AUX
Israélites de France, vous êtes distingués entre tous vos frères par votre position sociale, voyez si vous ne devez pas aussi marcher à leur tête dans la voie de la régénération et de ce grand rappel qui doit être pour le monde , selon la prédiction de nos saints Livres , comme une résurrection d'entre les morts l. Assez longtemps vous avez été esclaves de la tradition des hommes, il est temps de revenir aux témoignages du Dieu vivant. Sondez les Ecritures, et vous verrez que le Messie prédit par les prophètes est bien celui que vos pères ont rejeté. Interrogez la nation au milieu de laquelle vous vivez, demandez-lui ce qu'elle avait commis dans ces jours où la terreur assise
1 Rom., XI, 15.
sur le trône et déclarée reine inondait la France du sang de ses enfants. Elle vous répondra qu'elle avait un roi débonnaire et que , par une sentence inique, elle a fait tomber sa tête sur l'échafaud.
La France a reconnu son erreur, pleuré son crime, elle a rétabli la mémoire du Roi martyr.
Et vous , Israélites , dispersés sur toute la terre après la plus épouvantable catastrophe qui fut jamais, n'avez-vous pas aussi un roi débonnaire dont vous n'avez pas encore pleuré la mort, rétabli la mémoire , un roi martyr dont le sang pèse sur vous? Je vous entends : les feux de la persécution s'éteignent, votre opprobre diminue tous les jours, la France, qui vous a adoptés, vous traite à l'égal de ses enfants, elle protège votre commerce , vous fondez des écoles , vous cultivez les arts et les sciences , vous hâtez les progrès de la civilisation. Nous sentons avec vous le prix de ces avantages , et nous voudrions les multiplier. Mais, ô descendants de l'ancien peuple! est-ce là ce qui suffît à votre cœur? Est-ce là l'idée que vous vous faisiez des promesses de Dieu? Ignorez-vous qu'il est une régénération d'une nature infiniment plus précieuse , que ni les hommes ni leur civilisation ne peuvent donner? Celle dont parle le Seigneur par votre prophète Jérémie ,
lorsqu'il dit : « Et voici, je traiterai avec mon peuple une Nouvelle Alliance : je graverai ma loi dans leur cœur et je mettrai mes commandements au-dedans d'eux. » XXXI, 3i.
Votre régénération doit commencer par la circoncision dn dedans 4 et la contrition du cœur « Et ils regarderont vers moi qu'ils auront percé2, et ils en mèneront deuil, comme on mène deuil sur un fils unique et ils seront dans l'amertume, comme sur la mort d'un premier-né. » Zacliar., XII, 10. Qui donc avez-vous percé, ô enfants de Juda , ô maison d'Israël ? Celui qui dans vos saints Livres s'appelle ni!T ■> l'Eternel. N'ouvrirez-vous pas enfin les yeux ? ... Ne craignez pas de rendre les nations au milieu desquelles vous vivez , témoins des larmes de votre repentir ; car nous pleurerons avec vous , nous sympathiserons avec vous, nous serons édifiés avec vous ; nous aussi, nous avons crucifié le Seigneur de gloire, nous aussi, nous l'avons rejeté.
A la nation généreuse qui vous a accueillis dans son sein , associés à toutes ses prérogatives , vous devez un grand exemple : montrez-lui que l'Eternel est bien véritablement votre Dieu et qu'à lui
1 Deut., XXX, 6-9.
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appartient la souveraineté des peuples. Ainsi vous parviendrez peut-être à calmer ses agitations, ainsi vous lui rendrez au centuple ce que vous avez reçu. O profondeurs de la sagesse de Dieu! Vous avez rejeté votre Roi-Messie, et, par votre rébellion, la France et les autres peuples du monde sont parvenus à la connaissance du vrai Dieu ; et quand il est arrivé que la France a fermé ses temples et renié le Dieu d'Israël, voilà que l'heure de votre émancipation avait sonné, et maintenant le temps approche où votre Messie vous sera rendu! Souvenez-vous, quand ces choses seront accomplies, que vous avez parmi les Gentils des frères qui, comme vous, chérissent les pierres de Sion et pleurent sur set poussière. Ps. Cil, i5; Es., LVI, 6, s.
Neuchàtel en Suisse, ce 21 janvier 1837.
Voilà ce que nous vous écrivions déjà en 1887. Dès-lors, la voix de l'Éternel s'est fait entendre plus formidable ; le volcan révolutionnaire , dont le bruit souterrain jetait l'effroi par intervalles , a fait éruption là où vous êtes et dans d'autres contrées, presque en même temps; il a répandu audehors sa lave ardente et l'F'irope est entrée dans
une crise immense, dont il n'appartient à aucun mortel d'assigner le terme. Quel est votre avenir, maison d'Israël? et quelle position pensez-vous prendre au milieu de l'ébranlement des Etats et de la conflagration générale?
Israélites français, s'il est une nation sur la terre , dont on aurait pu croire qu'elle se dévouerait à la cause de l'humanité souffrante et malheureuse, c'est celle au milieu de laquelle vous vivez et qui , proclamant devant tous, les principes de la fraternité universelle, vous a dit, à vous qu'elle avait si longtemps opprimés et plus d'une fois rejetés de son sein : « Israélites , vous aussi soyez « mes enfants, soyez citoyens français. » Certes, on ne saurait reprocher à cette grande nation d'avoir manqué de courage, ou d'élévation dans les pensées.
Si la France, pénétrée de l'esprit de l'Evangile, eût marché à la tête de la civilisation moderne, dans la voie du renoncement et de la charité chrétienne , elle eût été la Sacrificature royale1, le peuple sage et intelligent entre tous les peuples 2 ; mais, comme son roi Louis XIV, elle a trop aimé la guerre et la gloire qui vient des hommes, elle a
lEx., XIX, 6; I Pierre, II, 9.
1 Deutér., IV, 6.
versé le sang des peuples comme de l'eau , elle s'est enorgueillie de ses victoires.
Le salut ne vient ni de la France , ni d'aucune des nations qui dominent aujourd'hui dans le monde, il vient de vous, maison d'Israël1; ni à vous ni à aucun peuple de la terre , quel qu'il soit , il n'appartient de changer à cet égard la volonté du Souverain. Mais, pour que vous soyez pour nous et pour vous-mêmes tout ce que vous devez être , il faut que le feu sacré vous soit rendu.
