I.A lII.I.i: Di:S CAMELOTS
■ — Pat-liifii! dil-il, parlaur entre mille sentiments divers; pour une rencontre, en voilà une ijui peut conii)ter. Aii çà, tu n'es doue pas parti?
Lambert éliaueha un geste mystérieux et lit quelques pas à l'écart en entraînant Caminadc, de plus en plus surprix.
— Plus bas! dit-il, plus bas! Ne vas-tu pas ameuter loul le (luartiei'? -- Cependant..., insista Caminade.
— Cependant, reparti! (,ambert. le lien n'est pas convenalde pour une confidence... je t'expliquerai toul.
— 5Iais les rapports de police ont annoncé ton départ.
— Us se sont trompés.
— Pourquoi es-tu resté?
Land)ert mit un doigt sur ses lèvres.
— Chut! il y a une femuu; dans l'aU'aire! répondil-il il'inie \oi\ émue.
— Une femme I
-- L"ne jolie enfant, qui s'est loquiM'. à première vue. et qui m"a otTert uii engagement bien préférable à celui i|ui m'attendait au Brésil.
— Mais on a constaté ta présence à boni du pa(piebol, au moiuenl du départ... Comment se fait-il?...
— C'est simple convme bonjour! dit Lambert. Moi, n'est-ce pas, j'avais des raisons majeures pour ne pins m'éloiuner et j'ai fait profiler du bénéfice de mmi passage, ipfi était payé d'a\auce, nu iiau\re dial>le dont j'avais fait la cmmaissance, et qui n'a pas été fâche de la bonne aidiaine.
— Une substitution !
— (vompreuds-tu?
11 y eut un cotul silence. Caminade sentait quelque cliosi^ de louche dans les paroles de son camarade, mais il n'osait creuser tro|i prul'omlémenl l'impression bizarre qu'elles lui causaient.
■ - Kt alors, reprit-il peu après, tu vas rester à Bordeau.\?
— Pas si liéle, l'iqiiiMdil Laudiert.
— Où vas-tu?
— A Paris.
— Tout seul?
-- Llle ('st partir hier... je vais la rejoiiidi-e. Caminade rennia la télr.
Allons, dil-il. je ne \,h\\ pas le laire mampiei' le li-ain, el je te laisse... mai> InnI ilc même, vnis-ln... loin ci^la u,- me >emble na^ liv- calholiiine.
44t LA FlLLlî DES CAMELOTS
— Que crois-lu donc? (il Laniborl.
■ — Rien! nous n'avons pas le temps... mais... loi's(|iie nous nous reverrons à Paris...
— Tu reviens bientôt?
— Dans une huitaine.
— Il paraît que tu as eu un succès bœuf à ton beuglant. Caminade eut un haut-le-corps timidement orgueilleux.
— Oui, oui..., répondit-il, sur un ton qu'il cherchait à contenir dans les bornes de la modestie... on n'est pas encore vidé, et on leur a fait voir comment on interprète la vraie musique.
— Cela ne m'étonne pas... moi, qui t'ai si souvent applaudi! Mais il n'est que temps que je m'évanouisse; la locomotive n'attend pas, et il me reste à peine dix minutes... Au revoir donc! tous mes compliments, et à bientôt.
Sur ces mots, il serra la main de Caminade, et dispai'ul rapidemi-nl dans la direction de la gare.
Caminade alla rejoindre la Cagnotte qui attendait à quelques pas.
— Eh bien! lit-elle dès qu'il fut à sa portée, avais-je raison?
— Je le crains, répondit Caminade un peu soucieux.
— II est resté?
— Pour une femme .
— Âllonc donc! tu crois ça!
— Dame!
— Non, non, jeté répète que tout cela est suspect et, si je m'écoutais...
— Que ferais-tu?
— J'irais à l'instant même prévenir la police. Caminade fil un soubresaut.
— Deviens-tu folle? dit-il avec une sorte de frisson. Te voilà comme j'étais quand j'avais vingt ans, toujours prêt à protéger les faibles ou les humbles et à me dévouer pour tout ce qui me paraissait généreux et juste. A ce métier-là, on n'attrape jamais rien de bon. J'ai répandu, à tort et à travers, mon amitié et mon argent et je n'ai pas même recueilli un centime de reconnaissance.
Méfie-toi donc, la Cagnotte, et, avant que l'expérience te vienne, lâche de profiter de l'expérience des anciens. Après tout, qu'est-ce que ça nous fait, à loi et à moi, que ses agissements soient plus ou moins suspects? Est-ce que ça nous regarde, et on ne t'a pas encore chargée de la police de la République? Il y a des bonshommes exprès pour celte besogne-là; faut les laisser opérer seuls. Ah ! ben ! on a déjà assez de mal à se tirer des pattes, sans aller les mêler avec celles des autres. Moi, c'est mon avis, et, dans ton intérêt, pour le présent et pour l'avenir, je souhaite que ce soit aussi le tien.
La Cagnolte était devenue pensive.
LA FILLE DKS CAMELOTS 4ij
— Tu as probablement raison, dit-elle au bout d'un instant; mais, je ne sais pourquoi, cette aventure m"a toute troublée... et ce Lambert...
— N'y pensons plus. Lambert deviendra ce qu'il pourra, après tout. Malgré les apparences, je m'obstine à croire qu'il n'y a peut-être pas là de quoi fouetter .un chat. Ce n'est pas le premier venu, lui non plus. C'est un bon zigue, il a du goût... et, pas plus tard que tout à l'heure, il me complimentait sur mes susccès de l'Alcazar.
La Cagnotte ne releva pas le propos, mais un sourire d'indulgente ironie vint plisser le coin de sa lèvre.
Ils avaient repris le chem'm de VlLkel de Guienne; quand ils arrivèrent, ils avaient oublié et Lambert et les événements mystérieux auxquels ils s'étaient trouvés mêlés.
Au surplus, la Cagnotte avait bien d'autres préoccupations en tète. Ses succès, très réels à Bordeaux, avaient déterminé son engagement pour Paris, dans un théâtre de genre, où elle était appelée à jouer les Granier et les Théo. L'avenir s'ouvrait donc décidément devant elle, et ce n'est pas sans une sérieuse émotion qu'elle songeait au bruit qui, peut-être, allait entourer ses débuts.
Les dix jours qu'elle avait encore à passer à Bordeaux s'écoulèrent très rapidement, et c'est avec une sorte de fièvre qu'un soir elle gagna la gare, où elle allait prendre le train qui devait la ramener à Paris.
Caminade l'accompagnait, mais la Cagnotte n'y prenait pas garde, cl il était évident qu'une pensée inquiète pesait sur son esprit, et lui communiquait une impatience inaccoutumée.
Etait-ce seulement la pensée de ses débuts prochains dans la capitale qui la troublait ainsi, et son cteur ne trouvait-il pas dans ce retour à Paris ([nehiue raison secrète de satisfaction plus douce ?
La Cagnotte était restée sage, jusqu'alors; elle n'avait eu d'autre somi que son avenir; arriver à la réputation, monter sur un vrai théâtre, recueillir les applaudissements enthousiastes d'un public éclairé et délicat, c'était toute son ambition! Elle se préoccupait de son talent, bien peu de sa beauté.
Et pourtant elle était jolie, charmante surtout, de celte griice spirituelle el vive de la Parisienne. On le lui avait dit souvent, et cela lui avait fait plaisir. Et [)cut-être que, dans le concert de voix qui avaient nmrmuré déjà de douces paroles à son oreille, il en était une qui l'avait plus particulièrement touchée.
Qui sait?
En tout cas, si cela était, elle n'en a\ait rien dit à personne, et si son C(eur n'était pas resté sourd, à coup sur il était resté muet.
Le train partit de Bordeaux à son heure onliiiaire.c'esl-à-dire à six heures et ileniie du soir.
La C.aonolti' et (Caminade avaient pris place dans le même comiiarlinicut
LA FILLE DKS CAMliLOTS
Cl, pendant les iireinièrcs liriire-s, il se tiiirt'iil silencieux, chacun dans le coin (ju'il avail choisi.
Seulement, au moment de monter en wagon, la Cagnotte s'était touni(''e vers son compagnon et d'une voix émue :
— C'est égal, avait-elle dit avec un lé^er frisson, ça me fera i|iielf|ue chosi' de repasser par Angoulême.
— Bah! fit Caminade, si on faisait attention à ces choses-là, on ne voyagerait jamais.
— Ça, c'est vrai... mais... tout de même.
Le train était en marche... ils se turent, et les stations se mirent à déiiler sous leurs yeux avec une rapidité vertigineuse.
En deux heures, ont eut franchi la dislance qui sépare Bordeaux d'Angoulême.
Quoi qu'il en eût dit, Giminade ne fut pas maître d'un vif mouvement de curiosité, en entendant le conducteur du train annoncer :
— Angoulême ! cinq minutes d'arrêt!...
11 sauta sur la voie et la Cagnotte en lit autant, poussée par le même sentiment.
— Eh bien, te voilà aussi curieux que moi, fit la jeune femme avec un sourire.
— Tu as raison, répondit Caminade... et c'est bête comme tout... car ce qu'il y a à voir?
— On ne sait pas.
— Je vais toujours rouler une cigarette.
— Attends, lit la Cagnotte, avec un geste impérieux.
— Quoi donc?
— Regarde.
— Où ça?
— Là, devant nous... ce voyageur qui donne le bras à une jeune fille .. ne le i'econnais-tu pas?...
— Et où veux-tu que je l'ai vue?
— Ici, il y a un mois. Ah ! je le reconnais bien, moi! C'est M. Desgranges.
— Le caissier!
— Tais-toi! et celte enfant qui l'accompagne, c'est probablement, la jeune lilli- qu'd a adoptée et dont les journaux ont tant parlé... tu te rappelles?
— Parbleu!
M. Desgranges — c'était bien lui — avançait d'un pas lent et pénible vers le coupé où il devait prendre plaiu;; il était pfde. amaigri, fallollant, et son regard atone, pr(!sqiie iiébt'té, regardai! à droite et à gauche, sans rien \<iir
Devant lui, à quelques pas, marchait le chef de gare eî, dcrriiTe, une bonne ihi pays qui portait quelques paquets à la main.
— Où allons-nous? demanda M. Desgrauges. qui s'amHa un momiMit. à hout de forces.
— Nous retournons à Paris, répondit la jeune lille, dune voix dôme et tendre, comme elle eût parlé à un enfant.
— Nous étions si bien ici !
— Nous serons mieux là-bas.
— C'est que j'ai peur d'aller en chemin de fer.
— Puisque je suis avec vous, vous n'avez rien à craindre. Et puis, vous m'avez promis d'être bien sag:e?
— Oui, oui... tu es un ange, toi! tu as les billets de banque, au moins?
— Ne craignez rien... ils sont en sûreté. Le vieillard mit un doigt sur ses lèvres.
— Et surtout, dit-il à voix basse, tout en promenant un regard soupçonneux autour de lui... surtout, réveille-moi si je m'endormais?...
L'enfant ne répondit pas... mais elle reprit sa marche vers le compartiment réservé.
Une fois là, deux hommes d'équipe prirent M. Desgranges chacun par nu bras et se mirent en devoir de le hisser dans le coupé.
— Pauvre homme ! dit la Cagnotte, un peu pâle, le cerveau a été alleiut, il est en enfance.
— Une idée lixe, quoi! ajouta Caminade; moi. ça me fait mal! Vi,'ii>-iu? El il prit la Cagnotte par le bras, pour l'entraîner vers le comi>.nliment
qu'ils occupaient.
Mais alors, il se pa<sa une chose étrange ,pii jeta Caminade dans une -^luia-faction profonde.
De pâle qu'elle était, la Cagnotte était devenue livide... ses deux veux bleus lançaient des éclairs intenses; sa poitrine se soulevait avec une violence d(''sordonnée.
— Ah çà, qu'est-ce qui la prend? interrogea Caminade, cheirhanl à deviner la cause de ce changement subit.
Mais la Cagnotte ne bougeait pas; immobile et muette, elle continuait à regarder, comme si elle eût douté de la réalité de ce qu'elle voyait. Caminade n'en revenait pas.
— Décidément, insisia-t-il, faut soigner ça, ma fille; si tu déménages I nmme le caissier, tu feras bien de laisser ton adresse.
Et il allait .se répandre en un sonore é,|at de rire .piand. tout à coup, nue "Miiire passa sur son fronl.
A qn.dques pas de lui. il y avait un bomme qui s,- tenait debout, sou^ la
418 LA riLLi: DKS CAMELOTS
limiirrc (riiii lii'c de gaz. i-l il n'i'iil pas plus lùl amMi' son iv<.;ii-ii siii- ('ct Ikuiiiiic. ipi'à snn loiii'il se piil à tressaillir et |iàlil.
