gagnié comme chef de cuisine et c'est lui, bien certainement, qui s'ingéniait, sans que personne le remarquât, à garnir en maigre, le vendredi, la table de la princesse.
On eut pour elle d'autres prévenances, plus inexplicables et plus tragiques.
Aux premiers jours de juin 1795, le pauvre enfant, qui, depuis des mois, languit au second étage du donjon, est si
* Archives nationales F7 4393.
faible qu'on craint pour sa vie ; les médecins ont été appelés : le mal est d'autant plus grave qu'il n'est pas défini. Comment les gardiens attendris qui le soignent n'ont-ils pas le courage de prévenir la sœur qui, là-haut, demeure vaillante et désœuvrée? Ils savent que, dans quelques heures, ces orphelins que tant de deuils déjà ont frappés, seront séparés pour toujours. La responsabilité des surveillants est pourtant bien couverte : Barras, il y a près d'un an, a signifié l'ordre de réunir les deux enfants : Harmand, Mathieu et Reverchon l'ont plus récemment réitéré au nom du Comité de Sûreté générale. Quelle puissance supérieure à celle-là les tient donc impitoyablement à l'écart l'un de l'autre ? Marie -Thérèse n'ignore plus maintenant que son frère est dans la tour, tout près d'elle ; Harmand le lui a révélé.
Mais est-ce son frère ? Il faut bien reconnaître que cette cruauté de n'avoir pas amené la princesse au lit de souffrances du dauphin laissera peser éternellement un doute sur l'identité de l'enfant qui allait mourir. Nulle autre circonstance ne s'ajoutât-elle à celle-là pour obscurcir ce dernier drame du Temple, l'esprit sera toujours en droit de se refuser à admettre une si implacable et inutile rigueur, comme si l'histoire devait à jamais porter la peine de cette cruauté suprême.
Quel qu'il soit, l'enfant mourut le lundi 8 juin, à trois heures de l'après-midi. On l'avait installé, depuis quelques jours, à la demande de Pelletan, son médecin, dans le salon du second élage de la petite tour, corps de bâtiment rectangulaire appliqué contre la face nord du donjon et que la Famille royale avait habité pendant les premiers temps de sa détention. Ce petit salon avait servi de chambre à la reine jusqu'au 26 octobre 1792 ; il avait une grande fenêtre avec un balcon, exposée au couchant, l'air et le