‹ La fille des camelotsChapitre 9 sur 32 · I.f visagi" de r.Miiiiiiadi' s'éclaira d'un sourire · texte numérisé non relu

I.f visagi" de r.Miiiiiiadi' s'éclaira d'un sourire

— Si! il y avail iiiirl(|ue ciiosc. répoiidil-il.

El, se penchant vers l'enfant, il ajouta à voi\ icudre ei liasse :

- Il y avait que Nicette est une petite sotte d'avoir douté de son Caminade et que son Caminade ne l'aimerait plus si elle retombe jamais dans ime pareille faute !

Nicette ne répliqua pas; elle ne laissa rien voir des milles sensations confuses qui la troublaient; mais, au fond du cœur, elle resta hésitante, irrésolue, sans parvenir à s'expliquer l'horrible doute qui s'nrharnait à l'obséder.

On approchait de la lin de la saison ; encore deux mois, le théâtre fermerait, et Caminade pourrait retourner à Paris.

Cette perspective avait tout d'abord vivement réjoui Nicette.

Vivre à Bordeaux, avec Caminade, c'était bien et elle n'eût jamais demandé autre chose.

Mais se retrouver ù Paris avec lui, c'était l'idéal.

Elle ne se possédait plus.

Hélas! sa joie fut de courte durée.

Elle avait déjà préparé tous ses plans et n'avait pas oublié la tombe des pauvres vieux, qu'elle devait aller visiter tous les jours.

Caminade aimait tant ses chers morts!

Pourtant, une fois qu'elle lui en parlait, elle vit passer une ombre sur son front.

Elle le regarda avec surprise.

— Qu'as-tu? interrogea-t-elle : on d'rait que ça ne te fait pas plaisir de retourner à Paris.

— Eh! si vraiment, ça me ferait bien plaisir, répondit le jeune baryton; mais tu sais... on ne fait pas toujours tout ce que l'on veut.

— Comment?

— Et peul-éire que je me verrai obligé...

— Tu ne viendras pas à Paris?

— Eh bien! c'est ça! fit Caminade, comme un homme qui prend une résolution héroïque : c'est ça, il est possible que tu y retournes seule.

— Pourquoi?

— • Parce (jue j'irai autre part.

— Où ça?

— En Italie! On me propose un voyage pendant lequel j'apprendrai la langue, de sorte que, l'année prochaine, je pourrais avoir un engagement de soixante mille francs à Milan.

Soixante mille fi'ancs, hein! c'est ça qui sérail une chance!

LA FILLE DES CAMELOTS og7

— C'est vrai, dil Nicette, devenue subitement toute triste. Et alors, ajoutât-elle, nous allons nous séparer?

— C'est le métier, tu sais bien. Mais il ne s'agit pas de divorce. Ah 1 mais non. Je n'en veux pas. Une séparation pour deux mois tout au plus... et après...

D'ailleurs, conlinua-t-il, pendant les vacances, j'aurai soin de toi; je veux que tu te dorlotes... que tu ne te refuses rien... et ce n'est pas pour dire, mais, depuis quelques semaines, je trouve que tu es souvent un peu bien pâlotte.

— Quelle idéel

— Oh! je lai bien remarqué, et je veux te retrouver, au retour, grosse et grasse à ne pas le reconnaître: Ça, c'est convenu, n'est-ce pas?

Vois-tu, ajouta-t-il encore, il faut se faire une raison: moi. j'ai mon avenir à faire : tout le monde me le dit, et tu ne voudrais pas que je m'expose à rater ma vie, pas vrai? Ça commence bien, et pourvu que ça continue, on peut aller loin! Je sais bien que ce n'est pas toujours gai, et ça me fera bien de la peine aussi; c'était si bon de vivre comme ça, tous les deux! Mais quoi! en somme, c'est un ou deux mois... et après, nous ne nous aimerons que davantage, .\lluns, ne pleure pas... Quand je te vois comme ça, je ne sais plus ce que je fais... essuyé les beaux grands yeux... fais-moi une risette et ne m'enlève pas le courage dont j'ai besoin.

Nicette lit ce que Caminade lui disait; elle cessa de pleurer, s'elTorca de sourire, et un air de calme résignation se répandit sur ses traits.

Mais quand elle s'éloigna, une heure plus tard, elle avait le cœur brisé et la télé perdue.

Cependant, tant qu'elle fut dans la rue, elle se contint encore; mais dès qu'elle se trouva dans sa petite chambre, bien seule et sûre de ne pas être vue, elle alla se j<-ter sur son lit, et, la lèle dans les mains, elle se mit à fondre eu larmes.

Cette fois, c'était bien lini! encore quelques semaines, et ils se sépareraient.

Se séparer de Caminade!... elle n'avait jamais pense à cela... elle n'eût jamais cni que ce fût possible.

Elle setail fait une si douce habitude de celle vie! il lui avait semblé qu'elle ne devait pas linir!

Et voilà que la réalité se dres.sait hideuse devant elle.

Caminade allait partir pour l'Italie, pendant quelle relourneniil à Paris.

Et ce serait tout!

Elle eut un momeni de rexolle contre la crnaulé d'un l.d dénouement.

Mais rpu! faire?

D'ailleurs, presque aussitôt n.U' pensée |,ii Ni,,!, qui la rappela à elleluénie.

Caminade l'axait du. C'est de son avenir qu'il s'ad.ssail, et elle ne s'arréla

pas à soupronncr un sciitimcnl éiioïsle sous les paroles ipril a\ail prononcées.

Elle eût donné sa vie ])our lui, et n'entendait pas liésitei- devant le sacrifice de son propre bonheur pour ajouter au sien.

De toute la nuit, elle ne goûta i)as une heure de repos. Quand elle se leva, le lendemain matin, et qu'elle se regarda dans la glace, ce rpie Caniinade lui avait dit la veille lui revint à l'esprit.

Elle remua lentement la tèle.

— Il a raison! balbutia-l-ellc, le cœur gros; comme me voilà changée! et pourtant j'étais si heureuse! Qu'est-ce que ce sera donc maintenant!

Et elle allait retomber dans .ses sombres rêveries, quand elle secoua vivement le front.

— Non, non, dit-elle, je ne veux pas m'abandonner de la sorte... cela lui ferait trop de peine... Il faut, au contraire, qu'il me croie courageuse et forte... A Paris... ipiand je serai seule, j'aurai assez le temps de pleurer sans qu'il me voie.

Les deuv mois qu'elle devait encore passer à Bordeaux s'écoulèrent avec une rapidité vertigineuse; et à mesure que le moment terrible approchait, elle se sentait envahir par une épouvante qui la glaçait.

Pourtant, elle faisait encore belle contenance.

Au fond du c(eur, un espoir insensé restai obstinément.

Elle se disait que Caniinade changerait de résolution ; qu'un incident se produirait (pii l'obligerait à renoncer au voyage projeté, qu'il resterait près d'elle...

Tous les jours, elle s'attendait à l'entendre lui annoncer la bonne nouvelle.

Hélas! vain espoir...

Le jour fatal devait arriver sans que le jeune baryton eût rien modifié à son programme.

La veille, ils avaient eu un dernier et suprême entretien.

Jusque-là, Nicette s'était bien comportée ; elle s'était montrée exceptionnellement vaillante, et nul n'avait pu soupçonner au prix de quels efforts surhumains elle parvenait à cacher à tous l'horrible déchirement dont elle était torturée.

Caminade y avait été trompé plus que les autres.

Ça, c'était bien ! Décidément, on ne savait pas ce que ((mlienl d'énergie et (b^ ressort le corps de ces petites femmes. C'était affaire à elles; elles en remontreraient aux hommes sous ce rapport. El au fait, après tout, ce n'était qu'une absence. Sept ou huit semaines. C'était [las la ])eiue de se dévisser pour si peu. Que diable! l'Italie, ça n'était pas au bout du monde, et on avait vu des voyageurs qui en était revenus!

C'est ainsi, moitié gaiement, moitié lendrenu'ut, que Caniinade consolait la pauvre Nicette, et celle-ci, abîmée dans son immense douleur, trouvait encore

A çà, est-cfi que lu ne vas pas te coucher? fit l'ogresse... (P. 296.)

iiiic (hnii-ciir iiiliiiic ;'i rcdiilcr ccllr Ikiihic ^rosM' \iii\ (|u"i'llc ii';i\ail jiiiiiais pu (•iilL-ndrc sjiiis un (l(Ui\ IVissoiuicmcnl.

(-(•pciiilaMl riicun- passail. Niii'lli- ili'v.iit parlir de Iioii inalin pai- Ir prcuiifi' Iraiu. Il- rtairiif ((iiivciins (pic Carniiiadi' u'irail pas à la 'J^aw. l.a pauvre ciiraiil, I ii\ail <li'uiaii(lc rlIciiiiMiii'. l'iilc \\i- \(iulail |ias le (piillcr (li'vaiit le uuindc : il lui scinldail (pic. seule, elle .iiirail plu- de cdura.L.'c.

iiv. .'H. — iiEiiiu: xAL(.ii.vt. — lA III. Il: lUs camilois. — tu. i. iiori-K i.t g'", liv. 31

290 LA FIIJ,K DKS CAMEF.OTS

Mais voilà qu'il se faisait lard, il fallait se séparer.

Nicette fit un effort héroïque, et, après une lon,i;iie élrcinlc, elle marcha résolument vers la porte, quelle ouvrit.

— Allons! adieu! adieu! adieu! dil-elle nlors sads oser regarder en arrière.

Et, hâtant le pas, elle franchit le seuil de la porte et disparut.

Le lendemain, elle quillail Bordeaux; le soir même, elle arrJAait à Paris el allait se réfugier dans la petite mansarde qu'elle hahitait naguère.

Elle avait écrit pour qu'on la lui conservât, et elle la trouva en l'étal où elle l'avait laissée.

Tout était à la même place, comme autrefois : elle seule était changée.

Qu'allait-elle devenir à présent?

Pendant quelques jours cependant, elle éprouva une sorl(; de calme qui ! i reposa .

Presque tous les matins, elle recevait une lettre affectueuse et tendre de Caminade, et la lecture de ces ieilres lui rafraîchissait doucement le cceur.

Il était toujonre à Boivleaux, mais de^ait hienlôt partir.

Toutefois, il lui recommandait de continuer d'envoyer ses réponses à la même adresse, d'où on les réexpédierait sur les villes qu'il allait visiter.

C'était naturel; ISicelle n'y vit pas autre chose.

Relativement, elle était heureuse.

Elle ne sortait que rarement; dans l'après-midi, elle écrivait à Caminade, et souvent elle passait de longues heures à relire ses lettres.

Le temps passait de la sorte. Chaque matin, elle hiffait un jour dans le calendrier qu'elle avait suspendu auprès de son lit, et elle savait ainsi combien de jours il lui restait encore à attendre.

Deux semaines s'étaient déjà écoulées !

Un matin elle éprouva une première déception.

Celait la concierge, une brave femme, qui, dès la première heure, lui montait sa lettre de Bordeaux.

Elle n'y avait jamais manqué.

Ce jour-là, elle ne vint pas.

Nicette attendit une heure, puis deux, et enliii, n'y tenant plus, elle descendit.

La concierge, dès (pi'elle la vit, renuia la tr'Ie.

— Eh quoi! fit Nicette, le facteur ne vous a lien nunis poni- moi?

— Pas aujourd'hui, ma mignonne, n''|Hindil la \ieille li'ninie.

— Vous êtes liien sfire?

— Ah! dame!... (in voii^^ giilait lni[i, tant pas s'habituer à ces choses-là.

— Mon Dieu! ponr\ii (pi il ne soil pas malade!

— Boni en voilà des idées, un homme comme lui. c"est bâti pour vivre autant que le Pont-Neuf.

— Et {mis. la lettre est iieut-ètre égarée? • — Ça s'est vu.

— Et si vous la receviez... dans la journée...

— Je vous la monterais tout de suite. Comptez sur moi. pauvre chérie ! Et dire que j'ai été comme ça, il y a cinquante ansl...

-Nicelte remonta à sa mansarde, préoccupée et triste.

l'ourvuque Caminade ne fût pas malade I C'était son idée iLxe.

Pour un rien elle .serait retournée à Bordeaux.

