‹ La fille des camelotsChapitre 12 sur 32 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

A la suite (le la scène que nous venons de raconter, Caminade traversa bien des épreuves qui l'empêchèrent de retourner au pays normand.

Ce n'est pas à dire, cependant, qu'il oubliât Nicette, et la jolie enfant ;i laquelle elle avait donne le jour, mais il avait trop à penser à lui-même, pour conserver au passé Tintérèt qu'il méritait.

Il avait continué sa vie d'ai-tiste nomade, et pendant les dernières années, les symptômes alarmants s'étaient multipliés ; maintenant, il n'y avait plus ;ï se dissimuler que le célèbre baryton, qui faisait autrefois les délices de Bordeaux, de Marseille et de Toulouse, avait perdu ses plus brillantes qualités; la dégringolade avait commencé, et c'est à grand'peine qu'il parvenait, chaque année, ii décrocher un engagement pour l'étranger.

Combien de temps cela durerait-il encore?

Comme il le disait lui-même, il était au bout de son rouleau, et ce n'est pas sans appréhension qu'il envisageait l'avenir.

Oii était le temps où des critiques enthousiastes pouvaient, sans trop d'exagération, le comparer à Faure où sa place semblait être marquée à l'opéra. *

Il n'v pensait plus — c'était bien fini — désormais, il ne fallait songer à rien de semblable.

Heureusement, il était d'un caractère diflicile à démonter; il avait un fond de gaieté inaltérable que la dégringolade devait être impuissante à entamer et on le retrouvait à peu près toujours le même, vivant au jour le jour, sans souci du lendemain, acceptant la vie comme elle venait, se gardant de lui demander ce qu'elle ne«pouvaIt plus lui donner.

Toutefois, il faut tout dire : il avait de loin en loin, des moments rapides de mélancolie et de regret.

A mesure qu'il avançait en âge — il avait maintenant plus de trente ans — un sentiment d'amertume s'emparait de lui, chaque fois qu'il s'éloignait, pour aller gagner sa vie, à Rio, à la Nouvelle-Orléans, ou dans quelque ville plus éloignée encore.

Caminade était foncièrement Parisien, et il sentait bien qu'il fallait à ses poumons, l'air du boulevard pour se dilater.

Là bas. au loin, il frissonnait, quand sa pensée évoquait tout à coup le souvenir de Paris I

Ton! était b'i [unir lui!

C'est la qu'il avait commencé, c'est là qu'il voulait finir!

Et alors emporté malgré lui, sur la pente du passé, il revoyait toutes les images aimées de sa jeunesse; et la pau\Te Nicette et la petite Raymonde lui souriaient comme à travers un voile transparent...

Une année donc, il partit de Rio, la saison terminée, et bien résolu, cettt. fois, à repousser tout engagement pour l'étranger, il revint à Bordeaux, y toucha à peine terre, et s'éloigna aussitôt pour la capitale.

Ce qu'il allait y faire, il ne le savait pas au juste.

11 ne devait plus songer à tenir l'emploi de premier barjton. dans les grandevilles de province, mais il était résigné, et plutôt que de s'expatrier de nouveau, il accepterait ce qu'il trouverait.

Il fut plus heureux qu'il ne l'espérait.

.\ Paris, il trouva en arrivant, un ancien copain qui l'avait connu au temp? (le sa splendeur, et qui conserA-ait de lui le meilleur souvenir. 11 devait prendre la direction du théâtre de Montpellier, et proposa à Caminade de l'emmener dans de bonnes conditions.

C'était inespéré — Caminade accepta sans marchander.

Et, comme on était au mois de juillet, et que la saison ne devait s'ouvrir que le 1" septembre, il résolut de se rendre en Normandie, et d'aller revoir la petite Raymonde.

Il n'avait, à ce moment, aucun projet arrêté.

L'enfant devait avoir grandi, et il ne savait pas bien encore ce qu'il allait faire.

Mais il était décidé à dire toute la vérité au père Guillaumin. et il attendrait pour aviser, de connaître l'accueil qui serait fait à ses aveux.

Il partit, plus ému peut-être que la première fois.

Caminade était bien changé lui-même — moralement du moins.

Sa conliancc en l'avenir s'était fortement altérée à de certains moment-, son front se voilait de mélancolie, et en dépit de sa gailé factice qui eût pu faire croire à de l'insouciance, on sentait, que de tristes appréhensions commençaient à peser sur sa pensée.