— Ah! ah! tu le reconnais, celui-là, dit la Caj^'imiir.
- Mais c'est lui! s'écria Caminade, au ((nnlilc de l;i -mpi-ivi-.
— Jean-Louis Margaine, n'est-ce pas?
— Oui.
— Celui que l'on a cherché partout et qu'on n'a Irduvé nulle part.
— J'ai bien envie de dire deux mots au gendarme.
— Attends!
— Quoi donc?
— Attends, te dis-je, car voilà qui est plus dn'ile encore que ce que nous venons de voir.
Caminade se tint coi et regarda.
Et ce qu'il vit alors valait bien, en effet, la peine d'être remarqué.
Pendant que l'on aidait M. Desgranges à prendre place dans le coupé, la jeune fille qui l'accompagnait s'était éloignée pour se rapprocher de Jean-Lonis Margaine et échangeait avec lui quelques paroles à voix basse.
— Eh bien, que dis-tu de cela? fit la Cagnotte, d'un ton sec et nerveux.
• — Ma foi. c'est à donner sa langue aux chiens! dit Camiii.nle... Que peuvenl-ils avoir à se dire?...
La Cagnotte ne répondit pas; la cloche du départ venail de retentir; il fallait regagner son compartiment au plus vite.
Caminade la suivit à regret — manifestement dépité de ne [jouvdir en apprendre plus long.
Du reste, le colloque engagé entre Raymonde et le mysli-rinix personnage avait duré une minute à peine.
La jeune fille était allée à lui, dès qu'elle l'avait aperçu, el l'œil aillent, la poitrine gonflée, elle s'était penchée à son oreille.
• — As-tu appris quelque chose? i:iterrogea-t-elle alors iriine voix oppressée et haletante.
— Rien! je ne sais rien! répondit l'inconnu.
— Pas le moindre indice?
— Aucun
Elle se tut un nnniient. et ses deu\ bras compiimèrent sa pdilrine ipii ballail avei' violeiii'e.
— Et lui! lui! dit-elle tout à coup comme eu un sanglot. L'inconnu eut un geste raj'ide.
— Silence! interrompit-il linis(piem("r.t. on peut nous voir... En voilà assez... adieu?
L'enfant se mordit les lèvres jusqu'au sang.
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C'cUiit 1111 u'i'aini (Ji.il)lij
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— Oiiapil te verrai-je? cleinaiida-l-ellc l'iicore.
— Dan? quelques jours, ;i Paris.
— Kt lu me pionuîs?...
-- Je promets de tenir l'engagement sacré que j"ai pris!... et s'il me faiil te donner ma vie... lu sais que je n'hésiterai jias.
Elle [laissa la tête, adressa un dernier u'esLe d'adieu ;ï l'ilrange personnage,
LIV. "17. — prCRRE ZACCOM;. — la KII.I.K IiES CAMKI.lirS. — lil). J IlOLKl- KT '.'''. I.IV. 57
4S0 LA riLLE DES CAMELOTS
et, les yeux pleins de larmes, elle se dirigea vers le coupe où on ralteinlait. Un instant plus tard, le train repartait pour Paris.
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Le boulevard des Italiens et le boulevard Montmartre sont, sans contredit, les deux centres principaux de la circulation de Paris.
En ces deux endroits d'exception, jamais la crue de la foule ne s'arrête; \t flot des passants ne tarit pas, le mouvement s'y augmente d'heure en heure, et c'est là que l'on peut consulter à coup sûr le pouls de la capitale, pour déterminer la fièvre qui l'agite et la secoue !
Tous les autres quartiers sont plus ou moins tributaires de celui-ci, et dans leur contingent , môles et confondus, on retrouve — nous l'avons dit ailleurs — et ceux qui payent pour s'amuser, et ceux que nous payons pour nous distraire.
Il y a de tout là dedans ; et bien subtil serait celui qui pourrait établir l'état civil des représentants multiples de l'étrange population que l'on rencontre, 4 toute heure de jour et de nuit, sur l'asphalte de ce Bosphore parisien.
Généralement cependant, la circulation ne commence guère à devenir active que vers le milieu de la journée.
Jusqu'à midi, les encombrements de voitures y sont rares, et il faudrait y mettre bien de la mauvaise volonté pour s'y faire écraser.
Toutefois cetti' accalmie n'est que relative et la Canebière elle-même se contenterait de ce mouvement tempéré, pour ses jours de fête.
A partir de dix heures, on voit en elfet poindre de tous les affluents le tribut des voyageurs qui ont passé la nuit dans les hôtels voisins : les nombreux cafés installent leurs terrasses; une population cosmopolite où s'entendent tous les idiomes et tous les dialectes, prend peu à peu possession de l'asphalte, le va-etvient s'étahlil, et quand approche midi, la pai'tie du boulevard, comprise enlre la rue Richelieu et la me Montmartre, s'emplit de bourdonnements qui uni leur sonorité spéciale et au-dessus desquels éclatent de temps à autre certains cris particuliers qui semblent détonner au milieu des bruit confus que l'on perçoit.
C'est la not(! (essentielle et dislimte de la capitale, ce (pie l'on a apiielé de tout temps : l/-s rr/'s de /'tir/'s.
yuel est le |iassiini(lM l)iinli'\ai'd ijiiine les a entendus et ne se h.'s rappelle?
Ils sont là tiMit au phis siqit (ui iiiiil, stationnant à r(;inl)ouclinr(! du passage
des Panoramas ou du passaire JoulTroy, à l'angle houleux de la rue du Faubourg- Montmartre, calmes au milieu de la foule alîairée, en apparence indilïérents, annonçant sur un même ton de psalmodie monotone les produits de leurs industrie:
" Trois cents calembours pour un sou.
« L'art de rire et de s'amuser en société.
« La règle du jeu de piquet.
« La manière de traiter les t'emmes comme elles le méritent.
" Le crayon protège-pointe et gomme.
« L'anneau brisé, la sûreté des clefs, etc., etc. »
El tous ces bibelots d'ordre inférieur que fait naître l'approche du premier jour de l'an et qui continuent d'être offerts au rabais, du 1" janvier jusqu'au '.il décembre, par ces industriels interlopes, que l'on désigne généralement sous le nom de camelota.
Les camelots! Singulière lril)u qui n'a pas encore trouvé de classification précise dans l'anthropologie parisienne, et qui est bien digne cependant d'éveiller la curiosité de quelque romancier en quête de documents humains.
Remarquez-les! Quand vous passerez par hasard sur le boulevard Montmartre, à quelque heure que vous vous présentiez, vous les trouverez à la même place, débitant leur boniment de la même voix éraillé, présentant à votre con- Noitise les mêmes petits livres, ou les mêmes anneaux brisL"'..
Nul ne s'arrête cependant; à la lin de la journée. !'.l/7 de rire et de s'iiinuscr en société n'a tenté aucun client : la |)acotilie apportée est restée intacte, et quand ils plient bagage, on peut alliruier que ]ias un sou n'est lunibé dans leur sébile.
De quoi vivi'iil-ils donc ? D'nu vieiiiieut-ils le malin? Où s'en vont-ils le soir?
Puis un beau jour (Ui ne les revoit plus! l ii muiveau camelot remplace le camelot disparu...
Que sont ch'veuus ceux qui ne reviennent pas?
Mystère.
De loin en loin senlemenl, un ap[u-eiid, par hasard, (juils ont été ligolles dans une rafle de nuit opérée, faubourg Montmartre, par les agents de la sûreté, ou encore ([ue l'assassin de la femme de Charenton exerçait dans ses moments perdus le métier de camelot!
11 y a donc de tout un peu dans cette tribu : des spécinu-ns de toutes les nationalités, de toutes les provenances, charriés par les afiluents sociaux (pii aboutissent au grand cloa(pie paiisien, où ils vieunenl. comme emiwrlés par nue pente fatale, se mêler aux sinistres bas-fonds de celte capitale que l'iùirope nous envie !
432 LA FH.Li; DES C.VMELOÏS
Elémcnls disparales .soii\riil ii|i[io>i's. i|iir l'iiih'i-i'i iiinimiin de la \ii' ne. tarde pas à rapprocher cl qui riisiomicnt imiiiédialeiiienl pour Inrnier relie populalion de bohémiens audacieux que Pou ne rencoulre pière qu'à Paiis.
Le jour où nous reprenons ci' réi-il. une niini'e s"(''lail (''riiuli''!' depuis les événemenls racontés phis haut.
Miili allait snuiiei-.
Sur le boulevard, la circulation s'accenluail : la malinée élail superbe; le soleil d'avril tamisait ses rayons à travers les branches des marronniers dc^jà couverts de feuilles, décrivant des losanges nio iies sur le bitume gris des trottoirs; nu souille tiède passait sur la voie animée, elles voitures allaient et venaient, se croisant, s'enchevêtrant sur la chaussée, comme en un jour de fêle.
A ce moment, une élégante Victoria, attelée d'un bel alezan plein d'allure et de feu, débouchant tout à coup de la rue Vivienne, tourna hnisrpu'nienl à droite et vint s'arrêter devant la façade du théâtre des Variétés.
Il y avait dans la voilure un jeune homme mis avec une parfaite correction.
Dès que la Victoria se fut arrêtée, il se dégagea vivement de la couverture fourrée qui lui couvrait les genoux, jeta le cigare qu'il tenait au\ lèvres et sauta lestement sur le trottoir.
Celait un grand garçon à la taille élancée, à la physionomie ouverte, d'une distinction rare et dont l'âge pouvait varier entre vingt-cinq et trente ans.
Ses cheveux étaient abondants et noirs ; l'œil profond et doux et la fière moustache brune qui estompait sa lèvre mi peu railleuse, faisaient encore ressortir la belle pâleur saine de sa peau.
En quatre enjambées il gagna le péristyle du théâtre, alla parlementer pendant quelques minutes, au guichet du bureau de location; puis il reparut tenant à la main le coupon d'une loge qu'il venait de louer pour la prochaine première.
Mais, au moment où il se disposait à remonter dans la voiture, il s'arrêta tout à coup, comme frappé de surprise ou plulôt comme s'il eût hésité à croire ce qu'il voyait.
A deux pas. passait un jeune homme à peu près du même âge que lui; un peu moins grand peut-être, l'encolure plus forte, ou plus rustique, mis avec une correction relative, et portant sur la peau de son visage et sur celle de son cou ce hâle vigoureux bien connu des Parisiens et qui est le signe distinctif auquel se recoimaît tout de snili' le canipagnai'd nu l'éliviiiger fraîchement débarqué dans la capitule.
Cependant, à l'exauK ii nu pru indiscret dont il ét;iil l'objet, l'étranger avait ébauché un geste de suscepliliililé blessée, et peut-être se l'ùl-il laissé aller à quelque obs('rvation malséante.
Mais cela dura à peine le li'inps de l'écrire; pre^(ple aussitôt deux cris
s'éievéreiit et Ifs deux jeunes gens allèrent l'un vers l'aulro et se serrèrent les mains avec une effusion où il v avait unc> pointe d'atlendrissement.
— Horace!
— René!
Celaient deux amis de eollège; ils avaient fait ensemble une partie de leurs éludes. Horace avait vingt-sept ans, René vin-t-cinq.
Depuis dix années, ils sï'taient perdus de vue, etvenaientde se rceonnailre après une courte hésitation. Ce fut un vérila' le élan de joie sincère.
Horace, le Parisien, ne se lassait pas de regarder son ancien copain. Il l'avait beaucoup aimé autrefois ; il voulait savoir ce qu'il était devenu et quelle situation il s'était faite dans la vie.
Il le prit par le bras, et ils lireiit ainsi quelques pas sur le boule\anl. de la rue Vivienne à la rue Montmarlre, éAoqnant le passé, riant et s'attendrissant aux mille souvenirs de leur enfnnce commnni\ sans prendre garde à la foule qui passait à leurs côtés.
— Tu sortais des Variétés? interrogea René au bout d'un instant.
— Oui, répondit Horace, je viens de retenir une loge pour les débuts dnue nouvelle étoile, dont on parle beaucoup depuis quelques jours : Lo Car/nottc.
— La Cagnotte! (it René, — drôle de nom. — Qu'est-ce que c'est que ca? Son compagnon eut un geste énigmatique.
— On ne peut savoir, répliqua-t-il.
L'oiifaiil, c'est loiii -^ car ce n'est rien encore.
Elle débute, lu comprends; ou luiacconb; du (aient, mais il faut \o\v. Klle vient de TEIdorado, où \\w< sonniies allés l'applaudir quelquefois. -- Klle est jolie?
— Klle estcliaruianle surtout : bonne lille, fantasqui' à ses benres, paraissant et disparaissant à des époques irrégidières, sans ipi'on n'ait jamais bien su d'oii elle revient ni où elle, est allée.
