IV
Tout en niairlianl, liom'- ne quillail pas des yeux la jolie lillc .In comptoir. Cl, à mesure qu'il avan.jait, il se sentait gagné par lui senlinu-nl nouveau et Jnaltcndn.
La cliarniantc enfant était placée dans l'ombre qui projetait l'abat-joiu' du
LIV. 6>. - litHHE ZACCO.NB. - L* HI.LK I.KS CAIU.LOIS. - hU. J. IlOUK Kl C". LIV. Hi
bec de gaz, el son visage n'apparaissait que voilé et un peu confus; déplus, une sorte de capeline, d'où pendaienl'des ornements de chenille rose, cachait son front et ses yeux, et il était bien difficile de distinguer ses traits.
René fut un moment désorienté.
A l'émotion qu'il ressentait, à la violence avec laquelle son cœur sï-tait pris à battre, il ne pouvait douter qu'il n'y eût là quelque chose d'extraordinaire; en tous cas, si la jeune fille qu'il avait devant les yeux n'était pas Raymonde, ce qu'il considérait lui-même comme impossible, elle lui ressemblait à un point qui touchait au merveilleux.
La seule différence, c'était la couleur de ses cheveux.
Raymonde était blonde, tandis que Brunette avait les cheveux et les sourcils d'un noir d'ébone.
Cependant la petite Brunette l'avait vu venir et, sans se préoccuper autrement de l'intervention du père Bridard, obéissant à un sentiment peut-êlri inconscient, elle avait ébauché un doux et mélancolique sourire.
Et lorsque René se fut approché, elle se. pencha vers lui sans quitter le vuil ■ d'ombre qui la protégeait.
— Monsieur est un nouveau client? dit-elle sur un ton d'ironie enjouée, c: je ne crois pas l'avoir jamais vu.
— En etïet, répondit René d'une voix émue, car c'est la première fois que je viens ici.
— Un de vos amis vous aura parlé de l'établissement.
— Je ne le connaissais pas, et nul ne m'en avait parlé.
— C'est donc le hasard qui vous y a conduit? — • Ce n'est pas précisément le hasard non plus. — ■ Qui est-ce, alors?
— C'est vous !
La jeune fdle se prit à rire effrontément.
— Moi! s'écria-t-elle. Mais nous ne nous sommes jamais rencontrés, que je sache, et à moins d'une méprise. ..
• — • Non! interrompit René, et l'aventure a une cause bien plus simple.'
— Laquelle?
— Tout à l'heure je passais sur le boulevard, quand j'ai vu sortir d'un iiacrc qui s'y était arrêté une personne dont la tournure, les traits vaguement entrevus, me frappèrent; et comme je crus reconnaître en elle certaine fille que je venais de quitter, je ne fus pas maître d'un premier mouvement, et, sans trop songer à ce que je faisais, je me mis à la suivre.
— Et cette personne que vous suiviez, c'était moi!
— Comprenez-vous?
— Parfaitement... De sorte qu'il existe dans le monde une personne à laquelle je ressemble...
Et, se rapprochant encore, pour envelopper son interlocuteur d'un regard plem d'effluves brûlants, elle ajouta ;
— Même de près...
René fut ébloui et passa sa mam sur ses yeu.\ comme s'il eût voulu chasser une vision importune...
— Étrange! étrange! balbufia-t-il, avec un frisson... Est-il donc possible que deux créatures humaines se ressemblent à ce point?
Mais la petite Brunette était devenue tout à coup sérieuse: elle venait d'apercevoir le père Bridard qui s'était approché à son tour et qui écoutait, les sourcils froncés, la conversation engagée.
La jeune fdie lui envoya un geste impérieux, et se tourna vers René.
— Ce qui vous arrive, dit-elle, d'une voix à laquelle elle s'efforçait de conserver un peu de fermeté, n'a rien que de ti-ès ordinaire, et tous les étran- .--ers éprouvent les mêmes illusions; je gage que vous n'êtes à Paris que depuis peu de temps.
— Depuis ce matin, en effet, répondit René.
— \ous voyez! Vous n'êtes pas encore habitué à ces surprises, et vous en verrez bien d'autres.
— D'ailleurs, c'est impossible, insensé, balbutia René.
— Et de plus, ajouta la jolie enfant, avec une moue qui froissa adorablcinent son petit museau, votre erreur n'est guère flatteuse pour celle que j'ai l'iiunneur de rappeler.
René baissa le front et sa poitrine se gonfla.
Ce qu'on lui disait était juste... Il ressentait une sorte de remords à la pen- -re qu'il avait fait à Raymonde l'injure de la comparer à une lllle de brasserie.
— Merci, dit-il d'un accent troublé; vous me rendez à moi-même et au respect qui est dû à la personne dont vous parlez!... Je me retire... mais croyez qu'en partant j'emporterai le souvenir des bonnes paroles que vuus venez 'de prononcer.
Et comme il lui tendait la main, la jeune fille lui tendit la sienne.
Mais, au moment où il allait la serrer entre ses doigts, avant de s'éloigiuT, il se replia brusquement en arrière, avec un geste effaré...
A l'annulaire de la jeune fille, il venait de remarquer une bague absolument pareille à celle qu'il avait vue au doigt de liaymonde.
Etail-il le jouet d'un rêve?... iVétail-cc qu'une nouvelle illusion? Il voulut \irifier de plus près et revint avidement vers le comptoir.
Cette fois, ce fut Bridard (jui le reçut.
Brid.ird était à bout de patience.
492 LA riLLi: DUS CAMKLOTS
— Çà... (]it-il, d'une voix rude; en voilà assez, mon joli monsieur, et vous allez nous l'aire le plaisir de nous laisser tranquilles, n'est-ce pas?... Sinon, c'est à papa que vous aurez afTaire.
— Mais je veux, savoir... insista René.
— Vous n'avez déjà que trop jacassé, interrompit brutalement le vieillard, la lèvre torve; et je vous engage à ne pas me battre les oreilles plus longtemps! Allons, arrière! encore une fois, et plus vite que ça!
Et, joignant le geste à la parole, il avait déjà pris le bras de René et l'étreignait éncrgiquement entre ses doigts irrités, quand un cri de la jeune fdlc l'arrêta court.
— Bridard! dit celle-ci, je te défends de le toucher!
Et instantanément, tout en grommelant, le vieillard lâcha le bras du jeune homme, et se retira à quelques pas.
René, un moment inquiet, jeta un regard reconnaiss;int à la jeune lille.
— Maintenant! partez! je vous en conjure, dit ceili"-ci , d'un ton suppliant.
— Ah! je vous reverrai! lit le jeune homme avec etïusion.
— Jamais! jamais!
— Il faut que je sache.
— ■ Gardez-vous en bien... Vous ignorez à quels dangers vous vous exposeriez... et si vous ne voulez pas m'exposer moi-même aux plus grands périls, vous oublierez ce qui s'est passé ici, ce soir, et n'en parlerez à âme qui vive!
— • Vous l'exigez?
— Je vous en prie.
— Eh bien! soit, je le promets, et si, quelque jour, vous avez besoin de moi, comptez sur mon entier dévouement.
Et saluant une dernière fois, sur ces mots, il alla rapidement reprendre la place qu'il occupait auparavant.
Nous avons laissé Horace, au moment où il s'était engagé d'un pas assuré à travers les méandres que formaient les consommateurs; il avait ainsi gagné une des dernières tables où étaient accoudés deux clients qui paraissaient absorbés dans une conversation grave, échangée à voix basse, avec une certaine animation.
L'un des deux hommes lui faisait face, l'autre lui tournait le dos; c'est vers ce dernier qu'il se dirigea et il lui mit familièrement la main sur l'épaule.
Celui-ci se tourna vivement, et poussa un cri en reconnaissant Horace.
C'était Caminade.
— Monsieur le vicomte! dit-il, avec un geste étonné... vous ici! ah bien ! en voilà une chance... Voulez-vous prendre un bock?
— Non, merci, répondit Horace, en souriant; seulement, puisque je te
rencontre, -je ne serais pas fâclio de te dire quelques mots... mais tu n'es pas seul ?
— Oh! qu'à cela ne tienne! Celui-ci est un copain, et je sais où le retrouver... Je vous présente mon ami Lambert!
Lambert s'était levé, il porta la main à son chapeau mou et lit un salut équivoque.
Puis, sur un signe qu'il envoya à Caminade, celui-ci se leva à son tour, et s'écarta de quelques pas.
— Quel est ce paroissien"? demanda Lambert à voix rapide et basse.
— Le vicomte Horace de Breuil, répondit Caminade.
— Tu donnes donc dans la haute, à présent?
— On donne dans ce qu"on peut! Est-ce qu"il te doit de l'argent? Lambert haussa les épaules.
— Ce n'est pas ça, répliqua-t-il ; seulement, tout à l'heure, je l'ai aperçu en compagnie de quelqu'un que je crois connaître.
— Qui donc?
— Celui qui cause là-bas. an comptoir, avec Brunette.
— Je ne l'ai jamais tant vu.
— Soit!... eh bien, Iule verras.
— Bientôt?
— Peut-être!... Je compte toujours sur toi, dans une heure? Tu l'as promis...
— Dans une heure j'irai te retrouver.
Lambert s'éloigna alors, et Caminade alla rejoindre Horace, qui s'était assis et l'attendait.
— Je t'ai dérangé? lit Horace dés que Caminade eut pris place devant lui; tu étais en conférence avec un ami.
— Penh! un ami! répliqua Caminade; la graine n'en serait pas à conserver. L'avez-vous reluqué, pour dire?
— A peine...
— 11 est un peu toc, pas vrai? Mais que voulez-vous? On ne peut toujours Iréquenter des ducs et pairs... Ça finirait par être monotone.
— EnelTet; toutefois, il y a des degrés, môme dans la mauvaise compagnie... et ce Lambert, comme tu l'appelles, ne fleure pas bon.
— Vous avez raison.
— Ah! prends garde, mon excellent Caminade; il y a déjà quelque temps que je ne t'ai vu... et j'ai peur que tu n'aies quitté la hmine route.
— Bah! je n'ai jamais bien su où elle était.
— Tu te calomnies. Moi, je crois que tu vaux mieux iiiic lu ne veux paraître.
— C"cst peut-être ^Tal, ce que vous me dites là... et ça me fait plaisir que vous me le disiez.
— Si je m'occupais de toi, séricrnsemenl?
• — Vous perdriez votre peine. Voyez-vous, je me connais! Ce que je promettrais, je serais capable de ne pas le tenir...
— Qui sait! insista Horace; il ne faudrait qu'un efïort... et tu aurais au moins l'estime de toi-même.
Caminade secoua la tête avec force.
— Bon! Ce sont des mots, monsieur Horace, répondit-il, d'un ton un peu ému; à la vie que je mène, à l'âge que j'ai attrapé, on ne voit plus très clair dans les choses de la conscience. On fait le mal comme on aurait fait le bien... pour faire quelque chose... Ah! si c'était à recommencer... Je ne dis pas! avec un bon zigue comme vous, et une bonne enfant comme la Cagnotte... Tenez! elle l'a essayé, la brave fille, et elle n'y a pas réussi... Je suis trop vieux; c'est fini... Quand la dégringolade commence, on ne sait pas ce qu'il y a au bout, et on s'y laisse aller tout de même.
■ — Mais tu n'en es pas là, dit Horace, frappé du ton dont Caminade s'exprimait.
— Tant que j'ai boulotte, continua le pauvre artiste, je ne me suis pas plaint : on est jeune, n'est-ce pas?... on mange mal, on couche dans un mauvais garni; mais le soir, on a la rampe, le public, le tremplin, quoi! et on repart! Mais peu à peu on vieillit, la voix tremblotte, les engagements deviennent rares. Tenez! vous ne me croirez peut-être pas! depuis la saison que j'ai faite l'année dernière, à Bordeaux, avec la Cagnotte, rien! pas un radis; et vous ne supposez pas que j'avais des économies dans ma paillasse !
— Comment as-tu vécu?...
— Ma foi ! je me le demande !
■ — Cependant, ce soir...
■ — Ah! oui... ce soir... Eh bien, c'est Lambert qui m'a offert une consommation et m'a avancé deux roues de derrière.
— Dix francs !
— Et ça arrivait à propos, je ne vous dis que ça.
— 11 est donc riche, ce Lambert?
— Quelquefois.
— Quel métier exerce-t-il?
-- Ça, ni moi non plus! il altrape un peu partout... C'est un camelot, vous savez? Souvent on a de bonnes journées... Il exploite les l'êtes de banlieue, et il s'en tire avec de beaux profits.
— Gagnés au bonneleau?
— Peut-être bien.
— Et voilà rhomme de qui tu acceptes de l'argent...
— Ahl il ne faut pas faire le difficile.
— Pauvre Caminade! Je ne m'attendais pas à te trouver sur cette pente... Tu parlais de la Cagnotte tout à l'heure... et tu disais que c'est une bonne fdle.
— Pour ce qui est de ça ..
— Pourquoi ne t'es-tu pas adressé à elle?
— Moi! fit Caminade.
— As-tu peur qu'elle te reçoive mal?
— Dame! non, par exemple; mais je vais vous dire.
— Parle...
— J'y suis déjà allé.
— Ah! ah!
— Et à force de dix francs, de cent sous, qii'elle ne m'a jamais refusés, j'en suis arrivé à lui devoir une grosse somme ; si bien que je n'ose plus v retourner... et cette privation-là, voyez-vous, c'est encore mon plus gros chagrin.
Horace observait le pauvre diable ; il avait enfoncé ses dix doigts dans ses cheveux, et contemplait la table d'un regard atone et fixe.
Le jeune gentilhomme se sentit ému; il le secoua amicalement.
— Allons! allons! dit-il d'un accent de belle humeur, il faut être. plus fort que ça et ne pas l'abandonner ainsi. Écoute. Veux-tu que je t'indique un moyen de revoir ta camarade, dès demain?
— .\h! si vous faisiez cela!., s'écria Caminade, en frappant sur la lalile.
— Certainement, je le ferai. Voyons, combien lui dois-tu à la Cagnotte?
— Mais...
— Réponds sans hésitation.
— Deux cents francs.
— Eh bien... demain, tu iras les lui rendre.
— Et où irais-je les chercher?
— Ici même, si tu veux bien les accepter de ma main.
En pariant ainsi, Horace avait tire, de son porte-monnaie, trois billets de cent francs qu'il présentait à Caminade.
Celui-ci devint pâle, regarda un instant les billets d'un air stupide; et sa poitrine se souVeva comme d'un sanglot.
— .\h! dit-il, la voix brisée. Ça! c'est bien!... monsieur Horace.. Vous êtes le meilleur des hommes, vous, et si vous avez jamais besoin d'un dévouement de caniche, vous n'avez qu'à vous adresser à Bibi... Ça y sera, quand vous voudrez.
Puis il prit les trois billets d'une main tremblante.