Aussi, est-ce avec un profond attendrissement qu'il se prenait parfois à songer à Raymonde.

11 se disait qu'il lui eût été doux d'être aimé pur la fille de Nicette: il rêvait d'en faire une artiste, de la protéger, de préparer ses débuts — qui sait 1 de lui ouvrir cet avenir que lui-même avait raté!

Comme la première fois, c'est au cimetière de Sainte-Claire qu'il se rendit tout d'abord.

Si, à travers ses nombreuses pérégrinations, il avait pu oublier quelquefois Il pauvre enfant qui dormait là. souvent le souvenir de ses belles années lui revenait, la tnnclianli' inia'.''' ilc la jolie Nicette se représentait à son esprit,

LA 1-ILlE des camelot.

et il recommençait par la pensée, ce doux et tendre roman de sa jeunesse!

Chère Nicette! et comme il l'aimait encore ; comme il sentait qu'elle devait vivre éternellement au fond de son cœur!

Il passa une heure auprès de sa tombe et (fuand il la quitta, il avait le cicur gros, les yeux pleins de larmes.

Celte démarche, toutefois, l'avait attendri et presque consolé.

La tombe était jiieusement entretenue ; des Heurs toutes fraîches, gisaient aux pieds de la croix, et une douce émotion le saisit quand il songea que c'était Raymonde, sans doute, qui prenait soin de la fosse où reposait sa mère.

11 s'éloigna, et prit h pas rapides la direction de Trémel oit elle demeurait on compagnie de Guillaumin.

11 n'avait pas besoin qu"on lui indiquât son chemin; en moins d"un quart d'heure, il gravissait la pente raide au sommet de laquelle on découvre le petit bourg, où il avait passé tout un jour, quelques années auparavant.

Quand il arriva au haut de la côte, il s'arrêta, et son regard embrassa le splendide ponorama que l'on aperçoit de là.

Rien n'y était change.

C'était toujours le même village, composé de quelques méchantes maisons éparpillées çà et là et accrochées, pour ainsi dire, aux rochers de la côte, le long •de sentiers abrupts.

Mais le village importait peu à Caminade ; la seule chose qui l'attirât, c'était 4a maison de Guillaumin.

Et, au premier coup d'œil, il éprouva un véritable désappointement.

La maison était toujours à la place qu'elle occupait autrefois; des enfants et des femmes allaient et venaient alentour; mais il eut beau regarder, il n'aperçut pas Raymonde.

Il n'y avait rien là qui dût l'étonner — l'enfant pouvait être absente ; peutêtre était-elle aux champs avec Guillaumin : pourtant, un pli sombre jvint creuser son front.

Il se secoua énergiquemcnl pour chasser cette triste impression, et reprenant sa marche, il gagna le bourg.

Ce ne fut pas long.

Quand il atteignit la grève, et comme il allait s'engager dans le sentier (pii aboutissait à la maison de Guillaumin, il se croisa avec un marin encore jeune, qui descendait.

Le marin salua, comme c'est l'habitude de la campagne, et s'effaça pour le ■laisser passer.

Caminade rendit le salut, et s'arrêta.

— Monsieur n'est pas du pays! demanda le marin curieux.

— Non, mon ami, répondit le baryton : mais j'y viens voir quelqu'un...

— Alors, vous vous trompez do chemin, faut rroire; car il n'y a au bout de ce sentier, que la maison que vous voyez...

— Eh bien, c'est précisément là que j"ai affaire.

— Vous?

— Eh! qui donc...

Et comme le marin le regardait ébahi.

— N'est-ce pas là, que demeure le père Guillaumin ! interrojrea Caminade vivement.

Son interlocuteur fit un mouvement.

— Guillaumin? répéta-t-il, sur un ton singulier; il y a beau temps qu'il ne l'habite plus.

— Où est-il donc?

Le marin remua la tête.

— H y aura trois ans à noël, que nous l'avons porté au cimetière de Sainte- Claire.

— • Mort!.., balbutia Caminade; il est mort! est-ce possible ?

