XL IV
Une lettre pour elle...
Qui donc l'avait déposée là, pendant son absence?
Un moment elle eut un fol espoir!
Si c'était Caminade...
Mais elle connaissait troj) bien son écriture, et vit tout de suite que ce n'était pas lui...
Qui était-ce donc? Qui lui écrivait?
Ce ne pouvait être Lamblin non plus, puisqu'elle venait de le quitter.
Elle prit le moyen le plus prompt et le plus sur, et ouvrit la lettre.
11 n'y avait pas de signature; voici ce qu'elle contenait :
« Tu veux sauver Caminade? Eh Inen, dis-lui de no pas aller demain à son rendez-vous ordinaire. »
Son cœur se gouda.
Ce billet! il n'y a^ait qu'une personne qui pouvait le lui avoir envové.
C'était Bricole !
il avait pensé à elle, le cher père! Un (lot de larmes lui monta aux veux.
Mais comment prc'\'enir Caminade?
Un homme seul eût pu lui donner son adresse, Lamblin.
Et Lamblin lui avait surtout recommandé de ne rien dire à Caminatle.
Que faire? Elle ne savait plus.
Pourtant, le danger était imminent, et elle se demandait par quel moyen le coniiirer. Elle passa une nuit terrible; quand elle se leva, le lendemain, elle n'avait pas dormi une heure.
i",lle était accablée, cl toujours la même question se posait : (|ue faire?
Land)lin lui avait dit ipi'il la vii-udrait voir; et c'était un liouune qui ne parlait pas à la légère.
Elle attendit donc.
332 LA FlLLIi DKS CAMI:L0TS
La malinéc se passu... [luis l'aprés-iiiiili; [)uis L'iiliii la nuit vint.
Elle n'y tenait plus...
Si, par irnpossiljle, Laniliiin allait lui manquer, que deviendrait-elle?
Il y avait des moments où elle formait des projets l'ous!
Elle était à bout de patience; elle jeta une mante sur ses épaules, un voile sur ses cheveux, et gagna la porte.
Elle était résolue à se rendre faubourg Saint-Antoine, au domicile de l'agent.
Mais comme elle ouvrait sa porte, elle entendit des pas qui montaient l'escalier. — C'était lui!
Elle rentra vivement dans sa chambre. Lamblin y arriva presque en même temps qu'elle.
— Ahl ah! nous nous impatientons! dit-il sur le mode ironique; et où allions-nous comme ça?
— Chez vous, monsieur Lamblin, répondit ^'^cette.
— Je t'avais poui-tanl dit de m'attendre.
— C'est vrai! mais, depuis hier, j'ai reçu une lettre.
— Que dit-elle, cette lettre?
— Elle m'engage à prévenir Caminade, si je veux le sauver.
— Et quel est celui qui donne de si bons conseils?
— Lisez vous-même, ça n'est pas signé, mais... Lamblin prit le billet et lut.
— Mais tu t'es doutée de qui ça venait, acheva-t-il. Parbleu! nous ne sommes ni aveugles, ni sourds... et d'après ce que tu m'as conté hier, ça ne peut être que Bricole.
— Mon père, n'est-ce pas? fit Nicelte, en joignant les mains.
— Eh! qui veux-tu que ce soit? Allons, il vaut encore mieux que je ne croyais, quoique, tout de même, cette lettre prouve qu'il ne renonce pas à son projet, et que s'il le trouve à son rendez-vous, il lui fera passer un mauvais quart d'heure.
— Ah! vous m'avez promis de sauver Caminade.
— Je l'ai promis, et j'espère réussir. 3Iais si je fais cela, tu entends, ce n'est pas pour lui au moins.
— Cependant, vous paraissiez l'aimer?
— Je ne m'en défends pas. Seulement... depuis...
— Depuis, i|uoi?
Lamblin prit les deux mains de Mcette et, la regardant bien dans les yeux :
— Mais tu ne sais donc pas, dit-il, quelle est celte femme avec laquelle il le trompe?
— Qu'importe son nom, puisipie je ne la connais pas.
— El, si lu la connaissais?
LA riI.LE DES CAMELOTS 333
— Moi!
— Si le choix même de celte maîtresse était un acte encore plus odieux que l'abandon dans lequel il te laisse?
■ — Que dites-vous, monsieur Lamblin, je vous en supplie; vous m'en dites trop ou trop peu; cette femme! quelle est-elle? je veux le savoir, parlez.
Lamblin allait répondre; il se ravisa.
— ■ Non! dit-il, à quoi bon; tu le sauras bientôt, et alors, tu jugeras par toi-même; voyons, es-tu prête?
— Où faut-il aller?
— Il faut me suivre.
— Partons.
Ils descendirent; une voiture attendait à la porte; ils y montèrent.
— Piuc de Reuilly, dit l'agent au cocher. Et la voiture partit.
Il y avait, à cette époque, rue de Reuilly, presque en face de la caserne, un vaste enclos au milieu duquel on avait élevé une maison d'assez bonne apparence, qui était restée inhabitée pendant trois ou quatre années.
Depuis quelques semaines, cependant, un locataire était venu s y mstaller.
Un singulier locataire, on ne l'avait jamais vu.
Pendant le jour, la maison restait close, et l'on n'y voyait personne. Les volets en étaient fermés avec soin; la porte ne s'entr'ouvrait même pas.
Seulement, vers onze heures, une voiture arrivait, déposait une femme voilée sur le seuil, et repartait aussitôt, pour venir la reprendre vers trois heures du matin.
Et, entre minuit et trois heures, on voyait liltrer, à travers les lames des Persiennes du premier étage, une lumière doucement tamisée.
On accédait à la maison par une allée de tilleuls qui commençait au mur de clôture, et le reste de l'enclos était planté d'arbustes qui formaient çà et là d'épais et sombi'es fourrés.
Le jour, encore, c'était assez gai; la nuit c'était sinistre.
Du reste, le quartier était désert, à partir de dix heures du soir, on n'y rencontrait que de rares passants.
C'est à vingt pas environ de cette habitation (pic la voiture de Lamblin s'arrêta.
Il sauta à terre, et aida Nicette à descendre à son tour.
La pauvre enfant était grave et triste : elle n'avait pas dit un mot durant le trajet.
L'heure était soliMuiclle : il s'agissait de la vie de Caminadel
Et mênu', an fond de son cœui' soucieux, une autre sensation la troublait.
Elle ne parvenait pas à chasser de son esprit les dernières paroles de Lamblin. Cette femme, pour laqucFIe Ca'hithade l'avkit 'flêlaissée, îl a^ait dit qu'elle la connaissait!
Elait-ce possible ! elle se creusait l'esprit pour se rappeler.
Elle connaissait si fjc'u de monde... pour mieux dire, elle ne connaissait aucune femme.
D'ailleurs, quand elle y avait pensé, elle avait toujours cru que ce devait ^■tre quelque artiste du théâtre, une camarade à lui, la première chanteuse, peutêtre, qui était jolie.
Puis, une fois, cette idée lui était venue qui l'avait fait sourire :
Séraphita !
Ça, c'était insensé. Mais qui donc, alors?
— ÎS'ous voici arrivés! dit Lamhlin, qui venait de renvoyer la voiture, en ordonnant au cocher d'aller l'attendre dans le faubourg. Maintenant, il s'agit d'ouvrir l'œil et, surtout, de ne pas donner l'éveil. Voyons, il est 'encore temps de renoncer.
— Je suis prèle, je vous l'ai dit, répondit Mcelte.
— Tu ne vas pas perdre la tête, au moins?
— Comptez sur moi.
— Quoi qu'il arrive?
— Il s'agit de Caminade, la mort même ne me fera pas peur!
— Viens donc! conclut Lamblin.
11 ouvrit la porte, s'engagea dans l'allée de tilleuls, et, finalement, alla se réfugier dans un des fourrés qui entouraient l'habitation.
— Il y a de la lumière au premier étage, lit observer Nicctte, à voix basse comme un souffle.
— Elle est là!
— Comme je voudrais la voir!
— Tu la verras.
— Mais lui!...
— Silence^ le voici.
Nicette se tut, son oeil devint ardent.
Caminade s'avançait sous l'allée de tilleuls, d'un pas heurté et fébrile, et quoique la nuit fût assez sombre, Nicette crut voir qtie son visage était altéré, et qu'une préoccupation pesait sur son esprit.
Elle se sentit froid au cœur, et serra le bras de Lamblin.
Celui-ci avait fait la méirte remarque et de sa part, c'était grave... car. ainsi qu'il avait coutume de le dire, il avait l'œil américain.
— Hum ! dit-il, quand Caminade se fut éloigné ; est-ce qu'il se douterait de quelque chose?
