LES TOURS DU TEMPLE
soleil y pénétraient librement. Des portes percées dans la muraille de l'escalier du donjon établissaient une communication, presque de plain-pied, entre les appartements de la grande tour et ceux de la petite l, et Gomin put transférer le petit malade sans être aperçu des hommes de garde postés au premier étage du donjon.
De cette installation, Marie-Thérèse n'apprit rien : si elle avait surpris quelque lueur de la vérité, peut-être, en guettant, eût-elle pu constater certaines modifications aux bruits familiers de la tour : des appels de sonnette aux heures insolites; des pas hâtifs dans l'escalier; quand, le 8, vers le soir, Gomin, revenant du Comité de Sûreté générale où il avait porté la nouvelle du décès, monta, avec le garçon servant Caron, à la chambre de la prisonnière pour l'heure du souper, comment ne devina-t-elle point, à l'attitude des deux hommes, à leur silence, à leur empressement attendri, que la mort venait de passer sur la tour? Ils s'appliquèrent donc à rester impassibles? De fait, elle ne pressentit rien ; lorsque le lendemain, les chirurgiens vinrent procéder à l'autopsie elle n'entendit rien, non plus, des traits de scie sur le crâne du petit cadavre, ni des allées et venues du porteur d'eau Guermont qui eut beaucoup à faire ce matin-là; le jour suivant rien encore ne monta jusqu'à elle, des sinistres coups de marteau, ni du défilé de la garde au second
1 Ces communications sont indiquées sur les plans des deux tours que conservent les Archives nationales et quoi qu'on en ait dit, il fallait bien qu'il en fût ainsi, puisque la petite tour n'avait d'escalier particulier qu'à partir de son premier étage. Jusqu'à ce niveau, on y accédait par l'escalier du donjon. Hue raconte en ces termes son entrée au Temple : « Une porte étroite et basse me conduisit à un escalier construit en coquille de colimaçon. Lorsque je passai de cet escalier principal à un plus petit qui menait au second étage... etc. » Le municipal Goret dit, de même : « Ils (les prisonniers) étaient alors dans le bâtiment adossé à la tour et dont l'escalier s'embranchait avec celui de cette tour. »
Hage de la tour. Si, au coucher du soleil, elle avait songé à glisser un regard par quelque fente des auvents rivés à sa fenêtre, elle aurait vu les soldats du poste, assistant en silence, à cause d'elle, au passage de la mince bière de bois blanc qu'on sortait de l'enceinte ; mais de tout cela elle ne perçut rien : ni les sanglots de Gomin1, ni les pas rythmés des porteurs sur le sable de la cour, ni la rumeur des femmes du quartier massées devant le portail du Temple. Au cours de la nuit qui suivit, le grand silence aux étages inférieurs de la tour la laissa également sans soupçons : de temps à autre, seulement, lui parvenait à travers la cloison une plainte sourde, toujours la même, un murmure qu'elle connaissait bien et dont elle ne pouvait jamais s'expliquer la cause; c'était Tison qui geignait dans sa cellule2.
A l'aube, sans que la princesse s'en doutât, un grand changement s'était fait dans son existence : 1 orphelin de dix ans, au nom duquel tremblait la République, n'était plus au donjon du Temple : elle restait seule de tous ceux qui étaient entrés là moins de trois ans auparavant ; les corps des autres étaient maintenant dispersés à toutes les fosses communes de Paris.
Trois jours après que la bière de l'enfant du Temple eût été enfouie au cimetière Sainte-Marguerite, trois jours, sans
1 « Les commissaires le pleurèrent amèrement tant il s'était fait aimer d'eux ». Récit de Madame Royale.
2 « Déjà nous avions monté quelques marches de l'escalier... lorsqu'une voix lamentable, sortie par un guichet placé sur cet escalier, et qui eût plutôt annonce La retraite d'un animal immonde que celle d'un bomme, suspendit notre marche... Nous apprenons que ce cachol renferme un ancien valet de chambre de Louis XVI. J'ai oublié son nom. » Anecdotes de ttarmand de la Meuse, 26 édition. 175.
plus, le 13 juin 1795, le Comité de Sûreté générale, comme s'il eût voulu proclamer que cet enfant seul avait dû rester caché à tous les yeux, mais que la jeune fille ne devait pas plus longtemps souffrir de cet inexplicable isolement, le Comité arrêta que la Commission de police administrative aurait à lui présenter, sous vingt-quatre heures, « le nom de trois femmes recommandables par leurs vertus morales et républicaines » afin de choisir Tune d'elles pour servir de compagne à la fille de Louis Capet. La mission était délicate etla Commission répondit :
Patis, le 27 prairial, Tan 3e de la République Française une et indivisible ^14 juin 1795).
