I,.-(|UC
— Cela date il, 'la de l„iii — ,-1 iviii,,iiU. au 1,'mps oii j'élais jeune — un souvenir iraiitrelois. (|ui m'r<i n-slé comme un remords.
— In remords.'
LIV. C9. - IIEhhK /ACCONt. - LA P1L1.Ï UES CAMELOTS. - t.o. 1. ,l,MIK KT C". LIV C9
IwV MLLE DKS CAMKLOTS
Caniiniidc passa la main sur son front.
— Ali I 11 vaut mieux n'y pas penser, ciMilimia-t-il lirnstpiement, ce qui est fait est fait, et il n'y a pas à y revenir, mais, voyez-vous, depuis quelques jours, chaque fois que j'cnlends prononcer ce nom, c'est plus fort que moi, ça me donne comme un coup dans l'estomac — et vous comprenez... après ce que m'a dit la Cagnotte, que je m'intéresse à ce particulier qui porte ou prend le nom de celui que j'ai connu... Ça, c'est plus fort que moi!...
Et en parlant de la sorte, Caminade se dirigea vers la porte. Horace voulut l'arrêter encore.
— >'ous n'avons pas de clef! objecla-t-il. Caminade cligna de l'œil.
— Bon! répondil-il, on connaît son atïaire... les amoureux sont insouciants, et j'ai remarqué qu'ils avaient laissé la porte entr'ouverte.
— Tu crois !
— Voyez plulùt...'
Et Cairinade allait faire quelques pas en avant, quand il s'arrêta brusquement pour prendre ^. son tour le bras de son compagnon.
— Qu'y a-t-il? fit Horace surpris.
— Silence! plus un mot, dit Caminade à voix basse, en l'enlrainant à l'écart, j'entends quelque chose et j'ai comme un vague soupçon de ce que cela pi'ut être...
Horace se tul, et ilu fond de l'ombre où ils se tenaient cachés tous deux alit-ndirent.
Ce ne fut pas long.
Au bout de deux ou trois minutes, un nouveau personnage s'avança dans l.i rue Payenne, venant de la rue du Parc-Royal, et marcha droit jusqu'à la porte bâtarde.
Cet homme savait proiiablement qu'elle n'était point fermée; car il se dirigea sans hésitation vers la porte, la poussa d'nn gesti' assuré i-l disparut après l'avoir replacée en l'état où il l'avait trouvée.
— Qu'est-ce que cela signifie! murmura Horace au conibic de l'élonuenient; et quel est cet homme qui entre là comme cliez lui?
Caminade remua la tête.
— Je m'en doute bien un peu, répondii-il.
— Tu le connais?
— C'te bêtise.
— Qui est-ce?
— Landiert!
— iiiii! Quels rapports peut-il exisfci' iMiIre le coinli' de Pie-les cl ce niisér-ablr!
LA FILLt; DES CAMELOTS
— Faut croire qu'il y en a.
— A quel propos...
— Je me le demantie!... Mais il y a peul-èlre un moyen de rajiprendre.
— Lequel?...
— Les chemins iont oiirei'ts... Suivez-moi!
Horace ne fit plus d'autre objection ; il se sentait décidément intrigué par ce qu'il venait de voir : une curiosité fauve s'était emparée de lui, et il avait liàte de faire la lumière sur toutes ces ténèbres.
Caminade était entré: il le suivit.
Sans s'être communiqué leurs impressions, Horace et Caminade n'avaient qu'une même préoccupation qui pesait également sur leur esprit, et dans ce qu'ils venaient de voir, un seul fait leur avait surtout paru grave.
C'était la présence, à cette heure de nuit, dans le parc de Thùtel Pradié, d'un homme aussi suspect que Larabert.
Le comte de Presles commettait un acte assurément blâmable, et Ton pouvait considérer sa conduite comme des plus répréhensibles. Mais il était jeune, il était aimé et il aimait lui-même vraisemblablement, avec tout l'oubli, tout l'enivrement que l'on apporte à son âge dans une première passion. C'était une action condamnable, mais qui, après tout, eût trouvé sa justification dans la jeunesse des deux amants.
.Mais Lambert! Quelle raison plausible oùt-il pu donner de sa présence en ces lieux!
.\vait-il donc quel(|ue relation dans la domesticité de l'hôtel? C'était possible... et Caminade, qui avait un faible pour lui malgré son indignité, se rappelait que la dernière fois qu'il l'avait rencontré à Bordeaux, il avait été iiuestion entre eux d'une aventure où se trouvait mêlée une femme qui remmenait à Paris.
Toutefois, pour être franc, cette explication, tout arceplable qu'elle fùl, l'iail loin de lui suffire, et il lui semblait bien qu'il y avait là quelque point noir, «pi'il était bon d'éclaircir.
En rt'lléchissanl de la sorte, chacun de son cnlé, les deux amis avancèrent .1 pas lents, cherchant à s'orienter <lans la nuit auj^mentée par l'ombre des .rands arbres et des massifs.
Heureusement la lune se dègajjeait de li'uips à aiiiir, i>l venait, par in(unrnts, les aider à se diriger.
Ibiran'. jusqu'alors, n'avait fr.''quriitè qui' I'IimIcI. C'ciail la première fois
548 LA riLLIÎ DES CAMKLOiS
qu'il pf^nc^frait dnns la parc, et quand son ivgard se fut l'ainiliarisi' avrc l'olismrité, il ne put se df^l'endrc d'un premier élounenieiii...
Outre i'iiôtel qu'il connaissait, il remarqua, sur le côté gauche du parc un pavillon de consiruri ion plus moderne, composé d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, dont il n'avait jamais soupçonné l'existence.
Qui donc occupait ce pavillon et d'où venait qu'à cette heure même les deux fenêtres du premier étaient éclairées par une lumière doucement voilée.
Il se rapprocha et, instinctivement, prêta l'oreille.
Mais, à ce moment, Caminadc le poussa du coude.
— Que ven\-tu ? demanda Horace à voix Ijasse comme un souffle.
— Je viens de voir nos deux amoureux, répondit rex-har\ton.
— Où cela?
— Us se dirigeaient vers l'hôtel et sont entrés au rez-ile-cliaussée ; et tenez!... voici que l'une des fenêtres s'éclaire!... Voyez!
Caminade disait vrai.
Après avoir franchi le seuil de la porte bâtarde, le comte de Presles et Laura s'étaient engagés sons les fourrés ombi'eux et avaient l'iiit un détour [lour éviter de passer près du pavillon.
Ils n'échangeaient pas une parole, retenant leur souflle, étouffanl le bruit de leurs pas sur le sable des allées.
Enfin, ils atteignirent l'hôtel et pénétrèrent dans un boudoir du rez-dechaussée, donnant sur une serre dont la porte la meltail en communication avec le pavillon.
l ne petite lampe brûlait sur une console en bois de rose et jetait alentour une lumière vaporeuse.
Dès qu'ils furent entrés, Laura ota d'un geste nerveux le voile de dentelles qu'elle avait jeté sur ses cheveux, répara à la hâte le désordre de sa toilette et revint vers le comte d'un pas heurté et fébrile.
— Enfin! dit-elle d'un ton mal contenu, nous Aoici seuls... et j'ai hâte de connaître...
— Comme vous voilà pâle et trenddante! lit observer le (;omle.
— Ne nous occupons pas de moi ! mais de vous, interrompit vivement la jeune tille. Ce soir, quand j'ai trouvé voire liillet dans ma chambre, où il avait été déposé par une main inconnue, j'ai été toute bouleversée, et je me suis sentie prise d'épouvante... Vous me disiez que vous vouliez me voii- celte nuil, (|ue \ous aviez à me faire une communication qui ne pouxail, s;ins diuigei-, être remise à demain, et vous devez penser avec qui'lle uiurlelle impiiéludiî j'ai attendu l'heui-e indiquée .. Quand le moment fut \t'uu, je n'ai pas pu y tenii'. et j'ai \iiulii aller iiiiii-uii''uie \ous ouM'ir.
— C'i'lail bien iiniirudenl.
— Qu'importe!... Du jour où je vous ai aimé. Mario, vous savez bien qu'il n'y a plus rien eu que vous dans ma vie.
■ — Je sais cela, Laura... et jamais je n'aurai assez de reconnaissance et d'amour pour tout le bonheur que vous m'avez donné!
— Eh bien, n'en parlons plus!... Vous l'avez remarqué vous-même, je suis pâle, tremblante, glacée, et mon cœur est comme suspendu à vos lèvres... Que vous arrive-t-il? dites vite : seriez-vous menacé de quelque nouveau danger? quel malheur me faut-il encore redouter?...
— Je Aais partir I répondit le comte.
— Partir! répéta Laura avec un cri sourd; bientôt?...
— Demain.
— Pour longtemps?
— Je ne sais encore.
— Mais, vous ne retournez pas au Brésil? ~- Non.
— Enfin, qui vous oliliire à me quitter si brusquement? Le comte attira la jeune fille contre sa poitrine.
— Chère Laura! dit-il d'une voix émue, vous savez bien, n'est-ce pas, que je ne saurais avoir de secret pour vous!... Mais vous n'êtes pas seule ici, et la moindre imprudence...
— Il y a longtemps que ma mère et moi nous n'en sommes plus à nous faire des contirlence''.
— ■ .\ussi ne vous ai-ji- point parié de M"" Pradié. — • Et de qui donc?
- Celle jeune tille, qui habite le pavillon contigu à l'hôtel...
— Raymonde? C'est le cieur le meilleur et le plus dévoué que je connaisse.
— Je n'y contredis pas : mais ou à tort ou à rnisdii. en observant ses allures singulières, j'ai cru deviner qu'elle cachait, elle aussi, nu niysiére dans sa \ie! N'avez-vous pas remanpié comme elle est soucieuse souvent, et quelle intensité prend son regard quand ce regard s'adresse à moi?
— Quelle idée!...
— .\h! on ne se trompe pas à de pareils syuiptrimes. et je sens bien que crlle enfant me hait d'um- liaiiic iinplaïahlr et froide : la [dus redoutable de> bailles!
i.aiira mil sa riiaiii sur lt;s yeux et sur les lèvres du couile.
— Taisez-vous! ne parlez pas ainsi, dit-elle, cl surl(uil voilez ce dur n-gard que je ne vous ai jamais vu encore! — Pauvre Raymonde... pourquoi Miiis en voudrait-elle à vous, (pi'elle ne connail pas? — Elle a une haine au cieiir... c'est vrai... et elle n'en a pas fait mystère!... Haine vivace. ardente.
oiiO LA lll.LE DES CA.MKLU l'S
implacable oommc vous diles... Mais l'objfït de celte haine... olli' ri;.^nore rlle- 111 ème !
— Est-ce possible? lit le comle.
