PROLOGUE
COMPAriTIMKNT RÉSERVÉ
On était au 20 avi'il : liiiit heures du soir venaient de sonner à l'horloge de la gare d'Orléans, le train-poste chauffait, attendant le moment du départ.
Sur le quai, les voyageurs arrivaient, les uns, se précipitant à pas rapides vers les portières ouvertes, les autres, moins impatients, exaiftinant avec soin chaque wagon, dans l'espoir d'y trouver quelque coin lihre.
Les hommes d'équipe allaient et venaient, traînant les chariots de hagages, préparant les lampes de nuit, graissant les roues des voitures, pendant que le conducteur du train se multipliait pour répartir les voyageurs attardés dans les compartiments où l'on.apercevait encore quelques places inoccupées.
Le sous-chef de gare, lui, se promenait, important et grave, surveillant tous les détails du service et allant de temps à autre prendre les ordres de son chef, dont le bureau ouvrait de plain-pied sur le quai, par une grande porte vitrée. •
Peu à peu les wagons se remplirent; la présentation des billets eut lieu; et bientôt, sur toute la longueur du train, il ne resta plus ouverte qu'une seule portière à la poignée de laquelle pendait l'écriteau bien connu : « coupé réservé » .
Ce coupé était vide.
Mais les voyageurs auxquels il était destiné n'étaient pas loin sans doute, car le conducteur se tenait impassible aifprès de la portière, attendant ceux qui devaient y prendre place.
Enfin, la locomotive lança deux ou trois appels stridents qui éclatèrent, répercutés par les échos sonores de la voûte ; c'était le signal précurseur du départ; et aussitôt deux hommes accompagnés par le chef de gare lui-même, se dirigèrent sans trop se presser vers le coupé réservé.
L'un des deux, voyageurs était un homme d'une soixantaine d'années environ, cheveux gris, barbe blanche, courbé par l'âge autant que par i'hatilude du travail. X'ne certaine distinction perçait sous son allure un peu
Ceu la nuit, sur la voie cnléntbrée. .. (P. 404.)
UV. 01. — riERBE Z.^CCO.NK. — LA riLI.E DES CAMIïr.OTS. — KD. J. ROL'KF ET Û-».
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pesante, et sa démarche était encore ak)urdie et embarrassée par un énorme sac de cuir à fermoir d'acier, qu'il portait sous son bras.
Celui qui le précédait avait quarante ans à peine, et à sa tenue modeste, à ses traits vulgaires, on devinait tout de suite qu'on avait devant soi quelqr.o agent subalterne.
Il portait, lui, deux sacs au lica d'un, et marchait avec des précautions exti-émes, comme s'il se fût senti surveillé.
En quelques pas, tous deux eurent franchi la distance qui les séparait da coupé; ils prirent alors chacun un coin du compartiment, placèrent les sacs entre eux, et le chef de gare ayant fermé la portière dont la glace était baissée :
— ■ Voilà qui est fait, monsieur Desgranges, dit-il en s'adressant au vieillard : vous n'avez pas d'autre recommandation à m.e faire?
— Aucune, répondit le vieillard; seulement, n'oubliez pas de télégi-aphior à Orléans?
— Dès que le train sera parti.
— C'est parfait.
— Je vous souhaite un bon voyage et j'espère qu'il n'y aura pas d'aocide::! fâcheux.
— Je l'espère comme vous... .Mais vous comprenez I on n'est jamais sûr de rien !
11 ne put en dire davantage.
La locomotive venait de se mettre en marche ; pea après le train disparaissait, enveloppé dans d'épais tourbillons de ftnuée.
A partir do ce moment, rien de particulier ne se passa.
Quand on s'arrêta à Orléans, vers dix heures quarante, on put remarquer qu'il régnait sur le quai une animation inaccoutumée.
Le nombre des gendarmes postés le long de la voie avait été évidemment augmenté, et obéissant à une consigne rigoureuse, ils ne laissaient approclicr des wagons que les voyageurs et les hommes de service.
Le commissaire du gouvernement se promenait attentif et préoccupé et le chef de gare avait, dès l'arrivée, quitté son bureau pour se porter en person;!.' veis le compartiment réservé.
— Vous n'avez rien à me signaler? demanda-t-il à M. Desgranges, qui avait baissé la glace du coupé.
— Rien, monsieur, répondit ce dernier, seulement, dites-moi! à quelle heure arrive-t-on à Tours ?
— Vers une heure environ...
— Vous avez reçu des instructicuis sufli.sanles?
— Elli's sont lin ne peut plus précises... Dès cpie vous aurez quille Orléans, je télégraphierai à Paris et à Tours : à Paris pour annoncer que tout
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va bien; à Tours, pour dire que Tua vous allcndr... Vous n'avez pas d'autre recommandation à m'adresscr?...
— Je vous remercie!...
— Alors, je puis donner le signal?
■ — Quand vous voudrez !
Les deux hommes se saluèrent; un coup de sifll.'l dédiii-a l'air d'un son aigu et prolongé, et le train s'éloigna à toute vapeur.
Le lecteur n'est pas sans avoir pris quelquefois le chemin de fer qui part de Paris, pour se rendre, soit à Marseille, soit à Brest, soit à Bordeaux.
C'est la nnitl...
Sur la voie enténébrée, de rouges éclairs passent, projetés par les lampes des compartiments; la locomotive fait entendre son râle rauque et sourd, les volutes de fumée se tordent dans l'air, et vous voyez paraître et disparaître, comme en un rêve fantastique, les arbres de la route avec leurs bras de squelettes et leurs attitudes de fantômes...
C'est la ballade allemande!...
l'uis. la lassitude ou le froid vous gagne ; vous vous envelo|)pez frileusement dans votre couverture de voyage et, après avoir recommandé votre àme à Dieu, vous demandez au sommeil d'abréger les ennuis inséparables d'un long voyage.
Cela dure une heure, deux heures... On ne sait pas au juste... car on a perdu l'exacte notion du temps.
Mais quand vous vous réveillez et que votre regard curieux plonge aii dehors, le tableau a changé comme par enchantement!... Vous n'avez plus autour de vous que les ténèbres épaisses; toutes les lampes se sont voilées... le train ne dessine plus qu'une ligne noire silencieuse, piquée seulement d'un unique point lumineux, où la vie et la lumière semblent s'être réfugiées!
C'est le wagon-poste, ou pour parler plus précisément, le bureau ambulant
Tout le reste dort ou repose, jusqu'au moment où l'on louche enfin à l'une de ces stations où le buffet vous invite de ses grands yeux flamboyants!
C'est ainsi que nos voyageurs arrivèrent à Tours.
Toutefois, pour rester fidèles à la vérité, nous devons dire que, cette nuillà, par exception, le bureau ambulant ne fut pas le seul C(miparliment qui resta éclairé pendant le trajet d'Orléans à Tours.
A Orléans, trois voyageurs étniont montés dans un des dii-niers wagons et y avaient pris place.
C'étaient deux hommes et une femme.
La femme, était jeune, mais il était facile de relever, dans toute sa personne, certains indices qui trahissaient une condition, d'un caractère spécial et xuigeneris.
Sous l'ample cache-poussière qui l'enveloppait, se dessinait sa taille élégante et souple; elle était fini'nirnt gantée: son pied avait la cauilirnre provocante
d'un pied de PaiJsieiine et à travers le voile de tulle qui tomhait de sa toque de Neiours, jaillissait, comme deux éclairs, le regard de ses yeux noirs à la fois profonds et doux.
C'est à peine si l'on distinguait ses traits, mais quand elle passa sous le bec de gaz du quai, on put remarquer son visage qui accusait manifestement le type de la Parisienne dans la vivacité effrontée de ses lignes originelles.
A coup sûr, ce n'était pas une duchesse; on ne pouvait s'y tromper, et elle devait évidemment sortir de quelque quartier populaire, d'où son heureuse étoile l'avait tirée!
Petite, vive, la mine éveillée, le regard assuré, elle s'enveloppait étroitement dans son cache-poussière, et la petite toque impertinente qui couronnait son opulente chevelure, ajoutait encore au charme invitant qui se dégageait de toute sa personne.
Dès qu'elle eut pénétré dans le wagon, elle alla s'accoter douillettement dans un coin, et adressant un signe à l'un des deux hommes, elle parut se disposer à dormir.
Quant aux doux hommes, ils se placèrent au milieu du comparlimeiit, sans paraître s'occuper davantage de la jeune femme.
lis paraissaient de fort belle humeur, et échangèrent, en arrivant, des lazzis lui peu vifs qui, d'abord, parurent étonner leurs voisins; mais comme ceux-ci virent que la jeune femme n'en témoignait aucun déplaisir, ils ne crurent pas devoir se montrer plus rigoristes et s'engagèrent, à leur tour, dans la conversation.
Cela les mena gaiement jusqu'à Tours.
11 était près d'une heure.
Comme on approchait de la station, le plus jeune des voyageurs avait jM-ié l'un de ses voisins de lui céder sa place, ce que ce dernier avait fait sans difficulté; il baissa alors la glace, passa la tète hors de la portière et comme le train s'arrêtait, il jeta un cri joyeux et interpella vivement son compagnon.
Le ciel était couvert; il tombait une petite pluie fine.
— Ohé! Lambert... dit-il sur ce ton intraduisible que l'on n'entend guère ([ue dans les faubourgs de Paris... viens voir un peu!... C'est donc qu'on va ])asscr la revue de la gendarmerie! On en a mis partout!... que c'est comme un bouquiît de Heurs!... ([ue dis-tu de ça, ma vieille!...
Le Lambert ainsi interpellé s'était penché à la portière.
— Ce Caminade ! répondit-il en haussant les épaules, il sera toujours le même; je trouve que tu parles bien légèrement de cette institution...
— T'es bote. . . écoute plutôt ! . . . j'entends un bruit de bottes. . . de bottes .'. . . Ouel déploiement, mes enfanl<. Aii! rji... le jtréfet de police est donc dans le train?
— Ça ne serai! pas à faire, répomlit l'autre.
— Bon Dieu! que de gendarmes... ah! bien! faut croire qu"i!s ne coûtent pas cher dans le pays.
Caminade continuait d'observer les représentants de la force publique. îl eut un geste goguenard.
— Seulement... ajouta-t-il, d'un accent traînard, il leur manque quelque choco. .. espécialement^ parle temps qu'il fait.
— Quoi donc? fit Lambert.
Et Caminade se mit à chanter.
« Ils n'ont pas de parapluie!
« Ça va bien quand il fait beau, u Mais quand il tombe de la pl':i'' » Us sont trempés jusqu'aux os. »
Les deux hommes se mirent à rire — mais ce ne fut pas long !
Tout à coup, leur gaieté s'éteignait, et brusquement, Lambert quitta son po;le d'observation, pendant que son compagnon allait reprendre sa place.
Cependant, le même mouvement qui avait accueilli le train de Paris à son arri\ée à Orléans, s'était reproduit à Tours. Chef de gare, commissaire spécial du gouvernement, gendarmes en grand nombre, rien n'y manquait... et le compartiment réservé avait été l'objet des mêmes attentions empressées.