— Dialile! lit René; lu eu parles avec eulliousiasuu'.
— Je ne m'en cache pas: et lorsque lu l'auras vue...
— Tu nie ]iréscnlcras?
— nuaud tu voudras: ell.' habile, me de l'r.lvsée, un délicieux petit liôiil. -■ Oirelle doit |ient-él|-e à ta gén('rosit('?
— iS'ulleiMcnt.
(lependanl...
— Oui. oui, c'est le ca< de irlacr nu ^pendant .' La ipieslion a ete (losée bien souvent entre mes amis de club et moi, sans ipie nous v .ivoik ir(ui\é une lépon.sc satisfaisante.
Ils passaient en ce nioineul devant la lerra<se du café des \ onVtrs, e|. à
son grand étonncment, René vil un des consommateurs se lever de la talde où il prenait un bock, et saluer Horace avec l'intenlion bien manifeste de souligner son mouvement.
Horace l'aperçut et lui envoya un geste amical de la main.
C'était un grand diable, de trente à trente-cinq ans, au visage glabre, ;iux vêtements râpés, qui présentail dans toute sa personne le type indélébile du cabotin de province.
Horace remarijua rétoiinement de René et se prit à sourire.
— Ah! ah! dit-il, d'un accent de belle hun)eur; cela te surprend, n'est-ce pas, de me voir d'aussi belles connaissances?
— Quel est donc ce personnage? interrogea René.
— Un cabotin — sans ouvrage.
— Tu le connais?
• — Si je connais Caminade ! mais tout le monde le connaît. — Demande phitôl au café de la Cliartreme ou à la Cascade .'El lu verras.
— Il a du talent?
— ■ Pas du tout.
— Et tu le salues?
Horace jeta un joyeux éclat de rire.
— C'est un ami de la Cagnotte, répondit-il; et quand on investit une place, il n'est pas défendu de s'y ménager des intelligences.
— Alors, tu aimes cette fdle?
— J'en ai quelque vague appréhension.
— Et tu fréquentes M. Caminade?
— Ça me coûte un louis de temps en temps — c'est de l'argent mieux placé que sur le S 0/0; et puis, c'est un type — très bon diable, pas fier, comme tu \ois, et avec ça, des qualités qui ont résisté à ses vices!...
Horace allait poursuivre, quand tout à coup il s'arrêta et se prit à consulter sa montre.
— Mais j'y songe ! s"écria-t-il ; nous sommes là tous les deux à bavarder et j'oublie que je meurs de faim. Voyons, où allais-tu quand je t'ai rencontré?
— J'allais devant moi, un peu à l'aventure. — ■ As-tu déjeuné?
— Non! Je cherchais précisément quelque restaurant oi'i mon appétit de provincial pût trouver à se satisfaire.
— Eli bien ! ne cherche plus! Brébant est à deux pas, je vais renvoyer ma Victoria qui viendi'a me rcqirendre dans deux heures, et d'ici là nous aurons le temps de nous faire toutes nos confidences. Esl-cc dit?
— J'accepte.
— A la bonne heure.
Horace alla donner ses ordres à son cocher, et il revenait à pas rapides ver? René qui l'attendait sur le trottoir, quand il faillit donner dans un homme d'allure vulgaire qui, le bras tendu, présentait aux passants un de ces produits spéciaux dont nous parlions plus haut.
— Demandez l'anneau brisé! la sûreté des c/e/s/ cinquante centimes.
A la poussée d'Horace, l'industriel en plein vent (it quelques pas en arrière, et s'inclina devant le jeune homme.
— Âhl ah! c'est vous, père Bridard! fit ce dernier. Eh bien! le commerce va-t-il aujourd'hui?
— Peuh! ht celui que l'on interpellait de la sorte, c est la morte saison, monsieur Horace; mais tout de même, on boulotte.
— Allons! tant mieux, bonne chance.
— Merci, et à vous pareillement.
Et Horace alla reprendre le bras de René qui l'attendait.
— Ah! ça, dit celui-ci, il faut avouer que tu as de singulières relations.
— Tu trouves? répondit Horace.
— Qu'est-ce encore que celui-ci?
Horace se tut un moment, pendant qu'un nuage assombrissait son front
— Celui-ci, reprit-il bientôt d'un ton un peu soucieux, c'est une autre affaire. On l'appelle le père Bridard. Je ne sais au juste à quel métier il s'adonne; mais pour le moment, comme tu vois, il exerce celui de camelot.
■ — D'oii le connais-tu?
— Je le raconterai cela une autre fois. C'esiun être mystérieux, qui poursuit je ne sais (picl luit. — 11 m'a longtemps intrigué; je n'aime pas les énigmes, j'ai voulu savoir i|ui il était.
■ - Et qn"as-tu appris?
— Rien. Toutefois le dernier mol n'est pas dit... et il faudra bien... Mais voyons, en vdilà assez sur ce sujet, liaversons le boulevard et entrons chez Rrébant.
Les deux amis s'éloignèrent; mais ils n'avaicnl point encore alleini le Iroltdir opposé lorsqu'un coup de sifllet strident et prolongé retentit et que le père liridiinl, ramassant brusquement ses anneaux brisés, disparaissait avec la rapidité de l'éclair dans la direction de la rue Vivieiiiie.
Or, disons tout de suite au lecleni- (|iie cet étrange iudu-lrirl n'elail autre que relui que iiiius lui a\oiis pri'scnli' au |imliigiie de ce récit, sous le nom de Jean-Lduis Marjaiiii', ilc SaiMle-F(i\' ((iiriiinle i.
CependanI, un (piarl d'heure apivs, les deux amis étaieul assis en fan' l'un (le l'aulre. dans un charmant cahiiiel ilii re^laurant Rrebaiit doul les l'enétre> donnaienl sui' le boulevard.
l'cmlaiil qiirhpics iiiiMUlrs, ils n'(''i'liaiii:ri-cMl |iliis i|iie de rares paroles, et
Horace vit bien que son ancien coiiain ne l'avail [las Ironipt'' en lui parlanl di son appélit de provincial.
Mais quanti il pul croire ipie sa faim iniiunenrail à s'apaiser, et, qu'il si trouvait disposé à l'écouter, il reprit la parole, et les deux amis en.nnj^vrent uikj conversation qui ne manqua ni d'intérêt, ni même d'esprit.
— Ainsi, a\'ait dit llené, tu habites Paris depuis que tu es sorti du coliègiy? ^ Depuis deux ans seulement, avait répondu Horace: je passe généralement
cinq mois à la campagne : l'été à Trouviile, raufomno en Br^ctagne, où je chasse avec quelques voisins. . f '
— Tu dois être lancé?
— Je le suis trop, c'est éreintant; et quand vii'nt lai saison du repos, je m'éloigne avec une joie qui n'a d'égale que celle que j'éprouve à revenir.
— Tu es un boidevardiei\ comme vous dites ici.
— Corps et âme! Ah! c'est qu'aussi je ne connais pas au monde une ville qui soit comparable à Paris. Regarde donc là, sous tes yeux! As-tu jamais rêvé un pareil kaléidoscope? C'est le monde entier qui passe à tes pieds, spectacle tou jours nouveau qui tient en réserve des surprises pour foutes les curiosités, des salis a ijns pour tous les appétits.
— Enthousiaste !
— N'est-ce pas de mon âge?
• — Tu as vingt-sept ans?
■ — Depuis quelques jours.
— Et tu n'as pas encore songé à te marier?
— Pourquoi faire?
— Belle réponse !
— Je n'en fais pas d'autres à ceux ou celles qui ont tenté de me précipiter dans cette aventure.
— Ah! ah! fit René en riant, tu vois bien, on t'a déjà visé.
— Plusieurs fois.
— Et tu résistes ?
— J'ai peur des femmes mariées, — celles des autres, tant qu'on voudra!... mais je serais désorienté avec la mienne.
— C'est une habitude à prcmlre.
— Je ne dis pas non.
— Enlin, rpii te pr()[)ose-t-ou?
— Lue surlout.
J^MIl- >alln|l-r;iit un.' Il.'ll,' llll-. :|>. ■,l\A.)
— Comment l'aiipclle-l-on?
— M"° Laura l'rudié.
Ren('' fil un mouvtMiicnl.
— Ah! vraiment, dit-il avec vivarilc.
— Tu la ciinnais? n-parlil Hoiaio.
— J'i'u ai ciili'iiilii |i.iili'r à Ronii'aux; on la dit iharniante.
UV. jS. — l'IKIUlK ZACCONK. — I.A FILLE DIS CAlllt.'irS. — th. J. noIFF ET c'«. LIV. 58
— Et on n'a pas tort! — Dix-huit ans à peine, une chevelure opulente qu'elle ne doit qu'à la nature ; des yeux d'un bleu noir où passent parfois des éclairs d'une inicnsiié sombre; des dents saines, des mains de race, et des pieds... comme on n'en voit que trop rarement dans les salons parisiens!
• — Diable! il me paraît que tu as fait une étude complète.
— Je ne m'en défends pas.
— Et tu t'es laissé séduire?
— Cela serait fait depuis longtemps, si je n'aimais ailleurs.
— Eh! il fallait le dire tout de suite. Je comprends.
— Tu ne comprends rien du tout.
— Cependant.
— Tu la connaîtras.
— Lne grande dame?
— Xon.
— Une petite bourgeoise ?
— Pas davantage.
— Qu'est-ce donc alors?
— Eh! le sais-je moi-même! une vraie Parisienne, la femme d'evrcption que l'on cherche toujours, et que l'on ne rencontre jamais !
— Serait-ce la Cagnotte, par hasard? interrompit René.
Horace ne répondit pas; il resta quelques secondes le coude sur la table, le front dans la main, le regard plongeant vaguement dans la foule qui circulai! sur le boulevard.
Mais presque aussitôt il secoua le front avec force et se tourna vers son ami.
— Allons, allons, reprit-il un peu brusquement, c'est assez parler de moi; j'exerce singulièrement les devoirs de l'hospitalité. Ce que je fais, ce que je rêve, cela importe peu pour le moment, puisque nous aurons le temps d'y revenir. Ce qui est bien plus intéressant, c'est toi; j'ai hâte d'apprendre ce que lu es devenu et par quel heureux hasard je t'ai rencontré aujourd'hui en face des Variétés... Depuis quand es-tu à Paris?
— Depuis ce matin, répondit René.
— Où étais-tu avant?
— A Bordeaux.
— Qu'y faisais-tu?
— Rien.
— Et à Paris, que coniples-iii l'aire?
— Je ne sais pas.
--- Diable! voilà qui est bien vague... Es-tu bien riche, an moins?
— l>a< ilu loiil :
— Ça, c'est plus gra^e, pai'ce (|ue, anjdurd'liiii, la pauvreté, c'est une bien
mauvaise recommandation, et ce n"est guère que dans les romans que l"on s'intéresse aux gentils iiommes pauvres.
— Bah! ça ne me fait pas peur.
— Miii non plus, — pour les autres, — mais pour moi... Br... rien que d'y penser...
René se prit à rire.
— Eh bien, n'y pensons plus! répliqua-t-il avec enjouement.
— Aufait, tuas raison, poursuivit Horace. D'ailleurs, après tout, on ne sait pas; il faut toujours compter sur le hasard. Tu es jeune, beau garçon, intelligent, tu rencontreras, quelque jour, une belle et riche héritière.
— Je n'en cherche pas.
— C'est une chance de plus pour en trouver.
Pour la seconde fois, un franc sourire releva le coin de la lèvre de René.
— Non, mon ami, répondit-il, car. si je n'en cherche pas. c'est que je suis amoureux.
— Ahl nli! loi aussi! Ht Horace avec un haut-le-corps : et la belle est à l'ans?
— ■ Non, à Bordeaux.
— Qui est-elle?
— Je l'ignore.
— Mais ses parents?
— Je ne les connais pas.
— .\u moins (u lui as parlé?
— Jamais.
— .Mais son nom! lu connais son nom?
— Je sais qu'elle s'appelle Haymonde, cl c'est tout!
Horace se rejeta vivement en arrière, enveloppant son inlerlnciilenr d'un ■ 'gard où il y avait comme un voile d'inquiétude.
— Oli! oh! I)all)iilia-f-i\avec une légère pointe de raillerie; mais c'est nu ' i> pallioloLriqiie des plus intéressants. Enfin, qu'espères-tu?
— Rien, répondit René.
— Et en attendant, que fais-lu?
— Je l'aime.
Horace serra la main de un atni avec une compassion ironique.
— Soit! soit! dit-il. Je n'insiste plus; on n'aime pas toujours où l'on veut, "I j'en sui.s moi-même un lammlable exenqile. l-aisse-toi donc aller à la destinée;
suis un peu fataliste, et ce n'est pas moi (pii t'empêcherai de le casser b^con. H c'est écrit. Seuleuieiil, avant de passer à un antre sujet, je ne veux plus te demander qu'un renseignenu-nt.