Il y a bientôt deux mille ans , que douze hommes d'entre les vôtres , baptisés de cette céleste flamme, sont allés dire aux nations assises dans les ténèbres de l'ombre de la mort : « Croyez au seul vrai Dieu « et soyez justes. Que si , mal à l'aise dans vos <( consciences , vous sentez le besoin d'expier vos « crimes , apprenez que Dieu s'est pourvu lui- « même d'une victime pour l'holocauste 2 : il a sa- « crifié à votre salut son Fils bien-aimé. Hâtez- « vous d'honorer par une vie sainte Celui qui a « versé son sang pour vous, et témoignez -lui votre « reconnaissance en annonçant à tous un si grand « salut, et en exerçant la miséricorde envers ses rate chetés. »
1 Jean, IV, 22. — 2 Gen., XXII, 8.
Le monde a cru à leur parole , et le feu des sacrifices expiatoires s'est éteint de lieu en lieu. A l'incrédulité des uns, aux terreurs religieuses des autres ont succédé la confiance et l'amour, et la société humaine tout entière s'est élevée à un degré de dignité morale jusqu'alors inconnu.
Israélites que l'Eternel tient en réserve pour une consolation immense ', rendez, rendez la vie à un monde dont la foi et la probité s'en vont. Prêcheznous avec plus de force et de dévouement que vos pères ne l'ont jamais fait, la nécessité de sacrifier à la volonté de Dieu nos intérêts et nos affections les plus chères.: n'est-ce pas là l'esprit de votre père Abraham? Les Chrétiens font profession de croire au vrai Dieu s'immolant dans l'homme pour l'homme ; enseignez-leur ce qu'ils ne savent pas encore assez, comment l'homme doit s'immoler en Dieu pour Dieu. Quelle nation peut se comparer à la vôtre pour le zèle et le dévouement à tout ee que vous estimez être loi divine? Mais ce zèle et ce dévouement , si admirable quand il est inspiré et conduit par l'Esprit d'en haut, le fanatisme le plus aveugle et l'envie la plus noire en ont pris le faux semblant, pour immoler la plus chère espé-
1 Rom., XI, 15.
120 AUX ISRAELITES FRANÇAIS.
rance de vos pères , Celui qui a été la lumière des Gentils, et qui est bien véritablement la gloire d'Israël. Es., XLIX, 6; Luc, II, 32.
Ce que l'ennemi pensait en mal , la lidélité de votre Dieu, frères israélites, l'a pensé en bien1. Vous avez méconnu votre Roi-Messie , vous l'avez mis à mort; mais au point de vue d'une sagesse, d'une justice et d'une charité qui ont devancé les temps2, c'était votre Roi-Messie lui-même qui s'immolait pour vous. Vous le reconnaîtrez un jour , quand vos yeux seront dessillés et que l'Eternel votre Dieu vous aura visités, Alors vous déplorerez la grandeur de votre égarement, et Dieu, touché de compassion envers vous, non-seulement vous pardonnera , mais , ô clémence ! vous recevra en son Fils bien-aimé, comme si, jaloux uniquement de sa gloire et de son unité divine, vous lui aviez fait volontairement le plus grand , le plus douloureux de tous les sacrifices. Ainsi l'ennemi de votre salut sera surpris dans ses ruses , confondu dans sa méchanceté.
Ces deux grands objets de la foi : Dieu s'immolant pour l'homme et l'homme s'immolant pour Dieu, se rattachant au même principe dé l'amour
1 Gen., XLV, 4-9 ; L, 20. — Actes, II, 23 ; XV, 18.
divin et n'étant au fond qu'une seule et même chose, il arrivera que, Juifs et Gentils, nous finirons par nous rencontrer en Celui qui est la vérité même et qui, unissant la nature divine à la nature humaine, a réalisé parfaitement ce double sacrifice. Dès que vous serez rentrés dans l'ordre et que, selon la parole de votre grand Législateur, retournant à l'Eternel votre Dieu de tout votre cœur et de toute votre âme ', vous vous serez mis en devoir de répondre à votre céleste vocation, l'Eternel, se montrant magnifique envers vous, hâtera l'heure de votre délivrance.
Neuchâtelen Suisse, 10 août 18o0.
Abkam-François Pétavel,
Ancien recteur de l'Académie de Neuchâtel, ministre du saint Évangile.
Deutér., XXX,
Les Israélites de la dispersion entrent dans une ère nouvelle. — Leur lenteur à croire les promesses de Dieu. Ils ne paraissent point songer à recouvrer leur indépendance, ni à rentrer au pays de leurs pères. — Approche des jugements de Dieu sur les nations. — Les Israélites, esclaves des intérêts de ce monde, mal préparés à la rencontre de leur Dieu.
Garanties de la nationalité juive : la langue sacrée, le dogme de l'unité de Dieu, dont ils sont les défenseurs-nés ; la circoncision, sceau de l'alliance divine.
Patrie juive nécessaire à l'indépendance nationale. — Commandement positif, qui ne permet pas aux Israélites de s'acquitter ailleurs qu'à Jérusalem des sacrifices commandés par la Loi. — N'ayant pas cru au sacrifice du Messie, les Israélites ne sont pas légalement affranchis de leurs obligations à cet égard.
Jérusalem, encore de nos jours, centre de dévotion et point de mire des Israélites de tous les pays. — Lamentations séculaires sur les ruines de la ville et du temple de Jérusalem. — Le temps vient où la ville et le temple seront relevés. — Tendresse de Dieu cachée sous ces rigueurs nécessaires à la purification de l'ancien peuple.
C'est l'incrédulité d'Israël qui a retardé sa délivrance. — Tous les oracles relatifs à la première venue du Messie, accomplis. — Oracle du patriarche Jacob touchant le Sçilo. Gen., XLIX, 10. — Les septante semaines de Daniel. — Messie venu et retranché, aux termes de la prophétie, avant la désolation de Jérusalem et la destruction du sanctuaire. Dan., IX, 24, s.
Le Messie, roi d'Israël, époux mystique de la Fille de Sion, revêt la nature humaine, afin de faire la propitiation des péchés des hommes. Il naît dans la faiblesse .et dans la pauvreté.
Les Juifs poursuivis par la vengeance divine dans tous les lieux de leur dispersion. — Idolâtrie et trimes abominables sous les rois punis par un exil de soixante et dix années; enfants sacrifiés à Moloch. — Les Juifs de la seconde captivité, depuis bientôt vingt siècles, sans patrie, sans roi, sans sacrifice. Osée, III, 4. — L'horreur du châtiment qui est tombé sur eux, suppose une offense d'une nature infiniment plus grave que toutes celles dont ils s'étaient précédemment rendus eoupables envers la Majesté divine.
Caïn errant et vagabond sur la terre après le meurtre de son frère Abel et conservé par une dispensation miraculeuse, image frappante du crime et de la dispersion du peuple juif. — Juifs accusés à tort de mêler du sang humain aux pains azymes. — Le meurtre du Juste non encore expié.