Citoyens Représentants,
La Commission de police administrative aurait désiré pouvoir répondre, dans le délai qui lui est prescrit, à la marque de confiance que le Comité de sûreté générale veut bien lui donner, en la chargeant, par son arrêté d'hier, de lui présenter sous vingtquatre heures, les noms de trois femmes recommandables par leurs vertus morales et républicaines, parmi lesquelles le Comité désignera l'une d'elles, pour être placée auprès de la fille de Louis Capet, et lui servir de compagne; mais l'importance du choix pour cette présentation, exigeant une sérieuse attention, la Commission croit devoir vous observer, Citoyens Représentants, que quelque diligence qu'elle puisse faire, elle ne prévoit pas qu'il lui soit possible de satisfaire au vœu de l'arrêté du Comité, avant le 28 de ce mois.
Les membres de la Commission: Royt, Gosset, etc.1.
1 Archives nationales, F7 4392. Pièce n° 58
Trois jours plus tard, le choix du Comité s'arrêtait sur la citoyenne Chanterenne, au sujet de laquelle lui était fournie cette fiche de renseignements.:
La Cenne Madeleine-Elisabeth-Renée-Hillaire la Rochette, femme du Gea Chanterenne est âgée d'environ trente ans.
Son père occupe une place administrative au service de la République à Paris.
Le Gen Bocquet Ghanterenne, son mari, demeurant rue des Rosiers, n°24, section des Droits de l'Homme, est chargé en chef d'un détail de confiance à la Commission administrative de police.
Elle a été élevée avec soin et avec succès dans une aisance modérée; ses mœurs sont douces et honnêtes; son extérieur est décent. Quoique ayant habité longtemps la campagne, elle n'est point déplacée à la ville; ses sociétés, sans être très brillantes, ont toujours été choisies.
Elle parle bien le français, l'écrit avec facilité et correctement. Elle sait aussi l'italien et un peu d'anglais. L'étude des langues, de l'histoire, de la géographie, la musique, le dessin, les travaux amusants et utiles de son sexe ont été les occupations de sa vie.
Sa commune qu'elle n'a quittée que depuis peu de mois est celle de Couilly, près de Meaux. Elle y était remarquée par sa popularité etjamais l'on n'a douté de son civisme1.
1 Archives nationales F7 4392.
Le Comité, comprenant qu'en vain il chercherait mieux, prit l'arrêté dont voici le texte :
Du deux messidor de l'an trois de la République française une et indivisible (20 juin 1795).
Le Comité de Sûreté générale vu les renseignements qui lui ont été fournis par la commission administrative de la Police, arrête que la Citoyenne Magdeleine- Elisabeth- René-Hillaire La Rochette, femme du citoyen Bocquet de Chanterenne, demeurant à Paris rue des Rosiers, n° 24, section des Droits de l'Homme, est nommée pour servir de compagne à la fille de Louis Capet. Il lui sera fourni la nourriture et le logement, et il sera pourvu à son indemnité par un arrêté du Comité de Sûreté générale; elle ne sortira du Temple que pour affaires indispensables.
Le présent arrêté sera adressé tant à ladite CenneHillaire La Rochette, qu'aux Commissaires gardiens du Temple qui en donneront communication aux différentes commissions executives qu'il pourrait concerner pour son exécution.
Les représentants du peuple, Membres du comité de Sûreté générale, signé : Boudin, Gauthier, Genevois, Isabeau, Rovère, Bergoing et Lomont1.
Le même jour le Comité, en veine de tardive commisération, décide que :
Vu les différens rappports faits par les Commissaires préposés à la garde du Temple, sur les objets dont la fille de Louis Capet pourrait avoir besoin, la
1 Archives nationales F7 4392. Pièce n° 10
Commission des secours demeure chargée de procurer à la fille de Louis Capet les objets qu'elle a demandés pour sa nourriture et son entretien, et qu'il lui sera également fourni des livres pour son usage.