— Leipiel?
4C0 LA VILLE DKS CAMKLOTS
— Ce sera le dornier. Si ma mémoire ne me fait jias défaiil, il me senii)le qu'à FoiUanes on disait que tu devais tHre riclie.
— C'était vrai, alors.
— De sorte que cette fortune...
— Il n'y faut plus penser! J'ai, paraît-il, une douzaine de mille livres de rente, et avec ça...
— Avec ça, on meurt de faim ! Mais ne nous appesantissons pas sur ces détails pénibles : car, quelque jour, j'espère bien...
René s'était tu, pendant qu'un voile de mélancolie estompait la pure sérénité de son front.
Il reprit peu après :
— Tu viens de toucher là, dit-il, au côté douloureux de ma vie, et je me croirais ingrat, si, en présence de la sincère amitié que tu me témoignes, je ne te faisais pas ma confidence tout entière. — Moi, mon cher Horace, je n'ai jamais connu ni mon père, ni ma mère. H y a évidemment une honte ou un crime sur mon berceau... et bien qu'on ne m'ait jamais entièrement abandonné, ma jeunesse sest écoulée dans le plus triste et le plus cruel isolement. Elevé en Normandie par de braves gens qui exploitaient une modeste ferme, j'ai vécu là jusqu'au jour où l'on m'a mis à Fontanes ; et c'est seulement quand je sortis du collège que cette pension de douze mille francs me fut constituée.
— Et tu l'as reçue régulièrement?
— Le premier jour de chaque année.
— A ta place, j'aurais au moins cherché à savoir quel mystérieux personnage était chargé de me servir cette pension.
— C'est ce que j'ai fait; mais tout ce que j'ai pu apprendre, c'est qu'elle me venait de la Banque de France.
— Voilà un renseignement ipii laisse à désirer. Et depuis? Continue.
— Depuis, poursuivit René, j'ai voyagé un peu partout, espérant toujours quelque révélation, lorsque, un jour, à Bordeaux, il y a deux ans, un avis me parvint qui m'annonçait que mon père venait de mourir et que désormais je restais seul au monde.
■ — • Et c'est tout? lit Horace.
— Non.
— Qu'y a-t-il encore? Va toujours. C'est très intéressant.
René passa sa main rapide sur son front, sa poitrine se souleva avec eflbrt, et il reprit après un court silence :
— Ce fut un coup cruel, dit-il; quoiipie j'eusse vécu jusqu'alors avec la pensée de mon complet isolement, un espoir obstiné survivait à mon découragement, et j'attendais! Mais à partir de ce jour je vis bien que tout était fini et (jn'il fallait acccplcr avec résignation le trisic sort qui m"(''lail réservé, .le lis donc
appel à toute mon énergie, et j'étais résolu à aller chercher au loin dans les voyages et les aventures un bonheur sur lequel je ne pouvais plus compter en France, quand un mcident survint qui changea tout à coup ma situation, et déchira d'une lueur inattendue les ténèbres qui m'enveloppaient.
— Qu'est-ce donc?
— A l'avis que j'avais reçu de la mort de mon père se trouvait jointe une lettre scellée de cachets noirs, que l'on me recommandait de n'ouvrir que le jour où j'aurais atteint ma vingt-cinquième année. Or. je suis né, paraît-il, le o avril 1831, et il y a quatre jours que tombait la date prescrite.
— Alors, tu as ouvert?
— Oui.
— Qu'y avait-il dans cette lettre ?
— Deux lignes seulement.
— Enfin, que disaient ces deux lignes?
Pour toute réponse, René tendit à Horace un pli, encadré de noir, qu'il venait de tirer de sa poche.
— Lis toi-même, dit-il d'un ton ému.
Et Horace lut ce qui suit :
« Rendez-vous sur-le-champ à Paris, et présentez-vous à M. Desgranges, caissier à la Banque de France. Il a à vou< faire une communication des plus importantes. »
— • C'était clair el précis, ajouta René; j'ai donc quitté Bordeaux hier, et voilà comment je suis depuis ce malin à Paris.
Horace ne répondit pas tout de suite.
Il songeait.
Mais ce ne fat pas long ; presque aussitôt il releva les yeux sur son interlocuteur.
— Tu n'es pas allé à la Banque? interrogea-t-il vivement.
— Pas encore, répondit René; mais tout à l'heure je te quitterai, et j'irai di'mander M. Dc^granges.
— Eh bien, c'est inutile.
— Comment cela?
Horace eut un froncement soucieux des sourcils.
— Tu ignores donc, répliqua-t-il, que ce malheureux s'est trouvé mêlé, il y a un an, à une tentative d'assassinat dont il a failli être victime dans le train (le Paris à Bordeaux; que, depuis, il n'a pas recouvre sa raison, et que, d'un moment à l'autre, on s'attend à le voir mourir.
— Eh quoi ! fit Renéj c'était M. Desgranges !
— I.ui-niihne.
— Mais alors, celte chance que j'avais accueillie avec tant de bonheur, ii faudra y renoncer encore.
— Peut-être! interrompit Horace... car il y a dans tout ceci un concours étrange de circonstances où je vois plus qu'un simple jeu du hasard; quand le crime a été commis, la justice a constaté qu'aucun des billets de banque qu'accompagnait M. Desgranges n'avait été volé; on s'est perdu alors en conjectures sur le mobile de l'assassinat; et depuis, en dépit des âpres recherches tentées, on n'a rien trouvé qui l'ait fait découvrir... mais aujourd'hui, après ce que tu viens de me dire, qui sait s'il n'y faudrait pas voir la main d'un homme qui aurait eu intérêt à enlever à M. Desgranges certains documents se rapportant à ton affaire.
— Quelle supposition! protesta René.
— On a cherché un mobile à ce crime et on ne l'a pas trouvé, repartit Horace; du moment que nous en trouvons un, nous, bon ou mauvais, pourquoi le repousser, sans s'y arrêter? Nous en reparlerons. Mais en attendant, et puisque nous avons déjeuné, allumons un cigare! Il est près de quatre heures, le temps est superbe. Si tu veux, nous irons faire un tour de Bois?
— Nous irons où tu voudras, répondit René.
— C'est à merveille; partons!
Les deux jeunes gens descendirent sur le boulevard; la Victoria d'Horace y stationnait; ils y prirent place l'un à côté de l'autre, et partirent aussitôt dans la direction des Champs-Elysées.
On avait changé l'attelage; c'étaient maintenant deux belles bêtes noir d'ébène, qui piaffaient sur la chaussée et qui s'éloignèrent au grand trot, dès que le cocher cul relevé les rênes.
On modéra un peu leur allure pendant le trajet, et il était cinq heures quand ils atteignirent les environs du lac.
Il y avait foule; on peut dire que tout le Paris, titré ou élégant, était là, faisant son tapage assourdissant et offrant au regard ébloui les plus charmants représentants de la gentry parisienne.
C'était un spectacle nouveau pour René; il en fut un moment tout étourdi
Il voyait les grandes avenues sillonnées de voitures armoriées; il entendait un doux murmure de voix de femmes qui mêlaient leur caquetage au hruit railleur de la cascade. De nombreux jeunes gens passaient montés sur des chevaux de race... C'était un éblouissément à donner le vertige, un mouvement oisif, presque voluptueux, qui indiquait une vie à part, toute faite de luxe, de plaisir et d'insouciance.
Le jeune provincial sentait sa chair frissonner au contact de cet air qui le pénétrait, et il ouvrit sa lèvre avide, comme pour saisir au passage ipielqiie eillin c de cette atmosphère chargée de principes capiteux.
Horace s"(''lait tu, observant du coin dr Td'il les élonnenu'uls de son ami.
rabandonnant à ses impressions, jouissant lui-même des tressaillements qu'il surprenait sur son visage.
A un moment, ils furent croisés par une calèche sur les coussins de laquelle s'allongeait paresseusement une belle fille, vêtue d'une robe voyante qui dessinait admirablement les contours de sa taille, et coiffée d'un chapeau de forme nouvelle, un peu extravagant, du fond duquel son joli museau sortait Irais et mutin.
Horace salua et la jolie fille rendit le salut eu riant.
René se retourna.
— Quelle est cette femme? interrompit-il vivement.
— Pardieu, c'est elle! répondit Horace.
— Qui, elle?
— La Cagnotte!
— Celle dont tu me parlais tout à l'heuiv?
— Précisément.
— Elle est fort bien.
— -N'est-ce pas?
— Et elle parait te témoigner une faveur non équivoque. Horace lança dans l'air la fumée de son cigare.
— Oui, peut-être, dit-il d'un ton vague, quelquefois cela me fait, à moi aussi, cet effet-là; mais la Cagnotte n'est pas une fille comme une autre, et jusqu à présent je n'ai pu encore rien apprendre d'elle. k\\\ il faudra bien pourtant que j'édaircisse ce mystère.
Cependant la Victoria avait déjà lait deux fois le tour du lac, et Horace se disposait à donner à son cocher l'ordre de rentrer, quand une nou^elle calèche passa près d'eux, à les toucher.
Horace n'eut que le temps de s'incliner, en saluant, pendant que Kené, comme pétrifié de surprise, suivait du regard la voilure qui s'éloignait reprenant le <hemin de l'arc de triomphe de l'Etoile.
Dès qu'elle eut disparu, Horace se tourna vers René.
— As-tu remarqué les personnes que je viens de saluer?... inlerrogoa-t-il d'un accent peut-être un peu ému.
— Oui, oui. répondit Reué d'une voix non moins troublée, une jeune femme • •t deux jeunes filles.
— C'est cela.
— Qui est-ce donc?
— M"" et M"° Pradié.
— Ta fiancée?
— Celle (lu moins que l'on me desline.
— Elle était vrainienl belle.
— Qu'en sais-lu? Elles étaient deux jeunes tilles. Connais-tu ilon<^ M"' Laura Piadié?
— Non! Mais ce qui m'a permis de la reconnaître, c'est que je connais l'autre!
Horace eut un geste étonné.
— L'autre? répliqua-t-il. Et où peux-tu l'avoir vue?
— A Bordeaux. .
— Moi, c'est à peine si je me rappelle l'avoir entrevue... une fois on deux.
— A Paris?
— Sans doute.
— Et tu sais son nom?
— Je l'ai entendu appeler Raymonde, et voilà tout.
— Mais son nom de famille?
— Ma foi, tu m'en demandes bien long. Ce n'est pas elle qui m'intéressait, et dès lors...
Horace se lut quelques secondes, puis, pris d'une idée subite en remanpiant la pâleur qui s'était répandue sur les traits de son compagnon :
— Au fait, dit-il, te voilà tout bouleversé. Ah çà, d'où te vient ce trouble?
— Mais c'est elle! s'écria René; comprends-tu?... l'enfant dont je fentre- ^ciiais tantôt et que j'aime.
Horace eut un haut-le-corps.
— Que disais-je ! répliqua-t-il ; voilà que le hasard, ce dieu des amoureux, commence à faire des siennes !
— Ne raille pas, interrompit sou compagnon.
— Je n'ai jamais parlé plus sérieusement, — nous sommes à samedi et c'est justement le jour de M"' Pradié! Je ne comptais point y aller, mais pour toi, pour un vieux copain de Fontanes, il n'y a rien que je ne me sente capable de faire ; si tu veux, je te présenterai.
— Moi! fit René avec une sorte d'elTroi.
— Et qui donc? Tu vas peut-être refuser ! ... Tu n'apprécies pas Ion bonheur. Et d'abord, tu verras M"" Pradié.
— La mère de M"" Laura?
— Oui, une veuve exquise, trente-quatre ans à peine, et autour de lai[uello se presse une foule de prétendants...
— Dame! si elle est riche!
— Elle est riche, et elle est ravissante, et plus d'une fois j'ai pense...
— Quoi?
— Que je racc(!pterais bien plus \olon(iers comme maîtresse que comme belle-mère.
— Horace!
Le jeuiir de lin uil jnùseiiUut son ;iiiii à la bcllo veuve. (1*. 11
— C'est idiot, — mais tout de mrmo, — enfin. piiis(iue ce n'est pas possil)le! ne pensons qu'à toi, c'est dit?
- .If ne sais si je dois...
— Tu le dois!... De cette façon, tu rencontreras ta belle inconnue; tu lui [larlcras et sortiras de l'incertitude, du ténébreux au milieu duipiel lu le priiiiiéiies.
uv. .lO. — ritiiiir /\(;in\K. — la rii.r.K nr.s cameiots. — éd. j. noiiF F.r n'». uv. 59
— Tu as raison.
— Alors j'ai ta parole?
— Soit!
— Où demeures-tu?