Infinie dignité du Messie que les Juifs ont rejeté : il était véritablement le Fils de Dieu. — Son humilité, ses miracles, la majesté de ses discours. —
Ses tendres compassions pour l'humanité faible et misérable; il combat l'orgueil et l'hypocrisie. — Un amour immense pour Dieu et pour les hommes, âme de sa vie tout entière.
Les Juifs scandalisés des souffrances et des ignominies de l'Homme-Dieu.
— Il est traîné à la boucherie comme une brebis muette, sans se plaindre. Es., LUI, 7. — Jésus marche vers Golgotha, portant sa croix. — Lamentations des filles de Juda. — 11 est crucifié. — Il prie pour ses bourreaux. — Grandeur et beauté incomparable du caractère de Jésus-Christ.
La mère de Jésus au pied de la croix, déchirée dans ses affections les plus saintes et les plus tendres. — Ingratitude et endurcissement des chefs de la nation. — Arrestation de Jésus en Gethsémané, son agonie, le traître Judas. Jésus se livre entre les mains de ses ennemis. — Comparution devant Pilate, flagellation, Barrabas relâché. — Perplexités de la mère de Jésus.
Marie s'achemine vers le Calvaire, accompagnée de Jean, le disciple bienaimé et de quelques autres amis du Sauveur. — Les vêtements de Jésus partagés, et la robe jetée au sort. Ps., XXII, 19. — Dégradation de la nature humaine. — Grandeur de cette même nature sous l'influence de l'Esprit de Dieu. — Les disciples en Gethsémané.
Dernier adieu de Jésus à sa mère et à son disciple bien-aimé. — Sa souffrance redouble : déchirement intérieur, soif dévorante. Il est un moment comme abandonné de Dieu. — Vainqueur de Dieu et des hommes par sa foi et son obéissance.
Jésus remet son esprit entre les mains de son Père. — Miracles qui accompagnent la mort du Messie. — Saints ressuscites. — L'aiguillon de la mort brisé par la foi en Jésus.
Paix du Juste à sa dernière heure. — Sentence de grâce. — La rédemption, une nouvelle création spirituelle. — Justice justifiante, œuvre de Dieu seul. — Dieu a tourné en bien pour nous ce que l'ennemi avait pensé en mal.
— L'Église, mère des élus, épouse mystique sortant des flancs du second Adam. — Les sept paroles.
La Fille de Sion, veuve du Messie. — Talmud, Kabbale. — Sublimité de l'Évangile, Dieu est amour. — Conversion du centenier romain au moment de la mort du Sauveur, il confesse que Jésus est le Fils de Dieu. — L'Évangile prêché aux Gentils, Dieu favorable aux humbles. — Les trois croix sur le Calvaire, emblème des destinées de l'humanité.
Dieu fait tout concourir au bien de ses élus et à l'œuvre de sa grâce. — Le grand prêtre Caïphe, Balaam. — Soldats accomplissant la prophétie à leur insu. — Analogie entre les destinées du premier et du second Adam. — Efforts des méchants, dominés et contre-balancés par une puissance supérieure, servent à avancer le règne de Dieu. — Hymne de la nativité du Sauveur, chanté par les anges. — Hymne de sa passion chanté par l'humanité l'achetée.
Hymne de Golgotha.
La plaine de la mort se revêt de lumière, Et l'Éternel émeut son peuple dispersé '. Sion, réveille-toi dans ta gloire première : Un jour nouveau se lève, et minuit est passé '-.
En vain l'impiété, dénaturant l'histoire, k tenté d'obscurcir le livre du Dieu fort 3 : L'Évangile éternel, poursuivant sa victoire, Réveille l'Orient du sommeil de la mort 4.
O toi, dont le salut, comme un astre,- étincelle Sur les sombres sommets qui voilent l'avenir 5, Sion ! dis-nous pourquoi, dans cette ère nouvelle, Des promesses de Dieu tu perds le souvenir ?
Un cri de ralliement sorti de tes ruines Te rappelle au pays où régnaient tes aïeux. Tu veux la liberté... d'où vient que tu t'obstines A fouler des Gentils le sol insidieux ?
Comme si du Seigneur la menace puissante Renouvelait pour toi le signe de Babel 6 ; Fermait au Juif errant sa terre gémissante. Comme à Caïn le sol fumant du sang d'Abel 7 !
Les peuples cependant, mûris pour la colère, Hâtent de toutes parts le grand jour du Seigneur 8 ; Les efforts redoublés des princes de la terre N'étouffent qu'à demi leur sinistre clameur.
Il semble qu'en nos jours gros de foudre et d'orage, Les rigueurs d'une loi que rien ne peut fléchir Devaient te ramener plus docile et plus sage En la sainte montagne où ton Roi vint s'offrir ".
Le Seigneur va passer : chaque église en sa place Offrira le tribut de sa dévotion ; Tous les peuples diront, tremblants devant sa face, Comment ils ont rempli leur grande mission 10.
Et toi, dont \e flambeau rallumé dans Soivme Devait de son éclat remplir tout l'univers, Je te plains de courber un front pusillanime Devant ceux dont l'orgueil éternise tes fers H»
Depuis qu'au vil Mammon tu vends ton droit d'aînesse 12, Par quel fait magnanime as-tu recommandé Un peuple qui devait, nanti de la promesse, Ressusciter un Dieu dans l'homme dégradé 13?
L'idiome immortel de la langue sacrée u Retient en un faisceau les Juifs de tout pays; Ils ont de Jéhova l'unité révérée lb.
Le sceau de l'Alliance imprimé sur leurs fils ,6.
Mais il manque un refuge à leur indépendance l7, Aux Lévites, l'autel pour y sacrifier ; En tes transgressions, quelle loi te dispense De répandre le sang qui doit les expier 18 ?
Hélas ! avant l'exil tu n'as pas su répondre
A l'ineffable amour d'un Dieu de sainteté,
Qui, s'immolant lui-même, offrait de quoi confondre
L'enfer que rassurait ton incrédulité 19.
J'ai vu le feu sacré de ta noble origine, En tous lieux dispersé par le souffle de Dieu, Errer sur les débris de ton temple en ruine, Cherchant à ranimer la cendre du saint lieu.
Tes Anciens, les pieds nus, assis dans la poussière, Pleuraient au souvenir de tes solennités ; Ils disaient, sanglotant dans leur douleur amère ; « Comment a disparu la Reine des cités 20 ? »
Celui qui te sauva du milieu des batailles ,
De tant d'affreux périls, de complots inhumains,
Ne peut-il pas encor relever ces murailles
Dont il grava l'image aux paumes de ses mains 21?