— Nous aurions dû le prévenir, balbutia la pauvre Nicette.
— Eh bien! eh bien! est-ce que ça va te reprendre? C'est qu'il ne le faudrait pas, nous jouons notre peau, ici, et à la moindre imprudence, je te Tai dit, nous serions frits.
— Cependant...
— Cependant, motus, et veille au grain: voici que je flaire le parfum de Lambert ; il n'y a plus à barguigner, attention !
On entendait en effet, en ce moment, un bruit mystérieux dans l'euclos, et peu après, ils virent passer trois ombres qui se dirigeaient cauteleusemenl vers l'habitation.
C'était le docteur, Bricole et Lambert.
En passant près du fourré où Nicette et Lamblin se tenaient blottis, ils s'arrêtèrent.
— Ainsi, c'est bien entendu? dit le docteur.
— Parbleu! fit Lambert.
— Je vais entrer le premier; vous vous tiendrez au rez-de-chaussée, et à mon premier appel...
— Nous ne lambinerons pas... tu peux y aller.
— Crois-tu que Caminade soit là? demanda la voix de DricoK;.
— • Tiens ! poui'quoi qu'il n'y serait pas ! Quand ou peut s'olïrir une maîtresse comme celle-là, on la délaisserait!... Demande plutùt au docteur...
Le docteur ne releva pas le propos, et, sans plus s'ocpuper dç ses acolytes, il marcha vers l'habitation.
Cependant Caminade l'y avait précédé... et ainsi que Niceltq et Lamblin l'avaient observé, c'est sous rinlluence d'étranges pensées qu'il s'y rendait...
Quelques heures auparavant, un incident des plus bizarres s'était produit, qui l'avait vivement ému et profondément troublé...
Voici à quelle occasion.
Ce soir même, au moment où il se disposait à sortir, on lui avait monté une lettre.
(î'était là un fait banal, et t|ui n'était pas fait pouj' le surpreuijrc.
D'ailleurs, il n'en rccoijnaiss^it pas l'écriture, — uue belle écriture d'honjçie.
Elle venait de I*aris, étaitadrcssée à Bordeaux, d'où elle avail été réexpédiée sur la capitale.
lUfii de tout cela n'était extraordinaire ; \n,\\s Caminade s'était mis à exaiuiiirr la siiscription ainsi que l'enveloppe, et il la toui;(Uiil et la retournait comme s'il eut hé^ilé à l'iMnrir.
33fi LA FILLE DES CAMELOTS
Tout à coup ses yeux vinrcnl à tomber sur les armes dont elle était scellée, et il eut comme un éblouissement.
Ces armes, il lui sembla qu'il les avait déjà vues. Mais à quelle occasion? Il ne se le rappelait pas.
Il resta quelque temps pensif, évoquant des souvenirs, oiililiant de décacheter la lettre.
Et à mesure qu'il songeait, des frissons intenses passaient sur sa peau, san qu'il parvînt à démêler la cause de cette sensation.
Enfin, il reprit possession de lui-même, déchira l'enveloppe et courut à la signature.
La lettre était du comte de Savenay.
Il lui écrivait, le croyant encore à Bordeaux, et le priait, s'il venait à Paris pendant les vacances de ne pas manquer de le venir voir.
Le comte de Savenay, il y avait longtemps que Caminade n'y avait pas pensé.
11 n'avait plus entendu parler de lui depuis l'entrevue de la Bastide, ses succès le lui avaient fait oublier.
Il en eut comme un remords.
Quoique malheureux, cependant le comte n'avait cessé de porter le plus vis intérêt à Caminade; mais le bonheur rend égoïste, et le jeune baryton avait ou bien d'autres préoccupations!
Il se promit de réparer ses torts et résolut que, dès le lendemain, il irait trouver le comte à son liotcl.
11 replia la lettre, et comme il la replaçait dans son enveloppe, pour la seconde fois ses yeux s'arrêtèrent sur le cachet...
Et bientôt il ne put en détacher ses regards.
— Oh! ce cachet!...
C'était comme une fascination qui le prenait par tous ses sens... Et de temps en temps, par intervalles rapprochés, il se secouait pour se dégager des pensées qui l'obsédaient.
Tout à coup, il tressaillit et une sueur glacée perla à ses tempes.
Il pressa son front de ses deux mains, et sa poitrine se souleva.
Puis, courant à son bureau, il se mit à fouiller âprement un des tiroirs.
Il en tira plusieurs lettres, les compara à celle qu'il venait de recevoir, et subitement ses joues se couvrirent d'une pâleur de mort.
— Mon Dieu! murmura-t-il d'un accent brisé, ce n'est pas possible! co serait à devenir fou. Oh! si cela était...
Il repoussa les lettres et s'habilla à la hâte.
La fièvre brûlait ses veines; il allait, venait, impatient, oppressé, le front moite, l'œil plein de lueurs troubles.
Il g;ii;i'.:i le laiibuuit,' Saiiil-Aiil-iiii'', a l'iiid. J'- 337.)
— Non! non! iiis;iil-il, ce n'est pas possible; je l'aurais deviné, quelipie chose m'aurait aveiti !
Quand il eut lini de s'habiller, il sortit et gagna le faubourg Siiint-Anloine, à pied.
Il étoiilTait : il avait l)osoin de respirer.
Kt (piand, une demi-heure plus tard, il pénelr.i dans la maison de la rue de Reuilly, son agitation n'était pas encore ealmée.
LIV. Vi. — IMKIIHR ZACCONE. — I.A FU.LR DES CASIKLOTS. — SD. J. IlOUFP KT C'". LIV. 43
338 I.A KII,I,K DKS CAMKLOTS
II avaû une clef du rez-de-ehaossée, il ouArit i;t mont.i au premier étme.
La jeune femme l'attendatL
Dès tpi'elle l'aperçât, etle coorot à sa rencontre.
— Eafim! enfin! dit-elie ; je craignais cte ne pas te voir.
— Poorgnoi ? lit Caminade.
— Est-ce qn'on sait? Qnand on aime, on a totijonrs peur; et depuis auefqrae temps je ne vis pfns ; il faat que cette existence finisse,
— Comment? fit Caminade.
— J'ai troeré an roo^yen.
— Lrrpiel?
— M^Tiimes-ta réellement, profondément, comme je t'aime moi-ra^me de toute mon âme?
— Ta en doutes?
— Âh ! si j'en doutais, je serais morte; aussi, je n'ai pas reculé, et toutes mes précautions sont prises.
— Quelles flispositiocs?
— Demain nous fuirons !
— Fuir! et où venx-tu aller?
— Au Brésil.
— Es-tu folle ! est-ce possible !
— Demain, un paquebot part du Havre — pour Piio — j'ai fait retenir dcBX places; dans vingt-quatre tienres nous aurons quitté la France.
— Mais c'est insensé, Je le répète; ponrqnoi faire? D'ailleurs, le ponrraisjc, songes-y-donc, et mon engagement, mon dédit?
Et puis, ajouta Caminade avec effort, ce n'est pas tout.
— Qu'y a-t-if encore? interrogea la jeume femme.
Et son regard s'attacha à Caminade avec une persistance inqaièle.
— Voyons, parle, insista-t-elle, ou pkttôt non, ne dis rien! je n-aTais pas remarqué tout d'abord ; tu es pâle comme Je ne t'ai jamais tb; qn'est-il sorvenn? ta as rencontré quelqu'un?
— Non, personne.
— Alors, pourquoi cette pâleur... tes mains sont glacées... tu as quclqut' chose! Qu'est-ce que c(!la peut-être? Tu vo's bien que tu me fais mourir? Mais qu'as-tu donc? Réponds au moins. Ne me torture pas ainsi.
Caminade parut prendre une résolution devant laquelle il avait jusqu'alors i-eculé.
— Eh bien! oui! dit-il, je parlerai, car aussi bien cette incertitude me tue. Ecoule. Tout à l'heure, au moment de venir, j'ai reçu une lettre.
— l'ne lettre qui parK; de moi... qui me calomnie?
— Non.
— De qui est-elle donc?
— Du comte de Savenay.
— Grands dieux!
— Ton mari, n'est-ce pas?
— Ah! ne m'accablez pas.
Caminade eut un sourire amer.
— Ainsi, c'est vrai! dit-il, la lèvre crispée; et je m'efforçai» de doulcr encore.
— Par pitié! supplia la jeune femme.
— Je ne pouvais croire à tant d'infamie et de duplicité. Le comte, l'homnic à qui je dois tout, qui m'a comblé de ses bontés, je l'ai odieusement Iraliil Ça, voyez-vous, c'est indigne. Et rien qu'à cette pensée, je sens mon cœur se soulever cl mon front se couvrir de honte.
— Caminade!
— Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit? Est-ce que je vous connaissais? Savais-je qui vous étiez?. .. Je ne voyais que votre beauté, et j'étais loin de me douter que le mystère dont vous vous entouriez n'était qu'un piège. Et maintenant!... maintenant, j'ai horreur de cet amour, et je vous jure que jamais ulus je ne vous reverrai !
La jeune femme éclata en sanglots et se jeta à genoux devant Caminade, se tordant les bras de désespoir.
- Non! non! dit-elle, éperdue; ce que tu dis là est insensé! tu ne seras pas cruel à ce point, car tu suis bien que ton abandon ce serait ma mort!
- — Laissez-moi!
— Et si je ne veux pas te laisser, moi! s'écria la comtesse, en proie au plus violentdésordre, en s'accrochant de ses deux mainsaux mains de Caminade... Et que me fait le comte! je t'aime, enlends-lu! et je savais bien que tu m'aurais repoussée si je t'avais dit qui j'étais; alors j'ai usé de ruse, je me suis enveloppée de mystère, et je ne regrette rien, puisque tu m'as aimée...
Ah! tout est iini, aujourd'hui!
— ■ Allons donc... est-ce que c'est possible, cela? Nous partirons: nous irons loin, bien loin, oii nous n'entendrons plus parler de rien, où nous vivrons seuls, eulermés, dans notre amour. Voyons, tu sais bien que je n'aime ijue loi.
~~ .Moi et Conrad! dit Caminade avec ironie.
La jeune femme eut une sourde imprécation.
Ell(! se releva, l'fcil fulgurant, la lèvre contractée.
-- Coniad! répéta-l-clle, tu p;i ries de Conrad? Ah ! que Dieu t'épargne jamais tous les tourments dont il soulïre.
— Vous l'avez aimé pourlant.
— Lui!
3iO LA FILLE DlîS CAMELOTS
— Vous l'avez aimé !
— Je le hais!
Elle passa sa main sur son front, et son œil rnomt' resta lixe et sombre.
— Oui, un jour, dit-elle, — je m'en souviens à peine; quand il est venu à moi, j'étais isolée, désabusée surtout de ce bonheur que j'avais cru trouver dans l'époux auquel on s'était trop hâ:J d'unir mon sort. J'étais jeune, je ne savais rien de la vie, et je soulfrais d'un mal... inconnu, amère tristesse où se mêlaient d'ardentes aspirations vers un idéal souvent entrevu et que je désespérais d'atteindre; c'est alors qu'il vint à moi, et il me sembla dès cet instant que tout allait changer dans la vie!
Et, en effet, dès lors, j'appartins tout entière à un autre sentiment. Etait-ce de l'amour? Ah! je jure Dieu que non! C'était une fascination, quelque chose de fatal qui m'avait surprise, et pendant longtemps je crus qu'il ne devait plus y avoir pour moi d'autre avenir! Il m'avait asservie, je n'avais plus de pensée que la sienne, et j'en arrivais à lui obéir comme un esclave obéit à son maître, si bien que j'en arrivai à écouter les horribles conseils qu'il me donna.
— M. Brémont! fit Caminade à voix basse. La comtesse eut un frisson.
— Vous voyez, je vous dis tout, fit-elle en courbant le front, et vous comprenez, n'est-ce pas, à quelles tortures je fus vouée à partir de ce moment?... Vingt fois, poussée par un violent sentiment de révolte je tentai de me soustraire à cette odieuse domination... Mais il était maître de mon secret, il m'avait faite la complice de son crime... 11 pouvait me perdre, et j'eus pour, sachant bien qu'il n'eût pas hésité...
Aussi, si tu savais, dès que je t'ai connu et aimé, avec quelle joie je me suis réfugiée dans cet amour nouveau, où il me semblait que j'allais trouver enfin le lionheur avec la sécurité ! Ah ! ils peuvent tout tenter, vois-tu ; si tu ne m'abandonnes pas, tu verras quelle existence je te ferai; et quant à Conrad, malheur à lui! ah! malheur à lui!... s'il nous menaçait; car, rien ne m'arrêterait plus, et il peut être assuré, quoi qu'il puisse survenii'. que je le livrerais à la justice!
— Vous feriez cela? dit Caminade.
La jeune femme ne répondit pas.
Elle avait fait un si:ne impérieux, et a|)puyait un doigt sur ses lèvres.
— Tais-toi, fit-elle en même temps.
— Qu'ya-t-il?
— N'as-tu j)as cnlrndu?
— Quoi donc ?
— Là! là! tais-toi, ne parle plus, écoute.
El, courbée, mordant ses lèvres, elle prêtait l'dreille.
Un bruit venait, presque insaisissable, derrière Tune des portes qui ouvraient sur la chambre.
La jeune femme était livide, elle comprimait sa poitrine de ses deux mains : à un moment elle n'y tint plus.
• — J'ai peur 1 balbutia-t-elle.
— Qui t'effraie? interrogea Caminade.
— Si c'était...
— Qui donc?
— Le comte!
— Lui!
— Viens! -viens! je ne veux pas qu'il te trouve ici! Pars, ne reste pas davantage. Demain, nous nous retrouverons au Havre!... Âh 1 nous n"avons que trop tardé déjà.
Et elle voulut l'entraîner.
Mais elle n'eut pas fait trois pas, que la porte vers laquelle elle marchait s'ouvrit brusquement et qu'un homme parut sur le seuil. C'était le docteur.
La comtesse poussa un cri de joie.
— Conrad! dit-elle, comme en une explosion de haine: lui! lui! — ah! que le ciel ou l'enfer l'envoie, qu'il soit le bienvenu!
Et se tournant vers Caminade, pleine de désordre :
— Tu es armé? ajouta-t-elle d'un accent terrible. Caminade avait déjà tiré son revolver.
— Eh bien! tue-le! tue-le continua la ji'nne femme, enijiorlée par un scnlimenl plus puissant que sa volonté.
Mais aussitôt une inili'i' rrsuliiiion lui vint, et elle arnniia i'arnu' des mains de Caminailf.
— Niinl (lit-i'ile! non! ce n'est pas de ta main (pi'il dnil ni(iui-ir!Cel iioiiime a été la hinUe et le iléshonneur de ma vie! Crsl moi! moi scuii' qui ferai justice.
Va elle s'avança vers le docteur, l'ieil faromlu', implacaiile cl nu'nacanl, avec les allures |ianlelantes des furies anliiiues.
Conrad n"avail i)as boui,'é.
Itelioul sur le seuil de la porte, et armé lui aussi, il attendait.
Quand la jeune femme eut fait quelques pas, il apprêta son arme, et \isa IraiiqiiilJi'inenl Caminade.
342 LA FILLIi DES CAMELOTS
— Un pas de plus, dit-il d'un ton Icnne, un pas de jiius et je fais feu!...
Elle lit un mouvement pour couvm Caminade de son corps.
— Ah! misérable! misérable I s'écria-t-elle. Mais pourquoi es-tu venu?... Qu'espères-tu encore? Que veux-tu?... Réponds.
Le docteur se rapprocha.
— Tu as retenu deux places sur le paquebot qui part du Havi'e pour L Brésil.
— Eh bien? fit la comtesse.
— Eh bien! ces deux places, nous les occuperons tous deux.
— Jamais!
— Ne dis pas cela.
— Jamais! jamais ! Maintenant que je me suis reprise, n'espère plus rien de moi.
— C'est ton dernier mot?
— Tu me fais horreur!
Un rugissement de tigre souleva la poitrine de Conrad.
— Et tu crois, dit-il, qu'il te suffira de dire que tu te reprends pour que je me soumette et me résigne? Tu ne me connais pas encore et tu te méprends étrangement sur le sentiment que tu m"as inspiré, et qu'il te plaît de repousser aujourd'hui après l'avoir partagé ! Je t'ai aimée, je t'aime encore, et rien ne m'arrêtera! Un homme nous sépare à cette heure; cet homme mourra. Voyons, réponds. Je n'ai déjà que trop attendu. Veux-tu?
La jeune femme s'était jetée dans les bras de Caminade, voulant amsi le protéger contre la balle dont le docteur le menaçait.
— Caminade! je t'en conjure, supplia-t-elle, à voix basse, pars, ne reste pas un instant de plus; moi, je n'ai rien à redouter, et dès que tu seras parti, quand je n'aurai plus à craindre pour toi, j'en aurai bien vite fini avec lui !
Tout en parlant de la sorte, elle l'entrainait vers la porte opposée.
Caminade se laissa faire un moment; ce qu'il avait appris ; la honte qu'il éprouvait d'avoir trahi le comte de Savenay; tout cela, et biçn d'autres sentiments inavoués, lui communiquaient une sorte d'horreur pour lu surprise dont il avait été victime; il eiit voalu être loin, et s'il n'y avait eu que la iouue femme, il se fût certainement retiré!...