— Ah! vous ne vous rappelez pas, vous, ^lario, cette histoire lamentable (in crime qui a èlé commis, il y a un an, sur la bgne de Paris à Bordeaux?
- L'alFaire d'Angouléme?
— C'est cela. Un malheureux, assassiné, et M. Desgranges, le père adoplif de Raymonde, frappé d'insensibilité depuis celle nuit fatale ! Voilà le souvenir qui pèse sur l'esprit de Raymonde; elle a juré de suppléer la police impuissante, et n'abandonnera sa recherche obstinée que le jour où elle aura livré le criminel à la justice.
Le comte ajiprouva du geste.
— Cela est bien, dit-il gravement, et l'on ne peut qu'admirer un pareil dévouement; au moins, espère-t-elle réussir?
— Jusqu'à présent... elle n'a rien découvert encore.
— Mais M. Desgranges peut revenir à la raison.
— Depuis quelques jours, en effet, il s'est produit dans son état une amélioration sensible, et, si faible que soit cette lueur d'espoir, elle a suili pour rendre un peu de confiance à Raymonde... Songez donc! Si le malheureux \ieillard pouvait enlin parler! S'il pouvait dire seulement ce qu'il y avait dans ce portefeuille qu'on lui a volé... quelle lumière sur le mobile du crime!..
Le comte ébaucha un sourire ironique.
— Assnrément!... répoiulit-il. . et je fais des vœux pour qu'il en soit ainsi!
— Ah! \ous êtes bon . vous, Mario... Mon Dieu! pourquoi faut-il ipie vous me quittiez encore; quand donc pourrai-je crier à tous que je vous aime?
— Sur ma \ie, Laura, je vous jure qu'avant un mois, vous serez comtesse de Presles.
Et, pour la seconde fois, il prit la belle jeune tille dans ses bras et baissa longuement son front et .ses yeux.
Une bizarre expression brillait maintenant dans son regard, et Laura sentit son cœur battre avec violence contre le sien.
— Si vous vouliez... murmura-l-il à voix douce d tendre, nous ne nous quitterions pas!
Laura se dégagea vivement.
— Que dites-vous! .s'écria-t-elle; Il y aurait ini moyen de ne pas nous séparer... et cela dépendrait de moi!...
— Oui... de \(iMs!
— (jue faiil-il faire?
— 11 faut avancer Tépoque où vous avez coutume de aous rendre au château de Longueville...
— . C'est donc là que vous allez vous-même? Que ne le disiez-vous tout de suite? Ma mère fera peut-être quelques dillicultés: mais je déciderai facilement Raymonde à m'accompagner, et si elle hésitait, nous emmènerions M. Desgranges, dont la santé ne pourra que bien se trouver de ce déplacement.
Le comte fit un mouvement, et ses sourcils se contractèrent.
— Qu'avez-vous? interrogea Laura surprise.
— Rien, répondit-il; seulement, vous oubliez que je ne veus. mettre que vous seule dans le secret du voyage?
— Mais, Raymonde...
— Raymonde moins que tout autre.
— Ah! vous lui en voulez!
— Non, chère enfant... ne le croyez pas... mais je tiens à notre bonheur, et j'ai peur de tout ce qui peut le menacer... Croyez-moi ! prenez garde de trop vous abandonner à cette amitié qui pourrait vous réserver de redoutaides surprises. Je connais peu cette jeune fille, mais en raison du sentiment très vif (pii vous a rapjtrochées, j"ui dû me préoccuper d'elle et l'observer avec attention.
— Eh bien?
■ — Eh bien... pour atteindre le but qu'elle poursuit, et que j'avais pénétré avant que vous ne me l'eussiez confié, Raymonde ne reculera devant rien, et nianliera droit et ferme devant elle, dût-elle écraser votre co'ur, si vous tentez jamais de lui faire obstacle.
• — Ah! je vous ferai revenir de vos injustes préventions.
L'n amer sourire releva la lèvre du jeune comte.
— Je ne demande pas mieux, répondit-il; mais jusipi'à ce que vous ayez ncrompli ce mii'ade, ne vous livrez pas davantage à cette amie pleine d'énigmes... surtout ne lui livrez pas ceux qui vous aiment et dont le seul bonlieur est d'être aimés de vous.
Laura baissa les yeux; à ces paroles, pnuioncees d'un tim résolu, un frisson avait couru sur ses épaules.
Cepi'ndant, en voyant le jeune ctinilc se disposer à s'elnigner, elle icxint instantanémtînl à ell(!-même.
Aliirs, vous partez! dit-elle avec elTorl. Je vais vous attendre, répondit le comte. Kl il faisait iléjà quelques pas vers la pnrli'. ipianil il êrliiin^.M un rapide regard avec la jeune (ille.
— Vous avez entendu? fit-il en nn'ine leinps : ou a man be dans lu serre.
— En elïet, lialbutia Laura.
— Celte serre conimuiii(iuc avec le pavillon ?
LA FILLK DKS CAMELOTS
— Oui...
— 11 y a i|U('liju"un, là!
— Raymondc, sans doute.
— Elle nous espionne.
— Quelle affreuse pensée vous vient!
— Cependant..
— Non, non, je la connais; je ii''[)oii(ls (rrlle! Si vous le voulez... je vais ouvrir.
— C'est inutile, je me relire ; mais n'oubliez pas la recommandation que je vous ai faite et songez que vous tenez entre vos mains mon bonheur, qui sera bientôt le vôtre.
Et ayant ainsi parlé, il marcha vers la [lorte qui donnait sur le jiarc. Laura écouta un moment le bruit de ses pas; jjuis, quand elle n'entendit plus rien, elle s'élança vers la porte de la serre qu'elle ouvrit.
Elle ne s'était pas trompée.
Raymonde était là, debout et fort pâle, sur le seuil.
— Toi! toi, à cette heure? fit Laura avec explosion. Que fais-tu là? Réponds I mais réponds donc !
Raymonde, muette et glacée, s'était avancée de quelques pas; elle semblait sous l'induence de quelque sentiment violent qu'elle avait peine à contenir, et dès qu'elle fut entrée dans le boudoir, elle se laissa tomber sur un fauteuil où elle resta quelques secondes, les deux mains à ses tempes et l'œil atone.
Laura se mordait les lèvres en frappant le parquet d'un pied impatient.
— Tu ne veux donc pas répondre? insista-t-elle d'un ton presque impérieux.
Raymonde écarta ses beaux cheveux blonds qui s'étaient innhrouiiles sur son front.
— Je vais m'expliquer, dit-elle enfin, mais laisse-moi un moment reprendre possession de moi-même. Tout à l'heure, je me trouvais dans le pavillon, auprès de M. Desgranges, lorsque je crus entendre du bruit dans le parc; alors, machinalement, j'ai jeté un regard au dehors, et j'ai aperçu de la lumière dans ce boudoir. Or, comme je savais qu'aucune autre personne que toi ne pouvait y avoir pénétré, craignant que tu ne fusses indisposée, je n'ai pas hésité.
— De sorte, acheva Laura, d'une voix acérée... de sorte que tuas vu...
— Je n'ai rien vu, répliqua Raymonde, mais j'ai entendu...
t. »l^ |M::*^, , ' *-;.^ ■'■'Jmri AUMlii. ■
Il y avait li des empreintes toutes fraîches. (P. 560.)
— Quoi?
— Tu n'(''lais pas seule!
— Va lu lis i-cc()iiiiu la personne qui se tfouvail ici... avec moi? Raymoiidc s'elTorçail de rosier calme, mais il élait facile de remarquer
qu'elle faisait d'énertiiiiues elîm-ts pour se cunlcnir.
— Oui... répouilil-elle... je l'ai n'CdiiMiicI
Liv. lO. — iMKriiiv: zvcr.OM--. — i.a fiii.R dk^ cami-iots. — iSn. j. «ditk kt o". liv. ^0
— Le comte de Preslcs? interronipit Laura, avec une inlonation de déli. Raymonde remua lentement la tête pendant (|u'une ombre glissait sur >on
front.
— Autrefois... il s'appelait Maiio !... reprit-elle aussitôt d'un accent profond... d'où vient qu'il s'appelle aujourd'hui le comte de Presles?
- — Eh! qu'importe!
— Pourquoi surtout au lieu de s'envelopper ainsi de mystère, ne te demande-t-il pas loyalement à ta mère?
— 11 attend!
— Quoi?
— Dans un mois toute contrainte aura cessé.
— Et d'ici là, tu ne crains pas de l'exposer à être surprise par quelque valet indiscret? Ah! celui-là, certes, est un étrange fiancé qui n'iiésite pas à t'entrainer dans une aventure où tu peux trouver la honte et le déshonneur! Tu n'as donc pas pensé à cela, toi, que j'ai connu naguère si réservée et si fière!... Mais comment cet homme a-t-il pu te changer à ce point?
Laura serra nerveusement les mains de Rajmonde.
— Tais-toi! tais-toi! dit-elle la gorge étranglée par les sanglots; ne me parle pas ainsi; tu vois bien que je suis sans volonté... ne m'accable pas, je suis si malheureuse, déjà!
— Pourquoi?
— Il va partir !
— Que dis-tu ? le comte quitte Paris?
— Oui.
— Bientôt?
— Demain.
— Et où va-t-il?
A cette question si simple Laura frémit et baissa les yeux.
— Mais... je ne sais... balbutia-t-elle interdite, il ne me l'a pas dit... et d'ailleurs...
Raymonde l'arrêta d'un geste presque brutal, et son regard eut un éclair intense.
— Tu mens! dit-elle d'un ton plein d'autorité... ah! tu mens! Tu sais où il va, et tu veux me le cacher.
— Raymonde!...
— Est-ce vrai?
— Mon Dieu! ne me presse pas.
— Sur le bord de quel abîme t'a donc entrahiée cet homme, quelle terrible fascination exerce-t-il sur toi, poiii'iine lu repousses ainsi ta meilleure et ta plus sincère amie!
— Par pitié... par grâce... je t'en conjure!
Raymonde demeura un moment comme absorbée dans quelque sombre pensée...
Chose singulière! ce qu'elle venait d'apprendre l'avait fortement émue; et c'est très sincèrement qu'elle s'effrayait de la situation imprudente où son amie se trouvait engagée... Mais un autre sentiment bien plus puissant dominait en même temps son esprit, et on eût pu croire que ce n'était pas de l'intérêt seul de Laui-a qu'elle avait souci.
Elle reprit peu après, et cette fois, en dépit du trouble qu'elle éprouvait, Liura sentit que sa voix devenait encore plus acérée et elle surprit même sous sa paupière, comme une lueur farouche qu'elle ne lui connaissait pas!
- .\insi, dit Raymonde, tu es bien résolue! Tu refuses de répondre à ma question!... Eh bien, je n'insisterai pas davantage! — Mais ce que lu essayes de me cacher, j'ai le droit de le deviner... et tes réticences, tes hésitations ni'éolairent suflisamment.
