‹ La fille des camelots [microforme]Chapitre 5 sur 7 · EN · texte numérisé non relu

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à Bordeaux; que depuis, il n’a pas recouvré sa raison, et que d’un moment à l’autre, on s'attend à le voir mourir.

—Eh ! quoi, fit René, c'était M. Desgranges !

—Lui-même,

—Mais alors, cette Chance que j'avais accueillie avec tant de bonheur, il faudra Y renoncer encore.

—Peut-être ! interrompit Horace. *. Car il] y a dans

i où je vois plus qu’un simple jeu de hasard ; quand le crime à été commis, la justice » constaté qu'aucun des billets de banque qu’accoma mait M. Desgranges n'avait été volé; on s’est perdu alors en conjectures sur Je mobile de l’assassinat ; et depuis, en dépit des âpres recherches ten- ; On n’a rien trouvé qui l'ait fait découvrir. -. mais aujourd’hui, après ce que tu viens de me dire, qui sait, s’il n’y faudrait Pas voir la main.d’un homme qui aurait eu intérêt à enlever à M. Desgranges certains do- Cuments se rapportant à ton affaire.

—Quelle supposition ! protesta René,

—On a cherché un mobile à ce crime et on ne l’a pas trouvé, repartit Horace ; du moment que nous en trou- Yons un, nous, bon ou Mauvais, pourquoi le repousser, sans s’y arrêter? nous en reparlerons. Mais en attendant, et Puisque nous avons déjeuné, allumons un cigare ! il est près de quatre heures, Je temps est superbe, Si tu veux, nous irons faire un tour au Bois?

—Nous irons où tu voudras, répondit René.

—C’est à merveille ; partons !

Les deux jeunes gens descendirent sur le boulevard : la victoria d'Horace Y Stationnait ; ils y prirent place l’un à côté de l’autre, et partirent aussitôt dans la direetion des Champs-Elysées.

On avait changé l’attelage : c'étaient maintenant deux belles bêtes noir d’ébène, qui piaffaient sur la chaussée et qui s’éloignèrent au grand trot dès que le cocher eut

relevé les rênes.

On modéra un peu leur allure pendant le trajet, et il était cinq heures quand ils atteignirent les environs du lac.

Il y avait foule ; on peut «lire que tout Paris titrés ou élégants était là, faisant son tapage assourdissant et offrant au regard ébloui les plus charmante représentants de la gentry parisienne.

C’était un spectacle nouveau pour René; il en fut un moment tout étourdi,

Il voyait les grandes avenues sillonnées de voitures armorié ; il entendait un doux murmure de voix de femmes qui mélaient leur caquetage au bruit railleur de la cascade. De nombreux jeunes gens passaient montés sur des chevaux de race... C’était un éblouissement à donner le vertige, un mouvement oisif, presque voluptueux, qui indiquait une vie à part, toute faite de luxe, de plaisir et d’insouciance. -

Le jeune provincial sentait sa chair frissonner au contact de ct air qui le pénétrait et il ouvrait sa lèvre avide, comme pour saisir au Passage quelque effluve de cet atmosphère chargée de principes capiteux.

Horace s'était tu, observant du coin de oeil les tonnements de son ami, l’abandonnant à ses impressions, jouissant lui-même des tressaillements qu’il surprenait sur sOn visage,

À un moment, ils furent croisés par une calèche sur les coussins de laquelle s’allongeait paresseusement une belle fille, vêtue d’une robe voyante qui dessinait admirablement les contours de sa taille, ct coiffée d’un chapeau de forme nouvelle, un peu extravagant, du fond duquel son joli museau sortait frais et mutin.

Horace salua et la jolie fille rendit le salut en riant.

René se retourna.

—Quelle est cette femme ? interrompit-il vivement.

—Pardieu! c’est elle, répondit Horace.

—Qui elle ?

—La Cagnotte!

—Celle dont tu me parlais tout à l'heure ?

—Précisément,

—Elle est fort bien,

— N'est-ce pas ?

—Et elle paraît te témoigner une fave voque.

Horace lança dans l'air la fumée de

—Oui, peut-être, dit-il, d'un ton vague, quelquefois cela me fait, à moi aussi, cet effet-là : mais la Cagnotte n'est pas une fille comme une autre, et jusqu'à présent je n'ai pu encore rien apprendre d'elle, Ah! i] faudra bien pourtant que j'éclaircisse ce mystère,

Cependant la victoria avait déjà fait deux fois le tour du lac, et Horace se disposait à donner à SON Cocher l'ordre de rentrer, quand une nouvelle calèche Passa près d'eux, à les toucher,

Horace n’eût que le temps de s’incliner, en saluant, Pendant que René, comme pétrifié de surprise, suivait di regard la voiture qui s’éloignait, reprenant le chemin de lare de triomphe de l'Etoile,

Il y avait dans la Calèche deux jeunes filles et une jeune femme,

Dès qu’elle eut disparu, Horace se tourna vers René.

—As-tu remarqué les Personnes que je viens de saluer?.., interogea-t-i] d’un accent un peu ému.

—Oui, oui, répondit René d’une voix non moins trou* blée, une jeune femme et deux jeunes filles.

—C’est cela.

—Qui est-ce ‘once ?

—Madame ot mademoiselle Pradié ?

—Ta fiancée ?

—Celle du moins qu'on me destine, —Elle est vraiment belle.

ur non équi-

son cigare.

—Qu'en sais-tu? Elles étaient deux jeunes filles. Connais-tu done mademoiselle Laura Pradié,

—Non! mais ce qui m'a permis de la reconnaître, c'est que je connais l'autre!

Horace eut un geste étonné,

— L'autre? répliquat-il. Et où peux-tu l'avoir vue ?

—A Bordeaux.

—#Moi, c'est à peine si je me rappelle lavoir entre vue... une fois ou deux,

—À Paris?

—Sans doute,

—Et tu sais son nom ?

—Je l'ai entendu appeler Raymonde, et voilà tout.

—Mais son nom de famille.

—Ma foi, tu m'en demandes bien long. Ce n’est pas elle qui m'intéressait, et dés lors...

Horace tut quelques secondes ; puis, pris d’une idée subite en remarquant la pâleur qui s'était répandue sur les traits de son compagnon :

—Au fait, dit-il, te voilà tont bouleversé, Ah! cà, doù te vient ce trouble ?

—Mais cest elle! sécrin René: comprends-tu ?.., l'enfant dont je t'entretenais tantôt et que j'aime.

Horace eut un haut-le-corps.

—Que disais-je, répliqua-t-il: voilà que le hasard, ce Dieu des amoureux commence À faire des siennes !

—Ne railles pas, interrompit eon compagnon.

—Je n'ai jamais parlé plus sérieusement. nous sommes À samedi et c’est justement le jour de madame Pradié! je ne Comptais point y aller, mais pour toi, pour un vieux copain de Fontane. ji] n'y à rien que je ne me sente capable de faire: si tu veux, je te présenterai,

—Moi! fit René avec une sorte d’effroi.

—Et qui done? tu vas peut-être refuser!... tu n’apprécies pas ton bonheur... Et d’abord, tu verras ma-

dame Pradié.

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—La mère de mademoiselle Laura ?

—Qui, une veuve exquise, trente-quatre ans à peine, et autour de laquelle se presse une foule de prétendants.

—Dame! si elle est riche!

—Elle est riche et elle est ravissante, et plus d’une fois j’ai pensé...

—Quoi ?

—Que je l’accepterais bien plus volontiers comme épouse que comme belle-mère.

—Horace !

—C’est idiot, mais tout de même, enfin, puisque œ n’est pas possible! ne pensons plus qu’à toi, c’est dit ?

—Je ne sais si je dois...

—Tu le dois!... De cette façon tu rencontreras ta belle inconnue; tu lui parleras et tu sortiras de l’incertitude, du ténébreux au milieu duquel tu te promènes.

—Tu as raison.

—Alors j'ai ta parole?

—Soit ! 2

—Où demeures-tu ?

—Provisoirement au Grand-Hôtel.

—Eh bien, œæ soir, à dix heures, j'irai t’y chercher.

La victoria reprit alors le grand trot ailongé des deux belles bêtes le chemin de Paris et, une demi-heure après elle déposait René sur le boulevard des Capucines.

Madame Pradié habitait, rue Culture-Sainte-Catherine, au Marais, un de ces vieux hôtels parlementaires, dont les rares spécimens qui nous restent, suffisent pour donner aux architectes modernes une idée de l'élégance sérieuse, et de l’artistique solidité des constructions d'autrefois. 1e

La jeune veuve, toute mondaine qu’elle fût, n'avait pas voulu quitter cette habitation, où elle vivait depuis de longues années, où sa fille était née, où était mort son mari, et qui gardait pour elle du moins, l'empreinte toujours vivace de souvenirs du passé.

L'aspect de l'hôtel était presque sévère: la grande porte de chêre, avec son antique heurtoir, ouvrait sur une vaste cour pavée, par laquelle on accédait au principal corps de logis qui se composait d’un rez-de-chaussée surélevé, et d’un étage aux hautes fenêtres, à balcons ventrus. À droite et à gauche étaient les communs les écuries et remises; et tout près de la porte, le logis du suisse.

Dès que l’on pénétrait dans l’hôtel même par la portefenêtre du rez-de-chaussée, tout changeait instantanément, et la présence et le toût d’une femme s’y révélaient jusque dans les plus petits détails,

Rien de curieux et de grandiose comme les tapisseries de haute lice qui tendaient le vestibule et les murs de l'escalier, à rampe de fer forgé; on remarquait dans le grand salon, des tableaux de maître empruntés à toutes les écoles et signés des plus grands noms; il y

avait des meubles qui étaient des grands chef-d'oeuvre, des glaces de Venise qui étaient des merveilles, et tout y respirait un luxe sain, vraiment riche, où la fantaisie et le goût semblaient s'être entendus, cette fois, pour poscrire la mode, dans ce qu'elle a, trop souvent, d’excessif et de troublant,

Mais la surprise la plus agréable, la perspective magique qui vous y attendait, c’était le jardin!... Un jardin comme il n’y en a plus, et que l’on apercevait à travers les glaces des fenêtres, avec ses pelouses de velours vert, ses corbeilles éclatantes de géraniums rouges, ses massifs de troènes, et ses arbres géants qui dataient de Francois Ier.

Madame Pradié recevait beaucoup, et tous les samedis, c'était une cohne élégante, où l’on rencontrait les plus jolies femmes de Paris et les hommes les plus en renom par-leur titre, leur position sociale et leur fortune,

Mais ce qu'il y avait à coup sûr de plus séduisant dans ces réunions hebdomadaires, ec qui en faisait le charme et la gaieté, c’étaient les jeunes hommes et les jeunes filles dont la pétulance avide, la belle humeur communicative animaient d’un souffle de jeunesse les échos du vieil hôtel,

La jeune veuve était presque autant courtisée que sa fille.

Laura devait être, un jour, la plus riche héritière de Paris; et cette situation eñt suffi à expliquer l’empressement avec lequel :es prétendants accouraient du faubourg Saint-Honoré aussi bien que du faubourg Saint- Germain. Cependant, plusicurs causes bizarres, pour ainsi dire mystérieuses, semblaient jusqu'alors avoir arrêté où découragé la plupart de ces prétendants.

Une de ces causes était le caractère même de la beauté de Laura.

Certes, elle était aussi désirable qu’on put le rêver.

De taille moyenne, avec des épaudes aux contours exquis, des lèvres où affluaient un sang généreux et chaud et des bras et des mains qui eussent complété la Vénus de Milo... Ja nature ne lui avait refusé de ses dons première, C'était madame Pradié elle-même.

Seulement, il avait les yeux! deux veux profonds et noirs où passait par moment, comme un éclair d’acier ct qui imprimait à sa physionomie une expression aveuglante et farouche : quelque chose de fatal, de sinistre même, et ceux qui avaient osé affronter cet étrange regard en avaient longtemps conservé le frisson dont ils s'étaient sentis saisis.

Et puis, ce qui ajoutait encore à cette impression première, c'était madame Pradiéelle-même.

Une femme charmante, ainsi que l'avait dit Horace.

Elle avait trente ans au plus, et atteignait alors tont le développement de sa beauté. Elle était née à la Havane, y était mariée fort jeune, et avait suivi son mari,

M. Pradié à Paris, où son immense fortune n'avait pas tardé à lui ouvrir tous les mondes.

Aussi, s'était-elle prisé de passion pour l’Europe, et quand M. Pradié était mort, elle n’avait pas voulu quitter une ville où mille raiso evaient la retenir.

Pendant les premiers temps de son veuvage, elle avait vécu, fort retirée, en Bretagne, dans un château féodal dont M. Pradit s'était rendu acquéreur quelques années avant de mourir; mais peu à peu, sollicitée par ses amis, gagnée elle-même par le désir de reprendre la vie de distractions et de fêtes à laquelle son âge ne lui permettait pas de renoncer encore, elle quitta sa solitude, rentra dans la capitale, et l’hiver revenu. rouvrit ses salons.

Tout le monde s’y précipita. ;

Une femme toute jeune, jolie comme une créole, belle encore de la mélancolie d’un veuvage récent... Quelle proie pour les décavés des cercles parisiens !

On l’entoura à l’envi; sa fille Laura était encore au

couvent ; et nul doute dès lors que madame Pradié, profitant de son absence, ne fit bientôt choix d’un nouvel époux.

On se trompait.

—Deux années se passèrent: la jolie veuve accueillait tout le monde, sans encourager personne.

On s’étonna de ce manège, et on ne chercha les motife.

On ne trouva rien.

On supposa bien cependant que la mort de M. Pradié ne lavait pas frappé instantanément d’insensibilité, et chacun se dit qu’il devait y avoir, quelque part un amoureux.

Mais où se cachait-il ?

Tout au plus, remarqua-t-on, un jour. un beau jeune homme du nom de Mario, que l’on recevait avec quelque faveur dans la maison... (était un étranger... qui menait grand train, que nul ne connaissait dans le monde où il était admis, et tout au plus, après bien des investigations, finit-on par apprendre vaguement, que le jeune Mario avait rencontré madam- Pradié à Tronville, où elle se trouvait avec sa fille ju’il e’était fait présenter à la jolie veuve, et que depuis, il fréquentait assidûment l’hôtel de la rue Culture-Sainte-Catherine.

