‹ La fille de SionChapitre 2 sur 43 · III · texte numérisé non relu

III

Mais, en définitive, à quoi tendait cette longue série de miracles ? Elle préparait Israël au miracle de sa régénération finale.

La manière dont Israël avait été délivré de la servi tude égyptienne, nourri, conduit et élevé dans le désert pendant quarante ans, introduit enfin à main forte dans un pays défendu par tant de nations puissantes et guerrières, tout cela avait dû le convaincre que son Dieu était bien le seul Dieu tout-puissant; comme aussi la loi publiée en Sinaï dans un appareil si redoutable, qu'il était un Dieu de sainteté. Toutefois tant d'éclatants miracles s'étaient trouvés comme trop faibles encore pour tirer Israël de ses rébellions et de ses vices.

« L'Éternel, s'écriait Ésaïe, a étendu ses mains tout

* Dan., V, 30, s.

le jour vers un peuple rebelle qui marche dans la mauvaise voie, selon ses propres pensées, irritant son Dieu en face et constamment *. » Moïse, qui devait connaître le peuple dont il avait été le conducteur si longtemps, s'écriait à la fin de sa carrière :

« C'est une nation perdue, mal conseillée2; il n'y a point chez elle d'intelligence. » Deut., XXXII, 5, 6. Puis, avec toute l'énergie du langage prophétique :

« Leur vigne est du plant de Sodome et du territoire de Gomorrhe ; leurs raisins sont des raisins vénéneux, des grappes amères ;- leur Arin est le venin du dragon, le cruel poison de l'aspic. » Ib., 3^-34-

Et s'adressant à eux directement :

« Vous avez été rebelles à l'Éternel depuis le jour où je vous ai connus. » Id., IX, if\.

Témoignage avec lequel concorde celui %dû Christ , quinze siècles plus tard :

t Moïse vous a donné la loi; mais aucun de vous ne fait ce qu'elle commande. » Jean, VII, 19.

Non, Israël n'a pas été guéri de ses révoltes et de ses convoitises pour avoir passé la mer à pied sec, avoir été nourri miraculeusement dans le désert pendant quarante ans, et avoir entendu les dix Paroles de la bouche même de Dieu. La nouvelle génération entrera en possession de la terre promise aux pères; toutefois Moïse

1 Es., LXV, 2.

2 « Pour qui tout couseil est inutile. » Dictionnaire hébreu-français publié par les soins de la Société Israélite des livres religieux et moraux. Paris, 1839*

aura soin de lui représenter que ce n'est point à sa justice et à sa droiture qu'elle en sera redevable, mais au serment fait à Abraham, à Isaac et à Jacob, et à l'entière dépravation des peuples que Dieu va chasser devant elle. Par trois fois il répète la même chose, et il termine par ce reproche écrasant :

« Même en Horeb, vous avez irrité l'Éternel ; l'Éternel courroucé contre vous menaçait de vous détruire. » Id., IX, 1-9.

Josué, à son tour, s'adressant à tous les représentants du peuple convoqués à Sichem peu de temps avant sa mort, proteste « qu'ils sont incapables de servir l'Éternel, le Dieu saint et jaloux, qui ne pardonnerait pas leurs péchés et leurs révoltes l . »

Sept cents ans plus tard, l'Éternel déclare, par la bouche d'un de ses prophètes, que tout ce qu'il avait fait de plus extraordinaire pour ramener Israël à de meilleurs sentiments, était demeuré inutile.

« Qu'y avait-il de plus à faire à ma vigne que je n'aie fait pour elle ? J'attendais des raisins; d'où vient qu'elle a produit des lambrusques? » Es., V, 3-5.

La réponse est aisée : la vigne a produit ce qu'il était dans sa nature de produire.

« Un bon arbre, a dit le céleste Docteur, ne saurait produire de mauvais fruits, non plus qu'un mauvais arbre n'en produira de bons. Faites ^l'arbre bon, et le

1 Josué, XXIV, 19.

fruit sera bon ; faites l'arbre mauvais, et le fruit sera mauvais; on reconnaît l'arbre à son fruit. » Matth., VII, 16-19; XII, 33.

Donnez tous les soins imaginables à un plant de vigne sauvage, abâtardie, vous perdrez vos peines et n'obtiendrez point la qualité de raisins que vous désirez, à moins que par un remède héroïque, taillant les branches naturelles, vous n'insériez un plant nouveau et de bon aloi.

Il n'en est pas autrement dans le domaine moral et spirituel. C'est du cœur, a dit notre divin Maître, que partent « les mauvaises pensées, les meurtres, les adul tères, les fornications, les larcins, les faux témoignages, les médisances '. »

A ces funestes dispositions de l'homme naturel veuton substituer les vertus contraires, c'est sur le cœur qu'il faut agir; il faut retrancher les jets impurs de la convoitise et de l'orgueil et y insérer le plant divin de la charité et de la sainteté. Voilà le miracle de la grâce divine, auquel doivent aboutir tous les autres, suivant la promesse positive du Seigneur ~. A quoi me servirait de croire qu'Israël est sorti sain et sauf de la maison de servitude , qu'il a traversé la mer à pied sec, qu'il a été nourri miraculeusement dans le désert pendant quarante ans, et que Dieu a retardé en sa faveur la marche du jour, si, forcé d'ouvrir les yeux sur le mal qui est

1 Matth., XV, 19. — * Deut., XXX, 11. Es., XXXVI, 25-28.

en moi et dont je suis incapable de me délivrer par ma propre force, je ne pouvais compter sur le secours et l'intervention efficace du Tout-Puissant ? Il est à croire au contraire que si l'Éternel a multiplié aux yeux de son ancien peuple les miracles de sa toute-puissance , c'était pour le préparer à ce changement, à cette transformation spirituelle que sa main seule peut opérer. Il est un esclavage plus funeste et plus dégradant que celui d'Egypte, l'esclavage du péché; une tyrannie plus cruelle et plus impitoyable que celle des Pharaons, celle de la mort, salaire du péché. Où est le Moïse qui nous tirera de l'esclavage du péché ? Où est le Josué qui nous introduira sains et saufs dans le séjour où l'on ne pèche plus, où l'on ne meurt plus ?

