L'ALLIANCE ÉV ANGÉLIQUE
Alors ceux qui craignent l'Éternel ont parlé l'un à l'autre, et l'Éternel y a été attentif et l'a entendu.
Malaciiie, III, 16.
L'Assemblée israélite atteste l'existence unique de Celui qui est la cause première , et qui possède en Lui-même la raison souveraine de toutes choses.
L'Assemblée chrétienne, issue de l'Assemblée israélite, atteste l'unique et incomparable majesté de l'Homme qui, en parlant de l'Auteur de tout bien , a pu dire : « Je suis en mon Père , et le Père est en moi, moi et le Père sommes un. »
Cet Homme est descendu dans la souffrance et
dans la mort, et il en est remonté vivant et plein de gloire, amenant à son Père tons ceux qui mettent leur confiance en lui.
Voilà ce que l'Assemblée chrétienne a été chargée par lui d'annoncer à tous , depuis le plus petit jusqu'au plus grand ; et elle y parviendra à l'aide de l'Esprit saint auquel elle croit, comme elle croit au Père et an Fils.
L'Assemblée israélite et l'Assemblée chrétienne sont deux colonnes du même édifice spirituel, figurées par les deux colonnes placées au-devant du temple de Salomon, à la gloire de Celui qui fonde, Jakin, et de Celui qui affermit, Boaz.
Faites pour se prêter un appui mutuel, l'Assemblée israélite et l'Assemblée chrétienne finiront par s'entendre dans un seul et même esprit. Que, dès ce moment, elles se respectent et se traitent réciproquement comme si déjà elles s'étaient parfaitement entendues , et Celui dont le nom est JE SUIS , et qui est la Vérité même, y mettra sa bénédiction.
,« Je prie Evodie, celle qui est dans la bonne voie, et Syntiche, celle qui s'y rencontre avec elle, d'être d'un même sentiment dans le Seigneur. »
Neuchâtel en Suisse, samedi soir, 17 août 1861.
Un membre des deux Alliances*
Le Roi d'Israël rejeté par sa nation. — Suites terribles du meurtre du Messie. — Jérusalem investie par les Romains. — Fléaux combinés. — Les sicaires. — Famine affreuse. — Une femme dévore son unique enfant. — Signes extraordinaires du courroux céleste. — Droits imprescriptibles de la vérité.
— Message funèbre de Jésus fds d'Ananus. — Quelle a été la vraie cause du désastre. — Les Juifs mal récompensés de leur zèle à sévir contre un prétendu blasphémateur. — Contraste de leur ruine avec l'extension et les triomphes de l'Église de Jésus-Christ. — Intolérance romaine. — Fanatisme des Croisés. — Le prêtre Gotescal. — Les Pastoureaux. — Le château de Verdun. — Baptêmes subreptices. — Le Navarrais compatissant. — Fêtes des Juifs, consolation de leur exil. — Massacre d'York. — Les Ghetti.
— Étiquettes infamantes. — Sermon annuel aux Juifs de Rome. — Nobles protestations d'un saint Bernard, abbé de Clairvaux, et d'un Grégoire le Grand.
— Mission providentielle des Juifs dans ces âges ténébreux. — Ils sont bannis d'Espagne. — La sainte Inquisition. — La Reine du ciel, Jésus seul Intercesseur. — Les couteaux de la Madone. — Le château de Chillon. — Épisode de Bonivard. — La peste noire. — Les Juifs mis en cause. — La ville de Bâle. — Juifs enfermés et bridés sur un îlot du Rhin. — La rue des Flammes à Strasbourg. — Juifs d'Espagne conservateurs des lettres et de la civilisation au moyen âge. — Le grand Maimonidès. — Les treize articles de foi. — Lacune du système. — La Kabbale. — Les Alchimistes. — Pascal de Tolède. — Juifs de Savoie accusés d'avoir empoisonné les fontaines. — La Pierre noire de Chillon. — Le Peuple martyr et l'Homme de douleur.
Épouse trois fois adultère, Que t'ont valu tes infidélités ?
Par d'impures divinités De ton Seigneur provoquant la colère, Tu vis périr ton temple avec tes libertés. Au sortir du désert, sa clémence infinie T'installa dans l'Eden de sa terre bénie. Lui-même, en Sinaï, t'avait dicté -ses lois ; Entre les chérubins, tu recueillais sa voix !. Te couronnant d'honneur, t'enivrant d'harmonie, Devant lui, tous les ans, il t'admettait trois fois 2 ; Quand, fatiguée un jour de ton indépendance, Au régime divin tu préféras des rois 3 ;
Tu payas cher ton inconstance.
Né du sang de David pour être ton Sauveur4, Le Fils de Dieu, plus tard, brisait ton esclavage5 ;
Se faisant homme à ton image, Il ôtait tout prétexte à ton humeur volage ; Tu le livras à l'Empereur6, Et, te poursuivant d'âge en âge, La croix et les tourments ont été ton partage, Et du joug des Césars tu sens la pesanteur.
Tu l'as crucifié, ce Sauveur débonnaire Qui t'annonçait la paix au nom de l'Éternel ; Tu bravais l'Homme-Dieu cloué sur le Calvaire, Tu comptais tous ses os 7, tu l'abreuvais de fiel ;
Et les cieux, à midi, se couvraient de ténèbres 8, Sous tes pas égarés le sol sacré tremblait 9 , Ton temple s'effrayait de présages funèbres 10 , Du lévite, à l'autel, la raison, se troublait ;
Et, l'aigle de Titus planant sur tes murailles, La désolation fondait sur le Lieu saint11 ; Des mères dévoraient le fruit de leurs entrailles ; Dans les cœurs dégradés l'humanité s'éteint12.
Lisant dans l'avenir, Moïse en sa vieillesse Des enfants de son peuple a décrit la détresse,
Prophétisé comment, dans des temps reculés, Les Hébreux, à leur loi vainement rappelés Et d'un Dieu redoutable allumant la vengeance, Le lasseraient enfin par leur impénitence, Et comment, par des faits remplis d'atrocité, Ils deviendraient l'effroi de la postérité 13.
Sion de ses périls à temps fut avertie ;
Elle ferma l'oreille à la voix du Messie,
Qui, venant accomplir des oracles certains,
La visitait aux jours marqués par les destins.
Par l'esprit de mensonge à sa perte entraînée, '
Sion de son salut ignora la journée u.
A quel prix, juste ciel ! en ce pressant danger,
Son Roi qu'elle offensait, voulut la protéger !
La couvrant de son aile, il prenait sur lui-même ■
Le soin de contenter sa justice suprême,
Et, victime sanglante, il disait au démon :
D'Israël, mon élu, j'ai payé la rançon.
Telle, affrontant l'autour et ses serres cruelles,
La poule a rassemblé ses poussins sous ses ailes iS.
Les chrétiens, qu'à veiller son oracle appela,
Au signal attentifs, s'enfuirent dans Pella16.
Hébreux, dans vos périls dont le nœud se complique,
Ecoutez les avis de l'Esprit prophétique 17.
Dans Solyme, trois fois, chaque année en son cours
Des Juifs de tout pays attirait le concours.
De la Pâque, surtout, la fête révérée
D'adorateurs sans nombre inondait la contrée ;
Ils venaient célébrer, dans des groupes divers,
Le Dieu qui des tribus avait rompu les fers,
Alors que, sur le Nil, déployant sa puissance,
Son bras de Pharaon châtia l'insolence,
Et contraignit ce prince à hâter le départ
De ceux qu'en son délire il poursuivit plus tard.
En ce jour solennel, où la foule empressée
Des pompes de son culte occupait sa pensée,
Les remparts de Sion brusquement investis
Retinrent à regret tout un peuple surpris 18.
Heureux si le froment qu'en des temps d'abondance
Avait des principaux serré la prévoyance,
Pour le jour du besoin sagement ménagé,
Au peuple, en sa détresse, eût été partagé ;
La place, d'arsenaux et de vivres pourvue,
Par des soldats sans nombre eût ^été défendue,
Et des fils de Jacob la bouillante valeur
Des Romains plus longtemps eût arrêté l'ardeur ;
Mais l'incessant conflit de factions parjures
Paralysait l'effet des plus sages mesures.
Quel espoir met aux mains ces chefs fanatisés ? Vingt greniers ont péri, dans la lutte embrasés19. Du froment recueilli la source est épuisée, Et la terre est pour eux sans pluie et sans rosée.
L'EXPIATION. li
La nation succombe à l'excès de ses maux ;
Solyme, dans ses chefs, a trouvé ses bourreaux.
Dévoré par la faim, le frère envie au frère
D'un sordide aliment la ressource éphémère ;
La multitude, en proie à de hideux transports,
S'en va fouiller la fange et la cendre des morts.
La faim, toujours la faim ; un lugubre silence
Des esprits de l'Abîme accusait la présence ;
La vengeance d'un Dieu justement irrité
Livrait à leur fureur sa coupable cité.
Dans l'ombre apparaissaient des figures livides
Vers le Dieu de Jacob tournant leurs yeux humides ;
Le Seigneur restait sourd à leurs gémissements,
Et son temple en péril aigrissait leurs tourments 20.
Épargne, Dieu puissant, ta nation chérie !
Tu la livras à sa fureur, Et rien, sous le soleil, n'égala son malheur.
Une Juive, c'était Marie, Fille d'Eléazar, dans le faste nourrie 21, Mais qu'attendaient les jours de la calamité, Marie aux coups du sort opposait sa fierté.
C'est le temps où, de Rome affrontant la vengeance, La nation s'armait pour son indépendance,
Ignorant que le Christ qu'elle avait rejeté Pour triompher de Rome était ressuscité ; Que son Esprit, fondant une Église nouvelle, Changerait les destins de la Ville éternelle 22, Jusqu'au jour où, sa gloire éclatant dans Sion, Il verrait à ses pieds sa propre nation.
A de fatals conseils Marie abandonnée
De son peuple aveuglé suivit la destinée,
Et ne sut pas prévoir dans quel abîme affreux
L'orgueil précipitait un peuple valeureux
Qui, honteux de la croix de son Roi débonnaire,
Osait se mesurer aux Maîtres de la terre,
Et foulait à ses pieds le symbole divin
Qui livra tout l'empire au premier Constantin 23.
Cependant de Titus la marche triomphale
Des Hébreux obstinés hâtait l'heure fatale,
Et forçait les cités qui résistaient encor.
Marie, abandonnant le bourg de Bathécor
Et les champs fortunés d'où la foule s'exile,
Dans les murs de Sion vient chercher un asile.
Malheur à la brebis errante, sans pasteur !
Dans ces murs trop peuplés commandait la terreur.
Le fer, la maladie, avec la faim cruelle,
Multipliaient l'alarme et la mort autour d'elle.
Un seul fils lui restait, frêle et tendre rameau,
Que la foudre, en grondant, laisse aux flancs d'un ormeau. Cet enfant, dans le deuil qui couvrait la patrie, Rendant quelque caresse à sa mère attendrie, Ramenait l'espérance et la paix dans son cœur. Chaque jour d'un long siège augmentait la rigueur. Au dehors, des Romains l'infatigable armée, Fermant tous les abords de la place affamée ; Au dedans, des tyrans égarés, furieux, Fomentant la discorde et s'égorgeant entre eux.
Qui nous retracera l'audace sans exemple Des fougueux zélateurs retranchés dans le temple ; Le sang des citoyens versé devant l'autel, L'impiété commise au nom de l'Éternel ? Des sicaires sortis du fond de l'Idumée De ces fourbes cruels avaient grossi l'armée ; Exécrant le bas peuple, hostiles au pouvoir, Foulant jusqu'au parti dont ils étaient l'espoir, On les vit tous ensemble, avec des cris sauvages, De maisons en maisons promenant leurs ravages, Traîner des malheureux qui n'avaient plus de pain. Si du moins, dans leur cœur, un sentiment humain D'une mère en détresse épargnant la souffrance, Ils n'eussent pas ravi le dernier aliment Qui de son fils et d'elle apaisait le tourment, Elle eût vu, sans regret, s'envoler l'opulence Dont le riant prestige entourait son enfance, Et n'eût pas de son crime effrayé l'univers;
Mais de ses oppresseurs la farouche insolence Aigrissait ses esprits plus que tous ses revers.
ce Hé quoi! sans t'immoler, ils sont venus encore, » Dit-elle, en regardant cet enfant qu'elle adore ;
« En vain ta mère les implore;
« Pareils aux tigres des déserts, « Leur cruauté s'amuse à rendre plus amers ce Les adieux prolongés de ta dernière aurore. ce S'ils voulaient mettre un terme auxmaux que j'ai soufferts ! ce Ah! tranchons d'un seul coup le mal qui te dévore. « Et pourquoi vivrais-tu?... Pour aller dans les fers, c< Loin de Jérusalem et du Dieu que je sers,
« Parmi les païens que j'abhorre?
« Ah! périsse plutôt le jour qui vient d'éclore, ce Que l'espoir de Sion croule au fond des enfers ! »
Une rage infernale en son cœur est entrée,
Trois fois elle essaya sa main mal assurée ;
Enfin, loin des mortels, retirée à l'écart,
Au sein de son enfant elle enfonce un poignard ;
L'enfant tendait les bras à sa mère égarée.
Mais elle, sans frémir, jetant son coutelas,
Près d'un feu ranimé précipite ses pas;
Elle veut assouvir sa faim désespérée.
De cette chair sanglante, en lambeaux déchirée,
Elle apprête, en hurlant, un horrible repas. Un bruit affreux l'interrompt; on s'écrie : « Il faut ouvrir... » Quand sa main amaigrie Aux soldats furieux, clans l'asile élancés, Montra ce qui restait de tant de barbarie, Leur visage pâlit... Ils étaient surpassés24.
De présages certains le concours lamentable
Annonçait de Sion la chute inévitable 25.
On vit sur la Judée, environnés d'éclairs,
Des chariots armés se heurter dans les airs ;
Dans la nuit avancée, une étrange lumière
Sillonner lentement les murs du sanctuaire,
Et sur ses gonds rouler, sans le secours humain,
La porte que fermaient cent barrières d'airain.
Le temple s'ouvrait-il aux légions romaines ?
La nuit qui précéda la fête des Semaines,
Et ramenait le jour où, dans un saint effroi,
Le peuple en Sinaï recueillait cette loi
Que, plus tard, de Moïse exauçant la prière,
Le Seigneur inscrivit sur deux tables de pierre,
Mais qu'en un jour semblable, après quinze cents ans,
Son Esprit graverait au cœur de ses enfants ;
Alors donc que le prêtre, exact à son office,
De la fête, avant jour, ordonnait le service,
Une voix surhumaine, en des accents distincts,
D'une subite alarme émut le saint des saints :
« Sortons d'ici... ! » D'un camp la retraite soudaine Sous des pas moins pressés fait retentir la plaine. Les célestes esprits, dans un suprême adieu, L'un l'autre s'exhortaient à quitter le saint lieu.
k venger son honneur la Vérité terrible
Maintient sur les humains son droit imprescriptible ;
Contre elle vainement ils osent prononcer ,
Tout l'effort des mortels ne saurait l'effacer.
Celui de qui la faute encourut la censure,
S'il offre un cœur contrit à sa lumière pure,
Si dans sa conscience il laisse pénétrer
Le céleste rayon qui la vient éclairer ;
Si, fuyant les détours, son repentir s'empresse
De livrer l'interdit trop cher à sa faiblesse;
Le trait déjà lancé pour le faire périr
Est l'instrument dont Dieu se sert pour le guérir.
Le poison qui s'écoule à travers la blessure
Du mal qui le minait tarit la source impure ;
Et l'homme, par l'Esprit enseigné dans son cœur,
Du céleste pardon savoure la douceur.
Mais si contre la loi son orgueil se mutine, Que, toujours plus coupable, à nier il s'obstine Ce levain du péché qui, fermentant en nous, Du Dieu qui nous pénètre enflamme le courroux ; Si, loin de rechercher la divine lumière,
Sitôt qu'elle apparaît il se tire en arrière;
Si sa malice va jusqu'à persécuter
Le fidèle témoin qu'il devait écouter;
Au lieu de se haïr, s'il hait, s'il calomnie,
S'il abreuve de fiel une innocente vie,
Et, pour tout dire enfin , s'il insulte à la croix
Du Juste, qui de nous répond au Roi des rois ;
Dans ses droits les plus chers la Vérité blessée
Ne ménagera pas ceux qui l'ont offensée ;
A tous elle traçait le chemin du bonheur,
A ceux qui l'ont trahie elle criera : « Malheur ! »
Ayant donc rejeté Celui dont la Parole
Avec tant d'efficace et reprend et console.
Et conjure les maux sur nous près d'éclater,
Israël frémira quand, forcé d'écouter,
Non plus le Fils de l'homme, indulgent, charitable,
Tendant à qui l'implore une main secourable ,
Mais un autre Jésus dont la sombre fureur
A l'œuvre appellera l'ange exterminateur ;
A ce signe effroyable, il pourra reconnaître
Qu'un grand crime, en Sion, avait dû se commettre ;
Que Celui qu'en Jésus il avait dédaigné
Tournait contre son peuple un visage indigné.
Du pays d'Israël la paix était entière,
Et l'aigle des Césars dormait à la frontière;
Sur le sol orgueilleux de sa fécondité, Tout respirait l'aisance et la prospérité. On était en Tisri 26, ce mois où la nature, Riche de tous ses dons, les répand sans mesure ; Où, d'arbres fructueux enlevant des rameaux, Les Hébreux, à l'envi, construisaient ces berceaux Qui, par l'ordre de Dieu relevés d'âge en âge, Au peuple rappelaient son long pèlerinage, Et ces toits du désert où, pendant quarante ans. Errèrent de Jacob les fils contredisants 27.
La foule se livrait aux transports de la fête Quand soudain apparut un étrange prophète, Un laboureur, un fils de l'obscur Ananus : Un hasard singulier le fit nommer Jésus. Il chemine, porteur de sinistres oracles, Entre à Jérusalem, un jour de Tabernacles ; Des pompes de la fête il n'est point étonné, Le chagrin séjournait sur son front sillonné. Il marche droit au temple, et sa voix foudroyante Fait retentir au loin ces mots pleins d'épouvante :
« Un vent impétueux se lève à l'orient,
« Un autre lui répond du fond de l'occident ;
« De quatre vents déjà l'ouragan se combine,
« Le temple est embrasé, la ville est en ruine.
« A vous, qui de l'hymen allez serrer les nœuds,
« Malheur! enfants, vieillards, vous périssez comme eux.»
Il dit, et, s'arrachant à la foule accourue, Et la nuit et le jour il marche dans la rue, Dénonçant de Sion le lugubre destin.
On s'étonne, on s'indigne, on l'arrête à la fin. Les grands qu'importunaient ces sinistres présages, Déjà s'en sont vengés par d'indignes outrages ; Mais lui, sans résister à ces durs traitements, Du désastre prédit redisait les tourments.
Des magistrats, enfin, le zèle s'inquiète :
« C'est un fourbe, dit-on ; mais s'il était prophète
« Un tel oubli de soi n'était pas naturel ;
« A quoi donc reconnaître un envoyé du ciel ? »
On ménageait encor la puissance romaine ;
Devant le gouverneur aussitôt on l'entraîne.
Albinus l'interroge ; il veut savoir son nom,
Sa race, son pays, et quelle mission
Pouvait d'un tel message autoriser l'audace.
Mais en vain on le presse, en vain on le menace ;
A l'absolu silence il s'était condamné.
Du supplice du fouet le signal est donné ; Les licteurs sont tout prêts, leurs lanières fumantes28 Enlèvent des lambeaux de ses chairs palpitantes. Mais en vain la torture épuise ses tourments ; Point de cris ni d'aveux, point de gémissements : Absorbé dans le deuil de la patrie entière,
Pour lui-même il n'a plus ni larmes ni prières. A ces coups redoublés qui découvraient ses os Du pays en ruine il opposait les maux, S'écriant, d'une voix toujours plus lamentable : « Pleure, Jérusalem, ta plaie est incurable ! »
Des farouches licteurs le bras était lassé. On plaint un malheureux, on le dit insensé ; Enfin on le renvoie. Aussitôt recommence De son glas effrayant la lugubre insistance ; Errant de place en place, il s'écriait : « Malheur ! L'écho de Morija redisait sa douleur.
Durant sept ans entiers ce cri de funérailles De la cité rebelle attrista les murailles. Toujours préoccupé du désastre commun, Jamais, chemin faisant, il n'aborda quelqu'un ; Pour qui le maltraitait il n'avait point d'injure ; Et, si d'autres venaient, par quelque nourriture, De sa misère horrible adoucir la rigueur, Il usait du bienfait sans en bénir l'auteur : Tant, un objet unique absorbant sa pensée, Toute autre impression en était effacée !
Ces échos du malheur ^ en tout temps répétés,
Se renforçaient encor dans les solennités ;
Et, malgré les sept ans que ces rigueurs durèrent,
Les accents de sa voix jamais ne s'altérèrent ; Toujours le même timbre et la même vigueur D'un prochain châtiment dénonçaient la rigueur.
Meurtrière des saints, ta perte est décidée ! La guerre qui bientôt embrasa la Judée Et remplit ses cités de désolation, Justifia cet homme et sa prédiction.
Mais lui, dès qu'il eut vu les légions romaines Déployer à tous vents leurs enseignes païennes ; Au son de la trompette et des clairons guerriers, La dixième s'asseoir au mont des Oliviers 29 ; Qu'il vit, presque aussitôt, par une étroite enceinte, Cette armée, en trois jours, fermer la ville sainte 30, D'un siège meurtrier affrontant les hasards, Il erra désormais sur le haut des remparts.
Un jour que, poursuivant sa course infatigable, On l'entendait crier, d'un ton plus lamentable : « Pleure, Jérusalem ; temple, malheur à toi ! « Malheur à tout le peuple ! enfin , malheur à moi ! > Du camp des ennemis une roche lancée Tournoie et, l'atteignant, achève sa pensée. Sous le poids du malheur qu'il a prophétisé, Avec Sion qui tombe il veut être écrasé31.