11 n’y avait là que de très correct, et aucun renseignement ultérieur n’autorisait à croire qu’il pût y avoir autre chose.

Au surplus, s’il était vrai que les relations de madame Pradié et du jeune Mario eussent pu paraître suspectes, il se produisit bientôt un fait inattendu, qui resta inexpliqué et qui vint donner tout à coup un nouvel aliment à toutes les suppositions.

Un samedi, l’étranger ne se présenta pas chez madame Pradié, et à partir de ce jour on ne le revit plus rue Culture-Sainte-Catherine.

Que s’était-il passé... pourquoi cette rupture...

que devait-on penser d’une disparition qui interrompait ei brusquement des relations si étroites et qui parais- &ient si solides. ,

On en parla longtemps—nous voulons dire huit jours —Puis, un autre événement survint, qui détourna l’attention publique, et bientôt. c’est à peine si on se rappela le bel étranger pour lequel du reste on n'avait conçu acuune sympathie bien vive.

Madame Pradié n’avait Pas paru autrement émue de l'aventure, Aucun nuage n'avait assombri son beau front; ses yeux conservaient la même langueur inaltérable; son indolence native n'en avait pas été altérée, et aux curieux qui tentèrent de surprendre quelque confidence, elle répondit invariablement :

—Mario! vous demandez ce qu'il est devenu ?.. Eh! je ne le sais pas moi-même. Il est parti comme il était venu ! On dit qu'il est retourné au Brésil... et j'ai tout lieu de supposer qu'il n’y est pas retourné œul!.….

Et tout cela était dit avec tant de nonchalance calme, exempte de trouble, que les indiscrots se virent obligés de se contenter de la réponse.

Il y avait une année que cette disparition avait eu lieu, quand Horace etgRené s'étaient rencontrés sur le boulevard, et avaient formé le projet de se rendre chez madame Pradié.

Ils y arrivèrent à onze heures : les salons étaient déjà pleins, il ne leur fut. pas facile de fendre les flots de cœtte foule compacte.

Horace serra en passant la main de ‘quelques-uns de ses amis, et leur demanda où 6e tenait madame Pradié.

—Madame Pradié se tient dans le boudoir bleu, à côté de la serre, répondit Civray, un des jeunes gens interrogés ; je te préviens que tu auras de la peine à y arriver.

—On peut toujours essayer, dit Horace en riant.

—Ce n’est pas défendu.

—Et puis... nous sommes deux!... ajouta Horace eur le même ton.

IL allait passer, quand Civray lui prit le bras:

—Un mot encore!... dit-il alors à voix rapide et à voix basse,

—Quy at-il? demanda Horace.

—Hier, je suis allé finir ma soirée à la Renaissance.

—Ï1 n’y a pas de mal à cela... .

Assurément ! d'autant que j'ai eu le plaisir de saluer la Cagnotte.

—Ah !elle y était ? seule ?

—Allons done! pour qui la prends-tu ?

—Qui l’accompagnait ?

—Caminade!... linimitable Caminade, retour de Bruxelles où il a failli être étouffé sous le: fleurs. .… et qu'il n’a quitté que pour assister aux débuts de la Cagnotte,

—L'excellent cabotin!... et qu'est-ce que celle-ci t'a dit?

—Oh! nous n'avons pas causé longuenent... car, pour être frane, je ne m'étais insinué dans l’avant-scène qu'elle occupait, que pour mieux observer celle qui lui faisait face.

—Quy avait-il donc dans ct avant-scène ?

—Un comble, cher ami, et si je ne l'avais pas vu, de mes yeux, vu.

—Enfin! Enfin!

—Eh bien! c’est Mario!...

Horace étouffa un cri.

—Lui! lui! dit-il. Mais il est done de retour... tu en es sûr?

—Malgré le soin qu’il prenaft de -e dissimuler, je l'ai bien reconnu. Du reste nous vérifierons le fait sans tarder. Car sil est à Paris, nous le verrons ce soir. Avec qui es-tu là ?

—Un de mes amis de gollège. .. René d'Harville... que je produis!...

—1 est fort bien... physionomie SYpathique: tu nous présenteras,

Horace eut un &este de consentement et alla reprendre le bras de René.

Ainsi que l'avait prédit Civray, ils eurent beaucoup de peine à parvenir Jusqu'au boudoir où ils devaient trouver madame Pradié, Cependant, à force de patience et d'adresse, au bout d'un quart d'heure, ils attei- &naient le seuil du ben reliro où se tenait la jolie veuve,

—Regarde ! regarde ! dit alors Horace, en indiquant à son copain, le groupe gracieux que formaient au fond de la pièce, madame Pradié accoudée nonchalamment entre sa fille Laura, ct Raymonde l'amie de celle-ci,

René porta les deux mains À «on coeur, et à partir de @ moment, il ne vit plus autre chose que la jolie enfant qu’il aimait!

Horace, lui, était bien autrement impressionné.

Ce qui l'avait frappé tout d’abord, c'était madame Pradié,

Depuis qu’il ne l'avait vue, il lui sembla qu’un changement singulier s’était opéré en elle. Pour ainsi dire, ce n’était plus la même femme.

Naguère encore, or la trouvait toujours indolente et calme, gracieuse et réposée, accueillant ses amis, ges adorateurs du même geste engageant et presque tendre avec un regard aux effluves troublants, présentant en même temps, dans toute sa personne, les séductions de la femme et de la créole.

A cette heure, au contraire, bien que, manifestement, elle cherchât à rester maîtresse d'elle-même, elle avait des attitudes heurtées et inquiètes ; sa poitrine se soulevait parfois avec une sorte de violence sourde, et son oeil s'éclairait par instants de lueurs d’une intensité sombre.

Quelque chose d’extraordinaire s'était passé. Mais quoi ?

Et ce qu’il y avait encore de plus étrange, peut-être, c'est que sa fille, Laura, qui se tenait à ses côtés, semblaït sous l'influence des mêmes impressions, et son regard oblique s’attachait à sa mère avec une expression de défiance et de dureté.

Quel drame se jouait donc dans cet hôtel, dont les salons s’emplissaient à la même heure, de bruits harmonieux et de gaîté communicative ?

Horace était un esprit délié et fin ; il avait l’habitu-

de du monde et jugea tout de suite quŸ] fallait que madame Pradié fut bien profondément attdinte, pour qu’elle oubliât ainei toute dissimulation et toute prudence,

Alors, il se rappela ce que lui avait dit Civray, et Pénsa que le rtour de Mario pouvait bien ne pas être étranger à ce trouble qu’il constatait.

Mois si ce trouble s'expliquait pour madi ne Pradié, il restait une énigme, en ce qui touchait sa fille...

Or, Horace n'aimait guère les énigines, et il se promit bien de trouver le mot de celle-ci,

Quant à René, il n’avait fait attention ni à madame Pradié, ni à Laura. à

Du moment où i: avait aperçu Raymonde, son regard ne s'en était plus détaché,

Rayinonde avait dix-sept ans au plus: elle était de taille moyenne, plutôt petite que grande ; avec des yeux vifs, des lèvres souriantes, des cheveux d'un blond doré qui encadraient harmonieusement son front intelligent : enfin, il y avait dans Sa physionomie, un mélange presque provocant de pétulance et de douceur qui donnait, à toute . sa Personne, un caractère ‘’audace que l’on eût Pu prendre pour de l'effronterie, si elle n’eût été inconsciente.

René la trouvait telle qu'il avait vu naguère, et i] ne pouvait se lasser d'admirer son frais et mutin visage.

Du reste, rien ne deyait le gêner dans sa contemplation émue, car Raymonde ne <e doutait grire, en ce moment, de l'intérêt dont elle était l’objet.

Elle venait de se rapprocher de Laura, et avait doucement passé son bras sous ’: sien.

Laura eut un frisson nerveux à ce contact inattendu ; elle lui jeta un regard presque farouche.

Raymor :: en fut toute surprise,

—Æh bien! qu’astu donc? fit-elle en baissent tinctivement la voix.

Laura s'était un peu remise, mais ses sourcils gardaient -leur contraction irritée.

—-Rien! je n'ai rien, dit-elle; une idée qui m'a passé par l'esprit et qui m'a troublée... Saistu ce qu'on m'a dit tou à l'heure ?

—{juoi donc ?

—M. Mario est de retour!

— Vraiment... M, Mario! et cela t'intéresse si fort ?

—Peut-être... mais regarde ma mère! ot dis-moi, si tu oses deviner, quelle pensée sombre met cette pâleur sur son front ?

Comme Laura prononcait ces paroles d'un ton acéré et mordant, Raymonde la regarda «vec une attention inquiète,

Mais cette impression ne dura pas, car presque aussitôt les traits de mademoiselle Pradié recouvrèrent toute leur sérénité,

Raymonde se reprit à sourire.

—Bon! dit-elle avec enjouement: voilà le soleil revenu, et il n'est pas malaisé de deviner qui a opéré ce miracle.

—Que veux-tu dire ?

— Regarde 1à à gauche, à l'entrée du salon. Je t'annonce M. Horace de Breuil, ton fiancé!

Laura allait répliquer, mais la parole resta brusquement suspendue à ses lèvres, et elle enveloppa Raymonde d'un long regard étonné.

Raymonde avait tressailli à son tour, et une pâleur demarbre s'était répandu eur ses joues.

—Quas-tu toi-même ?interrogea Laura.

Eh! que veux-tu que j'aie? dit Raymonde, en éludant de répondre.

—Te voilà toute tremblante.

—Tu es folle.

—Quel est ce jeune homme qui accompagne M. de Breuil ?

—Je ne le connais pas.

—En es-tu bien sûre ?

Et, Raymonde se té ait, Laura se pencha à son oreille :

Raymonde! dit-elle à voix ardente :! Æaxe, ce n'est pas moi que tu pourrais tromper! je l'aime trop; J'ai une trop longue habitude de lire dans tes veux, pour ne pas avoir compris depuis longtemps déjà, que tu caches un secret terrible au fond de { n coeur!

—Tais-toi! fit Raymonde avec effroi,

—Je ne t'en ai jamais parlé, mais je t'ai bien observée... et je sais maintenant que tu as donné à ta vie un but mystérieux ot Hal, que tu poursuis avec toute l'âpreté qu'une femme seule est capable d'apporter dans ces sortes d'entreprises, J'igmore quelle est ta per. ste, et vers quel avenir inconnu tu marcnes, Mais ro crains pas que je trahisse ton secret il m'iriive de le deviner et sache au contraire, que si, « que jour, tu avais besoin d’un concours aveugle et üevons, tu Je trouverais sûrement en moi, qui n'aurai jamais d’antre amitié que la tienne! Tu acceptes, n'est-ce pas ?

—Ah! de grand coeur!

—Eh bien!... n’en parlons pas davantage aujou hui. Voici M. de Breuil: il présente son ami à ma mère, ct il n'a pas fallu moins que cet incident pour la rappeler à ses hôtes et à elle-même.

Horace et René avaient enfin réussi à pénétrer dans le boudoir où le jeune de Breuil présentait en effet son ami à la belle veuve.

—Un ami de collège, disait-il. René d'Harville, que J'ai retrouvé ce matin sur le boulevard, et à qui, j'espère vous voudrez bien accorder quelque bienveillance.

René s’inclina et madame Pradié lui tendit cordialement la main,

—Présenté par notre ami de Breuil, dit-elle en même temps, vous devez être accueilli avec une faveur toute

spéciale... Soyez le bienvenu, monsieur d’Harville, et dès ce moment, considérez ma maison comme la vôtre.

Puis ayant ainsi parlé, elle se leva.

—Vous me pardonnerez de vous quitter si promptement, ajouta-t-elle, mais j'ai quelques ordres à donner, et d’ailleurs, je compte bien vous revoir durant le cours de cette soirée... En attendant, je vous charge, mon cher Horace, de présenter M. d’Harville à Laura et à son amie Raymonde, et je ne doute pas du bon accueil qui lui est réservé,

Sur ces mots, elle fit un geste amical et alla au devant de quelques jeunes femmes qui arrivaient.

—Eh bien, voilà qui est fait, dit Horace ; et maintenant, aux affaires sérieuses; nous avons des intérêts égaux quoique d'ordres différents : moi, je veux savoir ce qui se passe dans le coeur et dans l'esprit de mademoiïselle Pradié; et pendant que tu confesseras ta petite Bordelaise, j’essaierai de faire parler l’énigmatique enfant dont on voudrait faire madame de Breuil, ;

Sur ces mots, Horace entraîna son ami vers les deux jeunes filles; la présentation eut lieu alors dans les meilleures conditions: et une demi-heure plus tard, Horace prenait le bras de Laura, René prenait celui de Raymonde, et ils allaient se mêler au quadrille qui-s’organisait.

Toutefois, au moment où les premiers accords se faisaient entendre, il se produisit comme un temps d’ar-

- rêt,"et un long murmure circula parmi les groupes déjà en place.

—Que se passe-t-il? demandèrent en même temps Horace et René.

Presque aussitôt ils eurent lexplication de l'incident.

On venait d'annoncer M. le comte Mario de Presle.

Et un sentiment d’ardente curiosité s'était tout à coup emparé de la foule.

Horace et René regardèrent les deux jeunes filles qui

bras, et à leur profonde stupéfacque Laura et Raymonde avaient

Celui qui était devenu instantanément l’objet de l’attention générale étai un grand et beau jeune homme, à la physionomie d’une distinction rare, au teint mat, à l'oeil énergique et noir, et dont toute la personne respisait un air particulier d’audace et de résolution. Il avait à peine vingt-quatre ans, on lui en eût donné près de trente. I] s’avançait d’un pas lent et ferme, Sans faire attention aux regards étonnés qui l'accueil. laient au Passage, marchant droit à madame de Pradié qui l'avait aperçu des premières et qui l’attendait.

—Quel est ce jeune homme ? demanda René à Raymonde,

—M. Mario, répondit la jeune fille.

—Un ami de madame Pradié? *

:—À peu près.