Pourtant l'He attendit sto'iquement, réagissant contre les inquiétudes qui l'envahissaient.

Ce ne fut que le surlendemain qu'elle eut euliu des nouvelles.

Caminade s'excusait : il avait été très occupé, il allait partir, il avait eu des courses à faire: du reste, il fallait (pie Nicetle ne se tourmentât pas: les lettres de Caminade allaient devenir plus rares, mais cela ne l'emiiècherait pas de jienscr à elle, de l'aimer, etc., etc.

•La lettre était certainement alTcctueuse, mais .Nicelte éprouva une impres.sion de désappointement.

Elle la trouva hien banale.

Elle eul comme froid au oeur et n'osa pas s'arréler aux pensées qui lui \inrent; pour y faire diversion, elle résolut de se rendre au Père-Lachaise.

Quand elle pa.ssa devant la loge, la conciorge l'aiciieillit de sou plus gracieux sourire.

— Eh bien! lui dit-elle, ([uand je vous disais qu'il n'était pas nuilade. En honinie comme ça!... .Vllons! nous voilà heureuse, au moins 1

— Oui '.oui! bien heureuse, répondit Nicelte en s'éloignant.

El elle mettait déjà le pied dans la rue. quanil elle s'arrêta stupéfaite : un homme était là. devant elle, qui lui .souriait.

('.et homme était Lamblin!

- .Vil ! ah! te voilà, mauvaise graine, conimenia-l-il d'un ton lamilier.

Mais aussiti'it la iiarole i-e>la suspendue sur ses lé\res et un geste d etonnenient lui ei'li;ip|i;i.

Il M'oail de remarque!- l'iiltératioM des Irails de Niiclte et en était Ir^ppé.

— .Ml çà... reprit-il |ieu après, lu n'as pas été S(Uilïraiile... au moins.'

— N(Mi. monsieur l.amhlin, répondit l'enfanl.

— C'i'sl que tu es changée.

— 'l'ont le Mioiide me le dit.

— 'lu soulTr'es?

— In peu.

LA l'ILLE DES CAMELOTS

— C'est pour cela que lu as quilU' Fjordcaux?

— Non. Ce n'est pas pour cela.

— Et Caminade ne t'a pas accompagnée !

— Il n'a pas pu.

— On me l'avait dit; et je comprends, ça t'a fait de la peine?

— Oui, beaucoup de peine.

Lamblin regarda l'enfant avec une douce pi lié.

— Alors, continua-t-il, d'un ton presque tendre... vous vous êtes séparés... Cela devait arriver... et il ne faut pas te rendre malade pour ça... jeune, jolie comme tu l'es, tu trouveras dix Caminade pour un. Les premiers moments, c'es dur, je sais bien, mais le temps est le meilleur remède, et l'on est étoimé, un beau matin, de s'être l'ait tant de cbagrin pour si peu de chose. Enfin, le plus fort est l'ail, et tu vois, on n'en meurt pas! Mais lui! où est-il?

— J'ai reçu une lettre ce matin.

Lamblin fit un mouvement.

— Ce matin! de lui? dit-il; et d'oii venait cette lettre? — • De Bordeaux.

— Ah!

— Cela vous étonne?

— Non... non... Seulement!..

Et comme Lamblin se taisait tout à coup, elle lui prit les mains et les serra à les briser.

— Mon Dieu! balbutia-t-elle; mais que se passe-t-il donc? Vous savez quelque chose et vous n'osez me le dire... un malheur peut-être; il est arrivé un malheur à Caminade?

— Eh! non!

— Alors, (pi'y a-t-il?

— Moi, je croyais que tu savais!...

— Quoi? qu'est-ce que je devais savoir? .. Ah ! tenez, vuiis me faites mourir. La vérité serait moins cruelle que cette incerliluile (|ui me lue. Parlez.

Lamblin parut prendre une résolulion soudaine.

— Tu as raison, dil-il; après loul. tu l'appieudrais dans (pielques jours, et il vaut mieux que lu le saches toul île siiile. Ecoute. Tu crois que Caminade est à Bordeaux... Eh bien! il a passé la journée d'hier à l'aris.

— Ce n'est pas vrai! Oii! ce n'esl pas vrai! cria Mcetle.

— Je l'ai vu !

— Vous vous êtes trompé! Si Caminade éUiil à l*aris, pourquoi ne serait-il pas venu me voir?

— l'arci' qu'il n'i'sl pas seul.

— Lue feiinne?

— Oui.

— Qu'il a connue à Bordeaux?

— Comprends-tu?

Nicette eut un sanglot qui lui déchira la poitrine; elle pressa ses tempes de SCS mains atTolées.

— Oh! ça... c'est trop!... murmura-t-elle accablée; lui que j'aimais tant, mon Dieu! que j'aime tant encore! Pauvre et bon Caminade ! Est-ce possible qu'il ne m'aime plus! Alors, maintenant, tout est fini, n'est-ce pas, et je ne le verrai plus, je ne...

Elle ne put en dire davantage. Sa voix s'étranglait dans sa gorge; une pâleur de mort se répandait sur ses joues, et elle s'atTaissa sur elle-même.

Lamblin n'eut que le temps de la recevoir dans ses bras pour la porter dans la chambre de la concierge, ijui communiipiait à la loge.

La vieille femme accourut elîrayée.

— Et qu'a donc ce cher petit ange? dit-elle; qui peut l'avoir mise dans cet état?

Et au regard qu'elle lança à Lamblin on pouvait croire qu'elle le soupçonnait d'être la cause de la syncope de Mcette.

— Mais elle est évanouie! reprit-elle presque aussitôt.

— Elle va revenir.

— Elle va revenir! Vous on parlez à votre aise ; je n'ai pas la berlue, peut- Clrc, je vous dis qu'elle est très mal, cette enfant, et si vous étiez un homme...

— Qu'est-ce que je ferais?

— Vous iriez chercher un médecin.

— Où ça?

— A deux pas. au numéro i"}. C'est un jeune docteur qui vient de s'établir dans le quartier; on le dit très savant.

Lamlilin se hâta, et cinq minutes après il revenait.

Il n'axait pas trouvé le médecin, mais on était aile \r cliercher. et il allait arriver.

En elTet, un instant plus tard, il accourait.

Landilin s'était retiré, se réservant de revenir niu' luis la visite terminée.

Cependant le médecin s'était approché de Nicette, qui u'iniiit |i;is encore repris ses sens, et, dès qu'il l'eut aperçue, il laissa éilia|i|MT un geste de surprise.

— Est-ce que c'est grave? interrogea la coucii>rge, (pii était restée pour l'as.sistcr.

— Je ne pense pas, réjjondit le jeniii' praticien, non- allons voir. Donnez un peu de jour et ouvrez, je vous prie, la iVuèlre.

La vieille obéit, el le jetiiir honiim'. ayanl pris \v lii-as i]c Niretle. se mit à consulter le pouls.

Quelques secondes s'écoulèrent alors pendant lesquelles l'enfant rouvrit lentement les yeux et regarda autour d'elle avec un profond étonnement.

D abord, elle ne se rappela rien de ce qui s'était passé; mais peu à peu elle revint au sentiment de la réalité et elle se prit à tressaillir quand son regard rencontra celui du jeune médecin.

— M. Gaston! dit-elle, comme en un cri douloureux.

— Oui, mon enfant, c'est moi, répondit le jeune tiomme; quand on m'a fait appeler, j'étais loin de me douter...

— Je me suis donc trouvée mal?

— C'est cela, un évanouissement, ce ne sera rien... Le pouls est déjà meilleur; tout à l'heure les couleurs vont reparaître. Seulement, dites-moi, mon

■ enfant, est-ce que vous avez éprouvé déjà quelques troubles semblables?

Et, en parlant ainsi, la voix du jeune médecin empruntait subitement une ntonation plus affectueuse et plus douce.

Nicette le regarda.

— Des troubles pareils? répondit-elle ; c'est possible, je ne me souviens pas bien ; une fois ou deux peut-être, mais je ne fais pas attention à ça.

— ■ Vous avez tort.

— Pourquoi?

— Parce que ce sont des symptômes.

— Qu'est-ce que c'est, des symptômes?

Gaston ne répondit pas tout de suite ; il continuait d'observer Nicette avec une persistance qui finit par gêner celle-ci .

De son côté, la vieille concierge suivait cette scène avec un ^\ï intérêt; on eût dit qu'une idée étrange lui était venue depuis un instant, et son regard allait, inquiet et curieux, du docteur à Nicette et de celle-ci à Gaston.

— Voyons! reprit ce dernier, vous êtes toute jeune, el à votre âge il est tout nalurel que l'on ne songe pas à être malade. Cependant, vous avez dû éprouver parfois certains malaises auMjuels vous n'étiez pas babiluée.

— Oui, c'est vrai, r(''|i(HKlit Nicette.

— Vous devez a\oir |ifrilu un peu de votre bel appélil déjeune lille?

— En effet.

— Enlin. (juehpu'fois, ne ressentez-vous pas (pu'hpie dégoût pour ce que vous aimiez le mieuv autrefois?

^'ous savez ça?

— Je m'en doutais! lit Gaston. .

— Pardine! c'est clair, ajouta la vieille par manière d'ajqirobalion.

Ils comprenaient (ous les deux, tandis que Nicette demenrait là émue, vaguement tourmentée, cherchant à devinei-.

La vieille eut compassion : en passant près d'elle, elle se pencha vivement, et lui glissa un mot à l'oi-eille.

Et la pauvre enfant n'eut pas plus tôt entendu ce mot, qu'elle poussa un cri où toute son âme vihra, et que les mains joinles, l'œil illuminé d'une joie enivrée, elle se laissa tomber <à genoux.

— Ah! Dieu est hon! dit-elle, Dieu est boni... Mil si Caminade savail... s'il élail làl...

Gaston se rapproidia, d, à voix discrète :

— Si vous voulez, dil-il, je le ferai prévenir. Où est-il?

— Je ne sais pas.

— Vous l'avez donc (juitté'? Ou plutôt...

Va comme Mcetle ne répondait pas et baissait les yeux :

— Pauvre enfant! murmura-t-il. M;iis vous ne pouvez rester ainsi. Je saurai où le trouver. Caminade est un brave garron et s'il apprenail... il quitterait tout.

Nicelte leva ses deux mains suppliantes.

■ — Eh bien, c'est cela! interrompit-elle. Oui. c'esl un bra\e cieur, et je suis bien sûre qu'il m'aime toujours et ]ilus que l'autre! Pour moi, il quitterait tout! Il comprometlrail son avenir même, et c'est ce que je ne veux pas. Non, je serai courageuse... j'attendrai, et quand il reviendra, car il reviendra, allez, il verra qu'il n'a jamais été mieux aimé que par moi.

— Voulez-vous que je dise à Chrisliane de venir vous \oir? ilemanda Gaston.

— M"" Chrisliane!... balluilia .Nicette en rougissant. Non. j'aurais trop de hdute... Plus lard... je veux bien... quand je me serai habituée.

— Au moins, vous consentez à ce que je revienne?

— Ah! je vous en prie même, monsieur Gaston, et ça. ce n'est pas pour moi, allez!... car moi... désoimais...

El elle allait fondre en larmes encore une fdis. ipiaud die lit tout à coujiuu grand effort sur clle-ini'rui'.

— .Mais lum, mm. dil-elie, je veux vivre, puis(|ue \ous venez de m'apprciidiv qiir je n'iii p;is le droit de moin-ir!

A qiH'ique temps de là, voici ce (pii .se passait un soir, -ne de la Cerisaie, dans le logis occupé par M. et M™" Fkicole.

il l'iail à peu près di\ li<'iires. Les di'iix époux élaienl serds.

Bricole venait de s'asseoir à une table lioileiis^î sur laquelle brûlait et fumait une mauvaise ehaudelle.

Le logis se composait d'une chambre dont la l'enètrc ouvrait sur une cour humide et sombre, où la nuit venait à quatre beui'es du soir, et la lumière jamais.

A côté de cette chambre, il y avait une sorte de cabinet-soupente où l'on mettait tous les débarras, qui servait de cuisine, et où couchait Nicette, tant qu'elle avait demeuré chez sa mère.

Un vrai chenil, dont la porte donnait sur le palier.