— C'tc bonne Cagnotte! ,conlinua-t-il, d'un ton attendri... va-t-elle être (■(intente!... Et moi, donc!... C'est que vous ne savez [vis, voyez-vous, t(iut ce
496 LA FII.LL DES CAMKLOTS
qu'elle a fait pour moi, depuis un an, rexcellenle fille; moi, je sens bien que je dégringole... il ti'y a pas besoin qu'on vous dise ces choses-là... et quoiqu'on cherche à se tenir, et à blaguer, pour épater les populations, on voit bien que le public n'en veut plus... on est rasé, quoi!... el les directeurs font la grimace dès qu'ils voient votre binette! et cependant!... quand on songe, monsieur Horace, que j'ai fait les délices de Toulouse; et qu'à Marseille, on m'attendait à la sortie, pour m'ahurir de bravos! Où est ce temps-là? Vous ne m'avez pas vu alors, mais depuis, quelle dèche, mes amis. On carotte bien encore, de loin en loin, quelque lamentable cachet dans les petits bouis-bouis, où l'on chante V Amant <ï Amanda à l'instar de Liber t, et Tiens, voilà Mathieu! avec les intonations de Paulus... Ah! mince! plus de grand art, plus d'articles où l'on vous comparait à Faure ! Mais c'est égal... ce qui me faisait encore le plus de peine, je le répète : c'était dé ne plus revoir c'te pauvre Cagnotte.
Il respira fortement, pour étouffer un sanglot qui lui montait à la gorge.
— Et ça, continua-t-il, parce qu'il y a encore une raison.
— Laquelle?
— Ah! vous ne savez pas, vous!
— Explique-toi.
■ — Eh bien... autrefois, quand j'étais jeune, j'ai eu une maîtresse, Nicettc! Pauvre petite!... Etait-elle assez jolie, et bonne, et douce et aimante!... C'est rien de le dire...
— Qu'est-elle devenue?
— Parbleu! elle est morte, comme tout ce qui est bon et dévoué... Elje rsl morte, en donnant le jour à une enfant, qui était presque aussi jolie que sa mère...
— Qu'en as-tu fait?
— Est-ce qu'on sait? Elle a disparu ; peut-être qu'elle est morte aussi, comme la pauvre Nicette ! Ah ! si elle avait vécu, je ne serais pas ce que je suis... j'aurais travaillé; je me serais tenu... tandis que...
Caminade frappa sur la table.
— Mais à quoi bon revenir là-dessus? ajouta-l-il; maintenant, c'est fini... bien fini... et il faut vivre; pas vrai! Pardonnez-moi... voyez-vous... je ne sais plus où j'en étais! ah !...
Et, froissant entre ses doigts les trois billets qu'on venait de lui donner :
— Ainsi, dit-il, tout cela est bien à moi.
— Oui, bien à toi; mais à une condition ccpenilanl...
— Laquelle, ne vous gênez pas... C'est accepté d'avance.
— J'entends que tu ne restes pas le débiteur de ce Lambert, et que tu lui rendes, au plus tôt, l'argent qu'il t'a prêté.
Caminade ne répondit pas tout de suite el commença un sourire éuigmatique.
.Mille millions de tonini-iT ! hurl.i Laiiilicrl. (1>. oUO.)
— Pour Ci; qui est de ra, c'esl mie iiiitre paire de maiiclies, dit-il; Lambert ronircra dans ses dix francs, vous pouvez être tranquille ; mais il faut me laisser lilirc d'opérer cotte rcstilulioii, qiiainl le inoiin'iii sera venu.
— Qu'est-ce à dire?
— Ne vous étonnez pas! J'ai mon idée... ist elh; est lionne... même à ce IM-opos, permellez-nioi de vous adresser une queslion.
Liv. g:). — ciiiiiii'. /\i^r.os:i. — i.\ km.lk hxs o.xmki.ots. — rii. i. iioiFF cr c'". liv. ti3
— De quoi s'ugil-il?
— Quand vous êtes entro tout à l'heure, ici, vous n'étiez pas seul?
— En effet.
— La personne qui vous accompagnait est de vos amis?
— Sans doute.
— M. René d'Harville, arrivé depuis ce matin, à Paris... Horace lit un mouvement.
— Tu le connais! interrompit-il avec un geste étonné.
— Non, répondit Caminade, et c'est précisément pourquoi je désirerais avoir sur lui quelques renseignements dont je ferai mon prolit.
— Voilà que tu m'intrigues.
— Il n'y a pas de mal à ça. Je ne veux pas jouer les cachottiers avec vous Savez-vous ce que je faisais avec Lambert, quand vous êtes venu me trouver?
— Quoi donc?
— 11 m'embauchait.
— Pourquoi faire?
— Âb! vodà!... Ce n'est pas facile à dire... Mais je ne suis encore ni sourd ni aveugle... et je crois bien qu'il était question de quelque mauvais coup, dont votre ami devait être la victime.
— Est-ce possible ! Tu prêtais les mains à un pareil guet-apens? Caminade protesta du geste.
— Ne confondons pas autour avec alentour, répliqua-t-il ; jusqu'à présent il ne s'agissait que de faire son entrée dans l'honorable corporation des camelots... Vous comprenez... on crève de faim, et vous rencontrez un ami qui vous olTre dix francs pour le seconder dans une entreprise industrielle ; ça ne se refuse pas volontiers.
— Enfin quel parti vas-tu prendre?
. — Vous le verrez... Je ne vous dis que ça; seulement, pour l'instant, j'estime qu'il est prudent...
Caminade n'acheva pas.
Son œil venait de lancer un éclair, et les cinq doigts de sa main droite se crispaient sur le bras d'Horace.
— Qu'y a-t-il? interrogea ce dernier.
— Regardez! Là! à la table où s'est assis votre ami... répondit Caminade.
Horace obéit à cet injonction, et, involontairement il se sentit subitement intéressé.
Voici ce qui se passait à la table indiquée par Caminade.
En quittant le comptoir de Brunette, René était sous l'empire d'une impression des plus vives, et c'est machinalement qu'il était allé reprendre la place qu'il occupait un instant auparavant.
Une fois là, il s'accouda sur la table et se prit à réfléchir.
La bague qu'il venait d'apercevoir au doigt delà jolie fille ne lui sortait plus de l'esprit. Ce ne pouvait être celle qu'il avait remarquée à la main de Raymonde... Brunette ne devait porter qu'un bijou d'ordre inférieur, qui ressemblait à l'autre; et pourtant, plus il cherchait à se rappeler, plus sa conviction s'accentuait.
Il resta ainsi un quart d'heure, incertain, troublé, s'ellorLant de réagir contre les pensées qui l'assaillaient; il oubliait ce qui se passait à ses côtés,\>t Horace qui causait avec Caminade et le lieu étrange où il se trouvait.
Toutefois, au bout d'un quart dheuie. il se sentit pris d'un frisson involontaire.
Vaguement, il lui sembla que qucliiu'un allait et venait autour de lui, le frôlant du coude de temps à autre avec une intention évidemment malveillante. Il releva le front et aperçut Lamitert, qui s'était arrêté à deux pas et le regardait d'un mauvais regard.
René secoua le front, se dégagea brusquement des préoccupations qui 1 obsédaient et, à son tour, il se mit à détailler l'homme qui était devant lui.
Dés le premier moment, il comprit qu'il y avait là un danger et que c'était bien à lui que l'homme en voulait.
Il ne le connaissait pas cependant ; il ne l'avait jamais vu ; quelle raison Av croire à la possibilité d'une agression ?
Mais le lieu autorisait toutes les suppositions, et, instinctivement, il se mit à l'observer avec plus d'attention.
Lambert, les mains profondément enfoncées dans ses poches, avait commandé à une fille de service de lui apporter un bock, et s'était assis sans façon à la table occupée par René.
C'était son droit assurément; mais ic rictus qui lui vint aux lèvr.'s, le regard dont il l'accompagna, étaient, à n'en pas douter, une provocation à l'adresse du jeune homme.
Celui-ci le comprit surabondamment et, peu désireux de relever la grossièreté d'un pareil procédé, il jeta une pièce de monnaie sur la table de marbre, et lit un mouvement comme pour se lever. Landiert eut un éclair dans les yeux.
— Eh Lien: d.- quoi! dit-il, c'est donc que ma .société déplaît à monsieur'.'
ÎIOO l.A FILLE DES CAMKLOTS
— Mais je ne vous connais pas, voulul dire lîené.
— Ni moi non iiius, ré|ilii|ua. rautre; et c'est pas une raison pour faire su liHe.
— Anriez-vous à me parler, par hasanl?
— Peut-être... on ne sait pas...
— Eii bien! faites vile, en ce cas, dit Hené d'un Ion résolu, et dites-moi tout de suite ce que vous voulez; car je vous préviens...
Et, en prononçant ces paroles, il se disposait à faire (pielqucs pas, quand il sentit la main énergique de Lambert lui saisir le bras.
11 se dégagea vivement et une flamme brilla dans son regard. Mais déjà Landiert s'était rapproché l'œil menaçant.
— Ah! ah! dit-il d'un ton ironique; c'est donc comme ça que ça se joue : un môme qui veut faire de la peine à papa ; eh bien, nous allons rire.
Et joignant le geste à la parole, il s'élançait déjà sur le jeune homme, lorsque, à la grande surprise de ce dernier, il le vit trébucher tout à coup et aller s'allonger sur une table voisine.
Cet incident imprévu était dû à l'intervention du père Bridard, qui lui avait, au bon moment, envoyé un tabouret entre les jambes.
— Mille millions de tonnerres! hurla Lambert en se relevant, pris de rage et de honte; ah! c'est toi, vieux roussin, qui fait des coups pareils! .\ttends! on va te régler ta note, à toi aussi!
Et il se rua avec un grondement de fauve sur le père Bridard qui instinctivement recula de quelques pas.
Mais avant qu'il ne l'eût atteint, il était entouré et saisi par Caminade et Horace, si bien qu'il fut mis dans l'impossibilité de faire aucun mouvement.
— Ah! je lui mangerai le nez, criait Lambert, menaçant encore le vieux.
— Chacun son goût, risposta Caminade. Moi, je demande autre chose pour mon souper... Allons, t'es bête! tu as voulu faire le méchant, et tu t'en prends à quelqu'un qui ne t'a rien fait. C'est une mauvaise partie; t'as perdu, faut pas te plaindre. Viens, plutôt!... J'ai à te parler... C'est Bibi qui régale!... Ah! ah! tu ne t'attendais pas à celle-là... pas vrai?...
Lambert ne répondit pas. 11 était sombre; sa poitrine grondait toujours, et il jetait sur René des regards farouches.
Toutefois il se laissa entraîner.
Or, pendant que ceci se passait, René avait voulu, lui aussi, venir en aide à Horace qui était accouru si promptement à son secours; mais au plus fort de la bagarre, il avait tout à coup entendu prononcer son nom à voix basse derrière lui.
Il se retourna et aperçut Rrunetle.
Brunettc, pâle, tremblante, les yeux voilés de larmes.
LA FILLE DES CAMELOTS bOl
— Vous voyez! vous voyez! dit-elle d'un ton suppliant. J'avais bien raison de vous dire tout à l'heure, qu'en restant ici, vous vous exposiez à de grands dangers.
— Mais, ma chère enfant, répondit René, sincèrement touché de cette marque d'intérêt, ce danger, ce n'est pas moi qui l'ai provoqué.
— Je le sais bien!... mais tout de même il fallait prendre garde.
— Comme vous voilà pâle!... dit alors René, d'une voix attendrie, et en lui prenant la main.
— J'ai eu peur... répondit Bruuette, avec un dernier frisson.
— Pour moi?...
— Oui... oui... pour vous! Vous ne savez pas à qui vous aviez affaire !... Je connais Lambert... moi ! et je sais de quoi il est capable... 11 vous en veut!
— A quel propos? C'est la première fois que je le vois...
— Vous, sans doute... mais, lui, c'est bien différent...
— Qui vous l'a dit?
— Qu'importe... puisque je le sais...
— 'Vous me portez donc quelque intérêt?
— Ne parlons pas de cela, je vous en conjure... Vous allez partir... l'romettez-moi que, désormais, vous vous tiendrez sur vos gardes...
René serra doucement la main de la jolie enfant.
— Je vous promettrai tout ce que vous voudrez, répondit-il avec effusion, mais permettez-moi de mettre à ma soumission une condition.
— Laquelle? fil Brunette.
— C'est que vous m'accorderez ce que vous m'avez refusé tout à l'heure.
— Quoi donc? demanda encore la jeune fille, en levant ses deux yeux curieux et doux.
René s'oublia un moment à la regarder, pendant (ju'un Irmible e\(piis le [lénétrait tout entier.
— Oh! ne baissez pas vos beaux yeux, supplia-t-il sur un ton de tendre mélancolie. Demeurez ainsi quelques secondes encore... Tenez! c'est comme un mirage, une illusion, que sais-je! Mais j'ai beau faire... tenter de réagir contre l'impression que j'éprouve, plus je vous regarde, plus je vous écoute, et plus je me persuade que je l'entends et que je la vois! et puis, il y a encore autre chose.
— Parlez.
— Cette bague que vous portez au doigt?
— Une bague!... moi? A la(pielle de mes mains, s'il vous plail?
Kt l'enfant tendit ses deux mains nues à René, par un mouvement où il v avait comme une pointe d'espièglerie.
Le jeune homme étouffa une exclamation de surprise, pendant iiu'un voile de tristesse se répandait sur ses traits.
LA l'ILLE UES CAMELOTS
La bague avait disparu!... On se moquait de lui! Il remua lentement la tête.
— Ah! c'est mal ce que vous avez l'ait là! ilit-il, le co'ur serré; et j'étais loin de m'attendre à une pareille comédie de votre part.
— Que voulez-vous dire? fit Brunette, d'un accent presque douloureux.
— Vous me trompez !
— Moi?
— Vous vous jouez d'un sentiment auquel je m'abandonnais avec une entière confiance. 11 me semblait qu'il y avait en vous quelque-chose que j'aurais vainement cherche dans une autre femme. Que dis-je! je me sentais invinciblement attiré... Quoi que vous disiez, je sens que vous n'êtes pas ce que vous voulez paraître, et le soin que vous prenez de dissimuler, m'assure davantage encore dans cette conviction...
— Monsieur René! balbutia la jeune fille.
— Et pourquoi vous croirais-je maintenant'^ Vous me faisiez tout à l'heure des recommandations où je me plaisais à démêler un bienveillant intérêt. Quelle foi voulez-vous que j'accorde à vos paroles, et quelle raison aurais-je de les écouter!
— Je vous en prie...
— Cependant, vous vous obstinez.
— Non...
— ■ Vous ne voulez pas me dire de qui vous tenez cette bague...
— Si!... Vous le saurez... mais pas maintenant; plus tard!... Je m''y engage... Ayez confiance encore... toujours !... Il y a des choses terribles dont je ne puis vous faire la confidence... Mais un jour, bientôt, vous les connaîtrez... Seulement, d'ici là, prenez garde, je vous le répète ; car des dangers sérieux vous menacent, et à la moindre imprudence de votre part... c'en serait fait de vous! Voyons, je ne vous demande là rien de difficile, et vous pouvez liien me promettre...
— Soit! interrompit René, gagné par le ton pénétrant dont on lui parlait. Je ferai ce que vous voulez... Étes-vous satisfaite?
— A la bonne heure... et surtout ne confiez à personne ce que je viens de vour dire.
— A personne?
— Je n'excepte de la défense que votre ami, M. Horace de Rreuil. René la regarda étonné.