—D’où peu venir l’étonnement que sa présence paraît exciter ?

—Cest qu'on ne s'attendait pas à la voir; quand il est parti, il ya un an, On avait pu croire qu’il ne reviendrait pas; on est tout surpris de son retour, et surtout de ce titre de comte de Presles, qu’il ne portait pas quand il est parti.

—Est-ce que vous le connaissez ?

—C’est la première fois que je le vois.

— Alors, il y a une chose que je ne m'explique pas.

—Quelle chose ?.

—Tout à l’heure quand il a passé près de nous, il m'a semblé qu’il me regardait d’un mauvais oeil.

—Quelle idée !

—J’avais pensé tout d’abord qu’il était jaloux du bonheur que vous m’avez accordé, en m’acceptant pour cavalier... mais puisque vous ne le connaissez pas, il doit

y avoir autre chose, et je pourrai l’interroger, si cela renouvelle,

—Ÿ pensez-vous? fit Raymonde vivement.

—Eh! certainement.

—Pourquoi s'occuper de ce M. de Presles?... Vous avez mieux à faire... voyez! c’est à vous de figurer, et voilà M. Horace qui vous adrasse des gestes désespérés.

Les danses avaient déjà commencé: on ne s’occupait déjà plus de Mario; René lui-même lent bientôt oublié,

—Vous êtes l'ami de M. Horace ? reprit Raymonde, quand ils furent revenus à leur place.

—Oui, mademoiselle, répondit René; tout au moins, nous étions fort liés à Fontanes, et nous nous sommes retrouvés avec un véritable plaisir, quoique dix années se fussent écoulées depuis notre séparation.

—Tant que cela! et vous ne vous étiez pas revus, depuis ?

—Jamais.

—Voilà qui est singulier.

—C’est la vie! et puis il y avait des raisons particulières: Horace est riche; il à une famille dont la situation est considérable ; il est entré dans le monde au sortir même du lycée, et les distractions qu'il y a rencony trées lui ont fait négliger ses amis d'autrefois. mais c’est un coeur excellent ; le passé est toujours aussi vivant dans son esprit, et j’ai été vraiment touché de l’accueil qu’il m'a fait ce matin! D'ailleurs, ne m’eût-il pas témoigné une si chaude amitié, que je lui resterais éternellement reconnaissant pour le bonheur qu'il m'a procuré en me présentant dans cétte maison où je devais vous retrouver.

Raymonde ne répondit pas: mais une rougeur monta à ses joues.

—Vous paraissez vous-même, mademoiselle, très liée avec mademoiselle Pradié. .. poursuivit René peu après.

—Ah! très liée, en effet, répondit Raymonde: Laura et moi nous avons été au couvent ensemble, comme M. de Breuil et vous, vous avez été au lycée... Elle ne peut pas se passer de moi, et je ne pourrais pas me passer delle...

—Cependant, insista René, vous n’avez pas toujours habité Paris.

—C'est vrai.

—Et il n’y a pas encore un an, que vous habitiez Bordeaux.

—Qui vous a dit cela ?

—Personne, je vous y ai vue.

—Eh quoi! vous étiez à Bordeaux, en même temps que moi !

René fit un signe affirmatif.

—De sorte que, maintenant, poursuivit Raymonde, vous allez habiter la capitale ? N

—Je ne sais... répondit René... en venant à Paris, j'obéissais à un avis mystérieux qui m'était parvenu, et je devais me présenter à une personne que l'on avait chargée, paraît-il, de faire la lumière sur certains mystères qui ont, jusqu’à ce jour, enveloppé mon existence. Je n'ai jamais connu ni mon père, ni ma mère, et jé tais fondé à croire que l’on allait enfin me révéler le secret de ma naissance,

—Eh bien? fit la jeune fille.

—Eh bien... cet espoir... il faut désormais y renoncer. r

—Pourquoi cela ?

-—Parce que l’homme dont je devais recueillir des eonfidences si importantes, se trouve depuis un an dans un état mental qui ne permet plus d'attendre de lui au-

—Cune communication sérieuse. \

— Est-ce possible ?

—Cest du moins ce que Horace m'a assuré,

—Et quel est cet homme ?

—On l’appelle M. Desgranges. .. il était caissier à la Banque de France.

Raymonde se tut et baissa les yeux.

Il y eut un court silence.

—Mais pardonnez-moi, mademoiselle, reprit René, en secouant le front, comme pour en chasser une pensée importune ; je vous occupe là beaucoup trop de ma personne, et je vois bien que je vais abuser.

—N’en croyez rien! fit Raymonde. .

—Et puis, voilà le quadrille qui finit, et je ne vous. ai pas encore demandé de m’accorder la prochaine pol-

Raymonde allait répondre, tt accepter probablement, car elle y paraissait disposée; mais son regard vint à rencontrer la pendule, et le sourire s’éteignit aussitôt eur ses lèvres.

© —Je l’aurais accordée volontiers, dit-elle; mais il se fait tard: minuit va sonner; il faut que je me retire.

—Déjà !... mais je vous reverrai ?

—ÏIci, quelquefois.

Tout en causant de la sorte, René reconduisit Raymonde à sa place. Dès que celle-ci aperçut Laura, qui venait elle-même de quitter Horace, elle abandonna le bras de son cavalier et lui rendit sa liberté.

Horace s’empressa à sa rencontre.

—Eh bien, lui dit-il d’un ton amicalement ironique, tu es content, j'espère ! :

— Oui, mon ami, répondit René; et c’est à toi que je devrai de l’avoir revue et de lui avoir parlé.

—Que fa-t-elle dit?

—Mille choses... que je vais passer la nuit à me rappeler.

—Est-ce que tu vas te retirer, comme ça, tout de suite ?

—Puisqu’elle se retire elle-même, que veux-tu que je rest: faire ici?

Horace s’inclina.

—Merci pour moi! répliqua-t-il Que voilà bien les amis! quelque chose, ça va comme sur des roulettes ; mais dès que vous ne leur êtes plus utile. -. Quel empressement à être ingrat!

—Ah! tu sais bien!

—Horace serra cordialement les deux mains de son ami.

—Je sais tout ce que je veux savoir, continua-t-il sur le même ton; je ne te connais que depuis ce matin, et lon n’a plus besoin de m’apprendre que tu es un coeur honnête et droit, généreux et chaud! Donc, entre nous désormais, confiance absolue et inaltérable, Est-ce dit ?

—Tu me rends bien heureux. Le

—Dès lors, puis que nous nous comprenons si bien. le reste ira tout seul + Tu veuxte retirer, je pars avec toi!

René ent un geste étonné.

—Maiïs je croyais, dit-il que tu voulais observer... chercher le mot d’une énigme.

—-C'est fait! répondit Horace.

—Tu as deviné?

—Mieux que cela! tu verras. descendons! Nous allons suivre le boulevard, à Pied, et, tout en fumant un cigare, je te raconterai la chose... Cela en vaut la peine... Je ne t’en dis pas plus long.

Les deux amis gagnèrent la rue, allumèrent un cigare... et, quelques minutes après, ils suivaient le boulevard, que la lune inondait de sa lumière, rivalisant avec le parcimonieux éclairage municipal,

—Donc, reprit René après avoir fait une centaine de pas, le quadrille que tu viens de danser ce mademoiselle Pradié, a fait merveille!

Horace s'arrêta quelques secondes, et eut un geste énigmatique.

—Merveille! répliqua-t-il, si l'on veut; mais, ce qui m'arrive est bien la plus étrange chose qui se puisse imaginer.

—Conte-moi cela !

—Je t'ai dit, n’est-ce Pas que madame Pradié m'accueillait avec une faveur marquée.

—Tu ne l'aurais pas dit que je l'aurais remarqué.

—Le son côté, Laura paraissait également me témoigner quelque sympathie, et en dépit de certaines allures mystérieuses, inexplicables, où que, du moins je m'’expliquais mal, je m'étais figuré qu’elle ne dédai-

--&nait pas d'accepter ma recherche avec quelque bienveillance.

—-Je le croyais ainsi.

—Eh bien, mon cher ami, tu te trompais, je me trom- Pais, nous nous trompions tous.

—Que s’est-il done passé ?

—Une chose fort simple. Ecoute! Laura m'avait accordé le dernier quadrille avec un empressement qui m'avait touché, et dont j'étais dispos à me montrer reconnaissant. Elle appuya son bras sur Je mien, nous allâmes nous placer en face de mademoiselle Raymonde et de toi, et avant que les Premiers accords se fussent

fait entendre, je commençais déjà par que banales, quand, brusquement, elle tou regard presque sombre, et arrêta d'un geste, la parole qui resta suspendue à mes lèvres... Je demeurai interdit, et elle commença le petit discours suivant, dont je me rappelle les termes précis et nots :

—“Ecouiez-moi, monsieur Horace, me dit-elle ; nous n'avons que peu de temps à nous et je veux en profiter pour adresser un appel suprême à votre loyauté, et réclamer un grand service de votre ca actère gé-. néreux et chevaleresque. On m'a dit que vous recherchiez ma main, ct croxez bien que j'apprécie l'honneur d'avoir été distinguée par vous : je sais qu'il n’est pas ici une jeune fille qui ne serait heureuse de devenir la femme d'un homme tel que vous, je dois

lques phrases rna vers moi son

Mais ce bonheur moi, y renoncer : je ne vous aime pas comme je voudrais vous aimer, Sans vouloir diminuer le sentiment que vous éprouvez, j'espère qu'il n’a pas poussé dans votre coeur des racines assez profondes pour que “ous ne puissiez facilement vous en dégager.”

Tu comprends, n'est-ce Pas, que je voulus protester | Elle se trompait; on m'avait calomnié à ses peux... J'étais ému,, troublé: je ne sais pas bien précisément ce qe je-dis; mais elle accueillit ma réplique par un Sourire qui dissimulait mal une douloureuse tristesse,

“Non! poursuivit-elle avec mélancolie ; n’essayez pas de vous tromper vous-même : croyez-moi, l'heure est grave, et je vous serai profondément reconnaissante si, à la place du fiancé indif férent, je puis trouver en vous un ami sincère et dévoué.”

Et comme je la priais de me dire quel rôle elle me destinait dans le service qu'elle avait À me demander.

—“Les choses ne sont Pas si avancées entre nous, me dit-elle, que vons ne puissiez vous retirer sans qu’il en résulte aucun dommage pour moi. Un homme peut trouver mille prétextes Pour cesser de fréquenter un ga-

lon. Vous avez les voyages, la chasse, que sais-je... faites mieux même... On m'a parlé d’une jeune femme qui esst, dit-on, fort sensible aux soins que vous lui rendez. Eh bien!... n'hésitez Pas... disparaissez!. et quand vous reviendrez, vous verrez de quelles cordiales poignées de main je saluerai votre retour.”

—Elle a dit cela! fit René au comble de la surprise.

—Et que pouvais-je répondre, moi, je te le demande, J’ai acquiescé à tout ce quelle à voulu, et à partir de ce moment, la sérénité a reparu sur son front, le sourire s’est de nouveau épanoui sur ses lèvres, et nous avons bavardé comme deux bons camarades, à ce point que, Dieu me pardonne, je suis bien près de penser que l'amitié d’uxe jeune femme est préférable à son amour.

—Enfin, quelle conclusion tires-tu de tout cela ?

—Ah ! voilà! dit Horace ; that is the question... que penser... à quelle supposition s'arrêter ? Evidemment, Laura aime quelqu'un, puisqu'elle ne m’aime pas. Mais qui et cet heureux quelqu'un ?... Mario peut-être...

Il y eut un silence de quelques secondes au bout duquel Horace secoua vivement la tête, comme pour chasser toute pensée importune,

—Bah! ajouta-til, à quoi bon se torturer Pesprit pour une avcnture à laquelle je ne suis plus intéressé désormais? La confidence de Laura me rend ma liberté, me déliv:e de tous remords, et je sais unë jolie enfant qui corsentira peut-être à me conseiller.

—La Cagnotte!

—Tu l'as dit... Du reste Ma Conversation avec mademoiselle Pradié aura encore eu ce bon résultat, c’est que j'ai obtenu sur son amie les quelques renseignements qui nous manquaient.

—Elle t'a parlé de Raymonde ?

—Et j'ai appris que c'était la plus adorable enfant qu’on puisse aimer.

—Tu vois!

—1ll1—

—Seulement.. .

—Quoi ?

—1l paraît que c'est une jeune fille bizarre... dont la vie est pleine de mystères, et Laura, qui la connaît bien, s'est retranchée, en me parlant d'elle, dans des réticences qui m'ont donné à réfléchir,

—Que supposes-tu donc ?

—AÀ vrai dire... rien du tout... mais je suis certain qu'il y a quelque chose.

—Quelque chose ?

—Nous causerons de cela.

—Enfin, mademoiselle Pradis t'a dit qui elle était ?

—Vaguement, Mademoiselle Raymonde est orpheline, et elle vit retirée et seule auprès d’un vieillard qui n’est pas son père, mais qui l’a élevée comme sa fille. et, chose singulière... ce vicillard. -. nous en parlions ce matin même... tu sais... l'assassinat d’Angoulémie... le caissier de la Banque ?

—M. Desgranges!... interrompit René avec un cri.

—Précisément. .. la personne à laquelle tu devais te présenter cet après-midi... et qui...

* Horace n’acheva pas... il venait de remarquer l’agitation de son compagnon, et l'émotion violente répandue sur ses traite.

—Eh bien! eh bien! d’où te vient cette émotion subite? interrogea-t-il.

—Ah! c’est que tu ne sais pas! repartit René... Ce nom.. ce nom de Desgranges, je l’ai prononcé tout à l’heure devant elle, en lui confiant le grave intérêt que j'aurais eu à voir cette personne.

—Et qu’a-t-elle dit?

—Rien.

—Comment... par un mot, rien qui t’ait donné lieu de penser qu’elle le connaissait.

René prit sa tête dans ses mains, É

—Mais qu'y a-t-il donc dans tout ceci? balbutia-t-il ;

et ne verrai-je jamais jour dans le chemin que je suis?.. Le silence de cette jeune fille est peut-être plus significatif encore que tout ce qui m'est arrivé jusqu'à ce jour; elle sait, elle doit savoir quelque chose: ct n’a rien voulu dire!.., Ah! n'importe! et je jure bien qu'avant peu, je saurai le secret qu’elle cache, et auquel je sujs si intéressé,

—£t comment t'y prendras-tu ? demanda Horace.