— Provisoirement au Grand-Hotel
— Eh bien, ce soir, à dix heures, j'irai t'y chercher.
La Victoria reprit alors au grand trot allongé des deux belles biMes le chemin de Paris et, une demi-heure après, elle déposait Piené sur le boulevard des Capucines.
M"" Pradié habitait, rue Culturc-Sainte-Catherine, au Marais, un de ces vieux hôtels parlementaires dont les rares spécimens qui nous restent suffisent pour donner aux architectes modernes une idée de l'élégance sérieuse et de l'artistique solidité des constructions d'autrefois.
La jeune veuve, toute mondaine qu'elle fût, n'avait pas voulu quitter celte habitation, où elle vivait depuis de longues années, où sa fille était née, où était mort son mari, et qui gardait, pour elle du moins, l'empreinte toujours vivace des souvenirs du passé.
L'aspect de l'hôtel était presque sévère : la grande porte de chêne, avec son antique heurtoir, ouvrait sur une vaste cour pavée, par laquelle on accédait au principal corps de logis, qui se composait d'un rez-de-chaussée surélevé et d'un étage aux hautes fenêtres, à balcons A'entrus. A droite et à gauche étaient les communs, les écuries et remises, et tout près de la porte, la loge du suisse.
Dès que l'on pénétrait dans l'hôtel même par la porte-fenêtre du rez-dechaussée, tout changeait instantanément, et la présence et le goût d'une femme s'y révélaient jusque dans les plus petits détails.
Rien de curieux et de grandiose comme les tapisseries de haute lice qui tendaient le vestibule et les murs de l'escalier, à rampe de fer forgé ; on remarquait, dans le grand salon, des tableaux de maître empruntés à toutes les écoles et signés des plus grands noms; il y avait des meubles qui étaient des merveilles, et tout y respirait un luxe sain, vraiment riche, où la fantaisie et le goût semblaient s'étro entendus, cette fois, pour proscrire la mode dans ce qu'elle a, trop souvent, d'excessif et de troublant.
Mais la surprise la plus agréable, la perspective magi(iue qui vous y attendait, c'était le jardin!... Un jardin comme il n'y en a plus.ct (|ue l'im apercevait à travers les glaces des fenêtres, avec ses pelouses de velours vert, ses corbeilles éclatantes de géraniums rouges, ses massifs de troènes, et ses arbres géants qui dalaieiit d(^ François I".
jjmc p,.;j(ii^ recevait beaucoup ; tous les samedis, c'était une coiiuc élégante, où Ton rencontrait les plus jolies femmes de Paris et les hommes les plus en renom par leur titre, leur position sociale ou leui" fortune.
Mais ce qu'il y avait à coup sùi* de plus séduisant dans ces réunions hebdoniadaii'es, ce qui en faisait le charme et la gaieté, c'étaient les jeunes hommes et les jeunes filles dont la pétulance avide, la belle humeur communicative animaient d'un souffle de jeunesse les échos du vieil hôtel.
La jeune veuve était presque autant courtisée que sa lille.
Laura devait être, un jour, la plus riche héritière de Paris; et cette situation eût suffi à expliquer lempressement avec lequel les prétendants accouraient du faubourg Saint-Honoré aussi bien que du faubourg Saint-Germain. Cependant, plusieurs causes bizarres, pour ainsi dire mystérieuses, semblaient jusqu'alors avoir arrêté ou découragé la plupart de ces prétendants.
Une de ces causes était le caractère même de la beauté de Laura.
Certes, elle était aussi désirable qu'on pût le rêver...
De taille moyenne, avec des épaules aux contours exquis, des lèvres oii aflluait un sang généreux et chaud, des bras et des mams qui eussent complété la Vénus de Milo... la nature ne lui avait refusé aucun de ses dons plastiques les plus enviés...
Seulement, il y avait les yeux!
Deux yeux profonds et noirs où passait par moments comme un éclair d'acier et qui imprimait à sa physionomie une expression aveuglante et farouche; quelque chose de fatal, de sinistre même, et ceux qui avaient osé affronter cet étrange regard en avaient longtemps conservé le frisson dont ils s'étaient sentis saisis.
Et puis, ce qui ajoutait encore à cette impression première, c'était M"* Pradié elle-même.
Une femme charmante, ainsi que l'avait dit Horace.
Elle avait trente ans au plus, et allcignait alors tout le développement de sa beauté. Elle était née à la Havane, s'y était mariée fort jeune, et avait suivi son i!iari, M. Pradié. ii Paris, où son immense fortune n'avait pas tardé à lui ouvrir tous les mondes.
Aussi, s'élait-elle prise de passion pour l'Europe, et quand M. Pradié était mort, elle n'avait pas voulu quitter une ville où mille raisons devaient la retenir.
Pendant les premiers temps de son veuvage, elle avait vécu, fort retirée, III Normandie, mais peu à peu, sollicitée par ses amis, gagnée elle-même par le désir de reprendre la vie de distractions et de fêtes à laquelle son âge ne lui pennellait pas de renonœr encore, l'Ili' ijuitla sa solitude, rentra dans la capitale, et. riiiver revenu, rouvrit ses salons.
Tout le monde s'y précipita.
4C8 LA riLLli UES CAMELOTS
Une l'cniiiK) jciiiic, julii' ciiiiiine une créole, belle eneon' de la niéliincolie d'un veuvage récent... (|uelle proie pour les décavés des cercles parisiens!
On l'enloura à l'envi; sa lille Laura était encore au couvent; et nul ne douta dès lors que M"" Pradié. pndilanl de son absence, ne fit bicnlùl choix d'un nouvel épou.x. On se trompait.
Deux années se passèrent : la jolie m'uvc aciiirillail tout le monde, sans encourager personne.
On s'étonna de ce manège, et un en idienlia les motifs.
On ne trouva l'ien.
On supposa bien cependant que la mort de M. Pradié m; l'avait pas frappée instantanément d'insensibilité, et chacun se dit qu"il de\ait y avoir, quelque part, un amant aussi heureux que discret.
Mais où se cachait-il?
Tout au plus, remarqua-t-on, un jour, un beau jeune homme du nom de Mario, que l'on recevait avec quelque faveur dans la maison... C'était un étranger... qui menait grand train, que nul ne connaissait dans le monde où il était admis, et tout au plus, après bien des investigations, fmit-on par apprendre, vaguement, que le jeune Mario avait rencontré M""' Pradié à Trouville, où elle se trouvaitavec sa fille; qu'il s'était fait présenter àla jolie veuve, et que, depuis, il fréquentait assidûment l'hôtel de la rue Culture-Sainle-Catherine.
Il n'y avait rien là que de très correct, et aucun renseignement ultérieur n'autorisait à croire qu'il put y avoir autre chose.
Au surplus, s'il était vrai que les relations de M"" Pradié et du jeune Mario eussent pu paraître suspectes, il se produisit bientôt un fait inattendu, qui resta inexpliqué et qui vint donner tout à coup un nouvel aliment à toutes les suppositions.
Un samedi, l'étranger ne se présenta pas chez M"" Pradié, et à partir de ce jour on ne le revit plus rue Culture-Sainte-Catherine.
Que s'élait-il passé... pourquoi cette rupture... que devait-on penser d'une disparition qui interrompait si brusquement des relations si étroites et qui paraissaient si solides?
On en parla longtemps — nous voulons dire huit jours — puis un autre événement survint, qui détourna l'attention publique, et bientôt c'est à peine si on se rappela le bel étranger, pour lequel du reste on n'avait conçu aucune sympathie bien vive.
M"" Pradié n'avait pas paru autrement émue de raveuturc. Aucun nuage n'avait assombri son beau front; ses yeux conservaient la môme langueur inaltétôrable; son indolence native n'en avait pas été altérée, cl aux curieux qui tentèrent de surprendre quelque conlidenc(!, elle répondit invariablement :
■ — Mario! vous demandez ce (|u'il est devenu?... l''Ji! je ne le .sais pas
moi-même. 11 est parti, comme il était venu! On dit qu'il est retourné auBrésil... et j'ai tout lieu de supposer qu'il n'y est pas retourné seul!...
Et tout cela était dit avec tant de nonchalance calme, exempte de trouble, que les indiscrets se virent obligés de se contenter de la réponse!
Il y avait une année que cette disparition avait eu lieu, quand Horace et René s'étaient rencontrés sur le boulevard, et avaient formé le projet de se rendre chez M"° Pradié.
Ils y arrivèrent à onze heures : les salons étaient déjà pleins, il ne leur l'ut pas facile de fendre les flots de cette foule compacte.
Horace serra en passant la main de quelques-uns de ses amis, et leur demanda où se tenait M""" Pradié.
— M°" Pradié se tient dans le boudoir bleu, à côte de la serre, répondit Civray, un des jeunes gens interrogés; je te préviens que tu auras de la peine il y ai'river.
— On peut toujours essayer, dit Horace en riant.
— Ce n'est pas défendu.
-- Et puis... nous sommes deux... ! ajouta Horace sur le même ton. 11 allait passer, quand Civray lui prit le bras :
— Lin mot encore!... dit-il alors à voix rapide et basse.
— Qu'y a-t-il? demanda Horace.
— Hier, je suis allé finir ma soirée à la Renaissance.
— Il n'y a pas de mal à cela...
— Assurément! d'autant que j'ai en le plaisir de saluer la Cagnotte,
— Ah! elle y était? Seule?
— Allons donc! pour qui la prciids-lu?
— Qui l'accompagnait?
— Caminade!... l'inimitable Caminade, retour de Bruxelles où il a failli être étoulTé sous les lleurs... et qu'il n'a quitte que pour assister aux déiiuls dr la Cagnotte.
— L'excellent cabotin!... Et que l'a dit celle-ci?
— Oh! nous n'avons pas causé lon-,'uement... car, pour élre franc, je \um'étais insinué dans ravanl-scènc qu'elle occupait (|ue pour mieux observei celle qui lui faisait face.
— Qu'y avail-il dmic dans celle a\aut-scène?
— Un combl<\ i lier ami, et si je ne l'avais pas vu. de mes yeux, vu...
— Enfin! cnliu!
— Kh bien! .'est Marin!.., Horace élonlTa nii cri.
— Lui! lui! ilil-il. M.ijv il est donc de retour... lu en es sûr?
■ — ■ Malgré lo soin qu'il prenait de se dissimuler, je l'ai bien reconnu. Du reste, nous le verrons ce soir... Avec qui cs-tu là?
• — • Un de mes amis de collège... René d'Harville... que je produis...
— 1! est fort bien... physionomie sympathique; tu nous présenteras.
Horace eut un geste de consentement et alla reprendre le bras de René.
Ainsi que l'avait prédit Civray, ils eurent beaucoup de peine à parvenir jusqu'au boudoir où ils devaient trouver M""" Pradié. Cependant, à force de patience et d'adresse, au bout d'un quart d'heure, ils atteignaient le seuil du buen reliro où se tenait la jolie veuve.
— Regarde! regarde! dit alors Horace, en indiquant à son copain le groupe gracieux que formaient au fond de la pièce M"" Pradié, accoudée nonchalamment entre sa fille Laura et Raymonde, l'amie de celle-ci.
René porta les deux mains à son cœur, et à partir de ce moment il ne vit plus autre chose que la jolie enfant qu'il aimait!... Horace, lui, était bien autrement impressionné.
Xî
Ce qui l'avait frappé d'abord, c'était M^^ Pradié.
Depuis qu'il ne l'avait vue, il lui sembla qu'un changement singulier s'était opéré en elle. Pour ainsi dire, ce n'était plus la même femme.
Naguère encore, on la trouvait toujours indolente et calme, gracieuse et reposée, accueillant ses amis, ses adorateurs du même geste engageant et presijue tendre, avec un regard aux effluves troublants, présentant en môme temps, dans toute sa personne, les séductions de la femme et de la créole.
A cette heure, au contraire, bien que^, manifestement, elle cherchât à rester maîtresse d'elle-même, elle avait des attitudes heurtées et inquiètes; sa poitrine se soulevait parfois avec une sorte de violence sourde, et son œil s'éclairait par instants de lueurs d'une intensité sombre.
Quelque chose d'extraordinaire s'était passé. Mais quoi?
Et ce qu'il y avait encore de plus étrange, peut-être, c'est que sa Tille, Laura, qui se tenait à ses côtés, semblait sous l'influence des mômes impressions, et son regard oblique s'attachait à sa mère avec une expression de défiance et de dureté.
Quel drame se jouait donc dans cet hôtel, dont les salons s'emplissaient, à la môme heure, de bi'uits harmonieux i;! de gaieté communicative?
Horace était un esprit délié et fin ; il avait l'habitude du monde et jugea tout (le suite qu'il fallait que M"" Pradié fût bien profondément atteinte, pour qu'elle iiubliàt ainsi (ouïe dissimulation el toute [)rudence.