Mais il était brave... il y avait là un danger qui menaçait la comtesse autant et plus que lui peut-être, et il ne voulait pas l'abandonner en un semblable péril.
Comme il allait atteindre la porte, il .s'arrêta donc et lit raine de revenir sur ses pas.
— Non, dit-il, c'est impossible, je ne veux pas!...
— Caniinade! pria la jeune femme, mais il te tuerai... et je veux que tu vives !
— Ce que vous me conseillez serait une lâcheté.
- Lfichcl toi, lâche! interrompit-elle, allons donc! qui croira cela!... Mon! non!
Et oubliant toute prudence, elle marcha vers la porte, qu'elle ouvrit violemment.
Mais aussitôt une imprécation de rage s'échappa de ses lèvi'es. Derrière la porte, il y avait un homme debout, l'arme au pc^iug.
— Lambert!
Elle se tourna effarée vers le docteur qui souriait.
— Que veut dire ceci! balbutia-t-ellc, confondue et atterrée. Le docteur se prit à ricaner.
— Ceci veut dire, répondit-il, que cette fois je suis bien résolu. Et puisque vous êtes implacable et que vous n'avez plus ni crainte ni pitié, ne vous en prenez qu'à vous-même de ce qui va arriver, car c'est vous qui l'aurez voulu!
— Conrad! cria la jeune femme, éperdue et terrible.
Le docteur abaissa son arme et en serra énergiquement la poignée.
Deux coups de feu partirent en mi'me temps.
L'un tiré par la jeune femme sur le docteur, l'autre par le docteur su. Caminade.
Il y eut alors un moment de silence clVrayant, et quand la fumée de la [joudre se fut dissipée, une double exclamation s'éleva.
Caminade et Conrad étaient debout.
Aucun d'eux n'avait été touché... en apparence du moins.
La jeune femme fut la première à revenir au sentiment de la réalité... et sans laisser au docteur le temps de sortir de sa stupeur, elle reprit la main de Caminade et, de nouveau, l'entraîna vers la porte que Conrad défendait na;.;;uèrc.
Et, chose bizarre, ce dernier, en la voyant se disposer à fuir, ne tenta pas .le lui disputer le passage.
La comtesse s'élonna bien un moment; mais le moment n'était pas aux iiésitalions, et franchissant le seuil, elle se précifiila au dehors.
Elle n'alla pas loin.
Arrivée sur le palier, elle se jela dans les bras de Caminade.
— El maintenant, dit-elle à voix ardente, pars : c'est à toi qu'il en voulait, moi, je n'ai rien à redouter: jimi-s, obéis à celle suprême prière que je l'adresse.
- Vous le voulez?
— .\ mains jojnli's, je i'imi prie.
— l'.li bien ! aditu, alors!
— ■ Adieu I adieu! fil la jeune femme, en un dernier cri de tendi-csse et d'amour.
Et elle rentra dans !a chambre, poussée par un sentiment hybride qui, depuis quelques secondes, s'était emparé d'elle.
Un doute lui était venu. Une curiosité poignante, malsaine l'avait prise.
D'où venait donc que Conrad n'avait pas tenté de s'opposer à la fuile de Caminade?
Cela était inexplicable, et eilc voulait savoir!
Elle trouva le docteur debout, près du divan, les poings crispés sur le bras de Lambert, qui s'empressait à le soutenir.
La comtesse l'observa d'un regard où passa toute son âme.
Le docteur était là, devant elle, les joues livides comme pour mourir, l'œil atone, les lèvres frémissantes et tordues par les dernières angoisses.
11 battait l'air de ses deux mains affolées; on eût dit qu'il était devenu aveugle subitement.
Et quand, à bout de forces, vaincu par la douleur, il se laissa enfin tomber sur le divan et qu'il eut déchiré sa chemise pour donner de l'air à sa poitrine qui étouffait, on put voir une large blessure, d'où le sang s'échappait à flots.
La jeune femme comprima sa bouche pour ne pas crier.
Lambert, lui, avait eu un moment de stupéfaction.
— Blessé! balhutia-t-il, tu es blessé, et tu n'en disais rien! Ah! ce n'est pas bien de faire comme ça des cachotteries. Voyons! voyons! il ne faut pas confondre autour avec alentour ; tu es docteur, tu dois savoir te soigner toi-même ; qu'est-ce que nous allons faire?
— Rien! cette blessure me brûle...
— Eh bien, nous allons la rafraîchir... il doit y avoir de l'eau par ici... Attends.
— Non! ordonna le docteur, reste, je le veux.
— Cependant...
— Ecoute. Où est-il?... où est Caminade! Ah! c'est lui, lui surtout!... Et u est parti, il m'échappe!
Lambert remua la tête en clignant de l'œil.
— Si c'est ce qui te fait loucher, répliqua-t-il, tu peux être calme; car, à cette heure, je ne donnerais pas cher de la peau du cnhol...
— Que veux-tu dire ?
— Eh!... c'est limpide... fit le jeune voyou. Bricole et moi, nous nous étions partagé la besogne, pas vrai? Et pondant que je gardais une des deux issues de la chambre, papa Bricole veillait sur la sortie du rez-de-chaussée, et comme le Caminade m'a hrùlé la politesse, il est probable...
— Tu crois? fit le docteur, on se soulevant à demi.
L'aspect de ce petit coin était assez agréable à l'œil. P. 34". 'i
Il rclomha presque aussitôt en proférant une imprécation de joie.
Ln nouveau coup rie feu avait retenti au rez-de-chaussée, et il n'était pas douteux que ce ne filt Caniinade qui venait d'être frappé par Bricole.
La comtesse, qui avait entendu, n'avait elle-même aucune raison de douter; cl maintenant elle n'osait plus bouger. Elle craignait dai)prendre l'elTroyabie vérité ; le corps penché, elle écoutait.
UV. li. — riEMIlE ZACr.ONE. — LA Fll.t.l DES CAME:.0TS. — ÉD. J. IlOll-P ET C'". LIV. Ki
346 L/v riLLE DES CAMELOTS
Au bout d'un instant, elle se redressa frissonnante.
Evidemment, quelque chose d'extraordinaire s'était passé.
Mais quoi?
Elle entendait deux voix qu'elle ne connaissait pas et de ces deux vois, aucune n'était celle de Caminade.
Qui donc était là?
Elle quitta le palier, et, se cramponnant à la rampe, elle descendit.
Lenlemeni, cauteleusement, retenant son souffle, cherchant à percevoir une parole qui l'éclairât. Mais le sang affluait à ses tempes, ses oreilles bourdonnaient.
Cependant, à mcsuri' qu'elle descendait, elle distinguait mieux les objets, et, de loin, elle voyait, au rez-de-chaussée, un petit point lu'mineux qui rayait vivement les ténèbres.
Autour de cette lumière, elle remarqua deux hommes : l'un qu'elle ne se rappela pas avoir vu jamais, et l'autre qui était Lamblin.
Tous les deux se courbaient alternativement vers une femme étendue sur les dalles du couloir.
Quelle était cette femme? Qu'était-il survenu, et pourquoi Caminade avaitil disparu?
Ce n'était donc pas lui qui avait été frappé?
Et dès lors, presque rassurée, elle avança d'un pas plus ferme.
Au bruit qu'elle fit, Lamblin releva la tête, et dès qu'il l'eut reconnue, il fronça les sourcils.
— Vous! c'est vous? dit-il d'un ton rude. Que venez-vous faire ici?
— Mais... je venais voir... je croyais.. Caminade I...
Laml)lin retint un geste violent, pendant que son copain enveloppait la comtesse d'un regard chargé de mépris.
— Oui, dit l'agent, voilà votre ouvrage. . . Caminade était ici, en eCet, et celte pauvre enfant a reçu le coup qui lui était destiné. 11 ne s'en est même pas douté! Ah! pourquoi n'est-ce pas lui qui a été atteint. Il n'aurait que ce qu'il mérite, le misérabie ! qui a eu le triste courage de prendre pour maîtresse la femme de son bienfaiteur.
La comtesse cacha son front dans ses deux mains.
— Ne l'accusez pas, dit-elle d'un ton brisé; il n'était pas coupable, lui du moins, car jamais il n'a su quelle femme avait surpris son amour.
— Est-ce possible! fit Lamblin franchement étonné. Il ignorait?...
— Il vient seulement de l'apprendre, à l'instant.
Le visage de l'agent s'éclaira d'un vif rayon de satisfaction.
— Eb bien, j'aime mieux ça, dit-il, el s'il en est ainsi, je pourrai au moins lui rendre une partie de m.on estime.