René ne répondit pas, mais tout à coup il suspendit sa marche,

Ils venaient d'atteindre les environs de Châteaud'Eau, et, au moment où ils allaient traverser la rue du Temple, une voiture de remise passa rapidement devant eux pour aller s'arrêter à quelques pas plus loin, le long du boulevard.

Den’y avait assurément dans ce fait rien qui fût de nature à surprendre René: cependant il s'était arrêté.

Pourquoi? — I] n’eût pu le dire,

Mais, obéissant à un sentiment qui le domina malgré lui, il attendit pour poursuivre son chemin, que les voyageurs du véhicul: fussent descendus.

Ce ne fut pas long.

Presque aussitôt. un homme mit pied à terre, un homme de forte corpulence, aux épaules robustes, dont le premier mouvement fut de regarder soupçonneusement à droite et à gauche.

Or, René était seul avec Horace à cette heure, sur le trottoir, et cela, vraisemblablement rassura l’homme, car il s’empressa immédiatement vers la voiture dont la portière était restée ouverte, et, À son invitation, une secorde personne s’élança lestement au dehors,

Cette fois, ce fut une femme, le pied vif, la taille manifestement jeune, ea dépit de la rotonde de fourrures dont elle était, enveloppée, et dissimulant son visage et ses cheveux sous une capeline de couleur sombre.

René eut comme un éblouissement,

Devenait-il fou? Etait-il le jouet d'un rêve ?

Dans cette femme il avait cru reconnaître Raymonde.

C'était absurde, Une pareille # ‘position était une injure à la jolie enfant, et cependant cette pensée s'em- Para de lui avec une telle violence, qu'il voulut, à tout prix, vérifier. Mais il n'en eut pas le temps.

La jeune femme avait pris rapidement le bras de son Compagnon, et avait traversé Je trottoir, pour disparaître instantanément !

Chose bizarre...

René n'avait entendu aucune porte s'ouvrir devant elle, ni se refermer après sa disparition; elle s'était évanouie, comme à l'aide d'un true de féérie,

Qu'est-ce que cela voulait dire ?

[1 quitta su place et avança. Horace le suivit.

Et dès qu'ils eurent fait quelques pas le mystère s'éclaircit,

En face de l'endroit où la voiture s'était arrêtée, il Y aväit un grand café, dont la porte était close, et à travers les volets duquel aucune lumière ne filtrait. mais à gauche de l'établissement, une porte, à moitié entrebâillée, livrait Passage à un jeu de lumière qui venait rayer de rouge et de bleu l'asphalte du trottoir.

Cest par là que la jeune femme avait disparu.

René n'hésita pas: il marcha vers la porte qu'il pous- &a d’un geste rapide et résolu.

“Et alors il recula presque effrayé, devant le spectacle qui s’offrit à ses regards.

— Hum! fit Horace. M'est avis que nous venons de donner sur quelque souricière de la police... Tienstu beaucoup à y pénétrer ?

—Si cela te déplaît, j'irai seul, dit René. di

—Allons donc! erois-tu que je veuille t’abandonner ?

—Eh bien! entrons, dit René.

La porte qu’il venait de Pousser ouvrait immédiatement sur un escalier à vis qui alsait aboutir, par une sp, le rapide, à une cave immense, meublée de tables de marbre où étaient attablés de nombreux clients eur lesquels 428 becs de $az tombant du plafond noirci répandaient une lumière voilée par une épaisse fumée de tabac.

t l'on finissait par en distinguer les détails pittoresques et presque fantastiques.

Tout d’abord, cependant, ni René ni Horace ne çe rendirent pas bien compte de ce qu’ils voyaient: une odeur nauséabonde et âcre les avait pris à la gorge, et le murmure étrange qui montait de la cave, les assourd'ssait ; mais les premières secondes passées, ils secouèrent toute Pusillanimité, et se mirent à descendre, une à une, les marches de l'escalier tournant.

Il y en avait vingt.

Et à mesure qu’ils les descendaient le nuage de fumée se dissipait ,le brouhaha s'accentuait; bientôt, ils purent démêler quelques-uns des groupes attablés.

Rien, du reste, ne vint gêner l’observation à laquelle ils se livraient.

Chacun ne s’occupait guère que de ce qui se passait à sa propre table: les uns fumant accoudés devant leurs bocks à moitié vides ; les autres somnolant, adossés au mur; le plus grand nombre causant et riant avec les

filles de service qui, alertes et Provocantes, allaient de &roupe en groupe échangeant des lazzis grossiers et des sourires effrontée avec la clientèle interlope du nocturne établissement.

René était tout à fait étranger aux moeurs de Paris! En fait de mystères, il ne connaissait que ceux qui ont été révélés par Eugène Sue; il en était resté aux descriptions du fameux lapis-franc de la cité, et n'avait aucune idée des caboulots modernes,

IL comprit cependant qu'il avait là une échappée sur un monde nouveau, ct il ne douta pas qu’il venait de mettre le pied dans l’un de ces bouges sinistres qui servent d’exutoire nécessaire aux vices et aux passions de notre état social si troublé et sur lesquels, assure-t-on, les Lrisons les plus mal famées ont toutes comme une porte de sortie,

Il frémit à tableau, et un moment, la pensée lui vint de retourner sur ses pas.

Mais une fausse honte le retint; il ne vonlait pas avoir l’air de fuir devant le danger ; d’ailleurs sa curiosité s’était ardemment éveillée ; il résolut d'aller va’! lamment jusqu’au bout.

—Où sommes- nous done, ici? interrogea-t-il en se tournant vers Horace avec un reste d’appréhension.

Horace haussa es épaules en homme qui n’est pas habitué à se laisser effrayer.

—Avançons toujours, répondit-il; nous le verrons bien !

Ils avancèrent donc à travers les tables des consomamateurs, et ayant avisé une place vide, ils allèrent s’y asseoir.

René était tout à fait maître de lui, et ce qu’il avait vu, chemin faisant, lui avait communiqué un étonnement d’un autre caractère.

Il avait devant les yeux le plus singulier mélange de clients qui se puisse imaginer, et il devenait évident

qu’il se trouvait en compagnie de contingents empruntés un peu à tous les mondes.

Cà et là, quelques déclassés, bohèmes suspects, qui avaient dégringolé; des vaincus de la vie, noctambules dégradés, au linge douteux, à l'oeil atone, s’abandonnant, las de lutter, à la pente qui les entraînait vers les bas-fonds d'ou l’on ne remonte plus.

Plus loin, quelques pâles voyous, le front déprimé, le regard oblique, portant la marque indélébile du vice, prêts à tous les crimes, nés pour la correctionnelle, et destinés au bagne ou à l’échafaud.

Ple loin encore, se dissimulant sous l'ombre tutélaire a 41 angle de la cave, deux ou trois honunes, trapus, hirsutes ;aux sourcils contractés, disant. à voix basse, des choses mystérieuses, dans une langue comprise d’eux seuls.

Enfin, un peu partout, de jeunes visages, gais et Souriants, emplissaient la voûte, des éclats de leurs voix fraîches, suivant d’un regard éveillé et plein de convoitises les filles qui envoyaient, en passant, leurs plus invitants sourires à ces collégiens en rupture de banc!

Maintenant, René ne regrettait plus d’être venu; ce spectacle l’intérossait ; c'était quelque chose de nouveau pour lui: il n'avait jamais rien vu de semblable, et même, pour rester fidèle à la vérité, nous devons ajouter qu’il ne songeait pas à réagir contre l'émotion malsaine que ce tableau lui inspirait.

De son côté, Horace n’était pas moins attentif ,quoiqu’il se montrât moins curieux.

On eût dit que ce tableau lui était, pour ainsi dire, familier et que ce n’était pas la première fois, qu'il s’aventurait dans de semblables bouges.

À deux ou trois reprises même, un geste d’étonne-

‘ment lui avait échappé, et son regard s'était attaché avec une certaine persistance à deux ou trois personna-

lités dont la physionomie l'avait plus particulièrement frappé.

À un.momentf, il se leva brusquement, et fit le mouveme” : de s'éloigner.

—Tu me quittes? dit René surpris.

— Quelques minutes seulement, et je reviens.

—Aurais-tu reconnu quelque ami ?

—Cest à peu près cela, et je veux savoir...

—AÀ tout à l’heure alors.

A tout à l'heure, oui!... Attends-moi ici,

Resté seul, René se remit à observer et alors il se passa un fait inattendu.

Il y avait vingt secondes qu'Horace l'avait quitté quand, tout à coup, il se prit à tressaillir et toute son attention se porta sur un des clients qui occupait seul une table placée à peu de distance de lui.

C'était un homme d’une soixantaine d'années environ, à la forte encolure, aux mains épaisses, au front haut, et qui, sous la vulgarité de son enveloppe, laissait percer un air de paternelle bonhomie.

Le regard seul semblait protester contre cette première impression; quand ses sourcils se contractaient et que l’ocil se prenait à battre, il en jaïllissait parfois une flamme d’une expression effrayante.

On eût dit d’un fauve qui tout à coup a senti passer dans le souffle du vent quelque émanation de chair humaine.

Mais ce n’était point là ce qui avait frappé René, et venait d’amener un frisson à sa peau.

Cet homme, il ne le connaissait pas ; et cependant, il lui semblait l'avoir déjà rencontré quelque part.

En quel lieu?... Il ne se le rappelait pas... il cherchait..….

Et plus il cherchait, plus sa ranviction se formait.

Quel était donc cet liomme ?

1] prit sa tête dans ses mains et rassembla ses souvenirs.

Puis soudain, comme si la pensée avait.jailli sous cette pression, il releva le front, en étouffant ®h cri.

Cet homme! c'était le camelot qu’il avait vu, le matin même, sur le boulevard, et qui avait jeté un éoup de sifflet strident au moment où René allait traverser la chaussée, pour se rendre chez Brébant en compagnie d’'Horace de Breuil.

La rencontre n’avait rien qui fût de nature à le surprendre; pourtant, il se refusa à n’y voir qu’une coïncidence due au simple hasard; car, en poursuivant sa recherche, il venait de se rappeler encore que l’homme qui se tenait non loin de lui, était celui-là même qui, tout à l'heure, accompagnait la jeune fille qu’il avait prise pour Raymonde.

Une des filles de service passait en ce moment.

Il l’appela, et elle accourut.

René était fort beau garçon, et il était mis avec un goût auquel les femmes ne se trompent pas.

—Que faut-il servir à monsieur? demanda la belle fille avec un regard qui offrait plus que René ne songeait à demander.

—Servez-moi ce que vous voudrez, répondit ce dernier. Seulement, ce n’est pas de consommation qu’il est question.

—Et de quoi donc?

—Voulez-vous me rendre un service ?

—Je suis ici pour être agréable aux clients.

—Il s’agit d’un renseignement.

—Lequel ?

René indiqua de l'oeil l’homme qui l'intriguait si vivement.

—Vous voyez bien cet homme? dit-il en baissant la voix.

—Parfaitement, répondit la fille.

—Vous le connaissez ?

—Je crois bien! (C’est le père Bricole.

—Il vient souvent ?

—Presque tous les soirs. (C’est un vieux camelot... il donne ici des rendez-vous à ses copains, de minuit à deux heures; ah! c’est un malin, celui-là, et un vieux débauché.

— Comment ?

—I1 n’en fait pas mystère; c’est lui qui nous a amené Brunette.

—Qu'est-ce que c’est que ça, Brunette ?

—Au fait, c’est juste. Vous ne pouvez pas savoir; vous n'ê .s pas un habitué. Eh bien, Brunette est une jolie fille, qui a au plus dix-sept ans, et qu’il ne quitte pas plus que son ombre. C’est ça qui doit être agréable pour une femme, pas vrai ! et si j'étais à sa place.

—Mais cette Brunette, elle «est ici...

—Oui, et si vous voulez la voir... tenez! tournezvous un peu, à gauche; là, c’est elle qui tient le comptoir du fond. Y êtes-vous.

René obéit machinalement à l'invitation qui lui était adressée et se tourna vers l'endroit qu’on lui indiquait.

Mais il n’eut pas plus tôt aperçu la jeune fille désignée qu’il porta ses deux mains à sa poitrine et «! vint pâle comme un suaire.

Cette jeune fille était le portrait vivant de Raymonde !

—ÆEh bien! eh bien! dit la Jeune fille de service, estce que vous allez vous trouver mal, à présent ?

René fit un énergique effort et revint à lui.

—Ce n’est rien ,balbutia-t-il; la chaleur... la fumée... un tourdissement.

La fille remua la tête.

—Soit! soit! dit-elle, ne creusons pas; mais vous m'avez l’air trop gentil ; et, si vous vouliez, je vous donnerais un bon conseil.

René avait repris possession de lui-même.

—J’accepte de grand coeur, répliqua-t-il avec une pointe d’enjouement ; et en retour, moi, je vous prierai d'accepter -ce témoignage de reconnaissance,

Et il Jui mit un louis dans la main.

La fille devint pourpre de plaisir.

—Un louis! un louis pour si peu dit-elle ; ah! çà, vous êtes donc un mylord ?

—Non, mon enfant, répondit René ; mais vous m'avez promis un conseil ct, s’il est bon, je ne saurais trop le payer. Ë

—Dame! ça dépend.

—De quoi ?

—Vous me paraissez en tenir pour la petite du comptoir ?

—Mettons que j’en tienne: qu'arrivera-t-il ?

— Bon! vous riez de ça et vous avez tort; en tout cas, croyez-moi, si vous avez quelque goût pour Branette, prenez garde que le père Bricole ne s’en aperçoive.

—[ est donc jaloux ?

— Comme un tigre, et sil avait vent de quelque chose, je ne vous ‘is que ça, vous ne pèseriez par lourd.

—Vous croyez?

—Voyez vous-même: il s’est aperçu que vous reluquiez la petite, regardez-le. Avez-vous jamais vu des yeux comme ceux-là, si ce n’est dans une ménagerie ?