M. Desgranges venait de demander un rafraîchissement, qu'un garçon du buiïet s'était hâté de lui apporter.
— Au moins, vous avez dormi'? demanda le chef de gare à M. Desgranges
— Parfaitement ! répondit ce dernier. Nous nous sommes partagé la nuit, ce brave garçon qui m'accompagne et moi! Depuis Paris, il a veillé pendant que je dormais; maintenant, je vais veiller pendant qu'il dormira. Et, ma foi! j'aime autant ça; car après tout, on repose mal, quand on porte une aussi lourde responsabilité !
— Je vous crois : mais voilà plus de la moitié du chemin faite, et dans quelques heures au plus vous serez à Angoulême. Vous vous y arrêtez, je crois?
— Oui, un jour seulement.
— Bon voyage, alors... Quand je vous reverrai, à votre retour... vous aru-ez l'esprit plus tranquille... A bientôt!
— A bientôt!... surtout télégraphiez à Paris et à Poitiers?
— La dépêche est préparée.
M. Desgranges se rejeta dans un coin; un employé ferma la portière et le train avança de quelques tours de roue... pour s'arrêter presque aussitôt. Que se. passait-il?
En apparence, rien de grave ni d'inquiétant; mais en rcalitLS un incident capital, qui devait provoquer des conséquences terribles. Voici ce qui était arrivé :
Au moment oii le train allait se mettre en marche, un jeune homme était sorti précipitamment du bulïcl, et, sa couverture de voyage à la main, avait couru vers le wagon où se trouvaient Lambert et son compagnon. ■
Bien que la locomotive eut déjà fait quelques tours de roue, le retardataire avait ouvert la portière d'un geste résolu et se disposait à pénétrer dans le compartiment, quand le conducteur donna le signal d'arrêt, tout en se dirigeant vers l'imprudent voyageur qu'il interpella avec vivacité.
Mais il se contint presque aussitôt, en examinant de plus près celui auquel il s'adressait.
C'était un grand et beau jeune homme, au visage pâle, aux cheveux noirs, à la physionomie d'une distinction rare. Il portait une longue pelisse de voyage fourrée de vison et sa main aristocratique et fine était très étroitement gantée d'un gant de Suède.
Il s'arrêta sur l'interpellation qui lui était adressée et se tourna vers le conducteur.
— On ne monte pas ainsi dans un train eu marche, dit ce dernier; les règlements le défendent et c'est aller au-devant d'un accident.
— J'étais en retard, objecta le jeune voyageur... je n'avais pas une minulo à perdre...
— !)ii allez-vous?
— A Cordeaux...
— Votre billet?...
— Le voici.
Le voyageur tira un billet de la poche de son gilet et le présenta à son interlocuteur.
Celui-ci y jeta un rapide coup d'œil et lit un mouvement.
— Mais c'est un Wllet de première! s'écria-t-il.
— Eh: je le sais bien! répondit le jeune homme: mais qu'importe! l'important était de partir... ;'i la première slalion. je chercherai un autre wagon .
— Soit! dépêchez-vous, ajqirouva le ronduclour.
Et d'nn geste impatient, il repoussa la portière. >illla à la loconiolive et, celte fois, le train s'éloigna à toute vilcssc.
LA lll.I.i: DES CAMEI-OTS
Pendant ce colloque, Lambert avait tiré le petit store de serge verte qui sert de voile à la lampe de nuit, et une douce obscurité régnait maintenant dans le compartiment.
Cliacun des voyageurs s'était déjà installé de son mieux pour le reste de la nuit et une demi-heure ne s'était pas écoulée que le wagon se remplissait de ronflements signilicatifs.
Les stations se succédèrent alors, sans aucun autre sujet de trouble; on franchit successivement Sainte-Maure, les Ormes et Châtellerault, et à deux heures vingt minutes, on entrait en gare de Poitiers.
— Poitiers.'... Poitiers!... cinq minutes d'arrêt...
Le jeune voyageur sauta aussitôt sur le quai, sous prétexte daller à la recherche de la place à laquelle son ticket lui donnait droit, mais après avoir, pour la forme, jeté un regard rapide à l'intérieur de deux ou trois compartiments de première, il parut prendre son parti, alluma tranquillement un londrès et se mit à se promener, en frappant du pied, comme s'il eût voulu se dégourdir les jambes.
Il arriva ainsi auprès du coupé réservé autour duquel s'était formé un groupe où l'on parlait à voix basse, el dont il s'approcha pour savoir ce qui s'y disail.
— Qu'y a-t-il donc? denianda-t-il au conducteur qui se trouvait là.
— Oh! presque rien... répondit celui-ci, mais tout de même, c'est drôle.
— Quoi?
— Le voyageur du coupé...
— Eh bien?
— Eh bien... il s'est endormi à quelques minutes de l'ours, et depuis, i! ne s'est pas réveillé.
— Quel mal y a-t-il à cela?
— Moi, je n'en vois pas.
■ — Eh! il faut le laisser dormir, le cher homme; vous savez où il va?
— X Angouléme.
— Eh bien, vous le réveillerez à Piulfec ou à Luxe, et il aura tout le Iriups de se secouer avant d'arriver à destination. ..
— C'est ce que j'ai dit au chef de gare; mais il paraît qu'il avait à lui demander quelques instructions... pour la fin du voyage.
— Le chef de gare connaît donc ce voyageur?
— Pardi! C'est M. Desgranges.
— Qu'est-ce que c'est que ça, M. Desgranges?...
Le conducteur ne répondit pas... la cloche venait de retentir le long de la voie... les employés allaient et venaient, invitant à monter en voiture, el notre mystérieux voyageur n'eut que le temps de regagner sa place.
Dépocliuz-vuus !... lui cria un des huiiiiiifs deiiuipc. ^1'. il».)
— Alors, vous restez en seconde? lui dit le conducteur eu fermant la portii-rc
— .l'y ^uis, j'y reste!... répondit le jeune homme; nous verrons à Angoulèuie...
— Comme vous voudrez.
L'arrêt avait été de cinq minutes.
IIV. 52. — l'IEllIlK ZACCOSE. — LA FILLE DBS CAMELOTS. — ftO. J. IIOUKF KT C'«. LIT. 53
On se remit en marche pendant (\\ie l'étranger allait s'asseoir à côté de Lambert.
Dans le wagon, chacun avait rc])ris son sommeil interrompu, à l'exception de Caminadô et de Lambert.
Ce dernier paraissait soucieux et tournait de temps à autre un regard inquiet vers-l'inconnu qui venait de s'asseoir à sa gauche.
Caminade ne tarda pas à l'arracher à sa préoccupation.
Caminade avait alors trente-sept ans environ, et il n'avait que peu changé, depuis les événements que nous venons de raconter et qui ont fait l'objet du premier épisode de ce récit.
Seulement, il portait maintenant des vêtements râpés, et sous son exubérance de langage, émaillée de saillies boulevardières, se trahissait malgré lui l'humilité native d'un caractère que depuis longtemps les éprouves de la vie de bohème avaient irrémédiablement entamée.
Il y avait alors dix-neuf ans qu'il était sorti du Conservatoire avee un second prix de chant et il avait, depuis, promené sa voix de barj-ton sar la plupart des- scènes lyriques de province.
On l'avait vu successivement à Mhrseille, Toulouse,. Bordeaux; mai&pres<jue immédiatement la dégringolade avait commencé; il était allé à Brest, à, Lille. à Tours; puis, la dévaine s'accentuant, il était descendu aux villes de troisième et de quatrième oitlre, pour aller finalement échouer dans les boitis-bouis obscurs de la; capitale.
Le pauvre diable eût pu devenir quelque chose, mais la paresse, les femmes, l'absinthe... en voilà plus qu'il n'em faut, pour tuer un homme et précipiter l'artiste le plus vaillant au début.
Maintenant il vivait misérablement de carottages ; ou encore, de loin en loin, dans une heure d'énergie, il acceptait un engagement qui l'envoyait chanter en représentation dans quelque beuglant du Midi, où il retrouvait parfois un regain de popularité.
Bon diable en résumé, s^rviable,. obligeant,, et cliez lequel l'alcoolisme n'avait pas complètement oblitéré le sens artistique.
D'ailleurs, sans rancune contre les autres, blaguant lui-même sa vie ratée, et saluant volontiers le succès de ses anciens rivaux.
Lambert, lui, c'était autre chose, et il faisait toujours probablement le même métier!
Il n'avait pas de profession bien dédnic; c'était un nomade. Il paraissait et disparaissait, sans qu'on ait jamais bien su où il allait ni d'où il revenait. Du reste, on ne s'en inquiétait pas, et on ne lui avait jamais adressé de questions indiscrètes à ce sujet; dans ce monde-là, c'est le plus prudent.
Lambert ne pouvait d'ailleurs être rattaché à aucune des catégories d'artistes
qui VL'irètent sur Fasplialle du boulevard: on savait qu'il avait tenu quelque temps l'emploi des utilités à l'étranger : à la Réunion, à la Havane, en Algérie; mais cela ne dura pas longtemps.
Depuis, il avait figuré à la Porte-Saint-Martin et à l'Ambigu, gagnant 7o centimes par soirée et logeant à la semaine dans quelque hôtel borgne de la Chapelle ou de la Villette.
Pour tout dire, nul n'avait encore soulevé le voile qui cachait les côtés mystérieux de son existence.
Vaguement, on soupçonnait quelque chose.
Mais quoi?
Quelques-uns assuraient qu'on l'avait trouvé dans certains quartiers, exerçant Tinduslrie interlope de camelot; d'autres, allant plus loin, prétendaient qu'il pouvait bien avoir des relations occultes avec la rue de Jérusalem.
Il ne faut pas être exigeant et on ne choisit pas toujours ses relations.
Il est évident que Lambert n'aurait eu aucune chance d'être accueilli dans les nobles faubourgs; d'ailleurs, il préférait les autres I...
Toujours est-il qu'il vivotait, tant bien que mal, et que jusqu'alors on le traitait comme un garçon ingénieux, défendant sa vie à travers les plus rudes secousses, et qu'aucun de ses camarades n'eût été tenté de lui reprocher ses vêtements délabrés et ses souhers éculés...
Cette nuil-là, les deux amis avaient renouvelé connaissance, à Orléans, à la buvette de la gare.
11 y avait bien longtemps que Caminade n'avait vu Lamberl.
El s'il lavait accueilli avec empressement, bien qu'il neùl pas vn m se louer (le lui autrefois, c'était précisément en raison du souvenir de Nicelli'.
Il y pensait souvent, ainsi qu'à sa lille — mais il n'en }iouvail parler ;; personne qui les eût connues.
Tarulis qu'avec Lambert c'était dilTérenl.
Il avait aimé Nicette, lui aussi, à sa manière.
Mais qu'importait maintenant !
.\ussi, il s'était montré heureux de la rencontre, et lui avait offert un boclc : seulement, au moment où ils se disposaient à causer, le sifllet du départ s'était fait entendre et ils n'avaient eu que le temps de se précipiter dans ini conipartiuient de seconde.