Il allait continuer, quand Bricole se releva et lui toucha l'épaule.
— Enfin, qu'allons-nous faire de cette enfant? dit-il d'un accent suppliant.
— Tu as raison, toi, répondit Lamblin... ioute la question est là, et pour mieux dire, il n'y en a pas d'autre; donc quant à la pauvre ]N"icette, nous allons !a transporter jusqu'à ma voiture: nous la ramènerons ensuite à son domicile, et je connais un médecin qui en prendra soin.
— Croyez-vous que ce soit grave? interrogea timidement le vieux lîricola.
— Je ne pense pas ; je ne m'y connais pas beaucoup; mais pour si peu que j'aie observé, il me semble que la blessure est légère et qu'elle en aura à peine pour quelques jours. Voyons! à l'œuvre et ne perdons plus notre temps.
Il se baissait déjà pour relever la pauvre Nicette évanouie, et Bricole s'apprêtait à lui donner la main, quand des pas précipités dégrincrolèrent l'escalier avec une vitesse vertigineuse.
— Qu'est-ce encore que cela? dit Lamblin, qui. instinctivement, mil la main au revolver.
Mais presque aussitôt, il haussa les épaules.
Lambert était devant lui, pâle, défait, le regard brouillé.
— Ah çàl que lui prend-il à celui-là? fit l'agent. Lambert se secoua, en se tournant vers Bricole.
— II va pleuvoir! dit-il, sur le mode ironique : nous sommes donc hicn avec la Rousse, à présent?
— .\llons, explique-toi, interrompit Bricole, qu'e?t-ce qui t'a pris, que le voilà tout vert.
— Il n'y a peut-être pas de quoi!
— Enfin qu"y a-t-il?
— Eh bien! il y a que le docteur vient de remercier son boulanger.
— 11 est mort? lit Bricole.
— Mort! répétèrent en même temps la comtesse et Lamblin.
Enire le château de Longueville et le bourg de l.angrune, il y avait alors ime jolie petite criiiui! de sable lin, au fond de la((uelle s"étai:cuieiit (luclques jtetites rabanes de pécheurs.
Une l'alaise de vingt mètres de hauteur Tabritait des vents du sud el de l'ouest cl cinq ou six familles vivaient là. pauvrement, de ce (jue la mer leur apportait, et du pniiliiil misérable de l(i|iins de terre grands comme la main, où paissaiiMit une dizaine di; moutons et trois ou (juatre vaches. On appelait cela Trémel.
Cependant, eu dépit de l'aridité d'un sol nu et pelé, incessamment battu par les rafales de l'est et du nord, l'aspeei de ce petit loiu était assez agré.ii)le
à l'œiL A force do patience et d'énergie, les habitants avaient Uni par élever des défenses formidables contre les fureurs de la houle, et chacun d'eux possédait maintenant, autour de sa chaumière, un petit enclos, où poussaient les pommes de terre, les oignons, les choux, etc., tout ce qui constitue la base de l'alimentation quotidienne dans les fermes du littoral.
Une de ces cabanes se distinguait surtout des autres — c'était celle du père Guillaumin, un brave homme de pêcheur qui était né là, s'y était marié et avait continué d'y vivre, après avoir perdu sa femme, qui ne lui avait jamais donné d'enfant.
Mais, à défaut d'enfants qui fussent à lui, il avait ceux qui étaient aux autres !
Chacun savait que Guillaumin était le meilleur et le plus honnête des hommes, et il n'y avait pas un enfant dont il ne fût aimé et qui ne courût après lui dès qu'il l'apercevait.
Guillaumin était d'ailleurs bon et secourable à tous; quoiqu'il n'eût souvent qu'un maigre repas, on n'avait jamais vu un pauvre quitter son seuil sans emporter un morceau de pain.
Ces choses-là, à la campagne, c'est bien vite connu ; et ça vous pose un homme !
Aussi, quand on apprit que le comte de Savenay lui avait confié la garde du château de Longueville, et que, de plus, il l'avait chargé de veiller sur l'enlànt qu'il avait eu d'une fille du pays, il n'y eut qu'une voix pour applaudir àce choix.
Et dès lors, on ne s'étonna plus de le voir agrandir sa maison, en changer les dispositions intérieures, et ajouter deux ou trois chambres, qui devaient lui permettre, selon le vœu exprimé par le comte, de prendre quelque jour chez lui l'enfant dont la surveillance lui était remise.
C'est ce qui arriva, et grâce aux soins du vieux marin, au bout de la première année, la cabane effondrée s'était transformée en une habitation des plus modestes .sans doute, mais qui, récrépie, présentait un aspect frais et souriant, avec sa petite terrasse, d'où le regard embrassait un magique horizon de mer de trente lieues d'étendue, et son jardinet, où poussaient à profusion les fleurs et les plantes de cette zone privilégiée. — Bientôt même un enfant vint animer ce petit coin, et, à partir de ce moment, on eût dit que Guillaumin n'avait plus rien à désirer.
Cela dura quelques années ; on s'y était habitué ; la maison et l'enfant faisaient [larlie du paysage, et l'on ne s'en occupait plus.
Mais un jour, un incident se produisit qui ramena vivement l'attention sur la crique et le petit groupe de Trcmel.
Ce jour-là, Vincent, un pêcheur, après avoir échoué son bateau sur le sable l'emontait le sentier de la falaise ipii conlournait le bourg, quand il s'arrêta, surpris, devant la maison GuillauiMin
A l'angle de la terrasse, accotée à un massif de troènes, il v avait une femme qu'il ne connaissait pas, et qu'il n'avait jamais vue au pavs.
La femme était très jeune, toute pâlotte et elle regardait la mer de ses grands yeux mélancoliques et doux.
A deux pas d'elle, jouait l'enfant élevé par Guillaumin?
Quelle était cette femme? Depuis quand était-elle au pays? Que faisait-elle chez Guillaumin?
Autant de questions que Vincent adressa à sa femme dès qu il rentra chez lui.
Et sa femme, déjà au courant ne tarda pas à l'édifier.
C'était une jeune dame de Paris qui connaissait M. etM°° Gaston, de Saint- Claire, et qui allait passer quelques mois à Trémel, pour raison de santé.
M°" Gaston, était venue, la veille, la conduire et l'installer elle-même.
Du reste, c'était une personne très douce, pas gênante, et qui depuis son arrivée, passait son temps sur la terrasse, à regarder la mer.
Faut croire qu'elle ne l'avait jamais vue I
Enfm on l'appelait M"" Nicette.
Le renseignement était complet. Vincent n'en demanda pas davantage.
C'était Nicette, en effet.
Après les derniers événements de la rue de Reuilly. elle était restée quelque temps fort souffrante de sa blessure; mais grâce aux soins affectueux et éclaires de Gaston, elle s'était remise assez vite.
Du reste, Chrisliane venait souvent la voir, et c'est pendant ces visites, fréquemment répétées, que le voyage en Normandie avait été décidé.
Chrisliane irait à Sainte-Claire, et l'on trouverait une installation pour Nicette.
Du moins provisoirement, en attendant que l'on prit les mesures que réclameraient les circonstances.
Nicette était confuse: elle n'osait accepter, quoiqu'elle eût maintenant horreur de Paris 1
Mais Chrisliane ne lui permit pas de refuser; et c'est ainsi qu'un jour elle se trouva trans|)ortée sur la cote normande.
Les premières semaines, elle éprouva tout d'alidiil un grand sonlagenienl.
La situation était merveilleuse ; jamais un pareil spectacle ne s'était offert à elle; elle ne se rassasiait pas de ce spectacle inlini qui se déroulait sous ses yeux.
Et puis, elle se sentait là en pleine sécurité. Les habitants du littoral sont généralement affectueux. Tout le monde paraissait l'aimer, cl il y avait loin delà à cette lie du pavé de Paris, au milieu de laquelle elle avait si longtemps vécu. Enfin, un autre .sentiment l'avait prise.
Elle avait trouvé là un enfant, un petit garçon, auquel, dès le premier jour, elle s'était intéressée.
Ce qu'était cet enfant? Elle l'ignorait.
Tout ce qu'elle en savait, c'est qu'il n'était pas le fils de Guillauniin.
Après tout, que lui importait?
L'enfant était charmant, tendre et soumis ; dès le premier jour, ils s'étaient entendus à merveille et depuis ils ne se quilt lient plus.
Nicette eut donc été à peu près heureuse, si l'inconnu de l'avenir ne s'était dressé de temps à autre devant elle pour la glacer en l'effrayant.
L'avenir!... tout était là désormais. Quant au passé, y pensait-elle encore?
Christiane passait près d'elle de longues heures.