La fille avait raison.

Depuis quelques secondes, une transformation complète s’était opérée dans la physionomie du père Bricole; maintenant la face était, pour ainsi dire, convulsée, un pli profond creusait son: front : sous l’are de ses sourcils jaillissaient deux éclairs faronches.

Le fauve avait reparu.

Quelques mots de la conversation de René étaient venus jusqu’à lui, ii avait surpris un de ses regards di-

rigés sur Brunette, et on eût dit qu’il était prêt à s’élancer sur son audacieux rival.

René haussa les épaules.

Du moment que le danger prenait forme humaine, il n'avait plus peur et, ayant fait un geste de remerciement à la fille de service, il marcha d'un pas résolu vers la petite Brunette.

Bricole s'était levé, de son côté, et s'était mis à le suivre.

Tout en marchant, René ne quittait pas des yeux la jolie fille du comptoir, et à mesure qu’il avançait, il se sentait gagné par un sentiment nouveau et inattendu. D

La charmante enfant était placée dans l’ombre que

: projetait l’abat-jour du bec de gaz, et son visage n’apparaissait que voilé et un peu confus; de plus, une sorte de capeline, d’où pendaient des ornements de chenille rose, cachait son front et ses yeux, et il était bien difficile de distinguer ses traits.

René fut un moment désorienté.

À lémotion qu’il ressentait, à la violence avec laquelle son coeur s’était pris à battre, il ne pouvait douter qu’il n’y eût là quelque chose d’extraordinaire; en tous cas, si la jeune fille qu’il avait devant les yeux m'était pas Raymonde, ce qu’il considérait lui-même comme impossible, elle lui ressemblait à un point qui touchait au merveilleux.

La seule différence, c'était la cocleur de ses cheveux.

Raymonde était blonde, tandis que Brunette avait les cheveux et les sourcils d’un noir d’ébène.

Cependant la petite Brunette l’avait vu venir :t, sans se préoccuper autrement de l'intervention du père Bricole, obéissant à un sentiment peut-être inconscient, elle avait ébauché un doux et mélancolique sourire.

Et lorsque René se fut approché, elle se pencha vers lui sans quitter le voile d'ombre qui la protégeait.

—Monsieur est un nouveau client? dit-elle sur un ton d’ironie enjouée, et je ne crois pas l'avoir jamais vu.

—En effet, répondit René d’une voix émue, car c’est la première fois que je viens ici.

—Un de vos amis vous aura parlé de l’étanlissement,

—Je ne le connaissais pas, et nul ne m'en avait parlé.

—C'est donc le hasard qui vous y a conduit?

—Ce n’est pas précisément le hasard non plus.

—Qui est-ce, alors ?

—C’est vous!

La jeune fille se prit à rire effrontément.

—Moi! s’écria-t-elle, Mais nous ne nous sommes jamais rencontrés, que je sache ,et à moins d'une méprise.

—Von! interrompit René, ct l'aventure a une cause bien plus simple.

—Laquelle ?

—Tout à l'heure je passais sur le boulevard, quand j'ai vu sortir d’un fiacre qui s’v était arrêté, une personne @ont Ja tournure, les traits vaguement entrevus, me frappèrent; et comme je crus reconnaître en elle, certaine jeune fille que je venais de quitter, je ne fus pas maître d’un premier mouvement, et, sans trop songer à ce que je faisais, je me mis à Ja suivre.

—Et cette personne que vous suiviez, c'était moi!

—Comprenez-vous ?

—Parfaitement. .. de sorte qu’il existe dans le monde une personne à laquelle je ressemble.

Et, se rapprochant encore, pour envelopper son interlocuteur d’un regard plein d’effluves brâûlants, elle ajouta :

—Même de près...

René fut ébloui et passa sa main sur ses yeux, comme sil eût voulu chasser une vision importune.…

—Etrange! étrange! balbutia-t-il, avec un frisson. Est-il done possible que deux créatures humaines se ressemblent à ce point?

Mais la petite Brunette était devenue tout à coup sérieuse; elle venait d'apercevoir le père Bricole qui s’était approché à son tour et qui écoutait, les sourcils froncés, la conversation engagée.

Ta jeune fille lui envoya un geste impérieux, et se tourna vers René.

—Ce qui vous arrive ,dit-elle, d’une voix à laquelle elle s'efforçait de conserver un peu de fermeté, n’a rien que de très ordinaire, et tous les étrangers éprouvent les mêmes illusions: je gage que vous n'êtes à Paris que depuis peu de temps,

— Depuis ce matin, en effet, répondit René.

—Vous voyez! Vous n'êtes pas encore habitué à ces surprises, el vous en verrez ‘ en d’autres.

—D'ailleurs, c'est impossible, insensé, balbutia René.

—Æt de plus, ajouta la jolie enfant, avec une moue qui froissa adorablement son petit museau, votre erreur n’est guère flatteuse pour celle que j'ai l’honneur de rappeler.

René baissa le front ct sa poitrine se gonfla.

Ce qu'on lui disait était juste... il ressentait ure sorte de remords à la pensée qu'il avait fait à Raymonde l’injure de la comparer à une fille de brasserie.

—Merci, dit-il d‘un accent troublé: vous me rendez à moi-même et au respect qui est dû à la personne dont vous parlez!... Je me retire... mais croyez qu’en partant j'emporterai le souvenir des bonnes paroles que vous venez de prononcer.

Et comme il Jui tendait la main la jeune fille lui tendit la sienne.

Mais, au moment où il allait la eerrer entre ses doigts, avant de s'éloigner, il se replia brusquement en arrière, avec un geste effaré...

A l’annulaire de la jeune fille, il venait de remarquer une bague absolument pareille à celle qu'il avait vue au doigt de Raymonde.

Etait-il le jouet d'un rêve. n'était-ce qu'une nouvelle illusion? 1 voulut vérifier de plus près et revint avidement vers le comptoir,

Cett: fois, ce fut Bricole qui le reçut.

Bricole était à bout de patience,

— Ca... dit-il, d'une voix rude: en voilà assez, mon joli monsieur, et vous allez nous faire le plaisir de nous laisser tranquilles, n'est-ce pas... sinon, c'est à papa que vous aurez affaire,

— Mais je veux savoir... insista René,

— Vous n'avez déjà que trop jacassé, interrompit brutalement le vicillard. la lèvre torve: et je vous engage à ne pas ne battre les oreilles plus longtemps! Al lons, arrière! encore une fois. et plus vite que ça!

Et, joignant le geste à la parole, il avait déjà pris le bras de René, et l'étreignait énergiquement entre ses doigts irrités, quand un cri de ln jeune fille l’arrêta court !

—Bricole! dit celle-ci, je te défends de Je toucher !

Et instantanément, tout en grommelant, le vieillard lâcha le bras du jeune homme, et se retira à quelques pas.

René, un moment inquiet, jeta un regard reconnaissant à la jeune fille,

—Maintenant! partez! je vous en conjure, dit celleci, d’un ton suppliant.

—Ah! je vous reserrai! fit le jeune homme avec effusion.

—Jamais! jamais!

— [1 faut que je sache.

—Gardez-vous-en bien... Vous ignorez à quels dan- B°TB VOUS vous exposeriez... ct si vous ne voulez pas m'exposer moi-même aux plus grands périls, vous ou-

blierez ce qui s’est passé ici, ce soir, et n’en parlerez à âme qui vive!

— Vous l’exigez ?

—Je vous en prie. :

—Eh bien! soit, je le promets, et si, quelque jour, vous avez besoin de moi, comptez sur mon entier dévouement,

Et saluant une dernière fois, sur ces mots, il alla rapidement reprendre la place qu’il occupait auparavant.

Nous avons laissé Horace, au moment où il s'était engagé d’un pas assuré à travers los méandres que formaient les consommateurs: il avait ainsi gagné une des dernières tables où étaient accoudés deux clients qui paraissaient absorbés dans une conversation grave, échangée à voix basse, avec une certaine animation.

L'un des deux hommes lui faisait face, l’autre lui tournait le dos; c’est vers ce dernier qu'il se dirigea et il lui mit familièrement la main sur l'épaule,

Celui-ci se retourna vivement, et poussa un cri en reconnaissant Horace.

C'était C'aminade,

—Monsieur le vicomte! dit-il, avec un geste étonné... vous ici! ah bien! en voilà une chance... Voulez-vous prendre un bock ?

—Non ,merci, répondit Horace, en souriant: seulement, puisque je te rencontre ‘je ne serais pas fâché de te dire quelques mots... mais tu n’es pas seul ?

—Oh! qu'à cela ne tienne! Celui-ci est un copain, et je sais où le retrouver... Je vous présente mon ami Lambert ! l

Lambert s'était levé, il porta la main à son chapeau mou et fit un salut équivoque.

Puis ,sur un signe qu’il envoya à Carninade, celui-ci se leva à son tour, et s’écarta de quelques pas. =

—Quel est ce paroissien? demanda Lambert à voix rapide et basse.

—Le vicomte Horace de Breuil, répondit Caminade,

—Tu donnes donc dans la haute, à présent ?

—On donne dans ce qu'on peut! est-ce qu’il te doit de l’argent ?

Lambert haussa les épaules.

—Ce n’est Pas Ça, répliqua-t-il : seulement, tout à l'heure, je l’ai aperçu en compagnie de quelqu'un que je crois connaître.

—Qui donc ?

—{Celui qui cause là-bas, au comptoir, avec Brunette.

—Je ne l'ai jamais tant vu.

—Soit!... eh bien, tu le verras.

—Bientôt ?

—Peut-être! — je compte toujours sur toi, dans une heure? tu l’as promis...

—Dans une heure, j'irai te retrouver.

Lambert s’éloigna alors, et C'aminade alla rejoindre Horace, qui s’était assis et l’attendait.

—Je t'ai dérangé? fit Horace dès que C'aminade eut pris place devant lui; tu, étais en conférence avec un ami.

—Peuh ! un ami! répliqua Caminade, la graine n’en serait pas à conserver. L’avez-vous reluqué, pour dire ?

—A peine...

—Ïl est un peu toc, Pas vrai? Mais que voulez-vous ? on ne peut pas toujours fréquenter des ducs et pairs... Ca finirait par être monotone,

—En effet; toutefois, il y a des degrés, même dans la mauvaise Compagnie... et ce Lambert, comme tu lappelles, ne fleure pas bon.

—Vous avez raison.

—Ah! prends garde, mon excellent Caminade; il y a déjà quelque ! mps que je ne t'ai vu... et j'ai bien Peur que tu n’aies quitté la bonne route,

—Bah! je n’ai jamais bien su où elle était.

—Tu te calomnies. Moi, je crois que tu vaux mieux que tu ne veux paraître.

— C'est peut-être vrai, ce que vous dites là — et ça me fait plaisir que vous me le disiez,

—Si je m'occupais de toi, sérieusement ?

—Vous perdriez votre peine. Voyez-vous, je me connais! ce que je promettrais, je serais capable de ne pas le tenir... ; :

—Qui sait! insista Horace: il ne faudrait qu'un effort... et tu aurais an moins l'estime de toismême,

Caminade secoua la tête avec force,

—Bon! ce sont des mots, monsieur Horace, répondit-il, d'un ton un peu ému; à la vie que je mène, à l'âge que j'ai attrapé, on ne voit plus très clair dans les choses de la conscience. On fait le mal comme on aurait fait le bien... pour faire quelque chose... Ah! si était à recommencer... Je ne dis pas! avec un bon zigue comme vous, et une bonne enfant comme la Cagnotte... Tenez! elle l’a essayé, la brave fille, et elle n’y à pas réussi... Je suis trop vieux; c’est fini... Quand la dégringolade connnengs, on ne sait pas ce qu’il y a au bout, et on s'y laisse aller tout de même.

—Mais tu n’en es pas là, dit Horace, frappé du ton dont C'aminade s’exprimait,

—Tant que j'ai boulotté, continua le pauvre artiste, je ne me suis pas plaint: on est jeune, n'est-ce pas, — on mange mal, on couche dans an mauvais garni, mais le soir, on a la rampe, le public, le tremplin, quoi! et on repart! Mais peu à peu, on vieillit, la voix tremblotte, les engagements deviennent rares, Tenez! vous ne me croirez peut-être pas! depuis la saison que j'ai faite l'année dernière, à Bordeaux, avec la €agnotte, rien! pas un radis: et vous ne supposez pas, que j'avais des économies dans ma paillasse !

—Comment as-tu véen?...

—Ma foi je me le demande!

—Cependant, ce soir. .

—Ah! oui... ce soir... Eh bien, c’est Lambert qui

m'a offert une Consommation et m'a avancé deux roues de derrière.

—Dix francs!

— Et ça arr'vait à Propos, je ne vous dis que ça.

—Îl est done riche, ce Lambert ?

—Quelquefois,

— (Quel métier exerce-t-i] ?

—{'a, ni moi non plus! il attrape un peu partout... C’est un camelot, vous savez? Souvent on à de bonnes journées... 1] exploite les fêtes de banlieue, et il s’en tire avec de beaux profits,

—(Gagnés au bonneteau.

— Peut-être bien.

—Et voilà l’homme de qui tu acceptes de l'argent...

—Ah! il ne faut Pas faire le difficile,

—Pauvre Caminade! J'avoue que je ne m'attendais pas à te trouver sur cette pente... Tu parlais de la Ca-

gnotte tout à l'heure... et fn disais que c'est une bonne fille,

—Pour ce qui est de Qa..

—Pourquoi ne t’es-tu Pas adressé à elle ?

—Moi! fit Caminade. :

—As-tu peur qu’elle te reçoive mal ?

—Dame! non, Par exemple; mais je vais vous dire, —Parle...

—J’y suis déjà allé.

—Ah! ah!

—Et à force de dix francs, de cent sous, qu’elle ne m'a jamais refusés, j'en suis arrivé à lui devoir une grosse somme ; si bien que je n’os plus y retourner... et cette privation-là, VoYez-vous, c'est encore mon plus gros chagrin.

Horace observait le Pauvre diable; il avait enfoncé

ses dix doigts dans ses cheveux, et contemplait la table d’un regard atone et fixe.