L'Evangile, la bonne nouvelle du salut, certifie à Israël et à l'humanité tout entière que l'homme tel que Dieu et sa loi le demandent, le Vainqueur du péché et de la mort, est entré dans le cours des générations humaines , qu'il est né en Israël au temps déterminé , qu'après avoir été ici-bas le modèle parfait de la sainteté et de toutes les vertus, il a voulu mourir victime du péché, afin de devenir le père de l'humanité régénérée \ le principe d'une vie divine en faveur de tous ceux qui mettront leur confiance en lui 2.

Voilà ce que la chrétienté a cru et ce que, jusqu'à nos jours, la majorité des Israélites a refusé de croire.

1 Es., IX, 5; LUI, 10. — 2 Ps., II, 12.

Ils ne veulent pas de ce mariage, de cette intime union de la nature divine avec la nature humaine , ils s'en effrayent, ils s'en scandalisent, c'est chose à leurs yeux impossible. Descendre dans notre nature humaine, et cela pour y souffrir et y mourir, leur a paru indigne de la majesté de Celui que ni les cieux ni la terre ne sauraient contenir.

Ainsi donc le Très-Haut ne descendra pas du ciel, mais les scribes et les docteurs de la loi y monteront, et là ils verront, ils contempleront.... qui pensez-vous? — Le Très-Haut, le Saint des saints, béni soit-il! étudiant la Thora et le Talmud, non sans les phylactères et le manteau d'ordonnance. L'un des Targums nous montrera la congrégation d'Israël célébrant les louanges du Maître de l'univers, et débutant par ces paroles :

« Je veux adorer le Dieu qui se revêt pendant le jour d'un taleth blanc comme la neige, et se met en devoir d'étudier les vingt-quatre livres de la loi, les prophètes et les hagïographcs. La nuit, il étudie les six ordres de la Mischna1. »

On n'en croit pas ses oreilles. Les rabbins modernes parlent peu à leurs concitoyens de la chrétienté de pareilles extravagances, on le comprend. Il y aurait plus de simplicité et de loyauté de leur part à les stigmatiser comme elles le méritent et à les désavouer com-

1 Pseudo-Jonathan et rabbin Manahem Harkanti , Commentaire sur le Pentat. Exode, XIX, fol. 1, col. 3.

plétement. Il y a loin de ce mesquin et sacrilège anthropomorphisme à la doctrine vivante du Fils de Dieu s'offrant volontairement pour abolir le péché au prix de sa mort, et pour déposer dans tout cœur d'homme qui sent sa profonde misère le germe impérissable de la vraie vertu et de la vraie sainteté.

Plus de cinq cents ans s'étaient écoulés depuis l'édit de Cyrus exhortant les Juifs à retourner à Jérusalem et à relever le temple du Dieu souverain ; la prophétie était close. Les interprètes de la sagesse humaine avaient dit leur dernier mot. Où était l'homme saint comme Dieu, parfaite image de Dieu? Le temps de son apparition était venu. 11 devait sortir de la maison d'Israël, de la tribu de Juda, de la famille de David ; les prophètes l'avaient ainsi annoncé.

Le miracle de la naissance d'Isaac se renouvelle dans le fils du prophète Zacharie et de sa femme Elisabeth, stérile et, comme Zacharie, avancée en âge. L'enfant marchera devant l'Eternel , « dans l'esprit et la vertu d'Élie; » son nom sera Jean1. Cependant il n'est pas le Sauveur promis, mais son précurseur 2. Il est la voix qui crie : « Préparez dans le désert le chemin de l'Eternel ;

1 Qui signifie l'Étemel estpropice. Luc, \, 13-18. — - Ib., 17. Jean, I, 23.

aplanissez dans la steppe aride la route pour notre Dieu *, »

Le Créateur avait formé le corps du premier homme de la poudre de la terre; il avait tiré celui de la femme du flanc de l'homme ; celui du Rédempteur, le second Adam 2, sera formé par la vertu seule de l'Esprit créateur 3 dans le sein d'une vierge israélite, bénie entre les femmes.

Jésus apparaît sur la scène comme le grand Envoyé de Dieu. Son zèle pour la maison de son Père céleste le dévore 4. Le premier acte de son ministère à Jérusalem est la purification du temple; il chasse avec une autorité souvei^aine les vendeurs , les acheteurs et les changeurs des parvis qu'ils profanaient et encombraient. « Ne faites pas de la maison de mon Père un lieu de m&rché,5. » Il répète le même acte de sévérité lors de sa dernière entrée à Jérusalem : « N'est-il pas écrit, dit-il : Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes Jes nations? Mais vous en avez fait une caverne de voleurs0. »

Les Juifs demandent à Jésus un miracle justifiant cet acte d'autorité; ils auraient voulu « quelque signe du ciel ' a. Etait-ce la nuée lumineuse du désert, une pluie de manne ou le signe de Josué en Gabaon ? Ces prodiges avaient eu leur raison suffisante au temps auquel

1 Es., XL, 3. Matth., III, 3. Marc, I, 3. — 2 I Cor., XV, 4o-48.

3 Luc, I, 26-39. — * Ps., LXIX, -10. Jean, II, 17.

5 Ib., 13-17. — 6 Marc, XI, 15-18. — 7 Matth., XVI, 1.

ils étaient apparus; il n'y avait pas lieu de les répéter. Les Juifs, dans toute la suite de leur histoire, avaient eu assez de preuves de la toute-puissance de l'Éternel leur Dieu. Le temps était venu de publier sa gloire parmi tous les peuples, en suivant leur Messie dans la voie du sacrifice et du renoncement1. Jésus renvoie ses adversaires, fort en retard quant à l'intelligence des prophéties et la suite des révélations, au miracle du prophète Jonas jeté à la mer en victime expiatoire , englouti par un grand poisson et rejeté vivant sur le rivage le troisième jour. Ce miracle était le signe et la figure d'un fait bien autrement grand, bien autrement important pour Israël et pour la race humaine tout entière.