— Dame, nous sommes tous mortels, pas vrai — poursuivit l'autre ; papa Guillaumin commençait à se faire vieux — et il avait pas mal bourlingué, dans^ son temps ; bref, il était usé, quoi... et un beau jour, il est parti, comme qui dirait, sans avoir été malade... C'est depuis ce temps-là, que je l'ai remplacé dans la maison qui lui apparlenait — avec ma femme et les enfants... La maison est bonne — mais tout de même, je crois bien que je l'ai payée un peu cher.

Caminade écoutait sans interrompre; il était atterré; mille questions se pressaient sur ses lèvres, et il n'osait les formuler. Il était devenu très pâle — il avait peur. Le marin ne comprenait rien à son attitude et à son silence.

— Pour lors, reprit-il pou après, vous connaissiez donc le bonhuniiu." Guillaumin ?

— Oui, un peu, répondit Caminade.

— Et il y a longtemps que vous n'étiez pas vciui à Trémel?

— En effet.

■ — Je comprends, vous ne vous attendiez pas; ça vous a fait do l'effet.

— C'est cela...

-- Pour 1111 brave bomiiic, c'était un bra\e honunel et compatissant aux. malheureux — oh! il a été bien regretté sur la côte — mais, n'est-ce pas, il n'y avait rien à faire, et il faut toujours "finir par \f

— Sans doute seulement diles-moi...

— Quoi donc?

— FiO père Guillaumin,..

— Oui.

— Quand je suis \eiiu il y a quelques années... iii... il n'était pas seul... il avait avec lui...

— Je vous vois venir.

— Une enfant.

— Parbleu I

— On l'appelait Raynionde.

— Vous la connaissiez aussi!

— Elle est toujours au pays?

Le marin fronça les sourcils, et une expression bizarre se répandit sur ses traits.

Caminade tressaillit, et sentit froid au cœur.

— Ah! elle n'est pas morte, au moins! s"écria-t-il en saisissant le bras de son interlocuteur.

— Non, elle n'est pas morte, répondit ce dernier; mais tout de même, il y a là dedans quelque chose qui n'est pas clair!

— Expliquez-vous.

— ■ Tenez, entrons là, chez la mère Levèquc, c'est elle qui a le meilleur cidre du pays, et tout en vous contant la chose, nous pourrons boire une bonne bolée à l'ombre; ça vous va-t-il, comme à moi?

— Entrons, approuva Caminade.

Et, quelques secondes après, ils s'attablaient chez la mère Levêque devant deux énormes moqués de cidre mousseux.

Au bout de quelques minutes, le marin trempa fortement sa lèvre dans le bol, et s'accoudant sur la table, il commença.

— Puisque vous avez connu la petiote, dit-il, vous devez avoir remarqué que ce n'était pas une enfant comme les autres ; elle était née dans un mauvais jour; sa mère était morte, en la mettant au monde, et si elle n'avait pas été soignée, comme elle l'a été par le père Guillaumin, bien sur qu'elle n'aurait pas fait long jeu. Mais papa Guillaumin était là, et il l'a dorlotée comme si elle avait été sa propre enfant. Elle a donc grandi, s'est fortifiée, et au bout de quelques années, c'était déjà un beau brin de petite fille...

— Oui... oui, je l'ai vue, à cette époque, interrompit Caminade et je me souviens encore de ses beaux yeux, qui vous regardaient jusqu'à vous troubler.

— Vous y êtes.

I — Eh bien?

— Eh bien? dans les commencements, ça a été, comme je vous dis; mais la nature est plus forte que le reste, et déjà, elle était pour les gens de la côte, un objet d'étonnemcnt et presque de peur.

— Comment cela?

— C'est difficile à expliquer.

L\ FILI.E DES CAiMELOTS

(Jii la viiyuil tniij.,iirs seulr. il'. 3'J3.j

— Ilili's toujours.

— Dans nos pays, \oyoz-vous, on est supcrstilieux ot on n'aime pas trop les choses qui sorlent de l'onlinaire; on ne tarda pas à remarquer q\ic l'enfant avait des façons singulières... On la voyait toujours seule, par les cliamps, ou sur la irréve. quand elle n'était pas avec Guillaumin, et elle ne fré(iuentait personne, si le n'est un joli petit -arçon, or[ilielin comme elle, (|n"elle a\ait pris

l.v. IjO. — l'iiniir /Acr.iiMî. — i.a hm.e hes CAiiKi.ors. - lîii. j, imtKr kt c'». i.iv. !i(l

3Dt I.A FILI.K Di:S CAMKI.OTS

on grandL' aiuilié, cl qu'cllo ne quillail pas [ilus que son ombre. Ils élaient à peu près du même âge, et ça faisait vraiment plaisir de les voir tous les deux, courant les sentiers, en se donnant la main, jolis l'un cl l'autre, comme des anges du bon Dieu... Mallieureusement, cela ne devait pas durer, et de fait, cela dura à peine quelques mois... pas assez pour se reconnaître, s'ils devaient jamais se rencontrer plus tard... Elle avait trois ou quatre ans, lui, peut-fitre le double.

