‹ La fille des camelotsChapitre 11 sur 32 · XL · texte numérisé non relu

XL

Morte!

Nicette était morte!

La pauvre mère avait eu à peine le temps d'embrasser sou enfanl, qui; le médecin avait dit (lu'elle était perdue!

Elle n'était pas morte tout de suite, cependaul...

Elle était si jeune !.. 11 y avait tant «k vitalité, tant de désir de vivre, dans

ce corps délient, |irriii;iUir.'inent usé par la fatigue, les veilles prolongées sur le pavé malsain de Paris!...

Aulrefois, cela lui aurait été bien é,'al!

Mais à présent! elle n'avait jamais tant aimé la vie.

Cela lui crevait le cœur de s'en aller; elle ne voulait plus; elle comprenait (ju'il y avait là une petite créature qui avait besoin d'elle, qui, surtout, ne serait jamais aimée par personne comme elle le serait par sa mère!

Et elle cherchait à se retenir, à résister, sentant bien qu'une puissance supérieure l'emportait vers un inconnu, dont la seule pensée répouvantait.

La lutte fut héroïque, acharnée ; elle ne pouvait pas croire que Dieu ne lui ferait pas la grâce de lui laisser le temps d'élever cette enfant qu'il venait de lui donner.

Et elle épiait les médecins, qui se succédaient à son chevet, cherchant à lire sur leurs traits, impassibles et froids, le secret qu'ils voulaient dissimuler.

Elle vécut deux jours de la sorte, perdant chaque jour un peu d'espoir, sentant peu à peu la vie l'abandonner, ne retrouvant quelque repos que lorsqu'on lui permettait de garder un moment son enfant dans ses bras.

Alors, c'était une ivresse oublieuse de tout, de la mort même.

Elle trouvait des mots d'une tendresse ineffable, souriait comme si des visions charmantes l'eussent visitée; et les femmes du pays, étonnées et surprises se demandaient qui pouvait bien lui souffler les étranges paroles qu'elle proférait.

C'était un spectacle navrant.

Christiane avait voulu quelquefois lui faire des remontrances, et éloigner d'elle ces émotions qui l'épuisaienL. Mais elle la repoussait doucement.

— Non, laissez-moi, disait-elle en remuant tristement la tête; j'ai si peu de temps à vivre désormais, que je veux le consacrer tout entier à la chère petite.

— Vous vous exagérez la gravité de votre état, essayait de dire Christiane.

— Hélas! je ne puis me tromper, moi! Tenez, ce matin, savez-vous ce que j'ai fait?

— Quoi donc?

— Il y a là, sur la cheminée, une petite glace où j'aimais à me regarder, autrefois, quand j'étais jolie! Pauvre Nicette! J'ai pris cette glace, et auand je m'y suis regardée, je suis restée stupéfaite.

— Nicette!

— Je ne me reconnaissais plus. Comment peut-on changer à ce point et en si peu de temps!

— A votre âge, vous ne serez pas longtemps à reprendre vos belles couleurs. Vous verrez, et lorsque Caminade reviendra...

Nicctte fit un mouvement et sa pâleur augmenta.

— Caminadel répéta-elle avec un frisson.

Et elle se laissa glisser dans son lit, sans ajouter un mot. en fermant les yeux.

Christiane se pencha, inquiète, et vit deux grosses larmes qui roulaient lentement le long de ses joues amaigries.

Ainsi que nous l'avons dit, deux jours s'écoulèrent, pendant lesquels elle devint de plus en plus faible, si bien qu'au bout de ce temps elle ne put plus quitter le lit.

Cela dura ainsi jusqu'aux premières heures de la seconde nuit.

Jusqu'alors, elle était restée assoupie et inerte.

Gaston avait prévenu Christiane que le moment fatal était venu, et que probablement la pauvre enfant ne verrait pas le jour suivant.

Christiane s'était installée à son chevet et, les mains jointes, elle attendait.

Il y a toujours, aux approches de la mort, une sorte d'accalmie qui trompe' quelquefois les praticiens les plus exercés, et on avait pu, en eiîet, remarquer depuis le matin un mieux sensible dans Télat de Nicelte.

Elle était moins oppressée; son regard était plus doux; elle semblait respirer plus librement, et son visage avait presque repris son air habituel.

Elle avait même dormi, sans éprouver les sursauts des jours précédents, et Christiane s'étonnait de ce répit après les paroles graves que Gaston lui avait dites.

11 était onze heures ! Nicette continua il de sommeiller.

Les deux médecins se tenaient dans une chambre voisine, prêts à accourir au premier appel.

.\u dehors régnait un silence pi'oFond, qui n'était iiitorrompu, de loin en loin, que par le sourd murmure de In lame ipii venait mourir sur le sable de la |ilage.

Tout à coup, Nicelte se souleva à demi sur son lit, en proférant une plainte douloureuse.

— Vous souffrez? interrogea Christiane d'une voix tendre, en lui prenant la main.

Nicelte se dégagea vivement et pressa son front de ses dix doigts.

— Mon Dieu! halbulia-t-elle avec un accent épouvanté.

— Qu'avez-V(jus?

— Je l'ai vu.

— Qui cela?

— Caminade... Où est-il? pdui'qnni n'esl-il pas là... il sait bien cependant que je vais mourir!...

— Nicelte...

— Mourir! G'esl donc vrai! Et Raymonde! pauvre cher trésor, elle va donc rester seule ! seule ! . . .

— N'ayez pas de pareilles idées, vous savez bien que si ce malheur arrivait, ce qui ne sera pas, elle trouverait en moi une seconde mère.

Nicette enveloppa la jeune femme d"un reaard qui la pénétra jusqu'au cœur

— Vous! oui, vous!... dit-elle avec un frémissement de lèvres! ah! vous l'aimerez, n'est-ce pas?

— ■ Je ne l'abandonnerai jamais !

— Et vous lui parlerez de sa mère?

— N'en doutez pas.

— Et de lui, aussi?

— Et aussi de 'lui...

— Car enfin, il m'a bien aimée, voyez-vous, et s'il savait...

— Voulez-vous qu'on le prévienne?... Ne faut-il pas qu'il sache... Nicette se mordit les-lèvres jusqu'au sang.

— Mon Dieu! tenez, dit-elle, c'est peut-être mal ce que je fais... mais j'ai beaucoup réfléchi depuis quelques jours, et malgré l'horrible chagrin que j'en éprouve, je ne changerai rien à la résolution que j'ai prise.

— ■ Quelle résolution?

— Je ne veux pas que l'on dise à Gaminade qu'il a un enfant.

— Pourquoi?

Nicelte joignit les mains.