« Détruisez ce temple, disait Jésus aux Juifs en parlant de son corps, vrai temple de l'Esprit-Saint ; détruisez ce temple, en trois jours je le relèverai. » Jean, II, 19. L'événement ne tarderait pas à éclaircir le sens de cette parole prophétique 2. En attendant, le Rédempteur confirmera sa mission divine par des miracles ayant pour but direct le soulagement des misères humaines. Il fera marcher les paralytiques, rendra la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, apaisera des tempêtes, ressuscitera des morts, chassera les esprits immondes, et tout cela publiquement, au grand soleil.

1 Jean, XII, 25. Apoc., XXI, 7.

2 Les ennemis de Jésus n'ignoraient pas qu'il avait prophétisé sa mort et sa résurrection. Matth., XXVII, 63.

Les Juifs auraient voulu qu'avant tout leur Messie les délivrât de la domination romaine. Le ministère de Jésus portait plus haut et plus loin. Il s'agissait de faire la conquête spirituelle de Rome et du monde. Qu'est-il arrivé? Après avoir rejeté le Saint et le Juste qui les menait à la liberté et à la gloire en leur prêchant la repentance et le renouvellement intérieur, les Juifs ont tenté de se délivrer du joug de Rome par la force de leurs bras; mais l'Éternel n'était point avec eux , ils ont été écrasés par une force supérieure à la leur, et, jusques ici, ne se sont point relevés.

Ce résultat lamentable, Jésus l'avait prévu :

« Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois n'ai-je pas voulu rassembler tes enfants , comme la poule rassemble pour les protéger ses poussins sous ses ailes , mais vous ne l'avez pas voulu ' ! »

Cependant l'Israélite par excellence, demeuré fidèle au Dieu de sainteté jusqu'à la mort de la croix, sans autres armes que l'esprit de vérité et sa parfaite innocence, renversera les dieux du Capitole, et sa religion s'assiéra triomphante sur le trône des Césars.

« Non par armée ni par force, mais par mon Esprit, a dit l'Éternel des armées -. »

1 Matth. XXIII, 37. Luc, XIII, 34. — 2 Zach., IV, 6.

Transportant en Éden l'homme qu'il avait formé , le Très-Haut lui trace une limite qu'il doit se garder de franchir, s'il veut se maintenir dans l'heureuse condition où la bonté de son Créateur l'a placé. De même, en introduisant son peuple clans le pays découlant de lait et de miel, Dieu lui avait expressément interdit de se mêler avec les nations cananéennes et de les imiter dans leur idolâtrie et leurs abominables égarements.

Adam, infidèle au saint commandement de son Dieu, est banni d'Éden, condamné à un rude et pénible travail et à la mort.

Israël, n'ayant pas mieux obéi que nos premiers parents à la défense qui lui avait été faite, a été chassé de l'héritage promis à la foi et à l'obéissance d'Abraham , d'Isaac et de Jacob. Cependant, au bout de soixante-dix années d'exil, il fut permis aux Juifs déportés à Babylone de rentrer dans leur pays et de rebâtir leur temple ; mais ils ont été chassés une seconde fois de la patrie de leurs pères, avec des conséquences bien autrement lamentables et désastreuses que celles du premier exil. Après bientôt deux mille ans, l'exil et la dispersion durent encore. Il faut sans doute que le péché, cause de la seconde captivité, ait été bien autrement grave que celui de la première, puni par soixante-dix années seulement de déportation. Et pourtant, par combien de crimes et

d'affreux désordres les rois et la nation ne s'étaient-ils pas souillés avant la ruine du premier temple ! C'est au point que leurs excès avaient surpassé ceux mêmes des nations qu'ils avaient chassées devant eux1.

Les Juifs, de retour de la première captivité, ne sont pas retombés dans la grossière idolâtrie de leurs devanciers, ils ne se sont plus mêlés par des mariages avec les nations environnantes, ceux-là mêmes qui avaient épousé des femmes étrangères les ont renvoyées2. Ils ont résisté avec une constance héroïque aux violences et aux cruautés des rois de Syrie, qui voulaient les contraindre d'abandonner leur loi. Enfin, le temps était venu où le Créateur, déjà connu d'un petit peuple à part, se révélerait à tous les peuples du monde comme Celui-là seul qui rend la vie aux morts 3 et qui affranchit de toute iniquité quiconque se repent et met toute sa confiance en Lui 4. Cette doctrine, scellée de la mort du Messie, allait se répandre de toutes parts comme un parfum exquis dont le vase a été brisé. La nation , ses sacrificateurs en tète, ayant refusé de suivre le céleste Docteur dans la voie du sacrifice et du renoncement, douze hommes choisis d'entre le peuple b ont été chargés par lui d'aller prêcher en son nom la repentance et la rémission des péchés à toutes les nations qui sont sous le ciel 6.

Rois, XXI, 9-12. — 2 Esdras, IX, 10. Néh., IX, 2; X, 29-31. Deut, XXXII, 30. 1 Sam., II, 6. — 4 Ps., CXXX, 78. Tite, II, 14. Luc, VI, 13, s. Jean, XV, 16. — 6 Luc, XXIV, 47.

Il est de fait que les conducteurs de la nation juive, blasphémant le Messie aujourd'hui exalté et adoré chez les nations les plus éclairées et les plus civilisées de la terre, ont attribué les œuvres magnifiques dont ils étaient témoins et qu'ils ne pouvaient nier au pouvoir et à l'action du Prince des ténèbres : « Il ne chasse les démons que par Béelzébul, le prince des démons l. » C'était odieux, c'était absurde. Comment, en effet, supposer l'Esprit malin détruisant ses propres œuvres, allant de lieu en lieu, faisant le bien, et pressant les hommes victimes de ses funestes suggestions d'abandonner leurs vices et de se tourner vers Dieu? Le vulgaire généralement peu réfléchi se range volontiers à l'avis des grands. Les principaux d'entre les Juifs ne pouvaient semer dans la masse du peuple des propos plus perfides que ceux-ci : « Ne vous laissez point éblouir par l'éclat des miracles de Jésus de Nazareth. Si admirables, si bienfaisants qu'ils vous paraissent, la source en est empoisonnée; ils procèdent de l'auteur de tout mal, de celui qui pour mieux séduire et tromper les hommes sait se transformer en ange de lumière2. »

Les ennemis de Jésus, insultant à son supplice, lui criaient avec une amère et cruelle ironie : « S'il est le « Roi des Juifs, qu'il descende de la croix maintenant « et nous croirons en lui 3. » M. J. Cohen, dans son livre

1 Matth., XII^ 24. Luc, XI, 15.

8 Matth., XII, 23-27. Marc, III, 23-27. Luc, XI, 17-19.

3 Matth., XXVII, 39-45. Marc, XV, 29-33.

des Déicides, regrette que Jésus n'ait pas répondu au défi de ses adversaires et ne soit pas descendu de la croix triomphant. Le moyen, n'est-ce pas, de rester incrédule à la vue d'un pareil miracle?