— - Que veux-tu dire? interrogea Laura inquiète.
— Je veux dire que je sais où le comte se rend... et tu n'oseras pas nier que le but de son voyage mystérieux ne soit le château de Lon;,'ueviiIe ! — J'ai deviné n'est-ce pas?
- Mais tu sais donc?
— Rien encore. Seulement, avant huit jours, je n'aurai plus rien à apprendre; car, demain, moi aussi, je partirai pour Longueville, et s'il ne te l'a pas confié, je pourrai te dire ce qu'il est allé faire au château.
En parlant ainsi, Raymonde enveloppait Laura d'un long regard plein d'eflluves, sous lequel la pauvre enfant baissait les yeux avec une sorte d'épouvante superstitieuse.
Elle joignit les mains, et la voix brisée, le corps défaillant :
— Non! non! lu ne feras pas cela! supplia-t-clle; Raymonde, je te le demande en grâce, au nom de notre amitié. Je t'en conjure! c'est ma vie, mon bonheur qui sont en jeu, et si le comle se doutait...
Raymonde l'interrompit par un ricanement sec el strident.
-- Je ne m'étais donc pas trompée! interrompit-elle, en repoussant la nialiieureuse enfant qui cherchait à s'attacher à elle, comme si elle eût craint qu'elle ne se dérobât... Il ne veut pas que je sache! Il t'a défendu de me faire la titnlidence de ses projets... Il avait peur, n'est-ce pas, il avait peur?
Laura rpgarda Raymonde avec stupeur : elle était profondément troidih v, écoulait pri;sque sans comprendre, et ne retenait de ce qu'elle entendait, (|iii' les mois (|ni frappaient le plus durement sur son cieur.
— Quelle jienséc est donc la tienne! balbulia-l-elle en proie à un aballcnicii! sans nom. Voilà niaiulenaul que tu me parles avec colère. Je ne l'ai jamais
vue ainsi, mon Dieu! r'esl donr vrai alors, ce iin'il me disail lout ;'i l'heure. C'est donc possible, (jne tu lia'isscs celui que j'aime!
— Il t'a (lit cela'.'
— Je n'y voulais pas croire.
— Il a cherché à éveiller la delianre ! Mon aniilié pour toi l'eiïraic ; il veut nous séparer.
— Jamais! jamais!
— Ah! prends garde... prends garde... car lu a|ipreiidras peut-être trop lard, à quel misérable amour tu avais suspendu ton neur!...
Laura prit sa tète dans ses deux mains, et fouilla àprement ses beaux cheveux qui se dénouèrent et allèrent inonder ses épaules.
— Par grâce... ne parle plus... écoute-moi! dit-elle éperdue et la poitrine gonflée, tu ne sais pas le mal que tu me fais en ce moment... et tu donnes raison au comte, car ton amitié est cruelle et me torture à plaisir. . Tiens! regarde... me voici sans force... je ne peux plus!... que veux-tu que je dise; voyons! Je l'aime... voilà tout! je ne sais pas autre chose, moi! Comment cela est-il arrivé... c'est à peine si je m'en souviens. Nous étions à Trouville, ma mère et moi; il est venu et je l'ai aimé... tout de suite, avant d'avoir demandé qui il était. Je savais qu'il s'appelait Mario, et c'est tout. Puis, il est parti, et (juand il est revenu, il portait le litre de comte de Presles. Qu'est-ce que cela me faisait! c'était l'idéal si longtemps rêvé, et je n'ai même pas cherché à me défendre contre cette séduction qui me prenait par tous les sens, — et tu veux que je le laisse calomnier, lui, si aimant, si chevaleresque! Oh! ne l'espère pas, car tant qu'un battement soulèvera mon cteur, ce cœur lui appartiendra tout entier.
Et elle se laissa retomber sur le divan, accablée, à bout de forces... cachant sa tète dans ses deux mains crispées.
Piaymonde se sentit touchée ; elle vint s'asseoir doucement à ses côtés.
— Pauvre amie, dit-elle de sa voix la plus tendre; tu l'aimes... et te voilà lojte troublée de mes paroles : il ne faut pas m'en vouloir, à moi, qui voudrais le voir heureuse: seulement, tu n'as pas réfléchi... tu t'es laissé surprendre sans chercher à te reconnaître ; est-il donc possible que tu aies oublié, en un jour, les traditions d'honneur et de loyauté dans lesquelles tu as été élevée... je te connais bien, moi... et je suis certaine que... s'il t'était prouvé...
— Quoi! (juoi! interrompit vivement Laura.
— Si tu apprenais tout à coup que l'homme que tu aimes...
— Le comte?
— Oui... que le comte est indigne de ton amour.
— Lui! lui! Mario... Mon Dieu! vous l'entendez.
— Enfin... si cela était... insista Rayraonde, ipie ferais-tu?
LA KILLE UKS CAMELOTS 557
Laura se dressa, l'œil plein d'éclairs, avec un mouvement hautain du front, par lequel elle semblait défier son amie.
— J'ignore et je ne veux pas chercher, dit-elle d'une voix saccadée mais ferme, à quel mobile tu obéis et quel intérêt tu crois servir, en apportant ici une aussi abominable calomnie... Mais il me semble qu'en ce moment, tu exagères singulièrement les privilèges de l'amitié... Pour ce qui me touche, du moins, je ne permettrai pas que tu t'égares plus longtemps. J'aime le comte de Presles. Je l'ai distingué parmi tous ceux qui m'ont fait l'honneur de demander ma main!... Mon amour m'impose le devoir de le protéger et de le défendre, et je veux que l'on sache bien que je n'y faillirai pas, diissé-je perdre, par cette attitude, les affections auxquelles je tijui le plas.
Piaymonde fit un mouvement et porta ses deu\ mains à sa poitrine comme si une vive douleur l'eût frappée au cœur.
— Ainsi, voilà ton dernier mot, dit-elle d'un ton pénétrant; nous allons nous quitter sur ces froides paroles?
— N'est-ce pas toi qui l'auras voulu?
— Nous allons nous séparer?
— Oui...
— Pour toujours ?
— Peut-être!
— Et lu t'éloigneras sans une larnie. sans un regrol, n'emportant pas même un souvenir attendri de noire longui^ aniilié!
Laura gardait le silence.
Le front baissé, les bras ballants le long du corps, elle seniiilait fra|ipée d'insensiiiilité.
Seulement à chaipic pas que P>ayinunde faisait en se dirigeant vers la porte de la serre, on voyait un frisson secouer ses épaules demi-nues et sa poitrine se soulever avec effort.
Enfin elle n'y tint plus, et comme Raymonde posait déjà la main sur la serrure, elle poussa un cri déchirant et courut se jeter dans ses bras.
— Non! reste, je le veux, dit-elle à travers ses sanglots; Raymonde! ma Raymonde aimée; et que deviendrai-je, si tu m'abandonnes? D'ailleurs est-ce qu'il faut faire attention aux propos d'une folle? .j'étais folle tout à l'heure. Tu l'as bien vu!... aussi pour(pioi me parler comme lu l'as fait?
— Alors tu ne veux pas être éclairée?
— Eh bien... c'est cela! laisse-moi à mon ignorance... iniiM]ue je suis heureuse ainsi... je sais qu'il m'aime!... que pouriais-tu maiipreudre de jilus... je ne veux savoir rien autre chose... tu cnniiirends cela; et désormais nous écarterons ce sujet irritant.
— l'ourtant... si quel(|ue révélation iiialleuduc..
558 LA IlLl.K Ui:S CAMELOTS
■ — Non! non! ce n'est pas vrai... C'est iinpossibli'. Et [mis... ((n'importe!...
— Que dis-tu?
— Mais je l'aime!... te dis-je... je l'aime, comme je n'ai jamais aimé pei'sonne au monde... Mon cœur, ma vie, mon être tout entier est suspendu à cet amour... et si jamais, ô blasphème! il pouvait m'étre prouvé que le comte en est indigne, ma résolution ne serait pas douteuse... et c'est dans la mort que j'irais chercher l'oubli d'une aussi effroyable déception.
En parlant de la sorte, la malheureuse enfant alla cacher sa tête éperdue dans la poitrine de Raymonde.
Celle-ci garda le silence, pendant que Laura sanglotait entre ses bras; elle ne savait plus quelle contenance prendre, et se tenait émue jusqu'au fond du cœur.
Toutefois elle se disposait à poursuivre et à tenter de ramener le calme dans son esprit, quand un fait inattendu vint tout à coup l'arracher à la défaillance dont elle se sentait prise elle-même.
Un bruit de pas précipités venait de sejfaire entendre dans la serre; presque aussitôt, la porte s'était ouverte avec fracas et Yvonne, la vieille qui servait Raymonde et l'aidait dans les soins qu'elle prodiguait à M. Desgranges, parut sur le seuil, le visage bouleversé, les cheveux en désordre, le regard épouvanté.
Dès qu'elle eut aperçu Raymonde, elle courut à elle, agitant ses mains, comme affolée.
— Mademoiselle! mademoiselle! cria-t-elle, venez tout de suite! M. Deseranses se meurt.
Raymonde s'était levée pâlissante et épouvantée.
— M. Desgranges! mourant! balbutia-t-elle, est-ce possible!
— Venez! venez! insista la vieille servante; tenez, entendez-vous? On entendait, en effet, la voix du vieillard qui appelait à lui. Raymonde se précipita vers la seiTC, monta les degrés de l'escalier qui
menait au pavillon et arriva, en quelques secondes, dans la chambre qu'occupait l'ex-caissier de la Ranque.
Laura et Yvonne la suivaient de près.
Toutefois, chemin faisant, elle avait donné l'ordre d'envoyer chen^hcr le médecin qui demenraif rue Culture-Sainte-Catherine, c'est-à-dire à. deux pas.
Et dès iju'clir eut ju'is cf soin, l'jie marcha d'un [>as rapide vere le lit.
La crise avait perdu de son intensité; le vieillarti élail relativement plus
calme : mais une frépidaiion nerveuse agitait encore de temps en temps ses bras raidis, et son re.ard inquiet et effaré s'attachait avec une fivité farouche à la porte qui communiquait avec la chambre de la bonne. Raymonde voulut lui prendre la main.
— Cher père, c'est moi! dit-elle de sa voix la plus douce... Raymonde... votre Raymonde que vous aimez tant.
Le vieillard n'écoutait pas ; son œil grand ouvert ne quittait plus la porte. Il re|)oussa violemment la jeune fille et étendit le bras, par un geste terrifié.
— Là! c'est par là qu'il a disparu, dit-il d'une voix forte.
— Qui cela? demanda Raymonde.
— Le fantôme!
— Vous l'avez vu?
— Oui ! oui !