Des grands événements différemment l'on cause ; Il importe surtout d'en pénétrer la cause. Sachons reprendre en main les pièces du procès ; Du mal mieux défini le remède est plus près. J'interroge le point d'où partit la tempête : De l'état des Hébreux le Christ était la tête, Du troupeau de Jacob il était le berger; Mais aux fils de son peuple il devint étranger. Descendu chez les siens, les siens le méconnurent32; Le sophisme et la ruse en leur cœur prévalurent; De la chair et du sang ils prirent les avis. Us disaient : « Il blasphème, et Dieu n'a point de fils. »
Hébreux, y songez- vous? Et notre premier père, Direz-vous qu'il naquit d'une flamme adultère ? Il était fils de Dieu, nous le sommes aussi ; Les sens à nous troubler n'ont que trop réussi. Eve, qu'Adam accueille au sortir de son somme, Était fille de Dieu, bien que fille de l'homme. De leurs pères les fils osent porter le nom ; Tu n'es pas fils de Dieu, sois donc fils du Démon. De qui hait le péché Dieu redevient le père, La grâce efface en lui la tache héréditaire ; Mais il doit la rançon qui lui rouvre le ciel, A l'homme qui jamais n'offensa l'Éternel 33. Son issue a des temps précédé la naissance34; Le Père a mis en lui toute sa complaisance35. D'une race rebelle expiant le péché,
Il a pris notre chair sans en être entaché 36. Nous périssions, errants dans une nuit funeste ; En lui, nous renaissons à la gloire céleste37. La mort était le prix de la rébellion ; Sa croix des voluptés flétrit l'illusion, Et du second Adam la naissance divine De notre être déchu relève la ruine.
Les pensers du Dieu fort ne sont pas nos pensers ; Nous prenons pour le vrai nos appétits grossiers. Victimes, comme Adam, de la ruse du Diable, LesHébreux ont rougi de l'Homme irréprochable, Du Prince de la vie ils ont voté la mort : Qui donc s'étonnera de leur malheureux sort? Dieu frappa le berger; aux loups abandonnées, Les brebis en désordre ont fui disséminées. Du corps décapité les membres apalis Au tombeau de l'exil seront ensevelis, Jusqu'au jour où le Chef qui rentra dans la vie, Et qu'au plus haut des cieux le Père glorifie 38, Ayant rejoint le corps par lui ressuscité, Fera cesser le deuil de notre humanité.
Ainsi, Jérusalem, de sa gloire étonnée, Du Christ aura suivi la double destinée : Comme lui, retranchée et réduite au tombeau; Avec lui, s'élevant dans un monde nouveau.
Mais les Hébreux ont dit, scindant la prophétie :
« Jésus de Nazareth ne fut point le Messie ;
« Nos pères attendaient un règne glorieux,
« De Jésus le trépas fut ignominieux.
« Désavouer son œuvre et refuser d'y croire
«Fut donc, pour nos aïeux, une œuvre méritoire.
« Jésus, membre réel de notre humanité,
« Sur les droits du Très-Haut avait empiété. »
Ainsi, du Fils de l'homme ordonnant le supplice, Vos pères au Dieu fort avaient rendu service : Son honneur, dites-vous, y fut intéressé; Mais ce bienfait, comment l'a-t-il récompensé?
Aux plaines de Moab, la lance de Phinée
De l'effronté Zimri trancha la destinée ,
Et, par le sang d'un seul, son vertueux transport
Envers tous apaisa le courroux du Dieu fort.
Du Lévite indigné la vengeance hardie,
Dans les âges suivants, fut cent fois applaudie ;
Et Dieu, toujours fidèle envers ses serviteurs,
Lui fit du sacerdoce hériter les honneurs 8Q.
Si du grand Sanhédrin l'autorité suprême, Arrêtant le scandale et l'insigne blasphème D'un mortel qui de Dieu se prétendait l'égal, Eût frappé dans le Christ un fils de Bélial , Le Ciel, assurément, touché d'un si beau zèle,
L'EXPIATION. i
Eût mieux récompensé la nation fidèle ;
Eût du moins, à ses fils, objets de ses faveurs,
D'un exil lamentable épargné les horreurs.
Oui, Dieu toujours propice à qui, d'un cœur sincère,
Obéit à ses lois et s'attache à lui plaire ,
Aurait, les délivrant de tous leurs ennemis,
Conservé dans leurs mains l'héritage promis.
Il n'eût pas, de l'Église élevant l'édifice,
De son temple, en Sion, renversé le service;
Et du pardon divin le signe lumineux
Ne se fût pas levé triste et sanglant pour eux.
Et quel bras fit asseoir au faîte de la gloire 40
Ce Christ dont ils voulaient abolir la mémoire?
Fit prospérer son règne au milieu des Gentils ,
Et des fruits de sa mort enrichit les petits 41 ?
Ah ! son temple embrasé, sa vérité voilée,
Le pays asservi, sa richesse envolée,
Et leur postérité semée à tous les vents,
Et cet exil sans terme , après dix-huit cents ans,
N'ont que trop attesté qu'au lieu de lui complaire,
Vos pères du Dieu fort enflammaient la colère,
Et qu'en livrant son Oint à tant d'indignité,
Ils avaient mis le comble à leur impiété.
L'on vit, dans les horreurs d'une guerre intestine, Trois partis acharnés se déchirer entre eux 42,
Pendant que l'ennemi, campé sur la colline, Érigeait l'instrument de leur supplice affreux.
Tu fus abandonnée, ô cité criminelle! A ceux qu'au lieu du Christ tu proclamas tes rois 43; Va, garde tes Césars44 ; pour payer ton beau zèle, Leurs soldats ne pourront trouver assez de croix 4\
Il sied mal aux Gentils reçus dans l'alliance, De venir insulter au malheur de Sion.
Si, du moins de ton Juge implorant la clémence , Tu voulais du passé tirer instruction !
D'un peuple trop aimé déroule les annales, Tu le verras toujours murmurateur, ingrat ; D'un orgueil effréné les vapeurs infernales Du Soleil de justice 46 interceptaient l'éclat.
Leurs pères, de Joseph ont -ils plaint la détresse, Quand, joyeux d'accabler sous leurs coups inhumains Celui dont la vertu les accuse et les blesse , Ruben les détournait d'ensanglanter leurs mains47?
Comment ont-ils traité les hérauts du Messie? Ils les ont lapidés, sciés, décapités 4S. Atteint dans les parvis, le fils de Barachie D'une âme trop sincère expia les clartés49.
Quel peuple fut jamais digne de tant de larmes? Israël méconnut l'Éternel son berger ; Dès-lors, haï de tous, et né pour les alarmes, Il nous lègue un salut qu'il ne peut partager.
Les barbares tourments, la basse ignominie, D'une raison sublime ont arrêté l'essor. Partout un zèle faux, partout la tyrannie Immolèrent ses fds au cruel dieu de l'or.
Était-ce le vrai Dieu, brigands du moyen âge,
Ou bien leur or que vous aimiez?
Cette loi que vous proclamiez
Vous condamnait à chaque page.
Que vous disait le Christ, dont vous baisiez l'image? « Soyez compatissants, l'Evangile est amour; «Touchés de vos vertus, les Juifs croiront un jour; « Cherchez ce qui rapproche, et non ce qui divise. « Mais vous, par vos forfaits, épouvantant l'Eglise, « Les mains teintes de sang, au lieu de m'imiter, « Votre maxime était haïr, persécuter. »
Des enfants de Jacob convoitant l'héritage, Les croisés dans leur sang se baignaient avec rage : « Pour plaire au Fils de Dieu, pour servir l'Eternel, « Effaçons, disaient-ils , jusqu'au nom d'Israël 50.
« Les lieux saints reconquis seront la récompense
« De ceux que Dieu chargea du soin de sa vengeance. »
En ce temps apparut le prêtre Gotescal 51,
Agent impétueux des puissances du mal. .
De l'Allemagne en feu parcourant les provinces,
Il réclamait l'appui des peuples et des princes,
Et, la croix à la main, semant partout l'effroi,
Il contraignait les Juifs à renier leur foi.
Chez les Juifs indignés des femmes se levèrent,
Qui, massacrant leurs fils, dans les flots s'élancèrent52 :
« Nous sauvons nos enfants d'un opprobre éternel ;
« Abraham, reçois-les dans ton sein paternel.
« Est-ce à nous, l'ancien peuple, élu dès l'origine ,
« Qu'on prétend imposer un rit qu'il abomine ?
« Nous mourrons ; mais, du moins, fidèles à ta loi ,
« Nous n'aurons, Eternel, connu de Dieu que toi S3. »
Ainsi parlait Sion, dans sa douleur profonde. Hélas ! elle ignorait que le Sauveur du monde, Et Celui dont les mains ont formé l'univers, En Jésus n'étaient qu'un, pour juger ces pervers.
Où court ce peuple que l'on arme?
Toute la ville est en alarme ; La foule qui grossit entoure un château fort, Et, comme la vague élancée,
Jaillit sur la roche avancée , Contre Israël debout se déchaîne la mort.
C'est Verdun b4; d'Israël la perte est assurée,
Son sang est le signal de la guerre sacrée.
Cinq cents Juifs, enfermés dans la plus haute tour,
Sous le fer des croisés tomberont à leur tour.
Pastoureaux, c'est le nom qu'à ces guerriers sauvages 85
La France du midi donnait dans ces vieux âges ;
Leurs flots impétueux, versés sur l'Orient,
De tumulte et d'effroi remplissaient l'Occident.
Les Juifs sont les premiers que leur bras sacrifie.
Dans les eaux du baptême ils sauveraient leur vie,
Mais l'Église adorait les œuvres de ses mains ;
Tomberaient- il s aux pieds des pontifes romains?
L'on verrait Israël inconséquent, parjure,
Au lieu du Créateur servir la créature ?
Non, l'Éternel était esprit et vérité ;
Us bravaient son courroux, s'ils en avaient douté.
Ce nom d'Adonaï 56 leur rendait l'espérance; L'un l'autre ils s'exhortaient à braver la souffrance. D'un œil sec ils voyaient s'avancer le trépas : On immole Sion, elle ne se rend pas.
De tisons enflammés l'enceinte est entourée. Les brigands, de la tour allaient forcer l'entrée,
Quand, tout-à-coup, les Juifs, égarés, furieux, D'un forfait lamentable épouvantent les cieux :
De l'Église, en ces temps, le fanatique usage Enlevait aux Hébreux leurs enfants en bas âge, Et, bravant la tendresse et les cris maternels, Les faisait élever à l'ombre des autels 57. A Verdun, cependant, avertis par avance, Us ont des ravisseurs trompé la vigilance, Et ce dépôt si cher, dans leur bras emporté, De tant de résistance expliquait la fierté. Mais en vain ils lançaient de nombreux projectiles, Sur l'hydre renaissante ils tombaient inutiles. C'est alors qu'on les vit, pressés de toutes parts, Précipiter leurs fds du haut de leurs remparts 58.
Chrétiens., vous frémissez plaignez des misérables
Que votre fanatisme a seul rendus coupables; Ils voulaient, arrachant leurs fils à vos autels, Venger et leur loi sainte et les droits paternels.
Aux premiers jours du monde, avant qu'il fût des bibles, La vertu réclamait ses droits imprescriptibles ; Une loi, qu'en nos cœurs Dieu grava de sa main , Devançait la coutume et les tables d'airain. La voix qui retentit du milieu des tonnerres, A nos fougueux désirs opposant des barrières,
Après la primauté rendue au Roi des rois,
Des parents sur la terre a consacré les droits.
Du code des chrétiens la morale si pure
N'a jamais outragé les lois de la nature.
Où donc avez-vous lu que le Christ, en son temps,
Ait d'une eau clandestine ondoyé des enfants;
Qu'il les ait emportés, comme l'aigle, en son aire,
Bravé, pour les bénir, le désespoir d'un père 59?
On conçoit qu'Israël, justement indigné,
De sonder votre dogme ait longtemps dédaigné.
De sincères croyants la foi plus magnanime Finira par dompter le pouvoir de l'abîme ; Ils verront l'Adversaire à leurs pieds abattu, Et sauront l'enchaîner à force de vertu. Mais déjà, dans l'amour et dans l'obéissance, La foi les associe à la Toute-Puissance ; Et que pourrait contre eux la rage des Enfers? Leur force est dans le bras qui soutient l'univers. A l'amour éternel à qui je les confie, Nul ne saurait ravir mes enfants ni ma vie. Marchant en assurance, un vrai fils d'Israël, Au fort de la détresse, espère en l'Eternel ; Il ne transgresse point sa divine ordonnance ; Macchabée intrépide et gardant l'Alliance, Du milieu des tourments il juge Antiochus 60, Et déjà dans la gloire il règne avec Jésus 61.
Qu'au nom d'un faux honneur, une amitié perfide Dans le sein d'un ami plonge un fer homicide, Lui, l'enfant du Très-Haut, s'honore de souffrir L'opprobre dont le Juste a daigné se couvrir 62. Au fou qui le provoque, au méchant qui l'outrage, De la Parole sainte il oppose un passage , Et dans l'élection toujours plus affermi 63, Bien loin de le haïr, bénit son ennemi 64. Il garde de souiller le bon droit par un crime ; Au lieu d'être bourreau, préfère être victime ; De l'enfant que le ciel voulut lui confier, Il veut être le père et non le meurtrier.
Un juif rendant hommage à la Sainte-Ecriture, De ses plis enroulés baise la couverture 65 ; Moins soucieux, hélas! de ce qu'elle prescrit, Pour la lettre adorée il néglige l'esprit. Mais du Christ, à son tour, exaltant la clémence, Le chrétien, trop souvent, usa de violence. Eh ! n'a-t-on pas laissé lâchement égorger Ceux qu'au nom de Jésus il fallait protéger?
Qui pourrait cependant exprimer la furie D'une Église bravée en son idolâtrie?
Au lieu de réformer de coupables abus, Elle aima mieux des Juifs ignorer les vertus,
Et, plus tard, de ses mains déchirant ses entrailles, De ses fils égorgés fêter les funérailles 66. Rome, ivre de pouvoir, ne hait pas à demi. O jours de Mérindol 67, ô Saint-Barthélémy ! Vos faits, en traits de sang inscrits dans nos annales, Dénoncent aux Hébreux nos discordes fatales ; Mais, du moins, ils verront un peuple de héros Du milieu des bûchers prier pour leurs bourreaux.
Voix touchante du sang, ô cri de la nature!
Des faux dévots, un jour, tu vaincras l'imposture.
Les hommes, à s'aimer conduits par Jésus-Christ,
De son culte outragé saisiront mieux l'esprit;
A peine nous sortons d'une époque barbare.
Le sang juif par torrents coula dans la Navarre ;
Six mille sont frappés dans les murs d'Estella :
Des pâtres émigrants 6S le flot les accabla.
Attirés en ces lieux, des oiseaux de ténèbres
Effleuraient les mourants de leurs ailes funèbres.
La ville, du sommeil implorait les vapeurs ;
Son silence lugubre était mêlé de pleurs.
Avant l'aube un vent frais, s'engouffrant dans les rues,
Apporte, en gémissant, comme des voix perdues.
Mais ce subit effroi bientôt s'évanouit ;
Les fantasques accents s'envolent dans la nuit.
L'esprit encor troublé des scènes de la veille, Dans la place un soldat péniblement sommeille.
D'un sombre fanatisme abhorrant les excès,
Il en a déploré les barbares succès,
Sa pitié s'est émue en faveur des victimes :
« Aux siens le Rédempteur demandait-il des crimes? Des Juifs pour son saint nom durait l'inimitié ; Mais ils méritaient moins l'horreur que la pitié. Leur incrédulité n'était pas volontaire, Nos crimes nourrissaient leur haine héréditaire ; Plus patients que nous, sobres et tempérants , Pour leur culte zélés, bons fils, tendres parents, Dans leurs jours consacrés, sans fiel et sans envie, Ils coulaient près des leurs une innocente vie. Que d'utiles travaux, de services rendus, Diminuaient leurs torts ou vrais ou prétendus ! En leur cœur survivait une sainte espérance 69. La nature chez tous répugne à la souffrance ; Ah ! s'ils n'avaient pas craint d'offenser le Seigneur 70, Dès longtemps notre culte eût remplacé le leur.
« On les connaissait mal ; du seuil tumultuaire ïl fallait pénétrer jusques au sanctuaire.
« Le soir du vendredi, sitôt qu'à l'occident L'on aperçoit dans l'ombre un astre étincelant, A l'heure où, s'entourant de calme, de silence, Du repos des Hébreux le mystère commence, Qui, chez eux, n'a senti comme un souffle d'amour
Emporter dans l'oubli les fatigues du jour ?
Du quartier populeux l'activité s'arrête;
Le logis se transforme et prend un air de fête.
Aussitôt, suspendu par un soin vigilant,
Éclate aux yeux le lustre aux sept lampes d'argent.
A réparer leurs feux se perpétue et brille
Un sacerdoce acquis aux mères de famille ;
Car à la femme hébreue appartenait l'honneur
De rendre au genre humain le flambeau du bonheur 71.
« Usant des droits sacrés d'un accueil charitable, Le pauvre et l'étranger prennent leur place à table. Sitôt qu'on est assis, un hymne solennel Dans de pieux transports s'élève à l'Éternel :
« Toi de qui nous tenons le mouvement et l'être,
« De ce vaste univers et l'Auteur et le Maitre,
« Aux cieux, comme ici-bas, rien n'est semblable à Toi ;
« D'Israël, ton élu72, Tu voulus être Roi73.
« Qu'un monde qui s'égare à son gré déifie
« Ces êtres de néant auxquels il se confie,
« Le peuple de ton choix, en tout lieu prosterné,
« Ne reconnaît qu'un Dieu dont tout est émané. »
« Mais déjà, dans la coupe antique, bosselée, Brille du vin sacré la liqueur étoilée. Tous boivent à la ronde, et reçoivent le pain Que le chef de famille a rompu de sa main.
Avant qu'on se sépare, une ardente prière S'interrompt aux sanglots de l'assistance entière :
« Toi qu'implorait Jacob en ses besoins pressants74,
« Abaisse tes regards sur nos périls croissants !
a Partout, nous prodiguant le mépris et l'outrage,
« Les Gentils sous leurs pieds foulent ton héritage;
« Et nos fêtes sans joie et sans solennité
« Languissent au désert de la captivité.
« Dans nos temples en deuil se tait la prophétie;
« Nos sabbats en défaut retardent le Messie.
« Ne verrons-nous jamais ce pays fortuné
« Où régnera ton Oint de gloire environné ?
« Puissions-nous, du servage ayant brisé la chaîne,
« Adorer dans Solyme à la Pâque prochaine 75 ! »
Ainsi du Navarrais le cœur compatissant
De la nuit goûtait peu le charme assoupissant.
De fêtes et de deuil cent images pressées,
Loin du lieu de la scène entraînaient ses pensées
Il voyait les Hébreux, décimés tant de fois,
Toujours mieux résolus à maintenir leurs lois.
Ces pensers l'éveillaient, quand une voix plaintive Frappa distinctement son oreille attentive. Elle semblait de loin implorer son secours ; Du quartier des Hébreux elle suit les détours.
De tout braver pour eux si l'heure était venue ! . . . Il dirige ses pas vers la voix inconnue. Il ne se trompait point; c'est un fils des Hébreux, Manahem qui, depuis, fut un rabbin fameux. Il avait vu tomber, dans la même journée, Sa maison tout entière avec lui moissonnée ; Et son père, et sa mère, et leurs cinq fils éteints, Ensemble, avaient rougi le fer des assassins ; Mais de son sang en lui la dernière parcelle Retenait de la vie une faible étincelle. Frémissant, le soldat l'emporte en son manteau Et, par ses tendres soins, le dérobe au tombeau. Amitié généreuse, heureux qui te possède! Le rabbin Manahem s'illustra dans Tolède 76.
De cet humble soldat dont Basnage répond,
L'on voudrait que l'histoire eût conservé le nom.
Après le Dieu clément, dont le secours propice
Se plait à nous tirer du fond du précipice,
Et qui, distribuant les peines, les plaisirs,
Peut, à son gré, confondre ou combler nos désirs,
Il semble qu'en effet nous devions quelque hommage
A ces cœurs généreux formés à son image,
Qui, joyeux de voler au secours du prochain,
Sont, dans des rangs divers, l'honneur du genre humain.
Mais un monde frivole, épris de vaine gloire,
Aux vertus des petits a de la peine à croire ;
C'est l'éclat qui le touche, et la célébrité Fut trop souvent le prix du vice accrédité. Le jour vient qui, mettant les bons en évidence, Saura les consoler d'un injuste silence 77.
Esclave de sa loi, le Juif, dans tous les temps, Lassa la patience et le fer des tyrans.
Qui sont ces malheureux qui tombent dans les flammes? Ils viennent d'égorger leurs enfants et leurs femmes, Quand, saluant la mort avec des yeux hagards, Dans le sein l'un de l'autre ils plongent leurs poignards. Ils sont juifs; sous Richard 7S la bouillante Angleterre Au peuple qu'on opprime a déclaré la guerre. En nos jours, avec joie elle expiera ses torts; Sous Rome, elle frappait les Hébreux sans remords.
D'York à Massada79, d'Europe en Palestine, Des Hébreux mis au ban l'on jure la ruine ; Ils n'ont plus de refuge, et, dans tous les pays, Ils rencontrent des maux étranges, mais prédits 80.
Ainsi que des lépreux, relégués hors des villes, Les murs qui les parquaient81 leur tenaient lieu d'asiles. Tous les soirs, refoulés dans leur hideux quartier, Ils devaient s'endormir sur la foi d'un geôlier.