— Horace! répéta-t-il .. Vous savez son nom? Vous le connaissez? Brunette rougit.
— Oui, je le connais, répondit-elle, et c'est bien le gentilhomme le plus loyal et le plus honnête auipiel on puisse se confier I
— Que de mystères! murmura René, interdit. La jolie fille eut un doux sourire.
— Ne cherchez pas aies approfondir, monsieur René, dit-elle en remuant lentement le front; seulement, réfléchissez à ce qui vous est arrivé ce soir, et n oubliez jamais les recommandations de prudence que je vous ai adressées... Et maintenant... partez!... votre ami vous attend... le père Bridard me fait les gros yeux... séparons-nous.
— Mais je vous reverrai ! insista René.
— Je vous le promets, répondit Brunette.
— Bientôt?
— Peut-être!
— A bientôt donc, mon enfant! et ne doutez pas du vif plaisir que j'aurai à vous revoir.
Sur ces mots, René serra une fois encore la main de la jolie lille, et alla retrouver Horace qui Fatfendait à quelques pas.
Brunette, elle, s'était déjà précipitée vers le père Bridard qui, depuis un moment, l'observait, adossé au comptoir.
— Eh bien! en voilà une conversation qui peut compter! marmotta le vieux camelot, dès que la jeune fille fut à sa portée.
Mais celle-ci n'entendit même pas l'observation ; elle était agitée ; ses sourcils s'étaient froncés, imprimant à sa physionomie une expression presque farouche, et sa petite main crispée s'appuya fortement sur le bras du père Bridard.
— Tais-toi, et écoute! dit-elle d'un ton âpre; fu viens de voir ce qui s'est passé tout à l'heure?
— Parbleu! fit le père Bridard. •
— Quel est cet homme qui a cherché querelle à René?
— On l'appelle Lambert, et il fait partie de la Iribu des camelots, depuis (pielque temps.
— Pourquoi en veut-il à René?
— Ça... je n'en sais rien.
— Quelqu'un le paie?
— Probablement.
— Qui cela?
— Je l'ignore.
— Eh bien... il faut le savoir... Cette nuit... demain... sans perdre une minuli'... lu ni'i'ulciiils?
— Ce n'est pas si facile que lu le crois. Ce Lambert fait tous les métiers. Il parait et disparait sans qu'on sache oii il perche.
— Qu'importe, il y a un moyi'ii.
— Lequel?
— Demain, lu n'uiiiras tons nos camelots. Tu leur donneras l'ordre défiler ledit Lamherl; lu indiiiuenis à chacun le poste qu'il devra occuper, et celui qui m'apportera les renseignements que je désire, n'aura pas à se plaindre de moi.
— Oh! ils savent (jue tu es généreuse.
— Alors, c'est dit?
— C'est dit.
— Et dès que lu auras appris quelque chose, tu viendras me le répéter. — ■ Compte sur moi.
— A la bonne heure... Maintenant donne-moi mon voile, mon manteau ot fais avancer une voiture.
Le père Bridard, au lieu d'obéir tout de suite, se mil à remuer la léle d'un air mécontent et soucieux.
— Je ferai ce que tu me demandes, dit-il alors; mais il y a dans tout ceci un point obscur qui m'intrigue.
— Parle... Qu'est-ce qui te tourmente?
— Ce jeune homme...
— René!... fit Brunette, en comprimant sa poitrine de ses deux mains.
— D'où vient l'intérêt que tu lui témoignes?
— Tu le demandes!
— Tu ne m'en as jamais parlé.
— Et toi, tu n'as rien deviné?
— Dame!...
Brunette se pencha avidement à l'oreille du père Bridard.
— Eh bien! dit-elle à voix violente et basse, ce René, Bridard, ce René, c'est...
Et elle prononça un nom qui fit tressaillir le vieux camelot et répandit une pâleur livide sur ses joues.
— Lui! lui! balbutia-t-il tout étourdi.
Mais Brunette ne le laissa pas longtemps a sa stupéfaction, et elle l'entraîna avec un geste plein de désordre.
Horace et René avaient gagné la porte de l'établissement sans échanger une parole. Ils m.archaient inquiets et préoccupés tous les deux, et ce ne fut que lorsqu'ils eurent gravi les degrés de l'escalier, et une fois sur le boulevard, qu'ils se décidèrent à rompre le silence, et à se communiquer leurs impressions,
Elles étaient multiples et diverses.
— Drôle d'aventure!... dit Horace, en choisissant un cigare qu'il olïrit à son ami; ce Lambert qui t'a cherché affaire, je le connais un peu, parce que Caminade m'a donné quelques ^'enseignements sur lui. C'est un coquin de la pire espèce... mais cela admis, je ne parviens pas à m'expliquer, comment, arrivé ce matin, tu as pu être de sa part l'objet d'un pareil guet-apens.
Cclti: persunno a-t-dle du
— C'i'sl inconipivlicnsiMt;, on elTef, dit René.
— Tu ne lui as l'icn dit, au uiniiis. qui juslilii! une sciuiilalilo agression? -- AlisoiuiMcnt rii'ii.
— Il y a là un mystère doul ji' dcuianderai l'explication à Caniiaade.
— Malheun!us(>ment, ohjccta Heué, ce n'est pas là le seul événement bizarre de cette nuit.
Liv, 64, — piehue zaccone, — la i-ili.e ncs camelots. — Eu. i. iiûUtK et c'". hv. C-i
506 I.A l'IM.E IJIvS CAMKI.OTS
— Qu'y a-t-il encore?
— Je puis bien tout te dire, à toi; j'espère que lu ne te moqueras pas!
— Me moquer!... Ah! çà... plaisantes-tu?
— • Pas le moins du monde, écoute : tu as vu, n'est-ce pas, celte jeune lille qui est int-^-rvenuc avec tant d'empressement au moment oii Lambert se disposait à fondre sur moi?
— Pardieul si je l'ai vue, rejiril Horace, elle est assez jolie pour cela: et môme à voir sa grâce, son maintien presque modeste, je me demandais comment il se faisait qu'elle avait pu échouer dans celle fange.
— Tu ne sais pas que! plaisir j'éprouve à l'entendre parler de la sorle.
— Pourquoi?
— Ah! c'est que lu ne l'as pas regardée comme moi, et lu n'as pas remarqué qu'elle rappelle...
— Qui donc?
— Voyons... tu ne trouves pas qu'elle ressemble à M'" Raymonde? Horace lit im mouvement, el regarda René pour s'assurer qu'il parlait
sérieusement.
— Tu ne réponds pas! insista ce dernier, sans prendre aulremenl garde à l'attitude de son ami.
Horace haussa les épaules et ébaucha un sourire.
— Les amoureux sont tous les mêmes, dit-il au bout de quelques secondes, el il faut admirer toujours la facilité avec laquelle ils retrouvent dans toutes les femmes quelque chose de la femme aimée. Allons ! ne le fâche pas, je veux bien reconnaître que, sous ses cheveux noirs qui sont fort beaux d'ailleurs, flrunetle rappelle Raymonde, mais, une fois cela consenti, quelle conclusion en tireras-tu? et à quoi cette ressemblance peut-elle servir à faire la lumière sur le mystère qui nous occupe?
— Mais son intervention! objecta René; son émotion, quand elle m'a parlé!... les recommandations louchantes qu'elle m'a adressées.
— Tout cela, interrompit Horace, n'esl point pour nous surprendre... Sans nous flatter plus qu'il ne convient, on peut proclamer que nous étions, Ce soir, la fine tleur des clients de l'établissement très suspect d'où nous sortons... et il n'est pas étonnant que nous ayons éveillé l'attention de quelques-unes de ces dames... Toi, surtout! avec ton teint de provincial, ton air ahuri... ton trouble plein de pudeurs elTarouchées... \\ n'en fallait pas tant pour te designer à leur convoitise, et M"" Brunetle n'a eu garde de laisser échapper l'occasion.
— Ah ! tu la calomnies, protesta René avec ell'orl.
— Tant mieux pour elle, répondit Horace, la suite nous éclairera. Au moins, t'a-l-elle demandé ton nom et ton adresse?
— C'eût été bien inulile, puisqu'elle les connaissait.
— Vraiment !
— Comme elle connaît ton nom à toi, et bien d'autres choses encore. Horacf. demeura un instant silencieux.
— Ça. dit-il peu après, c'est bien différent, et nous allons être obligés d'en parler sérieusement... Mais, pas aujourd'hui, n'est-ce pas? Tu as passé la nuit en wagon et tu dois avoir besoin de repos. Séparons-nous donc, et pendant que mon coupé te reconduira à ton hôtel, moi, je gagnerai à pied mon cercle qui n'est pas loin, tout en réfléchissant à ce que nous avons vu et entendu depuis guelques heures.
Les deux amis se quittèrent sur ces mots.
René monta dans la voiture d'Horace, qui les avait suivis depuis l'hôtel de M"' Pradié, et le cocher reçut l'ordre d'aller reprendre son maître au cercle où il se rendait.
Horace continua dès lors son chemin tout seul. La nuit était splendide, la lune éclairait en plein la longue ligne équatoriale des boulevards, et à cette heure, il ne rencontra que quelques rares sergents de ville qui foulaient le bitume d'un pas monotone et lent.
Au bout d'un quart d'heure, il atteignit les environs de son cercle, et il se disposait à traverser le boulevard pour en gogner la porte, quand une voix s'éleva tout à coup à quelque distance derrière lui, chantant un couplet bien connu d'un opéra populaire.
Dans ce palais, réq-nent pour te séduire Tous les plaisirs; lu marches sur des fleurs, Autour de toi, quand tu vois tout sourire, Ange d'amour, d'où viennent tes douleurs!...
Horace s'arrêta et se tourna par un mouvement sympathique vers le chanteur qui approchait.
C'était Caminade. Il l'avait deviné tout de suite.
— Ah! ah! c'est toi, dit-il d'un ton enjoué; mais il me semble ((ue la voix est encore bonne... Décidément, je finirai par croire que tu es trop modeste.
— Bon, fit Caminade, il ne faut pas se moquer du pauvre monde... mais tout de même... il y a des jours oîi on est encore en voix... seulement ça ne dure pas; il y a des trous, monsieur Horace, il y a des trous...
— Tu rentres chez toi?
— Grâce à vous, monsieur Horace... Ce matin mon loueur m'a prié de ne pas revenir, parce que je lui devais cent sous pour la dernière semaine; mais maintenant, nous allons bien rire, et quand je lui présenterai un bon billet de cent, c'est ça qui le fera loucher!
— Kt Ion ami linmberl? F,s-ln parvenu à li- ralnu'r?
Caminade devint sérieux.
— Quant à celui-là... répondit-il d'un ton [»rt;s([u(; grave, je l'ai régalé d'un saladier de vin, et il s'est délioutônné... Ah! j'en ai appris du long et du large.
■ — Tu nie conteras (oui cela.
— Je te crois! mais pas avant que j'aie vu la Cagnotte. Ça, voyez-vous, c'est sacré. Je me connais!... Je ne veux pas m'exposer i'i manger la grenouille avant de lui avoir rendu les deux cents balles qu'elle m'a ])rêtées. Donc, à bientôt, monsieur Horace; et j'en aurai de drôles à vous conter. Vous verrez.
Horace ne prolongea pas plus longtemps l'entretien et traversa le boulevai'd, tandis que Caminade poursuivait sa route.
Un instant après, l'ex-barylon jetait, à la niiil, un nouveau refrain, emprunté cette fois, au répertoire des hnir/ldiits en vogue :
Voyez ce beau garçon-là.
C'est l'amant d'A..., c'est l'arnanl à'\.
Voyez ce lieau garçon-là,
C'est l'amant d'Amanda!
Quelques jours s'écoulèrent à la suite de ces divers incidents, sans qu'il advint rien qui fût précisément de nature à être relevé.
Horace attendait avec une certaine impatience la visite de Caminade, et en attendant, il cherchait à éclaircir un peu le mystère du guet-apens dont René avait failli être victime.
Mais il n'avait rien appris.
René était venu le voir; il était un peu étourdi par le bruit et le mouvement de Paris, et avait peine à se retrouver lui-même.
— C'est l'effet que produit la capitale sur tous les étrangers, lui dit Horace; cela passera, et tu reprendras ton aplomb... et puis, il ne faut pas rester à l'hôtel, et il importe que tu aies ton appartement.
— J'en ai trouvé un.
— Très bien, où cela?
— Rue du Helder.
— Parfait! C'est près du boulevard, au cœur de Paris... J'irai voir ça... Et, depuis l'autre jour, tu n'as pas revu M"" Raymonde'?
— Comment veux-tu que j'aie pu la revoir?
— On ne sait pas... le liasard... enlin, lu w l'as pas n^ncontrée.
— Non.
— M M'" Bninette, non plus?
A cette qiiestinn, René prit un air embarrassé et garda un moment le silence.
— Ah! ah! lit n..ra a riant, il parait que. de ce côte, nous avons été
pins heureux.
— Tu te trompes.
— Eh! il n-y a pas de mal à cela... La fille est assez jolie pour justifier une distraction... et j'espère que tes principes de vertu...
— Je te jure.
— Enfin, il y a quelque chose...
— Oui...
— Allons donn! i| faut farracher les paroles de la aorse... Vovons, lu as revu la belle enfant.
— Non! mais elle m'a écrit...
— Oh! oh! une lettre de M- Rrunette! Ça doit élre curieux... et amusant Et l'orthographe?
— Irréprochable... mon ami... ainsi que l'écriture... Vois plutôt...
- René tendit à Horace ni, pelil billet parfume écrit sur un papier tout à lait aristocratique.
— Diable! fit Horace, avec un geste de sincère étonnement... Voilà .pù s'annonce bien.
El il lut :
« Monsieur René.
" J'Mi appris bi.-n d.'s choses depuis l'autre soir; il v a une machination « ourdie contre vous : on en veut à vos jours; plus que jamais, veillez sur vous- ■ n.ème, et ne traitez pas légèrement les recommandations que je vous ai .. adressées. Je ne puis vous en dire plus long aujourd'hui, mais avant peu, je « I espère, je pourrai être plus ex|ilicile.
« RniNETTK. »
"'•'■"■'• """■"^' '■' '•'■'"'"•"^' '•■ l'ill''! '-"in" ses .loigls. et (inalemenl. le l..ndil ii Relie.
— Tout cela est bizarre! dit-il, et il ne faut negli;,'er aucun avis.
— Que doi-s-je faire? interrogea René.
— Rien... pour le moment... mais je ne puis tarder de recevoir la visite de mon amt Caminade, et par lui, nous saurons bien des choses. Au surplus viens me voir le plus souvent possible, et de mon côte si j'apprenais quelque nouvelle, je m empresserais de l'en aviser.
Ils s'étaient séparés.
Puis deux ou trois jours s'étant 6coulcs, Horace commentait df^jà à s'inquiéter du long silence de Caminade, quand un Ijeau matin, le tiinl)re de l'hôtel se fit entendre, et un valet vint lui annoncer qu'une personne élait là qui demandait à parler à M. Horace de Breuil.
— Cette personne a-t-elle dil son nom? demanda Horace.
— M. Caminade.