Le jeune gentilhomme se sentit ému; il le secoua amicalement,

—Allons ! allons! dit-il d’un accent de belle humeur, il faut être plus fort que ça, et ne pas t’abandonner ainsi. Ecoute. Veux-tu que je t’indique un moyen de revoir ta camarade, dès demain ?

—Ah! si vous faisiez cela!.., sécria Caminade, en frappant sur la table,

— Certainement ,je le ferai.

dois-tu, à la Cagnotte ?

—Mais.….…

— Réponds sans hésitation.

— Deux cents francs.

—Eh bien... demain, tu iras les lui rendre.

—Et où irai-je les chercher ?

—Tci même, si tu veux bien les accepter de ma main.

En parlant ainsi, Horace avait tiré, de son portemonnaie, trois billets de cent francs qu'il présentait à Caminade,

Celui-ci devint pâle, regarda un instant les billets d'un air stupide; et sa poitrine se souleva comme d’un sanglot,

—Ah! dit-il la voix brisée. Ca! c’est bien!... monsieur Horace... Vous êtes le meilleur des hommes, vous, et.si vous avez jamais besoin d’un dévouement de Caniche, vous n'avez qu'à vous adresser à Bibi... Ca y sera, quand vous voudrez.

Puis il prit les trois billets d’une main tremblante.

—Cte bonne Cagnotte! continua-t-il, d’un ton attendri... va-t-elle être contente ! — Et moi, donc! — C’est que vous ne savez Pas, voyez-vous, tout ce qu’elle a fait pour moi, depuis un an, l'excellente fille; moi, je sens bien que je dégringole. .. il n’y a pas besoin qu’on vous dise ces choëes-là... ct quoiqu’on cherche

Voyons, combien lui

à se tenir et à blaguer, rour épater les populations, on voit bien que le public ‘en veut plus... on est rasé, quoi... et les direct-ui: fint la grimace dès qu’ils voient votre binette! ct cependant !... quand on son. se rrwsieur Horace 41e J'ai fait les délices de Toulous; et qu'à Mars on m'attendait à la sortie, Pour m'ahurir de bravos! Où est ce temps-là? Vous ne m'avez pas vu alors, mais depuis, quelle dèche, mes amis. On carotte bien encore, de loin en loin, quelque lamentable cachet dans les petits bouis-bouis, où l’on chante l’Amant d'Amanda à Pinstar de Libert, et Tiens, voilà Mathieu! avec les intonations de Paulus.. Ah! mince! plus de grand art, plus d'articles où l’on ous comparait à Faure! Mais cest égal... ce qui me faisait encore le plus de peine, je le répète : c'était de ne plus revoir c’te pauvre Cagnotte.

Et, froissant entre ses doigts les trois billets qu'on venait de lui donner:

—Ainsi, bien à toi: mais à une condition cependant...

—Taquelle, ne vous gênez pas... (C'est accepté d’avance,

—J'entends que tu ne restes pas le débiteur de ce Lambert, et que tu lui rendes, au plus tôt, l’argent qu'il t'a prêté,

Caminade ne répondit pas tout de suite et commença un sourire énigmatique.

— Pour ce qui est de ca, c’est une autre paire de manches, dit-il: Lambert rentrera dans ses dix francs, “ous pouvez être tranquille: mais, il faut me laisser libre d'opérer cette restitution, quand le moment sera venu.

— Qu'est-ce à dire ?

—Ne vous étonnez pas! J'ai mon idée... et elle est bonne... même à ce Propos, permettez-moi de vous adresser une question.

—De quoi s’agit-il ?

—Quand vous êtes entré tout à Vheure, ici, vous n’étiez pas seul?

—En effet,

—La personne qui vous accompagnait est un de vos amis ?

—S$ans doute.

—M. René d’'Harville, arrivé depuis ce matin, à Paris...

Horace fit un mouvement.

—Tu le connais! interrompit-il avec un geste étonné.

—Non, répondit Caminade, et c’est précisément pourquoi je désirerais avoir sur lui quelques renseignements dont je ferais mon profit.

—Voilà que tu m intrigues.

— 1 n’y a pas de mal à ça. Je ne veux pas jouer les cachottiers avec vous. Savez-vous ce que je faisais avec Lambert, quand vous êtes venu me trouver?

—Quoi donc ?

—11 m’embauchait.

—Pourquoi faire ?

—Ah! voilà!... Ce n’est pas facile à dire... Mais je ne suis encore ni sourd ni aveugle... et je crois bien qu’il était question de quelque mauvais coup, dont votre ami devait être la victime.

—Est-ce possible! tu prêtais les mains à un pareil guet-apens ?

Caminade protesta du geste.

—Ne confondons pas autour avec alentour, répliquat-il; jusqu’à présent il ne s’agissait que de faire son entrée dans l'honorable corporation des camelots…. vous comprenez... on crève de faim, et vous rencontrez un ami qui vous offre dix francs pour le seconder dans une entreprise industrielle; ça ne se refuse pas

- volontiers.

—Enfin, quel parti vas-tu prendre?

—Vous le verrez... Je ne vous dis que ça; seulement, pour l'instant, j'estime qu’il est prudent...

Caminade n’acheva pas.

Son oeil venait de lancer un éclair, et les cinq doigts de sa main droite se crispaient sur le bras d'Horace.

—Qu'y a-t-i] ? interrogea ce dernier.

—Regardez! Là! à la table où s’est assis votre ami. repondit Caminade.

Horace obéit à cette injonction, et involontairement, il se sentit subitement intéressé.

Voici ce qui se passait à la table indiquée par Cami- Lace,

En quittant le comptoir de Brunette, René était sous l'empire d’une impression des plus vives, et c’est machinalement qu'il était allé reprendre la place qu’il occupait un instant auparavant.

Une fois là, il s’accouda sur la table, et se prit à réfléchir.

La bague qu’il venait d’apercevoir au doigt de la jolie fille ne lui sortait plus de Pesprit. (Ce ne pouvait être celle qu'il avait remarquée à la main de Raymo’ Ce... Brunette ne devait porter qu'un bijou d’ordre inférieur, qui ressemblait à l’autre: et pourtant, plus il cherchait à se rappeler, plus sa conviction s’accentuait.

Il resta ainsi un quart d'heure, incertain, troublé, s’efforçcant de réagir contre les pensée qui lassaillaient ; il oubliait ce qui se passait à ses côtés, et Hibrace qui causait avec Caminade et le lieu étrange où il se trouveit.

Toutefois, au bout d’un quart d'heure, il se sentit pris d’un frisson involontaire.

Vaeuement, il lui sembla que quelqu'un allait et venait autour de lui, le frôlant du coude de temps à autre, avec une intention évidemment malveillante.

T1 releva le front et aperçut Lambert, qui s'était arrêté à deux pas et le regardait d’un mauvais regard.

René secoua le front, se dégagea brusquement des préoccupations qui l’obsédaient et, à son tour, il se mit à détailler l’homme qui était devant lui.

Dès le premier moment, il comprit qu'il y avait là un danger et que c'était bien à lui que l’homme en voulait,

Il ne le connaissait pas cependant; il ne l'avait jamais Vu; quelle raison de croire à la possibilité d’une agression ?

Mais le lieu autorisait toutes les suppositions, et instinctivement, il se mit à l'observer avec plus d’attention.

Lambert ,les mains profondément enfoncées dans ses poches, avait commande à une fille de service de lui apporter un bock, et s'était assis sans façon à la table occupée par René,

C'était son droit assurément: mais le rictus qui lui vint aux lèvres, le regard dont il l’accompagna, étaient, à n’en pas douter, une provocation à l’adresse du jeune homme.

Celui-ci comprit surabondamment et, peu désireux de relever la grossièreté d’un pareil procédé, il jeta une Pièce de monnaie sur la table de marbre, et fit un mouvement comme pour se lever,

Lambert eut un éclair dans les veux.

—Eh bien! de quoi! dit-il, cest done que ma société déplaît à monsieur ?

—Mais je ne vous connais pas, voulut dire René.

—Ni moi non plus, répliqua Fautre ; et c’est pas une raison pour faire sa +6

—Auriez-vous à mu parler, par hasard ?

—Peutêtre... on ne sait pas.

—Eh bien! faites vite, en ce cas it René d’un ton résolu, et dités-moi tout de suite ce que vous voulez; car je vous préviens...

Et en prononçant ces paroles, il se disposait À faire quelques pas, quand il sentit la main énergique de Lambert lui saisir le bras.

Il se dégagea vivement, et une flamme brilla dans son regard.

Mais déjà Lambert s’était rapproché l’oeil menaçant.

—Ah! ah! dit-il, d’un ton ironique; c’est donc comme ça que Ça se joue: un môme qui veut faire de la peine à papa; eh bien, nous allons rire.

Et joignant le geste à la parole, il s’élançait déjà sur le jeune homme, lorsque, à la grande surprise de ce dernier, il le vit trébucher tout à coup et aller s’allonger sur une table voisine.

Cet incident imprévu était dû à l’intervention du père Bricole, qui lui avait, au bon moment, envoyé un tabouret entre les jambes.

—Mille millions de tonnerres !hurla Lambert en se relvant, pris de rage et de honte; ah! c’est toi, vieux roussin, qui fait des coups pareils! Attends! attends! on va te régler ta note, à toi aussi.

Et il se rua, avec grondement de fauve, sur le père Bricole qui instinctivement recula de quelques pas.

Mais avant qu’il ne l'eût atteint, il était entouré et saisi par Caminade et Horace ,si bien que ,le père Bricole s'étant joint à eux, il fut mis dans lim possibilité de faire aucun mouvement.

—Ah! je te mangerai le nez, à toi! criait Lambert, en menaçant encore le vieux camelot.

—Chacun son goût, riposta C'aminade. Moi, je demande autre chose pour mon souper... Allons, t’es bête! tu as voulu faire le méchant, et tu ten prends à quelqu’un qui ne ta rien fait. (C’est une mauvaise partie; t’a perdu, faut pas te plaindre. Viens plutôt!... J’ai à te parler... (C’est Bibi qui régale!... Ah! ah! tu ne t’attendais pas à celle-là... pas vrai...

Lambert ne répondit pas. Il était sombre ; sa poitrine grondait toujours, etil jetait sur René des regards farouches.

Toutefois, il se laissa entraîner.

Or, pendant que ceci se passait, René avait voulu, lui aussi, venir en aide à Horace qui était accouru si promptement à son secours; mais, au plus fort de la bagarre, il avait tout à coup entendu prononcer son nom à voix basse derrière lui,

Il se retourna et aperçut Brunette.

Brunette, pâle, ‘remblante, les yeux voilés de larmes.

—Vous voyez, vous voyez! dit-elle d’un ton suppliant. J'avais bien raison de vous dire tout à l’heure, qu'en restant ici vous vous exposiez à de grands dangers.

—Mais, ma chère enfant, répondit René, sincèrement touché de cette marque d’intérêt, ce danger, ce n’est pas moi qui l’ai provoqué.

—Je le sais bien!... mais tout de même il fallait prendre garde!

—Comme vous voilà pâle!... dit alors René, d’une voix attendrie, et en lui prenant la main.

—J’ai eu peur... répondit Brunette, avec un dernier frisson.

—Pour moi?...

—Oui... oui... pour vous! Vous ne savez pas à qui vous aviez affaire!... Je connais Lambert. moi! et je sais de quoi il est capable... il vous en veut !

—A quel propos? c'est la première fois que je le vois...

—Vous, sans doute... mais, lui, c’est bien différent...

—Qui vous l’a dit?

—Qu’importe... puisque je le sais...

—Vous me portez donc quelque intérêt ?

—Ne parlons pas de cela, je vous en conjure... Vous allez partir... promettez-moi que, désormais, vous vous tiendrez sur vos gardes...

René serra doucement la main de la jolie enfant.

—Je vous promettrai tout ce que vous voudrez, ré-

pondit-il avec effusion, mais permettez-moi de mettre à ma soumission une condition.

—Laquelle? fit Brunette.

—C'est que vous m’accorderez ce que vous m’avez refusé tout à l'heure.

— Quoi donc! demanda encore la jeune fille, en levant ses deux yeux curieux et doux.

René s’oublia un moment à la regarder, pendant qu'un trouble exquis le pénétrait tout entier.

—Oh! ne baissez pas vos beaux yeux, supplia-t-il sur un ton de tendre mélancolie. Demeurez ainsi quelques secondes encore... Tenez! c’est comme un mirage ,une illusion, que sais-je! Mais j'ai beau faire... tenter de réagir contre l'impression que j'éprouve, plus je vous regarde, plus je vous écoute, et plus je me persuade que je l’entends et que je la vois! et puis, il ya encore autre chose.

—Parlez. ,

—Cette bague que vous portez au doigt!

—Une bague!... moi! à laquelle de mes mains, s’il vous plaît?

Et l'enfant tendit ses deux mains nues à René, par un mouvement où il y avait comme une pointe d’espièglerie.

Le jeune homme étouffa une exclamation de surprise, pendant qu’un voile de tristesse se répandait sur ses traits.

La bague avait disparu ! — On se moquait de lui!

11 remua lentement la tête.

—Ah! cest mal ce que vous avez fait là rit-il, le coeur serré; et j'étais loin de m’attendre à une pareille comédie de votre part.

—Que voulez-vous dire? fit Brunette, d’un accent presque douloureux.

—Vous me trompez!

—Moi?

—Vous vous jouez d’un sentiment auquel je m’abandonnais avec une entière confiance. 11 me semblait qu'il y avait en vous quelque chose que j'aurais vainement cherché dans une autre femme. Que dis-je! je me sentais invisiblement attiré... Quoi que vous disiez, je sens que vous n'êtes Pas ce que vous voulez paraître, et le soin que vous prenez de dissimuler, m’assure davantage -+..ra dans cette conviction...

—Monsieur Rens! balbutia la jeune fille.

—Et pourquoi vous croirais-je maintenant? Vous me faisiez tout à L'heure des recommandations où je me plaisais à démêler un bienveillant intérêt, Quelle foi voulez-vous que Jj'accorde à vos paroles, et quelle raison aurais-je de les écouter ?

—Je vous en prie.

—Cependant, vous vous obstinez.