Crois en lui, tu vivras : la Parole féconde Qui, d'un mot, fit jaillir la clarté dans les airs, Écartera soudain l'obscurité profonde Et le nuage épais dont tes yeux sont couverts22.
Sous ces longues rigueurs se cachait sa tendresse. Comme on épure l'or, il éprouve ta foi 23 ; Sion, ne pense pas que ton Dieu te délaisse : Il médite le jour qui va luire pour toi.
Que dis-je? En tes malheurs, quand Solyme abaissée Frémissait sous le joug du superbe étranger24 ; Quand, plein du souvenir de sa grandeur passée, Ton peuple sur ta tête amassait le danger ;
\lors que de Juda le sceptre héréditaire, Oté d'entre ses mains, voulait un rédempteur 2% Et que le bras de fer des maîtres de la terre 26 Brisait l'autorité de ton législateur;
Que le nombre accompli des septante semaines Par l'onction du saint scellait la vision 27, Que le signe abhorré des légions romaines Allait de tes autels bannir l'oblation 28;
C'est alors que ton Roi, touché de ta misère, Naquit pauvre et souffrant, vint partager tes maux29, Qu'il dit, de ton salut consommant le mystère : « E^e est chair de ma chair, elle est os de mes os 30. »
Revêts tes habits magnifiques,
Sion! prépare tes cantiques, Vole au-devant de ton céleste Époux, Qu'un peuple immense inonde tes portiques,
Que les Lévites à genoux, Mêlant leurs voix aux concerts angéliques, Célèbrent ce grand Roi qui, naissant parmi nous,
Du Père apaise le courroux, Et rétablit sur ses bases antiques La justice d'un Dieu qui, seul, répond de tous 31 !
Ou plutôt, recueillie et dans la petitesse,
Songeant aux jours de ta jeunesse, Repasse tes erreurs et tes rébellions.
Sur les rives du Nil Dieu connut ta détresse, Tes forces s'en allaient, son œil sur toi s'abaisse, Il guérit tes langueurs et tes. contusions, Et voulut t'épouseren ses compassions.
D'une robe d'honneur il couvrit ta bassesse, Et fit rouler vers toi les flots de sa richesse ; Mais tu livras ta gloire aux dieux des nations 32.
130 CHAiNT 11.
Ali! si, forcé par sa tendresse, Il revenait à toi, pauvre et dans la faiblesse ;
Si, mieux que tes aspersions, Ton rit sanglant, tes expiations, Ses larmes conjuraient la foudre vengeresse, D'un tel abaissement garde-toi de rougir : Ta gloire est d'être aimée... Il sert pour t'affranchir
O Fille de Sion ! dis-nous quel fut ton crime Que n'ont point expié deux mille ans de revers ; Quel est cet attentat qui, sorti de l'abîme, Sans trêve, te poursuit sur la terre et les mers?
Avais-tu, contemplant le pauvre en sa souffrance. Rassasié son cœur de reproches cruels34? Avais-tu, sans remords, écrasé l'innocence, Et de l'affreux Moloch relevé les autels 33 ?
Sous les rois de Juda, quand l'idole infernale Eut étouffé leurs fils entre ses bras ardents 36, D'un si honteux délire arrêtant le scandale, Dieu t'infligea l'exil de soixante et dix ans.
Par la captivité ta science mûrie A Baal n'offrit plus de sacrifice humain ; Mais, plus affreux cent fois que ton idolâtrie, Quel forfait, sous Tibère, avait souillé ta main,
Lorsque du Tout-Puissant l'arrêt épouvantable Par vingt siècles d'exil punit ta nation, Et qu'au lieu du regard de sa face adorable, ïl fit tomber sur toi sa malédiction 37 ?
Sans doute qu'une faute étrange, sans exemple, Contraignit l'Éternel à s'éloigner de toi, A te laisser gémir sans oracle et sans temple, Sans prêtre, sans autel, sans patrie et sans roi 38.
L'épouse qui trahit l'ami de sa jeunesse Et le déshonora par d'infâmes amours, Peut, redoublant d'audace et de scélératesse, Aiguiser le poignard qui tranchera ses jours.
A tes murs relevés en des jours pleins d'alarmes Sa faveur promettait les plus brillants destins 39 ; Mais, jaloux de ta gloire et convoitant tes charmes, Satan vint, escorté de sept esprits malins 40.
De tes grands écoutant la sagesse perfide41, Avais-tu méconnu le céleste Docteur 42, Suivi l'Ange rebelle 43, et ton bras déicide 44 Aurait-il en ses mains livré ton Rédempteur ?
D'un si long châtiment l'étrange caractère Te signale aux regards de l'univers entier; Mais si tu veux trouver la clé de ce mvstère, Remonte avec Moïse au premier meurtrier.
Vois-tu ce vagabond qui dans l'ombre se glisse, Le front marqué d'un sceau terrible, mais sacré ; N'a-t-il pas prétendu haïr avec justice Le bien-aimé de Dieu par ses mains massacré 4b ?
Caïn !.. je t'ai nommé, la nature frissonne, Des esprits réprouvés la terreur t'environne ; En tous lieux te poursuit un frère assassiné, Et nul ne te dira : « Ton Dieu t'a pardonné. »
Fugitif, il survit et Dieu le cautionne 46 ; Cet excès de rigueur et de clémence étonne. Eve des mains de Dieu reçut son premier-né ; A. vaincre le Malin il était destiné 47, Mais le souffle importun d'une fausse justice De son cœur partagé troubla le sacrifice 48. D'Abel qui s'avançait humble et plein de ferveur, L'offrande mieux reçue alluma sa fureur.
En vain l'Éternel qui console Veut de cette âme atroce et folle Retenir l'élan meurtrier ; Caïn est sourd à sa parole, Et son orgueil jaloux immole Un frère ami du bon Berger.
La peine de Caïn pèse encor sur ta tête,
Et son tourment ne s'éteint pas ; En un jour plus affreux qu'une nuit de tempête 49,
Sion, sur toi tu l'amassas.
Du sang humain, chez toi, l'épouvantable enquête
De siècle en siècle se répète 50,
Et les bourreaux ne sont point las 51.
Des azymes, dans nos Etats, A tort on t'accusa d'ensanglanter la fête ; Mais des chrétiens le mystique repas 52
Accuse un sang que tu versas 53, Qui n'est point expié, qu'aucun prix ne rachète. Tu frémis!... repens-toi, ta délivrance est prête54; Le Christ, agneau pascal, te sauve du trépas.
Oui, c'est lé cri du sang qui demandait vengeance Contre un peuple animé d'une aveugle fureur : Ils avaient mis à mort le Juste sans défense, Honni le malheureux brisé par la douleur b5.