Alors, il se rappela ce que lui avait dit Civray, et pensa que le retour de Mario pouvait bien ne pas être étranger à ce trouble qu'il constatait.
Mais, si ce trouble s'expliquait pour M™' Pradié, il restait une énigme, en ce qui touchait sa fille...
Or. Horace n'aimait guère les énigmes, et il se promit bien de trouver le mot de celle-ci.
Quant à René, il n'avait fait attention ni à M""^ Pradié, ni à Laura.
Du moment où il avait aperçu Raymonde, son regard ne s'en était plus détaché.
Raymonde avait dix-sept ans au plus; elle était de taille moyenne, plutùt petite que grande; avec des yeux \\k, des lèvres souriantes, des cheveux d'un blond doré qui encadraient harmonieusement son front intelligent; enfin, il y avait dans sa physionomie un mélange presque provocant de pétulance et de douceur qui donnait à toute sa personne un caractère d'audace que l'on eût pu prendre pour de l'effronterie, si elle n'eût été inconsciente.
René la trouvait telle qu'il l'avait vue naguère, et il ne pouvait se lasser d'admirer son frais et mutin visage.
Du reste, rien ne devait le gêner dans sa contemplation émue, car Raymonde ne se doutait guère, en ce moment, de l'intérêt dont elle était l'objet.
Elle venait de se rapprocher de Laura, et avait doucement passé son bras sous le sien.
Laura eut un frisson nerveux à ce contact inattendu; elle lui jeta un regard presque farouche.
Raymonde en fut toute surprise.
— Eh bien! qu'as-tu donc? fit-clIc en baissant instinctivement la voix. Laura s'était un peu remise, mais ses sourcils gardaient leur contraction
irritée.
— Ricnl je n'ai rieu, dit-elle; une idée qui m'a passé par l'esprit et qui m'a troublée... Sais-tu ce que l'on m'a dit tout à l'heure?
— Quoi donc?
— M. Mario est de retour.
— Vraiment... M. Mario! et cela linléres.se si fort?
— Peut-être... mais regarde ma mère! et dis-moi, si tu oses le deviner, quelle pensée sombre met cette, pâleur sur son front?
Comme Laura prononçait ces paroles d'un ton acéré et mordant, Raymonde la regarda avec une intention inquiète.
Mais cette impression dura peu, car presque aussitôt les traits de ^I"'" Pradié recouvrèrent toiile b'iir sêrrnilé^
lîaymonde se reprit à sourire.
472 LA 11\AA: DES CA.MliLOTS
— Roii! (lil-cllo avec enjouement. \i)il:'i Ir miIimI revenu, el il n'est pas malaisé de dcAincr qui a opéré ce miracle.
— Que veux-tu dire?
— Regarde là, à gauche, à l'entrée du salon, .le t'annonce M. Horace de r.rcull, ton tiancé!
Laura allait réplnjuer, mais la parole resta brusquement suspendue à ses lèvres, et elle enveloppa Raymonde d'un long regard étonné.
Raymonde avait tressailli à son tour, et une p;lleur de marlirc s'était répandue sur ses joues.
— Qu'as-tu toi-même? interrogea Laura.
— Eh! que veux-tu que j'aie? dit Raymonde, en éludant de répondre.
— Te voilà toute tremblante.
— Tu es folle.
— Quel est ce jeune homme qui accompagne M. de Dreuil?
— Je ne le connais pas.
— - En es-lu bien sûre ?
Et. comme Raymonde se taisait, Laura se pencha ij son oreille :
— Raymonde! dit-elle à voix ardente el basse, ce n'est pas moi que tu pourrais tromper! Je t'aime trop; j'ai une trop longue habitude de lire dans tes yeux, pour m; pas avoir compris depuis longtemps déjà que tu caches un secret tei'rible au fond de ton cœur!
— Tais-toi! fit Raymonde avec elïroi.
— Je ne l'en ai jamais parlé, mais je t'ai bien observée... et je sais main- Icnanl que tu as donné à ta vie un but mystérieux et fatal, que tu poursuis avec tonte l'àpreté qu'une femme seule est capable d'apporter dansées sortes d'entreprises. J'ignore quelle est ta pensée et vers quel avenir inconnu tu marches. Mais ne crains pas que je trahisse ton secret, s'il m'arrive de le deviner, et sache au contraire que si, quelque jour, tu avais besoin d'un concours aveugle et dévoué, tu le trouverais sûrement en moi, qui n'aurai jamais d'autre amitié que la tienne! Tu acceptes, n'est-ce pas?
— Ah! de grand cœur!
— Eh bien!... n'en parlons pas davantage aujoui'd'hui. Voici M. de Breuil; il présente son ami à ma mère, et il n'a pas fallu moins que cet incident pour la rappeler à ses hôtes et à elle-même.
Horace et René avaient enfin réussi à pénétrer dans le boudoir où le jeune lie Ureuil présentait en effet son ami à la belle veuve.
— Un ami de collège, disait-il, René d'Harville, que j'ai retrouvé ce matin sur le boulevard, et à qui, j'espère, vous voudrez bien accorder quelque bienveillance.
René s'inclina, el M"'° i'radié lui lendil cordialement la main.
Ils vi.Tiai' rit il'all,.iii(|r,; les ci
lirons du ChAteau-d'Eau ;P. .iSO.)
— Prôsenlé par ikjIi-c ami M. tic l'.iTiiil, dil-elle on iiK-mc Icmps, vous devez ftrc accueilli avec une faveur toute spéciale... Soyez donc le bienvenu, monsieur d'IIarville, et dès ce moment considt-rez celle maison comme la vôire.
Puis, ayant ainsi parlé, elle se leva.
— Vous me pardonnerez de vous quitter si promptement, ajouta-t-elle, mais j'ai quelques ordres à donner, et d'ailleurs je compte bien vous revoir
LIV. r,0. - l'IKOtiK ZVCCNn. - I A FM.I.F. IIF.S CAMKI.orS. - l;i). J. noUKF KT cM- l.iv. 60
LA FILLli DES GA.M1':L0TS
ilurant le cours de cette soirée... En attendant, je vous charge, mon cher Horace, de présenter M. d'Harville à Laura et à son amie Raymonde, et je ne doute pas du Iton accueil qui lui est réservé.
Sur ces mots, elle fit un geste amical et alla au-devant de quelques jeunes femmes qui arrivaient.
— • Eh bien, voilà qui est fait, dit Horace; et maintenant, aux affaires shieuses; nous avons des intérêts égaux, quoique d'ordres dilférents : moi, je veux savoir ce qui se passe dans le cœur et dans l'esprit de M"° Pradié ; et pendant que tu confesseras la petite Bordelaise, j'essaierai de faire parler l'énigmalique enfant dont on voudrait faire M"° de Brcuil.
Sur ces mots, Horace entraîna son ami vers les deux jeunes tilles; la présentation eut lieu alors dans les meilleures conditions ; et une demi-heure plus lard Horace prenait le bras de Laura, René prenait celui de Raymonde, et ils allaient se mêler au quadrille qui s'organisait.
Toutefois, au moment où les premiers accords se faisaient entendre, il se jiroduisit comme un temps d'arrêt, et un long murmure circula parmi les groupes déjà en place.
— Que se passe-t-il? demandèrent en même temps Horace et René. Presque aussitôt ils eurent l'explication de l'incident.
On venait d'annoncer M. le comte Mario de Presles.
Et un même sentiment d'ardente curiosité s'était tout à coup emparé de la foule.
Horace et René regardèrent les deux jeunes filles qui s'appuyaient sur leur bras, et à leur profonde stupéfaction ils remarquèrent que Laura et Raymonde avaient frissonné et pâli.
Celui qui était devenu instantanément l'objet de l'attention générale était un grand et beau jeune homme, à la physionomie d'une distinction rare, au teint mat, à l'œil énergique et noir, et dont toute la personne respirait un air particulier d'audace et de résolution. Il avait à peine vingt-quatre ans, on lui en eût donné près de trente. Il s'avançait d'un pas lent et ferme, sans faire attention aux regards étonnés qui l'accueillaient au passage, marchant droit à M"" Pradié qui l'avait aperçu des premières et qui l'attendait.
— Quel est ce jeune homme? demanda René à Raymonde.
— M. Mario, répondit la jeune fille.
— Un ami de M"" Pradié ?
— A peu près.
— D'où peut venir l'étonnement que sa présence paraît exciter?
— C'est (ju'on ne s'attendait pas à le voir; quand il cstparti, il y a un an, on avait pu croire qu'il ne reviendrait pas ; on est tout surpris de son retour, et surtout de ce titre de comte de PresIcs, qu'il ne portait pas quand il est parti.
— Est-ce que vous le connaissez?
— C'est la première fois que je le vois.
— Alors, il y a une chose que je ne m'explique pas.
— Quelle chose"?...
— Tout à l'heure, quand il a passé près de nous, il m'a semblé qu'il me regardait d'un mauvais œil.
— Quelle idée!
— J'avais pensé tout d'abord qu'il était jaloux du bonheur que vous m'avez accordé, en m'acceptant pour cavalier... mais, puisque vous ne le connaissez pas, il doit y avoir autre chose, et je pourrai l'interroger, si cela se renouvelle.
— Y pensez-vous ? fit Rajinonde wement.
— Eh! certainement.
— Pourquoi s'occuper de ce M. de Presles?... Vous avez mieux à faire... Voyez!... c'est à vous de figurer, et voilà M. Horace qui vous adresse des geste? désespérés.
Les danses avaient commencé : on ne s'occupait déjà plus de Mario ; Piené lui-même l'eut bientôt oublié.
• — Vous êtes l'ami de M. Horace? reprit Raymonde, quand ils furent revenus à leur place.
— Oui, mademoiselle, répondit René; tout au moins, nous étions fort liés à Fontanes, et nous nous sommes retrouvés avec un véritable plaisir, quoiiiue dix années se fussent écoulées depuis notre séparation.
— Tant que cela ! et vous ne vous étiez pas revus depuis?
— Jamais.
— Voilà qui est singulier.
— C'est la vie! et puis il y avait des raisons particulières : Horace est riche ; il a une fijmille dont la situation est considérable ; il est entré dans le monde au sortir même du lycée, et les distractions qu'U y a rencontrées lui ont fait négliger ses amis d'autrefois... mais c'est un cœur excellent ; le passé est toujours aussi vivant dans son esprit, et j'ai été vraiment louché de l'accueil qu'il m'a fait, ce matin ! D'ailleurs, ne m'cût-il pas témoigné une si chaude amitié, (jue je lui resterais éternellement reconnaissant pour le bonheur qu'il m'a procure eu me présentant dans cette maison où je devais vous retrouver.
Raymonde ne répondit pas; mais une rougeur monta à ses joues.
— Vous paraissez vous-même, mademoiselle, très liée avec M"° Pradié... ()oursuivit René peu après,
— Ah! très liée, en elTet, répondit Raymonde; Laura et moi, nous avon.-^ été au couvent ensemble, comme M. de Breuil et vous, vous avez élé au lycée... Elle ne peut [ras se passer de moi, et je ne poui-rais |ias me pas>er d'elle...
— Cependant, insista René, vous n'avez pas toujours hajjité Paris.
— C'est vrai.
— Et il n'y a pas encore un an que vous hajjitiez Bordeaux.
— Qui vous a dit cela?
— • Personne — je vous y ai vue.
— • Eli quoi ! vous étiez à Bordeaux, en même temps que moi !
René lit un signe affirmatif.
— De sorte que, maintenant, poursuivit Raymonde, vous allez habiter la capitale?
— Je ne sais..., répondit René. En venant à Paris, j'obéissais à un avis mystérieux qui m'était parvenu, et je devais me présenter à une personne que l'on avait chargée, parait-il, de faire la lumière sur certains mystères, qui ont, jusqu'à ce jour, enveloppé mon existence. Je n'ai jamais connu ni mon père, ni ma mère, et j'étais fondé à croire que l'on allait enfin me révéler le secret de ma naissance.
— Eh bien? fit la jeune fille.
— Eh bien... cet espoir... il me faut désormais y renoncer.
— Pourquoi cela?
— Parce que l'homme dont je devais recueillir des confidences si importantes se trouve depuis un an dans un état mental qui ne permet plus d'attendre de lui aucune communication sérieuse.
— Est-ce possible?
— • C'est du moins ce que Horace m'a assuré.
— Et quel est cet homme?
— On l'appelle M. Desgranges... et il était caissier à la Banque de France. Raymonde se tut et baissa les yeux.
11 y eut un court silence.
— Mais pardonnez-moi, mademoiselle, reprit René, en secouant le front, comme pour en chasser une pensée importune; je vous occupe là beaucoup trop de ma personne, et je vois bien que je vais abuser.
— N'en croyez rien! fit Raymonde.