La même Commission rendra compte tous les mois de ce qu'elle aura fait en exécution du présent arrêté et de ceux relatifs aux personnes détenues au Temple.
Les représentants du peuple, Membres du Comité de Sûreté générale.
Boudin. J.-F. Rovere, L.-B. Genevois, Calés, Ysabeau, Bergoinget Lomont1.
Et le lendemain, un nouvel arrêté, supprimait la surveillance des commissaires civils, qui, depuis le départ de Simon, dix-huit mois auparavant, se relayaient quotidiennement au Temple pour y garder la Famille royale :
Du 3 Messidor, an 3e (21 juin 1795).
Vu la lettre de la Commission administrative de Police en date du 2e de ce mois, dans laquelle elle demande que les Comités civils soient dispensés d'envoyer chaque jour un de leurs membres au Temple : 1° parce que ce service est très onéreux; 2° parce qu'il les détourne de leurs occupations; 3° parce que le décès du fils de Louis Capet parait rendre cette précaution moins utile.
Le Comité de Sûreté générale arrête que les dispositions des articles 3 et 4 de son arrêté du 7 bru-
1 Archives naliouuic& i1'7 4392. Piuce n° 16
maire dernier, qui appelle chaque jour un membre des Comités civils des sections de Paris à la garde du Temple demeure rapporté.
La Commission administrative de police transmettra le présent arrêté aux Comités civils de chaque section.
Signé : Gauthier, Boudin, Pierre Guyomar, Courtois, Marie-Joseph Chénier, Lomont, Monmayou, Pierret et Bergoing.
Pour copie conforme
Jollivet1.
La fille de Louis XVI était encore internée au Temple, mais elle n'y était plus, à proprement parler, prisonnière : elle n'avait plus, du moins, à redouter les caprices et la variété d'humeur de commissaires quotidiennement renouvelés: ses surveillants à demeure, depuis longtemps conquis à la pitié, se montraient attentionnés et déférents. A cette époque, le service de sûreté de la tour ne comprenait plus, outre Lasne et Gomin, que le concierge Darque, les porte-clefs Baron et Gourlet et les guichetiers Richard et Mancel2. La garde militaire était réduite à 15 hommes3.
Depuis que s'était répandu le bruit de la mort du dauphin, un réveil d'opinion se manifestait en faveur de la jeune princesse : de toute la France, les pensées allaient vers cette tour fameuse, cauchemar des braves gens ; on ne supportait pas l'idée que le sinistre donjon pût garder
1 Archives nationales F7 4392. Pièce n° 67. * Archives nationales F7 4392. Pièce 273. 3 Archives nationales F7 4392.
pour la mort sa dernière victime. Le cri Assez ! montait de tous les cœurs. Déjà, le 18 juin, une députation de la ville d'Orléans se présenta à la barre de la Convention et réclama en ces termes la mise en liberté de Marie-Thérèse- Charlotte de Bourbon :
Citoyens Représentants,
Tandis que vous avez rompu les fers de tant de malheureux, victimes d'une politique ombrageuse et cruelle, une jeune infortunée, condamnée aux larmes, privée de toute consolation, de tout appui, réduite à déplorer ce qu'elle avait de plus cher, la fille de Louis XVI languit encore au fond d'une horrible prison. Orpheline si jeune encore, si jeune encore abreuvée de tant d'amertume, de tant de deuil, qu'elle a bien douloureusement expié le malheur d'une si auguste naissance! Hélas! qui ne prendrait pitié de tant de maux, de tant d'infortunes, de son innocence, de sa jeunesse!
Maintenant que, sans craindre le poignard des assassins et la hache des bourreaux, on peut enfin ici faire entendre la voix de 1 humanité, nous venons solliciter son élargissement et sa translation auprès de ses parents; car qui d'entre vous voudrait la condamner à habiter les lieux encore fumants du sang de sa famille? La justice, l'humanité, ne réclamentelles pas sa délivrance? Et que pourrait objecter la défiance la plus inquiète, la plus soupçonneuse?