Heureux si, dans la nuit, la flamme dévorante Ne venait pas soudain propager l'épouvante ! Entassés, suffoqués dans leur étroit séjour, Avec quelle détresse ils attendaient le jour ! Qui de leur temps prospère eût contemplé la gloire A tant d'abjection aurait eu peine à croire; Et, tandis qu'appelés et conduits par la main, Les Gentils remplissaient la salle du festin , Que, du vrai Salomon contemplant la richesse, Leurs transports éclataient en hymnes d'allégresse, Ceux qui, de sa faveur honorés les premiers, Leur devaient du salut aplanir les sentiers, Qui, dirigeant leurs pas et marchant à leur tête, Avec eux, des païens auraient fait la conquête, Ceux-là passaient, en proie à toutes les douleurs, Le jour dans l'épouvante et la nuit dans les pleurs L'aube, enfin, sur les monts ramenant la lumière, Ils voyaient se rouvrir l'inhumaine barrière, Et, la marque d'usage attachée à leurs fronts 83, Ils couraient s'exposer à de nouveaux affronts. Ailleurs, de leurs manteaux l'étiquette infamante Sur leurs pas attirait une foule insolente, Qui, par mille rigueurs, leur faisait expier Un âpre amour du gain, qu'ils ne pouvaient nier 84. Hélas! mis en dehors des droits de la nature, Pour ressource dernière, il leur restait l'usure 8b.
A Rome, chaque année, ils devaient essuyer
Les ennuis convenus d'un fougueux plaidoyer, Où celui qui du Christ exposait les mystères Leur demandait raison du crime de leurs pères, Et, muni d'arguments ou vrais ou captieux, Cent fois, interrogeait leurs rangs silencieux86.
Quelques-uns cependant des princes de l'Église S'émurent en faveur du peuple de Moïse :
« Sur ce peuple immortel, aîné du genre humain, Le Seigneur, disaient-ils, avait toujours sa main. A son Verbe incarné s'ils refusaient de croire, C'était pour mieux, un jour, assurer sa victoire. Et Rome, et Babylone, et Ninive, et Memphis, Sous leur sceptre de fer les avaient asservis ; Mais de ces peuples-rois les cités démolies Sous le sol dès longtemps dormaient ensevelies ; Seul, ce peuple étonnant qu'on proscrivait partout Sur ces vastes débris était encor debout. Des enfants de Jacob les hautes destinées Par leur second exil n'étaient point terminées ; Après d'affreux revers, un rappel glorieux Les rendrait au pays qu'habitaient leurs aïeux87.
« Aux frères de Joseph une épreuve sévère Soudain vint retracer l'angoisse de leur frère ss. Israël fugitif, en détresse en tout lieu,
L'EXPJATION. 195
Enfin, se souviendrait des pleurs du Fils de Dieu. Pour un peuple aveuglé ses alarmes si vives 89, Sa tristesse mortelle au Jardin des Olives 90, Ce visage défait, ce cri : Pardonne-leur 91 ! Saurait enfin trouver le chemin de leur cœur.
« Par un rayon divin sa science éclairée Du temple de la grâce assiégerait l'entrée ; Comprendrait que Celui dont Moïse a parlé, Gloire et fin de la Loi 92, pour tous s'est immolé ; Que ce grand sacrifice, accompli sur la terre, De la Loi remplaçait le culte élémentaire 93, Et voulait que chaque homme avec sincérité Rendît, comme Jésus, gloire à la vérité.
« Telle qu'en la mêlée, une élite de braves 94 De la vieille tactique a brisé les entraves, Et ne sait pas au chef se donner à demi, Part au premier signal, et fond sur l'ennemi -, Qu'ainsi du Rédempteur l'incomparable élite S'affranchissait du joug de la forme et du rite, Mais d'autant plus docile à la voix de Jésus, S'élançait, sur ses pas, de vertus en vertus ; Pendant que les Hébreux, qu'un lourd fardeau retarde, Au corps plus avancé servaient d'arrière-garde, Jusqu'à ce qu'un regard du Chef né de leur sang Les ramenât vers lui combattre au premier rang,
Incontinent, l'Eglise aujourd'hui morcelée Unirait tous ses fils dans la même assemblée. »
Honneur aux saint Bernard 9S, aux Grégoire %, salut ! Des retards de Sion ils comprirent le but.
Dans la gentilité de vertige saisie, Éclatera soudain la grande apostasie ; C'est alors qu'Israël, peuple du Souverain, Du Fils de Dieu prendra les intérêts en main '".
Que notre impiété s'insurge et la torture,
Le Juif rend témoignage à la Sainte-Écriture,
Il en a supputé jusqu'au moindre élément;
Essayez de toucher à son vieux Testament.
Et croit-on qu'étranger au Dieu de l'Evangile,
A la foi du Chrétien le Juif soit inutile ?
Les païens, à grands flots, dans l'Alliance admis,
Tournaient vers le vrai Dieu leurs cœurs mal affermis ;
Des Juifs avec le Christ la lutte opiniâtre
Sauvait sa déité d'un encens idolâtre ;
Disputant la victoire au Fils du Saint des saints,
D'un Dieu que rien n'égale ils servaient les desseins.
Leur force défaillant dans le moment suprême
Leur dira qu'en Jésus combattait Dieu lui-même.
Dans ce jouteur si rude à Jacob, leur aïeul,
Mieux que nous, les Hébreux reconnaîtront Dieu seul 9S
Sous un soleil brûlant, près d'un antre sauvage,
Je vois des exilés étendus sur la plage ;
Aux tourments de la faim ils sont abandonnés
Par les vaisseaux cruels qui les ont amenés ".
Contraints enfin d'errer sur un sol sans verdure,
Des lions dévorants les uns sont la pâture ;
D'autres, non sans péril, entrant dans les cités,
Sont d'un peuple farouche en tout temps insultés l(
D'eux descendent les Juifs des côtes de l'Afrique.
Ils accusent encor l'Espagne catholique
Qui, d'une foi rigide affectant les dehors,
De sujets trop puissants convoita les trésors ;
Au ciel, que révoltait sa criante injustice,
De leur expulsion offrit le sacrifice,
Réservant les bûchers de l'Inquisition
Pour quiconque aurait feint une abjuration 101.
De leurs persécuteurs haïssant la doctrine,
Dans l'ombre, les Hébreux suivront leur discipline,
Au milieu des tourments ils maintiendront leur loi ;
Mais ceux qui les brûlaient faisaient acte de foi m.
Il est un Dieu vengeur, et l'Espagne superbe Du vin qu'elle a versé boira la lie acerbe. Du Christ elle abattit les humbles sectateurs, Qui, d'un salut par grâce ardents propagateurs, D'un avare clergé démasquaient l'artifice, Et plaçaient en Dieu seul l'espoir de leur justice
Ils ne connaissaient point une Reine du ciel, Qui du dogme chrétien ravit l'essentiel, Remplace le vrai Dieu par une idolâtrie, Et l'office du Christ m par celui de Marie.
Allons droit à Jésus, le grand Intercesseur;
Lui reprocherons-nous de manquer de douceur?
« Quiconque accomplira la volonté du Père,
« Est mon frère, a-t-il dit, et ma sœur et ma mère 105 ;
« En mon nom, si quelqu'un reçoit cet humble enfant,
« Il me reçoit moi-même, et Dieu qui seul est grand 106. »
De la foi lévitique abrogeant les victimes, S'il est vrai que le Juste ait expié nos crimes l07 ; Si, pour briser l'orgueil qui nous a perdus tous, Le Très-Haut voulut naître et servir parmi nous 108, Croirai-je qu'il se plaise à détourner sa face De mortels empressés à marcher sur sa trace, Et qui, las de gémir sous un joug étranger, Joyeux, sous sa houlette accourent se ranger? Prêtant à leurs soupirs une oreille attentive, Lui-même les conduit aux fontaines d'eau vive 109.
Le salut est en Christ, fils unique de Dieu ;
Les vertus d'un mortel n'en sauraient tenir lieu.
Il n'est qu'un Dieu qui peut nous laver, nous absoudre ;
Maudit qui fait son bras de l'enfant de la poudre 110 !
En Jésus habitait le Dieu qui nous sauva U1 ;
Qui s'unit à Jésus, s'unit à Jéhova m.
Un jour il reviendra, triomphant sur les nues,
Juger des nations les tribus éperdues 113.
Par le fer et la flamme, à défaut d'arguments, L'Espagne combattit la foi des protestants, Et de ses noirs cachots variant les tortures, Retraça de l'Enfer les hideuses peintures. De ces murs ténébreux franchissons l'épaisseur; L'accusé vainement y cherche un défenseur. De tant d'infortunés interrogeant les crimes, Je vois que d'un soupçon ils furent les victimes 114; Un mot, un simple geste, ont suffi quelquefois Pour peupler d'innocents ces coupables parois. Hébreux et Réformés, que le malheur rassemble, En un point singulier, votre foi se ressemble : Dans la gloire des saints dont II est entouré, Vous n'en vîtes qu'un seul digne d'être adoré.
Vers mon cœur oppressé tout mon sang se retire : D'un Juif blasphémateur on presse le martyre. Epié sourdement ,un trop léger propos Contre lui réveilla la rage des dévots, Et d'un fatal oubli, plus prompt que la pensée, 11 doit rendre raison à la Vierge offensée.
Devant son simulacre on l'amène enchaîné; A sa vue, un instant, il se croit pardonné,
Tant la sculpture a su, clans un regard céleste, Exalter la pitié d'une vierge modeste ! Mais, pendant qu'ébranlé par tant d'émotions, Il redresse le sens de ses expressions; Au moment où, du juge attendant la rép'onse, Il croit ouïr déjà sa grâce qu'on prononce, La madone l'embrasse, et, par mille couteaux, Sillonne la victime et la met en lambeaux. Sous ces dehors si purs de majesté divine, Jouait de Belzébul l'infernale machine 1I5. Non, jamais de Moloch le rite ensanglanté116 N'a joint la perfidie à tant de cruauté.
Et toi, dont j'aperçois les tourelles gothiques,
Château fort de Chillon m, fameux dans nos chroniques,
Chillon, palais ducal et souterrain affreux,
Retentissant encor du cri des malheureux
Qui, s'éveillant au bruit des bals ou des tempêtes,
S'effrayaient du couteau suspendu sur leurs têtes;
D'où vient que, belvéder d'un rivage enchanteur,
Ton île si longtemps répandit la terreur?
De son roc élevé plongeant dans les abîmes,
L'œil mesure des monts118 les arêtes sublimes,
Et d'un lac sans égal embrassant le contour,
Sur ses bords fortunés s'abaisse avec amour.
Des faveurs de son Dieu la nature attendrie,
Des humains, à regret, servit la barbarie.
J'ai vu, dans ces cachots, où règne un jour blafard, Sur le roc imprimés, les pas de Bonivard119. Autour du noir pilier qui retenait sa chaîne, Pendant quatre ans entiers il promena sa peine. Son crime fut d'avoir, noble cœur, exalté La cause de la Bible et de la liberté, Alors que de la Grèce accueillant le naufrage, L'Europe secouait les fers du moyen -âge.
Dans les murs de Turin Bonivard élevé, Aux jours de la Réforme avait cent fois rêvé. Il voulait que celui que la foi justifie, Plus sobre de discours, fût chrétien par sa vie. Sans fin, contre le siècle on pouvait déclamer; C'est soi-même, avant tout, qu'il fallait réformer Du pouvoir absolu réprouvant les caprices, De la foule effrénée il censurait les vices ; D'un superbe clergé s'il blâmait les rigueurs, A l'Eglise affranchie il demandait des mœurs. A Calvin, dans Gerrève, il prépara la voie.
Un jour qu'il s'éloignait des terres de Savoie,
Épié près d'un bois qu'il longeait sans soupçon,
Il est pris et conduit garrotté dans Chillon.
A Genève, bientôt l'alarme est répandue,
A la foi violée une vengeance est due,
Mais du peuple longtemps on réprima l'élan.
Quel écho fait trembler les rives du Léman ?
Un son qui, tour à tour, s'interrompt, se ranime,
Par les monts renvoyé, mugit de cime en cime,
Et du lac à leur pied fait tressaillir les flots.
C'est l'airain foudroyant d'un peuple de héros,
Des vainqueurs de Grandson c'est la race intrépide,
Qui donne le signal de sa marche rapide ;
Chillon en a frémi sur son roc avancé.
Des enfants de Genève un corps s'est élancé ;
De vingt barques déjà la flottille guerrière,
En face du château, se déploie en croisière.
Par terre, aux assiégés un assaut est livré,
Et des Bernois vainqueurs le signe est arboré.
De Genève, à l'instant, l'impatiente élite
Au fond des souterrains court et se précipite,
Va droit à Bonivard et le tient embrassé ;
De ses fers aussitôt il est débarrassé :
« Sois libre, ô Bonivard. — Et Genève? — Elle est libre
a Des droits mieux balancés s'affermit l'équilibre.
« Viens, entouré du peuple à qui tu t'es donné,
« Rompre l'affreux silence où tu fus condamné. »
L'on dit qu'en ses pensers son âme concentrée, Quelque temps, renferma sa joie inespérée ; Qu'il semblait étranger à ce monde apparent, Qu'à l'espoir, à la crainte, à tout indifférent, Tel qu'un homme, en sursaut, s'éveille de son rêve,
Puis, soudain rendormi, le reprend et l'achève ;
Que, tardif dans sa marche, offensé du grand jour,
Il parut regretter son ténébreux séjour. . .
Il ne reverrait plus ces voûtes souterraines,
Ces piliers, si longtemps confidents de ses peines:
« Adieu, lac frémissant au pied des soupiraux,
« Adieu, magique effet du miroir de ses eaux;
« Que de fois incliné vers la roche tremblante,
« Il recueillit des flots l'hymne retentissante!
« Du Très-Haut, dans les cieux, brille la majesté ;
« Mais Dieu le visitait dans cette obscurité 120. »
Genève, du martyr dissipant la tristesse,
Des plus tendres égards honora sa vieillesse 121.
Tel ne fut point, ô ciel ! le destin des Hébreux Avant lui renfermés dans ces murs ténébreux : Déplorables objets du courroux populaire, Au plus affreux trépas rien ne put les soustraire; Une foule insensée, entourant leur prison, Des vengeances du ciel leur demandait raison. Qu'est-ce donc qui du peuple arma la frénésie ?
Un fléau qu'enfanta le continent d'Asie i22,
Dans sa marche lugubre allant toujours croissant,
Du linceul de la mort couvrait notre Occident.
Les peuples du Caucase et de l'Europe entière,
Tour à tour, succombaient sous sa faux meurtrière.
Agnolo, l'historien de la Toscane en deuil,
Descendait à la fois ses cinq fils au cercueil.
L'Islandais consterné sur son île glacée
Pleurait sa nation, comme un songe, effacée.
Sous le ciel de l'Etna, la fièvre redoublant
A Drépane enlevait son dernier habitant.
On eut dit qu'en tous lieux, les cités désolées
Allaient se convertir en vastes mausolées.
Jamais contagion dans ses excès cruels
N'avait de plus d'effroi pénétré les mortels,
Tous les cœurs défaillaient, les bouches étaient closes.
Lorsque enfin du fléau l'on rechercha les causes.
Avant tout il fallait, le péril grandissant, Humilier son front aux pieds du Tout-Puissant; Confesser de sa Loi le mépris volontaire, Et l'infidélité siégeant au sanctuaire.
Il fallait reconnaître avec contrition Que l'Église hâtait sa grande scission ; Qu'en des temps d'ignorance et de crainte servile, Les abus étouffaient l'esprit de l'Évangile; Qu'un clergé dissolu, cupide, ambitieux, Du peuple entretenait les instincts vicieux ; Qu'au défaut du bon droit, le poison ou l'épée Des princes maintenait la puissance usurpée 123; Qu'à d'autres, l'adultère avec l'assassinat
Avaient frayé la route au grand pontificat;
Que, la foi défaillant, c'était la violence
Qui des cœurs indécis forçait la résistance ;
Que tel qu'auraient vaincu l'exemple et la douceur,
Préférait rester juif par sentiment d'honneur.
Les armes du chrétien, armes spirituelles,
Ne pouvaient prospérer entre des mains charnelles ;
L'argument le plus fort et le mieux ajusté
Retombait sans vigueur, émis sans charité ;
Sous ombre de servir les vengeances célestes,
De Sion renversée on écrasait les restes ;
Du Christ méconnaissant le principe nouveau,
A. l'Asie on allait disputer un tombeau124.
C'est ainsi qu'en soi-même au lieu de redescendre, Au lieu de revêtir et le sac et la cendre, Dans son aveuglement l'on s'en allait chercher Quelque cause seconde à quoi se rattacher.
Dans les gouffres sans fond du globe de la terre, Brûle d'un feu central l'indomptable matière ; Des pierres, des métaux encore en fusion, Jadis, à la surface ont fait explosion , Ont haussé des coteaux, abaissé des vallées, Ouvert le sein des mers aux eaux accumulées. Du globe, cependant, le contour affermi Presse de toutes parts l'élément ennemi;
Mais du feu comprimé la masse incandescente Vient encore aux mortels apporter l'épouvante , Et le sol , ébranlé par des assauts fréquents , Peut enfin s'affaisser sous l'effort des volcans.
Avant l'invasion de cette peste noire Dont le deuil de Florence a gardé la mémoire, Sur les bords du Volga, les cités, le désert, S'écroulaient à la fois dans l'abîme entr'ouvert. Du gouffre s'élevaient des torrents de fumée Qui, mêlés aux vapeurs d'une lave enflammée, Jaunissaient le terrain, dévoraient le gazon , D'un brouillard sulfureux couvraient tout l'horizon. Au désastre commun peu d'hommes échappèrent, Qui, du typhus atteints, au loin le propagèrent; De Kazan, il gagna les bords du Tanaïs , Vola dans Trébizonde, et cessa clans Cadix.
Cependant, sur le sol de Sébaste 125 en détresse,
D'insectes venimeux une nuée épaisse
S'abattait ; de l'essaim les hideux bataillons
Dans les corps enflammés laissaient leurs aiguillons,
Et la masse gisant sur la terre encombrée
D'une vapeur maligne infectait la contrée.
Les mortels assaillis par ce double fléau,
A flots précipités, descendaient au tombeau 126.
Fort peu préoccupé de ces causes lointaines K Le vulgaire en Europe éternisait les haines ; Jouet, à son insu, des ruses du Malin, D'un atroce soupçon il suçait le venin.
Des peuples que du ciel visitait la colère ,
Les Hébreux respiraient l'haleine délétère ,
Et, comme eux, succombaient à la contagion.
Mais, soit qu'observateurs d'une religion
Dont le rite proscrit des pratiques moins saines 127,
Un sang plus épuré circulât dans leurs veines ;
Soit que plus d'abstinence émoussât mieux les traits
D'un fléau toujours prompt à venger les excès ;
Soit qu'enfin, modérant les coups de sa vengeance,
Dieu voulût de son peuple alléger la souffrance ,
Il parut aux chrétiens, saisis d'étonnement,
Que son bras sur les Juifs frappait trop mollement,
Que leurs rangs épargnés comptaient moins de victimes :
« Auraient-ils moins que nous à gémir sur leurs crimes?
« Ou Dieu du châtiment aurait-il excepté
« Un peuple qui nous brave et qu'il a rejeté ?
«D'une main, il aurait écrasé son Edise;
« De l'autre, relevé le Juif qui nous méprise ?
« Non, nous sommes son peuple, Israël est maudit ;
« Ce contraste étonnant cache quelque interdit. »
Par l'Enfer propagé cet indiscret murmure Allait accréditer une horrible imposture.
Soudain, le bruit courut que dans les sources d'eau
S'infiltrait l'aliment du terrible fléau :
On en avait acquis la preuve manifeste
Dans d'affreux sédiments, dont on montrait le reste
Et quels monstres charger d'un si noir attentat,
Sinon ces vils Hébreux étrangers à l'État,
Qui, chargés du butin de leurs courses lointaines,
D'un air mystérieux passaient loin des fontaines?
Était-ce là l'effet de ces préventions
Que nourrissaient contre eux d'ignobles passions?
Ou plutôt, ce qu'ici le bon sens imagine,
Les Hébreux, dès ces temps, experts en médecine,
Prescrivaient -ils aux leurs certains ménagements128
Dont s'aidait la vertu de prompts médicaments?
D'un sang surexcité la source refroidie
Au frisson de la mort livrait la maladie ;
Il fallait, de la flamme invoquant les bienfaits,
D'une eau demi-glacée amortir les effets.
Ne pouvant s'expliquer un odieux contraste, Reprochant aux Hébreux un triste esprit de caste, A leurs conventions une âpre avidité, Mais, surtout, envieux de leur prospérité ; Espérant, d'un seul coup, s'affranchir de l'usure Que les ans et les mois accroissaient sans mesure, Mais qui, dans l'origine, avait, libre contrat, Sauvé de la détresse un débiteur ingrat
(Lui, sorti du péril, vivant d'imprévoyance, Du Juif content de peu dévorait la substance), Les peuples, accueillant de perfides propos, S'écriaient que les Juifs empoisonnaient les eaux; Que , désireux de nuire en emplissant leurs bourses , Ils allaient infiltrant certains sucs. dans les sources; Qu'eux-mêmes, sains et saufs, ou promptement remis Espéraient bien survivre à tous leurs ennemis.
On ajoutait qu'à Pâque ils avaient pour azymes m
Des pains mêlés au sang d'innocentes victimes;
Que d'un chrétien, dansl'ombre, ils égorgeaientl'enfant130,
Se permettant ici ce que leur loi défend 131 ;
Qu'en tout temps, adonnés à l'art de la magie,
Du Christ, dans leur délire, ils perçaient l'effigie,
Mais qu'un jour, dans l'hostie enfonçant leurs couteaux,
Un sang pur et vermeil jaillit sur les bourreaux m :
Réponse manifeste à l'horrible anathème,
Jadis, en Gabbatha, prononcé contre eux-même133.
Ces atroces récits, par la haine inventés,
A.u meurtre encouragaient les cerveaux exaltés,
Et des peuples émus la bouillante colère
De la loi maudissait la lenteur tutélaire.
L'émeute, en cent endroits dressant des échafauds,
A condamner les Juifs força les tribunaux.