M. J. Cohen ouhlie « qu'il fallait que le Messie souffrît, » et souffrît jusqu'au bout, s'il devait, selon qu'il était prédit, mourir victime expiatoire des péchés de son peuple l. 11 ne s'agissait pas ici d'un sacrifice en figure, comme celui du fils d'Abraham, remplacé par un bélier; il fallait que le Fils de Dieu a fit par lui-même la purification de nos péchés , » avant de « s'asseoir à la droite de la Majesté souveraine, dans les lieux trèshauts \ » Mais supposons que, laissant là son office expiatoire, Jésus fût en effet descendu de la croix sain et sauf aux yeux de ses persécuteurs ; disposés comme ils l'étaient, est-il à croire qu'ils se fussent rendus à l'évidence? N'est-il pas plus vraisemblable, au contraire, qu'ils auraient fait envisager cet acte comme un nouveau miracle de la puissance de Satan ; qu'ils auraient crié à la fascination, au prestige3? Ou, si le peuple se fût déclaré convaincu, subjugué, le serait-il resté longtemps? On se rappelle les révoltes qui suivirent presque immédiatement les plus grands miracles d'un Moïse ou d'un Élie. Non , Jésus se serait fait voir à ses ennemis comme il s'est fait voir à ses disciples après sa résurrection, qu'ils eus-

1 Es., LUI. Luc, XXIV, 25-28. — 2 Hébr., I, 3. Luc, XXlV, 26. 3 Un défi de cette nature ayait déjà été porté au Rédempteur lors de la Tentation. Matth., IV, 5-8. Luc, IV, 9-15.

6i LA QUESTION ISRAÉLITE.

sent trouvé quelque raison de persévérer dans leur incrédulité l, tant ils répugnaient à ce renouvellement moral qu'il voulait obtenir d'eux. Certes, le miracle tout récent de la résurrection de Lazare avait eu assez d'éclat et de publicité. Loin d'en être touchés, les chefs des prêtres, qui déjà avaient résolu de faire mourir Jésus , délibérèrent de faire mourir aussi Lazare ~. On n'a pas l'idée de la hauteur et du dédain avec lequel ces hommes, enflés de leur vaine science, accueillaient des témoignages qui eussent fait réfléchir, sinon désarmé tout-à-fait des esprits moins prévenus. Déjà, avant Gethsémané, les huissiers du Sanhédrin , mêlés à la foule qui suivait Jésus , avaient reçu l'ordre de l'arrêter. Un jour qu'ils revenaient sans avoir exécuté leur mandat, au reproche qu'on leur en fit ils répondirent : « Jamais homme n'a parlé comme cet homme. » A ces mots, les légistes pharisiens indignés ne se continrent plus : Imbéciles ! montrez-nous qui des sénateurs ou des Pharisiens a cru en lui. Vous voulez en savoir plus qu'eux apparemment! Populace 3 exécrable , qui n'entends rien à la loi 4 ! »

Les Juifs des temps anciens avaient versé le sang innocent, tué leurs prophètes; mais du moins ils avaient respecté leur doctrine , et ne s'étaient pas inscrits en

1 Luc, XVI, 31. — 2 Jean, XII, 10.

3 Y™?n2. —* Jean, VII, 44, s.

faux contre la sainteté et le caractère divin de leur mission. Ceux-ci traitent de suppôt de Bélial et de l'enfer un homme de mœurs irréprochables, toujours vrai dans ses paroles, un homme qui rapportait tout ce qui jetait de l'éclat sur sa personne à Dieu qu'il appelait son père; un homme qui, fort de la loi et des prophètes entendus dans leur sens positif et vrai , rappelait Israël à son principe, à la sainteté de sa mission au milieu d'un monde plongé dans le mal ; un homme, enfin, marqué plus qu'aucun des justes et des prophètes qui l'avaient précédé du sceau du Tout-Puissant1. Mal parler d'un tel homme , n'était-ce pas renverser la foi des simples, confondre dans leur esprit les notions du juste et de l'injuste et les livrer sans défense à l'ennemi de leur salut? C'est ce que sentait douloureusement ce Jésus, tendre ami de la classe misérable et abandonnée, lorsqu'il disait :

« Malheur au monde à cause des scandales! car il ne se peut faire qu'il n'arrive des scandales ; surtout, malheur à l'homme par qui le scandale arrive ! mieux eut valu pour lui être jeté au fond de la mer, une meule au cou , que de scandaliser un de ces petits qui croient en moi. » Matth., XVIII, 6-8.

Le prophète Ésaïe avait dit :

« Malheur à ceux qui appellent le mal bien et le bien mal , qui changent l'obscurité en lumière et la lumière

1 Jean, VI, 27.

en obscurité, l'amertume en douceur et la douceur en amertume. » V, 20.

Et le sage Salomon :

« Celui qui absout le coupable et celui qui condamne l'innocent sont tous deux en abomination à l'Éternel. » Prov.,XVII, i5.

Voilà ce dont auront à rendre compte, au dernier jour, ces docteurs superbes et remplis d'eux-mêmes , qui ont égaré l'opinion des simples et des petits quant à Jésus.

Mais Jésus s'est dit Fils de Dieu. — Il est vrai, et de plus il a dit :

« Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère l.»