Venez, entourez tous cette enceinte; formez un cortège pieux, vous, Français sensibles, et vous tous qui reçûtes des bienfaits de cette famille infortunée;
venez, mêlons nos larmes, élevons nos mains suppliantes et réclamons la liberté de cette jeune innocente; nos voix seront entendues: vous allez la prononcer, Citoyens Représentants; et l'Europe applaudiraà cette résolution, etce jour sera pournous, pour la France entière, un jour d'allégresse etde joie. Rozier père, Singèle, Tremblât, Filiâtre, Lefèvre, Cujantre, Porcher, Vallet, Gibbon, Gosté, Potier de Mersan1.
La Convention accueillit par des applaudissements cette courageuse pétition : son Comité de Salut public, « pour ne pas faire une concession complète à l'opinion et pour conserver un caractère révolutionnaire à la mesure vers laquelle il se sentait poussé- », posait pour condition, à la liberté de Madame Royale, que l'Autriche remettrait en échange delà princesse les cinq représentants du peuple et le ministre livrés en 1793 au prince de Cobourg par Dumouriez, ainsi que le maître de poste Drouet, capturé à la frontière du Hainaut et les ambassadeurs Maret et Sémonville, faits prisonniers en Italie, qui, tous, étaient gardés au secret, depuis de longs mois, dans les prisons de l'Empire. L'empereur d'Autriche eût désiré que l'échange ne portât que sur les prisonniers de guerre et il offrait, pour Madame, une rançon de deux millions.
Sur ce terrain, l'entente n'était pas probable; pourtant le principe en futadoptéet, le 30 juin, sur une motion de Treilhard g, l'Assemblée votait ce décret de principe :
1 De Beauchesne. Louis XVII. Tome II, p. 374, note. * A Nettement. Vie de Marie-Thérèse, fille de Louis XVI. Le texte en est au Moniteur au 15 messidor an III.
Loi portant que la fille du dernier roi des Français sera remise à l'Autriche à l'instant où les représentants du peuple, etc. détenus par ordre de ce gouvernement seront remis en liberté.
Du 12 messidor, an III,
La Convention Nationale, après avoir entendu le rapport de ses comités réunis de Salut public et de Sûreté générale, déclare qu'au même instant où les cinq représentants du peuple, le ministre, les ambassadeurs français et les personnes de leur suite, livrés à l'Autriche ou détenus par ses ordres, seront rendus à la liberté, et parvenus aux limites du territoire de la République, la fille du dernier roi des Français sera remise à la personne que le gouvernement autrichien déléguera pour la recevoir; et que les autres membres de la famille de Bourbon, actuellement détenus en France, pourront aussi sortir du territoire de la République1. La Convention Nationale charge le comité de Salut public de prendre toutes les mesures pour la notification et l'exécution du présent décret. La Convention Nationale décrète que le rapport sera imprimé, distribué et inséré en entier au bulletin.
La jeune prisonnière ignorait encore les mesures don' elle était l'objet ; on lui avait remis des vêtements convenables, « deux déshabillés de taffetas de couleur, deux déshabillés de pékin et cotonnade, avec taffetas de Flo-
* II s'agit ici de la femme et des enfants de Philippe-Égalité, de la duchesse de Bourb et du prince de Gonti. alors détenus à Mar seille.
rence pour doublure, six paires de bas de soie de couleur, six paires de souliers, deux douzaines de chemises de toile de Hollande superfine, une robe de soie verte1 » ; on avaiten outre donné l'ordre de « réparer de ses bardes tout ce qui pouvait l'être », on lui avait permis l'usage « du papier, des crayons, de l'encre de Chine et des pinceaux » ; elle avait reçu des livres d'un cabinet de lecture de la rue Saint-Marc « Y Histoire de France de Vély et les Entretiens de Fontenelle, sur la Pluralité des Mondes » ; pour le reste aucun tempérament n'avait encore été apporté à la règle de sa captivité : nul ne l'avait informée du sort de sa mère, de sa tante et de son frère ; les abatjour de ses fenêtres n'avaient pas été enlevés2. Tandis que les journaux annonçaient que « en attendant son départ pour l'Autriche, la fille de Louis XVI allait être envoyée à la campagne3», ses monotones promenades étaient encore limitées à la plate-forme de la tour, promenades sans autre horizon que les planches de chêne murant les intervalles des créneaux et sans autre aspect de la vie que les rondes affolées des chauves-souris qui, au crépuscule, voletaient autour des toits du donjon \ Elle était à ce point fatiguée de sa solitude, elle avait le cœur si vide et l'énergie si lasse, qu'elle pensait : Dès que on mettra auprès de moi « une personne qui ne soit pas un monstre, je sens que je ne pourrai m'empêcher de l'aimer 5. »
1 Beauchesne, toc. cit.
* Fauche-Borel les retrouva lors de sa captivité au Temple à la fin du Consulat. Mémoires, III, p. 24.