Pour eux, point de pitié ; l'on jette dans les flammes Des vieillards décrépits, des enfants et des femmes ; On eût dit que le mal de l'univers entier, C'était à l'ancien peuple, aux Juifs à l'expier.
Ingrats, y songez- vous? Quoi! vous croyez possible
Que le peuple immortel de qui nous vient la Bible,
A. qui vous devez tout : la science d'un Dieu
Éternel, invisible et présent en tout lieu;
La science de l'homme, image de Dieu même,
Et tel que le conçut la Sainteté suprême,
Sa gloire dans le temps et dans l'éternité,
Et qu'un fils d'Abraham nous a manifesté :
Ce serait là le peuple abominable, immonde,
Dont le fer et le feu devaient purger le monde?
Le peuple du Messie est un empoisonneur,
Qui des incirconeis a troublé le bonheur;
Sans lui, le genre humain, encor dans l'innocence ,
Coulerait tous ses jours au sein de l'abondance,
La crainte de l'enfer ne l'eût point tourmenté ,
Il eût par-dessus tout aimé la vérité?
kh ! l'heure va sonner où le combat plus rude
Nous fera repentir de notre ingratitude ;
On verra, quand partout surgit l'impiété,
Où sera le mot d'ordre et la fidélité.
Dans la plaine où le Rhin , fuyant de la Rhétie , Se courbe, et baigne au sud l'antique Rauracie,
S'élève des Bâlois l'opulente cité.
L'industrie y fleurit avec la liberté ; La sage économie, ordonnant la richesse, Par des soins assidus l'y fait croître sans cesse. Là, de plus d'un Crésus m l'instinct religieux Voue à de saints emplois des gains prodigieux. D'un clergé dissolu tançant l'abus énorme, Jadis, OEcolampade y prêcha la Réforme, Et bientôt l'Evangile, en fléchissant les cœurs, Fit sentir le besoin de redresser les mœurs. La flamme apostolique à l'Église rendue, En nos temps de réveil, sur Baie est descendue, Et Baie, du Sauveur proclama les bienfaits. Elevés dans son sein 13b, des messagers de paix Vont, à l'esprit d'erreur opposant l'Écriture, Du culte des faux dieux renverser l'imposture. Mais au succès final l'ancien peuple lié, Dans ce pieux élan, ne fut point oublié, Et d'amis d'Israël une fervente élite 136 Songe au relèvement d'une race proscrite 137. De leur zèle, en ce point, brille la pureté : Jaloux de rendre au corps son Chef ressuscité, A Sion son Messie, ils proclament d'avance Qu'à son peuple on devra céder la préséance*
11 faut se reporter au siècle ténébreux,
Où Baie, de sa haine accablant les Hébreux -,
Ivre de fanatisme et de pillage avide,
Portait sur l'ancien peuple une main parricide.
Sur un tertre désert, qu'en l'un de ses îlots,
Le Rhin s'élargissant embrasse de ses flots,
Le moyen-âge a vu tout un peuple complice,
De cloisons en charpente allumer l'édifice ;
On y faisait entrer les Juifs infortunés,
Des vierges, des époux et jusqu'aux nouveau-nés.
Au fort de la détresse, à moins que quelque mère
Pour son fils n'eût ému la pitié populaire,
Et qu'un incirconcis sur ce front adoré
N'eût imprimé le sceau des chrétiens révéé 13s.
Le délire gagnait les plaines de l'Alsace,
Et, dans la métropole, a signalé la place
Où l'ardeur des brasiers, par l'émeute attisés,
Dévorait de Jacob les fils dévalisés 139.
Toujours mêmes soupçons, mêmes frayeurs soudaines
De poisons infusés dans l'urne des fontaines ;
Et qui mieux abusait, pour corrompre les airs,
Des magiques pouvoirs du Prince des enfers?
Aujourd'hui, né Français, le Juif foule à son aise
Le pavé qui prit nom des feux de la fournaise uo.
Alsacien, gémis, tu ne pourras jamais D'un siècle trop crédule expier les forfaits.
Celui qui s'immola pour nos âmes coupables Te disait d'épargner ses frères misérables. Nous avons mal suivi l'exemple de Jésus; Moins coupables, cent fois, les sectateurs d'Hésus M Dans le colosse en flamme entassant leurs victimes, Flattaient d'un dieu de sang les instincts légitimes ; Nous, disciples d'un Dieu venu pour les sauver, Par le sang des humains cessons de le braver.
Oui, souvent, dira-t-on, lamentables victimes,
Les Hébreux ont porté la peine de nos crimes;
Mais, en butte aux rigueurs qu'il nous plut d'ordonner
Ont-ils su comme Christ, nous plaindre et pardonner J
Parias dans nos murs et frappés d'impuissance,
Ils ont de nos mépris dévoré l'insolence ;
Mais quand du Ciel sur nous pesaient les châtiments,
Ne les vit-on jamais aggraver nos tourments ?
Alors qu'en notre Europe ignorante et barbare, Les beaux-arts sommeillaient, la science était rare, Les Maures, de l'Espagne habitants fortunés142, Régnaient avec splendeur, aux lettres adonnés. Ils avaient en leurs mains les écrits de la Grèce Dont l'Arabe, en sa langue, exploitait la richesse ; Et les fds de Jacob, avides de savoir, Des enfants d'Ismaël partageaient le pouvoir.
Rivalisant d'efforts, leurs écoles célèbres
Vers le nord attardé refoulaient les ténèbres,
Dont les Huns et les Goths, en des jours de déclin,
Couvrirent les cités de l'empire latin.
Et Grenade et Cordoue, et Tolède et Séville,
Aux arts, à la pensée ouvraient un sûr asile.
Ainsi, lorsqu'au signal de Moïse irrité, Le jour aux fds de Cham refusait sa clarté, La plaine de Goscen, sereine et lumineuse, Ignorait du fléau la vapeur paresseuse 143.
Les Juifs qu'on opprimait se tournèrent joyeux
Vers ce brillant soleil qui se levait pour eux,
Et d'un âge nouveau les richesses lyriques
Grossirent le trésor de leurs sacrés cantiques.
A l'étude appliqués, par des essais hardis,
Les Juifs ont devancé nos siècles érudits 144.
Aussi bien, chaque fois que la loi plus propice,
De barbares édits réformant l'injustice,
Et mettant à couvert les hommes et les biens,
Fit monter les Hébreux au rang des citoyens,
On les a vus, jaloux de leurs rites antiques,
Des temples de l'exil relever les portiques ;
Puis, du siècle en retard accusant la lenteur,
Dans le champ du progrès s'élancer pleins d'ardeur ;
Gravir les pics ardus des sciences abstraites,
Et d'un crédit usé réparer les défaites,
Des combats dans nos rangs affronter les hasards,
Et disputer à tous la palme des beaux-arts.
Mais pourquoi, race illustre, au Talmud asservie,
Rester sourde aux appels du Prince de la vie ?
A Cordoue élevé, le grand Maimonidès S'instruisait en silence aux pieds d'Averroës iK. Raisonneur transcendant, expert en médecine, Des Rabbins il revit la vieille discipline, Et d'un dogme diffus releva la cloison ; Sa Main forte m appuya les droits de la raison. De treize points, surtout, élevant l'importance, De la foi judaïque il livra la substance 147 ; Heureux, s'il eût connu l'Homme venu du ciel U8, Il n'eût pas du programme omis l'essentiel 149.
« L'essence du vrai Dieu n'était point corporelle ;
« Jamais II ne parut dans une chair mortelle.
« Les hommes ici-bas, placés diversement,
« Devront tous, au grand jour, paraître en jugement.
« Quiconque fit le bien, instruit par la nature,
« A part avec le Juif à la gloire future.
« Israël, peuple élu, pour toujours a fait vœu
« De ne craindre, n'aimer, n'adorer qu'un seul Dieu. »
Avant que d'assigner les bornes du possible, Ma raison revendique un droit imprescriptible : Celui de revenir, dans la discussion, Aux faits admis par tous sans contestation ; Bientôt, conciliant ce qui parut contraire, L'unité resplendit aux yeux de l'adversaire.
« En son être absolu l'Eternel confiné
« Dans un homme, as-tu dit, n'a pu s'être incarné. »
Hé quoi ! ce que ton âme en sa faiblesse opère, Lui, le Chef des esprits, ne pourrait donc le faire ? L'être immatériel qui s'incarne en ton corps, Sans cesser d'être esprit, en meut tous les ressorts, Sur un marbre insensible il inscrit sa pensée, Et du Dieu souverain l'énergie éclipsée , Ne pourrait, enseignant les hommes qu'il a faits, De leur divin modèle humaniser les traits ?
Au mont de Sinaï, tu sais que l'Assemblée
De Dieu même entendit la voix articulée ;
Et ne m'objecte pas qu'en cette occasion,
Nul du Dieu qui parlait n'obtint la vision 1S0,
Que, sans offrir aux yeux de figure sensible,
Dieu sut faire adorer sa présence invisible ;
Au peuple qu'effrayait un éclat surhumain ,
Fut promis un Docteur né dans son propre sein151,
L'Éternel, de plus prè#-, parlerait par sa bouche. Homme sympathisant à tout ce qui nous touche, Ce Docteur, comme Dieu, devait être écouté : Malheur au peuple ingrat qui l'aurait rejeté !
D'une loi de rigueur dont l'amour est l'essence, Apprends comment la grâce était la^ conséquence. Tu crois qu'en Sinaï Dieu lui-même a parlé?
— Dans une voix distincte, oui, Dieu s'est révélé.
— A Lui-même ton Dieu se rendant témoignage, De l'homme son enfant a parlé le langage ;
Et le crois-tu parfait dans son commandement?
— Lui-même en est la fin et le commencement.
— Commander suffit-il pour instruire à bien faire?
— f /exemple, plus encor, me parait nécessaire.
— La loi de Sinaï, qui prescrit l'action, Veut-elle être accomplie en sa perfection ?
— La loi de l'Éternel est une loi parfaite ;
Qui la garde est un roi, qui l'enseigne un prophète.
— IJjJais, si l'homme commet ce que Dieu défendit?
— Qui pèche en un seul point, est coupable et maudit
— Glorifiant le Dieu que la Loi te révèle, Du Messie apparu reçois donc la nouvelle : Cette loi de rigueur, qui ne saurait faiblir,
Le Fils du Dieu vivant pour toi vint l'accomplir.
Celui que du Seigneur enseigne la parole, Ne s'entêtera point d'un système frivole ;
De son infirmité l'humble et sincère aveu,
Lui fera trouver grâce aux pieds du Fils de Dieu lb3.
C'est là qu'il apprendra que la Vérité pure
Daigna se faire jour dans notre humble nature;
Qu'une sainte, réelle et vivante unité,
En Christ, unissait l'homme à la Divinité 184.
Des Maîtres du Talmud l'orgueilleuse sagesse Des apôtres du Christ méprisa la bassesse, Et loin d'être avec eux le sel des nations, Favorisa plutôt leurs superstitions.
Du texte de la Loi déroulé dans leur culte, Germa, chez les Hébreux, une science occulte lbb, Où la lettre, docile à certains maniements 156, Du sens le mieux assis minait les fondements, Pendant que les vertus d'un nombre séraphique Changeaient l'ordre constant de ce monde physique , Et que l'effet soudain d'un mot sacramentel Asservissait Dieu même aux ordres d'un mortel 157.
D'un kabbalisme creux l'espérance illusoire Bientôt se renferma dans le laboratoire, Où l'Arabe, attisant le feu de ses fourneaux, Prétendait à son gré maîtriser les métaux, Convertir en or pur la massive substance D'un plomb vil qu'on eut vu passer à l'opulence,
Et recevoir soudain les hommages flatteurs Que rend à la fortune un flot d'adorateurs.
L'avenir, qu'un Dieu sage a recouvert d'un voile, On crut le démêler sur le front d'une étoile ; On tira l'horoscope, et, la baguette en main, Des mortels effrayés on traça le destin . D'autres, troublantles morts dansleurs demeures sombres, Sur le sort des vivants interrogeaient des ombres. Ceux-là plus attentifs aux jours, aux lunaisons, D'herbages malfaisants recueillaient les poisons. Un criminel abus des arts métallurgiques, Se mêlant à l'emploi de formules magiques, D'acres ingrédients tirés des minéraux, Multipliaient le deuil et peuplaient les tombeaux. L'on dit que, dans l'apprêt d'un perfide breuvage 15S, Entra, comme élément, l'écume de la rage; Que, tombée en langueur jusques au jour marqué, La victime au trépas n'avait jamais manqué.
Lorsque tous s'adonnaient à ces arts exécrables, Plus que d'autres, les Juifs ont-ils été coupables: N'ont-ils, remplis de fiel et de ressentiments, Vécu que de rapine et d'empoisonnements? Ont-ils d'un sang versé pour de noirs maléfices, Offert à l'Eternel les immondes prémices ? Non, les fils de Jacob, longtemps mal défendus,
Dans la honte si bas ne sont point descendus;
Une coutume impure à leurs fêtes pascales
N'associa jamais ce mets de cannibales.
C'est assez que des rois issus de Salomon
Aient fait brûler leurs fils en l'honneur du démon 159 ;
Du sang humain versé l'horreur caractérise
Le Juif resté fidèle à la loi de Moïse.
Laissant aux nations leurs signes et leurs sorts,
Tls ne vont point non plus interroger les morts.
S'il est vrai, toutefois., qu'en des temps d'ignorance, Quelques-uns, exaltés, aigris par la souffrance, Aient, croyant se venger de cruels oppresseurs, Du Prince de l'abîme évoqué les fureurs ; Si même ils sont allés jusqu'à fouler l'hostie Du Juste qui s'immole et qui nous amnistie, Est-ce à ses rachetés, à nous de condamner Ceux qu'un meilleur exemple aurait su ramener? Fallait-il, oubliant d'où nous vint la lumière, Vouer à l'interdit la nation entière, De la foi des chrétiens prendre le contre-sens, Et, pour un qui faillit, perdre mille innocents?
Entre les monts glacés qu'enferme la Savoie, D'un pays gracieux la scène se déploie ; Là croît le châtaignier parmi les chênes verts, Qu'un doux soleil visite au milieu des hivers.
Alors que, signalant la fin du moyen-âge,
La peste en nos climats assouvissait sa rage,
Au sein de la Savoie, un incident affreux
Vint, comme un coup de foudre, écraser les Hébreux.
Du fléau vainement on cherchait le remède ; Lorsque Pascal I60, un Juif élevé dans Tolède, Vint, muni de poisons, jusque dans Chambéri, Suborner un rabbin 161 dans son modeste abri. 11 lui peint des chrétiens l'orgueil insupportable, Rendant plus lourd encor le poids qui les accable : « C'est peu que du pouvoir tranquilles possesseurs, « Ils ferment aux Hébreux la porte des honneurs ; « Que d'utiles emplois qu'à la roture on laisse, « Ceux-ci par leurs tyrans soient écartés sans cesse; « Arrive-t-il qu'un Juif, par un constant effort, « Un calcul plus habile, ou par un coup du sort, « Venant à soulever le poids de sa misère, « Eveille le soupçon d'un destin plus prospère, « L'œil malin des Goïm 162 bientôt l'a dépouillé « De cet or pour lequel ils n'ont point travaillé ; « Du désespoir d'un Juif se faisant une joie, « Comme des loups du soir, ils fondent sur leur proie. « L'occasion s'offrait d'arrêter tant de mal. »
Alors, il l'initie à son art infernal :
« Du fléau, poursuit-il, l'épreuve continue;
« La vengeance du ciel, si longtemps retenue,
« Sur nos persécuteurs enfin vient d'éclater ;
« A coups pressés il frappe, il le faut imiter.
« Tel qu'un gaz malfaisant s'élevant de la terre,
« Propage dans les airs sa vertu délétère ;
« Telle et plus sûrement s'infusant dans les eaux,
« Cette poudre atteindra les auteurs de nos maux. »
Il dit, et dans les mains du rabbin trop crédule, De certains corrosifs il glisse une capsule ; D'autres suivraient bientôt, qu'il doit distribuer A quiconque au succès voudra contribuer.
De ces temps si l'on veut nier les témoignages, D'actes officiels il faut brûler les pages 163 ; Le procès mis au jour dénonce un médecin 164 Dont le concours promis seconda leur dessein, Conduit devant Clarens, il montra la fontaine Où gisait du délit la preuve trop certaine ; Et l'on trouva la poudre et le cuir imprégné, Tel que, devant le juge, on l'avait désigné165.
C'en était trop ; des Juifs épars dans la contrée , Dès ce fatal moment, la perte était jurée ; Cette race exécrable et digne de l'enfer Irait trouver sa place auprès de Lucifer.
Telle que du brasier d'un cratère en tourmente, S'épanche dans la plaine une lave brûlante, Un craquement horrible a précédé ses flots ; Telle d'un peuple aigri par l'horreur de ses maux Mugissait la menace ardente, concentrée, Bientôt éclatera sa voix désespérée.
Sur sa pente contraint de se précipiter, Le flot dans sa fureur allait tout emporter.
Conduits devant Chillon, les Hébreux à la chaîne, Descendent pleins d'effroi la rampe souterraine ; Si du moins, dans ses flancs, le trop fameux rocher, Asile impénétrable, avait pu les cacher !
Des juges, cependant, la lenteur salutaire
Opposait une digue au torrent populaire.
Par ordre interrogés, cette foule d'Hébreux
Devait répondre aux faits articulés contre eux.
D'une part au complot l'on attendait la preuve,
Lorsque des forcenés, partis de Villeneuve,
Laissant le lac à gauche et longeant le coteau,
Accourent, à grands cris, investir le château ;
Us s'écriaient : « Les Juifs sont indignes de vivre,
« Commandant de ces lieux, vite qu'on nous les livre,
« Ou volant en éclats, ces portes, ces verrous,
« Vous diront qui l'emporte ou des Juifs ou de nous. »
On hésite ; aussitôt, prévenant la réponse,
La porte est assaillie et la hache l'enfonce ; La troupe se disperse au fond du souterrain : Malheur aux circoncis qui tombent sous leur main !
Des rigueurs qu'en nos jours un autre esprit remplace,
Chillon dans ses cachots a conservé la trace.
En face d'un parquet en estrade exhaussé,
S'allonge comme un lit dans la roche enfoncé;
La lueur du flambeau qu'on suit dans ce lieu sombre,
En marque le contour demi-caché dans l'ombre.
C'est là que de silence et d'horreur entourés,
Gisaient les prévenus qu'on avait torturés ;
Ils devaient confirmer les aveux lamentables
Que l'excès des tourments arrache aux misérables,
Et de là, demi-morts, au grand jour entraînés,
Ils s'en allaient subir le sort des condamnés.
Alcôve de soupirs et d'interrogatoire,
La dalle en a gardé le nom de Pierre noire.
L'on a dit que les Juifs, de magie accusés, Y furent sans merci sur la pierre écrasés; Que poussés pêle-mêle, avec des cris horribles, Leur sang rejaillissait sur ces murs insensibles. La foule, du donjon ayant forcé l'accès, Quel bras eût arrêté ses barbares excès ? Tel, de qui la Chronique autorise les doutes,
Conteste le massacre accompli sous ces voûtes ; Elle dit qu'au grand jour on tira les Hébreux, Non pour les entourer des égards généreux Qu'inspire à ses élus le tendre Ami des âmes, Mais pour les voir ensemble expirer dans les flammes. Ce fait, la chrétienté ne saurait le nier; Avons-nous intérêt à l'a calomnier?
Le drame ensanglanté qui vit dans la mémoire, Put servir de prélude à cette affreuse*histoire 166.
Plus que tous les mortels les Hébreux ont souffert.
Christ par eux rejeté d'opprobres fut couvert ;
Mais des crimes commis par l'humaine nature,
Ils portent, après lui, la peine la plus dure.
Pour les fils de Jacob serait-il sans pitié?
On dirait que pour eux il n'a rien expié 167.
Sa tendresse voulut les prendre sous ses ailes 168 ;
Mais ils ont contre lui tourné leurs mains cruelles.
Il pouvait justement les livrer à la mort,
11 leur permit de vivre et d'expier leur tort :
De là ces cruautés, de là ces avanies
Sur eux, en tout pays, s'exerçant impunies.
Grand Dieu! quand s'éteindra l'ardeur de ton courroux? De nos forfaits le Juif subit les contre-coups. Esclave de la loi qui l'étreint et l'isole, Il attend de ta bouche un mot qui le console...
±>6 CHANT lit.
Hébreux, présentez-Lui l'hommage de vos cœurs 169 ;
Sa grâce vous dira ce qui nous rend meilleurs.
C'est elle qui, du vice effaçant la souillure,
Unit nos cœurs contrits à la Victime pure 17°.
Mais le Juif incrédule, hostile à Jésus-Christ,
Ne saurait recevoir le don de son Esprit m.
D'une loi courroucée attendant son salaire,
Il vit, de sa souffrance ignorant le mystère ;
Il vit, jusques au jour où, Dieu changeant son cœur,
Il se reconnaîtra dans l'Homme de douleur m.
Israélites !
Si vous écoutez l'Eternel, votre Dieu, Lui seul et non pas les hommes sujets à l'erreur, vous vous relèverez, vous reprendrez votre rang au milieu des nations, vous serez le plus chrétien de tous les peuples. La Vérité éternelle, toujours semblable à elle-même, s'est révélée à vos pères graduellement, par une suite non interrompue de faits merveilleux, jusqu'à l'arrivée de l'Homme auquel tous ces faits devaient aboutir > et qui a pu dire de lui-même : « Je suis la Vérité l. »
L'homme, tel qu'il est devenu et tel qu'il apparaît maintenant sur laterre, est un être souffrant, maladif, constamment menacé par la mort, soit au physique,
1 Jean, XIV, 6.
soit au moral ; mais il y a guérison pour lui , elle est tout entière dans le Fils de l'homme , qui est au ciel, dans l'Homme prototype, inaccessible à la maladie et à la mort.