Et c'était leur Ami, leur Bienfaiteur suprême, Celui qu'ils attendaient, le Fils d'Adonaï, Son image, sa gloire, Adonaï lui-même b6, Qu'ont méprisé les siens, que les siens ont haï 57.
D'un humble fils de l'homme il a pris la nature s8, Se chargeant du fardeau de ton iniquité 59 ;
Il venait, du démon confondant l'imposture, Manifester sa gloire en ton infirmité 60.
Son pouvoir souverain, prédit par les prophètes, Ouvrait l'œil de 1 aveugle et l'oreille des sourds 61, Ressuscitait les morts 62, apaisait les tempêtes 63 ; La grâce du Très-Haut brillait dans ses discours 64.
Des humains égarés le malheur, la faiblesse, En lui, d'un Dieu propice avaient senti l'accueil 65; Pour l'humble repentir clément, plein de tendresse De la fausse justice il foudroyait l'orgueil 67.
Dans son âme sans tache une grande pensée D'un zèle dévorant excitait les ardeurs 68 : « Je m'immole à mon Père, à sa gloire offensée ; « Mon Père sera juste en sauvant les pécheurs69. »
Et tu l'as rejeté, Sion ! ton injustice Dans le Christ abaissé méconnut le Dieu fort. Comme un agneau muet qu'on mène au sacrifice, Ton Sauveur, sans se plaindre, est conduit à la mort
« Je croirai qu'il me sauve! Un trop sombre nuage « Couvre à mes yeux sa majesté.
« Comme il est pâle et défait de visage ! « Il s'abandonne aux coups du peuple qui l'outrage
« Est-ce là le cachet de la divinité ?
« Naguère, il paraissait si puissant et si sage!
« On dirait d'un cyprès abattu par l'orage;
« Sans cloute Dieu l'a rejeté 71.
« Lui, qui devait du ciel m'assurer l'héritage, « Ne m'a donc apporté qu'un lugubre message « De douleur, d'abandon, d'exil, de pauvreté ! « Moïse, qui mit fin à mon rude esclavage, « Dans les flots divisés sut m'ouvrir un passage
« Vers un pays de liberté.
« Ah! si, triomphant, plein de gloire,
« Sur les ailes de la victoire , « Il eût, dans les combats, affronté le danger; « Si, de la Ville sainte et de son territoire
« Il eût repoussé l'étranger,
« Alors Sion aurait pu croire
« Au Christ venu pour la venger . »
Tel était, ô Sion ! ton superbe langage,
Au jour où le Sauveur pour toi vint s'immoler
Et de Satan dompta la rage.
Et tu ne savais pas qu'il est un vrai courage,
Le triomphe du sage, Qui, par un coup d'éclat pouvant se signaler, Dans d'obscures vertus aime à se révéler ; Qui sait se mettre au rang du pauvre qu'il soulage ; Qui, pour vaincre l'orgueil, lui cède un avantage;
Que l'aspect dés tourments ne saurait ébranler73 ; Qui, juge du méchant, l'avertit, le ménage En présence du jour qui doit tout dévoiler 74.
Succombant sous sa croix, pleurant sur ta ruine , Jésus, vers Golgotha, s'avançait à pas lents ; Les filles de Juda se frappaient la poitrine : « Sion, pleure sur toi, pleure sur tes enfants 75. »
Ils enfoncent les clous... Quelle voix de clémence D'un supplice exécrable a suspendu l'horreur? C'est Jésus qui s'écrie au fort de la souffrance : « Ils ne t'ont point connu, Père! pardonne-leur76.
Sion, dis-nous quel sera le Messie Qui recevra ton encens et tes vœux, Et que l'Esprit montrait à tes aïeux.
Ou, si tu veux, laissant la prophétie Et le portrait tracé par Esaïe 77, Depuis longtemps il fatigue tes yeux, Peins-nous le Christ d'après ta fantaisie !
« Je le veux grand, sage et majestueux, « Modèle pur de l'homme vertueux, « Roi des mortels que sa main rassasie, « Se renonçant et s'immolant pour eux. »
Ah ! repens-toi de ton apostasie ; C'est le Sauveur des chrétiens que tu veux : Qui fut jamais plus grand, plus généreux? Il succomba sous les traits de l'envie; Mais pour son peuple il a donné sa vie 78, Il le nourrit d'un pain délicieux 79, Et près du Père il intercède aux cieux 80. Heureux qui dans le Fils a mis son espérance 81 !
Mais, au pied de la croix, gémit une souffrance
Indicible 8% etâqu'en proie aux plus cruels destins,
Dut éprouver jadis la mère des humains ,
Quand un frère, sans cause, irrité contre un frère,
Pour la première fois ensanglanta la terre,
Et, vengé des vertus de l'innocent Abel,
Porta deux fois la mort dans le sein maternel.
La mère de Jésus, fervente Israélite,
De son fils premier-né vit la tête proscrite
Par ceux dont la sagesse aurait dû ménager
Le rameau d'Isai né pour les protéger 83.
Des prêtres, des docteurs a grondé la furie;
Mais son cœur ne peut croire à tant de barbarie :
Jaloux des intérêts du royaume des cieux,
Sans doute à l'évidence ils ouvriraient les yeux,
Et ne confondraient pas avec un vil sectaire
L'Envoyé du Très- Haut, le bien-aimé du Père,
Celui qui, disposant du pouvoir souverain,
Jamais aux malheureux n'avait fermé sa main.
Mais lorsqu'après trois ans d'enseignements sublimes,
Elle vit des méchants triompher les maximes,
Et ceux dont le savoir aurait du garantir
Les oracles d'un Dieu qui ne pouvait mentir,
Au blasphème exciter la populace impie,
Et crier avec elle : « Ote-le, crucifie 84 » ;
Du glaive douloureux qui lui fut annoncé 8%
La fille de David sentit son cœur percé.
Au milieu des apprêts de la fête pascale,
A l'heure où, le sommeil répandant ses pavots,
La bruyante cité se livrait au repos,
On a vu s'avancer une troupe infernale
Et des glaives reluire à l'éclat des flambeaux.
Loin des murs de Solyme elle s'est écoulée
Et bientôt se déroule au fond de la vallée ,
Va droit aux oliviers qui bordent un jardin,
Asile de douleur, antitype d'Éden 86.
Là , Jésus, méditant les horreurs du supplice,
Des forfaits des humains buvait le noir calice 87.
Dans un effroi mortel il se sent défaillir 88,
Déjà l'escorte impure est prête à l'assaillir.
Aussitôt il s'avance et l'on voit apparaître
Un fils de Bélial 89, fou d'avarice, un traître 90
Qui, transfuge du Christ qu'il ne put abuser 91,
Scellait sa trahison d'un odieux baise 92.