— C'est peut-être un rêve, une hallucination?
— Ah ! tu ne me crois pas. Un rêve, dis-lu... mais je l'ai xn. là. comme je le vois, le misérable!
— Vous étiez donc seul?
Yvonne était allée dans la chambre, avant de se retirer, pour le demander si lu n'avais pas besoin de ses services... J'étais seul, j'allais m'assoupir, quand, liar cette porte, un homme est entré.
— Quel homme?
— Je ne le connais pas.
— El que vous-a-t-il fait ?
Le vieillard eut un frisson, et une lueur traversa son regard.
- Il s'est avancé à pas lents, avec précaution, à travers la chambre, répondit-il d'une voix saccadée; puis s'étant approché et me croyant endormi, il a tiré un flacon de sa poche, et a versé quelques gouttes dans ce verre.
— Celui-ci? interrogea Raymonde. en prenant le verre, elle passant à Laiira qui alla le placer sur la cheminée.
— Oui, celui-ci... moi. j'étais glacé, et comme fasciné, je voulais appeler, et ma voix s'étranglail dans ma gorge, mais à un suprême elTorl que je tentai, il a disparu.
Par celle porle?
- Oui... là! là ! il faut qu'on fouille le pavillon... il doit y être encore... ah! le misérable. C'est lui! toujours lui; il craint que je ne revienne à la vie. que je puisse enfin parler! Raymonde! nria pauvre Raymonde... ne me quitte pas... tu vois bien que j'ai peur! Il faut l'atteindre... le livrer à la...
Il n'en put dire davantage, et retomba inerte sur le lit.
- Pauvre homme! murmura Laura l'orleinml impressionnée. C'est une hallucination.
5G0 LA IILI.I': DKS CAMKLOiS
— Qui sait! fit Rayraoïulo.
— Tu crois donc aux., lauliHiios.
— Non! mais le malheureux avait toute sa raison, tout à l'heure... Il y a l(in-iciu|js que je ne l'avais vu ainsi!... d'ailleurs, on peut toujours vérifier...
Et incon.sciemment, elle fit quel(|U('S pas dans la direction du chemin <\\u' Ir fantôme avait dû prendre pour fuir.
Ce ne fut pas long.
Dans le premier moment, la recherche à laquelle elle se livra, ne parut, il est vrai, devoir amener aucun résultat. Mais dès qu'elle eut pénétré dans la chambre de la bonne, elle étouffa un cri de stupeur et se baissa vivement vers le parquet.
Il y avait là des empreintes toutes fraîches d'un pied d'homme.
Le vieillard avait donc dit vrai. Un malfaiteur s'était introduit dans sa chambre, avec des intentions qui ne pouvaient être que criminelles.
Au surplus, il était facile de s'en assurer; le verre était encore sur la cheminée et l'analyse de son contenu devait lever bientôt tous les doutes.
Justement, comme Raymonde revenait vers M. Desgranges, le médecin qu'elle avait envoyé chercher montait l'escalier du pavillon.
Elle courut à lui.
— Ah! venez, docteur, dit-elle, si Vous saviez.
— Qu'est-il survenu? demanda le médecin; est-ce que M. Desgranges?... En quelques mots, la jeune fille mit le docteur au courant de la situation;
lui raconta ce qu'elle avait vu, et alla prendre Je verre, dont elle le pria d'analyser le contenu.
Pendant qu'elle parlait, le médecin avait examiné l'état de M. Desgranges qui, maintenant, paraissait retomber dans une atonie complète...
■ — La crise est passée... dit-il, quand Raymonde eut achevé; et je ne pense pas que l'incident puisse avoir des conséquences... Mais ce que vous venez de me conter mérite qu'on s'y arrête, et nous allons voir tout de suite...
En même temps, il prit le verre, s'éloigna de quelques pas, ordonnant de le laisser tout entier à son eyamen.
Cela dura à peine quelques minutes, pendant lesquelles Raymonde et Laura attendaient anxieuses.
Puis, quand le docteur eut fini, il revint vers les deux jeunes lilies, le front soucieux et l'attitude grave.
— Eh bien? interrogea Raymonde.
— Il ne peut subsister l'ombre d'un doute.
— Ainsi, ce que l'on a versé dans cette potion?
— Ce sont quelques gouttes d'un poison des plus subtils.
— De sorte que si M. Desgranges l'avait prise...
n V avail lu, duvMil lui, un U.,tu„u: ^i>. ;iti;i.)
t-IV. 71. pfEiiiiK ZAc.iJo'HK. — i> KMII- lip-s r.Mi,.,i
l,\ ni.l.l. DKS (.\MII-1[>. Kl). J. HDIJFK Kf G'». LIV. 11.
■ — II serait mort foudroyé!
Raymonde frissonna.
— Oh! Taborainable crime! balbutia-l-elle ; et ne pouvoir connaître...
-- N'avez-vous pas quelque soupçon, objecta le docteur... qui donc peut en vouloir à ce cher et excellent homme ?
Raymonde serra ses tempes de ses deux mains.
■ — Ah!., il faut savoir, répliqua-t-elie, d'un ton âpre... c'est assez souffrir; et il y a trop longtemps déjà que cette situation dure...
— II me semble qu'il serait prudent d'informer la justice. Raymonde eut un geste énergique.
— Non! non! dit-elle; la justice a été impuissante jusqu'aujourd'hui; et c'est autrement qu'il faut agir.
— Que voulez-vous faire?
Raymonde allait répondre; elle s'arrêta et se tourna presque elTrayée vers le lit.
M. Desgranges venait de pronomer son nom à voix basse et s'était dressé sur son séant.
Elle s'approcha, suivie du docteur et de Laura; mais le vieillard fronça les sourcils, pendant que sa lèvre se pinçait avec une sorte de colère mal contenue.
— Non! non! dit-il, Raymonde! c'est à elle seiile que je veux parler.
On s'écarta avec soumission pour ne pas l'irriter, et quand il se vit avec la jeune lille :
- Approche, plus près, repril-il ; personne ne nous entend?
- Non, mon bon père, répondit Raymonde. Qu'avez- vous à aie dire? • — ■ Il faut partir.
— Partir! et oi'i voulez-vous aller?...
— A Longueville.
— Que dites-vous?
— Je le veux.
— Mais le trajet est bien long.
— Qu'importe! je suis mieux... je pourrai supporter le voyage...
— Cependant... ,
— Il le faut, te dis-jc.
— Mais que voulez-vous aller faire au chàleau de Longueville?
— Chut! tais-toi... Ah ! pourquoi ai-je oublié si longtemps... j'avais comme un voile sur l'esjjrit!... Mais maintenant.., nous irons... Dieu me donnera la force qui me mampie... et puis, tu seras là, loi, tu me soutiendras... Songe donc... pauvre chère petite... lu ne sais pas... le souterrain... là-bas... le, le...
Il n'acheva pas... sa voix faiblissait... une pâleur mule se répandait sur .ses joues... une sorte de râle s'engageait dans sa gorge.
— ^1(111 |i("tc!... ri'|ios('z-vnusl snpiilia Uaymonde...
— Oui. je Ycii\ liii'u... mais nous i)artiroiis...
— Qiiaiiii VLUis vmKJi'L'z.
— Demain I
— Demain, sdill mais d'iei là...
— Pauvre enfant... C'est un devoir sacré... et René!... le comte!.. Celte l'ois, il n'en put dire plus long; il laissa retomber ses bras, et luimême s'alTaissa sans voix sur le lit.
Nous avons laissé Horace et Caminade au moment où ce dernier avait aperçu le comte de Presles et Laura se dirigeant vers le rez-de-cbaussée de l'hôtel ; et ils avaient constaté que, peu après leur disparilion. l'une des fenêtres du boudoir s'était éclairée.
11 n'y avait rien à demander de plus, et Horace ne put s'empêcher de savoir gré à W" Pradié du bon avis (ju'elle lui avait donné la dernière fois cprds avaient dansé ensemble. Laura aimait le comte de Presles, et après tout, il ne se sentait pas disposé à lui en faire un crime. C'était affaire à elle, en somme, et du moment que son nom n'était pas enjeu, il ne lui appartenait pas de trouver mauvais qu'elle en voulût choisir un autre que le sien.
Toutefois, la présence du comte dans le parc de l'hôtel, à cette heure de nuit, bien et dûment justifiée, il restait encore un autre point àéclaircir, et c'est de ce côté que l'attention de Caminade s'était particulièrement portée
Lambert !
Que faisait-il là?... Pour quelle œuvre ténébreuse s'était-il introduit dans le parc, et de quel côté avait-il disparu?
Caminade écoutait et regardait, mais l'obscurité était complète, et il n cnicndait plus rien.
Il resta ainsi, anxieux et perplexe, et par une sorte d'instinctive intuition, c'est le pavillon qui devint son principal objectif.
Il se mit à parcourir le parc, et quand il en eut bien battu les divers sentiers, il revint vers le pavillon et s'arrêta à quehpie distance.
Au premier étage, une lumière brillait, mais il ignorait qui demeurait là.
11 attendit... Horace, à côté de lui, ne souillait mot.
Une bonne demi-heure s'écoula de la sorte, et le jeune gentilhomme commençait à s'impatienter quand la porte du rez-de-chaussée s'ouvrit, et qu'un homme en sortit.
— C'est le comte ! fit Horace.
— Laissons-le passer, répondit Caminade... Ce n'est jias lui ipil nous intéresse; moi, c'est Lambert que j'attends.
Le comte passa et se dirigea aussitôl ilii ci'ilé di' la rue Payenne.
LA FILLE DES CAMELOTS o65
— Et d"un! fit Caminade; l'autre ne va pas tarder... Seulement, je crois qu'il serait adroit d'aller attendre plus loin.
— Pourquoi cela?
— J'ai mon idéel je crois qu'elle est bonne... et tenez I écoutez!
— J'entends remuer dans le pavillon.
— 11 n'est que temps... Ce doit être Lambert... Dépéchons! surtout, séparons-nous!... 11 ne faut pas qu'il nous voie ensemble... ça le ferait louchei'... Venez! Venez!
Et ils gagnèrent la rue Payenne.
// nt'tait que temps, comme l'avait dit Caminade ; à peine eurent-iîs disparu que des pas précipités se firent entendre, et qu'un homme, sortant du pavillon, traversa le parc et se rua vers la porte.
C'était Lambert.
Il avait marché, sans regarder en arriére, et dès qu'il se trouva dans la rue il tourna à droite après une courte hésitation, et lila vers la rue du Parc-Pioyal.
Alentour, tout était désert et silencieux. Cependant. Lambert n'était pas complètement rassuré.
Sa poitrine se soulevait avec force; de vagues lueurs passaient dans son regard; on eût dit que, de temps à autre, ses jambes flageolaient sous lui.