Si cette nature humaine, qui a existé de toute éternité en Dieu, vient, dans une charité toute divine, à épouser notre nature maladive, périssable, sensuelle et matérielle, la pénètre , la purifie et la transforme, là est la santé de l'âme, et du corps aussi en définitive , là est le salut. Nous vivrons éternellement, si, en réalité, l'Homme éternel et véritable s'incorpore en nous et nous en Lui.
Comment l'Eternel, le Dieu d'Israël, enseignera-t-il cette vérité, comment la rendra-t-il sensible à son peuple, dont il fait l'éducation? Le voici :
« Poursuivis dans le désert par des serpents brûlants, vos pères murmurateurs et incrédules crièrent à l'Eternel et s'humilièrent. Alors, Dieu donna l'ordre à Moïse de faire une figure de serpent brûlant et de la fixer au bout d'une perche , d'où on l'apercevrait de toutes les parties du camp : tous ceux qui, étant mordus , jetteraient les yeux sur cette figure inoffensive, seraient incontinent gué-
Nombres, XXI, 1-10,
« Quel frappant et prophétique emblème du Crucifié, T7FI, de Celui qui, étant lui-même exempt de péché, a paru sous la forme de l'homme pécheur, et a pris sur lui la malédiction de tous l ! Encore une fois, Israélites tardifs à croire ce qui vous a été marqué si clairement et de tant de manières par vos prophètes, tournez les yeux vers ce criminel , non criminel , exposé sur une croix infâme , aux yeux de tout l'univers , et, par lui, vous serez guéris de la morsure de l'ancien Serpent 2, des atteintes mortelles de l'Esprit de ténèbres, du péché et de la mort éternelle qui en est la conséquence. Ainsi la croix, arbre de malédiction, deviendra pour vous l'arbre de vie 3 et, avec un serrement de cœur qui, bientôt, fera place à une joie ineffable, vous éprouverez que ce que l'Ennemi avait pensé en mal, Dieu l'avait pensé en bien, pour la paix et le salut de vos âmes. Le voyez-vous, le Fils bien- aimé du Père, l'Ami des pécheurs, arrêtant sur vous, son ancien peuple, des regards pleins de tendresse et brûlant de vous communiquer les dons de son Saint- Esprit, les fruits de l'arbre de vie, du haut de cet arbre de douleur auquel les dispositions sensuelles,
1 Jean, III, 13-16. Gai., III, 13.
2 Gen., III. Apoc, XX, 2. — 3 Gen., II, 9,
orgueilleuses et inhumaines qui sont en nous, l'ont attaché ?
« Les voiles sont levés, les ombres s'évanouissent, les figures font place à la réalité. Aux rayons éclatants du Soleil de justice, l'impie disparaît et l'hypocrite ne sait plus où trouver de refuge 1.. Désormais, plus qu'une religion sur la terre, plus qu'un peuple de Dieu! S'il y a guerre, qu'elle soit entre la postérité de la Femme et celle du Serpent, entre le Saint d'Israël et l'Homme de péché, entre le Prince de la vie et le Meurtrier, entre le Dieu de vérité et le Père du mensonge. A moi les braves ! dit le Seigneur, l'Eternel. Il est temps que les enfants de Dieu, partout dispersés, s'entendent et s'unissent dans l'Esprit de vérité et d'amour; il est temps qu'ils tournent leurs armes contre l'ennemi commun, l'ennemi de tout bien.
« A l'Eternel seul, le Dieu d'Israël, appartient la gloire de rappeler son ancien peuple, de lui ouvrir les yeux sur son passé et de l'éclairer sur son avenir; mais, en attendant que ce divin Stf j, ce grand Dieu et sauveur intervienne , comme certainement il interviendra , faisons-nous bien de récriminer les uns contre les autres et de nous quereller en
1 Malac, IV, 4-4.
chemin ? A Dieu ne plaise ! mais plutôt, abattus dans la poussière, comme Paul de Tarse, confessant d'anciens et mutuels égarements, écoutons la voix qui nous parle des cieux et qui nous dit que, si le Dieu dont les voies sont insondables a jugé nécessaire de produire au grand jour et de mettre à découvert l'iniquité de tous , c'est afin de signaler sa clémence adorable et de « faire miséricorde à tous », Rom. XI, 3o7 s. A lui soit la louange et la gloire aux siècles des siècles! Amen '. »
1 Lettre aux Synagogues de France.
Dons divers distribués aux peuples de l'antiquité. — Prérogatives du peuple d'Israël, la Loi divine et le Messie. — Infidélité d'Israël, son idolâtrie avant la venue du Messie. — Il rejette le Messie, consommateur de la Loi, et son esprit de sainteté et d'affranchissement. — Le Messie, docteur unique des Juifs et des nations. — Trois peuples, les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans, doivent se rencontrer un jour, dans la connaissance du seul vrai Dieu. — Le tabernacle construit sur un modèle trinitaire. — Magnificence du temple de Salomon. — Gloire plus grande du second temple, qui reçoit dans son enceinte l'Ange de la Nouvelle Alliance. Malac, III, 1. — Appel des Gentils. — Les Juifs bâtiront un troisième temple, qui réunira l'élite des Gentils aux Juifs convertis au divin Joseph. — Mystère de l'Essence divine, énoncé dans le baptême. — La triple personnalité divine glorifiée dans trois économies successives. — Dans la première, Dieu se glorifie comme l'Auteur de toutes choses, comme Père et Législateur du genre humain. — La Loi, ministère de condamnation, convainc les hommes de péché et de désobéissance. — Deuxième économie, celle du Fils. Le Juste véritable et par excellence prend sur lui le péché des hommes et l'expie par ses souffrances et par sa mort. — Il naît chez le peuple hébreu, dont Dieu a fait son peuple particulier , et auquel il a donné sa Loi , confié ses oracles. — Véritable Isaac , le Fils de Dieu s'immole et s'élève à la droite du Père par sa parfaite obéissance.
L'homme, séduit par le Père du mensonge, aspire à se rendre tout-puissant, afin de faire sa propre volonté et de contenter tous ses caprices. — Le secret de la toute-puissance, c'est de mourir à sa propre volonté et de ne vouloir que ce que Dieu veut. — La Sagesse éternelle descend dans ce bas inonde, pour nous enseigner cette vérité par son exemple. — Éternelle félicité de ceux qui l'écoutent, et se l'incarnent par une soumission entière à ce qu'elle prescrit. — L'abnégation et le profond abaissement de la suprême Sagesse, scandale aux Juifs. — Ils finiront par reconnaître la haute vérité du mystère de piété qu'ils ont combattu.
La foi, instinct divin qui, nous mettant en rapport avec le Dieu en qui réside la toute-puissance, nous affranchit du joug d'une inflexible nécessité. — La foi rend toutes choses possibles, Esther, Noé, le bon brigand.— Foi
au Rédempteur, victorieuse de l'enfer et de la mort. — Peu de foi sur la terre, lors du retour du Fils de Dieu.
Troisième économie: celle du Saint-Esprit; elle est encore à venir. — Conflit subsistant entre les Juifs, les Mahométans et les Chrétiens.
Le Juif encore aujourd'hui sous le joug de ses traditions et de ses observances. — Le Talmud mieux écouté que les oracles de l'Ancien Testament. — Accueil fait aux faux Messies.
Les Juifs, plus attentifs à la suite des révélations, plus dociles aux instructions de la Sagesse divine parlant par la bouche du vrai Messie, auraient prévenu la ruine de Jérusalem et ses suites lamentables.
La hâte des temps, signe de la seconde venue du Christ. — Trouble de la Synagogue. — Paul sur le chemin de Damas. — Les Juifs forcés de reconnaître le Messie aux marques de son supplice. — Le Messie élevé en gloire se fait connaître à ses frères selon la chair.
Il fallait que le Messie souffrît avant que d'entrer dans sa gloire. — Il a fait l'expiation de nos péchés par son sang. — Humilité de Dieu, scandale aux Juifs.
Correspondance de l'Ancienne et de la Nouvelle Alliance, dont l'une établit le droit de Dieu, et l'autre, la justice de l'homme en Jésus-Christ. — Le sacrifice d'Isaac, dans l'Ancienne Alliance, type du sacrifice du Fils de Dieu dans la Nouvelle.
Grandeur véritable de l'homme, en Jésus-Christ. — La statue d'or deNébucadnetsar. — Cité d'en bas, cité d'en haut. La première, caractérisée par un esprit d'orgueil et de révolte; la seconde, par sa spiritualité et son obéissance volontaire au Tout-Puissant. — Les trois grands patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, figurant chacun par un trait spécial l'une des trois personnes de la Trinité divine. D'eux est spirituellement issu un peuple appelé à répandre dans tout l'univers la connaissance du vrai Dieu. — La foi et le renoncement, caractères distinctifs du peuple de Dieu. — Victoires remportées au nom de Jésus sur la force brutale. — Le pécheur transformé par la puissance du Christ. — Jésus, la clé des Écritures. — Bienheureux effets de l'amour divin. — Élie en Horeb. — Les deux disciples d'Emmaus. — Le Christ, espérance des justes de l'Ancienne Alliance, et idéal des philosophes de l'antiquité.
Israël ébloui par l'éclat des grandeurs passagères de ce monde et fourvoyé. — Les eaux de Siloé qui coulent doucement.
Création d'un nouveau peuple, selon l'Esprit. — Il a pour mission d'annoncer l'Évangile à toutes les nations.
Les païens convertis, descendance spirituelle du Père des croyants. — Le sang de l'Agneau enlevant la malédiction de la Loi. — Les Juifs réveillés de leur apathie par les succès de l'Évangile et piqués d'honneur.
Péché d'Adam. — Inutilité des efforts de l'homme, pour cacher sa honte
originelle. —Plus de révélations directes aux Juifs depuis la venue du Messie. — Le Talmud, fil des prophéties interrompu. — En Jésus, le chrétien contemple le Seigneur avec qui s'entretenait Moïse.
Les sacrifices expiatoires de l'antiquité abolis par celui du Christ, seul efficace. — Le serpent d'airain élevé par Moïse dans le désert, figure du Messie élevé sur la croix. — Les ombres de la Loi s'éclaireissent en Jésus. — Jonas, figure du Christ englouti par la mort et enfermé dans le tombeau jusqu'au troisième jour.— Le patriarche Joseph, dans ses rapports avec ses frères, type du Messie juif dans ses rapports avec sa nation.
Esprit de repentir répandu sur les Juifs. — Ils reconnaîtront le Seigneur dans Celui que leurs pères ont crucifié.
Noire malice de l'Ange rebelle. — La séduction de nos premiers parents et leur péché conduisaient au crime consommé en Golgotha. — Ce que l'Ennemi pensait en mal, Dieu l'a pensé en bien. — Notre état de péché constaté par le meurtre du Messie. — Le pouvoir de Satan brisé par l'abus qu'il en a fait.
Résurrection du Christ, signal et point de départ d'une vie nouvelle dans l'humanité, annonce et garantie de notre propre résurrection. — Dieu tout en tous, souveraine félicité.
Combat de la foi. — Le Christ navré par nous. — Levain de malice dans le cœur de tous. — David étonné de son crime.
Repentance des Ninivites à la voix de Jonas. —Les Juifs, au lieu de se convertir à la voix du Fils de Dieu, conspirent sa mort.
Une première résurrection des fidèles à la mort du Messie. — Les Juifs partout poursuivis, mis à mort. — Efficace de la mort expiatoire du Messie. — La malédiction changée en bénédiction. — Regrets et douleur profonde du peuple juif. — Lamentations de l'armée sur le roi Josias tué à Mégiddo. — Deuil à Jérusalem et dans toute la Judée.
Repentance des Juifs, signal du second avènement du Messie.
Répandant les trésors de sa grâce infinie,
Aux Grecs Dieu prodigua tous les dons du génie ;
A Rome belliqueuse il donna le pouvoir,
Et Rome tient encor le sceptre et l'encensoir.
Aurait- il oublié sa nation élue?. . .
La gloire du Très-Haut sur elle est descendue ;
Le salut aux mortels prophétisé longtemps
A Sion apparut dans l'un de ses enfants .
Le salut, c'est la paix, la parfaite justice
Accordée à la foi, qui nous rend Dieu propice.
Des arts des nations sa Loi lui tiendra lieu ;
Israël, pour son lot, connaîtra le vrai Dieu,
Et, chez lui, le Messie au sein de la bassesse,
Du Verbe créateur trahira la noblesse ' ; L'homme banni d'Éden se retrouve en Jésus.
Pourquoi renouveler des regrets superflus?
Le peuple qui devait nous servir de modèle,
A la foi d'Abraham cessa d'être fidèle.
Des nations du monde il suivit les erreurs,
Abandonna son Dieu, pour s'attacher aux leurs;
A la sainte Parole il préféra la fable %
Et, quand enfin parut le Docteur véritable,
Non pour invalider le premier Testament,
Mais en être la gloire et l'accomplissement 3 :
Substituer le corps à l'ombre, à la figure4,
Aux faux airs des dévots la vertu simple et pure,
Montrer l'homme qu'en faute on ne surprit jamais 5,
Et dont l'obéissance expia nos forfaits 6;
Qui, pour l'amour des siens, abandonna sa vie,
Et répandit sur çhx l'Esprit qui sanctifie7;
Qui, donnant Dieu pour centre à nos affections,
Nous affranchit du jtfug des folles passions 8 ;
Lors donc que, de l'erreur sortant comme d'un rêve,
A la voix du Très-Haut, le monde se relève,
Israël, s'enfuyant devant la vérité,
De mille faux docteurs suivit la vanité.
Mais il n'est qu'un Docteur, ô Juifs! et c'est le vôtre9;
Malheur à qui voudrait en proclamer un autre !
Désormais, on verra, jusqu'ici divisés,
Trois peuples 10, sous sa loi, marcher coalisés.
Confesseur premier-né de l'Être nécessaire, Le Juif pousse à l'excès sa croyance unitaire il. Convertie au vrai Dieu, l'Église des Gentils Parut trop oublier l'humanité du Fils 12.
Des Juifs et des Chrétiens compulsant la doctrine, Mahomet, à son tour, prophétise à Médine 13, Accuse ses aînés 14 de mensonge et d'erreur, Et, le glaive à la main, se fait réformateur. Son paradis, des sens a consacré l'ivresse; Mais que, mieux informé, l'Islam. se reconnaisse, Qu'il apporte au Sauveur un cœur humble et contrit, Sa bouche exaltera l'œuvre du Saint-Esprit 15.
Moïse, de la Loi dressant le sanctuaire, S'inspirait du patron d'un temple trinitaire : Au parvis, au lieu saint joignant le saint des s'âints 16, Répondait l'avenir de trois temples distincts.
Le premier qu'éleva Salomon dans sa gloire, Splendide, n'eut, hélas ! qu'un éclat transitoire. Plus humble, le deuxième obtint l'insigne honneur, De voir en ses parvis entrer le Rédempteur 17.
L'arche avait disparu 18; l'Ange de l'alliance De l'oracle éclipsé vint compenser l'absence 19; Mais, au signe d'Achaz 20, au lieu d'être attentif Israël demeura peuple sourd et rétif21.
Le Seigneur, de son temple inaugurant l'espace, Dans un nuage épais avait voilé sa face22; Des ombres de la Loi la sainte obscurité Sous l'enveloppe encor tenait la vérité.
Cependant, 'à grands flots, se presse dans l'Église La foule des Gentils, qu'un saint Paul électrise 23, Jusqu'au jour où les Juifs, de sa gloire étonnés, Devant le vrai Joseph u tomberont prosternes , Et, d'un retour sincère ayant donné l'exemple, Une troisième fois rebâtiront leur temple. Dans ce temple où du Christ la gloire apparaîtra L'élite des Gentils aux Hébreux se joindra 25.
Imprimé sur nos fronts, un triple caractère 26 De l'Essence divine énonce le mystère ; Et, dans l'ordre des temps, trois régimes divers 27 De ce Nom trois fois saint rempliront l'univers.
Père, ce nom sacré que le siècle profane, Rappelait aux humains Celui dont tout émane. Ingrats! à mille objets abandonnant leur cœur, Ils n'avaient oublié que Dieu leur créateur 28.
De la loi des Hébreux l'austère économie Convainquait de péché la Puissance ennemie Qui, des sens enivrés vantant la volupté, De mensonge et d'orgueil taxait la Vérité 29.
Les hommes consommaient leur désobéissance, Et du Ciel courroucé s'apprêtait la vengeance. Il fallait que la Loi reçût sa sanction, Que sur l'excès du mal vînt la damnation ;
A moins que l'innocent, s'offrant pour le coupable, Du Juge ne fléchit l'arrêt inexorable.
Mais chez qui réveiller de sublimes élans, Endormis dans les cœurs depuis quatre mille ans30?
Chez les fils des Hébreux, en qui la grâce opère, Et dont l'un fit toujours la volonté du Père31 ; Entendez-le, des siens jaloux de s'isoler, S'écrier que, pour tous, un seul doit s'immoler 32.
Du véritable Isaac 33 l'entière obéissance S'éleva, près du Père, à la toute-puissance u ; Il règne au haut des cieux, béni, glorifié, Le Fils du Souverain, pour nous sacrifié.
Depuis qu'il est sorti de l'état d'innocence,
L'homme, en son cœur, aspire à la toute-puissance,
Et croit, ivre d'orgueil, en tenir le chemin.
Mais il s'est égaré sur les pas du Malin
Qui, foulant à ses pieds la loi de la justice,
A l'ordre du Très-Haut préféra son caprice,
Le moyen d'arriver au souverain pouvoir
Est de mourir à tout et de ne rien vouloir ; Ou plutôt, de vouloir, avant toute autre chose, Ce qu'en l'envoi du Fils le Père se propose : Détruire les effets du prestige infernal, Qui fit d'un être libre un esclave du mal .
Confondant de nos vœux la licence effrénée,
La Sagesse éternelle en ce bas monde est née 3b,
Nous disant, par l'Esprit qui ne saurait mentir :
« Le secret de régner est celui d'obéir. »
Qui croit au Fils de Dieu, laissant tout pour le suivre,
Avec lui, dans la gloire est assuré de vivre 36.
Mortifiant ta chair et maîtrisant tes goûts,
Immole ton caprice à l'intérêt de tous ,
Une éternelle paix sera ton héritage .
Cet Être bienheureux, dont tu seras l'image 37,
En toi fera jaillir, prévenant tes souhaits ,
La source d'un bonheur qui ne tarit jamais 3S.
Adonnée à son sens, attachée à la terre,
Sion n'a pas connu l'adorable mystère
Du Riche qui se plut à ne rien posséder 39, *
Du Roi qu'on vit servir et non pas commander 40.
Cependant l'aube arrive et l'époque s'avance
Qui doit du peuple élu vaincre la résistance,
Et lui faire adorer, en dessillant ses yeux,
Dans l'Homme qui l'étreint, le Monarque des cieux 41
Dans le sein d'un mortel que sa misère accable,
Peut soudain s'éveiller un instinct admirable,
Qui, remontant tout droit à la Divinité,
Casse l'arrêt brutal de la nécessité.
Cet instinct, c'est la foie, ce levier dont la Bible
Nous dit: « A qui peut croire, il n'est rien d'impossible42; »
La foi qui, ravissant le cœur du Souverain,
Comme une Esther bénie, obtient tout de sa main 43 ;
Qui rassurait Noé dans l'arche vagabonde,
Et montrait à. Colomb les bords du nouveau monde ;
Éclairait Siméon, dans le temple amené,
Sur le double destin du Sauveur nouveau-né 44 ;
Et loin qu'en Golgotha l'instinct divin s'éteigne,
Parle au Christ expirant des gloires de son règne 45 ;
Qui verrait, sans effroi, l'univers s'ébranler,
Et dirait au chrétien trop prompt à se troubler :
« Médite, enfant de Dieu, le prix inestimable
« Du sang qui fut versé pour ton âme coupable;
« Celui qui le versa, peut-il abandonner
« Cette œuvre d'un amour qui sut tout pardonner46?
« L'amour espère tout47 : qu'allumé dans ton âme,
« D'ineffables soupirs en attisent la flamme 48 !
« Rayonnant d'espérance et d'immortalité ,
« Refoule dans l'enfer Satan épouvanté !
« L'homme en Adam déchu, c'est l'enfant de la poudre;
« En Jésus relevé, c'est le fils de la foudre 49.
« En vain son corps défaille et sa chair se dissout,
« La dépouille tombée, il demeure debout. »
Mais, quand le Fils viendra dans la gloire du Père, Trouvera-t-il encor de la foi sur la terre 50? L'indifférence gagne, accroissant le danger. Pécheurs, levez les yeux, il vient pour vous juger 51 ; L'ère de l'amnistie est bien près de se clore.
Le règne de l'Esprit52, nous l'attendons encore. D'isaac et d'ismaël le conflit prolongé 53, Entre Jacob et nous 54, est loin d'être rangé.
Un frivole ramas de lourdes observances
Dans ses traditions le retient enserré.
Ces voiles53, ces fronteaux56, ces dures abstinences 57,
Du cœur n'étouffent point le cri désespéré.
Croyant à sa Mischna 5S plus qu'à ses prophéties, Il fut sourd au vrai Dieu, crédule aux imposteurs ; Et jouet obstiné de tous les faux Messies 59, Il lassa les poignards de ses persécuteurs.
Oh! si Jérusalem, plus sage et plus docile, De la grâce divine eût mieux suivi le cours ; Sous l'aile de son Dieu si, pensive et tranquille, Elle eût du Fils de l'homme écouté les discours ;
Un repentir sincère eût conjuré l'orage Qui sur sa tête impie était près d'éclater 60,
Quand ses cris redoublés accusaient avec rage 61 Son Roi qui , plein d'amour, venait la visiter.
Mais les temps sont changés ; déjà l'heure qui presse Annonce le matin du grand jour à venir; Le voici, le voici, Celui que la promesse, Dès le péché d'Adam, montrait au repentir 62.
Quel trouble te saisit? tu pâlis, tu t'effraies! . . . Tel, non loin de Damas, un Saul l'a rencontré 63. Aux palmes du martyre, aux marques de ses plaies64, Reconnais-tu le Christ en Sion consacré 65?