— Ah! Dieu sait, dit-elle, que je ne doute pas de son cœur; c'est le meilleur et le plus honnête homme que l'on puisse aimer. Mais il est si jeune! sa vie est si occupée! il y a autour de lui tant de séductions de toutes sortes! Qu'est-ce qu'il ferait d'un enfant, je vous le demande? Et puis, dans le milieu où il est appelé à vivre, que deviendrait la chère petite créature? Moi, si j'avais vécu, mon rêve eût été d'en faire une honnête femme ! Tandis qu'élevée auprès de Gaminade!... Non! je vous l'ai dit, mieux vaut qu'il ignore tout!... ;au moins pendant les premières années, et un jour, quand l'enfant aura grandi, s'il est vraiment resté l'homme que j'ai connu et aimé, il n'y aura plus de danger pour personne, et on lui dira tout!

— Réfléchissez bien !

— C'est fait. Gher et bon Gaminade ! je suis peut-être cruelle en agissant ainsi ; mais il me semble que c'est Dieu lui-même qui m'imspire! et un jour il me rcincrciera.

l'allé lit un mouvement. Ghristiane la soutint dans ses bras et remarqua qu'une singulière et nouvelle expression se 'trahissait dans son regard.

— Que voulez-vous? dit-elle avec un frisson.

— Je veux me lover, répondit Nicelte.

— C'est peut-être imprudent.

— Je TOUS en pne.

• — L'air de la nuit est bien vif.

— Il me ralVaichira. . . j'étouffe. . . et puis si j"ai froid, je me couvrirai bien. . . la nuit est calme et douce... la lune est éclatante. Je veux jouir une dernière lois de ce spectacle que j'aime tant!

Tout en parlant, elle tentait de sortir de son lit. Christiane ne savait que faire.

— Je vais appeler Gaston, dit-elle pour gagner du temps.

— Non! c'est inutile... Ne me contrariez pas... je vous en prie.

Et, sans attendre de réponse, elle se glissa à terre, et gagna la fenêtre quelle ouvrit.

Quelque chose de surnaturel se passait en elle : elle avait retrouvé tout à coup une force inattendue : son œil, subitement éclairé, jetait comme une lueur sur ses joues creusos: sa poitrine commençait à s'embarrasser.

Christiane n'eut que le temps de la couvrir d'une mante épaisse et chaude, et d'envelopper ses jambes dans une couverture.

Nicettc se laissa faire.

Elle s'était assise auprès de la fenêtre., et 1<? menton appuyé sur sa main, elle regardait au dehors.

Il faisait une de ces belles nuits de lune qui sont un véritable enchantement des yeux... pas un souftle ne passait dans l'air; la lame elle-même, bien que la mer montât, n'avait que des mouvements insi>nsibli^s n i<^nilres : aucun bruit humain ne se percevait plus.

Nicettc resta là une heure sans parler, perdue dans quelque n-vi' iuthii que Christiane n'osait troubler.

Mais, enlin, le froid la saisit, et elle se prit à frissonner.

— VoiLs voyez! dit Christiane, tous avez eu tort, vous n'êtes pas raisonnable.

— Ne me grondez pas, répondit Nicetle.

— Comment voulez-vous guérir, si vous commettez de ces imprudences? Cependant vous savez bien qu'il vous faut vivre. Car il y a là un petit être qui a besoin de vous.

— Malille!

— Oui. votre lillc.

— .\h ! je veux la \oir.

— Elle dort.

— .N'imporlcl hàlez-vous. si vous saviez... Mon Dieu! que se passe-l-il donc?

— Uu'avcz-vous, Nicelte?

Chrisliane, en un cri suprême, appela Gaston qui accourut.

Mais dés qu'il eût jeté un regard sur Nicette, il mit un doigt sur ses lèvres.

— Mon Dieu! balbutia Christiane.

— Silence, fit le jeune médecin.

Et il s'approcha du lit.

Nicette était étendue sans mouvement, immobile et blanche comme une statue de la mort, les yeux clos, les mains pâles, croisées sur sa gorge.

On eût dit que tout était fini.

Mais ce n'était qu'une syncope.

Peu après, elle rouvrit les yeux, poussa un profond soupir et, de ses doigts crispés, elle se mit à froisser ses draps.

Puis, subitement, sa respiration devint pénible ; une sueur glacée perla à ses tempes; sa poitrine ne se souleva plus qu'avec effort.

C'était le râle !

Au dehors, le jour venait; une ligne orangée éclairait l'horizon, et le mouvement et la vie se réveillaient de toutes parts.

Contraste poignant!

Dans la petite chambre, chacun attendait anxieu.\. et oppressé.

Pauvre jeune femme! on ne la connaissait que depuis bien peu de temps, et déjà tout le monde l'aimait.

Mourir ainsi, seule, si jeune I

Tout à coup, un êri déchirant retentit.

Nicette venait de se dresser terrifiée sur son séant; son regard parcourait la chambre, brouillé par les affres de la mort et comme si elle se fût sentie entraîner dans un abinie, ses bras battaient l'air pour saisir quelque chose où se retenir.

— Caminadel à moi! murmurait-elle: pourquoi n"es-tu pas là?.. Ravmonde!... mon Dieu... ayez pitié d"eux... Raymonde! ma fille chérie... ma...

El elle retomba, sans souffle, sans mouvement, dans une dernière et suprême convulsion.

Quand Caminade reçut celte nouvelle, il en fut pendant quelques jours comme anéanti.

Ce n'était pas possible! On s'était trompé! Nicette ne pouvait pas être morto san; avoir été malade, et, dans ce cas, on l'aurait prévenu!

Pourtant la lettre était là, et. dans son laconisme brûlai, elle ne pouvait pas meiilir.

Di'S groupes animrs s'agitaient autour d'une rnaisun. iP. 373.)

Décédée !

Comment étaitolle morte? (jii'rliiit-il arrivé?

Un remords [Ktij^'iiant le saisissait au cœur; il se sentait coupalile. S'il ne l'avait pas abatiilonnée, peut-être qu'elle ne serait pas morte.

El par instants son sang se glaçait dans ses veines, il en venait ;'i pciisoniiic Nicotte avait bien pu se suicider!

Ul. 47. — PIKIinK 7.ACC0NE. — I.A KILI.K DES CAMRI.OTS. — t.». 1. ROl'FF ET C'". I.IV. 47

Alors, il pleurait à chaudes larmes, et lui-même demandait à mourir.

Bien qu'il eût peur de la vérité, cependant il eût voulu la connaître.

Il reprit la lettre, examina les timbres dont elle élait maculée, et n'y comprit ritm.

La lettre avait voyagé; les timbres successifs dont elle était frappée, étaient indéchiffrables; à peine était-il pai"venu à démêler ceux de Paris; mais les autres... impossible.

Que faire?

11 écrivit à Gaston... au hasard... ne sachant pas son adresse.

Il ne reçut pas de réponse.

Il s'adressa à Lamblin, à la préfecture de police.

Mais Lamblin n'était probablement pas à Paris, car il ne lui répondit pas davantage.