—Non...

—Vous ne voulez pas me dire de qui vous tenez cette bague...

Si. vous le saurez. mais pas maintenant ; plus tard!... Je my engage... Ayez confiance en- Core... toujours!... Il y a des choses terribles dont je ne puis vous faire Ja confidence... Mais un jour, bientôt, vous les connaîtrez. .. Seulement. d'ici là, prenez garde, je vous le répète: car des dangers sérieux Vous menacent, et à la moindre imprudence de votre part... c’en scrait fait de vous! Voyons, je ne vous demande là rien de difficile, et vous pouvez bien me promettre...

—Soit! interrompit René, gagné par le ton pénétrant dont on lui parlait. Je ferai ce que vous voulez... Etes-vous satisfaite ?

—A la bonne heure... et surtout ne confiez à personne se que je viens de vous dire.

—A personne ?

—Je n’excepte de la défense que vatre ami, M. Ho. race de Breuil.

René la regarda étonné.

—Horace! répéta-t-il... vous savez son nom? vous le connaissez ?

Brunette rougit.

—Oui, je le connais, répondit-elle, et c’est bien le gentilhomme le plus loyal et le plus honnête auquel on puisse se confier!

—Que de mystères! murmura René, interdit,

La jolie fille eut un doux sourire.

—Ne cherchez pas à les approfondir, monsieur René, dit-]le en remuant lentement le front; seulement, réfleiussez à ce qui vous est arrivé ce soir, et n'oubliez jamais les recommandations de prudence que je vous ai adressées... Et maintenant... partez!... votre ami vous attend... le père Bricole me fait les gros yeux... séparons-nous.

—Mais je vous rev:rai! insista René.

—Je vous le promets, répondit Brunette.

—Bientôt ?

—Peut-être !

—À bientôt done, mon enfant! et ne doutez pas du vif plaisir que j'aurai à vous revoir.

Sur ces mots, René serra encore une fois la main de la jolie fille, et alla retrouver Horace qui l’attendait à quelques pas. ;

Brunette, elle, s'était déjà précipitée vers le père Bricole qui, depuis un moment, lobservait, adossé au comptoir.

—Eh bien! en voilà une conversation qui peut compter! marmotta le vieux camelot, dès que la jeune fille fut à sa portée.

Mais celle-ci n’entendit même pas l’observation ; elle était agité: ses sourcils s’étaient froncés, impriment à sa physionomie une expression presque farouche, et

sa petite main crispée s’appuya fortement sur Te bras du père Bricole,

—Tais-toi, et écoute ! dit-elle d'un ton âpre ; tu viens de voir ce qui s'est passé tout à l'heure ?

—Parbleu! fit le père Bricole,

—Quel est cet homme qui a cherché querelle à René?

—On lappelle Lambert, et il fait partie de la tribu des camelots, depuis quelque temps.

—Quel est-il? Pourquoi en veut-il à René?

—Ca... je n’en sais rien.

—Quelqu'un le paie ?

—Probablement,.

—Qui cela ?

—Je l’ignore.

—Eh bien... il faut le savoir... Cette nuit. demain... sans perdre une minute... tu m'entends,

—Ce n’est pas si facile que tu crois. Le Lambert fait tous les métiers. 11 paraît et disparaît sans qu'on sache où il perche.

—Qu’importe, il y a un moyen.

—Lequel ?

—Demain, tu réuniras tous nos camelots. Tu leur donneras l’ordre de filer ledit Lambert; tu indiqueras à chacun le poste qu’il devra occuper, et celui qui m'apportera les renseignements que je désire, n’aura pas à se plaindre de moi.

—Oh ! ils savent que tu es généreuse.

— Alors, c’est dit ?

—lC’est dit?

— Et dès que tu auras appris quelque chose, tu viendras me le répéter.

—{Compte sur moi.

—AÀ la bonne heure... maintenant donne-moi mon voile, mon manteau, et fais avancer une voiture.

‘Le père Bricole, au lieu d’obéir tout de suite, se mit à remuer la tête d’un air mécontent et soucieux.

—Je ferai ce que tu demandes, dit-il alors; mais il

a dans tout ceci un point obscur qui m’intrigue,

—Parle... Qu'est-e qui te tourmente?

—Ce jeune homme...

—René!... fit Brunette, en comprimant sa poitrine de ses deux mains.

—D'où vient l'intérêt que tu lui témoignes ?

—Tu le demandes!

—Tu ne m'en a jamais parlé.

—Et toi, tu n’as rien deviné?

—Dame!...

Brunette se pencha avidement à l'oreille du père Bricole.

— Eh bien! dit-elle à voix violente et basse, ce René, Bricole ,ce René c’est...

Et elle prononça un nom qui fit tressaillir le vieux camelot et répandit une pâleur livide sur ses joues.

-— Lui! lui! balbutia-t-il tout étourdi.

Mais Brunette ne le laissa pas longtemps à sa stupéfaction, et elle l’entraîna avec un geste plein de désordre.

Horace et René avaient gagné la porte de l’établissement sans échanger une parole. Ils marchaient inquiets et préoccupés tous les deux, et ce ne fut que lorsqu'ils eurent gravi les degrés de l’escalier, et une fois sur le boulevard, qu'ils se décidèrent à rompre le silence, et à se communiquer leurs impressions.

Elles étaient multiples et diverses,

— rôles d’aventures!... dit Horace, en choisissant un cgare qu’il offrit à son ami; ce Lambert qu ta cherché affaire, je le connais un peu, parce que Caminade m'a donné quelques renseignements sur lui. C'est un coquin de la pire espèce... mais cela admis, je ne parviens pas à m'expliquer, comment, arrivé ce matin, tu as pu être de sa part l’objet d’un pareil guet-apens.

—Cest incompréhensible, en effet dit René.

—Tu ne lui as rien dit, au moins, qui justifie une semblable agression ?

—Absolument rien.

—Ù y a là un mystère dont je demanderai l'explication à C'aminade,

—Malheureusement ,objecta René, ce n'est pas là le seul événement bizarre de cette nuit,

—Qu'y at-il encore ?

—Je puis bien tout te dire, à toi: j'espère que tu ne te moqueras pas!

—Me moquer!... Ah! çà... plaisantes-tu ?

—Pas le moins du monde, écoute: tu as vu, n'est-ce pas, cette jeune fille qui est intervenue avec tant d’em- Pressement au moment où Lambert se disposait à fondre sur moi?

—Pardieu! si je l'ai vue, reprit Horace, elle est assez jolie pour cela; et même à voir sa grâce, son maintien presque modeste, je me demandais comment il se faisait qu’elle avait pu échouer dans cette fange.

—Tu ne sais pas quel plaisir Jj'éprouve à t’entendre parler de la sorte,

—Pourquoi ?

—Ah! c'est que tu ne l’as pas regardée comme moi, et tu n’a pas remarqué qu’elle rappelle... .

—Qui donc ?

—Voyons... tu ne trouves pas qu’elle ressemble à imaremoiselle Raymonde ?

Horacc fit un mouvement, et regarda René pour s’assurer qu'il parlait sérieusement.

—Tu ne réponds pas! insista ce dernier, sans prendre autrement garde à l'attitude de son ami.

Horace haussa les épaules et ébaucha un sourire.

—Les amoureux sont tous les mêmes ,dit-il au bout de quelques secondes, et il faut admirer toujours la facilité avec laquelle ils retrouvent dans toutes les femmes quelque chose de la femme aimée. Allons! ne te

fâche pas, je veux bien reconnaître que, sous ses cheveux noirs qui sont fort beaux d’ailleurs, Brunette rappelle Raymonde, mais, une fois cela consenti, quelle conclusion en tireras-tu? et à quoi cette ressemblance peut-elle servir à faire la lumière sur le mystère qui nous occupe ?

—Mais son intervention! objecta René: son émotion, quand elle m'a parlé!... les recommandations touchantes qu’elle m’a adressées.

—Tout cela, interrompit Horace, n’est point pour nous surprendre... Sans nous flatter plus qu’il ne convient, on peut proclamer que nous étions, ce soir, la fine fleur des clients de l'établissement très suspect d’où nous sortons... et il n’est pas étonnant que nous ayons éveillé l’attention de quelques-unes de ces dames... Toi, surtout! avec ton teint de provincial, ton air ahuri. . ton trouble plein de pudeurs effarouchées... Il n’en fallait pas tant pour te désigner à leur convoitise, et mademoiselle Brunette n’a eu garde de laisser échapper l’occasion.

—Ah! tu la calomnies, protesta René avec effort.

—Tant mieux pour elle, répondit Horace, la suite nous éclairera. Au moins, t’a-t-elle demandé ton nom et ton adresse ?

—C’eût été bien inutile, puisqu’elle les connaissait.

—Vraiment!

—Comme elle connaît ton nom à toi, et bien d’autres choses encore.

Horace demeura un instant silencieux.

—{Ca, dit-il peu après, c’est bien différent, et nous allons être obligés d’en parler sérieusement... Mais; pas aujourd’hui, n'est-ce pas? Tu as passé la nuit en wagon et tu dois avoir besoin de repos. Séparons-nous donc, et pendant que mon coupé te reconduira à ton hôtel, moi, je gagnerai à pied mon cercle qui n’est pas

loin, tout en réfléchissant à ce que nous avons vu et entendu depuis quelques heures.

Les deux amis se quittèrent sur ces mots.

René monta dans la voiture d'Horace, qui les avait suivis depuis l'hôtel de madame Pradié, et le cocher reçut l’ordre d’aller reprendre son maître au cercle où il se rendait.

Horace continua dès lors son chemin tout seul: la nuit était splendide, la lune éclairait en plein la longue ligne équatoriale des boulevards, et à cette heure, il ne rencontra que quelques rares sergents de ville qui foulaint le bitume d’un pas monotone et lent.

Au bout d’un quart d'heure, il atteignit les environs de son cercle, et il se disposait à traverser le boulevard Pour en gagner la porte, quand une voix s’éleva tout à coup à quelque distance derrière lui, chantant un couplet bien connu d’un opéra populaire.

Dans ce palais, règnent pour te séduire Tous les plaisirs; tu marches sur des fleurs, Autour de toi, quand tu vois tout sourire, Ange d'amour, d’où viennent tes douleurs!...

Horace s’arrêta et se tourna Par un mouvement sympathique vers le chanteur qui approchait,

C'était Caminade. 11 l'avait deviné tout de suite,

—Ah! ah! c’est toi, dit-il, d’un ton enjoué; mais il me semble que la voix est encore bonne... Décidément, je finirai par croire que tu es trop modeste.

—Bon, fit Caminade, il ne faut pas se moquer du pauvre monde... mais tout de même... il y a des jours où on est encore en voix... seulement ça ne dure pas; il y a des trous, monsieur Horace, il y a des trous...

—Tu rentres chez toi? s

—Grâce à vous, monsieur Horace. Ce matin mon logeur m’a prié de ne Pas revenir, parce que je lui de-

vais cent sous pour la dernière semaine; mais maintenant, nous allons bien rire ;et quand je Jui présenterai un bon billet de cent, c’est ça qui le fera loucher!

—Et ton ami Lambert? es-tu parvenu à le calmer?

Caminade devint sérieux.

—Quant à celui-là... répondit-il d’un ton presque grave, je lai régalé d'un saladier de vin, et il s’est déboutonné... Ah! j'en ai appris du long et du large.

—Tu me raconteras tout cela.

—Je te crois! mais pas avant que j’aie vu la Cagnotte. Ca, voyez-vous, c’est sacré. Je me connais!... je ne veux pas m’exposer à manger la grenouille avant de lui avoir rendu les deux cents balles qu’elle ma prétées. j

—Done, à bientôt, monsieur Horace; et j'en aurai de drôles à vous conter. Vous verrez.

Horace ne prolongea pas plus longtemps l'entretien et traversa le boulevard, tandis que C'aminade poursuivait sa route.

Un instant après, l’ex-baryton jetait, à la nuit, un nouveau refrain, emprunté cette fois, au répertoire des beuglants en vogue.

Voyez ce beau garçon-là, C’est l’amant d’A..., c’est l'amant d’A...

Voyez ce beau garçon-là, C’est l’amant d’Amanda!

Quelques Jours s'écoulèrent à la suite de ces divers incidents, sans qu’il advint rien qui fût précisément de nature à être relevé.

Horace attendait avec une certaine impatience la visite de Caminade, et en attendant, il cherchait à éclaircir un peu le mystère du guet-apens dont René avait failli être victime.

Mais il n’avait rien appris.

René était venu le voir; il était un peu étourdi par le bruit et le mouvement de Paris, et avait peine à se retrouver lui-même.

—LC’est l'effet que produit la capitale sur tous les étrangers, lui dit Horace; cela passera, et tu reprendras ton aplomb... et puis, il ne faut pas rester à l’hôtel, et il importe que tu aies ton appartement.

—J’en ai trouvé un.

—Très bien, où cela ?

—Rue du Helder.

— Parfait! c’est près du boulevard, au coeur de Paris... J’irai voir ça. — Et depuis l’autre jour, tu n’as pas revu mademoiselle Raymonde ?

—Comment veux-tu que j'aie pu la revoir?

—On me sait pas... le hasard... enfin, tu ne l’as pas rencontrée.

—Non.

—Ni mademoiselle Brunette, non plus?

A cette question, René prit un air embarrassé et garda un moment le silence.

—Ah! ah! fit Horace en riant, il paraît que, de ce côté nous avons été plus heureux.

—Tu te trompes.

—Eh ! il n’y a pas de mal à cela... la fille est assez jolie pour justifier une distraction... et j'espère que tes principes de vertu...

—Je te jure.

—Enfin, il y a quelque chose...

—Oui... s —Allons donc! il faut t’arracher les paroles de Ja gorge... Voyons, tu as revu la belle enfant.

—Non! mais elle m’a écrit...

—Oh! oh! une lettre de mademoiselle Brunette! Ca doit être curieux... et amusant... Et l'orthographe ?

—Irréprochable. .. mon ami... ainsi que l’écriture. Vois plutôt...

Rer< tendit à Horace un petit billet parfumé écrit sur ur papier tout à fait aristocratique.