On est fils , au spirituel , de celui dont on reproduit le caractère et les dispositions morales. Jésus est le fils unique du Père, à ce point de vue déjà, qu'aucun homme n'a exprimé comme lui, et à ce degré, le caractère du Dieu de vérité et de sainteté \

Encore aujourd'hui les Juifs soutiennent que si Jésus avait été un homme absolument exempt d'erreur et de péché 3, leurs pères se seraient bien gardés de le faire mourir. Ils devraient mieux connaître la nature du cœur humain tel qu'une expérience journalière le manifeste, et surtout se rendre attentifs à leur propre histoire. Ignorent-ils que leurs pères ont contredit, persécuté, mis à mort plusieurs justes et hommes de Dieu

1 Matth;, XII, 50. — 2 Jean, XIV, 7, — 3 hh, VIII, 46.

qui, déjà avant la venue du Messie, s'efforçaient de les faire rentrer dans la bonne voie, et annonçaient la venue du Juste *? A quoi devait s'attendre, de la part de ses contemporains méchants et vicieux, le Juste, l'homme véridique par excellence , lorsque, épié malicieusement, contredit, calomnié par ceux-là même qui auraient du applaudir avant tous les autres à son zèle pour le relèvement du service divin et seconder son œuvre de régénération et de salut, il se verrait forcé de les reprendre publiquement et d'enlever le manteau d'hypocrisie dont ils recouvraient leur avarice et leur orgueil? David, l'homme selon le cœur de Dieu2, a manqué une fois ^tre lapidé par les siens3. Moïse, le conducteur du peuple de Dieu, Josué, fils de Nun, et Caleb, fils de Jéphunné, avaient couru le même danger 4. Elie, après le grand miracle du Carmel, s'est vu contraint de fuir au désert pour éviter la mortb. Faut-il s'étonner que les descendants de ceux qui « tuaient les prophètes 6 » , s'entendant accuser par Jésus de combler la mesure de leurs pères 7, aient, préludant au supplice de Golgotha, deux fois levé des pierres pour le lapider8 ? La parfaite sainteté du Fils de Dieu rencontrait une haine à mort chez tous ceux qui, repris dans leur cons-

1 Actes, VIII, 52.

2 I Sam., XIII, 14. Actes, XIII, 22. — 3 I Sam., XXX, 6, 4 Ex., XVII, 4. Nombr., XIV, 10. — 8 IRois, XIX.

6 Id., 10, 14. Matth., XXIII, 37. — 7 Ici, 32. 8 Jean, Vin, 59; X, 31; XI, 8.

cience , refusaient de se condamner eux-mêmes et de

rendre gloire à la vérité.

« Qui vous touche touche la prunelle de mon œil ' . » Qui rejetait Jésus rejetait Celui qui l'avait envoyé2. Ce

n'est pas tout. En reniant l'homme de l'obéissance et du

sacrifice, Israël reniait sa raison d'être, il se suicidait.

Ce qui est certain, c'est qu'à dater de cette époque la

nationalité juive a été jetée à tous les vents, et l'héritage

d'Israël foulé aux pieds des nations3.

Les Juifs récusent le témoignage des Évangiles qui jette le plus grand jour sur leur histoire. Si seulement ils étaient plus attentifs aux oracles sacrés et aux expresses déclarations de leur Loi ! Ouvrons le cinquième livre de Moïse, au chapitre XXVIII; qu'y lisons-nous?

« Si tu es docile à la voix de l'Éternel ton Dieu, que tu gardes et pratiques tous ses commandements , il arrivera que l'Éternel ton Dieu t'élèvera au-dessus de toutes les nations de la terre, et voici les bénédictions qui viendront sur toi.... L'Éternel te mettra à la tète et non à la queue, tu ne seras jamais qu'en haut et non en bas, si tu obéis aux commandements que je te prescris aujourd'hui.... Mais si tu n'es pas docile à la voix de l'Éternel ton Dieu..,. » Suit rémunération de tous

» Zach.. II, 12. — a Luc, X, 1 C. — * M., XXI. 24.

les malheurs et de tous les désastres qui fondraient sur Israël en cas de rébellion et de désobéissance, tels, en particulier, que l'expulsion de la Terre promise et un lamentable exil, après une guerre d'extermination dans le pays. Tout l'univers est témoin que ces menaces ont eu leur accomplissement le plus littéral et le plus complet peu d'années après le crucifiement du Christ. S'étonnera-t-on que, voyant les Juifs rejeter ses divins avertissements et chercher à le faire mourir, il leur ait reproché de combler la mesure de leurs pères ?

Après tout ce qu'ils ont souffert d'affronts et de cruels traitements de la part des nations parmi lesquelles ils ont été disséminés sans jamais se confondre avec elles, les Israélites ne demandent aujourd'hui qu'une seule chose : être admis partout sur le pied d'une entière égalité avec les citoyens des divers pays où ils s'établissent. Mais l'Éternel promet davantage à son peuple s'il écoute sa voix et lui obéit. Il veut « qu'il soit en haut et non pas en bas, à la tète et non à la queue des nations. » Or c'est précisément l'inverse qui est arrivé, depuis la prise de Jérusalem par Titus et le renversement du second temple. Partout les Juifs ont été assujettis aux nationalités étrangères, tenus dans la dépendance et en sous-ordre, vexés, insultés, décimés. Ce ne sont pas eux que les nations ont pris pour modèles, tant s'en faut , ce sont plutôt les Juifs qui de plus en plus modifient leurs habitudes et les accommodent aux progrès de la civilisation chez les Gentils.

Plus d'une fois il est arrivé qu'un peuple, écrasé par des forces supérieures aux siennes, a arraché à ses vainqueurs un cri d'admiration. Les Juifs, faisant effort pour recouvrer leur indépendance , n'ont pas craint de se mesurer avec Rome, la maîtresse du monde ; ils ont opposé à l'armée qui assiégeait Jérusalem une résistance désespérée. Quelle idée ont-ils laissée d'eux à leurs vainqueurs? Que les Juifs leur étaient supérieurs en sagesse, en intelligence, en courage, en moralité, en sainteté? Loin de là, ils ont été considérés par eux comme une nation indisciplinable , superstitieuse, en dehors du sens commun, infidèle au Dieu même à qui elle faisait profession d'obéir. Moins à Rome qu'ailleurs, les Juifs se sont relevés et ont été réhabilités dans l'opinion.