Alors, un profond découragement s'empara de lui.

Il avait accepté un en;.'agement pour l'Italie, celui qui l'attachait à Bordeaux n'ayant pas été renouvelé; le moment était venu départir, il s'éloigna.

îl avait le cœur bien gros et l'esprit bien triste.

Dans cette situation, il n'eut qu'à se louer du ménage Lenglumé.

Séraphita fut parfaite pour lui, et il ne lui fut pas difficile de comprendre quelle n'eût demandé qu'à le consoler.

Heureusement pour le choriste, il ne voulait pas l'être.

Ils l'entourèrent d'attentions et de soins affectueux, et le jour de son départ, ils l'accompagnèrent tous deux jusqu'à la gare.

Quand le moment fut venu de se séparer, ils s'embrassèrent avec effusion.

— Allons! allons! dit Lenglumé à Caminade qui pleurait, il faut être homme, que diable ! tu n'es pas le premier à qui ça arrive et tu en verras peutêtre bien d'autres.

— Pauvre Nicette ! sanglota le jeune baryton.

— Eh! sans doute... je ne dis pas non.

— Elle était si douce, si aimante!

— Pour ce qui est de ça, c'était un cœur d'or; mais ce n'est pas une raison.

— Et dire qu'ils ne m'ont pas répondu! que je ne sais rien d'elle! que peut-être elle m'a maudit avant de mourir !

— Eh bien, en voilà une idée, par exemple!

— Oh! si j'avais pu aller là-bas...

Lenglumé fit un mouvement.

— Est-ce là ce qui te chiffonne? dil-il en lui <i'rranl les ni.iins avec énergie

— Eh ! quoi donc?

— Ecoute, en ce cas; Séraphita et moi, nous partons demain pour Paris; dès notre arrivée, je te promets que nous allons nous mettre en campagne.

— Vous feriez cela ! s'écria Camina de.

— Tiens I si nous le ferons... et si nous apprenons quelque chose, sois tranquille ! tu recevras une lettre de Lenj.'lumé.

— Ah! vous êtes mes vrais... mes seuls amis...

Un coup de sifflet déchira l'air : c'était le signal du départ. Il y eut une dernière étreinte, et Gaminade monta dans le train. Un instant après, il était parti.

■ — Pauvre garçon! fit Lenglumé en reprenant tristement le chemin de Bordeaux, c'est un hon zigue... et tout de même il aimait bien la petite.

— 11 l'aimait peut-être.. . mais c'est un grand malheur qu'il l'ait rencontrée

— Pourquoi donc ça?

— C'est clair, pourtant; tu n'as rien remarqué, toi; tu nas pas vu que, cette année, il était déjà loin d'avoir le succès de l'année dernière.

— Ça, je l'ai entendu dire. Mais qu'est-ce que ça prouve; il va passer deux ans en Italie, et ça le refera; il a de beaux appointements, il ne sera pas long à faire sa pelote,

— Je souhaite qu'il se dépêche, car, s'il venait à perdre sa voix...

— Bon ! le voilà partie ! Et après tout, est-ce que tu vas prétendre que c'est la petite qui en serait cause? — Ah! bien, celle-là serait forte, et je la retiens! Ah! les femmes, elles sont toutes les mêmes.

Lenglumé venait de dire que Gaminade allait passer deux années en Italie : il se trompait — il y resta près de cinq ans. au bout desquels, il trouva un engagement assez avantageux et revint à Marseille.

Quand il rentra en France, il était bien changé, et ses camarades, qui ne l'avaient pas vu depuis longtemps, ne se ïêurreiit pas pour dire qu'il avait baissé.

Et il y avait du vrai dans cette appréciaUon.

Certes, il était encore fort bien, et le public l'accueillait toujours avec une certaine faveur, mais, ce n était plus ça!

La voLx était devenue inégale, elle avait quelques défaillances; la mélliodo italienne lui avait un peu gâté le goût.

Il avait en quelque sorte perdu la tradition française, et ceux qui s'intéressaient sincèrement à lui, lui conseillèrent de prohter des prochaines vacances pour se retremper à Paris.

Il ne demandait pas mieux.

Quoique l'on ne se connaisse pas, d'habitude, et (|ue l'on soil volontiers disposé à se faire illusion soi-même, Gaminade sentait bien, lui aussi, que ce n'était plus ça... et, plein de confiance en ses moyens, s'appuyant sur ses succès passés, rêvant toujours d'avenir brillant, il accueillait !es observations qui lui étaient laites avec la résolution bien arrêtée d'eu tenir compte.

Ceux qui lui parlaient de la sorte étaient de vrais amis, et il ne manquerait pas de suivre le conseil qu'ils lui donnaient.

C'est donc avec impatience qu'il attendit la fin de la saison, et quand le moment des vacances fut venu, il ne s'attarda pas à Marseille et partit pour Paris.

II y avait six ans qu'il ne l'avait vu !

Six ans ! . . .

Que de changements avaient dû s'accomplir pendant son absence!

Dans l'intervalle, il avait reçu deux lettres de Lenglumé.

Dans la première, il lui disait qu'il s'était occupé de Nicette, mais que, n'ayant encore rien pu apprendre, il allait continuer ses recherches; dans la seconde, qui était toute récente, il lui annonçait, avec un grand déchirement, qu'il venait de perdre Séraphita après une longue et douloureuse maladie. Il s'étendait mélancoliquement sur l'isolement où il allait se trouver après cette perte irréparable, et ajoutait enpost-scripium, que la pauvre amie devait lui être secourable même après sa mort, car il avait découvert, en faisant l'inventaire de ses costumes, un paquet mystérieux dans lequel elle cachait depuis longtemps un magot qui devait les aider dans leur vieillesse.

Or, le magot atteignait le chiffre de quarante mille francs.

Désormais, disait l'humble choriste en finissant, me voilà à l'abri du besom, et ce m'est une douce consolation dans mon malheur de penser que c'est à la pauvre défunte que je devrai la sécurité de mes vieux jours.

Caminade revenait donc sans avoir rien appris sur Nicette.

A vrai dire, le souvenir de la morte avait singulièrement faibli dans son esprit depuis les six années écoulées.

Certes, il ne l'avait pas oubliée, et l'image de la gracieuse et douce enfant venait souvent se présenter à lui.

Mais que d'événements depuis! combien de préoccupations de toutes sortes avaient atténué le souvenir de ce passé!

Caminade était à cet âge où la nature n'abdique jamais ses droits. Il était jeune, exubérant, ses succès lui avaient fait une vie exceptionnelle, et il n'était pas homme à se laisser accabler par des douleurs inconsolables.

Cependant, il ne faut pas être injuste, et bien qu'il se fût laissé consoler, il conservait toujours au fond de son cœur, un souvenir attendri de la jolie enfant qu'il avait aimée, et dont aucune distraction n'avait pu lui faire oublier l'amour tendre et soumis.