— Enfin, qu'est-il arrivé?

— Une chose toute simple... C'est qu'un jour, un monsieur de Paris vint réclamer l'orphelin, pour le mettre au collège, et que la petite resta toute seule au pays.

— Pauvre Raymonde !

— Oui, pauvre enfant! vous avez raison; parce que, à partir de ce jour, «lie prit comme un fond de chagrin... sa santé s'altéra ; elle devint toute blanche, et l'on put croire un moment qu'elle n'y survivrait pas...

— Mais elle n'est pas mortel interrompit vivement Caminade.

— Non... et ce qui l'a sauvée, c'est d'abord papa Guillaumin... et ensuite...

— Ensuite?

— Celle qui est au cimetière de Sainte-Claire.

— Sa mère?

Le marin serra le bras de Caminade.

— Ah ! si vous aviez vu la tombe de la défunte, à cette époque, dit-il avec un mouvement d'admiration; vous en auriez été émerveillé... Il n'y avait jamais de fleurs assez belles ; chaque dimanche et les jours de fête, c'était comme un vrai reposoir, quoi!... Tout le monde en était attendri, et on y allait par curiosité.

— 0 Nicette ! Nicette ! balbutia Caminade.

Il ne pouvait parler — deux, grosses larmes gonflaient ses yeux.

— Mais vous ne me dites pas ce qu'elle est devenue, dit-il en faisant un ctTort sur lui-même; Raymonde! parlez-moi de Raymonde.

Son interlocuteur eut un geste mystérieux.

— Je vais vous dire, reprit-il aussitôt; comme je vous le racontais, à partir du jour où l'orphelin quitta le pays, dès qu'elle se vit toute seule, on eût dit qu'elle ne demandait qu'une chose, qui était de mourir — deux orphelins, c'est tout comme deux jumeaux; on prétend que l'un ne peut pas vivre sans lautrc... Alors on la vit errer sur la côte, fuyant les autres enfants de son âge, toujours triste, ne riant jamais, sinon, le soir, lorsque Guillaumin rentrait des champs, ou de la haute mer, et encore, elle riait si pâle, que ça fendait le cœur! Guillaumin devinait bien que ça finirait mal... mais que faire? il se dépitait, et faut croire que ça Vu avancé, car au Itout de quelque temps, il se mit à dépérir, si bien ipi'il ne |iiit plus s'éloi^'iier de la maison!

Tout le monde comprenait que ra ne pouvait pas aller loin; Guillaumin élait un brave cœur; il navait pas peur de mourir: mais, c'était pour reniant!

Qu'est-ce quelle allait devenir, lui, une fois sous terre... Qui aurait soin d'elle? qui l'aimerait autant que lui?

On aurait dit que le vieux et l'enfant, avaient la même pensée, sans s'être rien communiqué... et du moment où Guillaumin resta à la maison, la petite ne bougea plus.

Ils passaient leurs journées ensemble, et souvent on apercevait de la luniicre dans la maison, jusque fort avant dans la nuit.

Qu'est-ce qu'ils pouvaient se dire comme ça?... on ne l'a jamais su...

Enlin, la catastrophe arriva... Il y a de cela, maintenant, trois années

Le pauvre vieux rendit son âme à Dieu, et la chère petite en pleura toutes les larmes de son corps...

Quoi(iu'elle n'eût jamais beaucoup fréquenté les gens du bouri;, cependant, tout le monde l'aimait, et plus d'un brave marin lui offrit de !:'. prendre chez lui ■ — M^^ Christiane surtout avait beaucoup insisté pour l'avoir auprès d'elle.

Elle refusa toutes les propositions.

Le vieux avait quelques épargnes, qu'il lui avait laissées, elle les employa toutes à l'achat d'un petit terrain à Sainte-Claire, où il repose depuis lors — et quant à la maison...