— Eh hien... faites entrer... et laissez-nous. Quelques secondes plus tard, Caminade restait seul avec Horace. L'ex-baryton était tout de neuf habillé d'un complet sous lequel il n'avait
pas, ma foi, trop mauvaise façon... Caminade était un artiste; il se distinguait de ses camarades par une certaine allure qui ne l'abandonnait jamais, au moment de ses plus lamentables dégringolades. Il avait de la tenue, pour nous servir d'une expression consacrée; on ne l'avait jamais vu avec un linp;e douteux, ou des souliers éculés, et ce fut avec un véritable éfonnement qu'Horace remarqua qu'il était ganté.
— C'est une transformation! dit-il en l'accueillant d'un geste satisfait. Je t'aurais à peine reconnu, si je t'avais rencontré sur le boulevard.
— Vous n'êtes pas le seul à qui ça produit cet effet, répondit Caminade avec une pointe d'orgueil. Voilà comme je suis, et les camarades me connaissent bien. Ah ! si j'avais eu la chance, ce n'est pas moi que l'on aurait traité de cabotin! Mais quoi! on ne fait pas sa destinée, n'est-ce pas?
Horace indiqua un siège à son singulier visiteur.
— Voyons, dit-il, voilà quelques jours que je t'attendais, tu dois avoir du nouveau à m 'apprendre.
— Du long et du large, comme je vous le disais l'autre soir, et si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je tenais à vous apporter des documents complets.
— Tu as vu la Cagnotte...
— ■ Quoi donc!... je n'ai vu qu'elle!... D'abord, il s'agissait d'une dette à
acquitter... et puis, je savais qu'elle aurait à me revoir, presque autant de plaisir que j'en aurais à la revoir moi-même... Pauvre fille... en voilà un cœur!... Si toutes les femmes étaient comme ça, on pourrait se passer de paradis... Vous ne pouvez pas vous imaginer!... elle a pleuré; elle m'a grondé, a voulu refuser les deux cents balles que je lui rapportais... Mais quand elle a compris que c'était sérieux, quand je lui ai dit que jamais plus je ne reviendrais si elle n'acceptait pas, elle a fini par céder. Toutefois, elle était intriguée... C'est une fine mouche; elle a voulu savoir de qui je tenais cette somme; et, ma foi, je lui ai 1 oui dit... .v'i
— Eh quoi! fit Horace.
- — Pourquoi donc que j'aurais fait des cachotteries... Vous n'avez pas à
rougir de ce que vous avez fait, il n'y a pas de mal à le dire. Du reste, j'ai bien
SU
VU que ça lui faisait plaisir, et quand j'ai lâché votre nom... elle a piqué un soleil qui se portait bien... « Horace! c'est M. Horace! Eh bien, ça ne m'étonne pas fie sa part... Car je ne 1 ai jamais confondu avec tous ses amis de club... ..
— Elle a dit cela? interrompit le jeune gentilhomme.
— Et d'autres choses avec... car j'ai passé deux grandes heures chez elleet SI elle n'avait pas eu sa répétition, je crois que j'y serais encore... Mais en deux heures, on a le temps de jaser, n'est-ce pas; et j'ai pensé qu'il y avait quelque intérêt pour vous h connaître les choses qu'elle m'a contiées.
■ — C'est sérieux, alors?
— Très sérieux... Vous allez en juger.
Caminade s'était assis, pendant que Horace allait prendre une boîte a excellents cigares.
— Fumes-tu des londrès? demanda ce dernier, en présentant la boite i 1 ex-barj'ton.
— Toujours, quand on m'en offre! répondit Caminade en riant. Et il plongea la main dans la boite.
Horace avait frotté une allumette qui prit feu instantanément. Us s'allumèrent, et après avoir lâché quelques boullées qui montèrent en spirales bleues vers le plafond, Caminade reprit :
— Et d'abord, dit-il. elle ne m'a pas parié que de vous.
— De qui donc encore?
— De M. René, votre copain, celui qui a lailli avoir une mauvaise allairo avec Lambert.
— Elle connaît René?
— Tout au moins, paraît-elle s'y intéresser beaucoup.
— C'est invraisemblable.
— Je ne dis pas. Ce qu'il y a de ceriain, en tous cas, c'est qu'elle n'ignore pas que vous êtes amis, et qu'on lui avait raconté l'aventure de l'autre nuit'
— Qui cela?
— Je ne le lui ai pas demandé... .Mais ce n'est pas tout, elle ma parle aussi de deux jeunes lillcs.
— .\h!ab:
— L'une qui s'appelle .M'" Laura, et l'autre .M"° Haymonde. • Que fa-t-elle dit de ces deux personnes?
~ De la première, pas grand'chose; elle prétend seulement que vous lui étiez hancé ou a peu près : et, dans l'hypothèse où vous auriez rinlenlion de vou« tnaner, elle estitn.. que vous ferez bien de chercher ailleurs.
— Pourquoi?
— Vous pourrez creuser ça à votre aise.
— Kt M"" Haymonde?
Ki2 LA KILLE DliS CAMELOTS
— C'est différent... je crois qu'elle en sait long sur son compte!
— Ah! ça, se récria Horace, sur un ton d'enjouement un peu forcé, cette jolie Cagnotte a donc une police à ses ordres?
Caminade cligna de l'œil et prit un air mystérieux.
— Quand on veut savoir quelque chose, répliqiia-t-il, il n'est pas toujours nécessaire de s'adresser à la police.
— Cependant, la Cagnotte...
— La Cagnotte, monsieur Horace, interrompit Caminade, d'un ton plus ferme qui frappa son interlocuteur; la Cagnotte et moi, nous étions dans le train de Paris à Angouléme le jour où le caissier de la Banque a manijué d'être assassiné.
— M. Desgranges! fit Horace.
— Précisément; et à notre retour de Bordeaux, à cette même station d'Ângoulême... savez-vous qui nous avons aperçu sur le quai du départ, donnant le bras au pauvre bonhomme que l'on ramenait à Paris?
— Raymonde, peut-être.
— Vous avez mis dans le mille! Oui! M"" Raymonde, et ce qu'il y a de plus renversant, c'est que ce jour-là, au moment de monter en wagon, quand elle pouvait croire que nul ne la A'oyait, elle a échangé quelques mots avec un certain vieillard qui a joué dans toute cette alTaire un rôle des plus suspects.
— Quel vieillard?
— Jean-Louis Margaine, qui se prétendait de Sainte-Foy (Gironde), et qui n'était pas plus de Sainle-Foy, qu'il ne s'appelait Margaine, à preuve qu'on n'a jamais pu le retrouver, et qu'il s'est dérobé à toutes les recherches.
— Quelle raison de croire qu'il existât des relations entre ce Margaine et M"° Raymonde ?
— Ça... c'est singulier, pas vrai?
— Et tu n'as pas désigné cet homme à la justice?
• — J'aurais du le faire... Sans doute... Mais le train parlait et il n'était que temps d'embarquer... D'ailleurs, on a toujours tort de se mêler des affaires des autres... surtout quand on n'est pas bien sûr de soi.
— Enfin, que pense la Cagnotte de tout ceci?
Caminade se leva et fit deux ou trois tours dans la chambre avant de répondre.
Puis, il s'arrêta, le front penché, comme sous l'empire d'une pensée dont il eût été obsédé.
— Voyez-vous, monsieur Horace, reprit-il alors, moi je connais bien la Cagnotte; c'est une excellente camarade, dévouée, aimante comme pas une, et je ne l'ai jamais surprime à mentir. C'est pur autant que l'or, quoi! Eh bien, quand je l'ai revue cette fois, je l'ai trouvée tout à fait changée.
Il lui iii(iii]ua du geste, une maison de mauvaise apparence. (P. 520.)
— Qu'entcnds-tu par là?
— (j'est un peu dillicile à expliquer, toujours est-il que jusqu'à présent j'en étais encore à relever le moindre trouble dans son regard, et elle laissait voir dans ses yeux tout ce qu'elle avait dans le cu'ur.
— Et celle fois?
— Ah bien, oui! Celle fois ce n'était plus ça. On jurerait qu'elle a quoique
LIT. 63. — PIRHRB Z*CCONÏ. — I.A F1I.1.R DRS C*MEI.OTS. — llD. J. nOIIFf RT C'". LIV. ti.")
gros secret qui la tourmente et qu'elle a peur de le laisser échapper ou surprendre.
— Qui peut te faire supposer?...
Caminade releva le front, et son œil se prit à briller.
— Bien malin sera celui qui pourra dire ce qu'il y a dans une petite tôle de femme, dit-il avec un pli moqueur à la lèvre ; une preuve! Savez-vous de qui la Cagnotte m'a parlé?...
— De qui donc?
— L'autre soir, à la brasserie, n'avez-vous pas remarqué une jolii' fille qui, un moment, a fait mine de vouloir s'interposer entre M. René et sou adversaire.
— Brunette! fit vivement Horace.
— Ça y est! vous avez de l'œil... oui, la petite Brunette et aussi le père Bridard.
— Est-ce que tu les connais?
— • Pas encore... Mais avant peu, je saurai à qin)i mcn leiur sur leur compte.
— La Cagnotte s'intéresse donc à la petite?
— A tous les deux.
— A quel propos?
Une ombre soucieuse assombrit le front de Caminade.
— Ah! voilà! répondit-il en se rapprochant de son interlocuteur, ça se rattache toujours à l'histoire d'Angouléme, et la Cagnotte trouve que M'" Rayraonde ressemble bien à la petite Brunette, et que le père Bridard pourrait bien être pris pour Jean-Louis Margaine, de Sainte-Foy (Gironde).
Horace tressaillit.
Ce que disait Caminade était si grave que ce n'est qu'en frémissant qu'il y arrêtait sa pensée.
— Eh quoi! fit-il, au bout de quelques secondes, cette petite fille pourrait avoir trempé dans une pareille aventure? Je ne l'ai vue qu'un instant, et un semblable soupçon me parait monstrueux.
— Moi! ce que j'en dis, répliqua Caminade, vous comprenez, il y a quelquefois des idées qui vous passent par la tête qu'on ne sait ni d'où ni pourquoi ça vous vient! Margaine! Bridard! qu'est-ce que ça me faisait? Le premier, je l'ai à peine regardé : d'ailleurs, il était nuit noire... et quant à Bridard, je l'ai vu l'autre soir, pour la première fois... Je n'avais aucune raison de prendre son signalement... Et cependant quiind In Cagnotle m'a dit ça, je me suis senti comme un frisson dans le dos..,
— Pourquoi?
— Ah! poiii'(|ii()i... parce que, comme le disuiLla Cai:uoLle, ce Bjidard ! eh
bien, il a une tête, qui pourrait bien ne pas être la sienne. 11 a une piMTuque, c'est sur; ses sourcils sont teints...
Enfin...
— Enfin! dit Horace, quelle est la conclusion que ta camarade croit devoir lirer de tout ceci?
Caminade allait répondre, lorsque la porte s'ouvrit. Un valet entra.
— Que monsieur m'excuse, si je me suis permis d'entrer, dit le valet, mais il y a là un ami de monsieur.
— Qui cela?
— >I. René.
— Lui: Ah! il arrive à propos... Qu'il entre à l'instant.
Et se tournant vers Caminade qui, par discrétion, faisait mine de se retirer:
— Reste! ajouta-t-il... Qui sait! peut-être René apporte-t-il quelque lumière sur cette affaire, qui commence à me paraître singulièrement délicate et obscure.
René entra sur ces mots, et a première vue il fut facile de juger qu'il était en proie à une agitation extraordinaire.
— Eh! qu'arrive-t-il? fit Horace, en allant à lui; te voilà tout IrouMé et ému.
Mais au lieu de répondre, René tourna son regard inquiet vers l'ex-barj-ton.
— M. Caminade! un arliste de mes amis, dit Horace... il voulait se retirer, je l'ai retenu... car il connaît la Cagnotte et M'" Brunette, et sa présence ne peut que nous être utile... Parle donc sans crainte devant lui. C'est un homme sûr, et il ne retiendra de tes paroles que celles qu'on ne le priera pas d'oublier.
René serra la main d'Horace.
— Soit, dit-il. en faisant un eiïort pour reprendre son calme, je m'expliquerai devant M. Caminade, quoique l'on m'ait recommandé la plus grande discrétion; mais j'espère qu'il gardera pour lui la confidence qu'il va recueillir.
— Ah! çà, fît Horace, que se passe-l-il donc?
— Quelque chose de très simple en apparence, mais au fond...
Tout en parlant de la sorte, René tirait de .sa poche une lettre, qu'il se mil à déplier.
— Une lettre! encoro! s'écria Horace, et... elle est de Crunelte? Oui.
La [liiuvre l'iilant passr >a vie à l'écrir.'.
LA l'ILLK bi:S CAMELOTS
— Ne raille pas, je t'en conjure.
— Eh! je n'en ai pas la moindre envie... d'ailleurs, elle éirit forL bien; voyons! La première, nous l'avons lue ensemble, et je me souviens encore des recommandations attendries qu'elle contenait... J'espère que cette fois elle a entamé un autre sujet. — 11 n'y a pas d'indiscrétion?
René lui tendit la. lettre.
— Lis toi-même, répondit-il simplement. El Horace se mil à lire.
« Monsieur René,
« 11 faut que je vous parle sans larder ; il y va de votre vie môme ! Ce soir à dix heures, un homme vous attendra à l'angle du boulevard Poisonnière et de la rue du Faubourg-Monmartre. Cet homme vous a déjà vu, il vous reconnaîtra di'sque vous paraîtrez. Il ira à vous et vous dira ces mots : Brunette et Bridard. Alors, vous le suivrez, et il vous conduira à l'endroit où je vous attendrai.
« Par grâce, monsieur René, n'hésitez pas à vous rendre à l'appel que je vous adresse, et soyez discret, car il y va, je le répète, de votre vie même.
« Brunette.
« P. S. — Brûlez cette lettre, dès que vous l'aurez lue. »
— Eh bien, qu'en dis-tu? interrogea René après que Horace eut achevé sa lecture.
— Ma foi, répondit ce dernier, je pense que M"° Brunette est une iillc plus avisée encore que je ne le croyais, et elle me paraît ne l'avoir sauvé que pour mieux te perdre aujourd'hui.
— Quel intérêt lui supposes-tu donc?
— Ça, je n'en sais rien, mais après les confidences très graves que je viens de recevoir à l'instant de Caminade, j'estime qu'il ne faut pas s'emballer.
— De quelles confidences veux-tu parler?
— Au l'ait, poursuivit Horace après une courte hésitation, je crois qu'il serait imprudent de te laisser ignorer des choses qui peuvent peser sur la détermination que tu as à prendre. Ecoute donc, Caminade et la Cagnotte trouvent comme toi que M"° Raymonde ressemble beaucoup trop à M"° Brunette, et qu'en tout cas celle-ci a des amis qui pourraient bien avoir avant peu quelques démêlés avec la justice.
— Qui a dit cela? interrompit violemment René.
Ce dernier répéta nettement ce que Caminade venait de lui dire. René eut un regard de flamme.
— C'est odieux ! balbutia-t-il la gorge serrée ; et tu peux ajouter loi à de pareilles calomnies?