Le père Bricole était taciturne; le front penché, les sourcils contractés, il regardait le plancher d'un œil atone et fixe.

La femme, lourde, massive, vétuc de vêtements sordides, allait, venait, d'un pas pesant, mâchonnant des mots inintelligibles et s'arrêtant de temps à> autre auprès de son homme, qu'elle cherchait à arracher à son atonie.

Bricole ne bougeait pas.

Le bras allongé sur la table, il tenait un papier qu'il crispait entre ses doigts nerveux et ne relevait le front que lorsque quelque bruit du dehors arrivait jusqu'à lui.

— Ah ça, est-ce que tu ne vas pas te coucher? dit enlin l'ogresse d'une voix rude et impérieuse.

— Non! répondit laconiquemc*.t Bricole.

— Tu veux peut-être sortir encère?

— Probable..,

— La nuit dernière, tu es rentré à deux heures.

— Je rentre à l'heure que je veux.

— Oh! pour ce que ça te rapporte!...

Elle s'était posée dans une attitude de défi.

— Car enfin, poursuivit-elle, la lèvre torve, qu'est-ce qu'il t'a valu jusqu'ici, ton joli docteur? Est-ce que tu as vu la couleur de son argent?

— Laisse-moi tranquille.

— Il est riche, cependant; il a le sac, lui, et il nous laisse crever de faim et de soif. Tiens! veux-tu que je te dise : eh bien! Lambert et toi, vous êtes deux imbéciles, et si j'étais à votre place...

— Que ferais-tu?

La vieille ne répondit pas : la porte venait de s'ouvrir, et Laml)ert était ciilrè sur li's dernières pai'oles iju'clh! venait de prononcer, et (]n'il avait entendues.

— La mère a raison, dit-il d'un Ion délibi'ré, et je coninienre à trouver que ça dure trop longtemps. Du reste, la mère n'est pas seule de cet avis, car, pas plus lard que tout à l'heure, j'ai reçu une lettre.

Ah bien! dit-il, si les tui-iil|ards s'en niri.Mit, ji! iloiiiir m:i (luiiussion. ^i'. 30i.)

— Tiens, moi aussi, dit Bricole, en se redressant.

— Lis-moi ra! fil Lambert, en lui remettant une lettre.

— Et dis-moi, loi, ce que lu penses de ceci, répliqua Hrioolr. l'u lui piésrntant une autre lettre.

Va tous (k'ux, s'élant mis à lire, tiienl eu mi'inc lorn[is un nirme geste do stupéfaction.

Liv. 38. — rii-iiiiR zm:(.()\r. — la ini.r. uns camelots. — éd. j. noiiK Et c'". uv. 33

Les deux lellres, écrites de la même main, contenaient également toutes deux ce qui suit •

« Bricole et Lambert sont deux imbéciles. — Méfi.ez-roits du docteur. >

— Hein! fit Lambert, elle est forte celle-là ; et ça arrive à pici

— Qu'allons-nous faire?

— Je venais te chercher.

— Pour aller où?

— Je te le dirai dehors; c'est moi qui régale.

— Ah ça, tu as donc de l'argent, toi? fit la neille.

— Comme vous dites, maman Bricole; et si vous avez envie de vous rincer la dalle, voilà pour vous.

Et il lui jeta sur la table une pièce de cent sous, sur laquelle elle se précipita avidement.

Bricole s'était levé et se disposait à sortir; mais Lambert ne paraissait pas aussi pressé; il regardait de tous côtés et semblait hésitant.

— Et Nicette? dit-il tout à coup ; est-ce que vous n'avez pas eu de ses nouvelles?

— On assure qu'elle est à Bordeaux, répondit la vieille; mais elle ne nous a rien ditl... Elle sait pourtant que l'on ne mange pas tous les jours, ici... et elle n"a pas eu l'idée de nous envoyer quelque chose; c'est une sans cœur!

— Alors, vous ne l'avez pas vue? dit Lambert.

— Puisqu'elle est là-bas.

— Elle n'y est plus.

— Où est-elle? fit brusquement Bricole, en se retournant.

— A Paris.

— Depuis quand?

— Depuis trois semaines.

— Et elle se balade, elle rigole, fit la vieille, pendant que ses père et mère. . . Bricole eut un geste violent et un regard farouche.

— Avec ça qu'elle était bien reçue, ici! répliqua-t-il amèrement; qu'est-ce que nous avons fait jamais l'un et l'autre pour la retenir; loi, surtout? Tu l'abîmais de coups, quand elle ne rapportait rien; tu l'envoyais coucher sans souper, et si elle n'a pas mal tourné plus tôt, ce n'est pas de ta faute I...

— Ah! bien, je te conseille de parler! riposta la vieille; n'est-ce pas toi (jui buvais tout l'argent ; sans souper? Où était-il, le souper qu'il fallait lui offrir? Tu n'as jamais été qu'un ivrogne, ne l'occupant que de loi, lui donnant l'exemple de la paresse et de la débauche. C'est-y vrai, voyons?

— C'est vrai! répondit Bricole d'une voix sourde.

— Tandis ipie si lu l'avais voulu 1... elle était jolie, la petile, et lulée! Elle

se serait débrouillée, comme les autres, mieux même! et aujourd'hui elle nourrirait ses père et mère, tandis que maintenant...

— Tais-toi! fit Bricole en serrant les poings.

— Maintenant, c'est fini ; elle se moque de nous ; et elle nous éclaboussera quelque jour sans crier gare... Voilà ce que tu as lait, toi! toi!

Bricole levait le poing, et il allait couper court brutalement à la discussion, quand Lambert lui arrêta le bras.

— Allons! dit-il, en voilà assez ! Viens-t-en.

— Oui, sortons, ça vaudra mieux, dit Bricole, car, si je restais, je ne répoudrais pas de moi.

Us sorlirent: dès qu'ils furent dehors, l'air de la nuit rafraîchit le sang de Bricole, et le rendit à un état relativement plus calme.

Ils marchèrent quelques minutes sans parler, Bricole suivant Lambert, qui marchait à quelques pas devant.

Il était absorbé, obsédé d'une idée.

Tout à coup, il suspendit sa marche.

— Alors, elle est à Paris? fit-il brusquement.

— Oui, patron, répondit Lambert, en se retournant.

— Avec son cabo!

— Non, seule.

— Elle l'a quitté!

— Faut croire, à moins que ce ne soit lui I Il y eut un silence.

— Oui, il y a encore ça, dit Bricole; pauvre pelilel .VIors, elle ne doit pas en mener large, et peut-être que nous la reverrons.

Lambert haussa les épaules.

— Eh ! qu'est-ce que vous voulez qu'elle revienne luire au chenil? répliqual-il avec ironie ; elle n'est pas bâtie autrement que les autres, n'est-ce pas, et maintenant qu'elle a goûté de la vie, qu'elle a pris Ihabitude de se dorloter, (ju'elle a fréquenté les cabinets particuliers où l'on gobelotte, plus souvent qu'elle n-tournera à la soupente.

— Tu as raison.

— Ah! si vous aviez à lui oITrir un petit entresol; ça serait possible : mais vous ne l'avez pas, pas vrai.*... et pour lors...

Bricole ne répondit pas, c'est à peine s'il écoulait. Toutefois, au bout d'un instant, il secoua la tète :

— Où alldus-nous? demanda-t-il.

— .\ la viic/irrie, répondit Lambert.

— Est-ce que nous y trouverons U' iluriritr?

— Pardi. si: .. puisqu'il nous y a donné rendez-vous.

— Enfin, qu'est-ce que tu penses du billet que nous avons reçu?

— C'te bêtise! j'en pense, que c'est un avis qui est toujours bon à suivre.

— Tu crois qu'il faut se méfier !

— Je crois, en tout cas, que le docteur ne nous a pas comblés jusqu'à présent, et, si ça doit continuer, nous arrêterons les frais ; nous ne sommes pas au service du roi de Prusse, et il n'est que temps que je songe à m'assurer des rentes pour mes vieux jours.

Ils avaient passé les ponts et se trouvaient dans les environs du boulevard Saint-Michel.

Lambert prit alors une rue à gauche, qui allait tomber dans l'ancienne rue Saint-Jacques, et au bout de quelques minutes il stoppait devant une maison d'apparence fort honnête, dont la devanture vitrée étincelait sous la lumière intérieure, et d'où s'échappait un murmure confus de voix et de rires.

— Us sont rien rigolo, là dedans, dit Lambert.

Et, poussant la porte, il en franchit le seuil, suivi de prés par Bricole.

Il suffit, pour ne conserver aucun doute sur ce point, de feuilleter le livre de M. G. Macé, ancien chef du service de la sûreté.

« Ce genre de débits de boissons, dit-il, augmente tous les jours, et il constitue actuellement un véritable foyer d'infection morale et physique. »

Autrefois, il y avait le tapis franc, dont le Lapin blanc fut un des types les plus connus, grâce à la notoriété qu'Eugène Siie lui a donnée par ses Mystères de Pai'is; mais les tapis francs étaient localisés dans certains quartiers surveillés par la police, et, en tout état, on n'y rencontrait que des escarpes ou des tire-laine. On savait que le bagne ou les maisons centrales avaient comme une porte de sortie sur ces sinistres établissements, et quand un crime se commettait, la sûreté était toujours à peu près certaine de trouver là l'assassin ou le voleur qu'elle recherchait. Aujourd'hui, tout cela est changé.

Le tapis franc s'est transformé, modernisé, pour parler la langue nouvelle, et il est arrivé de nos jours, à plus dun bourgeois de province ou de Paris, de s'aventurer dans un de ces bouges sans se douter du spectacle qui l'y attendait.

A l'époque où se passe ce récit, il n'existait pas encore à Paris beaucoup d'établissements du genre de celui dans lequel ils pénétraient.

C'est depuis 1870 surtout qu'ds prirent un développement inattendu, et à l'heure où nous écrivons on peut dire que la capitale en est infestée.

Des plaintes nombreuses se sont élevées à ce propos, et l'on a appelé sur ces scandales l'attention de k police.

Il paraît qu'elle n'y peut rien !

« Que de difficultés, s'écrie M. Macé, pour arriver à la constatation d'un délit dans un débit de boissons!

LA FILLE DES CAMELOTS 30t

« Sous aucun prétexte, un agent ne peut y pénétrer officiellement sans l'assistance d'un commissaire de police.

« Récemment, ajoute-t-il. une de ces brasseries servies par des femmes était signalée aux rigueurs administratives. Muni d'un mandat, un commissaire de police inter^-int. monta au premier étage, et y trouva, en effet, des lilles de brasserie qui... fabriquaient des fleurs artificielles devant servir, dirent-elles au mariage prochain d'une de leurs compagnes ! »

« Parcourez le quartier Latin, dit l'auteur d'un article très sensé que nous lisions dernièrement dans un grand journal du matin, et vous verrez à cbaque pas s'étaler des enseignes que ni vous ni moi ne connaissions dans notre première jeunesse. Au-dessous de ces enseignes, un trou noir dans le jour et mystérieusement éclairé la nuit par des lustres ornés de verroteries ou tamisés prudes vitraux soi-disant artistiques. Au fond du trou, quelques tables, des chaises, un comptoir. C'est là qu'opèrent ces deux êtres : la liUe de brasserie et le patron dclla casa.

« On appelle aujourd'hui ces caboulots des boîtes à grenouilles.

« Autrefois, on n'en comptait que deux, le Méclicis et le Sénat! et ces ôu/les était assez bien achalandées.

c< Il y avait là un essaim de serveuses habillées à l'italienne, parfois jolies, souvent piquantes.

'( C'était encore assez propre.

Il Mais, depuis, l'institution s'est développée, et à l'heure présente 0:1 ne compte pas moins de cinquante brasseries, parmi lesquelles il faut citer le Faucon noir, le Coq-IIardi. le Murr/rr, L' Lapin le TirCujas, etc., etc. »

Rien des pétitions ont été adressées à la préfecture de police à propos des scandales dont ces ignobles caboulots sont la cause, par les commerçants et habitants paisibles du quartier.

Mais le préfet a bien d'autres conseillers municipaux à fouetter.

Il a trop à faire — et ne fait rien.