Grâces en soient rendues au Père des miséricordes ! Les dispositions des nations à l'égard des Juifs changent et s'adoucissent de jour en jour. Les ordonnances et restrictions exceptionnelles qui les concernaient tombent en désuétude. Que n'eussent-ils pas donné, dans les siècles passés, pour être admis à la pleine et entière jouissance du droit commun? En France, aujourd'hui, plus de différence pour les choix civils et politiques , entre eux et les ressortissants des autres cultes ; toutes les carrières sans exception leur sont ouvertes. En Angleterre, on rencontre des Juifs magistrats et membres du parlement. Que les Israélites veuillent bien en prendre note et s'en souvenir pour le temps où ils seront

rendus à la patrie de leurs pères et maîtres chez eux. En Palestine, aussi longtemps que l'État juif a subsisté, jamais il n'eût admis un Grec, un Romain, un incirconcis quelconque dans les conseils de la nation. Réjouissons-nous de ce que, dans nos pays du moins , les Juifs ne se font point de scrupule de siéger à côté de leurs concitoyens adorateurs comme eux d'un seul Dieu, mais baptisés au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit.

En Suisse, plus d'un canton leur tient rigueur. Comment admettre à l'égalité sociale un peuple qui renie le Christ et qui descend de ceux qui l'ont crucifié? Ainsi pensait et parlait la chrétienté au moyen âge, et ces préventions ne sont pas complètement détruites dans l'esprit des populations. Un autre motif prévaut, peu noble assurément. Les Juifs, dit-on, ruinent le commerce partout où ils s'établissent. — Et comment cela? Par leur habileté à faire des échanges qui leur permettent de céder les articles demandés au-dessous du prix courant ? Sobres, tempérants, infatigables dans leur activité commerciale, ils se contentent d'un léger bénéfice; qui vous empêche de les imiter ?

Les Juifs des temps passés se sont jetés presque exclusivement dans le négoce et dans la banque. Ils y ont été forcés par l'intolérance des gouvernements, qui leur fermaient l'entrée de presque toutes les professions. Ils ont fourni des sujets distingués dans le peu de carrières qui leur étaient ouvertes.

De grandes promesses sont faites à ce peuple pour un avenir qui peut n'être plus très-éloigné. Les nations chrétiennes devraient se souvenir de la parole du Rédempteur : « Le salut vient des Juifs *. » Y a-t-il dans les vingt-deux cantons de la Suisse un seul enfant apprenant son catéchisme, qui ne sache que la conversion des Juifs au Rédempteur et leur rétablissement dans le pays de leurs pères sont expressément prédits dans leurs livres sacrés et dans les nôtres?

11 y a bien aussi quelques analogies entre l'histoire du peuple juif et celle des Suisses, entre les délivrances signalées et les dispensations miséricordieuses dont les uns et les autres ont été l'objet. Israël, sous son régime théocratique, a eu ses douze et treize tribus; la confédération helvétique, ses treize et vingt-deux cantons. Sied-il aux descendants de ceux qui, avant la bataille, fléchissaient le genou devant l'Eternel des armées, le Dieu d'Israël, de maintenir des mesures oppressives à l'égard des descendants du peuple que l'Éternel a retiré de la fournaise et de la servitude égyptienne, à main forte et à bras étendu?

Ce que les nations ont reproché aux Juifs avec le plus d'amertume et trop souvent, hélas ! avec violence et cruauté, c'est d'avoir rejeté le Christ, c'est le supplice cruel et ignominieux que leurs pères lui ont fait subir.

Les Juifs qui ont rejeté le Christ et sa doctrine se sont

1 Jean, IV, 22.

trompés du tout au tout. Mais il faut convenir que jamais peuple n'a été plus contrarié, désappointé, crucifié, le mot n'est pas trop fort, que les Juifs dans ce qu'ils se sont crus en droit d'attendre du Messie qui leur avait été promis.

Le souhait de Moïse à l'égard du peuple d'Israël était qu'il tint le premier rang entre les peuples1. Israël espérait que son Messie lui frayerait le chemin. Le Messie, en effet, lui a ouvert la voie, mais tout autrement qu'Israël ne l'avait pensé.

Ce n'est pas l'homme qui sert Dieu, c'est Dieu qui sert l'homme, Dieu qui, n'ayant lui-même besoin de rien, donne à tous la vie, le mouvement et l'être2. Le Fils de Dieu disait à ses disciples : « Je suis au milieu de vous comme celui qui sert 3 ; que celui qui voudra être le premier parmi vous soit votre serviteur, de même que le Fils de l'homme qui n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour plusieurs1. » Remarquez cette expression de Fils de r homme. Le Fils de Dieu fait serviteur ne se prévaut point de son origine divine 5.

Le premier des peuples, aux yeux de Dieu, n'est pas celui qui affecte la suprématie sur les autres peuples et se fait servir par eux, mais celui qui, se renonçant luimême, est le plus dévoué au salut et aux intérêts de tous.

Le royaume des cieux que le Messie est venu fonder

1 Deut., IV, 6 ; XXVIII, 1. — 2 Actes, XVII, 25, 28. — 3 Lue, XXII, 27. * Matth., XX, 20-29. — 3 Phil., II, 5-12.

et organiser sur la terre, peut être comparé à un magnifique et immense concert que le Dieu créateur donne aux intelligences dont il est le père, et que son peuple élu est spécialement chargé d'exécuter.

Le plaisir et la satisfaction que procure une symphonie à ceux qui l'exécutent comme à ceux qui l'écoutent, dépendent de la coopération et de la parfaite entente d'un personnel triple :

Le compositeur,

Le maître de chapelle ou d'orchestre,

Les chanteurs et les joueurs d'instruments.