— Et puis, voilà le quadrille qui finit, et je ne vous ai pas encore demandé de m'accorder la prochaine polka.
Raymonde allait répondre, et accepter proliablement, car elle y paraissait disposée; mais sou regard vint à rencontrer la pemlule. et le sourire s'éteignit aussitôt sur ses lèvres.
— J(! l'aurais accordée volontiers, dit-elle; mais il se l'ait tard ; minuit va sonner; il faut que je me retire.
— Déjà!... mais je vous re verrai?
— Ici, ipichpiefois.
Tout en causant de la sorte, René reconduisit Raymonde à sa place. Dès que celle-ci aperçut Laura, qui venait elle-même de quitter Horace, elle abandonna le bras de son cavalier et lui rendit sa liberté.
Horace s'empressa à sa rencontre.
— Eh bien, lui dit-il d'un ton amicalement ironique, tu es content, j'espère!
— Oui. mon ami, répondit René: et c'est à toi que je devrai de l'avoir replie et de lui avoir parlé.
— Que t'a-t-elle dit?
— Mille choses... que je vais passer la nuit à me rappeler.
— Est-ce que tu vas te retirer, comme ça, tout de suite?
— Puisqu'elle se retire elle-même, que A'eux-tu que je reste faire ici? Horace s'inclina.
— Merci pour moil répliqua-t-il avec enjouement. Que voilà bien les amis! Tant que vous leur êtes bon à quelque chose, ça va comme sur des roulettes; mais, dès que vous ne leur êtes plus utile... que! empressement à être ingrat !
— Ah! tu sais bien!...
Horace serra cordialement les deux mains de son ami.
— Je sais tout ce que je veux savoir, continua-t-il sur li' mémo ton: je ne te connais que depuis ce matin, et l'on n'a plus besoin de m'apprendre que tu es un cœur honnête et droit, généreux et chaud! Donc, entre nous, désormais, confiance absolue et inaltérable. Est-ce dit?
— Tu me rends bien heureux.
— Dès lors, puisque nous nous comprenons si bien... le reste ira tout seul... Tu veux te retirer, je pars avec toi!
René eut un geste étonné.
— Mais je croyais, dit-il. que tu voulais observer... chercher le mot d'une énigme.
— C'est fait! répondit Horace.
— ïu as deviné?
— Mieux que cela! tu verras... descendons! Nous allons suivre le bouli'vard, à pied, et, tout en fumant un cigare, je te raconterai la chose... Cela en vaut la peine... Je ne t'en dis pas plus long.
Les deux amis gagnèrent la rue, allumèrent un cigare... et, quelipies minutes après, ils suivaient le boulevard, que la lune inondait de sa lumière, rivalisant avec le parcimonieux éclairage municipal.
478 LA riLLE DES CAMliLOTS
— Donc, reprit René après avoir fait une containe de pas, le quadrille que tu viens de danser avec M"° Pradié a fait merveille!
Horace s'arri^ta quelques secondes, et eut un <,'este énigraatique.
— Merveille! répliqua-t-il, si l'on veut; mais ce qui m'arrive est bien la plus étrange aventure qui se puisse imaginer.
— Conte-moi cela !
— Je t'ai dit. n'est-ce pas, que M"" Pradié m'accueillait avec une faveur marquée.
— Tu ne l'aurais pas dit, que je l'aurais remarqué.
— De son côté, Laura paraissait également me témoigner quelque sympathie, et en dépit de certaines allures mystérieuses, inexplicables, ou que, du moins, je m'expliquais mal, je m'étais figuré qu'elle ne dédaignait pas d'accepter ma recherche avec quelque bienveillance.
— Je le croyais ainsi.
— Eh bien, mon cher ami, tu te trompais, je me trompais, nous nous trompions fous.
. — Que s'est-il donc passé?
— Une chose fort simple. Écoute! Laura m'avait accordé le dernier quadrille avec un empressement qui m'avait touché, et dont j'étais disposé à me montrer reconnaissant. Elle appuya son bras sur le mien, nous allâmes nous placer en face de M"" Raymonde et de toi, et avant que les premiers accords se fussent fait entendre, je commençais déjà par quelques phrases banales, quand, brusquement, elle tourna vers moi son regard presque sombre, et arrêta, d'un geste, la parole qui resta suspendue à mes lèvres... Je demeurai interdit, et elle commença le petit discours suivant, dont je me rappelle les termes précis et nets :
« — Ecoutez-moi, monsieur Horace, me dit-elle; nous n'avons que peu de temps à nous et je veux en profiter pour adresser un appel suprême à votre loyauté, et réclamer un grand service de votre caractère généreux et chevaleresque. On m'a dit que vous recherchiez ma main, et croyez bien que j'apprécie l'honneur d'avoir été distinguée par vous; je sais qu'il n'est pas ici une jeune lille qui ne serait heureuse de devenir la femme d'un homme tel que vous. Mais ce lionhcur, je; dois, moi, y renoncer; je ne vous aime pas comme je A'oudrais vous aimer, et, sans vouloir diminuer le sentiment que vous éprouvez, j'espère qu'il n'a pas poussé dans votre cu'ur des racines assez profondes pour que vous ne puissiez facilement vous en dégager. »
Tu comprends, n'est-ce pas, que je voulus protester I Elle se trompait; on m'avait calomnié à ses yeux... j'étais ému, troublé ; je ne sais pas bien précisément ce que je dis ; mais elle accueillit ma réplique par un sourire qui dissimulait mal une douloureuse tristesse.
'< — Non! poursuint-elle avec mélancolie ; n'essayez pas de vous tromper vous-même ; croyez-moi, l'heure est grave, et je vous serai profondément reconnaissante si, à la place du fiancé indifférent, je puis trouver en vous un ami sincère et dévoué. »
Et comme je la priais de me dire quel rôle elle me destinait dans le service qu'elle avait à me demander :
— Les choses ne sont pas si avancées entre nous, me dit-elle, que vous ne puissiez vous retirer sans qu'il en résulte aucun dommage pour moi. Un homme peut trouver mille prétextes pour cesser de fréquenter un salon. Vous avez les voyages, la chasse, que sais-je... faites mieux même... On m'a parlé d'une jeune femme qui est, dit-on, fort sensible aux soins que vous lui rendez. Eh liicn!... n'hésitez pas... disparaissez!... et quand vous retiendrez, vous verrez de quelles cordiales poignées de main je saluerai votre retour. »
— Elle a dit cela ! fit René au comble de la surprise.
— Et que pouvais-je répondre, moi, jeté le demande? J'ai acquiescé à tout ce qu'elli,' a voulu, et à partir de ce moment la sérénité a reparu sur son front, le sourire s'est de nouveau épanoui sur ses lèvres, et nous avons bavardé comme deux bons camarades, à ce point que. Dieu me pardonne, je suis bien près de penser que l'amitié d'une jeune femme est préférable à son amour.
— Enfin, quelle conclusion tires-tu de tout cela?
— Ah! voilà! dit Horace; that is the question... que penser... à quelle supposition s'arrêter? Evidemment, Laura aime quelqu'un, puisqu'elle ne m'aime pas. Mais qui est cet heureux quelqu'un?... Mario peut-être...
Il y eut un silence de quelques secondes au bout duquel Horace secoua vivement la tête, comme pour chasser toute pensée importune.
— Bah! ajouta-t-il, à quoi bon se torturer l'esprit pour une aventure à laquelle je ne suis plus intéressé désormais? La confidence de Laura me reml ma liberté, me délivre de tous remords, et je sais une jolie enfant qui consentira peut-être à me consoler.
— La Cagnotte!
- Tu l'as dit!... Du reste, ma conversation avec M"*" Pradié aura encore eu ce bon résultat, c'est que j'ai obtenu sur son amie les quebjues renseignements (|ui nous manquaient.
- Elle l'a parlé de Haymonde?
- Et j'ai appris que c'était la [ilus adorable enfant qu'on [luisse aimer.
— Tu vois!
— Seulement...
— Quoi?
— Il parait que c'est une jeune fille bizarre... dont la vie est j)lcine de mystères, et Laura, qui la Connaît l)ien, s'est retranchée, en me parlant d'elle, dans des réticences qui m'ont donné à rédéchir.
-^ Que supposes-tu donc?
— A vrai dire... l'ien du tout... mais je suis certain qu'il y a quelque chose.
— Quelle chose?
— Nous causerons de cela.
— Enfin M"° Pradié t'a dit qui elle était?
— Vaguement, M"° Raymonde est' orpheline, et elle vit retirée et seule auprès d'un vieillard qui n'est pas son père, mais qui l'a élevée comme sa lille... et, chose singulière... ce vieillard... nous en parlions ce matin même... tu sais... l'assassinat d'Angoulème... le caissier de la Banque?
— M. Desgranges!... interrompit René avec un cri.
■ — Précisément... la personne à laquelle tu devais te présenter cette après-midi... et qui...
Horace n'acheva pas... il venait de remarquer l'agitation de son compagnon et l'émotion violente répandue sur ses traits.
— Eh bien! eh bien! d'où te vient cette émotion subite? interrogea-t-il.
— Ah! c'est que tu ne sais pas! repartit René... Ce nom... ce nom de Desgranges, je l'ai prononcé tout à l'heure devant elle, en lui confiant le grave intérêt que j'aurais eu à voir cette personne.
— Et qu'a-t-elle dit?
— Rien.
— Comment... pas un mot, rien qui t'ait donné lieu de penser qu'elle le connaissait?
René prit sa tète dans ses mains.
— Mais qu'y a-t-il donc dans tout ceci? balbulia-t-il; et ne verrais-je jamais jour dans le chemin que je suis?... Le silence de cette jeune fille est peutêtre plus significatif encore que tout ce qui m'est arrivé jusqu'à ce jour; elle sait, elle doit savoir quelque chose et n'a rien voulu dire!... Ah! n'importe! et je jure bien qu avant peu je saurai le secret qu'elle cache, et auquel je suis si intéressé.
— Et comment t'y prendras-tu? demanda Horace.
René ne répondit pas, mais tout à coup il suspendit sa marche.
Ils venaient d'atteindre les environs du Chàteau-d'Eau, et, au moment où ils allaient traverser la rue du Temple, une voiture de remise passa rapidement devant eux pour aller s'arrêter à (pielqucs pas plus loin, le long du boub'vard.
Au i.iciiiicr cuiiij il'tL'il. 011 n'eiiUx-vuViiU U: liilil./.iu (jul- l.jrt cuiilusOment. (I». -SSi.)
I.IV, fil. — nillIlK ZAWKl.NE. — I.A riU.F. \>Ki CAMKI.OIS - ÉD. J. noLlT lir c". UV. 01
Il n'y avait assurément dans ce lait rien qui fût de nature à surprendre René : cependant il s'était arrêté.
Pourquoi? — Il n'eût pu le dire.
Mais, obéissant à un sentiment qui le domina malgré lui. il attendit, pour poursuivre son chemin, que les voyageurs du véhicule fussent descendus.
Ce ne fut pas long.
Presque aussitôt, un homme mit pied à terre, un homme de forte corpulence, aux épaules robustes, dont le premier mouvement fut de regarder soupçonneusement à droite et à gauche.
Or, René était seul avec Horace à cette heure, sur le trottoir, et cela, vraisemblablement, rassura l'homme, car il s'empressa immédiatement vers la voiture dont la portière était restée ouverte, et, à son invitation, une seconde personne s'élança lestement au dehors.
Cette fois, ce fut une femme, le pied vif, la taille manifestement jeime. en dépit de la rotonde de fourrures dont elle était enveloppée, et dissimidant son visage et ses cheveux sous une capeline de couleur sombre.
René eut comme un éblouissement.
Devenait-il fou? Etait-il le jouet d'un rêve?
Dans cette femme il avait cru reconnaître Ray monde.
C'était absurde. Une pareille supposition était une injure à la jolie enfant. et cependant cette pensée s'empara de lui avec une telle violence, qu'il voulut, à tout prix, vérifier.
Mais il n'en eut pas le temps.
La jeune femme avait pris rapidement le bras de son compagnon, et avait traversé le trottoii-, pour disparaître instantanément I
(>hose bizarre...
René n'avait entendu aucune porte s'ouvrir devant elle, ni se refermer aprè.< sa disparition; elle s'était évanouie, comme à l'aide d'un truc de féerie.
Qu'est-ce que cela voulait dire?
Il quitta sa place et avança. Horace le suivit.
l'.t dès qu'ils eurent fait quelques pas. le mystère s'éclaircit,
Vax face de l'endroit où la voilure s'était arrêtée, il y avait un grand café, doni la porte était close, et à travers les volets duquel aucune lumière ne liltrail... mais, à gauche de l'établissement, une porte, à moitié entre-bàillée, livrait passage à un jet de lumière qui venait rayer de rouge et de bleu l'asphalte du trottoir.