Et les boites à f/renouilles continuent leur commerce sous l'œil paternel de l'autorité 1

C'est donc dans un de ces établissements ([ue venaient d'enlrer lîricole et Lambert.

Dès les premiers pas qu'ils y tirent, ils furent suffoqués par l'atmospiière élonlTante qui y régnait; mais ce n'était pas la première fois qu'ils hantaient de pareils bouges, et ils ne furent pas longtemps à se remettre.

Il y avait là une nombreuse et bruyante clientèle.

Clientèle empruntée à peu près à toutes les classes de la société, mêlée et dinfonihie dans inic pniriii^i-uitr diiul aucun des assistants ne paraissait soupçonner le dan.'iM'.

302 I.A 1-lLLK DKS CAMliLOTS

On riail, on buvait, on chantait, échangeant de grossiers lazzis avec les filles de service, chacun s'abandonnant à une liberté absolue d'allures [lar forïanterie ou pour se mettre au diapason général.

Ni Bricole ni Lambert n'y prirent garde.

Ils étaient familiers avec les mœurs de la maison ; et après avoir traversé la première salle, sans se laisser distraire, ils gagnèrent un escalier qui les conduisit au premier étage.

Une fille les avait suivis, et leur ouvrit un cabinet.

— Ce n'est pas ça, dit Lambert, après y avoir jeté un coup d'œil ; il n'y a personne et nous cherchons quelqu'un.

— Fallait donc le dire, dit la fdle.

Et, poussant la porte d'un second cabinet, elle leur indiqua un homme, assis à une table dans la chambre du fond.

— Voilà notre affaire ! fit Lambert.

Et il entra, suivi de Bricole, qui ferma la porte derrière lui.

L'homme qui était là, c'était le docteur.

11 leur avait donné rendez-vous; en dépit du mystérieux billet que chacun d'eux avait reçu, ils étaient venus.

Il y avait quelques jours qu'ils ne s'étaient vus, et Bricole, en apercevant le docteur, ne put se défendre d'un profond étonnement, partagé d'ailleurs par Lambert.

C'est à peine s'ils l'avaient reconnu, tant ils le trouvaient changé.

Que s'était-il passé, et qu'avail-il a leur proposer?

Ils s'assirent.

Et comme le docteur continuait de garder le silence. Bricole le secoua avec force.

— Ah çà, voyons, dit-il rudement, qu'est-ce qui se passe et qu'est-ce que t'as?

Le docteur laissa retomber son poing sur la lable et regarda ses deux acolytes d'un œil hagard et farouche.

Ainsi que l'avaient remarqué ces derniers, ce n'était plus l'homme qu'ils avaient connu! Nature ardente, passionnée, ne cherchant que la satisfaction de ses désirs, sans s'inquiéter de savoir à quel prix cette satisfaction pouvait être obtenue, .aujourd'hui, il était là, le regard atone, perdu dans quelque rêve sombre, hanté de visions terribles, se débattant dans une impasse d'où il n'entrevoyait plus aucune issue praticable.

Il avait les traits tirés, et ses paupières rougies disaii'ut assez les nuits d'insomnie qu'il avait passées depuis quelque temps.

11 releva son regard où étinccla une lueur de sang.

■ — Vous demandez ce que j'ai? dit-il en se secouanl à hi façon des fauves;

TOUS voulez savoir! et vous ne comprenez rien! Cequej'ai. n'est-ce pas?... eli bien, j'ai la poitrine en feu, le cerveau qui bout : il y a des moments où je n"v vois plus.

— Faut soigner ça ! fit Lambert d'un ton goguenard. Et, après tout, de quoi que tu te plains, je me le demande!... Tu as soulagé le comte d'un million. C'est toi qui l'as dit. et ce n'est pas les cent cinquante mille francs que tu nous as promis qui ont dû l'entamer. Tu as donc le sac, d'un côté ; et. de l'autre, une maîtresse, qui est rupin, à ce qu'on dit; eh bien, qu'est-ce qu'il te faut de plus?

— Ce qu'il me faut ! . . . gronda le docteur, en enfonçant ses ongles dans la tablo.

— Si tu veux, èlre ministre, dis-le! Ce n'est pas plus malin qu'autre chose.

— Tais-toi!...

— Tu te fâches?

^ Tais-toi, te dis-je!

Et le docteur frappa avec une sauvage énergie sur la table.

Puis se penchant de nouveau vers les deux misérables :

— Écoutez! dit-il d'un ton violent et âpre, il s'agit d'un dernier coup, et si vous êtes des hommes...

'— C'te bêtise! Ht Lambert, on a fait ses preuves. De quoi s'agit-il?

— Eh! pardieu! interrompit Bricole en haussant les épaules, est-ce que ^a se demande? C'est toujours le même, quoi!... 11 n'en finira jamais avec son comte de Savenay. •

— Le fait est qu'il dure longtemps, celui-là !

— El s'il ne s'agissait pas de lui? repartit le docteur.

— .\h! ah ! il y a du changement, fit Lambert. Eh bien, j'aime mieux ça...

— S'il s'agissait...

— De qui?

Le docteur approcha ses lèvres de l'oreille de Laml .3rt et prononça à voix basse \m nom qui fit tressauter ce dernier,

— J'ai mal entendu! s'écria-t-il stupéfait; lui? c'est de lui qu'il est question ?

— Acccplos-lu?

— Si j'accepte!,.. Seulement, entendons-nous, Philibert. Cette fois, au moins, ça sera sérieux !...

— Nous irons jusqu'au bout.

— Et à quand la partie?

— A demain.

— Où cela?

— Je vous dirai l'heure et le lieu. Et en attendant, voici pour chacun de vous un billet de luille: Voyons... ça va-t-il?

3u4 LA FILLE DUS CAMELOTS

Lambcrl avait déjà empoché son billet do banque, que Rricole n'avait pas touché au sien.

Il le regarda étonné.

— Eh bien, est-ce que tu boudes? interrogea-t-il.

— Peut-être! répondit Bricole.

— Tu refuses le papier de la Banque à présent! Plus que ça de genre, excusez.

— Tu refuses! répéta le docteur.

— Plus souvent, intervint Lambert; laisse-moi faire, demain nous nous retrouverons ici, et je réponds que papa Bricole ne fera plus la bête.

Et il ajouta, en jetant à Bricole un regard sournois :

— Voyez-vous, je sais où ça le gêne, le pauvre vieux, mais quand j'aurai causé un brin avec lui, je connais bien des choses, moi! il sera le premier à réclamer sa part dans cette alïaire de famille !

Sur ces mots, on se sépara et chacun tira de son côté.

Toutefois, comme Lambert allait s'engager dans l'escalier qui aboutissait au rez-de-chaussée, il se heurta à un petit bossu qui sortait de l'un des cabinets voisins.

— Ah bien ! dit-il avec enjouement, si les tortillards s'en mêlent, je donne ma démission !

Et il se disposait à s'éloigner, quand il se ravisa.

11 revint sur ses pas et se mit, en riant, à passer fortement la main sur la gibbosité du petit vieux.

— Et aïe donc!... dit-il en même temps; on m'a toujours assuré que ça portait bonheur, et, en tout cas, si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal! pas vrai, mon petit père?...

Le bossu se contenta de rire, comme s'il eût déjà été l'objet de plaisanteries analogues.

Mais, dès que Lambert se fut éloigné, le rire s'éteignit aussitôt sur ses lèvres.

— Puisqu'il ne s'agit pas du comte de Savcnay; dit-il en devenant tout à coup soucieux, de qui diable s'agit-il donc?...

Le pètït bossu n'était autre que Lamblin.

Une femme ! qiiil a comme à Bordeaux !

Quand Lamblin avait appris à Nicette que Caminade était à Paris, et qu'il n'y était pas seul, c'étaient les deux questions — les deux cris plutôt — qui s'étaient échappés des lèvres de l'enfant.

Au bout d"un instant, il put distinguer les objets qui l'entouraient. (P. 310.}

Il était avec une feniiiie !

Et celte femme, il l'avait connue à Bonleaux, pondant ([u'elle-mème...

Cela, c'était le plus cruel... elle n'y pouvait pas croire; elle n'eût janiai pensé que Caminade dût, un jour, la tromper de la sorte.

Pourtant rien n'étail plus vrail et si elle eût connu tous les détails de celte aventure, peut-être en eût-elle été moins offensée.

I.IV. 39. — FIEHnE Z.\CCONg. — L\ Pir.l,E DES CAUELUrS. — ÉD. 1. KOVff Et C'". HV. U9

C'était, en effet, une aventure bizarre, presque invraisemblable, où tout autre eût succombé avec plus de facilité encore que le jeune baryton.

Il est indispensable de la raconter pour l'intelligence de ce qui va suivre.

C'était deux mois après ses débuts.

Il avait eu tous les triomphes, goûté toutes les ivresses du succès, et chaque jour, nous l'avons dit, il recevait à domicile une foule de billets où l'admiration, l'enthousiasme, l'amour s'offraient à lui sous toutes les formes.

Il n'en avait pas tenu compte tout d'abord, et si Nicette n'eût pas renoncé à la lecture en commun de ces lettres de femmes, il est probable que cela n'eût pas été plus loin.

Mais, dès qu'il se trouva seul à les lire, il fut dégagé de toute contrainte et put savourer à son aise ces correspondances parfumées qui flattaient sa vanité en même temps qu'elles surexcitaient ses sens.

Il y en eut une surtout qui le frappa plus particulièrement que les autres.

Pendant un mois, tous les jours, en arrivant au théâtre, il trouvait dans sa loge une jolie petite enveloppe, sur laquelle son nom, Cami.\ade, était tracé d'une écriture hardie et nette et dont le cachet offrait l'empreinte d'une couronne de marquise ou de liaronne.

Le jeune baryton ne savait pas au juste, n'ayant jamais été versé dans l'art du blason.

Mais, baronne ou marquise, qu'importait!

C'était une femme du plus grand monde, et cela suffisait.

Elle disait dans ses lettres ce que disaient les autres ; mais elle le disait mieux.

Du moins, c'était l'impression de Caminade.

D'ailleurs, les autres avaient fini par se lasser, tandis que celle-ci persistait.

Et chaque jour ses lettres devenaient plus tendres, plus passionnées, et on suppliait Caminade de répondre poste restante, l'assurant qu'on était jolie et ([ue l'on valait bien les amours vulgaires où il se compromettait. On ne lit pas tous les jours impunément de pareilles missives, sans en être troublé à la fin. Et c'est ce qui advint pour Caminade.

Une fois même, il avait eu l'imprudence de parler de cette singulière correspondance à Lenglumé, qui en avait parlé à Séraphita; et celle-ci l'avait agréablement plaisanté pendant toute une soirée.

Décidément, il était aussi trop godiche... Il ne faisait pas honneur au théâtre... Après tout, pourquoi et pour qui tant de vertu, à son âge? Ah! il le regretterait plus tard... trop tard! Et puis, n'est-ce pas, on ne va pas crier ça sur les gouttières, comme les chats! Qui le saurait? Nicette? Eh bien! ne devaitelle pas s'estimer déjà birn heureuse, cette fille qu'il avait ramassée sur le pavé. . . Tandis qu'une baronne, une marquise!... voilà qui vous pose un homme et qui

VOUS lance tout à fait. Ah! ah! mon pauvre Caminade! croyez-moi, prenez garde, et songez à votre avenir, qui est peut-être tout entier dans ce que vous repoussez !

Caminade était déjà fort ébranlé et n'avait pas besoin de pareilles excitations.

Ce qui le retenait encore^, c'était Nicette.

Car on avait beau lui dire, il l'aimait!

On lui reprochait d'être une enfant du pavé.

Eh bien!... lui, qu'était-il donc?

Mais, quand cette pensée lui venait, il se disait aussi que, pour un garçon parti de rien comme lui, c'était tout de même bien flatteur d"avoir été distingué par une grande dame.

Surtout, il était très intrigué...

Qui était cette grande dame.'... 11 eût voulu la voir!

Où demeurait-elle?... elle ne le disait pas...

Sans doute, elle venait au théâtre chaque fois qu'il jouait, et il touillait toutes les loges, cherchant à de\iner où elle se cachait.

Plusieurs fois il avait été tenté d'écrire, il n'avait pas osé.