— Moi, mon cher René, j'écoute et j'apprécie. Je n'ai pas pour habitude de condamner les gens sans les entendre, et, tout en accordant à la jolie enfant le bénéfice des circonstances atténuantes, il faut bien reconnaître que le milieu dans lequel elle s'est présentée à nous n'est pas fait pour lui être favorable.
— C'estvrai, dit René, mais il y a des exceptions.
— Rien peu...
— La pauvre enfant est si douce, si affectueuse.
— Sans doute... elle n'est pas responsable peut-être, et c'est ce qu'on peut dire de mieux pour la justifier... mais tout de même, il faut être prudent.
— Je le serai.
— • Que comptes-tu faire?
— Ce que tu ferais à ma place, j'en suis convaincu; je me trouverai, ce soir, à l'angle du boulevard Poisonnière !
— Seul!
— Sois tranquille... je serai armé! il ne m'arrivera rieu.
— Tu es bien décidé...
— Demain, je viendrai te raconter ce qui se sera passé cette nuit!
— Allons... .je n'insiste pas... C'est une imprudence ! Mais comme tu l'as dit, à ta place, j'agirais de la même façon... Seulement, au nom de notre vieille amitié... tu me promets que demain je te verrai à la première heure.
— Je le jure.
— A demain alors, et bonne chance!
René s'éloigna.
Dès qu'il eut disparut, Horace se tourna vers Caminade, dont la physionomie était tout à coup devenue soucieuse et avait pris un air de mécontentement.
— Eh bien! d'où te vient cet air sévère? demanda Horace en souriant.
— Vous avez eu fort de le laisser partir! répondit Caminade avec fermeté; moi, voyez-vous, décidément, je me méfie de cette petite Rrunette; et si vous voulez me le permettre...
— Que veux-tu faire?
— Ce soir je me trouverai à l'angle du boulevard.
— Mais si on te reconnaît!...
Caminade se redressa avec orgueil.
— Je ne sais pas, dit-il d'un ton important et prudhommesque, quel souvenir j'ai laissé de moi aux populations chez lesquelles j'ai chanté ; mais si on a pu me contester quelquefois — rarement — ma réputation de baryton, il n'y a jamais eu qu'une voix sur mon talent do ^nme.'... Vous pouvez fouiller tous les théâtres de Paris, vous ne trouverez pas un artiste qui sache se faire une léte comme papa!
Horace approuva du geste.
518 LA l'II.LK DF.S CAMELOTS
— Soit! dit-il; je m'en rapporte à toi; je no serai pas l'ilché de savoir que quelqu'un de sûr veillera, si René courait quelque danger. Au surplus, je prendrai moi-m(^rne des mesures en constVpience, et j'espère que tout se passera bien!
Comme il parlait ainsi, il s'aperçut qu'il tenait encore à la main la lettre île Brunette, que René avait oublié de lui redemander.
Il y jeta de nouveau un rapide coup dVcil, et il se mita la plier lentement.
Caminade l'observait d'un regard oblique.
Quand il le vit faire disparaître dans sa poche le billet plié en quatre, il se prit il sourire.
— A la bonne heure ! dit-il en môme temps, on ne sait pas ce qui peut arriver, et il ne faut jamais écarter les atouts.
— Que veux-tu dire? fit Horace étonné.
— Bon! on n'a pas une taie sur l'œil, je suppose... et ces sortes d'autographes, c'est toujours bon à conserver!
— ■ Décidément, tu te méfies de Brunette.
— Il n'y a peut-être pas de quoi ! mais patience... demain, nous aurons du nouveau.
Le soir, vers dix heures, il y avait foule sur le boulevard Montmartre : c'était l'entr'acte aux Variétés; les spectateurs s'étaient répandus à droite et à gauche, les uns cherchant une place sur les terrasses éblouissantes, les autres arpentant [es trottoirs en fumant une cigarette, quelques-uns même franchissant la rue Montmartre, encombrée, pour échapper à la cohue envahissante.
Gomment fuir la cohue!
Elle est partout!
D'innombrables voitures sillonnent la chaussée, soulevant un tumulte assourdissant ; la crue des promeneurs augmente à chaque instant avec des flu.x et des reflux d'où s'élèvent des cris empruntés aux dialectes les plus discordants, et audessus de ce bruit et de ce tumulte dominent les appels gutturaux de quelques camelots, sollicitant la curiosité des badauds par des titres de canards tous plus pittoresques les uns que les autres.
Il faudrait ne jamais avoir mis le pied sur l'asphalte parisien, pour ne pas avoir retenu le souvenir de ce tableau unique!
Il sont cinq ou six au plus, et ils remplissent la rue et le boulevard des éclats de leur voix érailiée et canaille.
Ce soir-là, deux de ces industriels de la rue se faisaient remarquer par l'entrain exceptionnel avec lequel ils excitaient la curiosité des passants.
L'un, petit, maigre, seize ans à peine, coiffé d'une casquette de soie, vêtu d'une blouse étriquée sous laquelle pointaient des épaules osseuses, appelait les clients d'une voix aiguë et dolente, en agitant ses deux mains pleines de grandes
fouilles imprimées, dont im titre en grosses capitales voyantes occupait toute la partie supérieure.
— Demandez ce qui vient de paraître :
Le Testament de l'impératrice Eugénie.
La Mort du comte de Chambord.
Le Mariage de Gamhetta et de Louise Michel, etc., etc.
L'autre, plus robuste et plus grand, coitTé d'un chapeau mou quilui couvrait les yeux, vêtu d'un paletot usé, également armé de canards aux titres aveuglants, semblait vouloir couvrir de sa voix de baryton le malingre concurrent qui lui faisait pendant.
— Demandez ce qui vient de paraître :
Le Mariage de Louise Michel et de liochefort.
Les Amours secrètes de Napoléon IIL
Les Mystères de la baro7ine d Ange.
L'Art de dompter les belles-mères, etc.
Et les canards s'enlevaient, au milieu des rires et des quolibets des badauds.
Cette lutte dura ainsi une bonne demi-heure, au bout de laquelle le plus petit des deux camelots cessa tout à coup de lancer ses appels assourdissants passa lestement sa marchandise à un camelot voisin, et se dirigea à pas rapides vers un jeune homme qui venait de déboucher par le boulevard Montmartre, et se disposait à tourner l'angle de la rue.
Ce jeune homme n'était autre que René, qui arrivait ponctuel au rendezvous donné.
Il n'avait pas fait dix pas que le camelot le rejoignit, et le poussant légèrement du coude, lui jeta k l'oreille ces deux mots : Brunette et Dridard.
René se retourna.
— Est-ce à moi que vous en avez? interrogea-t-il en dévisageant son étrange interlocuteur.
— A vous, répondit celui-ci, si vous êtes disposé à me suivre.
— Où devez-vous me conduire?
— A deux pas ; venez et vous verrez.
Et il se mit en marche.
René le suivit.
Ils descendirent de la sorte la rue Montmartre, s'engagèrent dans la rue du Croissant et continuèrent d'avancer jusqu'aux approches des dernières maisons.
Quand il eut atteint à cet endroit où la rue se rétrécit do manière à no plus ollrir au passant que la largeur d'une ruelle, le guide de René s'arrêta.
— Sommes-nous déjà arrivés? demanda le jouno homme.
— C'est ici! répondit l'autre.
Et il lui indiqua du geste une maison de fort mauvaise apparence, dont la porte d'entrée affectait des airs de porte cochère et au-dessus de laquelle on lisait ces mots, que l'humidité avait légèrement émiettés :
Hoti:l de Bourgogne 0)1 loge à la miit.
Tout cela ne payait pas de mine et semblait fort suspect, mais René était résolu à aller jusqu'au bout, et ce fut lui qui invita son guide à reprendre sa marche.
Mais au lieu d'obéir, ce dernier fit un geste qui commandait la prudence, ■ et René le vit plonger, à plusieurs reprises, des regards soupçonneux dans l'ombre des portes voisines.
— Qu'y a-t-il? demanda René.
— Rien... seulement, j'avais cru voir...
— Quoi donc?
— La rousse !
— Qu'avez-vous à craindre d'elle?
Le guide eut un geste de stupéfaction et étouffii nn fou rire dans ses dix doigts.
Puis, jelant à la nuit un coup de sifflet retenlissant. il franchit le seuil de la porte, et enlila un long couloir sombre où régnait une humidité visqueuse, qui tomba sur les épaules de René comme un manteau de neige.
Au bout du couloir, ils trouvèrent un escalier, qu'éclairait fort imparfaitement un quinquet fumeux et dont les marches de pierre étaient ébréchées par un long usage. René les gravit un peu à tâtons, et c'est ainsi qu'ils atteignirent le palier du second étage.
Deux portes donnaient sur ce palier. Le guide alla immédiatement frapper à celle de gauche.
Dix secondes s'écoulèrent... puis, on entendit remuer à l'intérieur.
— Qui est Icà? demanda une voix rude et sonore... Est-ce toi, Filoche?
— C'est moi! répondit le guide.
— Serais-tu seul?
— Bridard et Brunette...
— C'est bien!
La porte s'ouvrit, et René et Filoche entrèrent dans une sorte d'antichambre, aussi mal éclairée que l'escalier.
, Cependant, l'homme qui avait ouvert, avait pris le bras de Filoche et venait de l'entraîner à l'extrémité de l'antichambre.
LA l'ILLE DES CAMELOTS
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LIV. i;C. - MEhUK /ACCONB. I.A lll.l.K I>i:s r.MIKI.018 — 11). J. Mllll 1' Kr cl"
c». uv. Ci;
Puis baissant la voix :
— C"est toi qui as sifflé, tout à l'iieurel dit-il. avec un ('clair dans les yeux.
— Oui, répondit Fiioche.
— Tu as donc vu quelque chose"?
— Peut-être bien... seulement, j'ai pas pu vérifier.
— Eh bien... retournes-y... observe et îruette... et, au moindre danger, tout le monde sur le pont!... Va.
Fiioche ne se fit pas répéter l'invitation; presque aussitôt, il disparaissait, et on l'entendait dégringoler l'escalier quatre à quatre, en s'aidant de la corde graisseuse qui servait de main-courante.
Or, voici ce qui s'était passé au second étage de cet EôtpA de. Bourgogne^ une demi-heure environ avant l'arrivée de René et de son guide.
Dans une vaste pièce que précédait l'antichambre. P.runette se trouvait .seule avec le père Bridard.
Brunelte venait d'arriver; elle portait un vêlement de faille noire, dont le corsage ajusté et souple faisait ressortir les adorables contours de la taille de la jeune fille; un chapeau de forme originale donnait à sa physionomie un air mutin qui lui seyait à ravir, et une voilette noire tombait de son front, dissimulant à peine le haut de son visage.
Elle s'était dél arrassée de son pardessus, qu'elle avait jeté sur un meuble, et avait pris place sur un vieux fauteuil en velours d'Utrecht.
Elle était nerveuse; sa poitrine battait violemment; de temps à autre, elle v portait les deux mains pour en comprimer les battements.
Le père Bridard se tenait debout devant elle, sans parler, lui ilonnant ainsi le temps de reprendre possession d'elle-même.
Il y eut un court silence, puis, tout à coup, la jolie enfant releva vivement la télé.
— Voyons, dit-elle, d'un ton saccadé, as-tu fait ce que j'ai commanJé l'autre jour?
— J'ai réuni tous nos camelots, il y a deux jours, répondit le père Bridard ; ils sont tous venus dans cet hrtlel où nous sommes, et depuis hier ils sont à leur |iosle, filant ce Lambert, qui ne vaut pas la peine qu'il va nous donner.
— P(!Ut-éire! lit Brunctle; moi, je pense autrement — Et lu n'ns rien appris?
— Hien encore.
LA l'H.Li: l)i;S CAMI'I,OT.S
— Ah ! cependant, mon instinct ne me trompe pas... et il faudra bien que je sache...
Une ombre passa sur le front du père Bridard.
— Je ne demande pas mieux, interrompit-il, mais ce n'est pas une raison pour cesser d'être prudent.
— ■ Que veux-tu dire?
— N'as-tu pas donné rendez-vous à ce jeune homme?
— René!
— Ne l'attends-lu pas?
— C'est vrai.
— 11 va venir ici?
— Je l'espère.
Le père Bridard remua la tête en grommelant quelques mots inarticulés. La main de Brunette eut une contraction nerveuse.
— Tu es mécontent, dit-elle, tu as peur que ce jeune homme ne commette quelque indiscrétion...
— Moi! repartit le vieillard, je n'ai peur de rien, et on le sait bien... mais ce que je redoute, ce sont les dangers auxquels tu t'exposes toi-même, en agissant comme tu le fais !
Brunelte fit un mouvement.
■ — Qu'ai-je donc à craindre? dit-elle d'un accent troublé.
— Tout!... Tu n'ignores pas, n'est-il pas vrai, que je te suis dévoué comme un chien; et que le jour où il te faudra ma vie, tu pourras la demander avec l'assurance que tu me trouveras prêt à te la donner. Mais si je suis indifférent à ce qui me concerne, il n'en est pas de même pour ce qui te louche,
— Crois-tu que René d'Harville...
M. d'Harville n'est pas dangereux!... mais il est jeune, communicatif, amoureux... Son ami, M. Horace, un fin celui-là, l'a présenté l'autre soir chez M"" Pradié, et je n'ai pas besoin de te dire qu'à la moindre imprudence chevaleresque de sa part, il pourrait bien ne jamais revoir les bords de la Garonne.
La jeune lille frissonna.
— Tu as raison, balbutia-t-elle, en pâlissant. Le vieillard secoua la tête, d'un air paterne.
— Et puis, poursuivit-il, nous vivons dans un monde où l'on est bien soupçonneux. . Parmi ces camelots qui nous entourent, il y en a de bons, mais il y en a de mauvais aussi! Sous le couvert du métier qu'ils exercent ostensiblement, combien n'en avons-nous pas vu qui disparaissent tout à coup pour faire un tour à la Nouvelle! Si ceux-là se doutaient du but que nous poursuivons, si un jour quelqu'un venait leur révêler que le père Bridard s'est appelé autrefois
le père Bricole, et qu'il a été un des plus lins limiers de la police, ah! ce serait terrible, et nous y resterions, toi et moi!
— Mais tu n'as pas cela à craindre, dit Brunette.
— Non!... depuis tant d'années, j'ai bien changé, et il n'y en a que deux, dont les indiscrétions pourraient nous gêner...
— Qui cela?
• — Ce Lambert!
— Tu l'as connu?
— II y a longtemps... mais je crois bien qu'il m'a oublié; ou, en tout cas, qu'il a de bonnes raisons pour ne pas me reconnaître.
— Et l'autre?
— L'autre, c'est différent...
— Quel est-il?
— Tu l'as vu hier.
— Caminade?
— Précisément... un bon garçon; cœur franc, loyal, qui ne m'a pas reconnu, lui; et dont, au surplus, il n'y a rien de mauvais à redouter.
Brunette eut un doux sourire.
— Eh bien, dit-elle, d'un ton ému. ça me fait plaisir ce que tu me dis là.
— Pourquoi?
— Je ne sais pas! mais il me plaît, celui-là; et je préfère avoir à l'aimer qu'à le haïr... c'est drôle... n'est-ce pas; on ne se rend pas compte de ces choses-là... mais, quand je l'ai vu hier, il m'a semblé que ce n'était pas la première fois que je le voyais...