3 Le Courrier républicain du 5 messidor an III.
* Fauchc-Borel. Mémoires III, p. 43.
5 Souvenir de Quarante ans. Récit d'une dame de Madame la Dauphine (par Mm0 la princesse de Béarn), p. 252-
Un jour, — c'était le 21 ou 2J2 juin l ; — Marie-Thérèse, dans sa chambre, lisait, sous sa fenêtre; au bruit de la porte qui s'ouvrait, elle ne tourna pas la tête; d'un pas léger, traversant la pièce, une femme vint se jeter aux pieds de la recluse : une femme! quel étonnement! une femme bien mise, distinguée, jeune, d'allures élégantes ; une femme tremblante, les yeux pleins de larmes : c'était Mme de Chanterenne - ; elle dit en quelques mots les raisons de sa présence au Temple, et qu'elle allait avoir l'honneur de vivre désormais avec Madame.
On ne sait ce qui se passa, d'abord, dans l'esprit de la fille de Louis XVI, ni si un reste de défiance n'arrêta pas ses premiers épanchements ; mais cette inconnue dut lui apparaître, dès la première heure, semblable à ces bonnes fées qui, dans les contes, viennent, d'un souffle, réveiller du pesant sommeil de cent ans les princesses endormies. Le son de cette voix douce qui l'appelle Madame, et, qui sait? dans le tête-à-tête, peut-être Votre Altesse royale ; ces prévenances de chaque instant dont elle est désaccoutumée; la joie de sentir vivre à côté de soi un être compatissant et délicat ; la certitude que le cauchemar est bien fini, et qu'elle aura désormais, pour atmosphère de tous ses jours, ce dévouement, ce sourire, cette émotion ; toutes ces choses délicieusement nouvelles lui semblèrent dues, évidemment, à la munificence d'un enchanteur.
Elle se prit à aimer sa compagne d'une de ces affections admiratives, tendres, enfantines à la fois et enthousiastes
1 Pas avant, certainement, puisque l'arrêté du Comité de Sûreté générale désignant la CeQn Chanterenne est du 20.
2 M. le marquis Costa do Beauregard, qui a reçu communication des lettres conservées dans la famille du Chanterenne, a conté cette première entrevue d'une façon très émouvante. Mémoire rédigé par Marie-Thérèse-Charlotte de France. Préface. Voir ci-dessous.
comme il en fleurit spontanément dans les cœurs de seize ans. Mme de Chanterenne fut manifestement parfaite de tact et de discrétion. Son rôle n'était pas facile : il lui était recommandé de ne pas prononcer un mot qui pût révéler à Madame Royale, sinon la mort de sa mère et celle de Madame Elisabeth, du moins le décès du dauphin. Que pouvait répondre sa compagne aimante à la princesse « demandant chaque jour à voir son jeune frère *? » Pourquoi ces ménagements après tant de cruautés? Quel scrupule, quel doute, quelle pudeur, ou quelle crainte, déterminait le Comité de Sûreté générale à cacher la triste fin de l'enfant mort le 8 juin ? Et, même si l'on objectait que Mme de Chanterenne l'ignorât, alors que le monde entier en était informé, quelle interdiction comminatoire clouait la bouche de Lasne et de Gomin, qui, eux, l'avaient vu mourir? Car c'est à ceux-ci, sans nul doute, que Marie- Thérèse, de préférence, adressait ses questions, et de quel front soutenaient-ils une réflexion semblable à celle que, lasse d'interroger, elle soupira, certain jour :
— Quant à ce pauvre enfant, je désire seulement qu'il tombe en bonnes mains et qu'on en fasse un honnête homme3 !
Quoi qu'il en soit, Marie-Thérèse vivait en parfaite intelligence avec sa nouvelle amie. Celle-ci, dès son entrée au
1 Quoiqu'on ne possède pas la teneur de cet ordre qui, sans doute, ne fut donné que verbalement, le silence de Mm0 de Chantcrenne sur ce point douloureux ressort avec évidence de la correspondance qu'on va lire, du l'ait que Madame revêtait une robe verte. D'ailleurs, le 17 août, deux mois après rentrée au Temple de Min0 de Chanterenne, la Gazette française écrivait : « La fille de Louis XVI ignore encore la mort de son frère. » V. Aulard. La réaction thermidorienne, II, 173.