Il ne savait pas comment on écrit à une marquise et craignait de faire quelque sottise.

Et les lettres arrivaient toujours!

11 y avait plus d'un mois que cela durait, quand uu soir il reçut un billet plus significatif et plus catégorique.

« 11 faut que je vous voie, disait sa mystérieuse inconnue; dans quelques jours peut-être, je serai loin et je ne vous verrai plus ! Je suis très sui'veillée et bien malheureuse, mais, si vous le voulez, vous pouvez donner à ma vin un bonheur dont elle a été déshéritée jusqu'à ce jour I Après-demain, à l'issue du spectacle, une femme vous attendra à la porte du théâtre; elle dira : La Favorite, vous répondrez : Nevers, et vous la suivrez ; faites ce qu'elle vous dira, et confiez-vous à elle sans appréhension. »

Caminade rentra chez lui fort soucieux.

Uue faire; quel parti prendre?

11 n'y avait plus de tergiversations possibles. C'était oui ou non.

D'ailleurs, une secrète inquiétude l'obsédait.

Il craignait une mystilication... peut-être même un piè.u'e.

Les bons petits camarades ne l'aimaient guère; tout au moins, ils l'enviaient. Qui sait si on n'avait pas imaginé une bonne bloijue de Ihéfilre, pour le l'aire poser et le rendre ridicule!

Cela s'était vu quelquefois et il n'en aurait pas eu l'ctrciino. comme ou dit filtre ai'lisli'-;.

D'autre pari, il n'avait pas non plus oublié le guct-apcns dont il avait failli élre victime Vieillc-Ruc-du-Port.

Lambert. — Bricole.

Il se pouvait qu'ils fussent restés à Bordeaux, et peut-être s'étaient-iis entendus pour l'attirer dans quelque nouveau traquenard.

Cependant, en dépit des craintes bien légitimes qui l'assailliront, il conserva tout son sang-froid et ne se laissa pas entamer.

Il était brave et, mystificateur ou bandit, un homme ne lui faisait pas peur.

Il résolut de tenter l'aventure, et ce fut avec une impatience fébrile qu'il attendit le surlendemain soir.

Il jouait la Favorite^ son plus beau rôle, et on peut dire qu'il se surpassa.

Dès son entrée, il avait remarqué dans une avant-scène du rez-de-chaussée une jeune femme rejetée dans la pénombre, qui paraissait n'avoir d'yeux et d'oreilles que pour lui.

Malheureusement, il la voyait mal et ne pouvait distinguer ses traits.

Pendant l'entr'acte, il chercha à la mieux observer; mais elle s'était réfugiée au fond de la loge et avait même baissé son voile, sans doute pour ne pas être reconnue !

Evidemment, c'était son inconnue; un frisson passa sur sa chair.

Ce soir-là, il crut que la représentation ne finirait jamais.

Enfin, quand le rideau tomba sur le dernier acte, et qu'il eut salué le public qui le rappelait avec enthousiasme, il gagna rapidement sa loge, s'habilla à la hâte, quoique avec un soin exceptionnel, et, dès qu'il se trouva présentable, il descendit et s'empressa vers la sortie.

Les autres artistes étaient déjà partis ; il ne rencontra guère que quelques machinistes en relard et les pompiers qui faisaient la dernière ronde avant de se retirer.

Il arriva ainsi à la porte et, du premier coup d'œil, il distingua à quelques pas une femme qui attendait.

C'était la femme annoncée.

Dès qu'elle l'aperçut, elle vint à lui et dit à voix basse : la Favorite.

Caminade répondit Nevers, et, comme aussitôt elle se mit en marche, il la suivit.

Cinq minutes à peine, au bout desquelles ils atteignirent une rue où stationnait une voiture de place.

La portière était ouverte ; la femme fit signe à Caminade d'y monter, et, quand il se fut assis, elle jeta quelques mots rapides au cocher et vint prendre place à côté du jeune baryton.

Jusque-là, il n'y avait rien de suspect, ou qui ressemblât à un guet-apens.

Mais on ne pouvait pas savoir. A tout hasard, Caminade s'était muni d"un revolver.

La voiture s'était engagée dans les rues de Bordeaux, puis, peu à peu, les bruits de la ville s'éteignirent ; on n'entendit plus le sabot des chevaux résonner sur le pavé, et les roues se mirent à rouler discrètement sur une voie unie et macadamisée. Caminade fronça les sourcils.

11 chercha à voir le visage delà femme qui l'accompagnait. Mais la nuit était noire; la route n'était éclairée par aucun bec de gaz; il dut renoncer à rien distinguer.

— Ah çà, où allons-nous comme ça? demanda-l-il alors.

— Oh! pas loin, répondit la femme; une demi-lieue au plus, dans dix minutes, nous serons à la villa.

— Quelle villa?

— Celle de madame.

— Votre maîtresse?

— Oui, monsieur Caminade.

Le jeune baryton lit un mouvement.

— Vous me connaissez? dit-il vivement.

— Qui ne vous connaît pas à Bordeaux? répliqua la camérisle.

— Vous m'avez vu jouer, peut-être?

— Et je n'ai jamais rien entendu de pareil. Caminade sourit avec complaisance.

Décidément l'aventure perdait les allures de mystification ou de piège qu'il lui avait prêtées : c'était le moment d'obtenir les quelques renseignements qui lui manquaient.

— Voyons, dit-il, en se rapprochant avec familiarité; puisque tu me connais, j'espère que tu ne me refuseras pas de m'êclaircr.

— .\ quel propos?

— Dame! à propos de ta maîtresse.

— Qu'est-ce que vous voulez savoir?

— Elle est jeune?

— Vingt ans, au plus vingt-deux.

— Jolie?

— Plus que vous ne pouvez le supposer.

— Et elle est mariée?

— Certainement.

— Mais le mari?...

— Ah ! vous m'en demandez trop long. Moi, je ne suis au service de madame que deiiuis quelques jours, c'est-à-dire depuis qu'elle a loué la villa où nous allons.

LA ril.LE DKS CAMDI.OTS

— Mais son nom, le nom de ta maîtresse'.'

— Vous le lui demanderez à elle-même si elle veut bien vous le dire. Jusqu'à présent, je ne le connais pas! Du reste, nous voici arrivés, la voilure vient de s'arrêter, et je vais vous conduire où on vous attend. Venez.

La voiture venait en elîet de s'arrêter : la camériste avait sauté à terre et Caminade en avait fait autant.

Ils se trouvaient au seuil de la villa ; la grille en était enlr'ouverle ; ils n'eurent qu'à la pousser pour s'engager dans l'avenue au bout de laquelle se dessinait vaguement l'élégante silhouette d'une charmante habitation.

Quand ils en eurent atteint la porte, la camériste introduisit une clef qu'elle venait de tirer de sa poche, et, ayant pressé un bouton de sonnerie pour avertir à l'intérieur, elle passa devant, en invitant Caminade à la suivre.

Us pénétrèrent ainsi dans une pièce du rez-de-chaussée, qu'ils ne firent que traverser, et arrivèrent peu après dans une sorte de boudoir, où une lampe d'opale répandait une lumière douce et tendre.

La camériste se tourna alors vers Caminade.

— Vous allez attendre ici, dit-elle; ça ne sera pas long; seulement, il faut que j'exécute les ordres qui m'ont été donnés, et vous voudrez bien me permettre d "enlever cette lampe.

Et, sans attendre l'assentiment du jeune baryton, elle prit la lampe, et s'éloigna en lançant un regard qu'il eut à peine le temps de recueillir.

L'obscurité s'était faite tout à coup et, pendant quelques secondes, il resta comme aveuglé.

Heureusement, un rayon de lune pénétrait dans le boudoir, et au bout d'un instant il put distinguer les objets qui l'entouraient.

Le boudoir était charmant et meublé, avec un goût exquis, de tous les bibelots que la mode impose aux femmes du monde, grand ou demi.

Caminade n'avait pas été habitué à un pareil luxe; c'était la première fois qu'il se trouvait au milieu de semblables merveilles, et il se dégageait de tout cela une harmonie spéciale, un parfum si« ^enms, bien fait pour flatter les sens et leur communiquer une griserie préventive.

Dès ce moment, il ne douta plus qu'il n'eût mis le pied dans un monde nouveau à peine entrevu jusqu'alors, et que la femme qui l'attendait ne fut i)ien réellement marquise, baronne ou comtesse.

Le cœur de l'humble cabotin se gonfla d'orgueil.

Maintenant, il avait hâte de la voir, et il était résolu à se montrer digne d'une telle faveur.

Tout à coup, il tressaillit.

Une porte venait de s'ouvrir, et une femme, enveloppée d'un long peignoir de cachemire blanc, avait fait quelques pas dans le boudoir.

Caminade lit mine d'aller au-devant d'elle.

— Non, dit-elle en gagnant une chaise longue sur laquelle elle s'assit; venez plutôt vous placer près de moi... là! Enfin, vous êtes venu. Je suis bien heureuse. C'est folie de ma part, sans doute, et je me le suis dit plus d'une fois; mais on n'est pas maîtresse de son cœur, et je A'oulais vous voir, vous parler, vous connaître enfin! Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir!... Il y a longtemps déjà que je m'occupe de vous.

— Vous, madame! fit Caminade avec surprise.

— Oui, moi! On m'a conté votre vie!

■ — A Bordeaux.'?

— Non, à Paris.

— Est-ce possible?... Vous habitez Paris?

— Qu'importe!

— Qu'importe, dites-vous, madame; mais c'est un lien de plus, cela, et il me semble maintenant que je vous aimerai davantage.

— M'aimer! repartit la jeune femme; vous dites que vous voulez m'aimer! Ah! vous n'êtes pas sincère en parlant ainsi.

— Pourquoi donc? interrogea Caminade, étonné.

— Et M"' Nicette?

— Quoi! vous savez...

— Je sais tout.

— Nicette est une enfant que j'ai rencontrée un jour sur le pavé de Paris.

— On me l'a dit... et vous l'aimez, celle-là I

Caminade eut une seconde d'hésitation; mais il était jeune, il n'avait pas appris à mentir, et pendant que son cœur battait avec force :

— Oui, dit-il, d'une voix franche et ferme, oui, nous nous som.mes aimés; pourquoi chercherais-je à le dissimuler? Nous sommes, elle et moi, deux enfants perdus, destinés, dès le berceau, à vagabonder à travers la vie, et à qui on n'avait pas appris à distinguer le bon chemin. Moi, j'étais orphelin, et pour elle il eût mieux valu cent fois qu'elle n'eût jamais eu ni père ni mère. Pauvre enfant ! Ah! tenez, je veux tout vous dire, et, si j'ai tant tardé à répondre à vos lettres, c'est que je me sentais tourmenté de remords anticipés et que je sentais bien que j'allais lui faire un gros chagrin!

— Vous avez bon cœur! dit la jeune femme d'un ton attendri.

— El puis, poursuint Caminade, c'est si bon de se reposer en toute sécurité dans l'amour d'une femme, d'être assuré que l'on est tout pour elle, qu'il n'y a rien eu dehors de vous, que vous êtes sa vie, sa seule pensée, son unique bien en ce monde!

— Croyez-vous que M"° Nicette soit seule caiiahle de vous ainu>r de la furlc?

312 LA FILLE Di:S CAMELOTS

— Peut-être.

— Et quand je vous reçois ici, ù celte heure, ne trouvez-vous pas que ce soit une preuve que l'on vous aime autant que cette enfant, qui, elle, n'a rien à perdre!

En parlant ainsi, la jeune femme avait pris les mains de Caminade et elle les serrait dans ses mains que la fièvre brûlait.

Caminade sentit un frisson lui courir sur la peau.

— Vous avez raison, dit-il, pardonnez-moi! je suis un ingrat et je devrais ne penser qu'au bonheur d'avoir été distingué par vous. Seulement, Là encore, laissez-moi vous dire, il va comme un voile sur le bonheur que j'éprouve.

— Quel voile?

— Le mystère dont vous vous entourez, le soin que vous prenez de me cacher vos traits!...

— Vous craignez que je ne sois laide et vieille !

— On n'est pas vieille avec cette voix douce et jeune ; on n'est pas laide avec ces mains adorables, ces yeux qui éclairent comme deux étoiles et ce charme qui se dégage de toute votre personne... et cependant...