Jésus frémit, le plaint; la farouche cohorte,
Attentive au signal , devait prêter main-forte 93.
Jésus l'a prévenue , et s'adressant à tous :
« Arrêtez , il suffit; soldats , où courez-vous?
C'est moi qui suis Jésus. » Comme un coup de tonnerre ,
Ce nom les épouvante et les renverse à terre u.
Tel on voit un ormeau par l'éclair sillonné,
Joncher de ses débris le guéret consterné ;
Bientôt, sur la cité qu'entourent les orages,
Du météore ailé s'étendront les ravages :
Tels, aux pieds de Jésus, tremblaient épouvantés
Ces soldats, vils agents par l'intrigue ameutés.
Au jour de la colère où sera ton refuge,
Orgueilleux Sanhédrin? Tremble devant ton Juge!
Un souffle de sa bouche a dompté leur fureur;
Mais il faut des destins affronter la rigueur 95.
Jésus retire à lui sa parole puissante %
Et se livre en leurs mains, victime obéissante.
Bientôt devant Pilate on l'amène enchaîné 97;
Et là, le Roi des rois, d'épines couronné,
De fouets tressés de bronze épuisant les tortures 98,
Effaçait de son sang nos voluptés impures ,
Tandis qu'un vœu brutal , vociféré d'en bas,
Répudiait le Juste et sauvait Barrabas ".
Contre lui tout conspire, ô Femme! il faut qu'il meure. Naguère il le disait : « Je suis né pour cette heure 10° » .
Du règne de Satan chassant l'obscurité,
Il fera sur les siens briller la vérité.
Là haut est l'arc-en-ciel, l'horreur est sur la terre.
Celui qui de son peuple était le bouclier,
L'Oint du Seigneur de qui tu fus la mère, Entre deux scélérats cloué sur le Calvaire 101, Fixera les regards de l'univers entier
Sur la nation sanguinaire, Qui du Saint d'Israël a quitté le sentier.
Pour ton cœur, ici-bas tout se brise, ô Marie!
Qui vois ton ingrate patrie Laissant la vérité pour embrasser l'erreur, Se baigner dans le sang de l'homme de douleur, Et renier la part que les saints ont choisie 102. Faire taire le saee au lieu de l'écouter, C'est des peuples sans frein servir la frénésie. Faire mourir le juste, au lieu de l'imiter, C'est l'esprit de Caïn dont Solyme est saisie. Un crime dont l'enfer a dû s'épouvanter, Jérusalem, c'est toi qui vas l'exécuter!
Chaque flot soulevé dans cette ville émue, Chaque bruit qui circule est un coup qui la tue. Mais, quand tout retentit de ce long cri de mort Et que du Fils de l'homme on décide le sort, Quel dessein s'affermit au cœur de cette mère?
On la vit, sur le soir, s'approcher du Calvaire ; Le Dieu qui la guidait ne l'abandonne pas. Un jeune homme est près d'elle, il assure ses pas, Il répond aux sanglots de son âme oppressée. C'est lui qui du Seigneur a connu la pensée, Et qui , l'interrogeant dans le dernier festin , Confiant, ingénu, reposait dans son sein 103.
Les instants sont comptés, hâtez-vous, cœurs fidèles ; Pour un devoir sacré Dieu vous donne des ailes. Allez, il vous aimait .... puissiez-vous adoucir L'horreur qui se répand sur son dernier soupir !
Du Calvaire bientôt ils franchissent l'espace,
Quelques amis encor se pressent sur leur trace m.
Jésus s'environnait des ombres du trépas,
Et déjà l'on a vu les farouches soldats,
Par un sanglant partage outrageant la nature,
Abandonner au sort la robe sans couture 105.
Avant qu'il ail remis son âme entre tes mains,
Ils ont rayé ton Fils du nombre des humains ;
Grand Dieu, pardonne-leur! notre race avilie
Dans de sordides soins gémit ensevelie ;
Sur le commun malheur au lieu de s'attendrir,
Tous sont préoccupés du soin de s'enrichir :
Mammon, le dur Mammon , les retient dans sa chaîne.
Et pourtant, ô grandeur de la nature humaine!
Sitôt que Dieu l'inspire et de sa charité
Allume une étincelle en notre infirmité,
L'esprit, à la matière arrachant la victoire,
Sur des ailes de feu s'élance dans la gloire
Triomphe sans orgueil et règne par l'amour ;
Les ténèbres font place à la clarté du jour,
Et du péché maudit la souillure s'efface.
Qui troublerait une âme en qui règne la grâce?
Quiconque sut aimer ne craint plus de mourir 106;
11 apprend de son Dieu le grand art de souffrir 107.
Le Père des esprits, qui dans les cieux habite,
Aime à se reposer dans ces âmes d'élite ;
De son Fils, sur la terre , elles portent la croix m ,
Et saint Jean et Marie ont entendu sa voix.
D'une tendre pitié qui n'a senti le charme?
Un mot, un simple geste, un soupir, une larme,
Souvent d'un sort cruel suspendant la rigueur,
Dans un cœur ulcéré fit rentrer le bonheur.
Un regard de Jésus se frayant un passage,
De l'Esprit, dans saint Pierre, affermissait l'ouvrage '
On le vit, nouvel homme, après d'amers regrets,
D'un pardon sans limite enseigner les secrets H0.
Si, dans l'heure fatale où l'Ange des ténèbres,
Répandant le poison de ses doutes funèbres,
Par des retours cruels vint assaillir Jésus
Et trois fois balança le destin des élus U1 ,
Trois mortels, de la foi comprenant la puissance,
Avaient de l'Homme-esprit soutenu la constance, L'ange consolateur, intervenu des cieux m, Eut été devancé dans ce soin glorieux Et, debout sur sa foi, notre nature humaine, Maîtresse du dragon, l'eût enchaîné sans peine m. Mais, trop charnels, hélas! ils sommeillent encor 114. La victoire est facile, au sommet du Tabor. Que dis-je? par les sens leur âme appesantie 115 Fermait à tant d'éclat leur paupière éblouie. Trop de jour est funeste à l'enfant nouveau-né ; Au bas de la vallée et dans Gethsémané, D'un amour imparfait déplorant l'inconstance, Leur zèle s'armera de plus de vigilance 116.
Recueillant ses esprits, au moment du départ,
Le Sauveur sur les siens jette un dernier regard m.
Liens mystérieux des âmes assorties,
Le Seigneur a connu vos tendres sympathies
Et d'un commerce intime a goûté la douceur!
Saint Jean, qu'il aperçoit, fut l'ami de son cœur ns.