Bridard remua lentement la tète.
— Après tout, dit-il, tout cela importe peu, et si je t'ai parlé comme je l'ai fait, ce n'est pas certes pour moi, qui ai si peu de temps à vivre, mais pour toi, qui es jeune, jolie et qui seras aimée comme tu mérites de l'ôlre.
Voilà ce qu'il ne faut pas oublier, vois-tu, et si tu veux atteindre ton but, c'est surtout de prudence que tu dois faire preuve !
La jeune fille remercia d'un geste attendri et demeura un moment pensive. Puis, elle reprit peu après :
— Tu es un sage, dit-elle, et je ne saurai jamais assez reconnaître les services que tu m'as rendus.
— Qui parle de cela?
— Moi ! qui veux que tu saches combien je t'aime et t'estime.
— Je le sais, et cela me suffit, répondit le vieillard.
— C'est possible, continua Brunette, mais cela ne me suffit pas, à moi! Crois-tu que je puisse jamais oublier comment tu m'as recueillie un soir d'hiver, au roir) iVum' me où je serais morte dr l';iini et de froid, si Dieu ne t'avait
envoyé sur mon chemin?... Toi, cependant, tu as eu pitié de la pauvre abandonnée; tu m'as amenée ici, sans me demander d'où je venais, ni par quelle bizarre circonstance je me trouvais lîi!...
Quand tu voulus m'inlerroger, je refusai de répondre. Quoique toute jeune, je portais en moi un secret terrible que je voulais içarder pour moi seule; et en dépit de ma discrétion qui pouvait à bon droit te paraître suspecte, tu pris soin de mon enfance; et depuis il ne s'est pas passé un jour sans que tu m'aies entourée de sollicitude et de tendresse.
Tu as fait plus encore, continua Brunette après quelques minutes de silence. C'est toi qui m'as conduite chez M. Desgranges, qui, seul, devait connaître le secret que je portais en moi, et qui, seul, pouvait m'aider à atteindre le but que je poursuivais. Voilà pourquoi je t'aime, mon bon Bricole, et pourquoi, quand je vivrais cent ans, je n'oublierai jamais le service rendu.
Le père Bricole haussa les épaules.
— S'il y a un mérite à ce que j'ai fait, répliqua-t-il, il revient moins à moi qu'à mes camarades, qui t'ont pour ainsi dire adoptée... Si bien que depuis ils ne t'appellent plus que la Fille des Camelots!
Brunette eut un sourire à ces mots, et sa main alla serrer celle du père Bricole.
— La Fille des Camelots! répéta-t-elle ; oui, c'est mon nom, et il m'est cher! car c'est à lui que je dois d'avoir pu poursuivre lebut que je m'étais proposé, et le jour où je l'aurai atteint, je jure bien qu'aucun de vous n'aura à se plaindre de ma générosité.
Le vieux camelot protesta du geste.
— Pour ce qui est de ça, minute! interrompit-il vivement; et quand viendra le moment de régler nos comptes, c'est encore moi qui devrai du retour.
— Tu veux te moquer? fit Brunette.
— Eh! non, mille fois non, continua le père Bricole, car, s'il y a eu sauvetage, c'est du mien qu'il faut parler ! Avant de t'avoir rencontrée, est-ce que je n'étais pas le plus mauvais garnement qui battît le pavé de Paris? J'avais fait tous les métiers, et j'étais sur une pente au bout de laquelle il y a le bagne et pis que cela encore... Ne pâlis pas! C'est la vérité, et elle ne me fait plus peur aujourd'hui... Voilà ce que j'étais et ce que je serais devenu... si, une nuit, je n'avais pas rencontré sur ma route une jolie enfant, bien mignonne, bien caressante, dont le doux regard a suffi pour éclairer ma conscience et m'y faire voir ce qu'il s'y préparait de terrible... Ces choses-là, vois-tu, petite, on vivrait cent ans qu'on se les rappellei'ait toujours... C'est comme si on avait vu le trian'jle fie l'éihafaud au-dessus de sa tête, ■ — on en garde le frisson toute sa vie.
— Oui, oui. je comprends, balbutia Brunette interdite; tuais cela me glace; parlons d'antre chose, veux-tu?
LA FILLE DES CAMELOTS o27
— Je veux bien.
— Tu sais que j'attends René.
— Dois-je rester ici pendant votre entretien?
— Non; tu te tiendras dans l'antichambre, et dès que je lui aurai [uirlé, je te dirai ce que tu devras faire.
Le père Bricole fît quelques pas pour se retirer; mais il se ravisa.
— Un mot encore, fit-il d'un ton bref... Ne me disais-tu pas que M. Desgranges allait mieux?... Comment se trouvait-il aujourd'hui?
A cette question, la petite Brunette eut un éclair dans les yeux.
— Mon Dieu! balbutia-t-elle... pourvu que ce ne soit pas encore une illusion... J'ai eu tant de cruelles déceptions, depuis le'fatal événement! Bien souvent, j'ai constaté dans son état certaines améliorations qui me rendaient folle de joie. J'ai cru que Dieu avait enfin entendu ma prière, et qu'il allait lui rendre la raison. — Vain espoir — au moment où je croyais qu'il allait parler, je le voyais retomber dans sa torpeur et dans son abattement.
— Cependant...
— Oui, depuis quelques jours, e me suis reprise à espérer; il me semble que l'œil est moins troublé; de temps en temps, je sens sa main presser la mienne, et hier j'ai surpris une larme sur sa joue creuse et pâle.
— • C'est un symptôme, cela.
— Ce soir même, au moment où j'allais le quitter, sa lèvre a essayé de sourire et il m'a en\eloppée d'un regard si intelligent et si doux que j'en ai ete bouleversée.
— Et le docteur, que pense-t-il de cela?
— Le docteur n'ose encore se prononcer. Mais il m'assure que si cet état se prolonge, si l'amélioration s'accentue, d'ici à la fin de la semaine, il n'est pas douteux qu'il ne revienne à la raison. Ah! si cela était possible!
— Pourquoi pas?
— Je ne sais pas... j'ai peur! Songe donc, si nous pouvions apprendre enfin ce qu'il y avait dans ce portefeuille qu'il portait sur lui. au moment du meurtre!
— L'assassin passerait un mauvais ([uart d'heure, c'est sur.
— D'ailleurs, j'ai un autre espoir!... Si le mieux se continue, le docteur IKMriifttra (|u"on le trans|jorte à Trémel . . . Une fois là. . . près du chiteau de LonguenIIIi'... qui sait si la lumière ne se fera pas dans son esprit... et alors! alors!...
lirunette pressa son front de sa main frémissante, et elle se prit à songer... Tout à coup, elle se dressa, l'oeil ardent et l'orfilli' lendue. Un signal venait de retentir au dehors.
— Qu'est cela? dit Biicole, en l'rnnçant le sounil.
— Filoche, sans doulc, reimndil lirunette. qui nmis annonce son arrivée.
528 LA. l'ILLK DES CAMIÎI.OTS
Bricole remua la têle.
— Possible... dil-il... mais ce n'est pas le signal qui était convenu, et s'il nous prévient, c'est qu'il a ajiercu quelque chose de louche.
— Eh bien!... va voir et tu viendras me dire.
Le père Bricole se précipita dans l'antichambre, et il se disposait à ouvrir, quand trois coups furent frappés à la porte.
C'était Filoche accompagné de René, et nous avons raconté plus haut ce qui s'était passé, et l'ordre que Bricole avait donné au jeune camelot.
Pendant que ce dernier dégringolait l'escalier, René pénétrait dans la chambre où l'attendait Brunette.
Dès que René se trouva seul en présence de la jolie enfant, il éprouva un embarras inattendu, en remarquant que Brunette n'était ni moins émue ni moins troublée que lui.
11 était venu avec la ferme volonté de l'interroger : il ne pouvait douter que cette étrange jeune fille n'eût pénétré une partie du mystère de sa vie, et il était bien résolu à ne pas la quitter sans avoir exigé et obtenu d'elle une confidence qui l'intéressait si profondément.
Mais en la voyant si pâle, les yeu\ baissés, le sein gotdlé, une sorte de pitié le prit tout à coup, et tous ses projets s'évanouirent à l'idée de l'espt-ce de violence qu'il méditait!...
El puis, quoi qu'il fît, il ne pouvait se dégager entièrement de la sympathie qu'elle lui avait inspirée dès le premier moment; quand il la revit, et qu'il constata de nouveau à quel point elle ressemblait à Raymonde, il ne parvint pas à les distinguer l'une de l'autre et les confondit toutes deux dans le mimie sentiment de respect chevaleresque qu'il nourrissait pour l'amie de Laura !
Après quelques secondes d'hésitation et de silence, il se rapprocha donc de Bi'unette et lui tendit la main.
— Vous m'avez adressé un appel auquel je ne pouvais pas me dérober, dit-il d'une voix douce et ferme; vous voyez (pie je n'ai pas hésité.
Brunette serra la main qu'il lui offrait.
— .le vous en remercie, répondit-elle d'une voix encore un peu tremblante, quoiqu'elle se fût déjà remise; j'ignore quand j'aurais pu venir, et les choses que j'ai il vous dire sont assez graves pour que je n'aie pas cru de\oir lesconlieràun intermédiaire iudill'érent, qui eut pu devenir dangeureux.
— De quoi s'agit-il? interrogea René.
— De vous... rien que de vous, dit Brunelle.
In- nua, uuus rl;uh> iv,t,-s m-uIs. ^1'. ;,;;!.)
— Cependant...
- ^'•'•'il-ct^iu,. vous épruuv.M-i,-7.re.laiM.MV,.u..'nanco à nie devoir ,|,,,.k,„o service? '
— .Ne pensez pas cela.
— .Mors, je ne vois pas...
Henè eut un geste décidé et s'assit l.rus.p.onient auprès de la jolie lille. uv. 67. - P,r«,.K Mcco... ,.x rauE dbs ca»„.ot,. ,>n. y „o,:rK kt g'«. uv. 67
f.A FILLE DES CAMELOTS
— Vous avez raison, dit-il, et je ne veux plus faire d'autre objection; . d'ailleurs, pourquoi le cacherais-je? dès l'heure où je vous ai vue, je me suis senti attiré vers vous par quelque chose d'inattendu et de supérieur. On ne raisonne pas avec de pareils entraînements... et je n'entends pas m'en défendre davantage. Parlez donc, mon enfant; dites-moi ce que vous avez à me demander, et croyez d'avance que je serai heureux de faire quelque chose qui puisse vous tMre agréable.
Brunotte eut un sourire d'une inexprimable mélancolie.
— Ce qui me sera agréable, à moi, répomlit-elle. ce sera d'être assurée que vous suivrez le conseil que j'ai à vous donner, sans chercher à deviner le but que je veux atteindre et auquel, depuis lonii^temps déjà, j'ai voué toute ma vie,
— Encore une fois, parlez, insista René, que toutes ces réticences commençaient à intriguer vivement.
— Et vous aurez confiance? poursuivit P.ninctle.
— Je vous le jure!
— Vous m'obéirez avec une soumission aveu^rle?
— Aveugle?
■ — Oui, monsieur René... et si vous faites cela, je vous promets que quelqu'un que vous aimez, dit-on. s'en montrera reconnaissante.
— Raymonde! fit le jeune homme avec un cri.
— Oui, Raymonde.
— Ah! si c'est d'elle qu'il s'agit, dites, que faut-il faire?... je suis prêt! Bnmotte parut se recueillir un moment, puis, peu après, elle reprit; et sa
voix emprunta d 's lors des intonations tnntôt douces et tantôt graves, comme si elle eût parlé d'un rêve lointain qu'elle évoquait :
— Il y a en Normandie, dit-elle, sur le bord de la mer, un vieux chilteau qui. après avoir appartenu à une famille de gentilshommes, est devenu la propriété de M"" Pradié.
• — Jje clifileau de Longueville ! fit René — je le connais.
— ■ El vous connaissez aussi sans doute, h deux kilomètres h peine du manoir, un pauvre petit bourg, formé par l'agglomération d'une trentaine de cabanes, et que l'on nomme..,
— Trémel!... le bourg de Trémel! interrompit le jeune homme en pressant sa poitrine de ses deux mains... Quel souvenir vous évoquez là!... Sainte oasis où j'ai passé les premières années de ma vie!... Ah! quoique jin'y sois pas retourné depuis, je n'ai rien oublié de cette époque lointaine, et aujourd'hui je pourrais dire encore les noms de presque tous ses bnbilniils.
— Gnillauniin ! ;ijoula P.fiinette avec un frais sDui'ire.
— Oui... oui... Guiihuunin surtout! le brave ni;ii'in, l'intrépide pilote...
C'est lui, le digne homme, qui a pris soin de mon enfance; et plus d'une fois, depuis, j'ai cru sentir la lude étreinte dont ses doigts calleux broyaient mes mains d'enfant.
Et pendant quelques secondes il demeura comme absorbé par les souvenirs qui ra.-saillaient en foule.
Tout à coup, il releva le front et regarda Bruuette avec une sorte de stupeur.
— -Mais vous-même, dit-il, vous avez donc habité ce pays?... Doù vient... alors...
X cette question, Brunette eut un moment de suprême hésitation ; elle parut se consulter, resta quelques secondes pensive et irrésolue, puis, prenant enfin son parti, elle releva lentement le front et enveloppa le jeune homme d'un regard plein d'effluves.
— Moi, répondit-elle, en rougissant, comme si elle eût proféré un mensonge, j'ai vécu aussi quelques années à Tréniel ; quand j'y suis arrivée, il y avait déjà quelques années que vous en étiez parti ; mais on y gardait votre souvenir; souvent, à la veillée, par les nuits d'hiver, quand par hasard votre nom était prononcé, le vieux pilote prenait des airs sombres, et il nous racontait sur vous des histoires, comme je n'en avais jamais entendu. Dans e commencement, cependant, le trouble que j'en éprouvai ne fut pas bien profond, mais peu à peu ces récits s'emparèrent de mon esprit; ma jeune imagination s'exalla cl bientôt je ne pus plus penser à autre chose.
— Que vous disait donc Guillaumin'? interrogea René.
— Des choses vagues et mystérieuses... 11 y avait longtemps qu'il habitait le pays; pour ainsi dire, il ne l'avait jamais quitté; il connaissait tous ceux qui, depuis soixante ans, avaient passé par Trémel et surtout les diirérents propriétaires qui s'étaient succédé au ciiàleau de Longueville. On pouvait penser même qu'il avait vécu au château, car il en parlait comme s'il l'eût connu jusque dans ses moindres recoins. Il disait — mais seulement quand il avait bu un peu plus que de raison — il disait qu'il s'était accompli là des drames terribles; qu'il y avait des souterrains que nul n'avait jamais visités et que même il existait certain caveau où l'on découvrirait quelque jour des trésors ù reudie riche tous les pêcheurs de Trémel !
— Va c'est tout! dit l>ené, avec un pli irdiiiiiin' a la lèvre. Il y eut un court silence.