La jeune femme eut un petit rire, vite étouffé.

— • Cependant, aclieva-t-elle, vous êtes curieux... et vous ne vous y liez pas. Eh bien, il faut être patient.

— Qu'avez-vous à craindre? demanda le jeune baryton.

— Tout!

— Votre mari?

— Oui, mon mari, tout d'abord; mais surtout...

— Qui donc?

— Ne m'interrogez pas.

— Mais qui vous retient?

— Non! non! je vous en conjure. Voyons, vous tenez donc bien peu à ce bonheur, puisque je vous vois disposé à faire tout ce qu'il faut pour le détruire. Fou que vous êtes! vous voulez connaître qui je suis!... et moi, je n'ai qu'une pensée, c'est de vous empêcher de le savoir.

— Que voulez-vous dire?

— Un jour, plus tard... quand vous m'aimerez... quand je serai sûre de vous; alors, je vous dirai toiil! mais, d'ici là...

— D'ici là?

— Contentez-vous d'un lionheur discret... et ne troublez pas à plaisir les instants où je puis vous voir et dont peut-être nous serons privés bientôt.

Caminade n'insista plus, et à partir de ce moment ils parlèrent d'autre chose.

tile su lilullit dans iiii angle, retint son souille el écoula, (l". 320.)

Pcnil.'inl (iii('l(|ucs mois, les relations conlinuèrent ainsi entre la jeunt- Icnime et Cainiiiadc; ce dernier avait lini |iar s'accoutumer à rcHrangeto de la situation.

Toutefois, bien que la satisfaction qu'il éprouvait fût très vive, un certain

UV. iO. — l'IEIIRB ZACCONE. — LA KILLE LES CAMELOTS. — EU. I. HOLKK ET 0'«. LIV. 40

sentiment subsistait encore, qui parfois glaçait son amour, et amenait une ombre sur son bonheur.

11 sentait bien qu'il était aimé; mais par qui?

î*our(}uoi ce mystère? Il eût donné ses plus belles soirées de triomphe pour ile pénétrer, et plusieurs l'ois il avait tenté de faire parler la camériste.

M lui donnait de temps à autre quelques louis... Même, une fois, il l'avait eniibra«sée.

'Cela n'avait rien fait.

La camériste acceptait les louis, elle se laissait embrasser.

Mais elle restait muette.

Une nuit cependant, il advint une chose des plus singulières.

'Quelques jour* auparavant, sur âe nouvelles instances de Caminade, la jeune femme avait annoncé qu'elle lui réservait une surprise pour leur plus prochain rendez-vous.

iCaminade arriva très intrigué. ^

'On l'introduisit dans le boudoir, qu'il n'avait jamais vtu que dans l'ombre, .et à «on profond élonnement il -slaperçut que les bougies des icandélaibrds étaient ailiiTmées et répandaient dans la pièce une lumière intense.

C'était déjà une jiouveauté; il ne -s'y attendait pas. Qu'allait-il se passer?

'Ce me (fut pas long.

'Car, au bout d'un quart d^heure à peine, la porte s'ouvrit et i'inconnue entra.

Elle était pâle, comprimant sa poitrine de ses deux mains,, et baissait Iles 'yeux., comme si elle eût craint de rencontrer le regard âe Caminade.

'Ce dernier était resté stupéfait devant une beauté «i parfaite, et un cri enivré ilui était échappé.

— • iQu'avez-vous? balbutia la jeune femme, en se laissant tombei' à moitié 'défaillante sur sa chaise longue.

iCaminade s'agenouilla et lui prit les mains.

— Ali! vous êtes belle!... s"écria-t-il avec feu. La jeune femme le regarda avec confusion.

— Alors, dit-elle d'une voix tremblante, vous ne m'en voulez pas?

— Moi! fit Caminade.

— Je veux. dire... vous me pardonnez?

— Et di> i|iii'l p;irijiin parioz-vo\is, quand je suis le plus heureux des hommes?

La jeune femme pressa son front de ses mains et enveloppa Caminade d'un long re,:;ard où tremblaiimt encore vaguement des lueurs inquiètes.

— Mais qu'avez-vous donc, vous-même? dit le jeune baryton... Voilà que, maintenant, vos mains sont glacées... Vous avez eu peur, peut-être?

— Oui, c'est cela, j"ai eu peur.

^ De quoi ?

— Je ne sais... ou plutôt... tenez... j'aime mieux vous dire...

— Parlez.

— Eh bien, j'avais toujours pensé que vous m'aviez déjà me.

— Quand cela serait!...

— Sans doute, et pourtant...

— Voilà une appréhension bizarre.

— Je suis folle 1

— J'ai donc pu vous connaître avant de venir à Bordeaux? Nous nous sommes donc déjà rencontrés? Ah! par grâce, vous voici sur la pente des confidences: ne restez pas à mi-chemin... Dites-moi qui vous êtes!

— Non! non! fit la jeune femme vivement, j'ai été courageuse, j'ai joué mon bonheur qu'un mot ou un regard pouvait détruire à tout jamais... c'est assez pour une fois, et puisque j'ai réussi, je ne veux pas tenter de nouveau l'épreuve.

Caminade continuait de la dévorer des yeux, et comme elle ne surprenait dans son regard que l'expression d'une admiration mêlée d'un orgueil un peu éL'oïste, la jeune femme s'était prise à sourire.

— Ainsi, dit-elle, vous ne m'aviez jamais vue?

— Et où aurais-je pu vous voir?

— On ne sait pas... j'avais cru... je craignais...

— Quoi donc?...

— Ne parlons plus de cela... vous êtes heureux, et je ne veux rien savoir de plus!... Venez près de moi... et ne pensons pas davantage à toutes ces folles i'''es qui m'étaient venues.

Mais le jeune baryton ne revenait que lentement de sa surprise, et ce qu'il venait d'entendre lui laissait une impression étrange dont il ne se dégagea qu'à grand" peine.

Il était donc possible qu'il eût connu celte jeune femme... et pourquoi, en cas, craignait-elle que cela fût?

Ses terreurs, ses appréhensions, étaient au moins bizarres, il n'y comprenait 11, et plus que jamais il désira surprendre le mot de cette énigme.

Il n'en eut pas le temps, car à quelques jours de là un incident allait se produire qui devait brusquement mellre (in. au moins momentanément, à ces relations. Une nuit, Caminade venait de quitter la jeune femme et se dirigeait à travers le parc vers une petite porte ouvrant sur la campagne, au seuil de 1 iquelle attendait la voilure qui l'avait amené.

H était sur le point de l'atteindre, quand il i-nlondit dos pas précipités dans I allée qu'il suivait.

Quelqu'un venait derrière lui. 11 s'arrêta.

C'était la femme de chambre... En un instant, elle l'eut rejoint.

— C'est toi, la belle enfant, dit Caminade; qu'y a-t-il?

— ■ C'est ma maîtresse qui m'envoie, répondit la caraériste; elle vous supplie de ne pas sortir en ce moment.

— Pourquoi cela?

— Elle craint que vous ne couriez quelque danger.

— Qui peut lui faire croire?...

— Après votre départ, il est arrivé quelqu'un... que madame n'attendait pas...

— Le mari!...

— Non, pas le mari.

— Qui donc, alors?

— Un homme qui l'a aimée autrefois et qu'elle hait aujourd'hui.

— Il est jaloux?

— ■ Vous comprenez.

— Pardieu, c'est limpide! et peut-être que ta maîtresse désire que je l'en débarrasse! S'il ne s'agit que de ça...

Et déjà le jeune baryton faisait quelques pas, se disposant à retourner à la villa, quand la femme de chambre se cramponna à son bras.

— Devenez-vous fou? dit-elle en le retenant; mais il vous tuerait!

— C'est ce qu'il faudrait voir, repartit Caminade, car avec ce petit bijou-ci... Et il montra son revolver.

La camériste l'écarta vivement du geste.

— Non, dit-elle, il ne s'agit pas de cela. Y songez-vous? Du bruit! un scandale! Ce serait comprometti'e madame, et vous ne le voudriez pas.

— Enfin, qu'est-ce que lu demandes?

— Laissez-moi faire. Votre voiture stationne dehors; je vais m'assurer que personne ne rôde dans le chemin; et, dès que j'aurai vérifié par moi-même, je vous mettrai en voiture. Restez ici et attendez-moi.

Pour ce jour-lù, il n'y eut pas d'autre incident; et pendant plusieurs semaines Caminade n'entendit plus parler de l'inconnue.

Qu'était-elle devenue? Cela l'intriguait.

Il se fit conduire une fois ou deux à In villa et ne put que constater qu'elle était hermétiquement cIosl-.

L'inconnue était-elle partie? Poui'quoi n'avail-ellr pas écrit? L'aventure était donc finie?

Caminade se torturait l'esprit.

La fin de la saison a[)procliail... le théâtre allnit fermer. (.>ue ferait-il de ses va fan ce s?

II y avait eu entre l'inconnue et lui des projets de voyage d'Italie. 11 ne fallait plus y penser. Que ferait-il cependant?

Enfin, un jour, en arrivant dans sa loge, un geste de vive satisfaction lui échappa. Sur la table, il venait d'apercevoir une lettre.

La même écriture que naguère ; le même cachet armorié.

C'était elle!

Il déchira l'enveloppe d'une main fébrile et lut :

« Ne me faites pas de reproches... pardonnez-moi... je n'ai pas pu .. je suis très surveillée, et bien malheureuse. Ecoutez-moi vite... je n'ai que quelques secondes pour vous écrire. Vous vous rappelez! Nous avons fait le rêve d'aller en Italie, nous deux... seids.'... Il faut y renoncer... Mais nous nous reverrons cependant, à moins que. déjà, vous ne m'ayez oubliée! Mais je ne veux pas croire cela... Je suis à Paris, et je vous y attends! Vous \-iendrez. n'est-ce pas?... Écrivez-moi, poste restante, et dites-moi le jour où vous arriverez, je serai à la gare. Répondez surtout... Si vous saviez comme j'ai besoin d'une lettre de vous! »

Caminade répondit le lendemain même; il était à la veille de son départ; il put fixer le jour de son retour à Paris, et quand, après être descendu de wagon, il eut gagné la cour d'arrivée, le premier objet qu'il aperçut fut un élégant coupé d'où une main de femme agitait un fin mouchoir de batiste à travers la portière dont la glace était baissée.

Caminade nt bien que ce mouchoir s'adressait à lui. et il s'empressa de se rendre à l'appel qui lui était fait.

Mais, comme il dégringolait les escaliers, il s'arrêt aétonné devant Laniblin, qu'il manqua de bousculer.

Lamblin fit un .soubresaut en le reconnaissant : on eut dit qu'il n'en pouvait croire ses yeux.

— Ah çà, est-ce que j'ai la berlue à présent, dit-il en battant les paupières; est-ce que c'est à vous que ce mouchoir faisait signe?

— Et pourquoi pas? fit Caminade avec une pointe d'humeur.

— A vous! répéta l'agent sur un ton singulier; à vous... et de la part de cette femme!...

— Vous la connaissez donc? interrogea le jeune baryton.

Lamblin eut un regard sévère et presque triste que Caminade ne lui connaissait pas.

— Allons, dit-il, en remuant la tête; je croyais connaître les hommes, et je vois qu'il faut en rabattre! Mais tout de même, ça .. de vous!... c'est raide, et j'étais loin de m'y attendre.

Puis, ayant salué sèchemi-nl. il s'éloigna sans ajouter une parole. Caminade était resté confondu.

LA l'ILLE DES CAMELOTS

Depuis la révélation qui lui avait été faite par Gaston, Nicelte était peu sortie.

Elle restait souvent des journées entières toute seule, dans sa petite mansarde, le regard perdu dans le coin du ciel bleu que découpait le cadre de sa fenêtre ouverte.

Elle avait sur ses genoux quelques travaux de couture commencés, mais elle était distraite et travaillait peu.

Son esprit était ailleurs.

De nouvelles pensées lui étaient venues, pensées tristes et douces à la fois, dans lesquelles elle s'oubliait de longues heures.

Jamais elle n'avait rien éprouvé de semblable, et ne songeait pas à s'en étonner.