La jeune femme à la toque de velours les y avait suivis et Lamberl, qui parai.s.sait d'ailleurs un peu préoci-iipé, n'y avait pris ganle, et ne s'était même pas demandé si elle accomiiagnait Caminade ou si ce n'était qu'une étrangère.
Puis les divers incidents de la roule s'étaient produits et ce ne fut qu'au départ de, i'oiliers (jue Caminade put enliii entamer le clia|tilre des ronlidences.
(^airiinade, était un peu bavard on voyage; de plus, il a\ail iiàli' d'appiiMiilre
comment son copainLamber t avait employé les années écoulées et par rpicl hasard il se trouvait, à cette heure, dans le train de Bordeaux.
Comme il se tournait vers lui, Lambert qui exécutait le même mouvement, lui poussa légèrement le coude.
Il devint attentif.
— Un mot! fit alors son compagnon en baissant le ton
— Qu'est-ce qu'il y a? interrogea Caminade.
— La jeune femme qui est montée en même temps que nous à Orléans, tu la connais?
— Parbleu!
— Elle est avec toi?
— Sans doute.
— Je veux dire...
— Tu veux dire une bêtise, je vois ça...
— Cependant.
— Cependant... Nous voyageons ensemble, quoi! elle se rend à Bordeaux où elle va chanter les Judic, et comme moi-même, je vais en représentation à rAlcazar... nous faisons route de conserve...
— - Et c'est tout? insista Lambert en clignant de l'œil.
Caminade haussa les épaules et esquissa un sourire un peu contraint.
— Les raisins sont trop verts, répliqua-t-il d'un ton à la fois humble et naïf. La petite a d'autres visées; il n'y a rien à faire pour nous.
— Alors, mettons que je n'ai rien dit. D'où vient-elle?
— De l'Eldorado.
— Et comment l'appelles-tu?
— La Cagnotte.
Lambert garda le silence. Caminade continuait de l'observer.
— Pourquoi me dis-tu tout cela? reprit-il au bout d'un instant. ■ — Oh! pour rien, répondit Lambert — une idée...
— Laquelle?
— C'est que tout à l'heure, quand mon voisin de gauche est entré, il m'a semblé que La Cagnotte le dévisageait avec une certaine complaisance.
— Est-ce que tu connais ce jeune gommeux?
— Moi!
— Tu aurais pu le rencontrer dans quelque salon du faubourg Saint- Germain.
Lambert lança un joyeux éclat de rire.
— Au fait! il n'y a pas d'olfense, répliqua-l-il, et on a vu des choses plus épatantes.
— Depuis que je t'ai quitté, tu as peut-être fait fortune?
— Si ça m'était arrivé, je crois que je m'en serais aperçu!... et jusqu'à présent...
— Que fais-tu alors?
— Un peu de tout !
— Et où vas-tu de ce pas?
— Je vais au Brésil.
— L'empereur t'a fait demander?... fit Caminade avec une forte pointe de raillerie.
— Non... pas lui! riposta Lambert; mais son ministre des beaux-arts! Le train continuait d'avancer de son allure rapide. Caminade avait déjà
étoulTé plusieurs bâillements.
— Tu as sommeil, fit observer Lambert.
- Je ne dis pas non.
— Eii bien, ne te gène pas!... La consigne ne défend pas de ronfler; vas-y de ton somme, et de mon côté, j'en ferai autant.
Caminade n'attendait pas cette invitation au sommeil, mais il s'empressa d'en profiter, remettant la fin de la conversation à l'arrivée à Bordeaux.
Cinq minutes plus tard, il mêlait ses ronllements formidables à ceux des autres voyageurs.
Cependant, Lambert, quoi qu'il eût dit, s'était bien gardé de s'abandonner au sommeil, et dès qu'il se fut assuré que nul indiscret ne pouvait l'observer, ou surprendre ses paroles, il se rapprocha doucement du jeune homme dont il venait d'être question, et se pencha à son oreille.
— Mario!... dit-il alors, à voix basse comme un souffle... Ça tient-il toujours pour celte nuit?
— Toujours, répondit, sur le même ton, celui qu'il venait d'interpeller!
— 11 est prés de trois heures, répliqua l'autre; nous n'avons plus qu'une heure devant nous.
— C'est plus qu'il n'en faut!
— Tes précautions sont bien prises, au moins?
— Parbleu!
— Mais si le Desgranges se réveillait!
Le jeune voyageur fit entendre un petit ricanement.
— J'ai mêlé, dit-il, quelques gouttes d'un puissant narcotique au rafraîchissement qu'on lui a servi à Tours. Mais si l'événement trompait mes prévisions, s'il était possible ([u'il se réveillât... sois tranquille, je sais un autre narcoliipic i|iii n'a jamais manqué son cfl'et!
El en [larlanl de la sorte, le jeune homme tira à moitié de sa poche un poignard dont la lame brilla un moment à la lueur des rayons qui lillraienl à travers la serire verte
Lambert approuva d'un geste silencieux.
— Tout va i)ien! dit-il peu après... Âs-lu besoin de moi?
— Je n'ai besoin de personne, répondit son interlocuteur.
— Alors, que faut-il que je fasse?
— Tu continueras ta route, et tu iras m'allendre à Bordeaux, pour ce qui est convenu.
Le colloque finit sur ces mots.
Lambert ne fit plus d'autre objection; il se consolida confortablement dans la place qu'il occupait, et finalement, ayant fermé les yeux, il ne tarda pas à s'endoimir à son tour.
Mario était resté un moment plongé dans une sorte de rêverie sombre.
On eût dit qu'il était devenu tout à coup indifférent à tout ce qui se passait autour de lui et que sa pensée s'était portée vers un autre objet qui Tabsorbait entièrement.
Ses sourcils s'étaient contractés; un pli profond avait creusé son front... ses ongles se crispaient sur sa poitrine yiolemment soulevée.
A un moment, cependant, il tressaillit et releva la tête.
Le train venait de s'arrêter au milieu de la nuit noire et quelques hommes, munis de lanternes, couraient le long de la voie en criant : Ruff'ec! Ruffec!
Le quai était désert, il faisait un froid vif, aucun voyageur n'était descendu, si ce n'est Mario," l'ami de Lambert.
— Dépéchcz-vous!..- Dépêchez-vous!... lui cria un des hommes d'équipe... nous allons repartir.
Mais le voyageur ne paraissait pas entendre.
Un moment, on le vit aller et venir le long du quai, puis enfin, au bout de quelques secondes, il disparut brusquement, sans que l'on pût dire où il avait passé.
Le train avait repris sa trépidation monotone et endormante; la locomotive semblait redoubler de vitesse, comme un cheval qui sent de loin l'écurie où il va se reposer.
Ruffec était la dernière station importante.
Encore une heure à peine, et l'on allait entrer en gare d'Angoulême.
Or, pendant que ces faits se passaient, la gare d'Angoulême s'animait d'un mouvement inaccoutumé de curieux.
Gomme à Orléans, comme à Tours et à Poitiers, un nombreux personnel
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s'agitait sous les becs de gaz, au milieu des hommes d'équipe affairés et munis de lanternes à larges réflecteurs.
Le départ de Luxe, la dernière station, venait d'être signalé, et tout le monde était sur pied.
Au chef de gare, au commissaire spécial, au commandant de la gendarmerie, était A'enu se joindre le secrétaire général de la succursale de la Banque de France, et tous, également préoccupés, tournaient à chaque instant leurs regards vers le point de l'horizon où allaient apparaître les feux rouges du train montant de Paris.
Il était en retard de dix. minutes au moins ; mais il n'y avait rien là qui pût inquiéter, puisqu'on venait d'être avisé que le trajet s'était effectué de Paris à Luxe, sans aucun incident fâcheux.
Toutefois le secrétaire général de la succursale ne pouvait se défendre d'une sorte d'inquiétude, à la pensée que M. Desgranges était dans le train et que la moindre catastrophe pouvait engager tant de responsabilités.
— Il me semble que nous sommes en retard, dit-il. en se rapprochant du chef de gare.
— De dix minutes au plus, répondit ce dernier.
— Et il ne s'est rien passé de particulier durant le trajet?
— Absolument rien. On m'a télégraphié de Tours et de Poitiers; et au départ de Piulfec, un avis m'a été également expédié.
— Vous savez que M. Desgranges est dans le train?
— On m'en a prévenu hier.
— Et vous n'ignorez pas de quelle mission il est chargé? Le chef de gare fil un signe de tête affirmatif.
— C'est une lourde responsabilité, répliqua-t-il, et je m'étonne toujours que la Banque de France n'ait pas cherché quelque autre moven pour la transmission de valeurs aussi considérables...
— Quel danger voyez-vous à ce que ces transmissions s'effectuent de cette façon?...
— ■ Ehl on ne sait pas.
— Toutes les précautions sont prises.
— Sans doute !
— L'arrivée et le départ du voyageur à chaque station sont signalés au point de destination, et sur toute la ligne on organise pour cette circonstance un service spécial de surveillance. Quel est le malfaiteur, si habile et si audacieux ([ue vous le supposiez, qui, en présence de telles mesures, oserait concevoir uu criminel projet?... Il faudrait qu'il fût frapiie de folie!,,.
— Vous avez raison, et pourtant...
— Quoi donc
LA ni. LE DES CAMELOTS
— Six millions!... Avouez que c'est bien tentant.
— Oui, six millions, on elïet; dans le compartiment réservé du train qui va s'arrêter là... tout à l'heure... il y aura six millions, en beaux billets de la Banque de France!...
Le chef de gare ne répondit pas.
On venait de l'appeler dans son bureau et il avait quitte le secrétaire général.
A la conversation de ces deux personnages, nous n'ajouterons que quelques mots qui nous semblent nécessaires pour bien faire comprendre au lecteur le véritable caractère de la mission dont M. Desgran'ges était chargé.
Elle était des plus simples et en même temps des plus délicates.
Tout le monde connaît la grande institution de crédit qui s'appelle la Banque de France^ et nous n'avons pas l'intention de faire ici l'historique de sa fondation, non plus que d'entrer dans le détail de ses opérations multiples.
Mais pour l'intelligence de ce qui va suivre, il est indispensable de faire connaître un des côtés assez intéressants de son fonctionnement.
Dans le but d'aider au développement de l'influence et de l'autorité de ladite institution, on a créé, dans les principaux centres, des succursales chargées de décupler son action, en étendant peu à peu le cercle originairement restreint de ses opérations. Ce sont là, si l'on peut s'exprimer ainsi, autant de canaux d'irrigation financière qui s'alimentent à la grande source commune, et finissent par répandre, sur le pays tout entier, les bienfaits profitables du crédit moderne.
Ces succursales sont en relation constante avec la Banque-mère. C'est entre ces divers établissements un échange continuel de valeurs ou d'argent monnayé, et il arrive assez fréquemment que les succursales venant à manquer de numéraire ou de billets, la Banque de Paris leur en fait parvenir par un de ses agents, dans les conditions que nous avons décrites.