— Je vous ai dit, n'est-ce pas. l'eprit Druuitle peu après, que ces récils uii les auditeurs ne cherchaient que le merveilleux avaieul é\eillé eu moi une curiosité ardente; et ceilaiiies réliceiice.-< du vieux Guillaumin m ayant amenée à >upp0ber qu il ne disait pas tout ce qu'il savait, je \oulus tout apprendre! el \uici ce <pii advint : Lue nuit, nous étions re.>tê.- seuls tous; les deux, auprès du
LA FILLE DES C\MtMM=
'^ • . iP dos appuyé contre la cheminée, le
foyer éteint; Guillaunnn fu.aU sa p.pe - aP J^ .^^^^^^ , i ,,uc
fr nt baissé, le regard comme rwé au soK 1 y ^^ ^^^ ^^^^^^^ ^^^^es de
duquel, enhardie et résolue, je -^^'^^^^l"^^, pA, ^ main, je le vis secouer lui II ne m'avait pas entendue, et quand jt l
la tête comme au sortir d'un rêve ^^^^^^ „^„,,e voïk... les
__ Ah! ah! c'est to. ! petmte, °^^J^ ' ,^^,,... u y a beau temps
autres sont partis... pourquoi n'as-tu pas faa cornu
nnp tu devrais être couchée!
'"^ l le regarda, avec mes yeux les p^s dou • ^^^^^^^ ^^ ^^^.^„,,,.
Le brave homme m'aimait beaucoup tj^^a ^^^^^^^^ ^^^^^^^^^ .^^
Je suis restée, Imdis-je, parce que j aime a
W«to"-^«- . auiourd'hui répliqua-t-il; demain, nous aurons
__ Oh! c'est assez pour aujouidnm, p le temps de -omme-e^"^^^^^. ^ .^^ ^ ^ ^,^^ ,,,,, ,,. ^.'intrigue et
— Demain, je veux meii, ma que je voudrais savoir.
__ Quelle choses .^^ ,, L^^gueviUe certaine
__ N'avez-vous pas dit qu il existe au cachette où l'on a enfom un trésor?
__ Sans doute. -^ ^,,, avez-vous pas fait part
- Eh bien, puisque vous savez cela, p ^ ^
, M. Pradié qui est aujourd'hui propnetarre -^ ^^ ^^ ^^ ^,,„,,e .mention
vegard défiant, ^i^^ ,, secret à M. Pradié? repl-
::;;rt'nrd:«..-st-eeae.o..né.e,.et„,as,e.e.
__ C'est de moi-même.
l!!:^:: que vous êtes le meilleur des hommes, et que je vous aime
comme j'aurais aimé mon père ^ ,^^^^^^^.^^^^ ,„„g,emeat sur le
Le bon vieux m'attira contre sa poiume
front. . , , .
Puis, il reprit de » vo,x iecle^ ^^.^ .^„„„„l le passe
Ton observation est sensée, et l,,., ,„„eevoir la même défiance;
p.„.en.selaisser surprendre auméme»n»m»u,c»^^^^^^ ^^^^^^^ ^^
L antres, je m'en nioqne, »'»; »« f/^^^ u. icnne tél., il puisse entrer le
e-os. différent:, et V^^^^^sll^^ ^'«" « ""' '" "" '" " moindre souc. i ce sujet, bcoute
LA FILLE DES CAMELOTS b33
promets-moi surtout de ne jamais, tant que je vivrai, révéler à personne les paroles que tu vas entendre.
— Ah ! je vous le jure.
— Eh bien!... apprends qu'en effet il y a dans les souterrains du château une cachette où se trouvent renfermés, non un trésor, mais des titres authentiques, qui y ont été déposés par un des derniers propriétaires, pour servir, un jour, à faire rendre à un malheureu>; enfant abandonné rhérila£,'e et le nom de son père.
— Et cet enfant! vous savez qui il est?
— Oui!
— Pourquoi ne lui révélez-vous pas, à lui, un secret si important?
— Parce que l'on m'a faitjurer de me taire.
— Et vous êtes seul à connaître l'existence de la cachette?
— Seul, je ne crois pas; mais ce qui est certain, c'est qu'il n'existe qu'un homme à qui la même confidence ait pu en être faite.
— Cet homme est à Trémel?
— Il habite Paris et c'est lui qui est chargé de veiller sur l'éducation de l'enfant, jusqu'au jour où la vérité tout entière pourra lui être confiée.
Sur ces dernières paroles de Brunelle, René ne put retenir un vif mouvement d'intérêt; mais il se contint presque aussitôt.
— Est-ce tout ce que vous a dit le vieux Guillaumin? demanda-t-il.
— C'est du moins tout ce qu'il me raconta, cette nuit-là.
— Et depuis?
— Depuis, il se montra plus réservé qu'il ne l'avait jamais été, et je crois que je n'en aurais jamais appris plus long, si, ù quelque temps de là, le malheureux n'avait succombé aux dures fatigues du métier qu'il exerrait diqiuis tant d'années.
— Il est mort!
— Et c'est à son heure dernière (lu'il me lit appeler près de lui, et compléta sa première confidence.
— Alors... il vous a appris...
Brunette secoua lentement le front.
— Des choses si graves, réi)ondit-elle, qu'à partir de ce jour, je n'eus plus ([u'une pensée, quitter Trémel, aller à Paris, et nu'tlre à profit le secrot que je tenais des lèvres du mourant.
— El vous avez mis votre pnijfl à exécution? -- Quelques mois plus tard.
— Seule?
— Toutes seule...
— El comment... par ipirl concours de circonstances, vous Irouvè-jc
534 LA. FlLLli DES CAMKLOTS
aujourd'hui iiKMre à ces Ikhiumcs dont Ir coiilacl ne pcul >'Uv. que duugereux'.'...
— Détrompez-vuus.
— Ce sont des misérables.
— Pas tous, il y en a de bons.
— Ab ! n'importe ! vous avez dû être bicu mallieureuse !
— Je l'ai été quelquefois.
■ — Et vous n'avez jamais chercbé à sortir de cette situation?
— Je n'en sortirai que lu jour où j'aurai accompli la mis-inn que je me suis imposée.
René prit la main de la jolie lille.
— Pauvre chère enfant, dit-il d'un ton ému; vous ne pouvez comprendre à quel point je me sens attendri de tout ce que vous venez de me dire. Vous m'aviez inspiré un sincère intérêt avant de vous connaître; et, maintenant, il me semble qu'il y a un lien sacré entre vous et moi. Eb bien... soyez franche jusqu'au bout. Ne me cachez rien de votre situation, et si je puis quelque chose pour vous rendre à la vie régulière et heureuse, croyez que je m'y emploierai avec le p'us complet dévouement... Je ne suis pas riche, mais je suis seul au monde... et le jour où vous aurez à réclamer de moi un service, quel qu'il soit, je vous assure que vous me trouverez prêt à vous le rendre !
Brunette adressa à son interlocuteur un long regard voilé de larmes.
— Merci, dit-elle, je n'ai besoin de rien et je continuerai de vivre comme j'ai vécu jusqu'à ce jour ; mais je retiens votre offre généreuse et quoi qu'il arrive, je n'aurai garde de l'oublier : d'ailleurs, j'en ai assez dit sur ce sujet et c'est d'autres choses que nous avons à nous occuper.
— Qu'y a-t-il encore? interrogea René.
— ■ 11 me reste un point important à éclaircir, une dernière confidence à vous faire.
— Laquelle?
— Je vous ai parlé d'un homme qui était chargé de veiller sur l'éducation de l'enfant auquel doivent légitimement revenir les titres cachés au château de Longueville. Mais j(^ ne vous ai pas fait connaître le nom que porte cet homme.
— Quel intérêt celte communication peut-elle avoir pour moi?
-- Vous le comprendrez mieux, quand vous saurez que cet homme était employé à la Banque de France... et qu'il s'appelle... Desgranges! René se leva effaré.
— Desgranges! répé(a-t-il en portant ses deux mains à son front. Est-re possible! Desgranges! le malheureux qui a été dépouillé de papiers mystérieux pendant qu'un audacieux meurtrier assassinait 1 homme qui l'accompagnait:
— C'est cela même?
— Et ces papiers... Guillaumin vous a-t-il dit quel intérêt s'y attachait?
— Il n'a pu le dire, mais je l'ai deviné.
— Vous!
— M. Desgranges portait sur lui des documents précieux, qui devaient indiquer à l'héritier l'endroit où il trouverait les titres, sans lesquels la fortune et le rang qui lui appartiennent seront à jamais perdus pour lui.
— Il y a donc un homme qui savait M. Desgranges porteur d'un pareil dépôt?
— C'est certain.
— El pour se l'approprier et le détruire, cet homme n'a pas reculé devant un crime.
— Vous le voyez.
— Ah! il faut rechercher ce misérable: il faut le découvrir, le livrer à la justice!
— C'est la mission que je me suis imposée, et rien ne m'arrêtera tant que je ne l'aurai pas accomplie.
René se tut, il était violemment ému: mille pensées assiégaient son e.sprif il se promena un moment à travers la chami,re, agité, fiévreux, sans prononcer ime parole.
Enlin il revint vers la jeune fille et, de nouveau, il allait reprendre la conversation interrompue quand un incident se produisit.
— Ah ! il faut que je vous revoie, dit-il avec un geste heurté. Brunelte mil un doigt sur ses lèvres.
— Nous nous rcverrons, répondit-elle, en baissant la voix; mais écoutez! n'entendez-vous pas. au-dessous de nous, un bruit de voix animées?
— Qu'importe! lit René, encore tout bouleversé de ce qu'il venait d'entendre.
Brunette s'était précipitée vers la porte : Rricole éiait entré. il avait les sourcils contractes et les poings serres. Il jela un m.uiv.is regard à René.
— Voyons! qu'a.^-lu?... qu'e.|-il arrivé? demanda Rrunelle d'un Ion plein de trouble.
— La Rousse! fit Bricole.
— On nous a donc trahis?
— Peut-être... et je crois connaître celui qui a fait le coup.
— Mais si la police est là... elle va venir ici... et il ne fiiut pas qu'elle m'y trouve... Que taire?
— Tu vas filer.
— Avec René... mais toi...
— Oli ! moi, tu sais, ça ne m'effraie pas, et je causerai avec eux. Ne perds pas de temps, hâtez-vous de vous éloigner tous les deux.
Brurfette ne fit pas d'autre objection, et elle alla prendre la main de René.
— Venez! dit-elle d'un ton presque impérieux. René la regarda avec surprise.
— Vous courez donc quelque danger? demanda-t-il vivement.
— Non... ce n'est rien... répondit Brunelte.
— C'est que si cela était, il faudrait le dire.
— A quoi bon?
— ■ Ah! tout mon sang, ma vie même, s'il le faut pour vous défendre ! Brunette eut un sourire mélancolique.
— Un tel sacrifice serait inutile, et toute résistance serait dangereuse, répliqua-t-elle; n'hésitez donc pas à me suivre, et quand nous pourrons nous revuir, j'espère que M. Desgranges sera lui-même en état de vous recevoir et de vous parler.
Puis, prenant les devants, elle s'éloigna d'un pas rapide, entraînant René à sa suite.
L'hcMel borgne avait son entrée principale par la rue du Croissant; mais il avait une sortie sur la rue Saint-Joseph.
C'est de ce côté que les deux jeunes gens se dirigèrent.
Bricole les accompagna pendant quelques secondes ; mais des qu'il les put croire à l'abri de toute poursuite, il revint sur ses pas et rentra précipitamment dans la chamlire.
Il y retrouva Filoche.
Filoche s'était assis près de la fenêtre et regardait dans la rue étroite et sondjre.ll se retourna vers Bricole.
— ■ Eh bien! fit ce dernier... Est-ce fini?
— Pas plus de Rousse que dans mon u'il.
— Et nos amis ?
— Évanouis.
— Tous?
— Tous! et c'est pas dommage, car, par exception, ce soir, la société était bien choisie. M. Macé aurait fait un joli coup de filet.
l,a jiurlr >''Hivrit et un.- !■
— - S;iis-lu à (|iii nous devons ci'lti.' .iIitIl-? Kilorlie liiiiissii li's i-paiilcs.
— Oh! il ifcsl plis besoin de se dévisser pour dérliiffrer le rébus, réponriil-ii. de sa voix traînarde de },'avrorhe ; c'est M. Iloraee cl son ami Caminade.
— Je m'en doutais! lit lîrieole; ils loniniencenl à devenir ^énanls et il faudra aviser. Mais, voyons! cst-ee toul ee ipie lu as à ini' dire'.'
in. i.tf. — l'iiciiiiE ZAtcu.NE. — LA ni LE IPIH c.\«tiors. — lu. j. iioiir i:r c". uv. 6S
LV l'Il.i.K DES CAMELOTS
Au lieu de répondi'e, Filoche alla ftu'iner la jioi'le, ijuc Bricole avail, ji.ir mégaide, laissée entr'ouverte.
— Moi! je n'aime pas les courants d'air, dit-il en revenant vers le vieux camelot, et il ne serait pas bon que ce que j'ai à aous conter aille se loger dans roreiile d'un autre.
— Tu deviens mystérieux, fit le père Bricole d'un ton enjoué.
— - Voilà la chose : l'autre jour vous nous avez priés de filer le nommé Lambert.
— En eiïet.
— Eh bien! c'est ce que j'ai fait.
— Tu sais quelque chosp?
— Âh! dame... on fait ce qu'où peut, n'v^st-ce pas? Mais tout de même, je crois que j'ai un indice.
— Sur Lambert?
— Sur qui donc? et si je ne vous en ai rien dit, c'est que, jusqu'à hier, ce n'était pas mûr...
— Enfin! enfin 1
— Donc, je l'avais déjà emboîté de ix fois, etdeuxfois je l'avais perdu en route... Peut-être, qu'il n'y mettait pas de malice et qu'il avait des raisons pour ne passe laisser accompagner; toujours est-il, qu'il s'éclipsait toujours au moment oi!i je m'y attendais le moins, sans qu'il me fût possible de dira ni par où, ni comment. Mais hier...
— Hier?
— J'ai sei'ré mon jeu... Je l'ai pris au sortir de la C/iartreuse, entre onze heures et minuit; il m'a mené comme ça jusqu'à la Bastille; le temps était superbe; n'y avait pas à se plaindre : alors il a pris la rue Saint- Antoine, et j'ai bien senti tout de suite que nous brûlions ; il devenait plus méfiant et s'arrêtait tous les cent pas, pour regarder à droite et à gauche, sans avoir l'air... Ça dura comme ça un bon quart d'heure, après quoi il enfila deux ou trois mauvaises petites ruelles pour finir par entrer dans la rue Payenne.
Bricole fit un mouvement.
— Rue Payenne, répéta-t-il... C'est bien rue Payenne? lu en es sûr?
— Tiens! est-ce qu'on ne connaît plus son Marais, à présent?
— Continue.
-- Pour lors, nous avons fait une petite halle; lui, loniieant les maisons de droite; moi, m'cnfonçant dans les portes de. gauche. Si bien, qu'au bout de cent pas environ, je le vis s'arrêter pour fouiller ses poches ; et jevous réponds, patron, qu'il fallait avoir de bons yeux, parce qu'il faisait noir comme dans un four.
— .\près? après?