—Diable! fit Horace, avec un geste de sincère étonnement... Voilà qui s'annonce bien.

Et il lut:

“Monsieur René,

“J'ai appris bien des choses depuis l’autre soir; il y e une machination ourdie contre vous: on en veut à vos jours; plus que jamais, veillez sur vous-même, et ne traitez pas légèrement les recommandations que je vous ai adressées, Je ne puis vous en dire plus long aujourdhui, mais avant peu, je l'espère, je pourrai être plus explicite.

« Brunette.”

Horace tourna et retourna le billet entre ses doigts, et finalement, le rendit à René.

—Tout cela est bizarre Iit-il, et il ne faut négliger aucun avis.

—Que dois-je faire ? interrogea René.

—Rien, pour le moment, mais je ne puis tarder de recevoir la visite de mon ami Caminade, et par lui, nous saurons bien des choses. Au surplus, viens me voir le plus souvent possible, et de mon côté si j'apprenais quelque nouvelle, je m’empresserais de t'en aviser.

Ils s'étaient séparés.

Puis deux ou trois jours s’étant écoulés, Horace commençait déjà à s'inquiéter du long silence de Caminade, quand un beau matin, le timbre de l’hôtel &æ fit entendre, et un valet vint lui annoncer qu’une personne était là qui demandait à parler à M. Horace de Breuil.

personne a-t-elle dit on nom ?demanda Horace,

—M. Caminade.

—Eh bien... faites entrer... et laissez-nous.

Quelques secondes plus tard, Caminade restait seul avec Horace.

L’ex-baryton était tout de neuf habillé d’un complet sous lequel il n’avait pas, ma foi, trop mauvaise façon... Caminade était presque un artiste; il se distinguait de ses camarades par une certaine allure qui ne l’abandonnait pas, au moment de ses plus lamentables dégringolades. Il avait de la tenue, pour nous servir d’une expression consacrée; on ne l'avait jamais vu avec un linge douteux, ou des souliers éculés, et ce fut avec un véritable étonnement que Horace remarqua qu’il était ganté.

—{’est une transformation! dit-il en l’accueillant d’un geste satisfait. Je t’aurais à peine reconnu, si je t’avais rencontré. sur le boulevard.

— Vous n'êtes pas le seul à qui ça produit cet effet, répondit Caminade avec une pointe d'orgueil. Voilà comme je suis, et. les camarades me connaissent bien.

Ah! si j'avais eu la chance, ce n’est pas moi que l’on aurait traité de cabotin! Mais quoi! on ne fait pas sa destinée, n’est-ce pas ? et tout le monde ne peut pas aller à Corinthe!

—Oh! oh! fit Horace, des réminiscences classiques.

—J’ai été jusqu’en cinquième,

Et tu t’es arrôté là ?

—Le latin! ça coûte trop cher et ça ne rapporte pas assez.

Horace indiqua un siège à son singulier visiteur.

—Voyons, dit-il, ce n'est pas pour me parler de Corinthe que tu es venu ce matin. Voilà quelques jours que je t’attendais, tu dois avoir du nouveau à m’apprendre ? :

—Du long et du large, comme je vous le disais l’autre soir, et si je ne suis pas venu plus tôt, c’est que je tenais à vous apporter des documents complets.

—Tu as vu la Cagnotte.

—Quoi donc!... je n’ai vu qu’elle! d’abord, il s'agissait d’une dette à acquiter... et puis, je savais qu'elle aurait à me revoir, Presque autant de plaisir que j'en aurais à la revoir moi-même. Pauvre fille... en voilà un coeur!... Si toutes les femmes étaient comme Sa, on pourrait se passer de paradis... Vous ne pouvez pas vous imaginer!... elle a pleuré; elle m’a grondé, a voulu refuser les deux cents balles que je lui rapportais... Mais quand elle a compris que c'était sérieux, quand je lui ai dit que jamais plus je ne reviendrais si elle n’acceptait pas, elle a fini par céder. Toutefois, elle était intriguée... C’est une fine mouche; elle a voulu savoir de qui je tenais cette somme ; et, ma foi, je lui ai tout dit...

—Eh quoi! fit Horace,

— Pourquoi donc faire des eachotteries. Vous n’2vez pas à rougir de ce que vous avez fait, il n’y a pas de mal à le dire. Du reste, j'ai bien vu que ça lui faisait

Plaisir, et quand j'ai lâché votre nom... elle a piqué un soleil qui se portait bien... “Horace ! c’est M. Horace! Eh bien, ça ne m'étonne pas de sa part... Car je ne l’ai jamais confondu avec tous ses amis de club... ne

—Elle à dit cela ? interrompit le jeune ger‘ilhomme,

—Et d’autre chose avec... car j'ai passé deux grandes heures chez elle; et si elle n’avait pas eu sa répétition, je crois que j’y serais encore... Mais en deux heures, on a le temps de jaser, n'est-ce pas ;et j'ai pensé qu’il y avait quelque intérêt Pour vous à connaître les choses qu’elle m’a confiées.

—{'est très sérieux, alors ?

—Très sérieux... vous allez en juger.

Caminade s’était assis, pendant que Horace allait prendre une boîte d’excellents cigares.

—Fumes-tu des londrès? demanda ce dernier en présentant ‘la boîte à l’ex-baryton.

—Toujours, quand on m’en offre! répondit Caminade en riant.

Et il plongea la main dans la boîte.

Horace avait frotté une allumette qui prit feu instantanément.

Ils allumèrent, et après avoir lâché quelques bouffées qui montèrent en spirales bleues vers le plafond, Caminade reprit:

—Et d’abord, dit-il, elle ne m'a pas parlé que de vous.

—De qui donc encore ?

—De M. René, votre copain, celui qui a failli avoir une mauvaise affaire avec Lambert.

—Elle connaît René?

—Tout au moins, paraît-elle s’y intéresser beaucoup.

—C’est invraisemblable.

—Je ne dis pas. Ce qu’il y a de certain, en tous cas c’est qu’elle n’ignore pas que vous êtes amis, et qu’on Jui avait raconté l’aventure de l’autre nuit.

—Qui cela?

—Je ne lui ai pas lemandé. Mais ce n’est pas tout, elle m’a parlé aussi de deux jeunes filles.

—Ah! ah!

—Lune qui s'appelle mademoiselle Laura, et l’autre mademoiselle Raymonde.

—Que t’a-t-elle dit de ces deux personnes ?

—De la première, pas grand’chose ; elle prétend seulement que vous lui étiez fiancé ou à peu près; et, dans l'hypothèse où vous auriez l'intention de vous marier, elle estime que vous ferez bien de chercher ailleurs.

—Pourquoi ?

—Vous pourrez creuser ça à votre aise.

—Et mademoiselle Raymonde ?

—C’est différent... je crois qu’elle en sait long sur son compte !

—Ah! ça, se récrie Horace, sur un ton d’enjouement un peu forcé, cette jolie Cagnotte a donc une police à ses ordres.

Caminade cligna de l'œil et prit un air mystérieux.

—Quand on veut savoir quelque chose, répliquat-il, il n’est pas toujours nécessaire de s’adresser à la police.

—Cependant, la Cagnotte..….

—La Cagnotte, monsieur Horace, interrompit Caminade, d’un ton plus ferme qui frappa son interlocuteur ; la Cagnotte et moi, nous étions dans le train de Paris à Angoulême le jour où le caissier de la Banque a manqué être assassiné,

—M. Desgranges! fit Horace.

—Précisément ; et à notre retour de Bordeaux, à cette même station d'Angoulême... savez-vous qui nous avons aperçu sur le quai du départ, donnant le bras au pauvre bonhomme, que l’on ramenait à Paris?

—Raymonde, peut-être.

—Vous avez mis dans le mille! oui! mademoiselle Raymonde, et œ qu’il y a de plus renversant, c’est que ce jour-là, au moment de monter en wagon, quand elle

pouvait croire que nul ne la voyait, elle a échangé quelques mots avec un certain vieillard qui a joué dans toute cette affaire un rôle des plus suspects.

—Quel vieillard ?

—Jean-Louis Margaine, qui se prétendait de Sainte- Foy (Gironde), et qui n’était pas plus de Sainte-Foy, qu’il ne s’appelait Margaine, à preuve qu’on n’a jamais pu le retrouver, et qu’il s’est dérobé à toutes les recherches.

—Quelle raison de croire qu’il existat des relations entre ce Margaine et mademoiselle Raymonde ?

—Ca... c’est singulier, pas vrai.

—Et tu n’as ps désigné cet homme à la justice.

—J’aurais dû le faire... Sans doute.. Mais le train : ‘rtait et il n’était que temps d’embarquer. .. d’ailleurs on a toujours tort de se mêler des affaires des autres. surtout quand on n’est pas bien sûr de soi.

—Enfin, que pense la Cagnotte de tout ceci ?

Caminade se leva et fit deux ou trois fois le tour de la chambre avant de répondre. .

Puis, s’arrêtant, le front penché, comme sous l’empire d’une pensée dont il eut été obsédé.

—Voyez-vous, monsieur Horace, reprit-il alors, moi je connais bien la Cagnotte; c’est nne excellente camarade, dévouée, aimante comme pas une, et je ne l’ai jamais surprise à mentir. C’est pur autant que l'or, quoi! ÆEh bien, quand je l'ai revue cette fois, je l'ai trouvée tout à fait changée.

—Qu'entends-tu par là?

—C'est un peu difficile à expliquer, toujours est-il que jusqu’à présent, j'en étais encore à relever le moindre trouble dans son regard, et elle laissait voir dans ses yeux tout ce qu’elle avait dans le coeur.

—Et cette fois ?

—Ah bien, oui! Cette fois ce n’était plus ça. On

Te

jurerait qu’elle a quelque gros secret qui la tourmente et qu’elle a peur de le laisser échapper ou surprendre.

—Qui peut te faire supposer ?...

Caminade releva le front, et son oœeil se prit à briller.

—Bien :uulin sera celui qui pourra dire œ qu’il ya dans une petite tête de femme, dit-il avec vn pli moqueur à la lèvre; une preuve! Savez-vous de qui la Cagnotte m’a parlé?...

—De qui donc?

—L'autre soir, à la brasserie, n’avez-vous pas remarqué une jolie enfant qui, un moment, a fait mine de vouloir s’interposer entre M. René et son adversaire ?

—Brunette! fit vivement Horace.

—Ca y est! vous avez de l’oeil... oui, la petite Brunette, et aussi le père Bricole.

—Est-ce que tu les connais ?

—Pas encore... Mais avant peu, je saurai à quoi men tenir sur leur compte, —La Cagnotte s'intéresse donc à la petite?

—À tous les deux.

—A quel propos ?

Une ombre soucieuse assombrit le rront de Camina-

de.

—Ah! voilà! répondit-il en se rapprochant de son interlocuteur, ça se rattache toujours à l'histoire d’Angoulême, et la Cagnotte trouve que mademoiselle Raymonde ressemble bien à la petite Brunette, ei que le père Bricole pourrait bien être nris pour Jean-Louis Margaine, de Sainte-Foy (Gironde).

Horace tressaillit.

Ce que disait Caminude était si grave que œ n’est qu’en frémissant qu’il y arrêtait sa pensée.

—Eh quoi! fit-il, au vout de quelques secondes, cette petite fille pourrait avoir trempé dans une pareille aven-

ture. Je ne l'ai vue qu'un instant, et un semblable soupçon me paraît monstrueux.

—Moi! ce que j'en dis, répliqua C'aminade, vous comprenez, il y a quelquefois des idéps qui vous passent par la tête, qu'on ne sait d’où ni pourquoi ça vous vient! ct cependant, quant à la ressemblance, lorsque la Cagnotte m'a dit ça, je me suis senti comme un frisson dans le dos...

—Enfin, quelle est la conclusion que ta camarade croit devoir tirer de tout ceci ?

Caminade allait répondre lorsque la porte s’ouvrit.

—Un valet entra.

—Qu’y at-il demanda Horace.

—Que monsieur m'excuse, si je me suis permis d’entrer, dit le valet, mais il y a là un ami de monsieur.

—Qui 'cela ?

—M. René.

—Lui! Ah! il arrive à propos. qu'il entre à l’instant.

Et se tournant vers Caminade, qui, par discrétion faisait mine de se retirer:

—Reste! ajouta-t-il... qui sait! peut-être René apporte-t-il quelque lumière sur cette affaire. qui commence à me paraître.singulièrement délicate et obscure!

René entra sur ces mots, et à première vu il fut facile de juger qu’il était en proie à une agitation extraordinaire.

—Æh! qu'arrivet-il? fit Horacæ, en allant à lui: te voilà tout troublé et ému.

Mais au lieu de répondre, René tourna son regard inquiet vers l’ex-baryton.

—M. Caminade! un artiste de mes amis, dit Horace. Il voulait « retirer, je l’ai retenu... car il connaît la Cagicii. et mademoiselle Brunette, et sa présence ne peut ‘ue nous être utile... Parle donc sans crainte devant lui. (C’est un homme sûr, et il ne retiendra de tes paroles que celles qu’on ne le priera pas d’oublier.

serra la main d’'Horace.

—Soit, dit-il, en faisant un effort pour reprendre son calme, je m’expliquerai devant M. ('aminade, quoique lon m’ait recommandé la plus grande discrétion: mais j'espère qu’il gardera pour lui la confidence qu'il va recueillir,

—Ah! çà, fit Horace, que s passet-il donc?

—Quelque chose de très simple en apparence: mais au fond...

Tout en parlant de la sorte, René tirait de sa poche une lettre, qu’il se mit à déplier.

—Une lettre! encore! s’écria Horace, et... elle est de Brunette ?

—Qui

La pauvre enfant pame os vie à Pécrire.

—Ne raille pas, je t'en conjure.

—Eh! je n’en ai pas la moindre envie... d’ailleurs, elle écrit fort bien : voyons! la première nous l'avons lue ensemble, et je me souviens encore des recommandations attendries qu'elle contenait... J'espère que cette fois, elle a entamé un autre sujet. Il n’y a pas d’indiecrétion ?

René lui tendit la lettre,

—Lis toi-même, répondit-il simplement.

Et Horace se mit à lire.

“Monsieur René,

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