— Elle vous appartient, m'avez-voiis dit.

— Précisément.

— Qui vous l'a vendue ?

— Guillaïunin.

— Voilà qui est singulier.

— N'est-ce pas?

— Pourquoi ne l'a-t-il pas laissée, à l'enfant?

— Là-dessus, on a fait bien des potins... mais ou n'eu a jamais su le lia mot...

— Mais elle... elle?

— C'est ça, surtout, qui est inexplicable.

— Parlez.

— Après la mort de (iinilannùn. elle resta bien deux mois à Trémel, vivant de la même vie, ne sortant que pmir aller seule à pied, à Sainte-Claire pour soif^ner ses tombes : elle eu avait deux, maintenant! dans le bourg, on commençait à s'étonner, parce que la Saint-Michel approchait, et qu'elle devait à cette époque, quitter la maison Gnillauinin. ('.bacun s(> demandait ce qu'elle allait

faire; on n'en savait rien, iniisiiircllr ne l'avait l'onlé ù ànie qui vivo... cl on attendait.

Enfin, la veille de la Saint-Micliel, comme nous étions tous réunis, la femme et les enfants, sur le coup de huit Iieures, voilà que la porte s'ouvre et que la petite paraît!

Elle était. encore plus pâle que de coulnmc; ses yeux étaient rouges; on voyait qu'elle avait pleuré beaucoup.

Elle vint à moi.

« — René, qu'elle nie dit, Je voudiais parler ù Ger\aise. »

Gervaise, c'est la femme.

Elle s'était levée en l'entendant, et tout de suite, elle l'avait emmenée clans la chambre où nous couchions.

— Et là! que lui dit Raymonde? interrogea avidement Caminade.

— • Je ne le sus que le lendemain, répondit le marin; la petite avait fait promettre à Gervaise de lui garder le secret jiisque-là... et je connais Gervaise, elle se serait fait tuer, plutôt que de i}arler.

— Enfin... qu'apprîtes-vous, lé lendemain?

— Voici... la veille, la petite était venue la prier de vouloir bien, en son absence, continuer d'entretenir les tombes, comme elle l'avait fait elle-même.

« — Vous allez donc quitter Trémel? que lui demanda Gervaise.

" — • C'est résolu... je pars.

n — Bientôt?

i> — Cette nuit.

<■ — Seule?

(c — Ne suis-je pas seule au monde, désormais!

(( — Et oii allez-vous?

« — A Paris.

» — Pourquoi faire?

Il — J'y vais accomplir une mission sacrée, dont rien ne peut plus mo détourner.

« — Mais quand reviendrez-vous?

« — Je ne sais pas... et c'est pour cela que je suis venue vous trouver; pour que ma pauvre mère et le bon vieillard qui a pris soin de mon enfance, ne s'aperçoivent pas de mon absence... vous me promettez de ne pas les oublier?

« — C'est comme si le bon Dieu lui-même me le demandait. »

T.a petite tira alors un billet de cent francs de sa bourse, et le mit dans la main de Gervaise; la femme voulut refuser; mais il n'y eut pas moyen, et elle dut accepter.

— Et elle est partie?

— La nuit même.

— Mais depuis?... n"avez-vous eu aucune nouvelle?

— Une lois seulement.

— Quand cela?

— Tout Récemment... cest le facteur qui nous a apporté une lettre.

— Que disait-elle?

— Presque rien... et il y avait dedans, encore un billet...

— Mais son adresse?

— Elle ne la donnait pas.

— Alors, c'est tout?

— C'est tout...

Caminade prit sa tète dans ses mains, et poussa un profond soupir :

— Que faire? où la chercher? balbutia-t-il... Il se leva et secoua la tête avec force.

— Oh! n'importe! dit-il... j'irai à Paris. . et qui sait! avec le concours de Lamblin...

Il serra la main du marin.

— Merci, ajouta-t-il, d'un ton pénétré : continuez à soigner les deux tombes si chères à l'enfant, et croyez que moi non plus, je ne vous oublierai pas! je vais partir... demain, je serai à Paris, et je ne négligerai rien pour retrouver la pauvre enfant... mais si de votre côté, vous appreniez quelque nouvelle, voici mon adresse, ne manquez pas de m'en informer. Vous me le promettez!...