L'auteur de la symphonie, c'est Dieu. Le maître chargé de faire exécuter la pièce, c'est le Messie. Les musiciens, chanteurs et joueurs d'instruments, ce sont les hommes appelés à accomplir avec le Messie et sous ses ordres la volonté et les intentions du Père des esprits.

Le motif qui a présidé à la composition est comme l'esprit de la symphonie. Le maître d'orchestre qui s'en inspire, pour le faire exécuter au chœur des musiciens, en est comme l'âme. Les musiciens, chanteurs et joueurs d'instruments, sont les organes de la pensée musicale, ce que le corps est à l'esprit.

Toute bonne musique exalte et glorifie le principe éternel et divin de l'harmonie.

Toute pensée , toute parole , toute action humaine doit tendre à glorifier le principe éternel de l'ordre moral dont le Messie a été ici-bas l'incarnation.

Chaque musicien, attentif au signal, doit suivre tous

les mouvements du maître d'orchestre afin de régler son jeu sur lui. ainsi s'applaudira le compositeur retiré silencieux dans sa loge ; ainsi triomphera le maître d'orchestre, alors que la symphonie sortira, comme d'un seul jet, de sa baguette vivante et inspirée.

Le maître d'orchestre a tous les musiciens sous ses ordres, et dans ce sens il est leur maître. Mais c'est lui qui est chargé du soin de former le chœur, de l'exercer, de modérer ou de renforcer le jeu tantôt de celuici, tantôt de celui-là, d'animer, d'électriser l'ensemble. Sous tous ces rapports, on peut dire qu'il est le serviteur de tous. Et voilà précisément ce qu'a été le Messie, un intermédiaire entre Dieu et les hommes, uniquement occupé de faire la volonté de son Père céleste et d'amener les hommes, ses frères, à l'accomplir comme lui.

Celui qui fait partie d'un chœur de musique, ne fût-il chargé que des timbales qui n'ont que deux tons, ou du tambour qui marque la mesure , si, toujours attentif au mouvement de la pièce et au signal donné, il frappe son instrument au temps convenable, ni plus tôt ni plus tard, ni autrement qu'il ne le faut, dût-il ne se faire entendre qu'une seule fois, il sera plus agréable au maître de la symphonie que le plus grand talent, dont le jeu ambitieux et brillant nuirait à l'effet de l'ensemble .

Le plus grand malheur qui puisse arriver à une créature humaine, c'est d'être laissée en dehors du concert des intelligences qui font la volonté du Dieu souverain.

Ce qui peut lui arriver de plus heureux, au contraire, et déplus glorieux, c'est d'y être admis, ne fût-ce qu'à la dernière place; c'est d'y faire sa partie, fût-ce la moins apparente. Quoi de plus grand, en effet, et de plus délicieux pour l'âme, que de se sentir à sa place, une et parfaitement une de volonté et d'action avec Celui qui est la sainteté et la charité même * ! Telle a été la grandeur véritable et l'ineffable consolation du Messie, jusque dans son plus profond abaissement.

Le Messie pardonne et efface le péché de quiconque croit et met sa confiance en lui;' mais en lui enseignant, par sa parole et par son exemple, qu'il y a dans le sacrifice de nous-mêmes, de nos affections etdenosintérêtsles plus chers à la volonté de notre Père céleste, une gloire audessus de toutes les gloires, une félicité supérieure à toutes les voluptés, à tous les plaisirs.

Suivre le Messie et se charger de sa croix, c'est admettre pour soi-même l'obligation et la nécessité de renoncer à tout ce qui peut nous être le plus cher, en dehors de l'ordre moral et divin. Qui ne veut et ne fait plus que ce que Dieu veut, a cessé de pécher ; il a échappé à la condamnation , passé de la mort à la vie 2. Mais « qui a cru à notre prédication et à qui le bras de l'Éternel a-t-il été révélé ?» Es., LUI, i.

« Quiconque ne renonce pas à tout ce qu'il a, dit le Sauveur, ne saurait être mon disciple. » Luc, XIV, 33.

1 Jean, X, 30. — 2 Id., Y, 24.

La plupart des hommes ne voudraient pas même de la divinité à ce prix.

Il est une tendance diamétralement opposée à celle dont nous parlons, une voie de perdition dans laquelle est entré le premier celui dont le Messie a dit « qu'il n'est pas demeuré dans la vérité, parce qu'il n'y a pas vérité en lui, que lorsqu'il ment, c'est de son propre fonds, étant menteur et père du mensonge , qu'il a été homicide dès le commencement1. »

Ceux qui marchent dans cette voie et s'y complaisent, repoussent la doctrine du sacrifice et du renoncement , ils la haïssent, ils la méprisent; immoler un intérêt présent et matériel à une considération d'ordre moral leur parait une folie. Loin de se renoncer, ils s'applaudissent de l'habileté avec laquelle ils ont su contraindre les autres à. se plier à leurs convenances et à leurs caprices ; la ruse, la fraude, ne leur coûtent rien. On comprend qu'entre cette tendance et la précédente, il y ait guerre irréconciliable et à mort.

Jésus étant l'expression de la vertu la plus élevée, et combattant de front le mensonge et l'injustice des hommes, il n'est pas étonnant qu'il ait armé toutes les mauvaises passions contre lui. Ceux-là surtout qui, étrangers à la vraie vertu, en affectaient les dehors, ne pouvaient lui pardonner le courage et la franchise avec lesquels il mettait à découvert les motifs qui les faisaient agir.

1 Jean, V1IL 44.

Pour obtenir une condamnation dans les formes, il fallait bien articuler certains griefs.

On disait :

Jésus de Nazareth est coupable et condamnable :

Comme violateur de la loi du sabbat,

Comme étant l'agent du prince des démons,

Pour s'être dit le Fils de Dieu,

Pour s'être donné comme étant le Messie ;

Il n'a pas prévenu la ruine de sa nation.

En d'autres termes : Il viole le sabbat , en guérissant des malades ce jour-là. Contrevenant à un commandement aussi positif, évidemment il n'agit pas sous l'influence de l'Esprit de Dieu, mais sous celle de l'Esprit malin. Si même il chasse les démons, ce ne peut être que par l'assistance du Prince des démons.