C'est par là qu(; la jeune femme avait disparu.
René n'hésita pas; il marcha vers la porte, qu'il poussa d'un geste rapide et résolu. Et alors il recula, presque elTrayé, devant le specUicle qui s'nlîri. ;i ses regards.
■iSi LA FILLE DES CAMELOTS
— llum! lil Horacu. M'esl avis (juc nous vi'nons du donner sur qucli|i souricière de la police... Tiens-tu beaucoup à y pénétrer?
— Si cela te déplaît, j'irai seul, dit Hené.
— Allons donc! Crois-tu que je veuille l'abandonner?
— Eh bien! entrons, dit René.
La porte «pi'il venait de pousser ouvrait iuunédiatenient sur un escalier i^ vis qui allait aboutir, par une spirale rapide, à une cave immense, meublée de tables de marbre où étaient attablés de nombreux clients sur lesquels des becs de gaz tombant du plafond noirci répandaient une lumière voilée par une épaisse fumée de tabac.
Au premier coup d'œil, on n'entrevoyait le tableau que fort conlusément ; mais, peu à peu, le regard se familiarisait, et l'on finissait par en distinguer les détails pittoresques et presque fantastiques.
Tout d'abord, cependant, ni René ni Horace ne se rendirent bien compte de ce qu'ils voyaient : une odeur nauséabonde et acre les avait pris à la gorge, et le murmure étrange qui montait de la cave, les assourdissait; mais, les premières secondes passées, ils secouèrent toute pusillanimité, et se mirent à descendre, une à une, les marches de l'escalier tournant.
Il y en avait vingt.
Et à mesure qu'ils les descendaient le nuage de fumée se dissipait, le brouhaha s'accentuait; bientôt, ils purent démêler quelques-uns des groupes attablés.
Piien, du reste, ne vint gêner l'observation à laquelle ils se livraient.
Chacun ne s'occupait guère que de ce qui se passait à sa propre table: les uns fumant accoudés devant leurs bocks à moitié vides, les autres somnolant, adossés au nuir; le plus grand nombre causant et riant avec les filles de service qui, alertes et provocantes, allaient de groupe en groupe échangeant des lazzis grossiers et des sourires effrontés avec la clientèle interlope du nocturne élalilissemcnt.
René était tout à fait étranger aux mœurs de Paris! En fait de mystères, il ne connaissait que ceux qui ont été révélés par Eugène Sue; il eu était resté aux descriptions du fameux luph-lranc de la Cilé. et u'avail aucune idée des rabiiulots modernes.
Il comprit cependant qu'il avait là une échappée sur un monde nouveau, et il ne douta jias qu'il venait de mettre le pied dans l'un de ces bouges sinistres qui servent d'exutoii-e nécessaire aux vices el aux passimis de nuire état soria si
trotiblé et sur lesquels, assure-t-on, les prisons les plus mal lamées ont toutes comme une porte de sortie.
Il frémit à ce tableau et, un moment, la pensée lui vint de retourner su»" ses pas.
Mais une fausse honte le retint; il ne voulait pas avoir Fair de fuir devant le danger: d'ailleurs, sa curiosité s'était ardemment éveillée; il résolut d'aller vaillamment jusqu'au bout.
— Où sommes-nous donc ici? interrogea-t-i! en se tournant vers Horace avec un reste d'appréhension.
Horace haussa les épaules en homme qui n'est pas habitué à se laisser effrayer.
— Avançons toujours, répondit-il; nous le verrons bien!
Us avancèrent donc à travers les tables des consommateurs, et, ayant avisé une place vide, ils allèrent s'y asseoir.
René était tout h fait maître de lui. et ce qu'il avait vu, chemin faisant, lui avait communiqué un étonnement d'un autre caractère.
Il avait devant les yeux le plus singulier mélange de clients qui se puisse imaginer, et il devenait évident qu'il se trouvait en compagnie de contingents empruntés un peu à tous les mondes.
Çà et là. quelques déclassés, bohèmes suspects, qui avaient dégringolé ; des vaincus de la vie, noctambules dégradés, au linge douteux, à l'ieil atone, s'abandonnant, las de lutter, à la pente qui les entraînait vers les bas-fonds d'où Ion ne remonte plus.
Plus loin, quelques pâles voyous, le front déprimé, le regard oblique, [lortant la marque indélébile du vice, prêts à tous les crimes, nés pour la correctionnelle, et destinés au bagne ou à l'échafaud.
Plus loin encore, se dissimulant sous l'oudjre tutélairo d'un angle de la cave, deux ou trois hommes, trapus, hirsutes, aux sourcils contractés, disant, à voix basse, des choses mystérieuses, dans une langue comprise d'eux seuls.
Enfin, un peu partout, déjeunes visages, gais et souriants, emplissaient U voûte des éclats de leurs voix fraîches, suivant d'un regard éveillé et plein de convoitises les filles qui envoyaient, en passant, leurs plus invitants sourires à CCS collégiens en ru[ilurc de banc !
Maintenant, René ne regrettait plus d'être venu; ce six'clacle l'inleressait; c'était quelque chose de nouveau pour lui; il n'avait jamais rien vu de semblable, t!l même, pour rester fidèle à la vérité, nous devons ajouter (ju'il lu- songeait pas il réagir contre l'émotion malsaine que ce tableau lui inspiiail.
De son crtié. Horace n'était pas moins attentif, (pioiqu'il se montrai moins curieux. On eût dit que ce tableau lui était, jjour ainsi dire, familier et que ce n'était [las la première lni^ qui! s'aventurait dans de semblables bouges
/iSC LA FILLE DES CAMELOTS
A (Jeux ou trois reprises même, un geste d'étonnemcnt lui avait échappé, et son regiirJ s'était attaciié avec une certaine persistance à deux ou trois pe^^:onnalités dont la physionomie l'avait plus particulièrement frappé.
A un moment, il se leva lu-usfiuemcnl, (3t fit le mouvement de s'éloigner.
— Tu me quittes? dit René surpris.
— Quelques minutes seulement, et je reviens.
— Aurais-tu reconnu quelque ami?
— C'est à peu près cela, et je veux savoir...
— A tout à l'heure, alors.
— A tout à l'heure, oui!... Attends-moi iri.
Resté seul, René se remit à observer et alors il se passa un fait inattendu.
Il y avait vingt secondes à peine qu'Horace l'avait quitté quand, tout à coup, il se prit à tressaillir et toute son attention se porta sur un des clients qui occupait seul une table placée à peu de distance de lui.
C'était un homme d'une soixantaine d'années environ, à la forte encolure, aux mains épaisses, au front haut, et qui, sous la vulgarité de son enveloppe, laissait percer un air de paternelle bonhomie.
Le regard seul semblait protester contre cette première impression; quand ses sourcils se contractaient et que l'œil se prenait à battre, il en jaillissait parfois une flamme d'une expression effrayante.
On eût dit d'un fauve qui tout à coup a senti passer dans le souffle du vent quelque émanation de chair humaine.
Mais ce n'était point là ce qui avait frappé René, et venait d'amener un frisson à sa peau.
Cet homme, il ne le connaissait pas; et cependant il lui semblait l'avoir déjà rencontré quelque part.
En quel heu?... Il ne se le rappelait pas... il cherchait...
Et plus il cherchait, plus sa conviction se formait.
Quel était donc cet homme?
Il prit sa tète dans ses mains et rassembla ses souvenirs.
Puis soudain, comme si la pensée avait jailli sous cette pression, il releva le front, en étouffant un cri.
Cet homme! c'était le camelot qu'il avait vu, le malin même, sur le boulevard, et qui avait jeté un coup de sifflet strident, au moment où René allait ti-averser la chaussée, pour se rendre chez Brébant en compagnie de Horace de Rreuil. La rencontre n'avait rien qui fût de nature à le surprendre: pourtant, il se refusa à n'y voir ([u'une coïncidence due au simplehasard; car, en poursuivant sa recherche, il venait de se rappeler encore que l'homme qui se tenait non loin de lui, était celui-là même qui. tout à l'heure, accompagnait la jeune fdle qu'il avait pi'ise pour Raymonile.
Une des filles de senice passait en ce moment. Il appela, et elle accourut.
René était fort beau garçon, et il était mis avec un goût auquel les femmes ne se trompent pas.
— Que faut-il servir à monsieur"? demanda la belle fdle avec un regard qui offi"ait plus que René ne songeait à demander.
— Servez-moi ce que vous voudrez, répondit ce dernier. Seulement, ce n'est pas de consommation qu'il est question.
— Et de quoi donc?
• — Voulez-vous me rendre un service?
— Je suis ici pour être agréable aux clients.
— Il s'agit d'un renseignement.
— Lequel?
René indiqua de l'œil l'homme qui fini liguait si vivement.
— Vous voyez bien cet homme? dit-il en baissant la voix.
— Parfaitement, répondit la fdle.
— Vous le connaissez?
— Je crois bien! C'est le père Bridard.
— Il vient souvent?
— Presque tous les soirs. C'est un vieux camelot... il donne ici des rendez-vous à ses copains, de minuit ;ï deux heures ; ahl c'est un malin, eelui-hi, et un vieux débauché.
— Comment?
— Il n'en fait pas mystère; c'est lui qui nous a amené Brunette. ■ — Ou'esl-ce que c'est que ça, Brunette?
— .\u fait, c'est juste. Vous ne pouvez pas savoir; vous n'êtes pas un liabilué. Eh bien. Brunette est une jolie lillc, qui a au plus dix-sept ans, et qu'il ni' quitte pas plus que son ombre. C'est ça qui doit être agréable pour une femme, pas vrai! et si j'étais à sa place...
— Mais cette Brunette, elle est ici...
— Oui, et si vous voulez la voir... tenez! tournez-vous un peu à gauche; là, c'est elle qui tient le comptoir du fond. Y êtes-vous?
René obéit machinali-munt à l'invilalion (|iii lui était adressée et se tourna vers l'endroit qu'on lui indiipiail.
Mais il n'eut pas plus toi aperçu la jeune lille désignée qu'il porta ses deux mains à sa poili-ine et devint pâle louinuî un suaire.
Celte ji'iine lille était le porlniit vivant de Raymonde!
— Eli bien! eh bien! dit la ji-iini- tilh- de service, est-ce que vous allez vous trouver mal, à présent?
René lit un énergique ctTort el re\iril à lui.
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— Ce n'csl rien, l)ull)ulia-l-il ; la chaleur... la liiniéo... un éloui'dis.semcnt. La fille remua la lèle.
— Soit ! soit! dit-elle, ne creuson.s pas; mais vous m'avez l'air trop gentil; et, si vous vouliez, je vous donnerais un bon conseil.
lîené avait repris possession de lui-môme.
— J'accepte de grand cœur, répiiqua-t-il avec une pointer d'enjouement; et en retour, moi, je vous prierai d'accepter ce témoignage de reconnaissance.
Et il lui mit un louis dans la main.
La fille devint pourpre de plaisir.
— Un louis! un louis pour si peu, dit-elle; ah çà, vous êtes donc un mylord?
— Non, mon enlanl, répondit René; mais vous m'avez promis un conseil et, s'il est bon, je ne saurais trop le payer.
— Dame! ça dépend.
— • De quoi?
— • Vous me paraissez en tenir pour la petite du comptoir?
— Mettons que j'en tienne; qu'arrivera-t-il?
— Bon! vous riez de ça et vous avez tort; en tout cas, croyez-moi, si vous avez quelque goût pour Brunette, prenez garde que le père Bridard ne s'en aperçoive.
— Il est donc jalouv?
— Comme un tigre, et s'il avait vent de quelque chose, je ne vous dis que ça. vous ne pèseriez pas lourd.
— Vous croyez?
— Voyez vous-même; il. s'est aperçu que vous reluquiez la petite, regardez-le. Avez-vous jamais vu des yeux comme ceux-là, si ce n'est dans une ménagerie ?
La fille avait raison.
Depuis quelques secondes, une transformation complète s'était opérée dans la physionomie du père Bridard; maintenant la face était, pour ainsi dire, convulsée, un pli profond creusait son front; sous l'arc de ses sourcils jaillissaient deux éclairs farouches.
Le fauve avait reparu.
Quelques mots d(' la conversation de René étaient venus jus(|u';ï lui, i! avait surpris un de ses regards dirigés sur Brunette, et on eùl dit qu'il était prél à s'élancer sur son audacieux rival.
René haussa les épaules.
Du moment que le danger prenait forme humaine, il n'avait |)lus peur el. ayant l'ail un geste de remerciement à la fille de service, il marcha d'un pas résolu vers la petite Brunette. Bridard s'était levé, de son côté, il s'é!ait mis à le suivre.
Il se rciiliu Li-ustiucmcat cii arricit
un gesle ellitré. (1>. iûî