Maintenant elle ne recevait plus de lettres.

Caminade l'avait oubliée, c'était bien fini, et elle n'avait pas la force de lui en vouloir.

Elle était résignée.

Quand elle repassait les quelques mois qu'elle avait vécus près du jeune baryton, aucune amertume ne s'élevait de son cœur, et elle trouvait que Dieu lui avait fait sa part assez belle en lui envoyant un pareil bonheur, si court qu'il eût été!...

Caminade avait été très bon pour elle ; elle ne pouvait pas se montrer exigeante. Comme s'il avait eu l'instinct de l'avenir, quand elle était partie de Bordeaux, il l'avait obligée à emporter une somme relativement considérable qui devait l'aider, disait-il, s'il lui arrivait jamais quelque chose de fâcheux

Nicelte avait accepté, croyant bien alors qu'elle n'en aurait jamais besoin.

A présent, elle en était heureuse.

Mais ce n'était pas certainement pour elle!

Quoiqu'elle n'eût pas de lettres à lui monter, la concierge venait quelquefois la voir pour lui demander si elle n'avait pas besoin de ses services.

Et elle restait à causer, avant de redescendre à sa loge, surtout les jours où elle s'apercevait que la pauvre enfant avait les yeux rougis.

C'était une femme au cœur simple qui l'aimait sincèrement et qui la plaignait de l'abandon où elle était.

— Ah! ces gredins d'hommes! disait-elle, ils ne valent pas plus cher l'un que l'autre, et on est bien béte de se dévisser pour eux.

— Je ne veux pas que vous disiez du mal de bii ! inli'rmnipail doucement

Nicelte... D'ailleurs, à quoi cela m'avancerait-il?... Croyez-vous que je voudrais le voir revenir par pitié ? Non, non, jamais I

— Je vois bien que vous l'aimez toujoui-s ! - Oui, toujours !

— Soit, ^oiti je ne veux pas vous heurter, chère petite... Mais enfin, un moment viendra où il faudra parler raison, et alors, je vous le demande, qu'est-ce que vous deviendrez?...

— Je ne sais pas.

— Il serait bon de le savoir.

— Que voulez-vous que je fasse ?

La vieille femme se rapprocha.

— ^'oyon3, dit-elle, vous avez bien quelqu'un que vous connaissez à Paris ?

— J'ai mon père et ma mère, répondit N'icette.

— Pourquoi ne retournez-vous pas chez eux?

— ils me battraient I

— Dans le premier mement peut-être. Ça, c'est naturel. Mais après?

— Si vous saviez ! . . .

— Ehl croyez-vous que j'aie été élevée sur la plume I Allons donc: nous connaissons ça. Mais, j'en suis pour ce que j'ai dit, et, si vous le voulez, je me chargerai de voir papa et maman. Quel est le meilleur des deux?

— C'est mon père !

— Je l'aurais parié... Le p''re, ça aime toujours mieux les filles... Eh bien... dites un mot!

— Non! nonl... Tenez! ne me parlez plus de cela. Vous savez que j'ai déjà bien assez de sujets de tristesse; je vous en prie...

— Allons! allons! ne vous tourmentez pas, mon petit trognon; on n'en parlera plus. Là ! ôtes-vous contente?

Et elle s'éloi:.'nait en remuant la tête.

Quand elle n'était plus là, Nicette se prenait à pleurer.

C'était vrai, cependant, ce que disait la bonne vieille.

Si elle avait été, comme tant d'autres, dans la douloureuse situation où elle se trouvait, elle aurait eu un refuge assuré dans le cœur de ses parents...

Une mère, il semble que ce soit créé pour être indulgent et bon, elle le sentait bien maintenant; on eût dit que, mystérieusement, à son insu, un sentiment nouveau, profond, grave, l'avait pénétrée.

Quelque chose comme une initiation à la matcniité!...

Elle n'avait jamais compris, elle devait moins que jamais comprendre que Ion ne fut pas bon pour les faibles, et parfois la tentation la prenait d'aller revoir le bouge où elle avait été élevée, où elle avait tant souffert.

C'est son père qui l'attirait surtout.

320 LA Fil, LE DIÎ.S CAMELOTS

Que faisait-il?... Qu'clait-ii devenu au milieu du dù.soi'dre où il vivait?

Ce devait être toujours la misère noire, hideuse; la vie criminelle où le pied peut, à chaque instant, glisser dans le sang!

Peut-être sa présence les sauverait-elle.

Elle leur porterait quelque argent... et qui sait si le père ne consentirait pas à retourner au travail?

Pourquoi ne pas essayer?

Elle vécut pendant quelques jours avec cette pensée, fit mille projets avant de se décider, puis enfin, un soir, elle prit résolument son parti et se dirigea vers la rue de la Cerisaie.

Son cœur battait violemment. Elle craignait de rencontrer sa mère seule

Que lui dirait-elle? Elle ne savait vraiment pas.

La rue était déserte et sombre, comme toujours, mais elle connaissait les êtres, et elle ne tarda pas à s'enfoncer dans l'allée visqueuse qui aboutissait à l'escalier.

Elle monta.

Une hésitation suprême l'avait prise au moment de mettre le pied sur la première marche, mais une voix qu'elle entendit alors vint aussitôt lui rendre tout son courage, et elle commença l'ascension d'un pas décidé.

Toutefois, quand elle eut atteint le palier, elle s'arrêta et prêta l'oreille.

On se disputait, c'était la voix de Bricole et celle de Lambert, auxquelles la mère mêlait de temps ;ï autre quelques grognements menaçants.

Que se passait-il?

Nicette entendait fort mal. D'ailleurs, elle pouvait être surprise par quelque voisin, qui lui aurait fait payer cher son indiscrétion.

Elle ne vit qu'un parti à prendre, et n'hésita pas.

Le cabinet-soupente était devant elle; c'était le meilleur poste d'observation qu'elle pût choisir ; elle le connaissait de longue date, pour s'y être couchée souvent sans souper, et elle y entra!

De là, elle pouvait tout entendre sans craindre d'être dérangée.

Elle se blottit dans un angle, retint son souftle et écouta.

La discussion continuait. Cette fois, c'est la mère Bricole qui parlait.

Et elle parlait haut et ferme, s'adressant à Lambert.

— Toi! disait-elle d'un accent guttural, tu sais, je ne veux pas que tu recommences... et je te surveillerai. Qu'est-ce que c'est encore que cette affaire? J'ai bien le droit de le savoir et de me méfier... Quelque jour, ça tournera mal, et Bricole sera bien avancé quand on lui aura coupé le cou.

— Est-ce que l'on coupe le cou à personne à c'te heure... riposta Lambert sur un ton qui semblait venir des bancs de la cour d'assises. Vous me faites mal! Et si vous n'avez pas de meilleures raisons à nous donner..

Il eut à peine pénétré dans le cabiiiot, qu'il j. i.i ,hi . i. . , l\ ,;

UV. 4L — l'IElUlI 2ACC0XK. — L\ flI.LR DKS C.VÏKLOTS. — KD. I. nOUFF BT C'»

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- Toi? fit Bricole en frappant sur la table.

- Oui moi.'... répondit Lambert, et tu sais bien pourquoi... C'e^t une occas.on, jen'aipas été la chercher; mais du moment qu'elle sollrc a mo, , ne veux pas la laisser échapper. ' •'

- De qui s'agit-il donc?... interrogea la femme.

- Et je suis bien sûr, continua Lambert, que maman Bricole sera pour moi quand je lui aurai expliqué la chose.

- Eh bien, explique-la donc! répliqua la vieille mégère, car vous êtes là tous les deux a faire des cachotteries que ca fait pitié.

Il y eut alors «n court silence, pendant lequel Nicelte atteudai. avec uu redoublement d anxiété.

Ce quelle avait entendu était déjà bien saisissant. Il s'agissait, évidemmeiu de quelque pacte de sang ; elle frissomiait de tous ses membres en songeant que son père allait prêter les mains à cette épouvantable action '

Et puis, au-dessus de l'horreur qu'elle éprouvait, une autre sensation .ndefinissable s emparait d'elle. Elle n'eût pu dire pourquoi, mais tout son san^^ plaçait dans ses veines, et la pensée dun danger terrible, inconnu, l'emahissai;

Les deux hommes et la femme venaient déboire. Lambert reprit ■

— -Nous avons, l'autre jour, dit-il, parié de Nicelte... pas vrai'

— Oui, après? fit la vieille.

— Je vous ai dit qu'elle est à Paris et que. selon toute vraisemblance, sou baryton la lâchée.

— Eh bien?

- Eh bien! c'est de lui qu'il est question.

— De lui ! s-écria la mère Bricole, la lèvre torve : l'anaire que tu proi.oses c est pour Caminade? * "l^^^es,

— Comprenez-vous?

— Et Bricole hésite? Ah! il n'a donc pas de co-ur!

— Dame! vous aviez l'air de l'approuver, tout a l'heure.

— C'est que je ne savais pas!

- Et maintenant?

— Maintenaul. il fera ce qu'il voudra, et je ne n.v opposera, pas. Voyons' est pour demain, di.sais-lu? • 'ujous.

- Pour demain, oui.

A qiielli; hiMin- ' Minuit.

— Et en (picl endroit?

— • Ça, je n'en sais rien... On nous le dira... et le (jommeux n'aura alors qu'à bien se tenir!

Une lueur siuistre traversa le regard de la vieille, pendant (ju'un hideux sourire venait contracter sa lèvre. Elle alla à Bricole, qui n'a\ait rien dit, et le secoua avec force.

— Eh bieni tu te tais, toi"? dit-elle; tu seras toujours le même! tu as entendu cependant! C'est du baryton qu'il s'agit... Comprends-tu! Qu'as-tu à répondre?... parle!

Bricole releva lentement les yeux, et il allait parler, quand la vieille et Lambert échangèrent tout à coup un regard effaré.

Un bruit venait de se faire entendre dans la soupente : quelque chose comme le bruit d'un corps qui aurait roulé sur le plancher.

— Il y a quelqu'un là! s'écria la mère Bricole.

— On nous épiait! ajouta Lambert, en fouillant sa poche. Et il s'élança vers la porte...

Mais déjà Bricole s'y était précipité, et il eut à peine pénétré dans le cabinet, qu'il jeta un cri et releva Nicette qui venait de s'alïaisser sur elle-même.

Le père Bricole l'avait prise dans ses bras comme il eût fait d'un enfant ; il vint la déposer sur une chaise auprès de la table.

La pauvre enfant était toute frissonnante, et n'osait lever les yeux.

— Comment étais-tu là? demanda la mère d'un ton menaçant.

— Tu nous espionnais! ajouta Lambert, les poings serrés. ISicelte passa sa main sur son front.

— Je venais vous voir, balbulia-t-elle; mais comme je montais l'escalier, j'ai entendu des voix, et alors je suis entré là... comme autrefois.

— El tu as entendu? dit Lambert.

— Mais... je ne sais... ji-...

— Tu as entendu! insista la vieille rnégère, tu connais ce qui se prépare... tu sais qu'il s'agit...

Nicette se dressa de sa chaise, les deux mains sur sa poitrine, et, bravant le regard d'hyène dont l'enveloppait sa mère :

— Eh bien, oui! dit-elle avec force; oui, j'ai tout entendu! Je sais oue vous préparez le plus odieux des guets-apens... que Lambert veut assassiner I homme que j'aime!... ei je remercie Dieu qui m'a inspiré la pensée de venir ici, ce soir, pour y surprendre vos épouvantables confidences, car maintenant ie

!:aiirai déjouer vos projets, et Caminade apprendra dès demain le dan!;,'er qui le menace !

— Tu ne feras pas cela! s'écria la vieille, d'un air de défi farouche.

— Vous le verrez bien, répliqua Nicette.

— Ah! je ne te le conseille pas, tu sais! fit Lambert. ■ — Qui m'en empêchera?

— Moi! dit la mère.

— Et moi donc ! ajouta le jeune voyou.

Et tous les deux, l'œil ardent, les poings menaçants, semblaient prêts à fondre sur elle.

Nicette ferma les yeux et jeta ses deux mains en avant.

— Ohl mon père! mon père! supplia-t-elle, en un appel suprême. Un ricanement lui répondit.