Aussi, quand il se retrouva dans la capitale, sa première pensée fut de chercher à se renseigner.

Comment ; où était-elle morte?

En quel lieu l'avait-on enterrée'.'

Dès le lendemain de son arrivée, il se mit en campagne.

Et, d'abord, il se rendit rue de Turenne.

C'est là que Nicetlc avait demeuré, après son départ de Bordeaux; c'est là qu'il lui adressait ses lettres.

La concierge était une brave femme ; elle lui donnerait tous les renseignements qu'il désirerait.

Mais quand il se présenta à la loge, il vit un visage nouveau.

La concierge qu'il avait connue n'était plus en fonctions ; il y avait près de quatre années qu'elle avait été remplacée et on ne put lui dire ce qu'elle était devenue.

Il se retira navré.

Que faire !

Il s'enquit de Gaston. Et on lui dit qu'après avoir exercé quelque temps dans le quartier, il avait quitté Paris pour aller s'établir à Bordeaux.

11 n'eut pas même la pensée de lui écrire.

Gaston n'avait pas répondu à la lettre désolée qu"il lui avait adressée autrefois, et Caminade avait été très offensé de son silence.

Il ne voulut pas s'exposer à un nouvel affront.

.\lors, à tout hasard, il alla frapper à l'hôtel de Savenay.

Mais il ne fut pas plus heureux de ce côté.

L'hôtel était clos; il y avait quatre ans qu'on n'avait vu le comte.

Caminade rentra chez lui fort déconfit et très profondément attristé.

Pour revenir à son domicile, il prit la rue du Petit-Musc, et dès qu'il s'y fut engagé, il fut frappé d'une idée subite.

.\ quehiues pas, il venait d'apercevoir la rue de la Cerisaie!

C'est là (]ue Nicette avait passé son enfance; c'est là que demeuraient son l)ère ivrogne et la vieille mégère qui l'avait mise au monde.

Qui sait? peut-être y demeuraient-ils encore — et obtiendrait-il d'eux, moyennant quelque argent, le renseignement qu'il cherchait.

Sans plus réfléchir, il tourna à droite et pénétra dans la rue.

Seulement, il n'avait pas fait vingt pas, qu'il lui fut impossible d'avancer.

La rue était encombrée de monde, et des groupes animés s'agitaient autour d'une maison sur le seuil de laquelle se tenaient quelques sergents de ville qui ••Il défendaient l'accès avec beaucoup de peine.

— Qu'y a-t-il donc? demanda Caminade à son voisin.

— Ma foi! répondit ce dernier, je crois que personne n'en sait rien. On parle d'une femme assassinée. Mais, vous savez, on exagère toujours. 11 y a eu querelle entre l'iionime et la femme, comme ça arrive souvent. Us ne valent jias plus cher l'un que l'antre. Quand ils avaient bu, ils avaient l'habitude de se cogner, et cette fois, il est possible que ça ait été plus sérieux. Enfin, ils assurent,

les autres, que la femme a été étranglée, et pour dire vrai, le père Bricole en est bien capable.

Caminade étouffa un cri.

— Le père Bricole! fit-il, c'est de lui qu'il s'agit?

— Vous le connaissez?

— Un peu.

— Eh! tout le monde le connaît! Pas méchant, au fond, papa Bricole, mais ivrogne ! Ah ! mais là, ça y est.

Caminade se tut; il n'avait plus rien à faire en ces parages, et il se disposait à s'éloigner, quand il sentit une main s'appuyer sur son épaule.

11 se retourna vivement et se trouva en présence d'un homme qu'il reconnut tout de suite.

— Lamblin! dit-il avec joie.

L'agent mit un doigt sur ses lèvres.

— Silence! fit-il en fronçant le sourcil.

— Ah! cette rencontre est une chance inespérée ; il faut que je vous parle.

— Moi aussi ; comme ça se trouve... Eh bien! suivez-moi.

— Où voulez-vous me conduire?

Lamblin cligna de l'œil.

— Ne vous plaignez pas ! répondit-il, car il y en a plus d'un qui voudfc.it être à votre place.

— Donc nous allons...

— Sur le lieu du crime, cher monsieur Caminade, et peut-être nous sera-t-il permis à^ interviewer le criminel.

Sur ces mots, Lamblin prit les devants, et Caminade le suivit, poussé par une curiosité que bien peu, j'en suis sûr, seront tentés de lui reprocher.

Lamblin avait franchi sans obstacle le cordon de sergents de ville, et iis avaient pénétré dans le couloir sombre par lequel on arrivait à l'escalier. Chemin faisant, ils avaient échangé quelques paroles rapides.

— Ah çà, avait dit l'agent, par quel hasard vous trouvè-je ici, et Oiie venez-vous chercher rue de la Cerisaie?

— C'est une chance, je le répète, répondit Caminade ; depuis que Nicetle est morte, je n'ai jamais pu revenir à Paris. Cependant, j'ai interrogé tout le monde sans que personne ait pu ou voulu m'éclairer, je vous ai même écrit, à vous, et vous ne m'avez pas répondu.

— Il V avait des raisons.

— Lesquelles?

— Je vous les dirai tout à l'heure, quand nous aurons vu Bricole.

— C'est donc vrai, ce que l'on dit? 11 a étranglé sa femme !

— C'est dommage qu'il ne l'ait pas fait plus tôt!

— Yoilii une mauvaise affaire pour lui 1

— Nous verrons ra. Voici l'escalier, montons.

Peu après, ils arrivèrent au palier du premier étage, sur lequel ouvrait le taudis du ménage Bricole.

La porte était ouverte ; sui- le seuil, deux sergents de ville veillaient.

.\ l'intérieur, dans le fond obscur, on apercevait Bricole assis, le coude sur la table, le front penché, le regard atone, comme rivé au parquet.

II semblait indifférent à ce qui se passait. Le crime était tout récent, on avait entendu la vieille pousser des cris perçants; des voisins étaient accourus, et apercevant un cadavre au milieu de la chambre, ils s'étaient empressés d'aller prévenir la police.

Maintenant, on attendait le commissaire.

L'affaire, du reste, était des moins compliquées.

Bricole ne niait rien; il avouait tout... ne cherchait pas à décliner la terrible responsabilité de son crime; et, de temps en temps, quand son regard, se relovant, venait à s'arrêter sur le cadavre de la mégère, un rictus hideux contractait sa lèvre, comme s'il eût éprouvé une joie farouche à la voir là, couchée à terre, morte, bien morte!

Cependant, Lamblin s'était approché, il se pencha vers lui.

Le malheureux eut un tressaillement en le reconnaissant.

— Âh! vous voilà, vous! .^rommela-t-il. Au fait! c'est voire métier.

— Tu en as donc fini avec la vieille? dit l'agent. Bricole fit entendre un grondement menaçant.