— Sur la tète de Gervaise !

— Bien..: je compte sur vous, et je saurai reconnaître le service que vous m'aurez rendu !

Sur ces mots, il gagna la porte, et disparut.

Le lendemain, il était à Paris.

Haymonde avait parlé d'une mission sacn'e qu'elle avait à remplir!

Qu'est-ce que cela pouvait être?

Le jour même, il se mit en campagne et se rendit à la Préfecture de police, où il demanda M. Lamblin.

L'agent lui avait toujours témoigné une vive sympathie; il ne doutait pas qu'il ne consentit à l'aider dans ses recherches.

Malheureusement, la réponse qu'il reçut, renversa d'un coup toutes les fs|iérances qu'il fondait sur le concours du policier.

Lamblin n'était pas à Paris, et on ne put, ou on ne voulut lui dire où il élait.

Sans lui, Caminade ne pouvait rien tenter, et il devait renoncer à Imile investigation.

H se résigna.

Du reste, son eiigas/emenl l'ajqielait à Monipellier, et il lui était interdit de flâner.

:i08 LA Kll.LE DES CAMKEUTS

II quilla donc la capitale, sans avoir môme commencé la moindre reciicrcho.

II resta une année à Montpellier, où il n'eut ((u'un succès très conlestal)le.

C'était fini.

Les beaux jours avaient lui pour jumai'^... 11 icviiH Iriste et soucieux.

Toutefois, la veille de son départ, il renit une Idtre singulière qui nu moment, l'avait fort intrigué.

Elle venait de Trémel, en Normandie, et elle élait signée Gervaise.

Gervaise lui envoyait un billet qui lui avait été adressé de Paris, et anqiiM elle n'avait rien compris : bien sûr, elle ne pouvait venir que de la pelile, et cependant, ça avait tout l'air d'une myslification.

Comment croire que c'était Raynionde qui l'avait éirite?

Il n'y avait que quelques lignes :

Voici ce qu'elles disaient :

" Merci pour les soins dont vous entourez les deuv tombes où est enfei'mé « tout ce que j'ai aimé dans le passé... J'ai été bien malbeureuse depuis quc je « vous ai quittés; mais aujourd'hui, je crois bien que tout est fini. Si vous ave/. « qtielques nouvelles à m'envoyer, écrivez à l'adresse ci-après :

« Au père Latour. rue de r.\rbre-Sec, u" 7 pour remettre, à la Fille des Cmnelols. »

Caminade, lui non plus, n'y comprit pas grand'cbose : mais, il voulut cependant en avoir le cœur net.

Dès son retour h Paris, il se rendit rue de r Arbre-Sec eX demanda à parler au père Latour.

— Le père Lalour? répondit la concierge à laquelle il s'adressa; je 1g connais bien... et il y a quinze jours, il habitait au cinlième.

— Il vous a donc quitté !

— Voilà deux semaines.

• — Et où deraeure-t-il, mainlenanl?

— Ça, il ne l'a pas dit.

— Vous ne connaissez pas sa nouvelle adresse?

— J'en ignore... faut croire (ju'il avait ses raisons pour ne pas la donner.

— Mais, il n'était pas seul?

— Non, il avait avec lui, une jolie enfant.

— Raynionde!

— Elle peut s'a]i|ii'ler couinie ça. . mais je m; lui ai jamais entendu donner ce nom-là.

— Enfin, qu'i'st-elle devenue?

— Tiens I elle est partie avec le vieux.

— Et vous n"en savez pas plus long?

— Est-ce que vous croyez que j'ai été courir après?... D'ailleurs, elle ne me devait rien.

— Cependant, si elle ne s'appelait pas Raymonde, comment se nommaitelle?

— Pour ce qu"est de ça, je ne lui ai connu qu'un sobriquet... tout le monde l'appelait la Fille des Camelots!

Caminade vit bien qu'il n'obtiendrait rien de plus, et n'en demanda pas davantage...

Il fit bien encore quelques démarches... rechercha Lamblin, questionna quelques camelots qu'il rencontra... mais bientôt il comprit que toutes ces tentatives seraient vaines, et quoiqu'il eût le cœur gros, il dut se résigner.

Le lecteur apprendra dans notre seconde partie ce qu'il advint de Caminade. et de la bizarre enfant que l'on désignait sous le sobriquet de la Fille des Camelots.

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