Mais le ciel le réclame, il n'est plus à la terre :
« Femme, voilà ton fils; et toi, voilà ta mère 119. »
Aux soins si vigilants de la tendre amitié
Des plus sacrés liens le gage est confié.
La victime s'isole et l'effroi l'environne.
Qui nous rassurera, quand Dieu nous abandonne?
Le Christ est descendu dans cet excès d'horreur
Où rien ne peut d'une âme adoucir la douleur.
Une épée au dedans le poursuit, le déchire,
Une soif dévorante attise le martyre 120.
Plus de clémence au ciel, le ciel l'a délaissé ;
Là haut, comme ici-bas, le Christ est repoussé m.
A l'homme créé juste il rendait l'innocence,
Le ciel sera forcé par son obéissance m.
Notre cause triomphe en son corps affaibli 123 ;
Sa justice est la nôtre m, et tout est accompli 125.
L'auguste front s'incline, et dans le sein du Père Jésus remet l'esprit dont il fut animé 126 : Esprit de sainteté, de vie et de lumière,
Pur élément et substance première, Souffle d'amour, dont notre être est formé m.
Au tribunal de sa juste colère
Il a cité les enfants de la terre, Dont le cœur inflexible au pardon s'est fermé128.
Le cri d'effroi de la nature entière Répond au cri puissant de son Roi bien-aimé 129.
Alors, du saint des saints le voile se déchire, Du jour épouvanté le flambeau se retire, Et la terre s'émeut jusqu'en ses fondements : Le Dieu fort a brisé les portes de l'abîme , Des tombeaux entr'ouverts la cendre se ranime, Un souffle créateur rejoint leurs ossements 13°.
Des victoires du Christ ceux-là sont les prémices ; À son bras triomphant rien ne peut les ravir. De la chair ici-bas ils ont fui les délices, Et confessé plus tard dans l'horreur des supplices La sainteté du Nom que seul il faut servir 13t.
Mais jusques au retour de la troisième aurore,
Aux portes de la vie ils s'arrêtent encore.
Aussitôt que l'étoile, au lever matinal,
Du sabbat écoulé donnera le signal,
Quand , plus prompt que l'éclair, un ange de lumière
Du sépulcre scellé viendra rouler la pierre m,
Glorifiés alors et pleins de majesté,
Us prendront le chemin de la sainte Cité.
C'est là qu'avec transport, plus d'une âme fidèle
Contemplera l'éclat de leur gloire immortelle 133 ,
Les verra de leur Chef partageant le destin,
S'élever avec lui dans son règne divin,
Lt des élus du Père administrer l'empire ,34.
Du sang qui coule en son sacré martyre,
L'Homme-Dieu crée au moment qu'il expire,
Pour l'humble foi joyeuse de souffrir,
L'immensité de la gloire à venir 135.
Par ce salut qu'en tous lieux on publie,
Du vice impur une âme se délie 136,
S'unit au Christ et, dans un saint transport,
Brise en son nom l'aiguillon de la mort ,JT : Tel est le fruit de son obéissance 138. Pourquoi trahir ta sublime espérance, Peuple incrédule, empressé de jouir D'un faux éclat qui va s'évanouir?
Ah! désormais, plus jaloux de ta gloire, Cours au démon disputer la victoire.
Tu fuis la croix et la croix te poursuit. Au grand salut dont la clarté nous luit Tu préféras ta doléance amère 139.
Regarde au Christ, à sa mort volontaire : Le sang du .luste offert pour le pécheur Marquait ta place au sentier de l'honneur
Le juste est retranché, quel œil y prendra garde?
Le monde l'a trahi 141 ; mais son Dieu le regarde.
Sur ces traits pâlissants, ce front ensanglanté,
Se reflète l'éclat de l'immortalité.
Dernière heure du juste, ah ! mieux qu'aucun langage,
La paix qui t'environne à mourir m'encourage 142,
D'un remords cependant mon cœur est déchiré :
Je voudrais devant tous t' avoir mieux honoré 143.
Mon âme désormais unie avec la tienne
Ne saurait consentir à rien qui la retienne.
Le larron pénétré d'un repentir réel,
Dans le Juste mourant, se sentit immortel m.
Empire de la gloire et de l'intelligence,
Cieux des cieux, ouvrez -vous! mortels, faites silence;
Du Père qui s'apaise écoutez la sentence :
« La source de la grâce est ouverte au pécheur ;
« Mortels, de mon pardon savourez la douceur.
« De ce Fils bien-aimé dont vous êtes l'ouvrage
« Retracez dans vos mœurs l'incorruptible image l4:- .
« J'enseignerai ma voie à l'homme humble de cœur 14ti. »
Comme au premier matin, la Parole éternelle
Donnait la vie à l'univers, Appelant au banquet tous les êtres divers,
Une création nouvelle 147,
Pure, noble, spirituelle, Aux délices des saints conviant les pervers, S'opérait au moment où, voilant sa lumière, Le rayon premier-né de la Cause première Descendait, Dieu propice, au plus bas des enfers 148.
C'est celle qui de l'homme établit la justice Sur le ferme rocher de l'œuvre du Dieu fort 14'' ; Et qui, de l'amour pur offrant le sacrifice, Dans la gloire du Père élevait l'édifice Où la foi triomphante est à l'abri du sort lbu.
Du chaos l'Éternel tirait l'ordre visible De grâce et d'éclat revêtu.
Sous l'effort du Malin, l'homme fut abattu;
Mais au Dieu qui nous aime il n'est rien d'impossible
Des poisons par l'envie en Eden distillés
Il fit germer l'espoir qui nous a consolés Ibl.
Comme des flancs de notre premier père
Enseveli dans le sommeil, Un Dieu, du genre humain avait tiré la mère.
Gloire de l'homme à son réveil ; Sur le sol consacré de la Terre promise, La mère des élus, la bienheureuse Église 152, Pour enfanter les fils du Dieu fort et jaloux, Sortit des flancs percés de son céleste Époux 1S3.
L'Éternel Dieu, par sept paroles.
Marqua les temps précis de la création 154 :
11 préludait par des symboles Au mystère plus grand de la rédemption 18b. Sept paroles, du Christ ont scellé la souffrance,
L'ordre croissant de ses bienfaits, L'éclipsé de sa gloire et de notre espérance, Et son retour dans l'éternelle paix 1S6,
Veuve du Rédempteur, ô Sion obscurcie !
Qui te consolera du départ du Messie?
Ton Talmud 157, ta Kabbale lb8, où se plait ton orgueil,
Ont-ils bien jusqu'ici diminué ton deuil?