Ce sont, la plupart du temps, des envois dont le chiffre atteint des proportions énormes, et l'on comprend sans peine tout l'intérêt qui s'y rattache.
Les agents que l'on choisit à cet effet sont toujours des hommes exceptionnels qui ont donné de nombreux gages de probité; et, de fait, il n'y a pas encore d'exemple où l'on ait eu à suspecter leur fidélité.
Dans le cas particulier que nous relatons, l'administration centrale devait se croire en toute sécurité.
M. Desgranges était un des employés les plus honorables de la Banque, où il remplissait depuis plus de vingt ans les fonctions de caissier. C'était un vieillard d'une vertu longuement éprouvée, et souvent on lui avait confié des missions analogues, dont il s'était acquitté à la satisfaction de tous.
De bonne iieure, il était resté veuf sans enfant, et n'avait jamais cherché à se remarier. Le seul anii qu'on lui connût était son frère Antoine Desgranges; C9 frère était mort depuis longtemps, et le vieux caissier avait reporté sur une enfant
iJe ces marches, de larges gouttes de sang tombaient. (P. 419.)
(In nom de llaynioiult', jnlii; créalun- do iiiiinze ans à peine, toute sa tendresse de vieillard, bien las et bien attristé de la vie!...
Si nii^me, il avait accepté avec tant d'empressement de se rendre ù .\ngoulèmc, et de là, à Bordeaux, pour porter, à ces deux succursales, les six millions (le billets de banque qu'elles avaient demandés, c'est qu'il devait trouver, dans la première de ces villes, la peiiie Haymonde, qui y demeurait chez une famille amie.
LIV. 53. — PIERRE ZACCONK. — I.» FlIl.K Ml> iHMri itTS. — in. J. Uni FF KT l.'". LIV. 53
C'était pour lui une douce joie de penser que pendant le court séjour qu'il ferait à Angouléme il pourrait Tembrasser et se régaler de son franc et gai sourire.
Il y avait plusieurs mois qu'il ne l'avait vue et il comptait bien la ramener à son retour, a toutefois la belle «nfant y consentait.
Mais, sur ce point, il était bien tranquille! car il savait que Raymonde avait le cœur aimant et tendre et qu'elle l'aimait presque autant qu'il laimait luimême. C'était, au surplus, une enfant bizarre, dont le caractère avait des singularités, qui, plus d'une fois, avaient étonné le vieillard.
Elle était fantasque, troublante même, dans sa mobilité qui échappait à toute observation.
Parfois, on Fentendait s'épanouir en des rires sonores, et son visage laissait voir alors la gaîté radieuse de sa nature expansive; mais parfois aussi, sans cause apparente, tout d'un coup, son front se voilait de mélancolie, son regard prenait une expression de rêverie profonde, et instantanément elle semblait refermer son cœur et devenir insensible à tout ce qui se passait autour d'elle.
Le vieux caissier l'avait quelquefois questionnée à ce sujet, mais l'enfant se gardait bien de répondre et nul n'avait pu jusqu'alors pénétrer le secret de ses tristesses passagères.
Pour tout dire, d'ailleurs, il faut ajouter que B'I. Desgranges s'arrêtait le plus souvent de lui-même, au moment de pousser trop loin ses questions.
Après tout. Ftaymonde n'était pas sa fille! Elle ne lui tenait par aucun lien de parenté, et il ne se sentait pas le courage de la troubler ni de l'attrister par ses investigations iadiscrètes.
Un jour, elle s'était présentée à lui, dans des circonstances étranges que nous ferons connaître plus tard, et, depuis ce jour, sans que rien fût venu justifier cet intérêt subit, M. Desgranges l'avait gardée près de lui. et l'entourait de soins et de tendresses, comme s'il se fût agi de sa propre fille.
Quelle était donc la cause mystérieuse de cette affection que lui témoignait l'excellent vieillard? On se l'était demandé plus d'une fois, mais aucune indiscrétion n'avait été commise sur ce point, et finalement, on avait fini par accepter le fait accompli.
Cependant, le mouvement de la gare d'Angoulême s'était accentué et on commençait à s'inquiéter d'un retard que rien ne justifiait.
Ce retard était maintenant de près d'une demi-heure.
Le secrétaire générai se promenait d'un pas agité sur le quai, et tous les regards plongeaient dans la nuit sombre, troublés d'appivhensiou.
Tout à coup un soupir de soulagement souleva toutes les poitrines et les employés coururent à l'envi au poste (.pie l'ordre de service désignait à cbacun d'eux..
Dans le lointaiD. un coup de sifllet s'était fait entendre.
C'était le train de Paris qui annonçait son arrivée.
Enfin I
Bientôt, à rextrémité de l'horizon noir, un point lumineux rayonna : la voie s'éclaira d'une traînée de rouges lueurs, et l'on sentit le sol ti'épider sous la masse puissante du monstre lancé à toute vitesse.
En quelques secondes, des groupes se formèrent, et quand le conducteur eut serré les freins et que la locomotive se fut arrêtée, chacun se précipita vers le compartiment réservé où l'on savait que devait se trouver M. Desgranges.
Mais, chose étrange, et qui tout d'abord impressionna vivement les spectateurs, bien que tous les voyageurs descendus des wagons ouverts se fussent déjà répandus sur le quai, le coupé resta obstinément fermé, glaces levées et stores baissés.
Le chef de gare et le secrétaire général échangèrent un regard glacé.
— Qu"est-ce-à dire? fit ce dernier avec un frisson involontaire.
• - C'est bien là , cependant, le coupé réservé que doit occuper M, Desgranges.
— Peut-être s'est-il endormi I
— Mais l'homme qui l'accompagne !
Le chef de gare fit signe à un homme d'équipe qui passait et lui ordonna d'ouvrir le coupé.
L'homme s'empressa d'obcir : c'est en vain qu'il essaya d'attirer à lui la portière.
C'était pourtant un gaillard particulièrement robuste; mais la portière résista à tous ses elTorts.
— Eh bien! brisez la glace, ordonna le secrétaire général.
Et l'employé se disposait à exécuter le nouvel ordre qui lui était donné, quand, tout à coup, il se baissa avec un cri, pour se relever aussitôt, terrifié et pâle.
— Qu'y a-t-il .' inleiTogea-t-on autour de lui.
— Voyez, monsieur, répondit l'homme.
Et d'un doigt frémissant, il indiqua les marches par lesquelles on accédait au coni|iartinient.
De ces marches, de lai'ges gouttes de sang tombaient qui avaient déjà roui'i le bord du quai.
Lu cri d'horreur s'éleva.
— Les inalheureux ! balbutia le chef de gare: voyons, vovons. viite? qu'on prévienne un médecin!... et surtout, lu'ilons-nous d'ouvrir ci'iif portière.
420 LA l'Il.Lh; UKS CAMELOTS
La sinislre nouvelle s'était répandue en quelques secondes; une l'oulo compacte se tenait avide à deux pas du coupé.
Les gendarmes eurent beaucoup de peine à en dégager les abords.
Déjà, du reste, deux serruriers s'étaient mis à l'œuvre; au bout de trois minutes au plus, on parvint enfin à crocheter la serrure, et chacun put contempler aloi's le lugulire tableau que présentait le coupé !
Dans le coin de droite, c'est-à-dire celui sur lequel les regards sf, portèrent d'abord, gisait le compagnon de M. Desgranges, étendu, la poitrine trouée par une hoi-rible blessure d'où le sang s'échappait à flots. Ses doigts s'étaient tordus sur les coussins dans une dernière convulsion, sa tête livide penchait inerte sur son épaule, et chose effrayante, ses yeux grands ouverts regardaient fixement dans le vide.
Il y eut une hésitation parmi les spectateurs; instinctivement, plusieurs reculèrent.
Mais ce ne fut là qu'une défaillance passagère; presque aussitôt deux hommes se précipitèrent et allèrent prendre dans leurs bras le corps inanimé et sanglant pour le transporter sur le quai. Un brancard improvisé l'y attendait auprès duquel se tenait le médecin accouru en toute hâte.
Ce dernier s'était déjà penché sur la victime, examinant l'état de sa blessure et consultant son pouls.
— Eh bien? interrogea anxieusement le chef de gare. Le docteur remua la tête.
— Tous nos soins ne le ramèneront pas à la vie.
— Que dites-vous? Eh quoi?...
— • Ce malheureux est mort!
Il y eut un court silence, immédiatement interrompu par un long murmure qui venait de s'élever autour du coupé.
Le docteur s'empressa de ce côté, où une seconde victime pouvait avoir besoin de son ministère, et pénétra à l'intérieur, vivement sollicité par h", secrétaire général de la Banque et le commissaire spécial du gouvernement.
11 restait à s'occuper de M. Desgranges, et personne ne doutait qu'il n'eût subi le sort de son compagnon.
Seulement, peut-être n'avait-il pas été mortellement fraiipé, comme celui-ci, et dans ce cas, l'intérêt de tous exigeait qu'on lui portât de prompts secours.
Il importait, en effet, d'obtenir des éclaircissements sur ce crime elïroyable, et M. Desgranges ne dût-il revenir à la vie que quelques minutes, il fallait eu |)ro(iter pour lui arraclioi' certains indices qui pussent mettre la justice sur la piste des assassins.
Aussi, dès (]iie le doclcur eut escaladé les marches du coupé, une poussée s'opéra dans la foule, (lélerminéc par un redoublement de curiosité; l'émolion
devint plus intense, les regards se firent plus ardents, et chacun remarqua alors le désordre inouï qui régnait dans le compartiment où le crime s'était accompli.
Il y avait du sang partout! sur les coussins, sur le tapis, jusque sur les glaces !
A terre, gisaient les trois sacs éventrés, violemment spoliés d'une partie de leur contenu, et de toutes parts des billets de banque froissés, lacérés, maculés de taches rouges.
C'était là. à n'en pas douter, le mobile du crime!
Les assassins savaient la somme énorme qu'accompagnaient les deux agents de la Banque, et ils n'avaient pas reculé devant un assassinat pour se l'approprier !
Cependant on avait repoussé le cercle des curieux, et les personnages autorisés se tenaient seuls maintenant aux abords du compartiment, attendant le résultat de l'examen effectué par le docteur.
Ce ne fut pas long.
Au bout d'un instant, il présenta la tète dans le cadre de la porlière.
— - Et M. Desgranges? demandèrent plusieurs voi\.
— Il vit! répondit le docteur.
— Il est blessé?
— Non.
— liais pourquoi celle immobilité, ce silence?
— Je vous le dirai dans un instant ; allons au plus pressé : que deux hommes montent près de moi; ils m'aideront à le transporter dans une des salles d'attente, pendant que l'on y préparera un divan où l'on puisse le déposer.
Tout cela avait été dit d'une voix impérieuse et nette; on s'empressa d'obéir sans observation, et en quelques minutes, le corps de M. Desgranges fut transporté avec précaution dans une des salles actuellement désertes.