— Vous vous êtes pris de querelle? insista Lamblin; tu n'es pas patient, elle n'était pas tendre, et, dans un moment de fureur... ne sachant plus ce que tu faisais...

— Je l'ai étranglée! acheva Bricole, qui se dressa l'œil en feu, en frap|iant un formidable coup de poing sur la table.

Puis, retombant aussitôt sur la chaise, les doigts crispés, la sueur au front :

— \n moins, continua-t-il, maintenant, je ne l'entendrai plus injurier la pauvre petite morte... Voyez-vous, ce n'était plus tolérable! toujours, à propos de tout! .\li: elle la haïssait trop! C'est elle qui est cause de tout, et si la dernière fois qu'elle est venue on l'avait bien accueillie comme elle le méritail, pcul-élre qu'elle serait emurc là... près de moi! et alors... oh! alors., pauvre chère .Nicettc!

— Nicetlo! lit Lanililin.

— Nicette! répéta Caminade.

El sur cette dernière exclamation, il se passa un fait étrange.

Bricole releva le front, écarta d'un geste brusque l'agent, qui lui cachait Caminade, et se mit à regarder ce dernier d'un œil ardent où brûlait une flamme sombre.

Son visage avait pris en même temps une expression d'une sauvage énergie.

— Quel est cet homme? interrogea-t-il la gorge serrée.

— Que t'importe ! répondit Laniblin.

— Je veux savoir son nom ! ou plutôt non, attendez. C'est bien lui? répondez. Ah! répondez donc!

La voix de Bricole devenait menaçante ; il y avait comme des éclairs d'acier dans son regard.

— Eh bien! oui, c'est lui! Caminade! Et après? dit Lamblin, qui, instinctivement, se plaça devant le jeune baryton pour le protéger contre un premier mouvement de fureur.

Mais l'appréhension fut de courte durée.

Presque aussitôt, les traits de Bricole se détendirent; un frémissement nerveux remua ses lèvres, et son regard, devenu plus doux, ne put se détacher de Caminade.

Il passa ses deux mains sur son front et fouilla ses cheveux de ses doigts nerveux.

— Lui!... dit-il avec un sanglot, lui !

Et lentement il se leva encore une fois et fit un pas vers le jeune baryton. Ce dernier et Lamblin se regardaient surpris.

Bricole ne les quittait pas des yeux, mais il n'y avait plus ni menace ni colère ; même on y voyait maintenant passer des lueurs d'attendrissement. Enlin, il tendit les mains et s'empara de celles de Caminade.

— Ah! elle vous aimait bien, la chère petite, dit-il d'une voix étouffée, c'était sa vie! On nous a dit qu'elle en était morte; mais, moi, je sais bien que ce n'est pas de cela! Celle qui l'a tuée est là, et elle ne fera plus de mal à personne... Si vous saviez ce qu'elle a souffert par la misérable qui aurait dû la protéger! Moi, je ne savais pas. Tenez, il y a une chose que je n'oublierai jamais! La dernière fois qu'elle est venue ici, nous préparions un horrible guet-apens; elle l'avait appris, et elle venait pour vous sauver! Cette fois-là, elle priait et suppliait en joignant ses petites mains d'enfant. Je la vois toujours. Ah! comme je l'ai embrassée, la pauvre jolie, et j'ai bien fait, parce que depuis c'a été fini, et je n'en ai plus entendu parler jusqu'au jour où Lambert est venu nous dire...

Le malheureux n'acheva pas.

Sa voix s'étranglait; un voile épais obscurcissait sa vue... il trébuchait.

Quelques minutes, il resta là, le front dans les mains. (P. 382.)

Il lit un mouvement énc'r.;,'i(iiie pour ne pas s'abandonner à sa défaillance, cl re|)rit possession de lui-même.

— Allons! maintenant, ce n'est plus de ça qu'il s'agit, dit-il; l'affaife est faite, et il n'y a pas à y revenir... .\u moins, s'ils voulaient me couper le cou, comme je les remercierais! Qu'est-ce que je puis faire ici. à présent, je vous le deniiindo?... Encore, si l'enfant vivait!... je ne dis pas; il y aurait de bonnes

iiv. 48. — riEniiE zaccone. — i.a iii.i,r des camelots. — En. i. nouFF et c'". liv iS

raisons pour ih'rcndrc sa peai.'... mais tout seuil... a qui est-ce que je pourrais bien être utile? Il vaut mieux en liair, et je ne désire pas autre chose.

Tout de même, ajouta-t-il aussitôt, je suis licureux de vous avoir vu ! et si vous allez là-bas, où on l'a enterrée, eh bien, dites-lui quelque chose pour moi; elle vous entendra, vous, et peut-être que ça me portera bonheur. Vous me le promettez ?

— Je le jure ! répondit Gaminade d'un ton ému.

— • A la bonne heure!... Nous ne uoiis reverrons probablement plus jamais... et la reconnaissance d'un misérable comme moi, ça ne vaut pas cher, mais vous pourrez au moins vous dire que vous m'avez rendu bien heureux... Adieu, monsieui' Gaminade.

— Adieu! adieu! père Bi'icole.

Et le jeune baryton entraîna Lamblin et gagna rapidement la rue.

Ils étaient tous les deux diversement impressionnés, mais également émus.

— Pauvre diable! fit Gaminade, lui aussi aimait la pauvre Nicette.

— Il s'en est aperçu trop tard! répondit Lamblin.

— Ah ! je n'aurai garde de manquer à la promesse que je lui ai faite.

— En faisant cela, vous ne ferez que votre devoir.

— iiïais où dois-je aller?

-^ C'est ce que je vais vous dire. Venez !

Un quart d'heure après, ils étaient installés dans une petite salle d'un cahoulot de la place de la Bastille.

Lamblin prit tout de suite la pai-ole.

— Ainsi, dit-il, voilà six anuées que vous n'étiez venu à Paris?

— Six années, oui, répondit Gaminade.

— Au moins, avez-vous eu des nouvelles?

— Une fois seulement, par Leuglumé, et il y a longtemps.

— Enfin, vous savez ce qu'est devenue la comtesse?

— On m'a assuré qu'elle était retournée au Brésil.

— C'est vrai, elle est près de son fils... Quant au comte, on ne Ta plus revu; il voyage. Toutefois, il a réglé ses affaires avant de s'éloigner, et c'est M. Desgranges qui exécuterait ses dernii'res volontés pour le cas où il viendrait à décéder à l'étranger.

— Mais Nicette, fit Gaminade, vous ne parlez pas de Nicette?

— Nous y arrivons.

— Vous hésitez.

— C'est que c'est grave.

— Sans doute, et pourtant le renseignement que je réclame de vous est des plus simples, et je m'étonne...

— Eh bien, vous avez tort, mon ami, car ce que j'ai à vous apprendre est

(l'une telle importance que, à ce moment même : je me demande si je dois laisser échapper la confidence qui est sur mes lèvres. Caminade fit un mouvement.