Elle habitait le château de Sainte-Claire pour quelque temps : Gaston devait la rejoindre sous peu; il était question pour lui d'une position à Bordeaux, où il comptait aller se fixer.
La mort de Conrad avait en partie satisfait Christiane ; elle ne pensait plus à la comtesse, et ne songeait qu'à jouir sans trouble du bonheur que le mariage lui avait donné. Seulement, elle s'attristait à la pensée de l'avenir réservé à Nicette et s'ingéniait à lui trouver quelque situation qui assurât sa vie. et ramenât le calme en son esprit.
Mais Nicette était-elle disposée à oubher!...
Un jour, elle vint la voir un peu plus tôt que de coutume; et, en arrivant, elle remarqua qu'elle avait fait un mouvement rapide pour cacher un objet qu'elle tenait à la main.
Elle la regarda avec surprise, et vit qu'elle rougissait.
— Qu'avez-vous donc? dit-elle en s'approchant, et que cachez-vous là?
— Moi, fit Nicette avec embarras.
— Pourquoi, vous troubler de la sorte? C'est un journal, n'est-ce pas?
— Oui.
— De Bordeaux?
— Eh quoi! vous avez vu?...
— Non, je le savais; le facteur passe par Sainte-Claire avant de venir à Trémel, et il y a déjà quelques jours, j'avais remarqué qu'il portait un journal à votre adresse.
Nicette baissa les yeux.
— Vous pensez donc toujours à lui? fit Christiane.
— A qui voulez-vous que je pense? balbutia Nicette, le sein gonflé
— Vous laimez encore.
— Ah! toujours!... toujours... Est-ce qu'on peut oublier jamais qu'on a aimé comme ça... et qu'on a été aimée?... car il m'a aimée... voyez-vous...
— Sans doute!
LA FILLE DES CAMELOTS 3ol
— Qui sait ! . . . peut-être m'aime-t-il encore ! . . . Que voulez-vous que je vous dise ; malgré moi, un espoir obstiné me reste... Il a toujours été si généreux et si bon. C'a été une surprise; peut-être le regrette-t-il aujourd'hui... peut-être reviendra-t-il un jour... et voilà pourquoi je me suis abonnée à ce journal qui parle souvent de lui, parce que, si jamais il revenait... mon Dieu, je sais bien que c'est impossible... mais enfin, si cela arrivait... je veux qu'il voie que je n'ai pas cessé de penser à lui, et de faire des vœux pour son avenir.
— Si vous le désiriez, Gaston pourrait lui écrire.
Nicette étouffa un cri, pendant qu'une flamme brûlait son regard.
Mais aussitôt, elle revint à elle.
— • Non! dil-elle d'un ton résigné, pas maintenant, plus tard; cela le troublerait, et il a bien assez d'émotions sans ça. D'ailleurs, à présent, je ne veux plus penser qu'au petit être que j'attends! C'est lui qui me conseillera, car Dieu me fera bien la grâce de vivre jusque-là!
— ■ Quelle idée !
— Cela me vient quelquefois, quand je suis seule, et savez-vous alors l'ardent désir qui me prend?
— Dites.
— Eh bien... je voudrais que ce fût une lille!
— Pourquoi?
— Ahl parce que j'ai toujours entendu dire que les iilles ressemblent à leur père ; et il me serait si doux de le revoir et de continuer à l'aimer dans ma fille 1 Mais, tenez, ne parlons plus de cela. Je ne sais ce que j'éprouve, quand je pense à toutes ces choses; il y a des moments où il me semble que la vie va me quitter... et que je vais mourir !
— Pauvre enfant! il ne faut pas vous abandonner de la sorte. Gaston estau pays; demain il m'accompagnera. Vous voulez bien?...
— Oui... je veux bien.
— 11 vous donnera du courage. Vous avez confiance en lui?
— On dit qu'il est très savant. Il m'a toujours été si dévoué...
— Eh! qui ne vous aimerait! Tout le monde vous respecte; il n'est pas jusqu'à ce petit enfant qui est élevé ici, qui ne vous porte une grande alTeclioii.
Nicellc eut un doux sourire.
— Oui... cet enfant! répondit-elle, c'est une nature délicate et tendre, et je suis bien heureuse de l'avoir près de moi. Qui est-il?
— On ne vous l'a pas dit?
— Pas encore.
— Cela m'étonne, car ou est très iniliscret sur la cùte.
— Il est vrai (|ue je ne l'ai pas demandé.
— Ce n'est pas une raison, d'autant plus que l'on n'en fait pas un mystère. C'est un enfant naturel.
— Ah!...
— Fils du comte de Savenay, et d'une jeune fdle de Trémel.
— Et sa mère?
— Elle est morte!
Nicette eut un frisson ; ses joues se couvrirent de pâleur.
— Pauvre femme ! balbut\a-t-ells. l'enfant est si jeune que c'est à peine si elle l'a connu! Mon Dieu; c'est peut-être le sort qui m'attend, moi aussi!
— Que diles-vous! fit Christiane, gagnée elle-même par une émotion soudaine.
— Rien! rien! dit Nicette, je suis folle et je veux repousser de pareilles dées, mais, désormais, maintenant que vous m'avez dit qui il est, il me semble que cet enfant me sera encore plus cher, et que je vais l'aimer davantage!
Quelques jours se passèrent à la suite de cette conversation; Christiane, voyant que le moment de la délivrance approchait, avait à plusieurs reprise."! amené Gaston avec elle.
Sans se rendre bien compte de ses impressions, il lui semblait que Nicette changeait beaucoup; en revenant, le soir, à Sainte-Claire, elle interrogeait Gaston, et lui faisait part de ses inquiétudes ; et elle remarqua que Gaston é\itait de répondre.
Pourquoi'?
Une chose surtout l'étonnait.
Gaston n'était venu à Langrune que pour y passer une quinzaine de jours; pourtant, trois semaines s'étaient écoulées depuis son arrivée, et il ne parlait plus de départ.
Que se passait-il donc?
Christiane n'osait plus le demander.
Une fois cependant, elle fit appel k tout son courage.
Nicette n'était plus la même; depuis quelque temps, ses traits s'étaient altérés profondément; il y avait des jours où on ne voyait plus que ses grands yeux dans son visage amaigri et pùle.
C'était effrayant!
Qu'avait-clle? Gaston était Irop haliile pour ne pas l'avoir deviné... d'où vient qu'il ne disait rien? Il lui cachait la vérité..
Le jeune médecin hésitait à répondre.
:y .Ir ,,.
— Sais-tu que lu iii'oiiouvaiilcs ! dit Chrisliane ; si lu le lais ainsi, c'est qu'il y a quelque chose de grave...
— Peut-être! dit Gaston, comme à regret.
— Tu redoutes quchpic catastrophe?
— La pauvre enfant a tant souiïert! Sa jeunesse s'est écoulée au milieu des privations de toutes sortes; elle a eu froid et elle a eu faim. Comme tous ces
uv. Vj. — iii;iinE ZACCONE. — la fii.le des camkipts. — r:n. j. iioiii ktc». liv. 43
33i LA FILLIC DES CAMKLOTS
enfants du paAé, c'est plein de ressorts et de ressources. C'est trempé comme de l'acier. Mais la vie qu'elles mènent finit par les user, et quand celle-ci a rencontré Caminade, elle portait déjà en elle le germe fatal dont elle devait mourir.
— Mourii'! répéta la jeune femme.
— Ah! cela ne serait pas venu si vite, poursuivit Gaston, et il est certain que l'amour de Caminade eût pu la sauver! Mais elle a traversé de rudes épreuA es : la blessure qu'elle a reçue a été terrible, et rien aujourd'hui ne pourrait l'en auérir.
— Alors, tu crois...
— Qui sait! répondit Gaston en levant les yeux au ciel : notre science n'est pas iafaillible, et peut-être Dieu fera-t-il un miracle!
— Pauvre Nicette! fit Christiane.
■— Oui. pauvre Nicette! répéta Gaston; Caminade ne saura jamais quel trésor de dévouement et de tendresse il aura perdu!
A partir de ce jour, Christiane ne quitta pour ainsi dire plus le bourg de ïrémel.
Gaston avait consen-ti à ne pas s'éloigner, et, tous les jours, il venait voir Nicette.
Celle-ci ne se doutait de rien.
Même, depuis quelque temps, elle était devenue plus vivante et plus gaie.
Elle avait hâte de voir sa fdle.
Car déi'idément ce serait une iille !
Et les beaux rêves, les heureux projets qu'elle formait!
Elle serait élevée à Trémel, chez Guillaumin; elle grandirait avec le fils du comte de SaA'enay... et qui sait... un jour, peut-être, ils s'aimeraient!...