LA Fil. LE DES CAMK'LOTS
— Après! eh biL'iil il amena une clef, l'introduisit dans la serrure d"une Hetile porte, ouvrant dans un mur assez élevé qui donne sur un jardin, eu face du numéro o, et dés qu'il l'eut ouverte, il disparut, sans même prendre la peine de me saluer.
Bricole sarda un moment le sili'uce.
Il réfléchissait.
— Et, c'est tout? deraanda-t-il bientôt.
— C'est tout-, ou à peu près, répondit le gavroche, en étouffant un petit rire ironique.
— J'espère, patron, reprit-il, que vous ne me faites pas l'injure de croire (|ue je suis né d'hier... Une fois l'observation faite, l'important était d'en tirer profit et j'ai aussitôt manœuvré en conséquence.
-- Qu'as-tu fait?
- Tiens donc! j'ai pris l'empreinte de la serrure,.. Ça, ce n'est jamais à négliger... Ça peut toujours servir... On ne sait pas... Enfin, je l'ai prise et, dans la journée, un habile serrurier de mes amis m'olTrait une clef semblable à celle que possède le susdit Lamberti
Tu as cette clef?
-— La voici, répondit Filoche, en présentant à Bricole une grosse clef toute neuve, dont ce dernier s'empara.
— Oui! dit-il en même temps, tu as raison, ça peut servir. Mais tu te rappelleras bien, au moins, l'hôtel sur le jardin duquel ouvre cette porte.
— - Oh! quant à ça! repartit le gavroche, pour prévenir toute erreur ou iimission, je suis retourné rue Payenne.
— .\h!ah!
- J'avais retenu mes marr/iies comme disent les niaiins; il ne m'a [)asété difficile de reconnaître le jardin, et d'apprendre (jue l'holel dont il dépend .i|q)Mrtient à une certaine M"" l'radié,
Rricole ne fut pas maître de lui, et laissa échapper un cri de surprise.
- M"" l'radié, répéta-t-il, stupéfait... oh! oh! voilà que ça se corse! Tu no le trompes pas au moins? L'hôtel est bien situé vers le milieu de la rue, avec une ;-ran(!(! porte cochèrc, et un vieux heurtoir sur le battant de gauche.
Vous y élcs... approuva Filoche... et quand vous voudrez, nous [loiuTons \i l'ifier tout h noire aise.
Hricole eut un éclair ilaus les yeu\.
C'est c(! ipie nnus allons f;iire à l'inslanl mèuie! répli(pia-t-il... Viens! i-.-iiiiii! el celle fois, ukui ami, lu peux le vaiiler d'avoir renille sur inie vraie , i~le,
i'i'iidanl (|ue ceci se passait, uu rapide culluque, non nmius iuléressanl,
s'engageail iImiis la imh- ciiIic ilnix iicrsoiniagcs doiil il \iciil il'c'lrr ijiir-,li(jii : Horace et Caminade.
Ce dernier, selon lis iiistniclioiis d'Horare, s'i'tait porté, an coninicmenient lie la soirée, à l'angle dn boulevard et de la nie Montmartre et, adniiraMemenl grimé en camelot, il avait, tout en criant ses canarrh, surveillé attentivement les faits et gestes de son concurrent Filoche.
Dès qu'il avait vu celui-ci quitter la place jionr s'éloigner avec Uené, il s'était empressé de plji'r bagage, et les avait suivis jusqu'à l'/Zcl/e/c/i? Boiirçiofjne.
Une fois là, il avait attendu une bonne demi-heure, pendant laquelle il avait vu rôder certains personnages d'allures suspectes, sur le compte des(|ueis il ne se trompa point longtemps.
C'étaient, à n'en pas douter, des agents de la sûreté, envoyés là pour queiipie ouvre nocturne.
Ils allaient, venaient, lançant des regards inquiets à l'ex-barylon. flairant ipielque confrère irrégulier et s'étonnant de ne pas le reconnaître.
Caminade. lui, se laissait faire et continuait d'arpenter iiliilosophiquejnent la rue.
Horace lui a\ail nuumandé de l'allendri' en cet endroil. et liilèle à la consigne, il attendait.
Tout à coup. ce|»endant, un mouvement s'opéra parmi les agents de la sûreté; trois ou quatre d'entre eux se précipitèrent vers la porte de l'iiùtel et disparurent dans le couloir par lequel on y accédait.
Et alors, il entendit un murmure confus de voix effarées, de jurons énergiques, de portes fermées avec violence... quelque chose qui i-essemblait à une bousculade; puis le silence succéda brusquement au brouhaha; les fenèlies, naguère éclairées, s'éteignirent, et un calme profond rem|ilaca le tumulte passager.
Caminade phmgeait son regard dans la profondeur sombre du couloir, curieux et impatient de voir ce qui allait en sortir.
Il n'en sortit i-ji'ii !
Seulement, au bout de quelques minutes, et comme il allait se retirer un peu désappointé, il sentit une niaiu qui le touchait à l'épaule.
C'était Horace.
— Kh bien, interrogea le jeune genlilliomnie, les as-lu vus?
— Je n'ai rien vu du tout, répondit Caminade.
— Ci'|ieiidanl, la police dont j'avais sollicité le coin'ours a dû envoyer ici quelipies agents.
— Je les ai bien reconnus!
— Alors ils (Mil pi'iiéliv ilans i'iiùirl?
— ParfaitiMiiiMil
LA FlI.Lt; DES CAMELOTS 5H
— Et à cette heure... Brunette et son ami Bridard... Caminade eut un geste d'ironique compassion :
• — ■ Je ne voudrais pas vous être désagréable, monsieur Horace, inierrompit-il; mais ce n'est pas vous, que j'appellerai jamais à remplacer M. Clauiii'.
— Que veux-tu dire?
— Je veux dire, que, contrairement à ce que vous supposez, Bridard et M"° Brunette doivent être loin, s'ils courent toujours.
Et comme Horace le regardait, hésitant à comprendre.
— Voyez-vous, poursuint Caminade... Ces choses-là sont élémentaires, et si je m'étonne de quelque chose, c'est que la police se soit laissé refaire aussi facilement; à moins ([u'il n'y ait un mystère là-dessous, et que le nommé Bridard... Enfin! c'est à sonder et nous y songerons.
— Explique-toi!
— Bon! il n'est pas besoin de tant d"exj)licalions : la maison a deux issues, parhleu! l'une donnant sur la rue du Croissant et l'autre sur la rue Sainl-Joseph, comme qui dirait la sortir drs //rds/r-s! comprenez-vous?
— .\ nii'rveille.
— De sorte que. pendant (jui' lesagents pénétraient par ce càié. les lanirlots s'évanouissaient par l'autre.
— C'est vraisemltlalili'. et dés lors nous n'a\oii> plus rien à faire iei.
— C'est mon avis.
— En ce cas, nous allons nous sépai'er. Caminade releva le iVonl.
— Quant à ça. répliqua-l-il. c'est une aulic paire de nianclies; il (>st onze heui'es à peine, et si voire nuit n'est ])as retenue...
— Je suis libre.
— Eh liien. accoi'de/.-la-inni... et je \(in> |ininiets ipu' vous ne vous reiienlirez pas de m'avoir aei-ompa^^ne.
— Où veux-tu me condMii'e?...
Caminade eut un sourin'.
— N'ous ne sommes plu^ mi temps de la Tour de Neslel... poursuivit-il. et je ne vou< demanderai pas de \ou^ laisser bander les yeux... mais je puis viiu< as>ui'ei' (pie je vous ferai voii' des choses dont nous ne v(uis doute/, [las. toul Parisien que vous êtes.
Tu m'intrigues.
Il n'y a pas de mal à cela.
Donc, tu me ciuiduis .'. ..
— Bue l'aveinir. ileiiiere l'jiotel de M'"" Pradié. IJoi-Mi-e (il un sonbre-.iinl et l'ei nia de ilen\ pas.
— M"" Pradié... Iiiilluilia-t-il. Tuas liicii pronoini' le nom de M°" PradiA!
— Parbleu!
— Mais qui l'a dil?
— Venez, et je vous conterai la chose. Ça vous va-t-ii?
— Partons! fit Horace d'un ton résolu.
Ils s'éloignèrent.
Quand ils eurent atteint la rue du Caire, prenant ainsi la direction du Marais, Caminade alluma un cigare qu'Horace venait de lui offrir, et après avoir lancé quelques boulïées de fumée dans l'air vif de la nuit, il reprit la conversation.
Jusque-là ils avaient gardé le silence, marchant sans échanger une parole, mais également impatients, Horace d'apprendre et Caminade de parler.
— Je vais vous expliquer ça, dit ce dernier; c'est la Cagnotte qui m'a fait la confidence, et comme elle ne m'a pas recommandé de ne pas vous le raconter et qu'elle a du reste un grand faible pour vous...
— Tu crois! interrompit Horace.
— Ça, c'est encore une chose qu'il faudra creuser... parce que, avec ces drôles de femmes, on n'est jamais sûr de rien. Mais ne nous laissons pas détourner... Donc, c'est la Cagnotte! je l'ai vue ce matin... elle est très préoccupée. C'est dans quelques jours qu'elle débute, et il s'agit pour elle d'une grosse partie... Cependant, malgré le tintoin que ça lui donne, il y a une cho.se qui ne la quitte pas, qui l'obsède et qui souvent l'empêche de dormir.
— Qu'est-ce donc?
— L'affaire d'Angoulème.
— En quoi cela peut-il l'intéresser?
— Est-ce qu'on sait! La Cagnotte a été fort impressionnée... Elle est convaincue que l'assassin a passé, cette nuit-là, par le compartiment que nous occupions; elle se rappelle, ou croit se rappeler, les traits du meurtrier et je vous ai dit déjà qu'à ses yeux Lambert, vous savez, mon ami Lambert, n'est pas pur de toute complicité dans l'affaire.
— ■ Tout cela est possible ; mais quel rapport avec l'hôtel de M"' Pradié?
— Nous y arrivons : il parait, on le lui a assuré du moins, que le dit Lambeit a été vu depuis quelque temps, à plusieurs reprises, rôdant rue Payenne, et l'on ajoute mi^me qu'il s'introduit, vers minuit, dans le jardin dépendant de l'hOtcl.
— Que va-t-il faiiv là?
LA MLLE DES CAMELOTS o43
— Je n'en sais rien, et s'il n'y avait que moi, ça me serait fort indiiïéreut; mais il n'en est pas ainsi de la Cagnotte.
— - Elle veut savoir?
— - Une femme, c'est curieux, et puis il y a...
— Quoi encore?
— M"" Pradié n'est-elle pas courtisée par un jeune homme ?
— Le comte de Presles... c'est vrai.
— Eh bien! le comte de Presles, la Cagnotte l'a entrevu quelques minutes seulement, un soir, dans une avant-scène de la Pienaissance... et ça l'a frappée.
— Pourquoi?
— Eh! parce qu'elle trouve qu'il ressemble au jeune voyageur de notre compartiment.
— L'assassin?
— Lui-même...
Horace ne put s'empêcher de sourire.
-- Quelle folie! répliqua-t-il. La pauvre enfant est impressionnable, comme lu dis; l'émotion qu'elle a éprouvée la reprend chaque fois qu'elle pen>(' à cette effroyable aventure... il faut qu'elle se raisonne.
— ■ C'est ce que je lui ai dit.
— J'irai le lui répéter moi-même: je lui raconterai ce que nous aurons vu celle nuit... et j'espère que je parviendrai à la calmer.
— Je l'espère aussi.
— Eh bien! pressons le pas. mon ami, et puisque nous avons un but délini à notre expédition nocturne, ne négligeons rien pour en tirer profit.
Ils avaient continué démarcher, tout en causant; maintenant, ils aiqu'ocli.iii'Ut de la rue Payenne.
Minuit sonnait à l'église Saint-Paul.
La nuit était sombre; à peine, de temps en temps, la irnie se dégageaitellr des nuages noirs, pour ajouter le doux éclat de ses rayons, ;ï la lumière insuffisante, que les becs de gaz répandaient dans la rue.
Horace et Caminade avancèrent jusqu'à la hauteur du numéro 3, et une Inis là, s'arrêtèrent pour se concerter.
Ils n'en eurent pas le temps.
(jar eu ce moment un bruit de pas se fit entendre à l'extrémité de la rue, .1 peu après ils virent un homme se diriger vers le mur qui fermait le jardin de l'hôtel et, dans lequel s'ouvrit une porte bâtarde qui leur faisait face.
Horace et Caminade se rejetèrent dans l'umluc.
l/liomme passa.
l'uis, traversant la rue d'un pas délihére, il alla frappera la porte bâtarde trois l'unps égalcnu'iil espai'é<.
o44 LA Fil. LE DES CAMELOTS
C'éUiil un sii:iial. T'i-(>.s(iuo aiissiLôt, la [xirtc s'ouvrit cl une femme a[ii)ariit sur le seuil.
Horace sei'ra le bras de Caminade à le broyer.
La lune venait de se dégager et éclairait en plein corps le jeune homme et la jeune t'emnic.
('/était M"" Laura Pradié et M. le cuinle de Presles!
11 veut un long silence.
Horace ne s'attendait à rien de pareil; il en resta étourdi, presque éjiouvanté.
En quelques secondes, mille pensées incoliérenles lui tra\ersi'rent le içrveau.
LauKi, à cette heure, seule, attendant nu amant, au risque d'être surprise par les valets qui la servaient!
Et le comte de Presles!
(Jue penser de cet homme, qui, pouvant prétendre à la main de Laura, s'e\posait à la déshonorer, avant de devenir son époux? De quel monde venait donc ce comte et quelle œuvre ténébreuse préparait-il?
De son côté, Caminade n'était pas moms agité que le jeune gentilhomme.
Le front penché, les sourcils contractés, il semblait en proie à un désordre violent, cherchant à rappeler un souvenir qu'il ne parvenait pas à fixer.
Il n'avait vu le comte de Presles qu'une seconde, à la clarté de la lune qui s'était instantanément voilée: mais cette seconde avait suffi... et un mouvement plus fort que la volonté même le poussait à pénétrer à son tour dans lé jardin.
11 lit quelques pas vers la porte, et ce bruit rendit Horace au sentiment de la réalité.
— Où vas-tu? demanda-t-il avec effort.
— Eh! vous le voyez bien, répliqua l'ex-baryton. — • Tu veux les suivre?
— Pardieu... Prétendez-vous vous arrêter en si beau chemin?
— Mais le comte ?
— Je ne vous fais pas l'injure de croire que vous avez peur de lui; mais si vous portez quelque intérêt à cette jeune tille, j'estime (fu'il est prudent de ne pas en rester h'i.
— Et si l'on nous surprenait, exerçant un pareil espionnage?
— Nous dirions que nous avons vu quelque individu suspect s'introduire flans le jardin et que nous avons voulu vérifier... S'il s'agissait de moi seul, on pourrait peut-être me faire un mauvais parti; mais M. MfU'ace de Dreuil ne sera pas pris pour un voleur.
D'ailleurs, jKiui'suivit rcx-barvliMi. sur un ton singulier et avec un froncement de sourcils, je ne vous ai pas lout dil, cl ce ('(unlc de l'resles...
Raymoiide iHait là, debout et fort p>Ue sur le seuil. (P. 3.i2.)
— Tu le rdilliiiis?
— - l'as ci'liii-ci. iiiiiis un iiiilre.