— Le père ! fit la vieille ; ça serait du nouveau : tu l'appelles à ton secours, quand tu veux le dénoncer, le livrer à la police! — Ah! il y a trop longtemps que tu nous trahis. Qu'est-ce que tu as jamais fait pour nous? Tu te ballades, tu te goberges, tu rigoles! Est-ce que tu as pensé quelquefois à ton père? allons donc! En voilà assez !... tu avais quitté le chenil, tu y es revenue, tant pis pour loi; lu y resteras, et si l'envie te prend de te révolter, c'est à moi que tu auras alTaire.

— Vous voulez me faire peur !

— Je veux que tu obéisses.

— J'obéirai, si vous me promettez qu'on ne touchera pas à Caminade... sans cela, je refuse.

— Ne répète pas cela !

— Enfin, si je refuse?... répéta Nicette, qui, malgré elle, se grisait de son propre entêtement.

La vieille proféra un rugissement, l'attira violemment à elle, et agita ses doigts crochus comme si elle se disposait à l'étrangler.

Un cri effrayant retentit, et Nicette alla tomber sur la chaise.

Mais ce n'est pas elle qui avait poussé ce cri!

Le père venait de se le\er du coin où il s'était lenti jusqu'alors, en apparence, impassible, et d'un bond il s'élait précipité sur la mère lîricole, qu'il avait prise à la gorge.

Celle-ci crut sa dernière heure arrivée.

— .\h! canaille! misérable!... halbutia-elle; voilà que tu défends ta roitleuse, à présent.

^ Tais-toi! fit IJricole d'une voix terrible.

— Lâche! lu es lâche... .\ moi! à moi!

— Te lairas-Ui, à la lin?

326 LA FILI.t; DKS CAMELOTS

— Lambert! à moil Ah! elle me paiera ça! Tu as beau faire, tu ne seras pas toujours là! et alors...

Elle n'acheva pas... Dricole lui avait serré la gorge, peut-être un peu trop fort... et elle avait roulé comme une masse sur le plancher. Nicette devint blanche comme un suaire.

— Ma mère! ma mère! s'écria-t-elle éperdue.

Et, oubliant les menaces de la malheureuse, elle alla s'agenouiller auprès d'elle. Elle l'avait crue morte, mais la mégère avait la vie dure, elle n'était qu'évanouie.

Nicette respira.

D'ailleurs son père était derrière elle et venait de lui prendre le bras.

Elle se retourna vivemement.

— Viens! dit alors Bricole, d'un ton bref; ne reste pas ici! Tu as eu tort de parler comme tu l'as fait.

— Ah! ils ne tueront pas Caminade, n'est-ce pas? interrompit Nicette.

— Ne parlons plus de ça.

— Mais répondez-moi, au moins, vous voyez que je me meurs. Vous n'êtes pas méchant, vous! même je sais bien que vous m'aimez; vous ne voudrez pas faire cet effroyable chagrin à votre petite Nicette; dites-moi, promettez-moi!... mon père...

Bricole eut un mouvement violent, et reprenant brusquement le bras de l'enfant, il l'entraîna jusque sur le palier. Une fois là, il la lâcha.

— Va-t-en, dit-il; va-t-en ! et surtout, ne reviens plus! peut-être ne pourrais-je pas toujours te défendre.

— Ah! vous êtes bon, balbutia Nicette.

— Non...

— Vous avez beau dire! je le sens, et si vous vouliez, mon Dieu, comme nous pourrions être heureux!

— Assez! interrompit Bricole. Maintenant c'est fini! tu n'as plus rien à craindre, tu peu.x te retirer, laisse-nous.

— Eh bien, oui! répondit Nicette, oui, je vais m'en aller... mais auparavant, je vous en conjure, dites-moi au moins que vous ne m'en voulez pas el que vous m'aimez toujours!

Elle eut à peine le temps d'achever. Bricole l'avait prise dans ses bras et l'embrassait avec une violence folle.

Cela dura quelques secondes ; puis sans ajouter une parole, il s'éloigna à pas rapides et rentra dans la chambre, dont il referma la porte derrière lui.

Nicette était restée toute étourdie de cette étreinte; elle fut un moment à se remettre.

Cependant elle ne pouvait demeurer sur ce palier, où de nouveaux dangers la menaçaient encore, et peu après elle descendit l'escalier et gajna la rue.

Elle avait la tète perdue et se demandait ce qu'elle allait faire.

Bricole peut-être renoncerait à donner suite à son sinistre projet.

Mais Lambert 1

Lambert, poussé parla mère, liésiterait-il?

Il était certain, que sa jalousie, e.xcitée par la haine de la mégère, lui communiquerait, au contraire, de plus implacables résolutions.

A quel espoir se cramponner?... Il n'y en avait aucun.

D'ailleurs, comment prévenir Caminade, puisqu'elle ne connaissait pas son adresse I

Sans doute il se cachait, et alors où le chercher?

Tout à coup, une idée lui vint avec la rapidité lumineuse de l'éclair.

Et sans s'attarder à réfléchir — il n'y avait pas de temps à perdre — elle se dirigea vers le quai aux Fleurs.

Elle allait à la prélecture de police.

11 ét:iit tard; les quais étaient déserts; elle ne songea même pas à avoir peur.

11 s agissait de sauver Caminade; rien ne l'eût arrêtée.

Elle voulait voir Lamblin, se confier à lui, lui demander conseil, et le supplier de protéger les jours du jeune baryton, auquel il avait témoigné une vive sympalbie.

Malheureusement, à la préfecture elle ne trouva pas celui qu'elle cherchait.

Lamblin était sorti de bonne heure et ne devait revenir que le lendemain. Toutefois, on eut pitié d'elle en la voyant si désolée, et on lui donna son adresse.

Sa dernière adresse, pour être plus précis, car Lamblin changeait souvent de domicile.

Cette fois, il demeurait assez loin; mais ce n'était là qu'un détiiil.

Nicelte prit une voiture et se lit conduire au faubourg Sainl-.\ntoine.

Le trajet fut vite franchi, et quand la voiture s'arrêta au numéro indiqué, rllc sauta lestement sur le trottoir, et alla sonner à la porte.

Mais au moment de tirer le boulon de la sonnette, toute sa chair se prit à irissonner, et elle se retint au mur pour ne pas tomber.

Ln homme passait sur le trottoir opposé, et cet homnu^ elle l'avait reconnu tout de suite.

C'était Caminade!

Ellr cunprima ses lèvres pour ne pas crier, n un moment un désir fou lui vmt daller se jeter dans ses bras.'

Une fausse honte la retint.

On supporte malaisf^mcnt l'amour de la femme que l'on n'aime plus, et peut-être que Caminade ne l'eût pas voulu reconnaître!

Elle demeura immobile et glacée, et le jeune baryton passa sans se douter de rien.

Quand le bruit de ses pas se fui éteint au loin, Nicette, affolée de douleur, le cœur brisé, agita brusquement la sonnette.

La porte s'ouvrit aussitôt, et elle se précipita vers la loge, qui était encore éclairée.

— M. Lamblin? demanda-t-elie, d'une voix qui tremblait de sa récente émotion.

La concierge paraissait être seule au premier abord ; mais il y avait, au fond de la loge, un homme enfoncé dans l'ombre et qui avait fait un mouvement à la question de Nicette.

— Qu'est-ce que vous lui voulez? répondit la concierge.

Mais Nicette venait de reconnaître l'homme et une exclamation de joie lui était échappée.

— ■ M. Lamblin, dit-elle, vous! c'est vous! Ah I je suis bien heureuse de vous voir.

— • Qu'y a-t-il donc? fit l'agent en se levant; qui t'amène à cette heure, et surtout qui t'a donné mon adresse?

— Je suis allée à la prélecture de police.

— Oh! oh! c'est grave, alors?

— Très grave.

— De quoi s'agit-il?

— De Caminade.

— Tu penses encore à lui?

— Je ne veux pas qu'on le tue !

Lamblin alla prendre sa clef au tableau de la loge.

— On ne tue pas les gens comme ça ! répliqua-t-il en allumant sa bougie. Cependant, puisque tu as à me parler... nous allons monter à ma chambre. Ce n'est pas haut... au premier, et là, tu me conteras ton affaire tout à ton aise... Suis-moi...

Lamblin prit les devants, et Nicette le suivit.

11 demeurait au premier étage, de sorte qu'un instant après ils se trouvaient seuls dans sa chambre.

L'agent regarda l'enfant avec intérêt.

— Diable! dit-il en fronçant le sourcil, te voilà toute bouleversée.

— Ah! c'est que tout à l'heure... je l'ai rencontré.

— Qui ça? Caminade?

Us virent passer trois uiiiLires. (!'. 33j.)

— Oui, moiisinir F.;iiiiblin.

— Dans le quarlii'i-?

— A rinslant.

— Il est venu |ilns lût iiiic d'habitude?

— Vous l'avez déjà vu, vous aussi?

— Parlileu! Iimk Ii's joiii's... seuiemeiil, généralement c'est iilii-; lard.

I.IV. M. — IIEIIHK Z^CCO.Mi. — LA FILI.E DKS CAMIXOTS. — KO. J. IIOUFF ET C'». I.IV. 42

330 LA ni.i.r; des camelots

— Mon Dieu! elle (icincurc donc par ici?... l)alljnlia Nicettc avec un^ sangipt.

— ^ans d^ute..; et cest^raêine pour eux^queje.suis venu^m^in^i^]W^i;a^^ ce côté, l\|ais ce n'est pas de cela qu'il est|q^uesliop... T^ m'as, dit qu'on^ voulait le tuer?

— Oui! oui!

— Qui 't'a dit ça?

— Je viens de la rue de la Cerisaie et là, j'ai entendu le complot.

— Lamb.ert, B.ricole... toute la^ clique, dit Lamblin ; allçus, pas. d*^ rélicences, dis^moi tout, car enfin, si tu veux que nous fassions quelque cliose . d'.ulile, il faut savoir.

rSjcette raconta aussitôt la scène de la rue de la Cerisaie, et Laniblin l'écouta, avec une sérieuse attention.

Quand elle eut achevé son récit, il garda un moment ,1e sil^^nce.

— Jç me dputais bien qu'ils macliinaient quelque chose, dit-il enfijji^ep.^^ relevant le front; c'est toujours lui! le misérable...

— Le docteur, n'est-ce pas ? fit !\icet|e.

— Oui. le docteur.

— Pourquoi .en v,eut^il à Caminade? il ne le connaît pas... Une lui a.riea. fait.

LamWin eut un raystérieux et lia sourire.

— Ça, répliqua-t-il, c'est une autre paire de manches et je crois, ajA^^ contraire, qu'il a de bomu'S raisons pour s'en débarrasser.

' — Mais maintenant que vous voilà prévenu... vous emflêdierez ce gueU apens !

L'agent haussa les épaules.

— Je, me garderai bien d'empêcher quoi que ce soit, répondil-U, l'occasion est trop, belle. Vpyons, écoute-moi! Tu veux sauver (.!auiiniide, n'est-çe^.pas?

.',V| ll-Tlji ■ ' . -. ..,■,...,-.,.

— Ah! au prix de ma vie, s'il le faut, dit iNjcutle.

— Tjics unljon petit cœur... trop bon, même. Ji^is j'es^èue.bjea^^ aura pas bçsoin d'un tel sacrifice.

— Il suflirait peut-être de le prévenir.

— Oh! surtout pas ça! dit Lamblin avec vivacité. Si tu tiens à ce qu'il vive, il ne faut le prévenir de rien.

■ — Que faire alors?

— Je te le dirai. Seulement, une fois engagée dans l'atTaire, malheur à toi, malheur à lui, si tu recuhis.

— Le danger ne nie l'ait pas peur

— Tant mieux...

— Alors, je vous verrai demain?

— Oui, demain, ma chère enfant... et Dieu veuille <]ue tu n'aies pas à te repentir de ton dévouement.

Nicette le quitta sur ces mots, et elle s'empressa de rentrer chez elle.

Elle était encore tout agitée et émue, et avait hâte de prendre un peu de repos.

Mais au moment où elle allait se mettre au lit, tout son être se prit à tressaillir...

Sur le marbre de sa table de nuit, elle venait d'apercevoir une lettre.

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