Une fois cet ordre exécuté, on laissa le docteur s'occuper du malheureux emplové de la Banque, auprès du(piel restèrent seulement les aides dont il avait besoin.
Le secrétaire général de la succursale n'avait pas quitté le couité réservé et il s'empressait d'y rétablir un peu d'ordre.
Nous avons dit que les sacs avaient été éventrés et spoliés, mais il importait de savoir quelle somme manquait au dépôt confié à M. Desgranges.
On recueillit avec soin les billets de banque répandus de tous cotes, mais il ne fut pas facile de déterminer, dans le premier moment, di' iiiirllr imporlance liait le vol commis.
Aussi, on laissa le secrétaire de la Banque se livrer aux preiiuèrcs con-^lalalioiis et on s'empressa de relever tous les indices qui pouvaient seivir à la jn>tire pour établir ultérieurement de quelle façon le crime avait été accompli.
L'> commandant de gendariuerie. le commissaire de police d'Angoulème
avaient, chacun de son côté, commencé une enquête sommaire, et déjà, ils s'étaient accordés sur plusieurs points importants.
Ainsi, il semblait acquis tout d'abord, que Ton avait affaii-e à un seul assassin.
. Au moment où il avait pénétré dans le coupé, M. Desgranges, préalablement endormi par un narcotiqae très puissant, n'était plus qu'un corps inerte,, incapable de se défendre ou d'appeler à l'aide.
Quant à son compagnon, deux suppositions également graves se présentaient.
Ou bien le malheureux., surpris par la brusque irruption de l'assassin, s'était vu frappé avant de se reconnaître et de pouvoir opposer quelque résistance ou, ce qui parut plus vraisemblable, il avait été corrompu par le voleur lui-même, auquel il a^■ait ouvert la portière, et qui l'avait assassiné, pour se débarrasser d'un complice dangereux.
Le crime avait été commis pendant la marche du train, et l'assassin avait dû, après le coup fait, se jeter sur la voie, au risque de se tuer en tombant!
Le champ des conjectures était vaste... mais pour des hommes habitués aux choses judiciaires, il ne semblait pas douteux que les faits ne se fussent passés de h sorte.
Restait à interroger les voyageurs et les employés, et à apprendre d'eux. s'ils n'avaient pas à révéler quelques particularités intéressantes.
C'est ce qu'on fit.
Par précaution, on avait défendu aux voyageurs de descendre de wagon, et l'on n'avait accordé la libre pratique qu'à ceux qui s'arrêtaient à Angoulême.
Ceux-ci étaient la plupart connus; ils déclinèrent leurs noms et qualités, et on leur permit de s'éloigner, à la condition qu'ils auraient à se présenter devasit le commissaire à première réquisition.
Du reste, ils déclarèrent qu'ils n'avaient rien vu; et ne pouvaient fournir aucun renseignement.
Comme on devait s'y attendre, il en fut de même des autres voyageurs.
Depuis Ruffec, tout le monde dormait; nul ne se souvenait de rien.
Seulement, dans le wagon occupé par Lambert et Caminade, quelque chose de particulier se passa.
Lambert et les autres avaient répondu négativement à toutes les questions qui leur étaient adressées, et le commissaire allait se retirer, quand il avisa dans un coin une espèce de paysan mal mis, qui dormait profondémement, la tête renversée et la bouche ouverte.
Il le secoua et le dormeur se réveilla eu sursaut.
— Ah! là! hé! quoi qu'y a? grommela-t-il en écarquillant les yeux, que recouvrait presque son ample bonnet de colon.
— Réveillez-vous, insista le commissaire.
— C"est-y donc que nous sommes arrivés?
— Où allez-vous?
• — C'est mon billet que vous voulez voir?
— Voyons... répondez... Où allez-vous ?
— Pardi! c'est pas malin... je vais à Bordeaux.
— Et d'où venez-vous?
— De Tours... parce que chez nous on fait le commerce do pruneaux, et que, pour lors...
— • Enfin, vous dormiez...
— Comme un sourd... Ça c'est une infirmité de famille. Nous sommes tous comme ça, de père en fils... Pour s'endormir, c'est tout de suite fait... Mais pour se réveiller, c'est une autre paire de maûches.
— Comment vous appelez-vous?
— Margaine. Jean-Louis.
— Et d'où ètes-vous?
Le paysan eut un fin sourire.
— Sauf votre respect, répliqua-t-il d'un ton narquois, c'est pas pour dire ; mais tout de même, A'ousètes curieux comme un commissaire.
Et. il allait poursui\Te sur le même ton, quand la parole se glaça sur ses lèvres.
Il venait d'apercevoir l'éciiarpe qui ceignait l'énorme ventre du magistral. Il se dressa et. d'un geste vif et prompt, il ôta son bonnet.
— Ah ! faites excuse... balbutia-t-il, je n'avais pas vu... diable I On prévient les gens... et si j'avais su que je parlais à l'autorité.
— Donc vous êtes...
— De Sainte-Foy (Gironde). Jean-Louis Margaine, et on peut s'informer dans le pays, les Margaine sont connus.
— Répondez! Vous avez pris le train à Tours?
— Oui, mon bon monsieur, sur le coup de minuit
— Et vous vous êtes endormi tout de suite.
— Si je disais ça, je mentirais, parce que. voyez- vous, on avait fait un peu la noce. Ça n'est pas encore défendu, et pour lors, on avait pris café et poussecafé, rincette et surrincette. Si bien que jusqu'à Poitiers, je n'ai pas pu fermer l'œil.
— Et après Poitiers, n'avez-vous rien remarqué d'extraordinaire? Le paysan regarda le commissaire d'un air ébahi.
— Tiens!... voilà qui est drôle, par exemple! balbutia-t-il.
— Quiii donc?... fil le magistral.
— Vous aviv. mis tout de suilr dans b- rond.
— Expliquez-vous!...
Le paysan parut rassembler ses souvenirs sur lesquels flottait encore une ombre vague.
■ — Pour lors, v'iàce que c'est, dit-il. Nous venions de quitter Poitiers, et je commençais à sentir ma tête bien lourde... quand il m'a semblé que la portière s'ouvrait tout doucement.
— Quelle portière?
— Celle-ci donc... et j'ai vu passer comme une ombre chinoise qui se penchait au dehors.
— C'était un voyageur... de ce compartiment?
— Faut croire.
— Vous l'avez vu?
■ — Pour ce qui est de ça! j'en jurerais bien... mais je ne parierais pas!
— Et après.
— Après?... C'est tout!... moi, j'étais parti... il n'y avait plus personne... et je crois bien à c'te heure.,, que c'est un cauchemar!... parce que le café... et la surrincette, surtout !
Le commissaire coupa court aux nouvelles confidences du paysan loquace, et descendit après avoir pris note des réponses qu'il venait de recueillir.
— Le mystère commence à s'éclaircir, dit-il à l'officier de gendarmerie qui l'accompagnait. C'est évidemment de ce compartiment que l'assassin est parti et nous n'avons plus qu'à interroger le conducteur qui, de son côté, aura de précieuses indications à nous donner.
Le magistrat ne se trompait pas : car le conducteur devait compléter de la façon la plus intéressante les renseignements déjà acquis.
Il rappela qu'à Poitiers un voyageur en retard avait, au moment du dépari, pris place dans un wagon de seconde, bien qu'il fût porteur d'un billet de première, et, chose excellente à retenir, c'est qu'il était précisément monté dans le compartiment d'où le paysan interrogé avait vu descendre quelqu'un pendant le trajet.
— Et vous n'avez rien vu vous-même? demanda le commissaire au conducteur.
— Rien, monsieur, jusqu'à Piuffec.
— Ah ! ah ! Et là?
— Là, aitrès le départ, il m'a semblé voir quelqu'un se glisser le long des wagons, et je me disposais à quitter mon poste d'observation quand je remarquai que nous touchions à une descente, et mon devoir, qui était de veiller au frein, m'obligea de rester à ma place.
— C'est fâcheux.
— Pouvais-je faire autrement?
— Non, sans doute.... mais c'est fâcheux, je le répète... car il n'est pas
Ilien ! rii;i! I iiuiriiiurait-il. (P. '431.)
doiilciix qiio votrtî apparition, ù ce moment, oùt fait t'cliouer le plan de l'assassin... Enlin. continue/... Combien a duré la descente dontvous parlez?
— In rpiart (riii'iii)^ à peu prés.
— Qu'avez-vous fait l'iisiiite?
— Je suis descendu... et j'ai parcouru le Iraiu des deu\ cotés, à lexténeiir,
— Et vous n'avez, rien remarqué d'insolile.
UV. 54. — rlKKRK ZACCO.NE. — I.A FII.I.K I>KS CMlKt.OTS. — ia. }. KOI FI ET C'«. LIV. 54
— Tout donnait.
— Mais le coupé réservé?
— Les stores étaient baissés; les rideaux aussi ; on ne voyait rien.
— Le coup était déjcà fait.
— Probablement.
— En quel endroit précis a dû se passer ce que vous racontez. ■ — Entre Luxe et Saint-Amand-de Boixe.
^ Enfin, comment supposez-vous que l'assassin s'est échappé?
— En se jetant sur la voie.
— Mais il se serait tué !
— Deux heures au delà, c'était certain... mais, je le répète, il y a toujours un ralentissement dans la marche à vingt minutes de Saint-.\rmand, et là, il n'y a presque pas de danger.
Le commissaire songeait. Quand le conducteur eut fini, il releva son front soucieux.
— Soit! dit-il... tout cela est possible, et je vous remercie... Un dernier mot : Ce voyageur, vous l'avez vu :
— Oui, monsieur le commissaire.
— Je veux dire que si vous le revoyiez vous le reconnaîtriez.
— Je n'oserais l'affirmer... La nuit était épaisse... j'étais pressé, et le col de son pardessus cachait ses traits.
— Cependant, vous pouvez nous dh-e...
— Tout ce que je me rappelle, c'est qu'il était mis avec une certaine élégance ; qu'il est grand, élancé, avec deux yeux noirs très vifs et très l)rillants.
Le commissaire de police refenna son carnet de notes.
— Allons, il faut se contenter de cela, dit-il; et après tout, pour une première enquête, il n'y a pas trop à se plaindre. Vous allez continuer votre route jusqu'à Bordeaux. Surveillez bien d'ici là les voyageurs que vous accompagnez; deux gendannes vont prendre place dans le coupé de M. Desgranges, et ils recevront l'ordre de vous obéir, pour le cas où vous auriez besoin de leur aide.
Et, se tournant vers le commandant de gendarmerie :
— Maintenant, commandant, ajouta-t-il, allons voir ce que le docteur pense de l'état de M. Desgranges.
Mais comme ils se dirigeaient vers les salles d'attente, ils virent venir à eux le secrétaire de la Banque.
Ils s'arrêtèrent stupéfaits, devant l'expression répandue sur ses traits.
Une satisfaction manifeste éclairait son visage et un sourire enjoué relevait un coin de sa lèvre.
— Qu'y a-t-il? interrogea le commissaire étonné.