Un seul mot de saint Jean confond, plein de tendresse, De ta glose sans fin la stérile sagesse : « Quiconque aime son frère est enfant du grand jour 159; « Qui le hait n'a point Dieu dont l'essence est amour160. »
Ces grandes vérités qu'il disait aux Églises, A la source du vrai Jean les avait apprises 161 ; Elles ont ébranlé tout le monde païen 162, Et déjà, sous la croix, un centenier chrétien, De la Victime auguste assignant l'origine, Proclamait hautement sa nature divine 163. L'Evangile, dès-lors, est reçu des Gentils; Dieu, terrible au superbe, a fait grâce aux petits 164. Mais quel double incident, en sens contradictoire, Avait du genre humain prophétisé l'histoire ? Le Juste est sur la croix ; l'on voit à ses côtés Deux larrons subissant des tourments mérités. Mais l'un s'obstine au crime, et l'autre s'humilie; L'un blasphème le Christ, l'autre le glorifie 165 ; L'un croit au Rédempteur, qu'il suit au Paradis , Et l'autre est réclamé par les anges maudits. Fallait-il, ô mon Dieu! qu'en ces trois destinées, Fussent trois vérités, l'une à l'autre enchaînées : Le Christ mourant pour tous, un peuple racheté, L'autre persévérant dans l'incrédulité 166 ?
En Christ est le chemin qui nous conduit au Père 16:. Au bien de ses élus l'enfer, tout coopère 168 :
Des fils de Bélial la croissante fureur De l'Église, en nos temps, a réveillé l'ardeur. Hostile au Fils de Dieu , l'incrédule Caïphe Prophétise sa gloire en souverain pontife ; Entraînant les" avis du Conseil ébranlé : « Que pour tous, disait-il, un seul soit immolé 169 ! » En un sens tout divin son oracle s'explique ; Mais lui, d'un coup d'État vantait la politique. Tel on vit, à prix d'or, un prophète gagné Accourir en Moab d'un rivage éloigné 170 : Du roi qui l'évoquait renversant l'espérance, Il chanta des Hébreux la destinée immense 171.
A l'aspect de Jésus entré dans son repos,
La garde se refuse à lui briser les os 172;
Une raison vulgaire, épargnant le Messie,
En ses détails précis suivait la prophétie m.
Ordonnée à son tour, la lance du Romain
Du Christ, second Adam , remplissait le destin 174 ;
Si bien tout est lié ! tant il est vrai de dire
Qu'à l'œuvre de la grâce, en son temps, tout conspire !
Le méchant qui s'épuise en ses affreux projets
D'un règne qui s'avance accomplit les décrets 175.
Dans le déchaînement des puissances iniques,
Les cieux avaient cessé leurs concerts angéliques.
Aux champs de Bethléem , tout le céleste chœur,
Illuminant les airs de sa vive splendeur,
De la nativité célébrait le mystère
Annonçait en triomphe un Sauveur à la terre : C'est à l'humanité, que son Dieu racheta, De répéter en chœur l'hymne de Golgotha :
Le Fils de Dieu sur la croix : quel mélange D'abaissement, de grandeur, de courroux!
Quelle rigueur et quel combat étrange Arme le Dieu qui punit et qui venge Contre le Dieu qui veut nous sauver tous m?
L'heure a sonné : le Prince de l'abîme Peut s'approcher de l'Agneau désarmé.
Ses traits cruels vont percer la victime Qui, de son sang, veut effacer le crime Et racheter son peuple bien-aimé.
Gethsémané ! ton ombre solitaire A retenti d'un douloureux accent :
Des cris plaintifs ont monté vers le Père. Jésus, trois fois, courbe dans la poussière Son front trempé d'une sueur de sang 17S.
C'est le combat que l'Ange parricide Livre d'avance à l'Ami du pécheur :
Heure d'effroi qui du salut décide! Jésus n'oppose à sa rage homicide Que d'un agneau la timide douceur 179.
Dans le désert pour tenter sa constance,
Le Séducteur fit paraître à ses yeux
L'éclat du trône et la magnificence
Que de l'empire étalait la puissance,
Quand les Césars montaient au rang des dieux li
Ce fut en vain ; il méprisa l'ivresse Des voluptés, du pouvoir, des grandeurs, Et, renversant la coupe enchanteresse Que lui tendait une pitié traîtresse.
Il a choisi la coupe des douleurs.
Mais quoi ! faut-il une telle agonie Pour apaiser la colère du Ciel?
Faut-il d'un Dieu la souffrance infinie, Et que, pour nous, le Prince de la vie 1S1 Soit abreuvé d'amertume et de fiel ?
Cœurs aveuglés ! apprenez quelle audace Du Saint des saints vous fit franchir les lois : Satan, du meurtre a vomi la menace; Mais le Sauveur qui meurt à votre place, C'est vous, c'est vous qui l'avez mis en croix.
Crucifié par les hommes qu'il aime, Oh ! que son cœur en dut être navré ! Tu nous plaignis, ô Charité suprême, Quand Israël, ton peuple élu lui-même, "Vint t'immoler avec un fer sacré i82.
Le Fils de Dieu sur la croix : quel mélange D'abaissement, de grandeur, de courroux ! Quelle rigueur et quel combat étrange Arme le Dieu qui punit et qui venge Contre le Dieu qui veut nous sauver tous?
Du Saint des saints le courroux se déclare,
Et dans l'horreur Jésus s'est enfoncé.
Un mal affreux du Père le sépare ,
Vide sans nom, qui de l'âme s'empare :
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu laissé 183? »
Il t'a laissé ! quel cri sort de ta bouche? De son amour, non, tu n'as pas douté, Fils du Très-Haut, quand la haine farouche Des meurtriers qu'aucun bienfait ne touche, Criait au loin : « Son Dieu l'a rejeté 184. »
A nous jamais il ne fut si propice Le ciel, pour toi si sévère, ô Jésus ! Qu'en te laissant remplir toute justice , Et jusqu'au bout offrir le sacrifice Où la foi nue affermit tes élus 185.
Car il fallait que , né pour la victoire , Foulant aux pieds le monde et Bélial, L'homme fût seul à remporter la gloire Promise au Christ, victime expiatoire :
Le droit de l'homme est de vaincre le mal.
loi CHANT
Un grand amour a causé ta souffrance ,
Médiateur du Père et des enfants186!
Tu fléchis l'un par ton obéissance ;
Ceux-ci , ravis par la reconnaissance,
Ouvrent leur cœur à tes transports brûlants 187.
Salut, grand Dieu 188, Fils unique du Père ! Les cieux des cieux contemplent ta beauté. Du Père, en toi, le bon plaisir prospère 189, Et tes élus entonnent sur la terre L'hymne joyeux de l'immortalité 190.