Elle faisait, de temps à autre, quelque promenade, à cent mètres au plus de la maison, le bras appuyé sur celui de Christiane, et elle mettait un certain amour-propre à montrer sa vaillance et sa force.
L'hiver était venu, un hiver doux et tempéré, comme il l'est surtout sur la côte, et elle se disait souvent que, dans quelques mois, elle reviendrait par ces mêmes sentiers émaillés de bouquets de lait avec sa fille dans ses bras.
Et en l'écoutant parler avec cette quiétude sereine, Christiane en arrivait à penser que Gaston avait bien pu se tromper, et elle se reprenait à espérer.
Un soir, comme elles revenaient vers le bourg, Nicette fut contrainte, pour ne pas tomber, de se retenir au bras de Christiane.
— Qu'avez-vous ! fit celle-ci un peu effrayée.
— Je ne sais !... répondit Nicette en fermant les yeux.
— Vous souffrez?
— Oui... un peu... ce ne sera rien... marchons!
LA FILLE DES CAMELOTS 3;i5
Elle eut beaucoup de peiue à atteindre la maison Guiliaumin, et delloméme elle démanda qu'on la mît au lit.
Le lendemain, elle ne se leva pas.
Sa voix était devenue très faible; ses yeux avaient d^s lueurs troubles : une sueur glacée mouillait ses tempes creuses; un cercle d'un blanc mat entourait les ailes de son nez.
Le médecin de Langmne, assisté de Gaston, était accouru. Chrisliane sétait installée au chevet de la pauvre enfant.
Elle ne parlait presque plus que par phrases courtes, mais un sourire dune inexprimable tendresse relevait sa lèvre, quand son regard s'arrêtait sur le petit berceau que Ion avait placé près de son lit.
Tout était là pour elle !
Les deux médecins étaient soucieux.
— La pauvre enfant est bien faible! dit Gaston, une fois qu'il se trouva seul avec son confrère, sur la terrasse de Guiliaumin.
— Je l'ai remarqué comme vous, répondit l'autre; elle s'atïaiblil tous les jours ; quand viendra la crise de la délivrance, elle ne pourra peut-être pas la supporter.
— Est-ce votre avis? dit Gaston.
— ■ N'est-ce pas le vôtre?
Pendant qu'ils se communiquaient ainsi leurs tristes impressions. Nicette faisait signe à Christiane de s'approcher, et, lui prenant les mains :
— Ecoutez, dit-elle d'un ton suppliant, pendant que sa poitrine se gontlail de sanglots, écoutez-moi comme si j'allais mourir.
— Ne parlez pas ainsi.
— Il le faut, cependant; dans la situation où je suis, ma vie est entre les mains de Dieu! Je puis mourir...
— Chasscez de pareilles pensées.
— Non, au contraire, car si cela arrivait et que je ne vous eusse pas dit...
— Quoi?
— Si c'est un garçon, il s'appellera Raymond... comme Caminade. et Raymonde, si c'est une fille... Vous me le promettez?
— Je vous le promets.
— De plus, je désire que l'enfant soit élevé ici... Je laisse un peu (1 argent... celui que Gaminaile m'avait donné... J'espère que cette petite somme suffira, et en tout cas...
— Gaston et moi nous ne l'abandonnerons jamais.
— .\h! vous êtes bonne.
— Etes- vous rassurée?
— Oui, oui... et tem'z. voilà déjà (jue je me sons mieux.
— Ah! VOUS vivre/!... vous vivrez... pour aimer votre enfant, et pour l'élever vous-même...
Un mieux relatif se produisit dans l'état de Nicette, pendant les deux, jours qui suivirent, et on lui permit de voir l'enfant du comte. Elle le regarda longuement et le tint longtemps contre sa poitrine.
— Pauvre petite créature! balbutia-t-elle ; lui aussi est entré dans la vie par la porte triste!... Ah ! que Dieu le bénisse, comme je lui demande de bénir celle que je vais mettre au monde.
Mais elle était fatiguée ; on dut lui retirer l'enfant.
Et à partir de ce moment, son état s'aggrava sensiblement.
La crise approchait : elle eut des syncopes fréquentes ; les deux médecins se succédaient, et ne s'éloignaient plus.
Comme ÎSicette l'avait dit elle-même, sa vie était désormais entre les mains de Dieu!
Du reste, on eût dit que la nature voulait lui venir en aide, et lui inspirait un courage, une énergie bien au-dessus de son âge.
Elle était si jeune... et elle aimait tant la vie!
Enfin le moment terrible vint.
Il faisait nuit... une nuit de tempête; le vent soufflait du nord, secouant la maison Guillaumin avec une violence désordonnée.
Nicette était allongée dans son lit, pâle comme une statue de marbre, les traits contractés, les yeux clos, les joues baignées de larmes que lui arrachait la souffrance.
Christiane priait agenouillée non loin d'elle.
Tout à coup, un cri déchirant retentit; Nicette s'était levée sur son séant, en dépit des efforts que faisait Gaston pour la maintenir, et elle venait de retomber, sans mouvement, sans voix, sans souffle... comme morte!...
Christiane se précipita vers le lit.
— Nicette! dit-elle épouvantée.
Et elle lui prit la main.
Au bout de quelques minutes, Nicette rouvrit ses yeux, dans lesquels tremblaient les affres de la mort.
— Ma fille?... c'est une fille, n'est-ce pas?... interrogea-t-elle les mains jointes.
— Oui, c'est une lille! répondit Gaston, qui rentrait, après avoir confié l'enfant à une femme du pays que l'on avait requise à cet effet.
Nicette eut un sanglot de joie... et ne dit plus rien.
Et, pendant le reste de la nuit, elle garda le silence, épuisée par les douleurs qu'elle venait d'éprouver, faible, blanche, dormant de courts sommeils pour se réveiller bientôt, comme prise de spasme.
— Ah! tu la sauveras, Gaston, dit Christiane, à voix rapide et basse.
— Il faut attendre, répondit Gaston.
— Elle est donc encore en danger.
— Demain ! . . . Attendons à demain !
Le lendemain, la fièvre s'était déclarée, et la pauvre Nicette se mit à divaguer, comme si, par instants, elle avait eu le délire.
Elle appelait Caminade, demandait son enfant, suppliait Dieu de lui conserver la vie.
C'était navrant.
— Ah! monsieur! monsieur! dit Christiane au vieux médecin, l'entendezvous?
— Oui, oui, répondit le médecin, en remuant la tête d'un air grave.
— Qu'a-t-eile donc, mon Dieu?
— Chut! plus bas!... Elle est perdue.
XLvm
Pendant les quelques mois qui suivirent son retour à Bordeaux. Caminade mena une vie des plus monotones et des plus tristes.
Les succès qu'il obtenait ne suffisaient pas à le distraire ; il était devenu sombre, fuyait toutes les occasions de plaisir qui se présentaient à lui, et vivait seul, toujours, échangeant à peine quelques paroles avec Lenglumé, quand il le rencontrait au théâtre ou dans la rue.
Il n'avait plus entendu parler de la comtesse, il repoussait avec horreur, les souvenirs de cette liaison à laquelle il ne pouvait penser qu'avec de cuisants remords.
Quant au comte, Caminade avait appris par Lamblin qu'il était parti après avoir déposé entre les mains de M. Desgranges tous les documents qui devaient servir à régulariser un jour la situation du fils naturel qu'il laissait à Trémel, aux soins de Guillaumin.
Le docteur Conrad étant mort, il lui importait peu de rechercher ce qu'était devenue la comtesse.
On disait vaguement qu'elle était retournée au Brésil.
Il s'était mis à voyager, et les quelques paroles qu'il avait prononcées au moment de la séparation donnaient lieu de supposer qu'il n'était pas dans ses intentions de revenir jamais!
Tout était donc lini pour Caminade, et il était présuiii;ihlc que son aventure ne d('vait pas avoir d'épilogue.
Toutefois, il restait Nicette!
3o8 LA FILLE DES CAMELOTS
Et s'il avait réussi à chasser l'image de la comtesse, il n'en était pas de môme de celle de Niceltc.
Il y pensait souvent; il la voyait constamment: il s'inquiétait de savoir ce qu'elle faisait.
Naïvement, il s'étonnait parfois qu'elle ne lui eût pas écrit!
Que n'eût-il pas donné pour recevoir une lettre d'elle!
Lui, n'osait pas; il avait lionte; il craignait une réponse irritée, ou pas de réponse du tout.
Plus d'une fois, sous l'empire de ces pensées, il sentit une vive sensation le pincer au cœur.
Que faisait-elle? Avec l'argent qu'il lui avait donné, elle n'avait pas dû aller loin!...
Et depuis? Comment vivait-elle?
Un A^oile passait sur ses yeux à cette question...