Approche . . . son regard te plaint et te pardonne : « Reconnais-moi, je suis ton frère, ton époux, Ton Roi ! . . . du Saint des saints la gloire l'environne ; Ton Roi voit à ses pieds l'univers à genoux 66.
« Il fallait qu'il souffrit, pour entrer dans sa gloire 67. Son sang, de tes péchés, fit l'expiation 6S, Et sa mort, à l'Enfer arrachant la victoire, Rachète les élus de toute nation 69. »
Orgueilleuse Sion ! voilà ce qui t'offense :
Tu ne peux de ton Dieu souffrir l'humilité ;
Mais quel autre qu'un Dieu pouvait, sans déchéance,
Unir tant de faiblesse à tant de majesté 70?
Aux poids égaux de la balance Répond, en équilibre, une double Alliance : D'un côté, tous les droits de la divinité; De l'autre, tout l'espoir de notre humanité. Qu'à son Dieu, sous la Loi, l'homme se sacrifie, Sous la Grâce, c'est Dieu qui veut donner sa vie. Abraham s'immolait tout entier dans son fils ; Le Christ, en Golgotha, s'offrait pour ses brebis : C'est Dieu qui, dans son Fils, pour le monde s'immole71 Hébreu, veux-tu la vie ? Admets cette parole : « Le Christ, au nom de tous, satisfit à la Loi72 ; « Reçois donc son salut, sa justice est à toi73. »
Oh ! si tu connaissais ta grandeur véritable , Mais le démon, toujours, a fasciné tes yeux, Tu ne rougirais pas de t'asseoir à la table Où nous communions au Monarque des cieux74.
Dans les champs de Babel, une foule idolâtre D'un simulacre d'or exalta la grandeur 75. Là, l'orgueil des humains, sur un vaste théâtre, De la cité d'en bas étalait la splendeur :
Cité dont le pouvoir contre Dieu se rebelle ,
Cité dont la science aboutit à la mort.
Mais une autre cité libre, spirituelle,
Sans bruit, s'édifiait sous la main du Dieu fort 76.
Du vrai Dieu révélant sa nature sublime, Trois hommes77 ont offert le signe avant- coureur. L'un immolait son fils, l'autre était la victime, Un troisième, toujours, dans la lutte est vainqueur
De ce tronc trinitaire, une race divine Devait naître79, et bientôt subjuguer l'univers. Au céleste banquet que son Dieu lui destine, Elle ira convier tous les peuples divers80.
A tout quitter pour Dieu sa vertu se signale81, Et vaincre par la foi, telle est sa mission 82. Sans armes, sans soldats 83, de la force brutale Elle ira renverser la domination .
Un nom seul, opérant de si grandes merveilles, Les fera triompher des efforts du Malin 84. Le pouvoir qui des sourds débouchait les oreilles s Du pécheur transformé fait un homme divin 86.
Ils écoutent... La foi, la clef des Ecritures, A leurs cœurs attendris a révélé Jésus ; De l'amour du vrai Dieu les vivantes peintures Ont embrasé leur âme, et le péché n'est plus 87.
Tel un son qui du ciel, brise légère, arrive, Du Thisbite, en Horeb, fit tressaillir les sens88 ; Telle de Cléopas l'âme ardente et naïve Du céleste Inconnu recueillait les accents 89,
C'était là le salut promis clans les vieux âges, De l'attente des saints objet continuel 90, Idéal absolu que poursuivaient les sages 9I, Lumière des Gentils et gloire d'Israël 92.
Sion, le faux éclat des grandeurs passagères, Loin du camp des élus a fourvoyé tes pas; Tu courus t'abreuver aux sources étrangères, Les eaux de Siloé ne te suffisaient pas 93.
Mais un peuple nouveau94 s'avance sur la ligne, Et comprend la grandeur de sa vocation ; De la cité d'en haut Dieu sut le rendre digne 9b, Et, pour prêcher son Oint, le préfère à Sion.
Des païens convertis la bienheureuse Église Remonte, par le Christ, au berceau de la foi ; Dans le sang de l'agneau l'Esprit-Saint les baptise Son sang éteint pour eux les foudres de la Loi 97.
Les succès redoublés de la cause chrétienne Iront te réveiller au fond de ton tombeau ; Qu'au défaut du devoir, la jalousie obtienne L'élan que récompense un triomphe si beau 9S !
Ayant, par son péché, consommé sa ruine, Adam fuit le regard de son Juge irrité ; Il a perdu l'éclat de sa beauté divine, A lui-même il voudrait cacher sa nudité99.
Les feuilles d'un figuier composent la ceinture Que façonne à son gré l'art des premiers humains, Voiles de la pudeur dont on fait sa parure ; Ils pourront s'applaudir de l'œuvre de leurs mains.
Mais que du Tout-Puissant la voix se fasse entendre Et force d'écouter, l'âme qui s'étourdit 10°, L'art des déguisements auquel il put prétendre Ne rassurera pas le pécheur interdit.
Oses-tu bien, Sion, taxer d'inconséquence Le zèle qui s'attache à t'annoncer Jésus? Dieu jadis te parlait; deux mille ans de silence Morfondent ta Gémare101 aux lambeaux recousus.
Deux mille ans de silence ! . . . Au lieu que les prophètes Venaient encourager le peuple en son exil, Tu n'as que ton Talmud, dont les vaines défaites Des oracles sacrés ont embrouillé le fil 102 ;
Pendant que le chrétien, soutenu par la grâce Et conduit par l'Esprit en toute vérité 103, Dans le Fils du Très-Haut contemple, face à face, Ton Dieu, tel qu'à Moïse il s'est manifesté 104.
Des coupables humains la détresse unanime Partout introduisit mille rites cruels :
Nous possédons en Christ cette auguste Victime Dont le sang pouvait seul acquitter les mortels105.
Le serpent dont Moïse éleva la figure,-
D'un venin dévorant éteignait les ardeurs;
Pour guérir du péché la brûlante morsure ,
Nous élevons les yeux vers l'Homme des douleurs106.
Que d'ombres, au grand jour, se seront éclaircies,
De types dévoilés à tes rabbins confus !
Alors tu saisiras le sens des prophéties,
Dont le nœud tout divin se délie en Jésus 107 :
Dans un fait inouï, Dieu renfermait l'oracle
Du Christ, après trois jours 108, sorti d'entre les morts ;
Jonas est dans l'abîme, il prélude au miracle,
La mer, après trois jours, l'a posé sur ses bords 109.
Quel est ce' frère altier, qui parle avec rudesse A ses frères tremblants devant lui prosternés? Il est ému , son cœur est fondu de tendresse ; Mais du plus jeune absent répondront les aînés 110.
Bientôt ils apprendront quelle insigne clémence Envoya devant eux ce grand libérateur, Et d'un frère trahi confessant l'innocence, Ils auront déploré leur dureté de cœur lH.
Joseph, sauveur de l'Egypte affamée, Par tout le monde étend sa renommée, Et voit enfin, tremblants, humiliés, Ses frères même accourir à ses pieds.
Il leur parut soupçonneux, irritable, Despote et dur, aux petits redoutable ; Mais il était, au fond, plein de douceur, D'un ton contraint détestant la hauteur m. Prends-y donc garde, 6 Sion endurcie !
Tu peux encore haïr le vrai Messie.
Ce Christ pour nous si plein de charité Peut te sembler manquer d'humanité, Envers toi seule, étrange, inexplicable, Ingénieux à te trouver coupable, Te punissant de crimes que tu hais, Et te faisant expier nos forfaits 113.
Perce le voile; avec plus de lumière, Des deux leçons tu suivrais la première, Et trouverais, propice auprès de Dieu, Jésus ton roi, martyr en ce bas lieu 114.
Un Joseph tout divin, dont jusqu'au nom te froisse, En son avènement te sera présenté.
Tu diras : « C'était lui, je voyais son angoisse, Mais mon cœur endurci ne l'a point écouté 115. »
Et c'est Lui qui te sauve ! . . . En Lui, viens reconnaître
Ce Goël 116 en tes saints figuré tant de fois;
Qui, pour nous racheter, chez nous a voulu naître.
Pour nous voulut mourir sur un infâme bois.
Au jour déterminé pour sa cité chérie,
L'esprit de repentir sur toi sera versé.
Alors, dit l'Eternel, parlant par Zacharie :
« Leurs yeux se tourneront vers moi qu'ils ont percé117, »
Tu l'as percé, grand Dieu!... Cette parole dure, Étrange, dans ton cœur n'a pas jeté l'effroi! Oui, relis ton prophète, il parle sans figure : Meurtrière d'un Dieu, son sang pèse sur toi 118.
Ta main, en Golgotha, consomma le mystère Dont l'Archange déchu méditait la noirceur, Quand il fit savourer à notre premier père D'un savoir interdit la mortelle douceur m.
Mais, o bonté suprême, ô clémence inouïe!
Ce qu'il pensait en mal, Dieu le pensait en bien 120,
Et la blessure faite au Prince de la vie
A fondé l'espérance et la paix du chrétien 121.
Eussions-nous bien connu le ténébreux abime Qu'habite dans nos cœurs cette hydre du péché, Si le Fils du Très-Haut, innocente victime, N'eût été, par nos mains, sur la croix attaché?
Dans la mort du Messie éclata l'injustice Et l'abus monstrueux du règne de Satan ; Mais sur l'Agneau sans tache épuisant sa malice, L'Enfer perdit ses droits sur les enfants d'Adam m.
Jésus meurt, ressuscite; une divine flamme Apporte dans mon être un principe nouveau ; Le Christ est devenu le centre de mon âme, Et mon corps, avec lui, triomphe du tombeau m.
Plus de tentations, plus de cris, plus de larmes, Au jour où l'Homme-Dieu sera dans tous les cœurs ; Où tous ses ennemis auront posé les armes, Où nous moissonnerons la palme des vainqueurs 124.
Entraîné par l'amour et la reconnaissance, Je serai, pour mon Dieu, joyeux de tout quitter125. Christ, exempt de péché, vécut dans la souffrance 126; Au combat de la foi brûlons de l'imiter 127 !
Assez d'ingratitude a trahi l'origine Du mal qui, dans Sion, mit le Christ au cercueil. Où sont les meurtriers dont le fer l'assassine? C'est moi qui l'ai navré par mon coupable orgueil.
Sion, tu l'as senti, ce levain de malice Que David, dans son sein, découvre avec effroi 12s, Alors que ton délire entraînait au supplice L'Homme venu du ciel 129, ton Sauveur et ton Roi 13°,
A la voix de Jonas, Ninive l'étrangère
S'alarme, se repent, donne gloire au Dieu fort 131 ;
Sion, plus que Ninive, incrédule et légère,
« D'un plus grand que Jonas 132 » a conspiré la mort.
Il mourra; mais bientôt, s'élevant de la tombe, Il en ramènera ses saints ressuscites 133 ; Et les tribus iront, lamentable hécatombe, Expier en tous lieux tes infidélités 134.
Son sang, qu'il a versé pour laver ton offense, Tes fureurs l'invoquaient en malédiction 135; Que son sang soit sur toi, mais pour ta délivrance! Il demande pour tous paix, absolution 136.
Humiliée enfin d'une foi si tardive,
Sion déplorera ses refus obstinés;
Ce seront les sanglots dont retentit la rive,
Quand Memphis, à minuit, pleura ses premiers-nés !
Telle de Josias l'armée inconsolable
Se lamentait à Mégiddo, Quand d'un corps avancé le trait impitoyable Fit tomber ce bon roi, ce héros indomptable,
Sous le courroux de Néchao.
« Il n'est plus, il n'est plus, ce roi si magnanime ! Il a reçu le coup mortel;
Un seul coup nous ravit la gloire de Sôlyme Et la colonne d'Israël. »
Les filles de Sion dans le temple accoururent ,
Pour y répandre leur douleur; Des anciens du pays les plus sages se turent,
Prévoyant de plus grands malheurs.
« Il n'est plus, il n'est plus, ce héros magnanime!
Il a reçu le coup mortel ; Un seul coup nous ravit la gloire de Solyme
Et la colonne d'Israël 138. »
Saints anges, de Sion modérez la tristesse, Quand elle aura connu le secret du passé, Qu'elle aura pu comprendre avec quelle tendresse La recherchait ce Dieu si longtemps repoussé.
O soupirs! ô sanglots! ô douleur sans pareille! Puisses-tu, comme un trait, bientôt percer son cœur, Afin que de la mort la terre se réveille, Et ramène des cieux le grand Libérateur 139 !
LA RÉCONCILIATIO
Israélites ,
Trop longtemps vous vous êtes tenus éloignés de ceux des Gentils qui craignent Dieu ; il est des articles de foi dans lesquels Israélites et chrétiens se rencontrent. Au lieu de nous engager dans des contestations qui, jusques ici, n'ont abouti qu'à nous renforcer de part et d' autre dans ce qui nous divise, constatons avec reconnaissance les points où nous nous rencontrons, et, Dieu aidant, la lumière se fera, comme d'elle-même, pour tout le reste.
Israélites et chrétiens, nous célébrons la Pâque : les Israélites , en mémoire de la sortie d'Egypte ; les chrétiens , en mémoire de Jésus-Christ sorti du tombeau.
Par la sortie d'Egypte, Israël a été tiré de l'oppression que faisaient peser sur lui le monarque et le peuple égyptiens.
Par la résurrection de Jésus-Christ, le chrétien, affranchi dans sa conscience , est délivré de la crainte angoissante et asservissante de la mort.
Le signe de la Pâque israélite a été le sang de l'agneau détournant des maisons israélites le glaive de l'ange destructeur.
Le signe de la Pâque chrétienne, c'est le sang du Saint et du Juste, versé pour le salut du monde.
Le Tout-Puissant instruit les hommes par des faits.
Les meilleurs raisonnements sur le droit des nations à l'autonomie et à l'indépendance , pâlissent pour l'Israélite, devant le fait de la sortie d'Egypte et de la délivrance opérée par le Tout-Puissant, à main forte et à bras étendu.
Toutes les probabilités en faveur de l'existence prolongée de l'âme après la mort, s'effacent devant l'éclat de la résurrection du Christ.
Le fait de la sortie d'Egypte a constitué la famille israélite en nation théocratique indépendante .
Le fait de la résurrection de Jésus-Christ a créé l'Eglise, corps spirituel, composé de croyants de toute langue, tribu et nation.
L'anniversaire de la Pentecôte rappelle aux Israélites la publication de la Loi sur le mont Sinaï.
Aux chrétiens, ce même anniversaire rappelle l'envoi de l'Esprit-Saint sur les premiers disciples à Jérusalem.
L'impression produite par la prédication des apôtres, en ces jours-là, fut extraordinaire ; des milliers d'Israélites, touchés de componction et pénétrés de repentir, demandèrent ce qu'il fallait faire pour être sauvés.
Semblable avait été l'impression produite sur l'assemblée d'Israël par la voix qui lui parlait des cieux. Saisis de crainte, les enfants d'Israël, dans une humilité profonde, se montraient disposés à faire tout ce que commanderait l'Eternel leur Dieu, se bornant à demander que ce ne fût plus dans un appareil aussi effrayant , si bien que l'Eternel dit à Moïse :
ce Oh! s'ils avaient toujours ce même cœur, pour me craindre et garder tous mes commandements ; heureux seraient-ils, eux et leurs enfants, à perpétuité1! »
Israélites, vous l'avez entendu : ce ne sont pas les commandements de Dieu qui vous manquent, c'est un cœur pour les accomplir.
Ce cœur, votre Messie le possédait dans toute sa
1 Ex. XX, 18-21 : Deut. V, 23-30.
plénitude, et il s'offre à le communiquer et à le eréer en nous tous par son Esprit.
Acceptez avec nous ce message venu des cieux ; il nous a été transmis par Israël, il est digne du Père commun de tous les hommes, du seul vrai Dieu qui nous l'a envoyé.
A. F. PÉTAVEL,
Ancien recteur de l'Académie de Neuchâtel, ministre du saint Évangile.
Les Ombrages, Versailles, 1er février 1868.
Le jour du Seigneur. — L'heure des Gentils s'écoule. — Arrivée subite du Juge de l'univers.
Jugement des nations. — Elles rendront compte de la manière dont elles ont rempli leur mission. — Leur orgueil. — Leur despotisme. — Les Juifs opprimés.
Le Seigneur lui-même se faisant connaître à son peuple, qui aura passé au creuset de l'adversité.
Substance, forme et force infinies. — Dieu le Père, cause première de tout ce qui existe. — Le Verbe, expression de l'Être divin, éternel.
L'Esprit, vertu toute-puissante de Dieu. — Ce que Dieu veut, son Verbe le commande, son Esprit le consomme. — Lutte victorieuse. — Le règne de l'Esprit, règne de paix.
Saints glorifiés. — Échelle de Jacob.
Trois grands dons de Dieu : l'existence, la sainteté, la gloire.
L'Esprit, agent dans l'œuvre de la Création et clans celle de la Rédemption. — Eaux vives dont il est la source et qu'il fait jaillir d'une âme aride.
— A tiré sa louange de l'enfant de la poussière. — Fera sortir les morts de leurs tombeaux. — Entonnera le cantique des noces de l'Église et de l'Époux. — Glorifie l'œuvre du Père et du Fils.
Invocation au Christ en faveur du peuple hébreu. — Lutte de Jacob en Péniel renouvelée. — Reconnaissance de Joseph et de ses frères, figure du Messie se faisant reconnaître à son peuple.
Chute et relèvement. — Cœur humble et brisé. — Obstacles à la conversion d'Israël. — Torts des nations à son égard. — L'olivier rendu à sa première fécondité.
Jugement des Juifs et des nations. — Les Juifs sous la Loi, ignorants de la Rédemption. — Les Gentils ont reçu la doctrine de la grâce et de la justification par la foi au sacrifice du Juste. — Le Juif veut se sauver par ses propres œuvres et observances.
Question : lesquels ont le mieux aimé Dieu? — L'hypocrite condamné.
— Les chrétiens censeurs des Juifs; leur endurcissement. — Zèle des Juifs pour leur Loi. — Leurs sacrifices pour de faux Messies. — Juifs et chrétiens mis en parallèle dans leurs sabbats respectifs. — Moralité des premiers, licence des seconds.
Désastre sur le chemin de fer de Versailles, un jour de dimanche. — Dumont d'Urville, revenu des mers glaciales, périt avec les siens, dévoré par les flammes; regrets sur sa fin prématurée.
Vertus des Juifs. — Fidélité conjugale, amour filial, hospitalité même envers les non Juifs, charité envers les pauvres; ils respectent la piété chez les chrétiens, favorisent leurs œuvres de bienfaisance.
Marie-Anne Calame, au Locle, canton de Neuchâtel. Sa piété, sa brûlante charité. — Fondation de l'orphelinat des Billodes, œuvre de foi et de dévouement. — Secours imprévus au moment de la détresse. — Les dons de l'opulence et les oboles des petits. — Les frères Weil, Israélites. — Intérêt persévérant et religieux qu'ils portent à l'orphelinat.
Marie-Anne Calame s'affectionne aux deux Israélites; leurs entretiens. — Les chrétiens ont mal saisi la pensée du Sauveur à l'égard des Juifs. — Le ciel a donné cà la terre l'exemple de la clémence et du pardon. — Charité, marque indispensable d'un vrai christianisme.
Respect de Marie-Anne Calame pour les traits subsistants de l'ancien peuple. — Vertus morales des deux Juifs monothéistes. — Ce qui leur manquait. — Feu divin, esprit d'affranchissement. — Sans se reconnaître solidaires du meurtre du Messie, frappés néanmoins de la catastrophe de Jérusalem.
Le Sauveur méconnu, sa passion honnie et haïe. — Vengeance divine. — Déicide possible. — Comment, et dans quel sens? — Nulle impossibilité cà ce que la personnalité divine se fasse personnalité humaine, dans un homme semblable cà nous. Est-ce cà nous à assigner des bornes à la puissance de Dieu ? — La naissance miraculeuse d'Isaac préludait à la conception surnaturelle du Fils de Dieu. — Qui veut le bien doit reconnaître dans le Fils de Dieu son divin Maître.
Force de la vérité. — Les divisions entre les chrétiens, pierre d'achoppement pour ceux du dehors. — Les Juifs dominés par les Gentils.
Charité, le plus parfait des liens. — Le manque de charité et de support conduit au schisme. — Dieu se révèle aux humbles. — Les saints reflètent diversement l'éclat des perfections divines. — Eviter le faux zèle.
Le schisme, son utilité. — Vérité fondamentale affermie. — Unité de la foi. — Un dogme négligé dans une secte, relevé dans une autre. — Sagesse du Chef des esprits.
Frères de l'Unité. — Église latine. — Calvin. — Guerre de trente ans. — Liberté de conscience. — Simplicité du culte de l'Église réformée. — Elisabeth Fry visitant les cachots de Nevvgate. — Dieu, le Saint-Esprit.
Support mutuel, amour de Dieu, empressement à faire le bien, vrais caractères de la foi chrétienne. — Dehors hypocrites recouvrant mal une vie foncièrement vicieuse et immorale. — Étude de la Parole de Dieu. — Liberté chrétienne. — Service volontaire. — Prédilection de Marie-Anne Calame pour les écrits mystiques. — Désire ne plaire qu'à Dieu et n'écouter que Lui.
Les deux Juifs ne s'élèvent pas à la spiritualité de Marie-Anne Calame. — Insuffisance de l'argumentation pour prouver .aux Juifs la vérité de la foi
chrétienne et sa conformité aux oracles de l'Ancien Testament. — Nécessité de la grâce et de l'intervention de l'Esprit-Saint. — L'heure delà conversion d'Israël connue de Dieu seul. — Dieu juge du cœur et des intentions. — Aimer les chrétiens et exercer la charité envers eux n'est pas haïr Jésus. Juifs, dans les grands centres de la civilisation, abandonnant plusieurs des prescriptions de leur loi. — Ailleurs, rigoureuse observation du sabbat, des lois et préceptes talmudiques. — Cupidité réprimée par le respect des observances religieuses. — Là où ils peuvent se réunir au nombre de dix, tenus à célébrer leur culte. — La Kehila. — En exemple aux chrétiens par la constance et la fidélité avec lesquelles ils s'acquittent de leurs obligations
Siège d'Anvers. — Le général Chassé, commandant de la citadelle. — Il ordonne la cessation de tout culte extérieur. — Affreux jurements remplaçant la prière ; plus de frein à la licence et au dérèglement des mœurs.