— Une chose invraisemblable, renversante et de nature à dérouter touteles suppositions, répondit le secrétaire de la Banque. Figurez-vous que je viens de vérifier le contenu des trois sacs qu'accompagnait M. Desgranges?
— Eh bien?
— Eh bien, il n'y manque pas même un billet de cent francs.
— - Que dites-vous?
— Rien qui ne soit de la plus rigoureuse exactitude. . — Eh quoi! les six millions sont intacts?
— Comme au départ de Paris.
— Vous en êtes sûr?
— Je viens d'en aviser la Banque de France. Ue commissaire eut un geste de stupéfaction.
— Mais alors, reprit-il aussitôt, le vol n'est donc pas le mobile du crime?
— C'est probable.
— Dites que c'est certain.
— Peut-être... car on peut encore supposer que le voleur a été dérangé dans la perpétration de son crime, et qu'une fois l'assassinat commis, il s'est vu obligé de fuir précipitamment.
— C'est possible... vous avez raison... et poui-tant... Il y a là un mystère qu'il nous faut éciaircir à tout prix.
— Je le pense comme vous... mais dans la situation, je ne vois qu'une personne qui puisse nous fournir les éclaircissements que vous désirez.
— M. Desgranges?
— Précisément.
— Eh bien, ne tardons pas davantage, et hâtons-nous de nous rendre auprès de lui.
Cette fois, ils gagnèrent d'un pas résolu la pièce dans laquelle on avait déposé le malheureux caissier.
De ce côté, une scène bizarre autant qu'inattendue allait se passer.
Le docteur avait d'abord procédé avec beaucoup de circonspection à l'examen de M. Desgranges. Il l'avait débarrassé de son pardessus, avait ouvert la chemise qui couvrait sa poitrine, et s'était assuré qu'il n'avait été l'objet d'aucune tentative d'assassinat et ne portait aucune trace de blessure.
4!8 lA l'ILI.Ii DES CAMELOTS
Mais, quoi qu'il eût pu faire, il ii'ùlait pas parvi'iiii à l'arrachiT au lourd sommeil dans lequel il était plongé.
11 en. était là encore, lorsque le l'hcf de gare pénétra dans la salle, suivi du commissaire, du secrétaire de la succursale (jui acconipagnaiiMit plusieurs personnes accourues du dehors à la nouvelle de l'événement.
On lit cercle autour du médecin, attendant qu'il se prononçât.
Ce dernier poursuivait son examen, attentif et soucieux, cherchant évidemment à démêler la vérité dans le cas singulier qui lui était soumis.
— Le malheureux aurait-il été empoisonné? questionna l'un des témoins de cette scène.
Le docteur fit un geste négatif.
— Nullement, répondit-il... la bouche est sèche, l'ceil ronrave. et nous ne conslalons pas la moindre dilatation de la pupille.
— A quelle cause attribuer une inertie aussi prolongée? 11 y a longtemps qu'il doit être dans cet état. ^
— Trois heures, au moins.
— 11 devait être déjà inerte, quand le crime a élé commis.
— Très certainement, et c'est ce qui l'a sauvé. L'assassin, le voyant immobile et insensible, n'a pas cru devoir commettre un meurtre inutile. Qui sait même si ce n'est pas lui qui l'a mis dans cet état pour se déliarrasser d'un témoin indiscret?
— Enlin, que concluez-vous, docteur?
— Je conclus, messieurs qu'il s'agit ici de l'emploi d'un narcotique puissant, un des alcaloïdes de l'opium, quelque chose comme la teinture théba'ique.
— Est-ce un narcotique dangereux?
^ Non.
— Enfin, croyez-vous que le malheureux repi-enne bientôt ses sens?
— Dans quelques instants.
Le docteur reposa doucement le bras de M. Desgranges, et se tourna vers un des hommes qui le servaient.
— .Mon ami, lui dit-il. le buffet reste ouvert toute la nuit, veuille:: vous y rendre à l'instant, et demandez une lasse de café très fort... très fort... vous entendez.
— Oui, monsieur.
• — Allez! et hàtez-vous de revenir.
L'homme s'éloigna, et peu après il accourut apporlant ce qu'on demanduil. 11 y eut un redoublement de curiosité et d'iniérèi.
Le docteur s'empara de la tasse qu'apporl.iii riniMime ilCiiuipe. en prit une cuillei'ée à bomhe. <■[ l'appi'ocha des lèvres du piilii'iU.
Tous se penchèrent avidement.
Mais le résultat ne se produisit pas immédiatement et l'on dut renouveler la dose. Cette fois, on vit le malheureux tressaillii-, et ses doits se crisper.
— 11 revient à luil lit un des assistant^.
— Oui. l'épondit le docteur, mais il a\ait ingiiraité une l'orte dose de iL'inture théhaïque, et nous aurons quelque peine à le remettre sur pied; toutefois nous allons faire le nécessaire.
De nouveau, il versa une abondante cuillerée de café entre les lèvres du vieillard.
Et alors, il y eut mieux qu'un tressaillement et une crispation.
Le corps tout entier se mit, pour ainsi dire, à trépider à plusieurs reprises, une rougeur presque imperceptible colora les joues, et les paupières se prirent à battre avec force.
Puis un soupir souleva sa poitrine et on vit ses lèvres remuer.
^ Il va parler I dirent plusieurs voix.
— Pas encore, lit le docteur... mais cela ne tardera probablement pasl Seidement, ne prononçons plus une parole... laissons-le tout à lui-même, et attendons ([u'il nous interroge.
In silence profond s'établit; à partir de ce moment, on n'entendit plus que le souffle contenu de dix poitrines ardemmext soulevées.
Le vieillard revenait à lui.
Les mouvements auxquels il s'ahandonnail, ipioique hésitants encore, prenaient une souplesse significative ; à voir ses gestes, certaines de ses attitudes, on comprenait qu'il rentrait dans la vie réelle el ses yeux avaient déjà, par instants, des lueurs d'intelligence et de vivacité.
Bientôt, du reste, il ne resta plus aucun doute sur ce point, car on le vit se dresser sur son séant et promener un regard étonné autour de la salle, pour le re|)orler sur le groupe des personnes qui IVnlonraieul.
Parmi ces personnes, il y en a\ait (|uelqucs-unes ipiil connaissail. enlie autres, le secrétaire généial de la succursale, el il ne lut pas étonné de le voir près de lui.
Mais hii-méinel Pourcpioi se trouvait-il alliuigi' >ur ce lit improvise: poin- (|uoi surtout, tous ces yeux avides et inquiets qui l'observaient?
Il seri'a ses tempes de ses deux mains... et comme si, sous cette pre-sinn energiipie. des idées nouvelles eussent tout à roiip juilli de son cerveau. s(m leil s'ouvrit (ont grand, un grondement sourd goiiilu sa poitrine.
— (lii suis-jc? Que s"cst-il passé? demanda-l-i! en -e loiiinanl an\ii'ii>c vers le secrétaire général.
— On vous e\pli [iiera cela, repoiidil ce deiiiiravec douceur; il l'aiil d'abord que \oil< irpli'ilie/. (oui à l'ait VOS sens.
M. Desgranges ne répondit pas tout de suite; ; il réfléchissait. Toute sa lucidité d'esprit avait reparu; il écoutait, comprenait et chercliait à maîtriser son émotion pour ne pas se laisser détourner.
— Ainsi, reprit-il peu après, un homme a pénétré dans le coupé, a assassiné le malheureux Beauchanip et alors, il a volé le dépôt qui m'était confié.
— Non, cher monsieur, répondit le sccré(aire, le dépôt est intact.
— Mais le meurtrier, il est arrêté?
— Il a disparu.
— Est-ce possible? Eh quoil s'introduire dans un coupé, où l'on savait trouver au moins Beauchamp, qui est robuste, et parvenir à s'échapper! avouez que c'est bien invraisemblable. Mais. . pourquoi suis-je ici?
— Nous vous le dirons.
— Nous sommes à Ângoulême?
— Oui, cher monsieur. m^ Cette fois le vieillard jeta un cri terrible.
— Et les six millions! les six millions? balbutia-t-il en labourant son crâne de ses dix doigts.
Le docteur lui prit la main avec autorité.
— Calmez-vous, monsieur Desgranges, dit-il d'un ton affectueux, et ne vous tourmentez pas ainsi.
— Mais, je veux savoir...
— On vous dira tout ! seulement.. . vous êtes faible encore, et il ne faut rien précipiter!... prenez donc quelques gouttes de ce cordial... et dès que vous serez tout à fait remis et que vous pourrez nous entendre...
— Ah! donnez! donnez!
11 saisit avec force le flacon qu'on lui présentait, en but avidement une gorgée, et le rendant aussitôt au docteur :
— Et maintenant, ajouta-t-il d'une voix vibrante, parlez! parlez! apprenez-moi... Voyons, il y a donc eu un accident.., un déraillement... une collision...
— Pis que cela.
— Quoi donc?
— Un meurtre.
— Que dites-vous?
— Votre compagnon.
— Beauchamp !
— Il a été trouvé assassiné à vos côtés, à l'arrivée à Angoulérae. pendant que vous-même...
— Moi!
— Plongé dans un sommeil de plomb, provoqué par l'absorption d"un narcotique, vous n'étiez plus qu'un corps insensible et inerte!
A moins, ajouta le secrétaire général, qu'il ne se fût assuré d'avance la complicité de Beauchamp qu'il aura frappé ensuite par surprise. M. Desgranges baissa le front.
— Qui sait!... peut-être., balbutia-t-il ; aujourd'hui on n'est plus sûr de personne.
— Dans cette catastrophe, sur laquelle la lumière ne tardera pas à se faire, il y a au moins une chose dont nous devons nous féliciter... C'est que vous ayez échappé à une mort certaine. — Si vous n'aviez pas été endormi...
— On m'aurait assassiné!
— El l'administration aurait perdu un de ses meilleurs et de ses plus fidèles agents !
— .\ii! plût au ciel que j'eusse trouvé la mort, moi aussi! répondit-il sur un tc^niL'laucolique car c'est finir douloureusement sa carrière que de voir son nom Wlé à une aussi ténébreuse aventure.
— Mais il n'y a rien là qui paisse vous atteindre.
— Sans doute, je ne dis pas; mais c'est affreuv tout de même, et plus j'y songe...
Le vieillard n'acheva pas.
Il s'était dressé brusquement de toute sa hauteur, et ses deux mains s'attachaient comme affolées à sa poitrine demi-nue. Tout le monde se regarda avec stupeur.
— Mon Dieu ! balbutia M. Desgranges.
— Qu'avez-vons?... Répondez!...
Le A'ieillard entendait-il? C'est douteux.
Son regard parcourait la salle, plein de trouble et d'effarement et un frisson violent secouait ses épaules, comme en un accès de delirium iremens.
— Qu'avez-vous? répéta-t-on autour de lui.
Il garda le silence; mais, tout à coup s'arrachant de son lit, il sauta à terre, et, haletant, effaré, en proie à un désordre inouï, il se précipita vers un divan sur lequel le docteur avait quelques instants auparavant déposé son pardessus.