11 se raidit contre cette défaillance passagère, secoua énergiquemenl la télé, et frappa le sol d'un pied irrité.
Mais la réaction dura peu.
Comme il arrivait à l'angle de la rue Payenne et de la rue du Parc-P«oyal, il s'arrêta bru.squement et se prit à frissonner dans tout son être.
Il y avait là devant lui un homme adossé au mur, et quisendilail l'allcndre.
Il eut presque peur et tira un revolver de sa poche.
Mais au moment oii il allait peut-être faire feu, une voix s'éleva, qui so mit à chanter sur le mode ironique :
Tiens! voilà .Malliieu, Comment vas-tu, ma Tieillc?
Tiens! voilà iVIathieu, Comment vas-tu, mon vifux?
— Caminade! balbutia Lambert, eu reprenant subitement son ^ng-froid.
— El qui donc? repartit lex-baryton, d'un accent de boime humeur.
— Que fais-tu ici?
— Je sors de Beaumarchais.
— Est-ce que tu y serais engagé?
— Ne blaf^uons pas Bibi!... il y a mieux que cela; il est qiieslion de le transformer en théâtre d'opérelle, et j'en serai directeur.
— Mazctte! tu te mets bien.
— Mais toi-même, rei)arlit Caminade, que fais-tu par ici? • — Moi?
• — Tout à l'heure, je passais rue Payenne... et je t'ai vu.
— Vraiment!
— Tu sortais du n° 6.
— Tais-toi!... Silence! fit Lambert.
El, prenant un air discret :
— 11 y a une femme dans l'affaire, dit-il en baissant le ton.
— Ah! ah ! je te connais bien là.
Les femmes! les femmes ! il n'y a que ça... Tant que la terre tournera..
— Plus bas! te dis-jel
— C'est juste.
— Je te conterai cela.
■ — Où vas-tu finir ta soirée?
— Au caboulot du boulevard du Temple.
— Eh bien! je t'accompagne, et en roule nous causerons.
Et en parlant ainsi, Caminade passa son bras sous celui de Lambert, et ils allèrent prendre la rue de Turenne.
Le lendemain, Caminade se tr.ouvait seul dans la modesie chambre qu'il occupait à V Hôtel Brndij.
11 était neuf beui'es du matin ; l'ex-baryton venait de se lever, et il commençait à procéder à sa toilette.
Mais avant de poursuivre, il est utile de donner au lecteur une idée de cet Eùtel Brady, qu'il ne connaît probablement pas, et qui est bien cependant une des choses les plus originales et les plus curieuses du Paris contemporain; car c'est là que viennent se remiser, pendant une bonne partie de l'année, les comédiens de province, en quôte d'engagements. On comprend quel cachet spécial doit donner à cet immeuble l'étrange population qui l'habite, et quels grouillement il s'y produit à certains mois du prinptemps et de l'été.
Ouvrez le livre si bien fait de M. Georges Grisou intitulé 7'arà horrible et Paris original, et suivez l'indication qu'il donne. Vous ne pourrez assurément trouver \m meilleur guide, et, après avoir lu, vous connaître/ l'hôtol on question, aussi bien que si vous l'aviez habité vous-même.
LA FILLE DES CAMELOTS o67
« Prenez, dit M. Georges Grison, le boulevard de Strasbourg, à gauclie, et quand vous aurez passé une quinzaine de maisons levez la tète, vous lirez sur une lanterne ces mots : Hôtel Bradij. Prenez i'i votre gauche le passage ; au milieu, n° 67, vous lirez encore Hôtel Brady. Continuez jusqu'au faubourg Saint-Denis et regardez encore à gauche pour la troisième fois, la même enseigne : Hôtel Brady, frappera vos yeux.
« h' Hôtel Brady occupe, en effet, tout l'espace contenu entre le boule van! et le faubourg. Et encore a-t-il été diminué par les expropriations. Avant le percement du boulevard de Strasbourg, il s'étendait jusqu'au bout du faubourg Saint- .Martin.
'< Il se compose actuellement de cinq corps de bâtiments encastrés, étoullés entre de hautes murailles qui lui cachent le soleil. Chacun de ces bâtiments, séparé du suivant par une cour, présente une structure particulière. Un long et étroit couloir, traversant les quatre cours et allant d'un bout à l'autre de l'hôtel, établit une communication entre les diverses parties. Les deux entrées du boulevard et du faubourg ont chacune un concierge, et ce concierge ne s'occupe q>ie du corps de bâtiment dans lequel il est placé.
« Le reste, c'est-à-dire le centre, est sous la haute direction du gérant de Ihôlel, lequel a son bureau dans le passage. Pour plus de sûreté, dès huit heures du soir, une grille de fer coupe en deux le couloir. Tant pis pour les locataires attardés qui, demeurant du côte du faubourg, se trouvent sur le boulevard ■.'{ vice ';enw; on ferait plutôt remonter la Seine vers Bercy que de faire ouvrir !<i ;^rille. Le locataire même qui, causant chez un voisin, ne s'enfuit pas avant la cbiue de la terrible grille, est forcé de faire le tour pour rentrer chez lui.
« Les cinq corps de bâtiment, ai-je dit, ne se ressemblent pas. Celui qui donne sur le boulevard de Strasbourg est particulièrement curieux. C'est un compromis entre la pagode chinoise et le chalet suisse. Au-dessus d'un pelit entresol vitré, tellement exigu qu'une personne un peu forte y serait mal à l'aise, sont étages cinq galeries en retrait pouvant, ad libitum, être considérées . omme terrasses ou comme balcons. Une porte microscopique et une fenêtre y donnent accès. Comme on a tiès sagement prévu que les locataires, se mettant à ces u'.ileries, se penclicraienl pour reu'ardersur le boulevard, on les a faites très basses (l'étage. Des petites tables disposées sur les côtés et quelques ustensiles de cuisine |ieiidus au mur iniliquent à l'observateur que, lorsqu'il fait lu-an. les habitants des chambres dont dépendent ces galeries s'en servent comme des salles à manger.
« Quant- à la partie de l'hôtel qui donne sur le faubourg, elle n'a rien de parliculièrenient intéressant, mais celle qui constitue les consiruclions du centre, •'Si à décrire, car c'est le plus invraisemblable enchevêlrcment de corridors, de plaies-formes, d'échelles de meunier ipii vont se racconlei' par des voûtes audacieuses aux cinq étages du liâlirnenl.
LA 1 ILLi; DES CA.MELUTS
" Du riîz-ilp-cliaiissce au cin(|iii(''ii)n, lcï< l)àlimcnts que flessort cRt ewiiliiT sonl (li\isi's en cabinets mimérolés. (jiii en a vu un les a tous vus... C'est unil'oriiiiMiiciil la même eellule, sombre, bumide. où le jour ^ienl île (li\ licures du malin à ijuatre heures du soir, (jù le soleil est int'onnu. (iomme ami'ublemeul, un lil dont il ne faut rien dire, une vieille commode dont les tiroirs ne s'ouvrent qu'avec peine et à la condition de ne plus se refermer, un tabouret souvent sans paillei un petit miroir, une petite cheminée, objet de luxe... et voilà tout.
Il Ces chambres sont peu agréables, mais elles ont un avantage immense,:' elles coi'dent peu, 16 à 18 francs par mois, 20 francs au maximum pourcelles qui di)unent sur la cour et ont un peu plus d'air que les auti'es. Or, pour les artistes qui n'ont pas le gousset bien garni, c'est précieux. D'autant plus qu'ils ■ sont >i peu chez eux! Ils laissent leurs bagages en consignation au chemin de fer, ils sortent dès l'aube, déjeunent et dînent dehors, s'occupent de leurs afFaires et ne renlrentqu'à minuit pour se coucher. Ils n'ont pas le temps de voir si la chambre est laide ou jolie.
<! Par exemple, il ne faut pas oublier de payer d'avance. Le déméniagejiient « à la cloche de bois » est trop facile. Aussi le gérant a-t-il à ce sujet désinstriic-' lions avec lesquelles il ne transige jamais. ; ■ " »
« Telest l'hôtel ; telle est la cage où, chaque fui d'hiver, s'abat comme une. volée d'oiseaux, — • hirondelles de carême, — la bande joyeuse des coijiédiens de province. A peine sont-ils arrivés que l'aspect de l'hôtel change; de sombre et miinotone. il devient pittoresque et bigarré, et pendant tout le .fem.ps que (lurent les vacances et le chômage, il y règne un mouvement, une animation,' une \ii\nu'i>in'i[è stii generis qui n'a d'équivalent dains aucun autre établissement; hospitalier.! »
Caminade était fort connu à V Hôtel Bradi/: il y avait habité souvent, à dÏMTses reprisés, et c'est toujours avec un nouveau plaisir qu'il y revenait — et i[uon Ky voyait revenir.
11 haliitait le corps de logis qui donne sur le boulmard de Strasbourg et occupait une de ces chambres à balcon dont nous avons pailé.
Ce malin-là, quoique rentré très tard, il s'était levé de bonne heure, et à peine debout, il avait procédé à sa toilette.
Il étala sur son lit l'une des deux chemises qu'il poss(i4ait, piipia auionr du col, à coins cassés, uiie belle cravate noire, à pois groseille, passa les bou- Iniis de nacre aux boulonnièiTs du plastron et des manchettes, et ce soin pris, il alla tiiei- d'uii l'olTre, dissiniulé sous le lil, un pantalon noir qu'il suspendit à l'espagnoleUe de la fenêlre, pour le brosser avec énergie.
Puis, il s'occupa de ses bottines qu'il se mit à cirer minnlieusemeni ; examina son gilet un peu râpé et qui montrait la corde, le frotta d'einre auv coulures blanchies, et fit subir la même opération à son veston.
LA [•ii.ll; des ca.melots
Lêonor, mon amour brave. (P. 570.) Tout cela demanda du temps
de soit." """ "" ""' " "'""' '"" ■ ""'"•«-'■' ' "-- «.■""■».
Déjà l'hôtel s'éveillait.
L-n certain mouvement se faisait entendre alentour. Du fond des clr.mbres -.s.nes, des vo.x s'élevaient avec des intonations diverses, stpelant
'- - HmiU ZACCOXE. - LA F.I.LB ..ES CAMBI.OTS, - ÉD. J.
ippfliïiit, se
noUFf ET C". LIV. 7J
répondant à travers les couloirs, lançant dans le premier désordre du réveil des lazzis empruntés à une langue spéciale, connue des seuls échos de cet étrange hôtel.
— Ohél Ducarre! es-tu là? — Et toi. là-bas, RejTiier? Comment Ta Suzanne ce matin? — Et Luciani! Vasseurl Maria! Rose! par quel train partez-voos? Est-ce à Bourges, à Nevers ou à Carpentras que nous allons? Ah ! mes enfants î quelle noce hier! je ne vous dis que ça! — etc.. etc..