Seuls, parmi leurs compagnons d'armes, les Juifs célèbrent leur culte. — Ils ont déclaré qu'ils n'étaient pas libres d'interrompre leurs prières communes. — Les Gentils apostasieront, tandis que les Juifs braveront la persécution. — Les trois jeunes Hébreux dans la fournaise. — Soldats protestants piqués d'émulation. — Réveil religieux au milieu d'eux.
Du Christ et des Hébreux qui dira l'entrevue ? A ce temps différé notre esprit s'habitue , Mais l'heure des Gentils s'écoule avec grand bruit '. Du Seigneur tout-puissant la journée est venue, Comme un larron, durant la nuit 2.
Le ciel s'écroule, et la terre chancelle, Comme un homme vaincu par les vapeurs du vin ; Et les grandeurs des cieux s'éclipsent devant celle Du Juge, qui de tous va fixer le destin 3.
« Paraissez, nations4, et venez rendre compte
« Des pouvoirs qu'un Dieu juste a remis en vos mains.
« Qu'avez- vous entrepris, pour effacer la honte
« Dont Satan a couvert le berceau des humains?
« Les vertus de ma croix ont été méprisées; « Vous avez exalté l'orgueil des conquérants, «Relevé, devant moi, leurs idoles brisées, « Immolé les petits aux caprices des grands.
« Les Hébreux, dans l'exil, n'étaient-ils pas vos frères? « A vous, peuples chrétiens, je les avais commis, « Pour dessiller leurs yeux, soulager leurs misères : « Vous les avez traités comme vos ennemis.
« A Jacob, mon élu, je me ferai connaître, « Sans vous, puisque si fort vous l'avez dédaigné. « Avec lui? devant moi, forcés de comparaître, « Comment soutiendrez-vous mon regard indigné?
« Et moi, de mon Eglise étendant les limites, « Au feu, j'épurerai le cœur de mes Lévites 5 , « Comme un orfèvre habile épure ses métaux , « Augmente, par degrés, l'ardeur de ses fourneaux, « Jusqu'au moment propice où la masse liquide « Renvoie à l'ouvrier son image limpide. « Dans un peuple par moi jeté dans le creuset, « Je sais de mon image attendre le reflet, »
La substance, la forme, et la force infinies, Dans un mode ineffable, en Dieu sont réunies 6.
Sans leur triple concours, rien n'eût jamais été; Lui-même, Il existait de toute éternité.
Sous la forme, toujours, apparaît la substance;
De l'Être, ainsi le Verbe exprimera l'essence 7. m
Une force infinie est dans leur union ;
De tous les deux, l'Esprit consomme l'action 8.
Le Fils avec amour suit l'action du Père 9 ; Mais à l'œuvre des deux l'Esprit-Saint coopère tu. Du règne de l'Esprit le Christ a vu le jour. Le combat terminé, la paix aura son tour11.
Brillants de cet éclat qu'aucune ombre n'altère, Les Saints glorifiés visiteront la terre. Du songe de Jacob les degrés glorieux Pour jamais uniront la terre avec les cieux 12.
Je vois, du vrai bonheur considérant la cause, Que de trois éléments distincts il se compose, Et que l'espoir fondé d'un bien si précieux Repose sur trois dons du Monarque des cieux.
En tête, il faut placer le don de l'existence. Le Livre, qui du monde expose la naissance, Au monde qui l'oublie enseigne un Créateur, De l'homme, son enfant, premier législateur.
Sans la paix avec Dieu qui peut aimer la vie? A son grand ennemi notre âme sacrifie.
L'égoïsme est la loi du Monarque infernal ; A l'homme trop crédule il inculqua le mal 13.
Le roi qui se renonce, est le Roi véritable, Juge-né des mortels14; mais, toujours charitable, Il sait qu'un ennemi, dans notre humanité, Comme un poison mortel, glissa la volupté. Sa tendre sympathie à consoler s'empresse Le mortel abattu qui pleure sa faiblesse 15. S'agit-il de punir ? Pour sauver il est roi ; Il prend, pour l'expier, l'iniquité sur soi 16.
La sainteté, tel est le don qu'a fait le Père A qui se reconnaît, et dans sa grâce espère 17. A la mort, à la honte, Il a livré son Fils; L'existence, quel don ! mais la grâce, à quel prix!
Le troisième présent est celui de la gloire 18, De lauriers immortels couronnant la victoire. Pour jouir du bonheur promis au racheté, Le temps n'est point assez, il faut l'éternité.
A Celui dont le souffle, organisant les mondes, Planait sur le chaos et sur les mers profondes 19 : Qui, chez l'homme déchu, suscitant un Sauveur20, Du ciel qui s'éloignait ramena la faveur ;
Qui, de l'âme éteignant les ardeurs maladives, De ce fond desséché fit jaillir des eaux vives 21 ; Qui maintient de la foi le rameau toujours vert, Et transforme en Carmel le plus affreux désert 22 ; Qui, confondant l'orgueil d'un criminel archange23 De l'enfant de la poudre a tiré sa louange u ; Qui, par l'effet soudain de célestes accords , De la poussière, un jour, relèvera les morts 2S; Qui, de la Fiancée inspirant le cantique, Du festin ouvrira la salle magnifique 26; A Celui qui, du Fils exaltant les bienfaits, Glorifia le Père, à Lui, gloire à jamais!
O toi, dont le regard , plus prompt que la pensée,
Pénètre jusqu'au fond de notre âme oppressée,
D'un mortel qui te craint et voudrait te servir,
Tu sais quelle est l'attente et le secret désir.
Injuste, misérable, et l'enfant de la poudre,
4 descendre au sépulcre il ne peut se résoudre,
Qu'il n'ait vu les Hébreux, enseignés par la foi,
Ne connaître, ô Jésus! de Rédempteur que toi.
Il voudrait au moment où, rentrant dans leur terre,
Les Juifs rencontreront un ancien adversaire,
Contempler le combat divin, mystérieux,
Qui des fils de Jacob dessillera les yeux 27.
Il voudrait assister à la reconnaissance
Où doit du vrai Joseph 28 éclater la clémence .
Quand, aux Juifs consternés d'avoir voté sa mort, En Prince de la vie , il remettra leur tort :
« Ne vous reprochez pas le meurtre du Messie -9 :
« Son martyre prédit scellait la prophétie.
« De ma main recevez le céleste aliment
« Qui seul peut de votre âme apaiser le tourment 30,
« Mon Eglise vous doit ce Sauveur qu'elle adore.
« Dans vos rites vieillis mon Dieu vit-il encore?
« Vous parlant, malgré moi, comme à des criminels,
« Je vous serrais déjà dans mes bras fraternels. »
Ce qui perdit la race humaine, C'est l'attrait de la vanité, L'illusion des sens et de la volupté.
Ce qui peut alléger et délier sa chaîne,
C'est l'amour de la vérité , Et le renoncement joint à l'humilité.
Sainte douleur qui s'offre en sacrifice, Regret amer d'avoir offensé Dieu, Chez les élus de tout temps, de tout lieu. Tu feras germer la justice 31 !
Pour gagner le pardon au repentir offert,
S'il suffisait d'avoir souffert ; Sans baptême de feu 32, sans nouvelle naissance 33 ,
Si du salut s'obtenait l'assurance, Israël, dès longtemps, par un joyeux concert, Eût célébré sa délivrance.
Mais le Seigneur ne peut être apaisé Que par l'encens d'un cœur humble et brisé u ; Une douleur qui résiste à la grâce, Du châtiment pervertit l'efficace.
Israël a souffert ; mais a-t-il déploré D'un sens charnel le mal invétéré 3&?
La loi de Dieu, sur deux tables inscrite, En traits de flamme a-t-elle pénétré Jusques au fond de son âme contrite 36? L'or, en Sion, n'est-il plus adoré 37?
C'est le Baal au Dieu saint préféré.
D'Adonaï, que son peuple renie, Entendez-vous fe. sanglante ironie?
« De mon travail Sion veut me payer, « Trente deniers, tel sera mon loyer ; « Trente deniers, ma nation élue, « Voilà le prix auquel on m'évalue 38 ! »
Oui, les tourments qu'Israël a soufferts, Ont étonné tout l'univers 39 ; Mais son superbe front, sillonné de la foudre, Doit encore, avant peu, s'abattre dans la poudre
Du bon pays qui lui fut assigné 41, Sait-il pourquoi Dieu le tient éloigné?
Et qui le lui dira, si l'esprit de système Étouffe en ses rabbins l'Esprit de Dieu lui-même 4i ?
— Il aura profité des leçons du malheur ;
— Qu'ont fait les nations, pour le rendre meilleur? Elles ont aux affronts ajouté les supplices,
Et l'ont, bien plus encore, indigné par leurs vices.
Est-il juste que nous, qui n'avons point semé, Dissipions le froment d'Israël affamé 43 ; Que ceux qu'il enrichit 44 insultent à sa peine, Qu'au lieu de l'alléger ils renforcent sa chaîne ? Il fait beau nous ouïr vanter un cœur brisé Au peuple qu'à l'envi nous avons écrasé. Ingrats ! le jour arrive où l'olivier fertile Sera débarrassé d'un branchage inutile ; Rajeuni dans sa sève et son plant onCtueux, Le tronc recouvrera ses rameaux fructueux 43.
Au jour du Tout-Puissant qui chaque jour s'avance, Et qu'ajourne, sans fin, l'humaine imprévoyance, Deux peuples opposés paraîtront devant Lui. Du salut, chez tous deux, les vérités ont lui ; Mais l'un, tardif à croire, esclave de la lettre, Dans l'esprit de la Loi, mal aisément pénètre 46 ; Il ne sait pas qu'Adam, par sa faute abattu, D'un Adam tout nouveau requérait la vertu ;
Qu'il fallait, pour sauver l'humanité coupable, Qu'une autre humanité, sans tache, irréprochable, Habitante du ciel, en descendît pour nous47. Juifs, adorez le Fils, ou craignez son courroux48! Sur son front resplendit la majesté du Père ; Bienheureux est celui qui dans sa grâce espère 49 !
L'autre peuple, éclairé sur sa position,
Accepte le bienfait de la Rédemption.
Désespérant d'atteindre à la vertu parfaite,
Sous l'égide du Juste il cherche une retraite,
Du Juste qui, luttant pour notre humanité,
A reconquis la gloire et l'immortalité 50.
L'un compte sur la grâce51, et l'autre sur lui-même ;
Il veut pour moissonner qu'on laboure et qu'on sème ;
Il se rit d'un salut qu'on n'opère pas, soi,
Et prétend, à lui seul, satisfaire à la Loi b2.
Du salut des humains la question posée
Sera par le grand Juge exactement pesée :
« Par l'hypocrite, en vain, mon JNom fut réclamé b3 ;
« Ceux-là m'ont mieux connu qui m'ont le plus aimé 5i. »
Le chrétien, exaltant la loi de l'Évangile,
Au Juif a reproché son esprit indocile :
« Moins revêche, a-t-il dit, un progrès graduel
L'eût conduit du symbole au sens spirituel ;
Eût tourné ses regards vers la grande Victime
Qui, seule, des humains pouvait laver le crime, Vers ce fils de David qui, net de tout péché, Seul, au sentier des- forts n'avait jamais bronché
— Oui, je crois que du Christ le sanglant sacrifice Est suffisant encor pour rendre Dieu propice
Au Juif qui s'en approche avec contrition ; Nous, qu'en avons-nous fait? Telle est la question.
Pour nous, Christ a souffert ; quelle reconnaissance, Dans nos actes, répond à ce bienfait immense ? Nous voit-on disposés à ce renoncement Que le Juif pour sa loi s'impose assidûment 56 ? Plus de zèle convient à la meilleure cause. A qui rabat les Juifs, voici ce que j'oppose : Cent fois, bravant la mort, les Hébreux abusés Ont rendu d'un faux Christ les succès plus aisés 57. Qu'à la droite de Dieu, cherchant le vrai Messie, Principe, centre et fin de la théocratie, Israël en Jésus eût reconnu son Roi, Bientôt tout l'univers aurait subi sa loi58.
— Jamais, reprend le Juif, quoi qu'en dise l'Apôtre, La justice d'autrui ne suppléera la nôtre 59. —
Il erre, j'en conviens; mais, venu pour juger, Qui, de nous ou des Juifs, Christ doit-il ménager?
Le chrétien, affranchi par la bonne nouvelle 6U, A.u service de Dieu doit montrer plus de zèle. Suivons-les l'un et l'autre au saint jour du Seigneur, Et jugeons, par les faits, des sentiments du cœur. Chez qui rencontrons-nous les vices, les scandales, Du cynisme effronté les paroles brutales ? Est-ce chez les Hébreux paisibles, retirés, Ou chez ceux que la grâce a, dit-on , libérés ? On élude les lois de la première Table 61. Lesquels sont le plus près du culte véritable : De ceux qui, tous les jours, ont fait leur volonté, Ou de ceux qui pour Dieu gênent leur liberté?
Est-ce un jour de sabbat qui, naguère, à Versailles, De tant d'infortunés hâta les funérailles, Quand, sur des chars de braise, enlevés dans les airs, Ils subirent, vivants, la peine des enfers; Qu'ils virent, dans des flots de bitume et de flammes, S'engouffrer avec eux leurs enfants et leurs femmes, Sans que, des gardiens accourus à leurs cris, Un seul pût s'approcher de ces fatals débris?... Non, c'était un dimanche62, et ce jour vénérable S'élevait en témoin contre un siècle coupable. Un jour que Dieu réserve à nos dévotions , Doit-il s'évaporer au gré des passions ?
Qu'il soit ta sauvegarde, à toi, Dumont d'Urville"3,
Qui, suivant sur les mers les pas de Bougainville 64,
Deux fois de notre globe as mesuré le tour !
La France, avec orgueil, salua ton retour,
Et tu pouvais, tranquille, à l'abri du naufrage,
Savourer le repos qu'on goûte après l'orage.
Respecte en ton pays le saint jour du Seigneur ;
Et le soir, accueilli d'un murmure flatteur,
Tu nous raconteras dans quels périls sans nombre,
Le Dieu qui nous sauva te couvrit de son ombre ;
Quelles bornes de glace II mit à l'univers,
De l'hémisphère austral les parages déserts.
Dis encor quel mortel, dans cette île sauvage ,
Le premier, du salut apporta le message,
Et comment l'Évangile, adoucissant les mœurs,
De ces dieux teints de sang remplaça les horreurs.
Qu'en de tels entretiens notre âme restaurée
Par une hymne au Seigneur termine la soirée;
Et tous auront senti la paix dont sont comblés
Dlhumbles adorateurs en son nom rassemblés 65.
Hélas! il n'est plus tempsj notre espérance est vaine ;
Le Prince de ce monde à sa perte l'entraîne,
Et celui qui cent fois affronta l'océan
Vient, aux murs de Paris, tomber dans un volcan.
Heureux si, du sabbat maintenant l'ordonnance,
Paris eût évité ce grand deuil à la France !
Qne l'Éternel soit juge entre les Juifs et nous!
Ils nous imitent trop, je le sais comme vous.
Toutefois, de plus près observant leurs usages,
Vous trouverez chez eux la paix dans les ménages,
Les tendres dévouements du respect filial
Et les soins délicats de l'amour conjugal.
De l'hospitalité la pratique sacrée
Fut, des fils d'Abraham, en tout temps révérée.
L'étranger sans secours trouve un abri chez eux ;
Ils savent s'attendrir aux pleurs des malheureux,
Et ce zèle touchant qui console et soulage
Un rabbin dans la gêne, un vieux frère en voyage,
Ne restreint pas l'élan de son activité
Aux enfants de son peuple errant, persécuté;
Ils savent des Gentils soulager la misère 66,
Et respecter chez eux la piété sincère.
De chrétiens éminents les efforts méconnus
Furent souvent d'un Juif en secret soutenus.
Par ces fondations que l'enfance réclame,
Ton nom s'est illustré, généreuse Calame67!
Ton cœur aimé du ciel et tout brûlant d'amour
Se sentait à l'écroit dans ce triste séjour,
Et, pour donner le change à son ardeur immense,
De tous les malheureux embrassait la défense.
On la vit s'entourer de pauvres orphelins ;
A force de douceur, domptant les plus mutins,
Montrer, par son exemple, à notre âge infidèle,
Que rien n'est impossible au véritable zèle.
Malgré tant de besoins qu'il fallait contenter, jamais, un seul instant, on ne la vit douter. « Je sais en qui j'ai cru, disait-elle, et sa grâce, « Libérale envers tous, pour moi jamais n'est lasse. « Mes enfants à son cœur ne sont point étrangers ; « Pour voler à leur aide II a ses messagers. x>
Chaque fois, en effet, qu'une grosse dépense De l'asile en progrès menaçait l'existence, Quand tout semblait manquer, un secours imprévu Montrait qu'à ce besoin le ciel avait pourvu.
De chrétiens opulents l'opportune largesse Sut se faire bénir aux jours de la détresse ; Même pour un envoi qu'on voulait compléter, Auprès de leurs pareils on en a vu quêter. Mais d'oboles sans nom une pluie assidue De la quête croissait la hausse inattendue ; Et Celui qui soutint le ïhisbite au désert Avait sur l'institut un œil toujours ouvert.
Au Locle où le Seigneur opérait ces merveilles, Qui d'un monde frivole effleuraient les oreilles, Deux Hébreux68, en exemple à tous les habitants, Louaient Adonaï dans ces faits éclatants.
« Le Seigneur, disaient-ils, de qui tout bien émane, « Sur cet orphelinat faisait pleuvoir la manne ;
a Et celle dont la main, cultivant les beaux-arts, « Pourvoyait aux besoins des enfants, des vieillards « Des vierges de Sion ressuscitait l'élite, « Et portait dans son sein un cœur israélite. »
Des deux frères hébreux la vive émotion
S'exprimait par des faits sans ostentation :
« Seconder, disaient-ils, une telle entreprise,
« N'était pas déroger à la loi de Moïse. »
Et leur main, secourable au moment du danger,
Par des dons toujours prêts, venait l'encourager.
Oui, lorsque des chrétiens la pitié refroidie
Reprochait à cette œuvre une foi trop hardie ;
Dans ces retours subits et ces jours désastreux,
Où le riche inquiet juge les malheureux,
On vit plus d'une fois les deux Juifs, avec larmes,
De Calame attristée écarter les alarmes,
Et, donnant gloire au Dieu, père des orphelins,
Aux enfants demi-nus ouvrir leurs magasins.
« A leur Dieu, disaient-ils, la confiance est due. »
Calame chaque fois revenait confondue.
De l'école lointaine arrivant sur le soir,
Sur le banc des deux Juifs elle aimait à s'asseoir
« Pardonnez, disait-elle, amis que je révère,
« Aux chrétiens aveuglés qui vous firent la guerre.
« Le Christ, au nom duquel nos péchés sont remis,
« Plus que sa propre vie aima ses ennemis.
« Vous donc, hommesdebien,qu'unpuramour enflamme,
« Vous n'étoufferez pas au-dedans de votre âme
« Cette voix qui vous dit que, répondant pour eux,
(f Le Ciel pour les mortels sut être généreux ;
« Qu'un Modèle accompli des vertus les plus pures,
« Ici-bas, consacra le pardon des injures70;
« Qu'une paix ineffable entre chez nous le jour
« Où l'esprit de vengeance a fait place à l'amour.
« D'un cœur vraiment touché la joyeuse espérance
« Lui fait, sans murmurer, accepter la souffrance 71.
« Aimez, vous servirez l'Auteur de tous les biens ;
« Aimez, aimez encore, et vous serez chrétiens72. »
A ces mots prononcés d'une voix plus émue, .
L'âme des deux Hébreux demeurait suspendue.
De la foi des chrétiens l'austère et pur accent
Enfonçait l'aiguillon dans leur cœur frémissant.
Ils disaient : « Dieu l'inspire, et, sensible à nos peines,
« Le pur sang d'Israël circule dans ses veines.
« Ah! si tous les chrétiens l'imitaient, avant peu,
« Tous tomberaient ensemble aux pieds du même Dieu. »
De l'accueil des deux Juifs Calame était touchée ; Aux bibliques récits dès l'enfance attachée, Elle aimait retrouver, chez les derniers neveux,
Ces traits d'un peuple à part, que rien n'efface en eux. Tel, ce câble flottant au sein des mers profondes, Naguère a réuni les rives des deux mondes : Dans l'hémisphère ancien le salut formulé 73 S'inscrivait à New-York, mot pour mot, épelé.
D'un seul Dieu, l'un et l'autre, ils adoraient l'essence ; A. la frugalité joignant la bienfaisance, Bons pères, bons époux, discrets, officieux, Ils paraissaient bien près du royaume des cieux 74. Qu'est-ce donc qui manquait à ces vertus modestes? Un goût plus prononcé pour les choses célestes , Le baptême de feu75, l'Esprit d'adoption 76, L'inimitable sceau de la Rédemption 77.
Du forfait inouï qui pesait sur leurs pères
Ils paraissaient surpris qu'on les fit solidaires 78,
Avouant toutefois que, dignes de courroux,
D'un juste châtiment ils recevaient les coups ;
Et de Jérusalem la lamentable histoire
Etait, en traits de feu, gravée en leur mémoire.
« Vos pères, reprenait Calame avec douceur, « Ont, sans le reconnaître, immolé le Sauveur. « De la grande Victime insultant la souffrance, « Leur fureur aiguisait les traits de la vengeance « Qui, dans tous les pays, depuis dix-huit cents ans, « Avec tant de rigueur, sévit sur les enfants.