Puis, à la surprise générale, on le vit plonger sa main frémissante dans chacune des poches de son vêtement.
— Rien! rien! murmurait-il, tout en poursuivant sa reclierrhe obstinée cl farouche! Ah! je comprends tout maintenant. Tout! mon Dieu... c'est donc possible?...
— Monsieur Desgranges, voulut dire le docteur
— Laissez-moi! Si vous saviez.
— Quoi?
432 I.V l'Il.l.l-: I)i;S C.S.Ml'LOTS
— Dans ce viHcmeiil... là... Iciicz...
— Eh bien.
— Il y avait, un pdrli'.IV'iiilIr.
— Achevez.
L'infortuné vieillard eut un ricaneniiMit sardoni([iie.
— Ah! ce n'est pas des raillions qu'il s'agissait, s'écria-t-il; qu'imijorlail cela... les millions... Allons donc... On n'assassine plus pour si peu... Non! non! C'est le portefeuille... Et rien! plus rien!
Alentour, chacun se demandait s'il ne venait pas d'être .subitement frappé de folie. On cherchait à comprendre.
Le docteur revint à la charge.
— Mais qu'y avait-il donc!... insista-t-il.
— Ce qu'il y avait, repartit le vieillard. Dans ce portefeuille! monsieur il y avait!... chère et malheureuse Raymonde!... C'est atroce. — Ah! Dieu est bien cruel d'avoir réservé cette terrible épreuve à ma vieillesse. j|^
Et après avoir fouillé une dernière fois la poche vide de son pardessIR.. il alla tomber évanoui sur le divan!...
Cependant le train avait quitté la gare d'Angoulême, et continuait sa routi' sur Bordeaux.
II fallait rattraper le temps perdu par le sanglant incident, et la locomotivi; soufflait, lançant, comme afïolée, des sifflements stridents qui se répercutaient vingt fois dans la campagne que l'on traversait.
Le jour commençait à poindre.
Dans cette saison, le soleil se lève de bonne heure; déjà une lueur orangée teignait les horizons lointains.
Dans les wagons, on ne dormait plus.
Ce qui venait de se passer tenait chacun éveillé ; les conversations allaient leur train, animées et vives, et l'on s'abandonnait à mille commentaires.
Le compartiment où se trouvait Caminade en compagnie de la Cagnotte et de Lambert, était plus spécialement agité.
Et c'était naturel.
Le commissaire n'avait pas dissmiulé son impression : chaque voyageur était resté convaincu, comme lui, que l'assassin avait dû passer dans ce compartiment.
Rien que cette pensée suffisait à donner le frisson.
La Cagnotte surtout avait toutes les peines du monde à s{! remettre; Caminade ne parvenait pas à la rassurer.
L;'i! h"i! ngardul n'i lit i:i Cagiiotlr... [V. i'.O.
LamliPi'U lui, se conlnUait do hausser les épaules.
— • Kli liien, (le(|uoi ! disait-il d'un ton brusiiue ; faul-y donc se dévisser pour si peu? Ces choses-là, ça arrive tous les jours, et je me rappelle encore que l'année dernière, un soir que je figurais à VAmb'com, on est venu arrêter un de nos camarades qui était soupçonné d'avoir assassiné une vieille revendeuse de la rue du Temple.
LIV. 'où. — l'IICllllH ZACCONK. — l-A FII.I.H DKS ('AMKl.OTS. — |5|1. J. HOllKF ET C'". I.IV. 'j'j
— Cascar... fit Caminade. en a[»prouvaiil du geste.
— Cascar! précisément, dit Lambert, — tu l'as connu, loi, — il a été lomgtenaps à Constantine, dans la troupe de Duniflé... un grand maigre, qui, depiais'dixajns, était toujours sur le poiat de remercier son boulanger. Eh bien, il tronuTaiit «ocore le temps de cbouiiner les autres. — Âh bien! s'il fallait faire atteilaitâaaaàlbcrtit ça.
— Mais celui-ci avait l'air 1res c/iic, fit observer la Cagnotte; au moins, auitamî 'futé j'ai pu le voir.
Lamibert eut un clignement d'ceil significatif.
— Ah! quant à voiis, répliqua-t-il, vous vous y connaissez mieux que nous au'bnes..
— Qm'est-ce que vous voulez dire? imierrogea vivement la Cagnotte..
— KieH du tout... sinon, que f aJibim va que tous le reluquiez.
— Msà:
— Et après ! il n''y a pas de mal à cela. ^fc" La Cagnotte eut un geste clédaigDe'HK.
— Je rai si peu vu, réponiiil-elîe, que si je le i-encoiitrals je ne le reconnaîtiraas cea^inement pas .
Et cffiffi-me elle prononçait ces mots, elle aperçul uans ie cuiu opposé à lOfilui ([u'éle occupait la tête du paysan de Sainte-Eoy (Gironde), qui Técoutait, em i'ajfproxn'ant de la tête.
— Pour ce qui est de ça, ma belle lèemoisdile, dit-il dun air narquois., ça sera iteureux pour lui. . . et peut-être aiissi pomr vous .
IBt il se laissa rouler dans l'angle un wagon.
La conversation s'arrêta sur ces mots.
i0n dévorait l'espace, brûlant les stations: Ha campagne s'éclairait sous les rayons de l'aube naissante, et le mouvement et la vie renaissaient maintenant de toutes parts.
A sept heures trente minutes, on entra enfin en gare de Bordeaux..
.Micun nouvel incident ne s'était produit durant le dernier trajet ; mais à l'arm'ée, les voyageurs ne tardèrent pas à s'apercevoir que des mesures e.\ceptionnelles avaient été prises, et chacun d'eux dut répondre aux questions qui leur furent adressées par le commissaire délégué à cet effet.
L'interrogatoire fut d'ailleurs tout à fait sommaire, et ne parut avoir d"autre objet que de relever l'identité des personnes interrogées.
Ce soin rempli, on les laissa libres, sous cette réserve toutefois, comme à Ângouléme, qu'elles easseîBt à se tenir prêtes à répondre à la première réquisition de la justice. II ne fut fait d'exception que pour les voyageurs qui devaient (uitler lîordeaux, cl continuer sur Celte ou Bayonne, ou encore s'embarquer ï'ir quebjuc paqucboi eu parlauce.
Il y avait prccisément un steamer de la Compagnie des Messageries, qui partait à quelques jours de là pour le Brésil, et ceux qui devaient y prendre passage furent soumis immédiatement à un interrogatoire particulier.
Lambert était au nombre de ces derniers, et ses réponses furent des plus neltcs et des plus précises.
— Ainsi, TOUS allez au Brésil? demanda le commissaire en le dévisageant avec attention.
— Oui, monsieur, répondit Lambert... et j'ose dire que j'y suis impatiemment attendu.
— Vous êtes artiste'.
— C'est cela.. . les premiers rôles en tous genres ; au besoin, les comiques... en tous genres, également.
— Vous avez votre engagement?
— Le voiin.
Jp commissaire jeta un coup d'œil sur le document qui lui était remis.
— C'est bien ! dit-il aussitôt, vous êtes en règle. . . mais avant de vous lais.ser aller, je désire savoir si vous n'avez rien à dire sur le crime qui a été commis, pendant la marcbo du train, entre Rutïec et Angoulème.
Lambert fit un geste douteux.
— • Ah! dame! monsieur le commissaire, irépondit-il, vous comprenez. la nuit, on dort... et la pensée de ce qui se passait ne pouvait nous venir.
— Cependant, on a lieu de croire qnie l'assassin est \im jeime iiomme qui se serait un moment réfugié dans votre compartiment.
■ — C'est ce qu'on m'a dit.
— Vous vous rappelez ce jeune homme?
— Imparfaitement... bien imparfaitement, moH&ieurle commissaire I... Je crois qu'il était jeune, mais je n'en suis pas sm. Il me semble qu'il était brun... mais jr n'oserais pas lever la main... Il faisait nuit... on ne m'avait pas prévenu... et je n'ai pas eu i'idiie de prendre son signalement.,
— Alors, c'est tout ce que vous avez à dire.
— Je n-e vois pas autre chose.
— Soit! Si d'ici demain, j'avais besoin de vous iaterroger de nouveau, je vous trouverai à bord du paquebot qui doit vous emmener. Vous pouvez vous retirer.
Lambert salua et gagna la sortie".
H y rencontra Caminade et la Caignotte (|ui se disposaient à s'éloif;niM'.
— Eh bien! eh bieuL dit-U avec eajooeraent ; est-ce qu'oti part comme ça les uns sans les autres?
— C'est (|ut! nous avons bâte de nous rejioser.
— Où descendez-vous?
■ — A Y Hôtel de Guienne.
— Mazelte! vous vous mettez bien, vous autres.
— Tu ne viens pas avec nous?
— Pas pour cette fois! Je vais me loïcr sur le quai, près du bateau qui doit m'cmmener.
— De sorte que nous ne te reverrons qu'à ton retour.
— A mon retour du Brésil, comme tu dis... et ça peut être long.
— A la grâce de Dieu alors! Bon voyage et bonne chance.
— Je t'enverrai les journaux où on parlera de mes débuts. Les deux amis se saluèrent et chacun tira de son côté.
Caminade et la Cagnotte se dirigèrent vers VHôtel de Guienne, marchant l'un à côté de l'autre, un peu préoccupés et taciturnes.
Une même pensée pesait également sur leur esprit à tous deux, et le Iront de la jolie fille se creusait de temps à autre d'un pli soucieux.
Au bout d'un instant, elle releva vivement la tête, et regarda son comjftgnon dans les yeux.
Caminade se laissa faire.
— Est-ce que tu le connais bien, celui-là? dcmanda-t-elle alors, d'un ton presque impérieux, en désignant Lambert qui allait disparaître.
Caminade fit une moue équivoque.
■ — Oh! tu sais, répondit-il... Je le connais, sans le connaître... On se rencontre de loin en loin; on s'offre un bock, en s'appelant ma vieille; mais ça ne tire pas à conséquence.
— Que fait-il?
— Il fait ce qu'il peut... comme les autres.
— L'as-tu jamais vu jouer?
— Pour ce qui est de ça, jamais !
— De quoi vit-il donc?
Caminade eut un mouvement d'épaules qui voulait dire que cela lui était fort égal...
— S'il fallait répondre à des questions pareilles, répliqua-t-il, il y en a bigrement que ça gênerait dans les entournures. Mais on n'est pas si exigeant dans notre métier, et l'on a raison; tu sauras ça un jour, ma pauvre fille!... Tu as du talent, et tu es jolie; avec ça, et le reste, une femme se tire toujours d'affaire... Malheureusement, il n'en est pas de même pour les hommes!... et je te réponds qu'il faut souvent avoir l'honnêteté profondément chevillée dans le cœur pour ne pas verser dans quelque trou d'où on ne se relève plus... J'ai vu ça de près, voistu, moi, qui te parle, — et quand j'y pense quelquefois... pas souvent, par Cicmple..., eh bien, j'en ai encore le frisson...