Et tout en continuant de s'apprêter, Caminade écoulait et souriait à ce bourdonnement qui lui rappelait son bon temps.
11 connaissait tous ses voisins, on à peu près; il savait que lun venait de Liège, que l'autre allait à Lyon; il aurait raconté les succès de celui-ci. les chutes de c^lui-là. Vasseur était an jeune premier rôle... Luciani, on ténor léger... des Caponl!... Ducarre tenait remploi des premiers comiques en tous genres; RevTiier, celui des premiers rôles marqués, père noble... Quanta Suzanne, elle était première soubrette Dèjazet, et Maria, amoureuse comique... des jeunes premières.
Caminade les avait vus ici ou là; il avait Técu longtemps cet éternel roman comique que ceas-ci finissaient ou commençaient, et aies entendre toujours gais on gouailleurs, narguant la misère et rêvant des chances inespérées et impossibles, il lui semblait que sa propre vie repassait devant lui et que son passé tout à coup évoqué lui apportait cumme un renouveau de jeunesse eî de talent.
Un moment même, ces souvenirs s'imposèrent avec une telle intensité d'impression, que, sans tenir compte du lieu où il se trouvait, redevenu un instant le roi Alphonse de la Favorite, il lança ans échos sonores des couloirs la phrase célèbre qu'autrefois il avait si souvent fait applaudir :
Léonor, mon amour brave Et laleire et le ciel pour loi.
A tes pieds, je, suis esclave.
Mais famant se relève en rui.
Rien ne peut finir livresse De mes jours liés aux tiens.
Pour toujours, belle maîtresse, l'uur toujours, tu m'appartiens 1
Ciiose sinïulicre et qui témoignerait au besoin des succès qu'il avait dû remporter naguère, à peine les premières notes se furent-elles élevées, qu'un grand silence se fit de tous côtés," et lorsqu'il eut fini, des applaudissements enthousiastes éclatèrent, pour acclamer l'ex-baryton.
Tout le monde était accouru et on lui fit une véritable ovation. — Caminade!... C'est Ciminade! ah! quel dommage que lu aies renoncé à la province!... On parie encore de toi, à Toulouse, à Bordeaux, partout! Quelle
voixl Uael talent: Non, ce n'est pas pour du-e... on ne chante plus comme ca Cammade leur serrait la main à tous, avec une émotion visible • même s'es
veux s étaient voilés de quelques larmes et il remercia avec effusion
-JNon ! non ! disait-il, c'est flni, il faut savoir se retirer à temps, et c'est
ce que j ai fait. ^
— Tu t'habillais?
— Je vais déjeune:- en ville.
— Et c'est tout ce que tu payes?...
— C'est tout, pour aujourd'hui, répondit Caminade, mais on po'.rra se revoir, et alors... f^ ..la su
Et il se remit à sa toilette, pendant que les autres se retiraient Il était près de dix heures, et il ne se laissa plus détourner Il avait du reste à peu près fini, et venait de nouer sa cravate, quand le couloir s emphtd un nouveau bruit et qn'il entendit des pas s'appuyer su,- le plancher du palier. ^
En même temps, quelques portes s'ouvrirent et les pas s'arrêtèrent d'abonî. '^"'"''' ''"""'' "°" ""' ''"'' ^"'^ '^'^ ^^^^■°""^' P-^-^
- Au fond du coiulor, la porte à gauche, répondit le comique en tous genres. '■
Quelques secondes après, on frappait chez Caminade.
— Entrez ! fit ce dernier fort intrigué.
cn.iar " '"' "" ""' '^' ^^''*'^^"«" «t de surpnse. en apercevant celui qui C'était Horace...
- Kh quoi ! vous, monsieur le vicomte, di!-il ; vous! dans mon humbi,demeure!
Inconsciemment ou à dessem, d avait appuyé sur monsieur le vicomle et d vUbienlelTet qu'il produisait sur les quelques curieux qui avaient accompagne Iloi-ace sous prétexte de Im montrer le clienim.
Le jeune gentilhomme avait refermé la porte.
- Eh ! oui... c'est moi! répondit-il. Je l'a. laissé hier en compagnie de Lambert, et j'étais impatient de savoir...
- lîon! ça n'en valait pas la peine!... .Xou. avons cause, en effet, Lam- Lertel moi. jusqu'à deux heures du m.iliu : mais je n'ai pas réussi à le fa.re jaser... U-peudanl, ou j.- me trouip. ton, o;, il v a q,„.|,me chose
- Oii..i?
;■ .!'■ li.' sais pas, mais je le connais! .1 n'était pas dans son assimile ou aurait du q,. d se sentait mai à l'aise. Chaqa. fois qu'il entrait quelqu'un au
!i72 LA l-ILLK Ui::5 CAMELOTS
caboulot, il avait comme un frisson, cl je voyais bien qu'il louchail, — il a dû faire quelque mauvais coup, c'est sûr.
Horace frappa sur l'épaule de Caminade.
— Tu ne te trompes pas! dit-il; car cette nuit on a tenté d'empoisonner M. Besgranges qui habite le pavillon de l'hôtel Pradié d'où nous avons vu sortir Lambert.
— Est-ce possible ! qui vous i'a dil?
— • Un billet que j'ai reçu ce matin, à la première heure.
— Un billet...
— Il n'est pas signé... mais j'ai comparé l'écriture... et j'ai reconnu celle (le Erunette... elle ajoute que M. Desgranges doit être transporté aujourd'hui au château de Longueviiie.
— Brunette est donc dans le sccreL..
— Il faut croire.
— C'est invraisemblable...
Horace eut un sourire énigmatique.
— Non, répondit-il... car il se pourrait bien faire que Brurietle cl Raymonde ne fussent qu'une, seule et même personne.
Caminade eut un baut-le-corps.
— Ohl oh ! fit-il, c'est que ça serait grave, savez-vous ? Horace ne répondit pas; un pli sombre creusait son front :
— Oui. dit-il. peu après; mais malheureusement, ce n'est pas la seule chose qui m'inquiète...
— Qu'y a-t-il donc?
— René.
— Eh bien !
— Il a disparu.
— Allons donc 1
— Il avait promis de me venir voir aujourd'hui à la pi'emière heure.
— Vous ne l'avez pas revu?
— Non... et comme j'étais inquiet, je suis allé rue Taitbout.
— Il est sorti?
— Il n'est pas rentré.
Caminade lit un mouvement.
■ — Diable! dit-il, je ne m'attendais pas à celle-là... Où peut-il être... que s'esl-ii passé entre Brunette et lui?... Moi. vous savez... le père Bridard ne me dit rien de bon.
— Moi, non plus...
— Enlin... qu'allez-vous faire?
— Eh! je n'en sais rien et cependant je cherche depuis une heure.
Tout en parlant de la sorte, Horace observait Caminade et, au bout de quelques secondes, il laissa échapper un geste de surprise.
— Mais, tu allais sortir, dit-il alors, et je remarque que tu as fait des frais exceptionnels de toilette.
— ■ Gomme vous dites, monsieur le vicomte, je suis invité à déjeuner.
— Ail ! ah !
— Et peut-être la personne qui me fait l'honneur de m'admcttre à sa table, ne sera-t-ellc pas fâchée d'apprendre ce qui est arrivé cette nuit à rhùtel Pradié.
— Serait-ce la Cagnotte?
— Elle-même, monsieur Horace.
— Et à quelle heure dois-lu te rendre chez elle '?
— .\ onze heures.
Horace consulta sa montre.
— Eh bien, il est dix heures et demie, dit-il : j'ai ma voiture sur le boulevard, je vais t'y conduire.
A cette proposition inattendue, Caminade se redressa.
— Est-ce sérieusement que vous me faites cette offre? dit-il en regardant Horace, pour s'assurer qu'il ne se moquait pas.
— Tu en doutes !
— Non, monsieur Horace, non; je sais que vous n'êtes pas fier, vousl mais tout de même traverser le boulevard, comme ça, dans une Victoria de maîlri'.
— .\llons. iiarl(ins-nous! viens-tu?... interniuipit le jeune gentillionnne en riant.
— Si je viens! (il Camhiaile; nous passerons devant la C/iartreusc, n'est-ce pas? C'est ça qui \;i éjiater les populations! .\h! on eu parlera quelque temps dans Landerneau.
Et il passa drvani lloiacc prnir lui montrer le chemin, l'ne demi-heure apivs, Caminade arrivait chez la Cagnotte.
I,a Cagnotte habitait avenue Gabrielle un liùtel qu'elle a\ait loué dès qu'elle avait été engagée. C'était charmant, et la jolie artiste en avait fait un nid délicieux.
Vingt fois déjà, si elle eiU voulu, l'hôtel lui aurait appartenu; mais la Cagnotte n'était pas une femme comme une autre, et bien qu'elle n'eût jamais prétendu au moindre prix de vertu, cependant elle a\ait le sentiment de sa propre dignité- piMissé' à un degré' tivs éle\é. Elle ne se f.iisail d'ailleurs aucune illusinn
574 LA in\AA: DES CAMELOTS
sur sa situation; seulement elle avait certains /jrmc//;''^- bien arrêtés, sur lesquels elle était résolue à ne pas transiger.
Si elle voulait bien se donner, — pour aucun prix, elle n'eût consenti à se vendre.
Et elle attendait !
Ce matin, quand Caminade fut introduit dans le boudoir où elle venait d'achever sa toilette, elle tourna vers lui son visage souriant.
— C'est toi! dit-elle, à la bonne heure! tu es exact... C'est une qualité... M'apportes-tu des nouvelles?
— Beaucoup de nouvelles, répondit Caminade, et des plus intéressantes.
— Eh bien, passons dans la salle à manger... tu me raconteras tout cela, en déjeunant... tu dois avoir faim.
L'ex-baryton se mit à rire.
— Oh! tu sais, répondit-il avec enjouement, l'appétit! ça ne se commando pas, et le mien, malheureusement, n'attend jamais que le repas soit servi.
— A table, alors, mon vieil ami... à table... dépêchons-nous...
Et passant son bras sous le sien, elle l'entraîna gaiement vers la salle à manger.
La table y était dressée, et Caminade eut comme un éblouissement dès qu'il aperçut sur la blancheur mate du linge damassé, les cristaux, l'argenterie, les flacons ciselés, et surtout une écrevisse éventrée, qui montrait sa chair appétissante sur le coté droit de la table, tandis qu'à gauche s'élevait un pâté de foie gras, dont la forme majestueuse et le fumet pénétrant chfirmaient en même temps le regard et l'odorat.
L'ex-baryton en avala sa salive.
— Et dire que rien de tout ça n'est en carton ! s'écria-t-il en s'asseyant en face de la Cagnotte, ainsi que celle-ci l'y invitait.