* Gazette française du 17 Août, citée par Aulard.
3 Gazette française du 17 août 1795. Citée par Aulard. Réaction tkermidoHenne, II, 173.
Temple, s'était ingéniée à procurer à sa pupille la promenade du jardin : elle en demanda l'autorisation à Gomin et à Lasne qui en référèrent, le 26 juin, au Comité de Sûreté générale.
Citoyens Représentants,
La Citoyenne Bocquet Chanterenne que vous avez placée auprès de la fille de Louis Capet, nous a représenté que la détenue étant indisposée, il lui serait absolument nécessaire, pour sa santé, qu'elle prît l'air dans l'enceinte où est située la tour.
Nous observons au Comité qu'il n'y a plus de gardes, pendant le jour, dans cette enceinte où nous sommes continuellement et qu'elle est ceinte de murs de 36 pieds de haut.
Nous vous prions, Citoyens Représentants, de nous faire connaître vos intentions.
Le service s'est fait avec exactitude.
Salut et fraternité.
Gomin, chargé de la garde du Temple.
Lasne, chargé de la garde du Temple1.
L'autorisation fut accordée. Pour la première fois, depuis l'automne de 1792, l'orpheline soutenue par Mme de Chanterenne, descendit ce large escalier de pierre qu'avaient descendu le roi, la reine, Madame Elisabeth partant pour l'échafaud, et qu'avait descendu aussi, tout récemment, un petit cercueil de sapin porté à la fosse de Sainte-Marguerite. Pour la première fois, depuis trois ans et demi,
1 Archives nationales F7 4392. Pièce n° 6.
cette fillette de seize ans revit les arbres du préau, les fleurs du jardinet ; l'étonnement de ses grands yeux « à fleur de tête », — de ses yeux, blasés jadis des profondes perspectives du parc de Versailles, — aperçut avec ravissement, dominant les murailles de l'enclos, des maisons qu'habitaient des vivants, des fenêtres sans barreaux, des mansardes fleuries, des cheminées fumantes : toutes choses banales pour le plus misérable et qui semblaient à cette fille des rois former le plus merveilleux décor. La griserie du grand air et du soleil d'été, la joie de marcher sur le sable, entre les quatre murs de Palloy, lui refirent en quelques heures son âme et sa gaieté d'enfant : elle s'épanouit, devient espiègle, badine 'dvecRenète, — c'est le nom d'amitié dont bientôt elle désignera Mme de Chanterenne. — Un soir que celle-ci s'est absentée du Temple, Marie-Thérèse lui écrit cette lettre, conservée dans la famille Chanterenne, et qu'a publiée M. le marquis Costa de Beauregard1 :
Madame,
Il est six heures, votre présence est si agréable à tout le monde qu'il faut vous arracher pour jouir du bonheur de vous voir. C'est ce que je veux, mais néanmoins, comme il est assez simple que vous aimiez votre sœur Jussie2, je me priverai du plaisir de vous voir, pour que vous ayez celui de rester plus longtemps avec elle. Je vous donne jusqu'à sept
1 Mémoire rédigé par Marie-Thérèse-Charlotte de France. Préface. La lettre de Madame Royale n'est pas datée; mais on peut la placer au 26 juillet : ce jour-là, en effet, Mmo de Chanterenne s'absenta du Temple pour quelques heures. Voir ci-dessous.
* Jussier était un nom de terre que portait une des sœurs de M»6 de Ghiinterenne. Communication particulière.
heures. Mais vous reviendrez après, parce que je ne vous ai presque pas vue de la matinée. Vous voyez que malgré ma bêtise de ce matin, je suis encore un peu bonne2...
Je dois cependant vous dire encore que je suis bien aise de vous avoir fait enrager en vous faisant chercher un peu votre montre. Je l'avais prise et mise à mon côté devant vous, avant que d'aller à la cuisine...
Et dans son plaisir d'être dehors, de flâner à son gré sous les marronniers, elle ajoute fièrement cette adresse où se devine, en quelque sorte, la naïve ivresse de sa semi-liberté.