Un agent du prince des démons, qui se donne pour le Fils de Dieu , est un blasphémateur au premier chef.

Il est de tous les imposteurs le plus effronté, le plus dangereux. En effet, qui dit Messie, dit Roi des Juifs. Se donner pour le Roi des Juifs, c'est s'insurger contre les Romains, maîtres du pays ; c'est provoquer un soulèvement, qui aura pour conséquence infaillible la destruction de Jérusalem et de son temple, la ruine de la nation*

Premier grief : Jésus de Nazareth a violé l'ordonnance divine du sabbat, en guérissant des malades ce jour- là.

Cette accusation croule devant une simple réflexion présentée par Jésus lui-même à ses adversaires. S'il arrive qu'une bête de somme tombe dans une fosse un jour de sabbat, aucun de vous ne se fait scrupule de l'en retirer ce jour-là même.

Combien plus doit -il m'être permis de tirer sans délai une créature humaine d'un état d'angoisse et de souffrance 1 !

La loi admettait des exceptions. Ainsi les lévites faisaient leur service dans le temple, ce jour-là, comme tous les autres jours 2. La circoncision avait lieu le huitième jour après la naissance, dùt-elle tomber sur le sabbat.

« Le sabbat était fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat3. » Celui qui ce jour-là soulage l'humanité souffrante et qui le fait d'une manière désintéressée, est entré dans le véritable esprit de ce saint jour.

Et que coûtaient au Fils de Dieu ces guérisons miraculeuses? Une seule parole.

On ne pouvait y méconnaître l'intervention divine. Dieu , dont il est écrit qu'il s'est reposé après avoir terminé l'œuvre de la création , n'a jamais cessé un seul instant d'être actif, d'entretenir la vie et le mouvement dans tout l'univers 4.

1 Matth., XII, 11-13. — 2 Id:, 5. — 3 Marc, II, 27.— 4 Jean, V, 17,

Deuxième grief : // chasse les démons par le Prince des démons.

Le premier grief n'ayant pour base qu'un vain formalisme, le deuxième, qui s'appuie essentiellement sur le premier, ne pouvait non plus se soutenir. Nous avons relevé plus haut ce qu'il y avait d'absurde et de contradictoire, en même temps que de noire malice, dans une imputation qui revient à ceci :

«Oui, Jésus fait du bien aux hommes, beaucoup de bien, plus de bien qu'aucun autre mortel n'est capable de leur en faire ; mais prenez-y garde , c'est pour leur faire d'autant plus de mal. C'est pour leur inculquer d'autant mieux une doctrine exécrable. » Le sacrifice complet de soi-même et de toutes ses affections à la volonté du Père, à la glorification du principe éternel de l'ordre moral, c'est là ce que vous appelez une doctrine exécrable? Mais c'est la doctrine d'Abraham immolant son fils , son unique, celui qu'il aimait ; c'est celle de Moïse demandant que son nom soit effacé du Livre de vie, si ce sacrifice peut sauver son peuple.

Enfants d'Israël, est-ce là une doctrine de démons ? N'est-ce pas celle qui vous a été inculquée de tout temps, par vos saints hommes, par vos prophètes ? S'il est vrai qu'il ne peut y avoir que deux doctrines , celle de l'humilité, de la charité d'un coté, et celle de l'orgueil et de l'égoïsme de l'autre , celle du Dieu de vérité, et. celle du Père du mensonge , chez qui trouverez-vous la première, chez qui la seconde? Jugez de l'arbre par les

fruits. D'un côté, Jésus de Nazareth constamment occupé à se sacrifier à ce que Dieu veut !, allant de lieu en lieu faisant le bien, priant sur la croix pour ses bourreaux, et, de l'autre, ses adversaires constamment occupés à entraver sa marche , à lui dresser des embûches, conspirant sa mort. Dites, chez qui reconnaitrez-vous la descendance divine, chez qui la race des démons 2?

Troisièmement : // s'est dit le Fils de Dieu.

Et qui aura le droit de se dire fils de Dieu sinon celui qui est un, parfaitement un avec le Dieu de sainteté, dans le sacrifice à ce qui est le souverain bien, au principe éternel de l'ordre moral ?

Dieu a des fils en tous ceux qui font sa volonté et qui lui ressemblent; se dire fils de Dieu n'est pas un blasphème. Le blasphémateur outrage la majesté divine avec intention ; celui qui se dit fils de Dieu n'a pas l'intention de rabaisser la divinité. Nous devrions tous, par une entière obéissance aux commandements de Dieu , pouvoir nous dire ses fils.

— Mais ce n'est pas dans ce sens moral, purement humain, que Jésus s'est donné pour fils de Dieu, mais dans un sens très-spécial, s'attribuant à lui-même l'essence divine.

— A son Oint , qu'il sacre en Sion et auquel il promet l'empire universel, Dieu dit :

«Tu es mon Fils, je t'ai engendré aujourd'hui. » Ps., II, 7.

1 Jean, IV, 34; VI, 38; XVII, 4. - - Id., VIII, 37-4o.

Ce n'est pas tout. Le Fils qui sera donné, et dont le prophète Ésaïe annonce la naissance en termes magnifiques, est appelé « Dieu fort et puissant '. »

Quatrièmement : // s est reconnu le Messie promis.

Qu'est-ce donc qui s'oppose à ce qu'il ne le soit en effet? Ses miracles ne sont-ils pas assez éclatants, assez nombreux? Montrez-nous ce qui manque à sa doctrine, et comment, au lieu d'être, ainsi qu'il le disait, le complément et le parfait accomplissement de la Loi, il en était le renversement. Montrez-nous dans ses enseignements une tendance athée , immorale , un mensonge qu'il ait dit, une inconséquence de conduite dans laquelle il soit tombé, et nous conviendrons avec vous qu'il a menti en s'avouant le. Messie, le grand Envoyé de Dieu.

Cinquième grief : Il n a pas prévenu la ruine de sa nation.

k qui la faute? Il l'eût garantie, il l'eût sauvée ; sa nation ne l'a pas écouté2.

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