La Cagnotte s'assit à son tour, et Caminade commença par Técrevisse.
C'était sa passion!... Ily avait bien cinq ou six ans (ju'il ne s'était trouvé à pareille fête.
Aussi, pendant le premier quart d'heure, ne perdit-il pas une bouchée; même, on aurait pu croire qu'il avait tout à fait oublié les confidences annoncées.
Mais quand on eut emporté la carapace de Fécrevisse et qu'on eut servi les côtelettes Soubise, dressant autour du plat d'argent leurs papillotes coquettes en dentelle de papier, l'ex-baryton s'ingurgita le contenu d'un joli verre de mousseline et souffla un moment, en enveloppant sa camarade d'un œil bienveillant et doux.
— Ma loi! dit-il, cela va déjà mieux! et je crois que, uiainlenaiil. nous pourrions entamer le chapitre des faits divers.
— Oh ! j'ai le temps.
LA FILLI- DES CAMKl.OTS
— Non! non! il ne faut pas abuser des meilleures choses... au surplus, sois tranquille, je n'y perdrai rien, et quand sonnera l'heure du foie gras... lu verras quel accueil je lui réserve.
— Alors, comme tu voudras... dit la Caznotte.
Caminade commença donc le récit des événements qui s "étaient accomplis la veille: l'affaire de la rue du Croissant, celle de l'hôtel Pradié, la visite qu'il avait reçue le matin à Y Hôtel Bradj, et enfin la disparition de René.
La Cagnotte écoutait avec une profonde attention, mangeant à peme du bout des dents, posant parfois ses deux coudes nus sur la table, pour prendre sa jolie tête dans ses longs doigts effilés, ou parfois encore fermant les yeux comme pour suivre une pensée qui pesait sur son esprit.
Cela dura une demi-heure, et ce fut seulement quand Caminade eut cessé de parler qu'elle releva le front et parut revenir à elle-même.
— Ainsi, dit-elle en résumant ses diverses impressions, cette nuit on a tenté d'empoisonner M. Desgranges... et M. d'Harville a disparu...
— Voilà ce qu'assure M. Horace.
— Horace I René! répéta la Cagnotte d'un ton vague, pendant qu'une vive rougeur montait à ses joues.
Caminade Tobservait en ce moment, et il fut frappé de son attitude. Mais il n'eut pas le temps de s'abandonner à son élonnement, car on venait de servir le pâté de foie gras, — il redevint sérieux et presque grave.
Le pâté de Strasbourg était aussi sa passion... 11 s'était engagé à lui réserver un bon accueil, — il tint son engagement.
Et ce ne fut qiie lorsqu'on lui eut enlevé sa dernière assiette qu'il revint à la réalité de la situation.
La Cagnotte n'avait pas bougé : Caminade en resta tout ébahi.
— Eh bien, eh bien, dit-il de sa bonne voix de belle binneur, qu'as-tu donc, ma fille... est-ce que tu es sortie.'
La Cagnotte secoua la télé avec force et ébaucha un sourire mélancolique ;
— Non, répondit-elle avec une expression douloureuse, seulement je songeais...
— X quoi?
■ — Ohl j'ai ntmme ra, depuis (im-biuo temps, un tas de choses dans la tête.
— Ll dans le cœur, peut-être.
— Peut-être là aussi.
— Ksl-cc que nous serions pincées?
■ — .le ne sais [las.
— Kh\ mais, c'est (pi'il faut -avoir.
— Tu as raison : mais il y a des jours où l'on m' voit p;is bien clair dans ce qui se passe là, et alors...
576 LA l'ILLi-: DES CAMELOTS
Elle reprit sa, tête dans ses mains et la pressa avec énergie.
— Allons, dit-elle comme se parlant à elle-même, je suis folle; c'est impossible. Ce serait mal et j'en aurais trop de remords.
D'ailleurs, poursuivit-elle sur le môme ton et avec un pli amer au coin de la lèvre, est-ce que nous devons aimer, nous autres, ou pluLôl, est-ce qu'on peut nous aimer?
Caminade dégustait une gorgée d'excellent moka; il s'arrêta brusquement :
— Décidément! interrompit-il... tues malade, ma fille, et il faudra soigner ça...
On ne peut t'aitner, dis-tu... Ah! tu me la donnes belle, par exemple, car j'en connais un... moi!
— Horace ! fit la Cagnotte.
Et elle ajouta d'une voix si basse que Caminade ne l'entendit pas ;
— Oui... lui! — mais l'autre...
Ce fut tout.
Presque aussitôt, elle se dégagea de ces pensées qui la troublaient, et quand elle releva son regard sur Caminade, ce dernier remarqua avec satisfaction que toute sa sérénité était revenue.
— A la bonne heure! dit-il, avec enjouement, je t'aime mieux comme ça et j'en suis pour ce que j'ai dit : celui qui prendra livraison du lot tout entier, ne sera pas à plaindre.
La Cagnotte sourit à cette flatterie de coulissés. Elle était revenue tout à fait de son trouble passager.
— Voyons ! dit-elle d'un ton bref et un peunerveux; parlons sérieusement, et tâchons d'être utiles à nos amis. Dans ce que tu m'as conté tout à l'heure, il y a une chose qui m'a particulièrement frappée...
— Laquelle?
— Ne m'as-lu pas dit qu'il était question du départ prochain de M. Desgranges pour le château de Longueville?
— Il part ce soir. ,
— Avec Ray monde?
— Sans aucun doute.
— Et si Raymonde quitte Paris, il est vraisemblable que M"" Pradié l'accompagnera.
— C'est certain.
— Enfin, comme le comte de Presles est amoureux de Laura, on peut croire que lui-même...
— Arrivera au château en même temps que les autres. On y pourra faire un loto de famille.
La Cagnotte lit un geste approbatif.
Ces Cois, soulevés p..,r les ralal.s, viennent déferler -.u ni-,. .
wirnr au pied du manoir. {I». 5Sl.)
Mais (|iiel moyen?
" ra..K DES CAMEL0T3. - £o. ;. „o,,, „ ^,. ,,^. .^
LA l'ILLE DKS CAMKLUl.S
— Il n'y en a qu'un, c'est de prendre le même train que lui et de faire la même route.
— Eh quoi! tu veux que moi !... Et si Lambert est de la partie?
— C'est probable.
— Il me reconnaîtra.
La Cagnotte haussa les épaules
■ — Voilà que tu deviens modeste, réjiliqua-t-elle avec une bienveillanîe ironie... et ce talent de (jrimc! est-ce que tu l'aurais laissé en province? Caminade se redressa, l'œil brillant.
— Ah! tu me prends par mon faible! s'écria-t-ii, en avalant un dernier verie de chartreuse; tu veux donc que je me déguise?
— Cela te déplaît?
— .\llons donc! tu ne pouvais pas me faire une proposition plus agréable.
— Alors, c'est dit!
— Je partirai avec la famille Pradié, et comme tu débutes samedi prochain, je serai de retour ici vendredi soir.
— C'est entendu .
Caminade s'était le\é; la Cagnotte lui avait offert un cigare qu'il s'était empressé d'allumer, et il se disposait à se retirer, quand il se retourna vivement comme pris d'une idée subite.
— Une idée! fit-il en revenant vers la Cagnotte.
— Dis vite, répondit celle-ci; l'heure de ma répétilion approche, il faut que je m'habille.
— Si je demandais à M. Horace de se mettre de la partie ?
La Cagnotte hésita quelques secondes à répondre. On eût dit qu'un mystérieux comliat se livrait en elle, et même, elle croisa un moment ses deux mains sur sa poitrine, comme pour en comprimer les battements.
— Soit, dit-elle enfin; je le veux bien, pourvu qu'il promette d'être prudent ; et quand il reviendra, dis-lui que je serai heureuse de le recevoir, et d'apprendre de lui ce que vous aurez fait là-bas.
Sur ces mots, elle rentra dans son boudoir, où elle alla s'accouder sur sa chaise longue.
Et pendant une demi-heure elle demeura ainsi, le front courbé sous quelijue pi'ofonde rêverie, le regard vague, la poitrine agitée.
La pauvre enfant était depuis une année dans un singulier état d'esprit.
Quand elle avait quitté Paris \Hn\v se rendre à Bordeaux, en compagnie de Caminade, elle emportait dans son cœur le souvenir d'un beau jeune homme, d'allure élégante et aristocratique qu'elle avait fini par remarquer.
Celait Horace de Pireull.
Elle avait nppris son ihmm le JiMnlcniain nn'im^ du jour où elle l'avait
remarqué; Horace était fort connu dans le monde des cercles et des théâtres, et il était imiverseilement aimé.
La Cagnotte ne pouvait pas d'ailleurs s'y tromper longtemps, et quand elle ne put plus douter de raltention dont elle était l'objet de la part du jeune gentilhomme, elle en éprouva une vive sensation, en même temps qu'une amère tristesse.
Jusque-là. elle n'avait pas pensé encore qu'elle dût aimer un jour, et elle ne songeait guère qu'à travailler pour faire sa vie honnête et libre.
Toutefois, c'était une fdlc de bon sens; et elle comprenait bien que les femmes de théâtre ne peuvent pas prétendre à être aimées comme les autres femmes; mais ce sentiment n'était encore chez elle qu'à l'état vague : on se fait 'facilement illusion quand on est jeune et jolie, comme elle l'était... et elle s'obstinait bien souvent dans ce rêve d'amour sincèi-e et pur, que toutes les jeunes iilles ont bercé au début de la vie !
Ce qu'elle ressentit quand elle dut s'occuper d'Horace lui communiqua un étonnement inattendu.
C'était la première fois qu'elle était ainsi atteinte, et elle en fut toute [orplexe.
.\imait-clle Horace? Pas encore.
Mais elle le trouvait bien et il l'occupait souvent.
C'est à cette époque qu'un engagement lui fut proposé pour Bordeaux.
Elle avait accepté avec joie ; d'abord parce que l'engagement était des plus ...antageux et devait vraisemblablement lui ouvrir les portes d'un théâtre d'ordre; en second lieu, parce qu'elle allait être ainsi obligée de s'éloigner de Paris et qu'elle espérait se remettre, à distance, de l'émotion qu'e'le venait d'éprouver.
Elle ne comptait pas sur ce qui l'attendait à Bordeaux.
Le lecteur se rappelle peut-être que la. Cagnotte était descendue à l'Hôtel (Juiemif, et, pendant les premiers jours, elle n'eut pas le temps de se laisser ui-lraire. Elle avait ses débuts à préparer, et, de plus, il lui avait fallu répondre à plusieurs interrogatoires à propos de l'alTaire d'AngouIéme.
Mais au bout de cimi ou six jours, un matin, comme elle sortait de l'holol. r se rencontra sur le pas de la porte avec un jeune homme dont la physionomie sympathiiiuc attira et retint son regard.