Bah ! elle avait fait comme les autres ! ... Et de quel droit l'aurait-il blâmée?... 11 lui avait donné l'exemple, après tout... et si elle avait mal tourné, c'était bien par sa faute !
Mais cela ne durait pas.
Nicette mal tourner... Allons donc! est-ce que c'était possible?
Non!... elle était là-bas, dans quelque coin de Paris, cachant sa misère, attendant qu'il revint... prête à lui pardonner et à l'aimer plus encore que dans le passé...
Un jour, il n'y tint plus !
Si Nicctle ne répondait pas, eh bien, tant pis! Ça lui ferait beaucoup de chagrin, mais il n'aurait que ce qu'il méritait. Au moins, elle saurait qu'il n'avait jamais cessé de l'aimer, qu'il l'aimait encore, qu'il l'aimerait toujours... et que si elle voulait!...
Et il se mit à écrire.
Une lettre très longue... trop longue même.
Mais il connaissait bien Nicette, et il se disait :
— Si elle m'aime encore, il n'y en aura jamais assez... tandis que si tout doit être fini, eh bien, j'aurai au moins déchargé mon cœur du poids qui l'écrasait.
« Chère petite Nicette,
« C'est moi!... c'est ton Caminade qui revient; et je voudrais être à les « pieds, la tête sur tes genoux, pour te demander pardon. J'ai été bien coupable. " Mais si tu savais comme je suis malheureux! Donne-moi tes deux petites < mains; regarde-moi bien dans les yeux... tu te rappelles... comme autrefois... « Moi, je ne te vois plus; j'ai des larmes qui m'aveuulent. Pauvre chérie, comme « je t'ai fait du chagrin; mais, n'est-ce pas, que tu m'aimes toujours, et que
« j'embrasserai encore tes beaux yeux si profonds et si doux, où il y a tant « d'amour et tant de bonté?
« Laisse-moi te dire.
« 11 ne faut pas trop m'en vouloir, ni me garder rancune.
« Ah! c'est bien fini, va!
" D'abord, je ne savais pas qui c'était; ça, je le jure sur l'honneur, tu me « crois, pas vrai? Et puis, est-ce que je l'ai aimée, seulement?
« Non! tu me connais bien. C'a été une surprise. Je ne savais pas ce que « je faisais; quand je me suis réveillé, j'ai eu honte.
« Maintenant, j'ai chassé toutes ces mauvaises pensées, et je sens bien que « je n'ai jamais aimé que toi!
« Oui, toi Nicette! toi seule et toujours!
« Tu veu.x bien! réponds?
« Il n'est pas possible que tu me repousses; je donnerais vingt ans de ma « vie pour racheter ces deux ou trois mois.
« Écoule :
« Voici venir les vacances; dans quinze jours, je serai libre et j'irai te « chercher à Paris... pas pour y rester, non 1 nous partirons tous les deux; nous « irons ensemble en Italie, où l'on m'olïre un engagement des plus avantageux; « et, à partir de ce moment, nous ne nous quitterons plus!
« Ça, tu ne peux pas le refuser!
« Car si tu demeurais impitoyable, si tu ne me répondais pas, moi, je serais « bien malheureux; et je connais trop ton cœur pour douter!
« A moins que...
« Mais, ça, ce serait horrible, et j'en mourrais...
« Vois-tu, on n'est pas maître de ces choses-là, et plus d'une fois, depuis « quelque temps, j'ai pensé...
« Oh! non! non! n'est-ce pas? Tu es ma Nicette, à moi! jamais à un autre!
<( Comme on est béte, tout de même! Nous vivions heureux, nous n'avions « rien à désirer en dehors de nous, et je n'avais qu'à me laisser aimer, assuré « que j'étais que jamais je ne pourrais l'être mieux que par toi!
« C'est la vie cela !
<< On passe presque loujours près du bonheur sans se douter que l'on n'a « qu'à étendre la main pour le retenir.
« Ah! il y aurait quelcpie chose qui serait bien mieux encore.
« Mais je n'ose pas le demander.
« Si tu voulais cependant, si ton cœur me revenait, comme autrefois! il n'y i< a pas si iimgtemps; tu n'as pas oublié. Sais-tu ce que lu ferais?
« Ne reste pas davanlafi;e à Paris, reviens près de moi! ne me laisse pas i< seul. Le nid est tout prêt cl tu le connais!
« Nicette ! ma Nicelte bien-aimée ! je tremble, en l'adressant cette prière. « Ah! comme je te bénirais du fond de mon repentir! « Je baise tes petites mains adorées. J'attends mon pardon! et que Dieu « t'inspire la bonne pensée de venir me l'apporter toi-même.
« Gaminade, » Artiste lyrique du théâtre de Bordeaux. »
Dès que le jeune baryton eut mis cette lettre à la poste, il n'eut plus un moment de repos; et dès le lendemain, il commença à attendre impatiemment la réponse.
Il savait bien cependant qu'il ne pouvait la recevoir aussi promptement.
Il avait adressé sa lettre au domicile de Nicette. Mais il était possible que la pauvre enfant eût été obligée de déménager, et on pouvait supposer même qu'elle avait caché sa nouvelle adresse.
Dans ce dernier cas, la l>ttre ne lui parviendrait pas, et, forcément, resterait sans réponse.
Gaminade était perplexe, et sa perplexité augmentait son impatience.
D'ailleurs, au fond du cœur, un autre espoir lui était venu qui l'aida à attendre.
Si Nicette n'avait pas cherché dans une nouvelle affection l'oubli d'un premier amour qui l'avait si cruellement trompée; si elle l'aimait encore, comme naguère, elle viendrait, ainsi que le demandait Gaminade, apporter elle-même son pardon !
De ceci, le jeune baryton ne doutait pas.
Et chaque soir, en rentrant chez lui, c'est d'une voix émue qu'il interrogeait sa concierge, pour savoir, si, pendant son absence, personne n'était venu le demander.
Huit jours s'écoulèrent de la sorte, sans incident.
Gaminade commençait à s'inquiéter sérieusement.
Au théâtre, les représentations d'adieux allaient finir, et s'il n'avait pas de réponse, que ferait-il?
Il se creusait l'esprit.
Évidemment, Nicette ne demeurait plus rue de Turenne, et alors, oii élaitelle allée?
S'il se rendait à Paris, dans quel quartier irait-il la chercher?
Il ne savait à quel parti s'arrêter, et pourtant le moment approchait où il lui faudrait prendre une résolution.
Le soir de la dernière représentation, Gaminade rentra fort tard à son logis.
La concierge était couchée, mais elle ne dormait pas encore.
Elle s'iSlait assisr aii[ rcs .le l:i Iciiriiv. ,1'. :i07.) uv. 40. - PrcnnE zaccone. - la fille des camelots. - éd. ,. nouF/ Er c'-
Elle l'entendit passer devant la loge et l'interpella :
— Monsieur Caminade... est-ce vous? dit-elle.
— C'est moi, oui, dit le baryton. Est-ce qu'il est venu quelqu'un me demander?
— Il n'est venu personne... mais le facteur a apporté une lettre, et comme vous ne rentriez pas, je l'ai montée chez vous. Vous la trouverez sur la cheminée, à droite de la pendule.
— C'est hien, merci, dit Caminade.
Et il enjamba quatre à quatre les de^^'rés de l'escalier.
Une lettre I Elle devait être de Nicette ; tout son être avait tressailli 1
Il s'empressa d'allumer une bougie, et dès le ipremier regard qu'il jeta sur la cheminée, il se prit à frissonner.
Il y avait bien là une lettre, mais elle ne venait pas de Nicette.
C'était une enveloppe gi'ise, de large dimension et dont la suscriplion correctement calligraphiée portait son nom et sa qualité évidemment tracés par une main administrative.
Il s'approcha et lut.
Au-dessus de son nom, il y avait quelques indications en caractère.*; typographiques : lirREAU DES RERITTS.
Il commença à comprendre.
C'était sa lettre à Nicette! On n'avait pas trouvé la deslinatairc. et on la retournait à celui qui l'avait écrite.
II fit un mouvement pour la jeter au feu : mais il se contint et ouvrit l'enveloppe.
11 ne s'était pas trompé, c'était bien sa lettre! Seulemciil, elle avait voyagé^ et revenait couverte de timbres maculés et illisibles.
Comnumt se retrouver à travers ces mentions indéchiffrables? Caminade ne s'y obstina pas... et déjà il se disposait à replacer la lettre à l'endroit où il l'avait prise, quand ses maitis se prirent à trembler, une pâleur mortelle se répandit sur ses traits, et un cri jaillit de ses lèvres...
Au verso de l'enveloppe, il venait de lire ce mol terrible : licvédcf.