— Une confidence! répéta-t-il avec émotion. Moi, je ne demande qu'une chose, c'est de connaître en quel lieu je trouverai la tombe de ma pauvre Mcettc.

— Vous le saurez tout à l'heure I mais auparavant, il faut que vous sachiez comment et de quoi elle est morte.

Caminade sentit un frisson passer sur sa chair. Une pensée qui l'avait obsédé souvent revint troubler son esprit, il se rappela qu'autrefois il s'était eiTrayé à l'idée que la pauvre abandonnée avait bien pu se suicider.

Lamblin ne devina certainement pas ce qui se passait en lui ; mais il remarqua sa pâleur et son trouble, et s'empressa de le rassurer du geste.

— Écoutez-moi, reprit-il ; je ne veux pas vous rappeler un passé que vous connaissez aussi bien que moi; la chère petite était rentrée bien accablée à la suite de votre aventure; elle vous aimait toujours cependant, mais pour rien au monde, elle n'eût voulu rien faire qui pût compromettre votre avenir; à Paris elle se trouva très malheureuse, sans que jamais aucune plainte contre vous se fût échappée de ses lèvres : elle était souffrante, d'ailleurs, d'un mal mystérieux dont la cause lui était encore inconnue et elle ne demandait qu'à mourir, parce que l'existence loin de vous ne pouvait plus être pour elle qu"un long et douloureux martyre.

— Ah! comme j'ai été coupable! murmura Caminade.

— Oui, bien coupable! dit Lamblin; mais elle, je le répète, ne songeait pas à vous accuser... Et si alors vous fussiez revenu, elle vous eût pardonné, .«ans garder aucune amertume de votre faute.

— Pourquoi ne m"a-t-on pas prévenu? Ceux qui l'entouraient à ce moment ont été bien cruels.

— C'est elle qui l'a voulu.

— Elle! ce n'est pas possible... Pourquoi l'eùt-elle défendu, puisqu'elle l'i'aimait encore?

— Elle Vous a aimé jusqu'à sa dernière heure; mais un autre sentiment 'a retenue.

— Lequel? dites, lequel?

Lamblin se lut un moment, puis, au bout de quelques secondes, il reprit :

— M. Gaston, qui lui donnait ses soins, lui avait recommandé de quitter l'a ris, et sa jeune femme, que vous avez connue naguère sous le nom de Chrislianc lîrémont, et qui se trouvait alors à Sainte-Claire, lui olîril à peu de distance, sur la ctUe, une petite habitation ou la chère malade pourrait vivre en repos, au grand air, et se réconforter, en attendant llieure de la crise.

— La crise! répliqua Caminade.

380 I,A nLLK DKS CAMELOTS

— L'enfant était bien usée par la vie qu'elle avait menée dans son enfance; clic était d'ailleurs très délicate, et l'état dans lequel elle se trouvait depuis voire aI)andon devait fatalement s'aggraver au moment de la délivrance.

— La délivrance! dit Caminade frissonnant, que voulez-vous dire, mon Dieu?

— C'était du moins l'avis de M. Gaston. Ce qui arriva lui donna bientôt raison, c't lorsque le moment redouté survint, la pauvre mère était irrémédiablement condamnée !

Le jeune baryton jeta un cri et se leva droit devant l'agent. Sa poitrine se soulevait avec force, ses dents mordaient ses lèvres, ses yeux grands ouverts regardaient fixement sans voir.

— Nicelte, mère! balbutia-t-il ; Nicette, un enfant ! Ah ! ne me trompez pas.

— Le désirez-vous sincèrement?

— Vous en doutez?

— Eh bien, oui, un enfant, une lille; comprenez-vous? Caminade pressa ses tempes de ses deux mains glacées.

— Ah ! béni soit Dieu ! s'écria-t-il, violemment ému. Au moins, il me restera quelque chose de la pauvre aimée. Tenez ! vous ne savez pas le bien que vous me laites... Mais j'étouffe !... laissez-moi respirer... Un enfant, une fdle! Ah! pourquoi me l'a-t-on caché... dites, pourquoi?

— C'est Nicette qui l'a voulu ainsi. La chère petite vous savait lion ; elle ne doutait pas de votre cœur; mais elle vous savait aussi léger et faible et elle avait peur.

Caminade se fourrait les poings dans les yeux.

— Oui, elle avait raison! dit-il d'un accent brisé... seulement... si je l'avais su.

Mais voyons! ajouta-t-il, il faut tout me dire... vous le voulez bien, pasvrai?

— Assurément, répondit l'agent.

— Vous venez de dire que Nicelte est morte en laissant une lille !

— Parfaitement.

— Une fille qui est à moi, qui m'appartient?

— Tiens, donc!

— Mais, je veux la voir, alors... On ne peut pas me refuser ça.

— Je crois bien !

— Où est-elle?

— A Trémel, près du château de Longueville, à deux pas de Langrune, chez le père Guillaumin.

— Dès demain, je partirai.

— Vous ferez bien; et quand vous serez à Langrune, avant de vous rendre

à Trémel, où est renfaiit, faites un petit détour, et rendez-vous au cimetière de Sainte-Claire, où repose la mère.

Caminade serra les mains de Lamblin.

— Merci! merci! dit-il, et croyez que je n'oublierai jamais le service que vous venez de me rendre !

LU

Le lendemain, ainsi qu'il l'avait dit, Caminade quitta Paris par le premier train.

II se rendait à Caen, et de là à Langrune.

Il connaissait déjà le pays pour l'avoir visité autrefois, sur l'invitation du comte de Savenay; et quoiqu'il n'eût pas oublié ce voyage accompli dans des circonstances exceptionnelles, ce n'est pas à ce passé qu'il songeait alors.

Bien d'autres pensées lui étaient venues à l'esprit, depuis la veille, et la révélation que lui avait faite Lamblin l'absorbait entièrement. 11 allait prier sur la tombe de Nicette! il allait voir sa fille!

Et c'est avec un profond attendrissement qu'il se rappelait les phases de ce charmant poème de sa première jeunesse; c'est avec des larmes plein les yeux qu'il évoquait l'image de la pauvre enfant qu'il avait aimée et qu'il aimait plus encore peut-être depuis qu'on lui avait appris comment elle était morte!

Lamblin lui avait proposé de l'accompagner, il avait refusé.

Il préférait être seul, voulant pleurer à son aise.

Il arriva à Caen le soir, et y coucha.

Ce ne fut que le lendemain qu'il se fit conduire à Sainte-Claire.

\ mesure qu'il approchait, l'émotion le prenait à la gorge, ses yeux se voilaient; il n'avait plus qu'une pensée : JN'icelte!

Une fois à Sainte-Claire, il renvoya sa voilure, qui alla remisera Langrun?, cl s'achemina à pied vers le cimetière.