« Vous direz que, prenant la passion pour guide, « Les Gentils, sans raison, crurent au déicide, « Que d'un acte impossible on les a vus frémir, « Car un Dieu, dites- vous, un Dieu ne peut mourir.
« Le coup qui frappe au cœur ma nature mortelle,
« De l'esprit n'éteint point la divine étincelle :
« Remontant, aussitôt, au foyer dont il sort,
« Son principe indompté triomphe de la mort79;
« Et, néanmoins, la loi punit le téméraire
« Qui porte sur mon corps une main meurtrière :
« De son sang l'homicide est tenu d'expier
« Le coup qui rend à Dieu mon être tout entier.
« Qu'à naître parmi nous le Dieu fort se décide 80,
« Qui le frappe en son corps est bien un déicide 81 ;
« Votre logique élude un argument certain :
« Dieu ne peut, dites-vous, s'unir un corps humain,
«Vous dites : Dieu ne peut ; mais Dieu peut l'impossible;
« De Sara le sourire était, au moins, risible 82.
« Ismaél était fils de la chair et du sang 83 ;
« ïsaac déjà prélude au Fils du Tout-Puissant 84.
« Laissez donc aux ingrats leurs doutes ridicules;
« Qui vous force à siéger au banc des incrédules ?
« Faites pour le servir, vos bienfaisantes mains
Ainsi, devant Festus, parlait le grand Apôtre. Les deux Juifs étonnés se regardaient l'un l'autre;
Un soupir s'échappait de leurs cœurs oppressés ; Comme d'un trait brûlant ils se sentaient percés.
« Grand Dieu, s'écriaient-ils, repliés sur eux-mêmes,
« L'ardeur de ton courroux nous dit que tu nous aimes.
« Par de si longs malheurs lentement épurés,
« A recevoir son Roi ton peuple est préparé . . .
« D'où vient que les Chrétiens entre eux se contredisent ?
« Dans des sectes sans nombre on voit qu'ils se divisent ;
« Chacune a son mot d'ordre, on dirait son blason .
« Sous quel drapeau combattre, à qui donner raison ?
« La vieille Synagogue au Talmud amarrée
« Est bien moins que l'Eglise, au-dedans, déchirée ;
« Accablés, toutefois, sous un joug rigoureux ,
« Nous servons les Gentils et nous souffrons plus qu'eux.
« Grand Dieu! répands le jour dans notre âme obscurcie ;
« Dis-nous si nos aïeux ont livré le Messie.
« Ah! si, dans leur délire, ils l'avaient rejeté,
« Son sang à leurs neveux n'aurait pas trop coûté. »
Pendant que ces Hébreux gémissaient sur la terre, Calame des esprits pénétrait le mystère. Des hauteurs de la foi, saluant le grand jour, Ses pensers s'absorbaient dans l'éternel amour 86.
Puis elle reprenait : «Avec plus d'indulgence «Des esprits ici-bas jugez la divergence. «D'une commune loi professant l'unité,
« Les Chrétiens n'ont pas su garder la charité.
« De là le peu d'accord et les schismes sans nombre,
« Qui sur l'œuvre du Christ ont projeté leur ombre;
« Mais le conseil divin ne se dément jamais,
« Il sortira vainqueur de ces brouillards épais,
« Et, des humains ingrats confondant la malice,
« De leur aveuglement fera voir la justice.
« Ainsi que du désert le signe lumineux
« Présentait à l'Egypte un côté ténébreux,
« Le secret du Très-Haut, voilé pour l'infidèle,
« Sous un jour adorable, aux humbles se révèle 87.
« Réunis en Dieu seul, les attributs divins
« En des reflets divers reluisent dans les saints.
« Ici-bas, où la foi se nourrit d'espérance,
« Gardons-nous du faux zèle et de l'indifférence;
« Aussi bien, des conflits d'un schisme redouté,
« L'on vit plus d'une fois jaillir la vérité 88.
« Un réveil des esprits qui, de loin, se prépare,
« D'un formalisme usé fera qu'on se sépare ;
« Mais la secte nouvelle aux autres garantit
« Le fondement commun où la foi s'affermit.
« Bien plus, dans chaque Église, une élite vivante
« Maintient de l'unité la foi si consolante,
« Et si, par quelque secte un dogme est négligé,
« Le prenant pour mot d'ordre, une autre l'a vengé.
« Si bien du Chef divin l'incomparable adresse
u Sait des faibles mortels gouverner l'étroitesse!
« L'humanité du Christ, son sang, sa passion,
« Qui, plus que le Morave89, en a l'intuition?
« L'on ne peut reprocher à l'Eglise latine
« Le Fils mis en dehors de l'essence divine 90.
« A. peine, quand parut l'inflexible Calvin,
« L'élection du Père était de droit divin 91.
« Il fallut de trente ans la guerre envenimée92,
« Pour garantir la Bible à la foi réformée,
« Et laisser la raison, en paix, examiner
« Qui sur la conscience a droit de dominer.
« Proclamant d'un seul Dieu la présence invisible ,
« Notre culte aux Hébreux devint plus accessible.
« Les cachots de Newgate où la foi descendit,
« Avec Fry , 93 rendent gloire à Dieu le Saint-Esprit94.
« Toujours la vérité, dans un camp opprimée,
« Se fait entendre ailleurs, hautement proclamée.
« Maintenant, mes amis, si vous me demandez «De ces rites rivaux quels sont les mieux fondés? « Je crois que le Seigneur, avant tout, considère « De l'homme qui le craint, l'intention sincère 95. « S'il écoute la voix qui nous commande à tous « D'être, l'un envers l'autre, et patients et doux %; « Si l'amour du vrai Dieu devient sa loi suprême 97, « S'il va, faisant le bien, comme Jésus lui-même98, « De la grâce, pour moi, c'est le signe certain, « Et, quel que soit son bord, je lui donne la main ,
« Mais si, vantant son dogme et sa croyance pure, « Un esclave des sens se plaît dans la souillure ; « S'il est plein d'avarice et d'irritation ; « S'il immole le faible à son ambition ; « Alors, sans m'arrêter au dogme qu'il professe, « Qu'il soit debout au temple, à genoux à la messe, « Ne voyant, nulle part, percer l'homme de bien, « Je ne puis lui donner le beau nom de chrétien. « Moi-même, appartenant au culte évangélique, « A méditer ma Bible avec soin je m'applique , « Et, pour guide, invoquant l'Esprit de vérité, « Je sais, avec les miens, garder ma liberté.
« Dans un cercle d'amis assemblés sans contrainte, « De l'amour fraternel je sens la douce étreinte. « Je goûte les écrits du tendre Fénelon ", « Le mystique repos de la Mothe-Guyon 10° ; « Mais au Maître lui seul m'efforçant de complaire, « Marcher en sa présence est mon unique affaire, « Et, dans les questions où je puis m'égarer, « J'en réfère à Celui qui seul ne peut errer 10i. »
A mieux saisir des saints la science épurée,
Si l'âme des deux Juifs eût été préparée,
Calame, de sa paix ouvrant tous les trésors,
Eût établi sa foi, sans pallier nos torts.
Mais, bien que des chrétiens le dogme inaltérable
Consacre d'un seul Dieu la base inébranlable,
Que le plan arrêté dans le Vieux Testament
Reçoive du Nouveau son accomplissement,
D'un cœur incirconcis la résistance innée
Chez les Juifs du Talmud est trop enracinée,
Pour qu'un simple argument à l'esprit présenté
Fasse aussitôt, chez eux, germer la vérité.
Pour rendre d'un vieux Juif le changement possible,
Il faut du Tout-Puissant la grâce irrésistible 102 ;
Le Dieu qui d'Israël ordonna le destin,
Lui seul, de leur réveil connaît l'instant divin.
Ceux-ci gardaient leur loi ; mais le Dieu de leurs pères
Jugeait l'intention de ces âmes sincères.
Les accusera-t-on d'avoir haï Jésus,
Eux qui couraient vêtir ses membres demi-nus103?
Sans vouloir embrasser nos dogmes qu'ils méprisent, A déserter leur loi bon nombre s'autorisent. Mais, si vous les suivez dans ces coins reculés, Où par l'esprit du temps ils sont moins ébranlés, Gardant de leur sabbat le rigoureux service, Ils savent, ce jour-là, dompter leur avarice 104 ; Et les plus riches gains au plus cupide offerts Ne lui font pas rouvrir ses magasins déserts.
Un concours de dix Juifs sait se passer de temple 103. Les faits sont éloquents ; produisons un exemple, Et, portant nos regards sur un siège fameux 106, Voyons qui l'emporta de nous ou des Hébreux :
Contrainte de plier, Ja puissance batave
A l'ardeur des Français sut opposer un brave 107
Qui, tenant en échec l'ennemi du dehors,
Au dedans contenait les éléments discords.
11 redoutait, sitôt que le zèle s'étale ,
De trois confessions l'attitude rivale.
Pour n'en choquer aucune, il veut que de concert
Chacun à ses voisins taise le Dieu qu'il sert.
Tout soldat calviniste, ou juif, ou catholique,
Au Seigneur, en secret, offrira sa supplique.
Déchaînée aussitôt, la licence des mœurs Fit paraître au grand jour l'affreux état des cœurs. Chez les Chrétiens sans culte, une fureur grossière, Par d'affreux jurements, remplaça la prière; Tant l'homme, enclin au mal, a besoin de porter Un joug que sa nature est prompte à rejeter !
Sous ce hangar voisin d'une voûte écroulée, Quels sons ont récréé mon oreille ébranlée? C'est la langue sacrée et les chants des Hébreux, Que des fils d'Israël ont entonnés entre eux. En vain, la mort éclate et rugit sur leur tète, A célébrer leur Dieu leur langue est toujours prête. Seuls, parmi leurs pareils, les Juifs ont déclaré Qu'ils ne cesseront point leur culte révéré.
Que la Gentilité faiblisse et se retire,
Les Juifs sont encor prêts à courir au martyre.
Tel on vit, autrefois, aux champs de Sennaar, Se briser le courroux de Nébucadnetsar, Quand l'ange conduisait dans la fournaise ardente Des trois enfants hébreux la marche triomphante 10i
Honteux de cet exemple, on vit des protestants Ressusciter entre eux l'ardeur des premiers temps ll
Peuples chrétiens,
Jamais l'agitation et l'inquiétude des esprits n'ont été plus grandes, plus universelles que de nos jours; n'en "soyons point étonnés, Jésus l'a prédit : un ébranlement général doit être l'avantcoureur de son retour en gloire et du rétablissement d'Israël.
Chrétiens de Hollande,
Vos pères, les premiers, ont accueilli l'ancien peuple de Dieu, persécuté. Il vous a été donné , comme au bon Samaritain de l'Evangile, de verser du baume dans ses plaies et de soulager son infortune. Vous ne vous êtes pas contentés de donner asile aux Israélites. Il y a deux siècles, bien longtemps avant qu'on parlât en Europe de l'émancipation des Juifs, vous faisiez respecter, jusque dans cette Espagne qui les avait rejetés de son sein, le titre de citoyens hollandais que vous leur aviez généreusement conféré. Lorsque Marie-Thérèse, reine de Bohême, se disposait à expulser les
Juifs de ce royaume, les États généraux des Provinces-Unies, par leur énergique protestation, réussirent à prévenir cette violente mesure.
Du sein de ce peuple d'exilés, il est sorti, en Hollande, des hommes qui ont illustré votre pays, et dans le nombre, des hommes de foi et de piété qui ont réveillé l'ardeur, excité l'émulation de nos vieilles Eglises 1.
Chrétiens de Hollande, en faisant du bien aux Juifs temporellement, vous êtes-vous sentis également pressés de leur faire partager ces consolations spirituelles qui vous ont soutenus dans vos périls et vos détresses nationales, les bénédictions de cet Evangile que vous tenez du peuple des prophètes et des apôtres? Votre mission providentielle à l'égard d'Israël serait-elle terminée, et ne seriezvous pas appelés, vous aussi, à hâter, par une active sollicitude , l'accomplissement de ses destinées ?
Français
Frères aînés de la chrétienté occidentale, vous avez réparé, à l'égard des descendants de l'an-
1 Les Capadose, les Da Costa,
cien peuple de Dieu, le péché de vos pères : vous avez aboli les lois de proscription, levé Panathème qui pesait sur eux; vous n'avez pas sujet de vous en repentir. Les Israélites qui jouissent, chez vous, de tous les droits du citoyen, vous les voyez servir fidèlement leur patrie d'adoption, dans la paix et dans la guerre, dans les arts et les sciences, dans toutes les activités de la vie sociale ; toutefois, dès que le temps marqué par la Providence sera arrivé, dès que le signal aura été donné d'en haut, vous ne vous opposerez pas au retour des Israélites dans le pays de leurs aïeux, vous le favoriserez, au contraire, de tout votre pouvoir. Le pays de Canaan a été donné par l'Eternel à Abraham et à sa postérité à toujours 4; il faut que Jérusalem revienne à ses héritiers légitimes.
Mais le cœur israélite inflexible et indomptable, quand on prétend le contraindre par la force à renier des convictions qui lui sont plus chères que la vie, ne se laissera pas vaincre en magnanimité. Rentrés dans leurs foyers, en possession du pays de leurs aïeux, les Israélites, croyez-le, se souviendront de l'hospitalité qu'ils ont reçue en France, de la liberté religieuse dont ils y ont joui, de la
1 Genèse, XIII, 15,
dignité à laquelle ils ont été rendus. Ils n'oublieront pas qu'à tous ces différents égards, la France s'est placée en tête des nations les plus libérales; comme si, plus qu'une autre nation, elle avait foi en cet avenir qui finira par concilier toutes les divergences et réunir tous les esprits. Israël ne s'appartient pas à lui-même, encore moins aux nations de la terre et à leurs conducteurs. Israël est le peuple que Dieu s'est réservé pour lui appartenir en propre *. Peuple immortel, il a pour roi l'Eternel des armées et nul autre.
Peuples de l'Angleterre et de l'Allemagne,
Voilà bientôt deux mille ans que la Gentilité a détruit Jérusalem et brûlé son temple ; Ismaël retient en ses mains l'héritage d'Isaac, le fils de la promesse. Jusques à quand cet état de choses se prolongera-t-il ?
Au moyen âge, les nations baptisées, liguées entre elles, ont fait des efforts incroyables pour arracher la Terre sainte aux successeurs de Mahomet. Etait-ce pour la rendre à ses anciens et légitimes
Deut., VII, 6.
possesseurs ? Ah ! loin de là ; elles comptaient s'en emparer pour elles-mêmes. Les Croisés, l'histoire en fait foi, ont commencé et terminé leurs expéditions en Terre sainte, par le massacre des Juifs. Une entreprise souillée par des actes aussi barbares et aussi contraires à l'esprit de l'Evangile, ne pouvait prospérer. Et, cependant, il est permis au chrétien de soupirer après la délivrance de Jérusalem; il est même louable d'y coopérer, sans jamais sortir des voies de la justice et de la charité.
Chrétiens évangéliques,
Vous tenez à votre pays et à votre nationalité, et vous avez des raisons morales et religieuses pour y tenir; mais ne pensez-vous pas que le peuple juif, qu'une Providence spéciale a maintenu jusqu'à nos jours, a pareillement de fortes et légitimes raisons de regretter sa nationalité et son pays?
Les Israélites ne seront tout ce qu'ils peuvent et doivent être ; ils ne répandront sur la terre la plénitude des bénédictions dont ils sont destinés à être les organes que, lorsque, rassemblés dans le pays de leurs pères, ils donneront au monde l'exemple
d'un peuple dont Tunique ambition sera de servir l'Éternel et d'obéir à sa voix r.
Non, Jérusalem ne sera pas foulée par les Gentils à perpétuité; les temps des Gentils s'accomplissent2. Les nations les plus sages et les plus éclairées de l'Europe moderne comprendront l'obligation où elles sont de travailler au rétablissement d'une nationalité à laquelle sont attachées des promesses certaines, dont l'accomplissement doit rejaillir en bénédiction sur tous les peuples de la terre.
Quel peuple a été mieux initié qu'Israël par le fait même de sa dispersion à la vie nationale de tous les autres peuples? Lequel connaît mieux les circonstances spéciales et les intérêts respectifs des nations? Quel autre a été forcé d'apprendre tous les idiomes, de se plier aux besoins et aux exigences de tous? Sans doute, une éducation aussi sévère et aussi variée était nécessaire à la nation destinée à devenir sous son Roi-Messie, messagère de paix, arbitre et médiatrice entre tous les peuples.
Les Ombrages, Versailles, le 8 février 1868»
Jos., XXIV, 21, 23. — 2 Luc, XXI, 24.
Israël ramené à son Roi-Messie. — Sympathiser à ses regrets et à son repentir. — Souffrances du Messie pour le salut de tous. — Israël déterminé à souffrir pour un Dieu unique. — Ce qu'il en coûte de lutter contre l'Homme céleste. — Tous pour un, un pour tous. — L'Église du Messie. — L'Esprit de vérité. — Le prophète annoncé par Moïse. — Israël sortant, comme son Roi, victorieux de l'épreuve. — Par qui maintenu. — Buisson ardent. — Sortie de Babylone.
Effets prodigieux du relèvement d'Israël et de son retour dans le pays de ses pères. — Les puissances chrétiennes intéressées au rétablissement d'Israël.— Progrès de l'impiété. — Malaise des peuples. — Par le Saint d'Israël, es obligations réciproques des peuples et des souverains équilibrées. — Torts des gouvernements envers les Juifs dans le passé. — Courroux du Seigneur. — Le salut vient des Juifs.
Création de l'homme, image de Dieu. — Le Créateur intervient par trois fois : 1° Il tire Adam de la poussière de la terre, 2° Eve du sein d'Adam, 3° le Messie, le Fils de la promesse, du sein d'une vierge élue. — Adam et Eve créés innocents. — Séduction et chute de l'un et de l'autre. — Expiation du péché et relèvement de l'humanité par l'obéissance parfaite et le sacrifice du Fils de Dieu. — Le Fils, troisième facteur de l'humanité qu'a formée l'intervention immédiate du Tout-Puissant.
L'homme pécheur et esclave des sens méconnaît la puissance et la sagesse de Dieu. — -L'humanité renouvelée par la vertu d'en haut et par la foi au Fils de Dieu, à la parole et à l'exemple duquel elle doit se conformer.
Le témoignage de Dieu dans sa Parole, véritable. — Le plan divin annoncé et figuré d'avance dans des faits spéciaux. — Naissance miraculeuse et sacrifice d'Isaac, préfigurant la naissance et le sacrifice du Fils de Dieu. — Sagesse de l'enseignement divin procédant par degrés. — Une nouvelle humanité entée sur l'ancienne.
Le passé, prophétie de l'avenir. — Le Christ, sa transfiguration et sa résurrection, préfigurant les destinées futures de son Église, dont une portion sera transfigurée sans passer par la mort, et l'autre ressuscitera. — Sous l'ancienne alliance, Moïse et Élie figurant la même chose : Moïse, ceux des fidèles qui passent par la mort ; Élie, ceux qui seront transmués vivants. —
La même gloire attend les uns et les autres. — Nulle différence marquée entre Moïse et Élie, dans la scène de la transfiguration.
Nécessité d'un réveil de la foi. — Approche du Jugement. — Le bon grain mis à part. — Vertu et prérogative de la foi. — Les temps se hâtent. — Changement du globe. — La figure de ce monde passe. — Se purifier dans le sang de l'Agneau pur et sans tache.
Foi de Marie en la toute-puissance du Créateur. — Elle devient mère du Rédempteur, l'homme spirituel. — La tête de l'Adversaire brisée, l'humanité affranchie par la postérité de la femme. — Marie proclamée bienheureuse.
Marie reçue en grâce n'a rien à envier aux grandeurs d'ici-bas. — Élevée au-dessus des dédains du monde et des mépris d'une doctrine incrédule. — La douleur traverse son âme. — Son Fils, en butte à la contradiction et à l'opprobre, meurt victime de la méchanceté des hommes. — Le sang expiatoire. — Délices du cœur maternel de Marie dans Jésus enfant. — Absence de propre justice.
Foi israélite docile et humble. — Israël entraîné par l'esprit d'orgueil, épris d'une fausse science, méprise la foi des humbles.
Femmes juives laissées à l'écart dans le culte. — Demeurées dans l'incrédulité relativement au Messie. — Leur état d'infériorité. — Les chaînes des nations brisées. — La femme objet de commerce. — Relèvement de la femme juive, moyennant la foi au Rédempteur.
Un culte évangélique à Jérusalem. — Les signes du temps présent. — Émancipation des peuples. — Le missionnaire Wolf à la recherche des dix tribus. — La France émancipatrice des Juifs. — Les mages d'Occident à Jérusalem. — Ébranlement dans la Syrie. — L'isthme de Suez. — La vapeur. Les temps des Gentils accomplis. — Le Christ rejeté par une science malsaine. — L'ivraie arrivant à sa maturité. — La voie frayée à l' Anti-Christ. — Israël effrayé à l'approche du danger qui menace sa propre croyance. — Avènement glorieux du Fils de David.
Israël rappelé. — Vengé de tous ses ennemis. — Ramené dans le pays de ses pères. — La cause du peuple juif plaidée avec force.
Culte universel à Jérusalem. — Israël, converti à l'idée chrétienne, ne rejette pas les beaux-arts. — Futur temple contemplé en vision, par le prophète Ézéchiel. — Autel de bois. — Structure du temple en forme de croix. — Le parvis. — L'autel des holocaustes. — L'autel des parfums.
Concours des peuples à Jérusalem, toutes les années. — Hommages rendus au vrai Dieu par les chefs des peuples. — Un seul pasteur, un seul troupeau. — Les hommes pénétrés de la crainte du Roi d'Israël. — La gloire du Seigneur sur la sainte montagne. — Règne de la justice et de la charité.
Les temps non encore accomplis. — Les victoires du Seigneur sur nos ennemis. — La mort sera vaincue. — Foi faible chez les disciples. — Jours