Pour être lue tout de suite. A Mme Chanterenne, au jardin du Temple; par delà le fatal guichet, sur un banc, ?i° 2, sous les arbres.
Mme Chanterenne, de son côté, s'est vite attachée à l'enfant qui n'a qu'elle à aimer : après quarante jours de cohabitation, elle rend compte de sa conduite au Comité, et si sa lettre n'est pas exempte de quelque prétention au sujet du « succès de ses soins », on y sent aussi, avec un peu d'apprêt, peut-être, la fierté satisfaite de la femme à qui est échu si inopinément l'honneur de servir de Mentor à la petite-fille de Louis XIV.
Du Temple, le 10 thermidor Tan 3e de la République française (28 juillet 179o).
1 Nous no donnons qu'un extrait de ce plaisant billet; on trouvera la lettre entière dans la préface de M. le marquis Costa de Beauregard. Mémoire rédiyé par Marie-Tliérèse-Charlotle de France.
* L'original de ce précieux billet fait partie des collections de M. Henri Lavedan, de l'Académie française.
Citoyens Représentans,
J'ai différé jusqu'à présent à correspondre avec vous pour acquérir par le tems les moyens de vous donner des notions justes de ma conduite avec la fille de Louis Gapet près de laquelle le Comité m'a placée. Dès les premiers instans de mon séjour ici, je me suis flatté du succès de mes soins, aujourd'huy j'ose assurer qu'il passe mes espérances; je le dois à l'heureux naturel de ma Compagne; pour peu que je le seconde je n'ai qu'à applaudir; les vertus les plus estimables ont chez Elle devancée l'âge, ses qualités aimables et ses talens ne demandent qu'à être développées et exercées; elle joint à une touchante sensibilité de cœur, la fermeté et l'énergie de l'âme. Une politesse douce et franche, quelquefois même un peu de gayeté ont pris la place de l'extérieur sérieux et contraint dont Elle s'étoit fait habitude : Elle ne manque de rien de ce qui peut lui être utile. La vigilante attention de ses gardiens pourvoit à tout : sa santé est parfaite depuis qu'Elle prend plus d'exercice et que des occupations variées la distrayent de pensées tristes. Enfin, Citoyens Représentans, je n'ai qu'à me louer du poste que j'occupe et à vous remercier de m'avoir mise à portée de vous donner des preuves de mon zèle à répondre à la confiance dont vous m'avez honorée.
Vous avez su, Citoyens Représentans, par l'un des derniers rapports des Citoyens du Temple, que je suis sortie avant-hier quelques heures pour mes affaires,
je continuerai à ne m'absenter que rarement, étant surtout jalouse de répondre à vos vues et intentions.
Salut et fraternité.
Hillaire Ghanterenne1.
Dès que le bruit se fut répandu que la Convention avait accordé une compagne à la fille de Louis XVI, affluèrent au Comité les suppliques signées de noms fameux, parmi ceux des fidèles de la royauté, et réclamant pour d'anciennes « dames de Madame » la faveur de pénétrer au Temple.
Mme Hue, femme du valet de chambre du roi qu'a immortalisé une phrase du testament de Louis XVI, fut la première à offrir ses services :
Aux Citoyens du Comité de Sûreté Générale.
Instruite d'un arrêté par lequel il a été dit qu'une citoyenne serait placée auprès de Marie-Thérèse-Charlotte Bourbon, détenue dans la tour du Temple, la citoyenne Victoire-Madeleine-Henriette Hutin, âgée de trente-quatre ans, native de Saint-Dizier, département de la Haute-Marne, épouse de François Hue, natif de Fontainebleau, demeurant ensemble à Paris, quai de l'Egalité, n° 6, île de la Fraternité, précédemment attaché au service de Louis XVI et de sa famille, qu'il a suivi au Temple où il a été enfermé avec eux2, ladite citoyenne demande à être nommée
1 Archives nationales K1 4392. Pièce n° 5 citée par Beauchesne. " Hue était resté au Temple du 14 août au 2 septembre 1792.
par vous pour donner ses soins à Marie-Thérèse- Charlolte Bourbon.
La citoyenne Hue n'a rien à redouter sur les informations que vous prendrez sur ses mœurs. Epouse et mère, elle en remplit fidèlement tous les devoirs.