Il était situé à cinq cents mètres environ.

C'était un humble cimetière de campagne, où poussaient quelques cyprès et des mélèzes, sous lesquels s'abritaient de modestes tombes, surmontées de croix noires aux inscriptions blanches.

Seul, le monument élevé à la mémoire de M. lîrémont dressait sa silhouette grise au fond de l'allée principale.

On lui avait dit qu'il trouverait la tombe de Niccllc à quelques pas; et en ofTi'l. (lès qu'il l'eut atteint, il aperçut sur la gauche un fût de colonne qui allira loul à coup son regard.

11 se prit ù frissonner, et fut obligé de se retenir à la grille qui l'entourait.

38g LA FILLE DES CAME LOTS

Il n'y avait qu'un nom sur le marbre : NICETTE...

Elle était là!...

Un sanglot souleva sa ]i!)ilrinc et faillit l'étouffer.

Que n'eût-il pas donné à cette heure pour lui rendre la vie et racheter sa faute !

il comprenait seulement maintenant combien il avait été cruel, et ce qu'elle avait dû souffrir.

Il s'agenouilla.

Et pendant quelques minutes, il resta là, le front dans les mains, les yeux brûlés par les larmes, se demandant, désespéré et sombre, ce qu'il ferait dans la vie, désormais.

Tout à coup, il releva le front, et en même temps se redressa.

Dans sa douleur, il allait oublier la petite créature qu'elle avait mise au jour.

Sa fdle ! P.aymonde 1

La chère morte avait voulu qu'elle portât son nom.

C'est elle qu'il fallait aimer et proléger. C'est elle qui allait devenir le but (le sa vie.

Il secoua la tête, et un éclair intense jaillit de ses yeux.

Puis, ayant dit une dernière prière, il quitta l'enclos et prit le sentier qui, de là, conduisait à Trémel.

Un immense désir de voir sa fdle s'était emparé de lui, et ï\ avait hâte de gagner te petit bourg où on l'élevait.

La distance était fort courte : en moins d'un quart d'heure, il atteignait le bas de la côte, du sommet de laquelle on aperçoit la crique de sable où s'étagent les vingt à trente maisons de Trémel.

La pente est très raide pour arriver à ce sommet, mais Caminade avait de bonnes jambes, et en dis minutes, il l'eut escaladée.

Toutefois, quand il fut parvenu au point culminant, il s'arrêta, autant pour -souffler que pour jouir du charmant panorama qui se déroulait à ses pieds.

Aussi loin que le regard pouvait porter, s'étendait la belle moire verte de la mer, légèrement frangée d'écume blanche, apportée par les lames du large ; do petites voiles passaient au loin, comme un vol de goélands, et la riante silhouette de l'humble bourg se détachait du fond plus sombre des hautes falaises.

Les maisons, éparpillées çà et là, ressemblaient, à distance, à un maigre troupeau de moutons ou de chèvres paissant le long des sentiers abrupts et comme suspendus au-dessus d'abîmes vertigineux; sur la grève, quelques barques échouées dormaient sous les rayons ardents du soleil.

Quoique le regard fût également ravi par le paysage et que le charni) jc dégageât surtout de l'ensemble du tableau, cependant, quand il s'arrêtait sur le ■groupe d'iiabilalions il était parliculièremcnl attiré cl reienu [lar une maison qui

se distinguait des autres en raison de l'entretien spécial dont elle était évidemment l'objet.

Dès que Caminade l'eut aperçue, il ne vit plus autre chose... et son cccur tout entier en fut remué.

De toutes les maisons du bourg, c'était celle-là qu'il eût choisie pour y placer i'enfant de Nicette, et un âpre désir le prit de savoir si c'était bien là, comme son instinct le lui disait, que vivait la petite Raymonde.

Justement, un homme travaillait dans un champ voisin. Il alla à lui.

— Pardon, monsieur, lui dit-il en saluant et en indiquant le bourg du doigt, c'est bien Trémel, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur, répondit le paysan.

— Et vous l'habitez?

— Depuis ma naissance.

— Alors, vous pouvez me dire à qui appartient cette maison, là, à mi-côte,qui se dislingue des autres.

Le paysan enveloppa Caminade d'un regard méfiant et mit quelques secondes à répondre.

— Est-ce que vous ne la connaissez pas? insista Caminade, étonné de son silence.

— Moi? Ah! ce serait drôle... puisque j'y suis né.

— Est-ce possible!... Mais alors... vous êtes Guillaumin?

— Comme vous dites.

— Et je suis heureux de vous rencontre!', car c"est précisément à vous que j'ai affaire.

Celte fois Guillaumin fronça le sourcil.

Le paysan n'aime guère l'étranger, et à l'époque où se passe ce récit, certains points du littoral n'avaient point encore été envahis et occupés par les touristes et les baigneurs.

Les indigènes se méliaient.

Guillaumin se tint, en quelque sorte, sur la défensive.

— A moi?... répliqua-t-il. ça se peut-il bien? et à propos de quoi, s'il vous plaît?

— C'est une histoire que je veux vous raconter, et si vous avez le temps de m'entendrc

— Une histoire?... qu'est-ce que c'est que ça, et dequoi s'agil-il?Dame... vous comprenez... ici. nous nous connaissons tous, petits et grands.

— Mais j'ai été l'ami de M. le comte de Savenay.

— Vous?

— Et peut-être vous rappelez-vous que je suis venu à Longucviilc, il y a quelques années, pour l'alTaire du souterrain. Regardez-moi.

3Si LA FILLE DES CAMELOTS

Guillaumin fil un mouvement.

— Le souterrain, murmura-l-il ; attendez donc... oui, je me rappelle. Enfin, cette fois, pourquoi venez-vous?

Caminade allait répondre, quand l'angélus sonna à la petite chapelle du bourg.

Guillaumin avait ôlé son bonnet et venait de faire le signe de la croix.

11 y eut un moment de silence.

Quand Guillaumin eut achevé sa prière, il se tourna vers Caminade.

Son visage avait repris son expression sereine, à laquelle se niêiait un certain air de gravité.

— Maintenant, dit-il, si vous voulez bien, nous allons descendre : il est midi, c'est l'heure du dîner, et il y a à la maison un jeune estomac qu'il ne faut pas faire attendre.

Caminade tressaillit.

— Vous avez un enfant? balbutia-t-il avec émotion. Le visage de Guillaumin s'éclaira tout à fait.

— Oui, répondit-il avec une pointe d'orgueil; une jolie petite fille, que tout le monde aime à Trémel, et qui m'aime, moi, comme si j'étais son père.

— Comment! ce n'est donc pas...

Guillaumin leva les yeux au ciel.