La Cagnotte prit la main do riiumblo cabotin, et la lui serra avec effusion.
— Au moins, toi, fu es honnête, dif-elie en même temps, ou ilu moins lu en as l'air, ce qui est déjà quelque chose, tandis que ce Lamhert...
Caminade secoua le front avec belle humeur.
■ — Allons! allons! interrompit-il gaiement, à quoi bon s'occuper de lui plus longtemps... il me semble que nous avons d'autres chats à fouetter, et c'est surtout à nos directeurs qu'il s'agit de songer.
Ils s'étaient remis en route; tout en marchant, Caminade poursuivait son idée.
— Ah! les directeurs... soupira-t-il ; en voilà des êtres qui sont nés coiffés... Ils font ce qu'ils veulent!... Point de public à affronter; pas de débuts, rien que des receltes à encaisser... et ils vont comme ça tout le temps, jusqu'à...
— Jusqu'à la faillite! acheva la Cagnotte. Caminade se prit à rire.
— Au fait! il y a encore ça, dit-il, mais ce sont les actionnaires qui paient. .. et il n'y a pas d'offense... Moi, vois-tu, la Cagnotte... j'étais né pour être directeur... et si jamais... Qui sait?
— Toi! interrompit la Cagnotte avec une petite moue qui lui seyait à ravir, tu aurais pu devenir quelque chose; c'est ce que l'on dit et je le crois; mais tu n'as pas voulu travailler, et dans tous les métiers c'est par le travail qu'on arrive. Tu avais bien commencé pourtant! On m'a assuré que tu avais eu de grands succès à Toulouse, à Marseille, à Bordeaux, mais tu as cru que ça contiluicrait d'aller tout seul, comme ça, toujours... lu as flâné; puis la pare.sse, ralisinlhe, (jue sais-je, si bien qu'aujourd'hui ta vie est ratée et que te voilà réduit à chanter au milieu des bocks et des mazagrans.
Caminade secoua la tète avec mélancolie.
— 11 y a du vrai tout de même dans ce que tu racontes, dit-il sur un ton l)rcsquo dolent; lu es une (ille avisée, toi, et je te souhaite d'arriver à la répulalion et à la fortune sans être obligée de prendre le chemin de traverse.
La Cagnotte eut un éclair dans les yeux.
— Pour ce qui est de ça, dit-elle, tu peux être calme, car tu supposes bien que ce ne sont pas les occasions qui ont manqué jusqu'à présent.
— Je te crois.
— Ce que j(! ferai de moi... je n'en sais rien encore. On n'est jamais sûre de ces choses-là... Mais, si je me donne uu jour, tu pourras dire eu toute assurance que celui à qui j'aurai fait ce cadeau aura pris le lot tout culier, c'esl-àdire le cœur avec le reste.
Et la joIi(! enfant jela un joyeux éclat de rire.
— Mais tout ça, c'est des bêtises, ajoula-t-elle aussitôt en reilcvcnaiit sérieuse; nous voici arrivés, et j'aficrçois l'/Zô/^'/^A' (luiciinr. Nou< allons riioisir
nos chambres, secouer la poussière du voyage, et en déjeunant nous verrons à nous retourner; ça le A'a-t-il?
— J'adopte le programme, approuva Gaminade.
La journée se passa en courses de toute sorte : Gaminade battit les qualn' coins de la ville, et, quand il rentra le soir pour souper, il avait fait une ample provision de cancans qui intéressèrent vivement sa camarade.
A Bordeaux, depuis le matin, on ne parlait que de l'événement de la nuit, et on s'arracha littéralement Gaminade, pour obtenir de lui des détails sur le crime commis.
Ge fut à qui lui offrirait des absinthes et des grogs, pour le faire jaser.
Lui, se laissa faire; et m^ôme, il accepta à dîner d'un ancien copain qui avait connu également Lambert.
L'événement était diversement commenté, et ce qui excitait surtout la curiosité, c'était la somme énorme qu'accompagnait la malheureuse victime.
Six millions ! l'assassin avait piétiné sur six millions et n'avait pas gardé le moindre billet de mille .'
G'étail là le point mystérieux de l'affaire. Pour tout dire, on trouvait cela tout à fait invraisemblable; si le vol n'avait pas été le mobile du crime, quelle autre cause attribuer à cet odieux attentat?
On' se perdait en conjectures, et finalement on s'attendait à quelque foudroyante révélation.
On se disputa les journaux du soir, et Gaminade eut l'attention d'en apporter quelques-uns à la Gagnotte.
En réalité, il n'y trouva rien de nouveau.
Seulement il vit que son nom et celui de sa camarade étaient plusieurs fois cités parmi les voyageurs qui se trouvaient dans le train arrivé le matin.
M. Camhiade et la Cagnotte, artistes de Paris, qui venaient en représentation à Bordeaux.
G'étalt une réclame, et l'humMe baryton en éprouva une douce satisfaction.
Même, il est probable qu'il ne vit pas autre chose.
Que lui importail le reste?
Pourlaut il y avait dans le journal certains renseignements qui avaient bien leur importance.
En premier lieu, on y disait que depuis la catastrophe M. Desgranges n'avait pas repris ses sens, en dépit des soins éclairés dont on l'entourait. Il restait muet, l'œil effare, comme sous la menace d'un dérangement d'esprif.
Les médecins, qui ne li; quittaient pas, paraissaient considérer son état comme des plus graves; l'un d'eux, qui était un des membres les plus éminenls de la Faculté, avait laissé entrevoir que le malheureux était perdu et qu'il ne recouvi'ciMit pcnl-rli'e jamais ses esprits.
LA FILLE DKS CAMli'LOTS 439
Le journal ajoutait que la justice, bien que privée des précieux éléments qu'aurait pu fournir le caissier, n'en avait pas moins commencé son enquête : toute la police était sur pied; les gendarmes battaient la campagne à la poursuite de l'audacieux criminel, et l'on pouvait espérer qu'il ne tarderait pas h être appréhendé au corps.
Ces espérances ne se réalisèrent pas.
Plusieurs jours s'écoulèrent et, malgré toute l'activité déployée, on ne parvint pas à mettre la main sur le mystérieux assassin.
Qu'était-il devenu? Où avait-il passé?
Bien malin eût été celui qui eût pu le dire.
C'était une énigme, comme celle de Jud ou de Walderl
Toutefois, un fait bizarre, qui frappa tout le monde, se dégagea des constatations acquises.
Comme on le pense bien, les investigations s'étaient portées sur les lieux où l'on supposait avec raison que le crime avait pu être commis.
Entre Luxe et Saint-Amand-de-Boi\e, le pays fut exploré avec la plus scrupuleuse attention, cl l'on y rechercha àprcment les traces de l'assassin.
Si, comme on le croyait, celui-ci s'était jeté sur la voie, le meurtre une fois accompli, on devait retrouver l'empreinte de ses pas sur le sol.
Et chose invraisemblable... sur tout le parcours exploré, on ne releva aucun vestige de pied humain.
C'était inexplicable, et l'on en conclut que ce misérable avait poursuivi sa route jusqu'à Bordeaux, où il se tenait caché.
On se mit en quête; on avait retenu le nom de tous les voyageurs que le train avait amenés jusqu'à la capitale de la Guienne et les investigations continuèrent plus actives.
Cfiminade, la Cagnotte et les autres furent interrogés à nouveau, mais leurs réponses naturellement confuses n'aidèrent que médiocrement la justice, et ils ne purent que répéter leurs premières déclarations.
Deux voyageurs seuls manquèrent à l'appel.
Le premier fut Lambert; mais celui-là, on acquit, chez les courtiers marilimes, la preuve qu'il s'était embarqué le surlendemain de révénemcni sur un paquebot allant au Brésil, et l'on ne s'en préoccupa point autrement.
Il devait être loin déjà, et d'ailleurs on avait ses précédentes dépositions.
Mais il n'en était pas de même du second.
Margaine (Jean-Louis), de Sainl-Foy (Gironde).
On fouilla Bordeaux sans le retrouver, et quand on se rendit à Sainle-Foy, on a|ipril avec siir|trisi' qu'il n'y avait jamais habité et que l'on n'y connaissait inéiiii' aiiriini! faiiiille de <•!• iidiii.
C'était grave! et à partir de ce moment, c'est sur ce personnage, évidemment suspect, que se portèrent tous les eiïorts de la police.
Efforts infructueux, car, après quinze jours de recherches opiniâtres, il l'allut reconnaître que Jean-Louis Margaine n'était pas à Bordeaux!
Nous avons à peine besoin de dire avec quelle curiosité la Cagnotte et Caminade lisaient les journaux qui tenaient le public au courant de la suite donnée à Taffaire.
Les deux camarades avaient débuté chacun de son côté; les applaudissements ne leur avaient pas manqué à l'un et à l'autre, et Caminade avait retrouvé là comme un regain de jeunesse et de talent.
Presque tous les soirs, comme il finissait de bonne heure, il venait prendre la Cagnotte à l'établissement où elle chantait et, vers onze heures, ils rentraient ensemble à VHûlel de Guienne à pied et en se communiquant les impressions de la soirée. Une nuit, ils revenaient, selon leur habitude, en longeant les quais, pour regagner leur hùtel, quand tout à coup la Cagnotte se rapprocha brusquement de Caminade, et lui prit le bras, qu'elle serra avec énergie.
— Eh bien! eh bien! fît le baryton, qu'est-ce qui te prend?
— Là ! là! regarde! répondit la Cagnotte à voix rapide et basse, en indiquant un coin sombre dans l'angle d'une maison qu'ils longeaient.
— 11 y a là un homme ?
— Oui.
— ■ Et tu as peur?
— Non... non... Seulement... au premier moment, j'ai cru reconnaître...
— Qui ça?
— Ton ami Lambert!
Caminade haussa les épaules.
— Ah bien ! répliqua-t-il, si tu vois Lambert à c'te heure, il faut que lu aies l'œil américain. Il y a longtemps qu'il a fui comme une ombre, et à c'moraent il fait peut-être son entrée dans la capitale du Brési!, où l'empereur l'attend à souper.
— Tu blagues.
— • Il y a de quoi !
— Eh bien... moi, je te dis...
Et, en parlant de la sorte, la Cagnntle abandonna le bi-;is di" Caminade, et marcha d'un pas résolu, suivie de près par son compagnon, vers l'angle du mur où se tenait l'homme qu'elle venait d'apercevoir.
Ce dernier ne se dissimula pas davantage, et se dégagea de l'ombre.
Deux cris partirent en même temps.
La Cagnotte ne s'était pas trompée!... Lambert était devant eux.
Caminade eut un geste effaré.
Silcnro, iiili'n-oni|iil-il hi-iis,|ii..|iM.ril, on iicut nous voir... AiIilju.'M ^I'. -US.)
LIT. r,G. — l'IKIlIlK /AGi;(INK. — I A FM.I.K DES CiMKKHS — Kl). J. BOLTF KT c'" LIV. 58