— Ah! si Dieu m'avait fait la grâce de me donner une pareille enfant, ditil. il aurait fait de moi le plus heureux des hommes!... Mais il ne faut pas trop demander, et, puisque la petite est bien portante, qu'elle pousse comme un vrai champignon, et qu'elle m'aime avec toute la tendresse de son cœur, que pourrais-je désirer autre chose? Ah! elle sera la joie et la consolation de nia 'ieillesse, et un jour...

— C'est donc une orpheline? interrogea Caminade.

— Précisément : sa mère est morte au pays; on l'appelait M"" Nicette.

— Et... son père?

Un nuage passa sur le front de Guillaumin.

— Son père! répéta-t-il, d'un ton brusque... je ne le connais pas, on ne m'a jamais dit son nom. Et la chère morte n'a pas voulu qu'on lui écrivit. — Pourquoi, je l'ignore, et c'est même bien singulier, car il paraît qu'elle l'appelail au moment de mourir.

Caminade suffoquait, et il fut sur le point de se trahir.

Mais l'attitude de Guillaumin et l'accent dont il parlait n'étaient point faits pour autoriser une confidence.

11 se contint.

D'ailleurs, on approchait du village, et Guillaumin venait de pousser une exclamation de joie.

3Sd

A Noël, nous l'avons porté au cimetière. (P. 391.)

Une petite lillc s'était ('lancée à la rencontre du vieillard et elle accourait de toute la vitesse de ses jambes, en ap[)olant p;ipa Giiiliauniin.

— C'est elle! voyez! dit ce dernier.

Presque aussitôt, il l'enleva dans ses bras et l'embrassa avec effusion, pendant que l'enfant poussait de petits cris effaroucliés et doux comme des cris d'oiseau. IVu après, (Juilhiuniin la posa à terre et lui prit la main.

LIV. i'J. — IIEIiriB ZACCO.NB. — I.A IlLIIi liES CAMriOTS. — I.D. J. nOl'FF El C '. LIV. 19

L'enfant avait six ans au plus; elle était de taille moyenne, plutôt petite que grande pour son âge, avec des yeux vifs, des lèvres souriantes, des cheveux d'un blond doré qui encadraient harmonieusement son front pur; enfin, ilya^•aitdan< sa physionomie enfantine un mélange presque provocant de pétulance et dr douceur, qui donnait à sa personne un caractère particulier d"audace et de résolution.

Caminade ne se lassait pas de la regarder; et, de son côté, Tcnfaut Tobscn^ait avec curiosité.

— Eh iiien! que vous disais-je?... reprit Guillaumin. Caminade se pencha et voulut prendre la main de Ra\Tnonde. Elle la relira vivement et se blottit contre le vieillard.

Ce dernier se prit à rire.

— Ah dame! dit-il avec enjouement. — elle est un peu sauva.e... elle ne voit plus personne que moi!... et moi, je ne suis pas toujours gai...

Et puis, continua Texcellcnt homme avec un soupir, elle a eu un gros chagrin . voilà bientôt si\ mois.

— Un chagrin! dit Caminade; lequel?

— Elle a\-ait alors un compagnon qu'elle aimait bien, le fds du comte; ils ne se quittaient jamais; on les voyait toujours ensemble, et voilà que loutd'un coup il a fallu se séparer... Le fils du comte est maintenant au collège, à Paris. cl la chère petite est souvent bien seule!

On était sur le seuil de la maison; Guillaumin se tourna vers l'enfant :

— Vovons. dit-il de sa voix nide, est-ce que tu ne veux pas embrasser moMsieur?

— Non, répondit Rayraonde.

— Pourquoi?

• — Je ne sais pas.

— Cependant, dit Caminade en s'approchant. j'ai bien connu votre maman Nîwtte, et si elle était là...

— Maman Nioette est morte.

— Eh bien, regardez-moi ; je nai pas l'air méchant, et en souvenir d'elle... En parlant ainsi de sa voix la plus dôme. Caminade s'était baissé et la

sollicitait de son regard le plus caressant.

Et il y avait, répandu sur son visage, un tel air de bonté et de tendresse, que l'enfant finit par se laisser toucher, et lui présenta ses joues roses et fraîches.

Caminade jeta un cri eni^Té, la prit contre sa poitrine, et, pendant quelques secondes, il la dévora de baisers fous !

Quand il la rendit à Guillaumin, ses joues étaient inondées de larmes.

— Qu'avcz-vous ! qu'avez-vous? demanda ce dernier, étonné et ému.

— riien ! ne me demandez rien, répondit Caminade; je suis heureux d'être

venu; j'avais à vous dire bien des choses graves; mais le moment serait mal choisi pour de semblables confidences... nous les remettrons à d'autres temps.

Seulement, j'ai une dernière prière à vous adresser.

— Laquelle? parlez.

— Je voudrais passer ici le reste de cette journée. Ainsi que je le disais, j'ai beaucoup connu celle que vous appelez M""" Nicette; ce matin, je suis allé prier sur sa tombe, et avant de m'éloigner, je désire demeurer auprès de sa fille pendant les quelques heures dont je puis encore disposer; le voulez-vous?

Guillaumin consentit du geste.

— Je n'ai rien à refuser, dit-il, à l'homme qui se présente chez moi au nom de la pauvre mère qui est morte, et chaque fois que vous viendrez ici, vous y serez le bienvenu.

Caminade serra les deux mains du vieillard, et jusqu'au soir il resta à Trémel en compagnie de Guillaumin et de Raymonde.

Ce fut une journée bénie, où il se retrempa dans l'atmosphère réconforlanlc et saine des souvenirs, où il put parler sans contrainte de la pauvre Nicette, à Guillaumin, qui l'avait connue, et à la petite Raymonde, qui l'écoutait le cœur ému et l'œil troublé.

Puis, le soir vint et il fallut partir.

Ce fut un moment cruel.

Vingt fois, Caminade fut sur le point de se trahir et de dire qui il était.

Mais à quoi bon?

11 ne pouvait rester ; et savait-il quand il pourrait re\cnir!

11 était plus prudent d'attendre; d'ailleurs, c'avait été la dernière volonté de Nicette, et il devait la respecter.

Il prit donc dans ses bras l'enfant, mystérieusement atlemlrie, la pressa longuement contre son cœur défaillant, et s'éloigna dft hameau à pas rapides.

Seulement, quand il fut arrivé à l'extrémité de la montée, il s'arrèla et embrassa du regard le jjanorama que les premières ombres de la nuit commençaient à voiler.

La maison de Guilhiuniin piquait seule le tableau di'ià sombre, d'un rayimnement blanc.

11 laissait là la meilleure part do lui-même; et, pemlant (pu'bpic-; minutes, il III' put s'arracher h celle poignante contemplation.

i'.nfin, il lit iiu clïorl siiiliiiiuain, secoua viviMiieiit le front et s'engagea d'un pas résolu dans b^ rbemin (jui conduisait à Langrune.

Il allait reprendre la vie agitée et nomade de l'arliste...

3S8 LA VILLE Dl-S CAMELOTS

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