Elle ne s'y arrêta pas autrement cependant ; mais les jours suivants, les mes rencontres se reproduisirent, et elle en éprouva une sorte d'agacement mrvcux, (pii finit par la préoccuper à ce point qu'une l'ois elle demanda au ni;iilre d'InMel quoi était ce voyageur qu'elle rencontrait si souvent et qui ressemblait si peu aux voyageurs ordinaires ipie le commerce i-xpédie ptMioditiuemeul sur la p,o\iii'e.
S80 LA l'ILLE DES CAMELOTS
On lui répondit, qu'il s'appelait René d'Harville, qu'il était depuis un mois à Bordeaux, où il menait une vie des plus régulières.
La Cagnotte ne renouvela pas ses qujcstions, et jusqu'au moment de son départ, elle se tint sur une réserve prudente.
Au surplus, René n'avait jamais pris garde à la jolie artiste. Chaque fois qu'il la croisait dans le salon de l'hôtel, il se contentait de la saluer, comme il eût fait pour toute autre femme ; jamais il n'avait essayé de lui parler; peutêtre même ne l'avait-il pas regardée. Son esprit était évidemment ailleurs.
La Cagnotte en conçut un dépit dont elle ne démêla pas bien, d'abord, le caractère; mais il est certain qu'à partir de ce jour, la pensée de René s'empara d'elle avec une autorité contre laquelle elle ne tenta même pas de réagir, et que, sans s'en douter, elle s'abandonna à un sentiment nouAeau, bien plus vif que celui que lui avait inspiré Horace.
Caminade, lui, ne s'apercevait de rien, parce que tout cela lui était bien indifférent, et la rusée enfant obtint par lui, sur René, une foule de renseignements des plus étranges qui ajoutèrent le charme du mystère à l'intérêt qu'il avait éveillé en elle.
Puis un fait bizarre se passa — un matin, elle ne revit plus René. — Qu'était-il devenu? Où était-il allé? Elle interrogea et nul ne put lui répondre.
René était parti sans même dire où devaient lui être envoyées les lettres qui lui parviendraient après son départ.
La Cagnotte en reçut un coup cruel : elle revint à Paris, douloureusement impressionnée, déconcertée surtout de voir finir sitôt le petit roman dont le prologue était à peine ébauché.
Elle se résigna et une année se passa.
Elle avait repris sa vie de travail et déjà elle ne donnait plus que de fugitives pensées au mystérieux voyageur de ï Hôtel de Guienne, quand une après-midi, au Bois, elle le rencontra en compagnie d'Horace !
Tout son cœur s'était soulevé. C'était lui! Voilà qu'il revenait au moment où elle allait l'oublier!
Quant à René, il ne l'avait même pas reconnue.
Mais qu'importe !
Dans le premier moment, elle ne discuta pas avec l'ivresse qui la saisit ; tout entière au sentiment qui se réveillait en elle, elle n'eut plus qu'un but, s'occuper de René, apprendre qui il était, se rapprocher de lui!... et elle n'épargna rien I)our atteindre ce but!
Et quand on lui dit (|ue René aimait une autre femme, la jalousie qui la mordit au (d'ur l'êrlaira tout à coup sur la profondeur de son amour, et elle résolut de lutter de tendresse et de dévouement avec cette rivale inconnue et détestée déjà, qui la menaçait dans son bonheur.
LA FILLE DES CAMELOTS 58i
Elle fit suivre René, observa Raymonde, fit agir Caminade : elle soutTrit, pleura, passa par toutes les joies et tous les désespoirs de raniour. et enfin, quand elle se fut bien convaincue que René aimait Raymonde, comme elle l'aimait elle-même, quand elle comprit surtout que ses agissements ne pouvaient aboutir (ju'au malheur de René, le découragement la saisit, une amertume sans nom pénétra son cœur brisé, et il lui sembla que la vie allait la quitter.
Mais c'était un cceur excellent que la Cagnotte, et une nature pleine de ressorts. Elle n'avait été que surprise par ce sentiment contre lequel elle s'était trouvée sans défense ; elle se dégagea peu à peu du trouble de cette situation si nouvelle, l'apaisement se fit, et, rendue à elle-même, elle ne sentit plus en son sein ni haine, ni jalousie.
Elle resta donc quelque temps encore, soucieuse et triste, après le départ de Caminade. De temps à autre, une lueur passait dans son regard, pendant qu'un dernier frisson secouait ses épaules. Mais, quand elle entendit une heure sonner à la pendule du boudoir, elle releva vivement la tête, passa sa main rapide sur son front, comme pour en chasser une dernière pensée importune, et, appelant sa femme de chambre, elle acheva sa toilette pour se rendre à sa répétition.
Sur la côte de Normandie, non loin de Caen, s'élève un de ces vieux manoirs, dont quelques rares spécimens restent encore debout, çà et là, pour donner aux touristes modernes l'idée de ce qu'était le pays au moyen âge
C'est le château de Longueville.
Le vieux burg a bien subi certaines transformations depuis le siècle dernier; les douves profoniles qui l'entouraient ont été comblées; le principal corps de logis, la cour d'honneur, ont été restaurés sous une direction intelligente, et l'on a prodigué, à l'intérieur, des aménagements où l'on retrouve tout le lii\e et le confort des plus riches hôtels de la capitale.
Mais l'extérieur est resté le même; les grosses tours à mâchicoulis sont intactes; on peut se promènera l'aise sur les plates-formes, larges de huit pieds au moins, et l'on assure même dans Ir pays (|u'il existe des souterrains qui vont se prolongeant jusqu'à la mer.
La mer n'est du rcsh; (|u'à cinq cents mètres de là, et ce n'est pas un des spectacles les moins 'cui-irux qin' criiii de ces Ilots soulevés par les rafales des nuits d'équinoxe, cl <pii Nicuiiciil ili l'crlrr au |iied du manoir nn'-mc.
D'ordinaire, pendant l'hiver, le château n'était habité (|ue par un vieux fermier qui occupait les communs avec sa femme et sa fille; mais pendant l'été.
K82 LA FILLE DKS CAMKLOTS
c'est-à-dire au mois de juin. M"" Pradié y venait avec Laura et quelques amis, et c'était alors une animation, un mouvement qui communiquait aux alentours comme une vie nouvelle où se retrouvait la gaieté bruyante et factice de Paris.
Celte fois, les hôtes liabituels de Longucville avaient devancé l'époque accoutumée, et le vieux gardien du château avait été tout surpris de les voir arriver un soir, inopinément, et sans s'être fait annoncer.
La présence de M. Desgranges suffisait à justifier cette dérogation aux vieilles habitudes ; et quand on vit le vieillard s'avancer au liras de Piaymonde, se soutenant à peine, le regard atone, les joues creuses et pâles, on ne demanda pas d'autre explication.
C'était un moribond que l'on amenait au château, et l'on ne douta pas un instant, en dépit de l'amélioration constatée à Paris, qu'avant peu de jours on creuserait une tombe de plus au petit cimetière de Tréhicl.
On s'installa tant bien que mal : Laura dans l'aile gauche ; Raymonde avec M. Desgranges dans celle de droite, et l'on s'organisa pour rendre le séjour moins pénible.
Toutefois, en dépit de la bonne volonté que chacun y apporta, il était évident qu'une certaine contrainte pesait sur l'esprit de tous.
Laura était soucieuse, Raymonde était inquiète, M. Desgranges, lui-même, semblait sous lïnfluence d'une agitation nerVeuse d'un caractère spécial.
A plusieurs reprises, durant la seconde journée, il avait voulu se lever, et on avait eu toutes les peines du monde à le retenir. La nuit avait été fort mauvaise; il ne s'était endormi que trt's tard et, en se réveillant, une sorte de délire l'avait pris.
Des paroles incohérentes s'échappaient de ses lèvres : il appelait Raymonde,parlait de souterrain... de cassette... Et de ses deux bras étendus cherchait à repousser un fantôme dont il se croyait menacé.
Vers le soir cependant, il se calma cl parut recouvrer toute sa lucidité d'esprit.
11 causa avec Raymonde et Laura, leur dit qu'il se sentait beaucoup mieux, et qu'avant peu elles comprendraient pourquoi il avait voulu quitter Paris, et venir à Longueville.
11 était six heures, — il était fatigué, — il s'endormit tout en causant.
Raymonde et Laura le laissèrent un moment aux soins de la bonne qui le servait d'habitude, et allèrent s'accouder à la fenêtre d'une chambre voisine.
Le crépuscule couvrait la campagne environnante d'un voile transparent.
Les deux amies restèrent quelques moments absorbées dans la contemplalion du tableau mélancolique qui se déroulait à leurs pieds... puis, au bout de quelques minutes, elles se prirent à tressaillir sous l'empire du même sentiment.
A deux cents mètres environ du château, elles avaient vu deux ombres se
glisser le long de la grève et gagner l'extrémité de la pointe sur laquelle s'élève Longueville.
Elles échangèrent un regard rapide et troublé.
— Quels sont ces hommes? dit Raymonde.
— Des douaniers, sans doute, fit Laura.
— Non. Ceux-ci ne sont pas mis comme des douaniers.
— Qui veux-tu que ce soif?
— Je ne sais. Des étrangers.
• — A cette heure? Est-ce que lu aurais peur?
— :\loi!
Laura attira Raymonde contre sa poitrine et l'embrassa avec effusion.
— Et puis qu'importe, dit-ejle avec un enjouement forcé; tu étais inquiète de l'état de M. Desgranges, et maintenant, le voilà qui va mieux; pourquoi s'occuper d'autre chose? N'y pense plus; je vais te laisser.
— Tu me quittes?
— Oui, j'ai mal dormi, la nuit dernière... Toi-même, tu n'es pas encore bien remise des émotions et des fatigues du voyage... Demain, quand je te reverrai, j'espère te trouver fraîche et belle, comme je t'aime.
— A demain ! dit Raymonde.
— ■ A demain ! répliqua Laura.
Et elle s'éloigna.
Après son départ, Raymonde resta quelque temps accoudée à la fenêtre, plongeant son regard obstiné dans la campagne, que la nuit commençait à envahir, et peut-élre y fût-elle demeurée longtemps encore si, à un moment, elle n'avait entendu marcher derrière elle, dans la chambre.
Elle se retourna et aperçut une [letite bonne du pays, qui étail entrée en scrviii' depuis la veille.
— Que voulez-vous? demanda lîaymonde.
— Que mademoiselle m'excuse, répondit la jeune fdie, mais mademoiselle doit se rappeler que. hier, je lui avais dit qu'on avait vu deux hommes rôder pendant une partie de la nuit autour du château?
— Je me rappelle, oui... lit Raymonde: eh bien?
— Eh bien, ces deux hommes, je viens de les apercevoir encore.
— Ce sont les mêmes?
— J'en suis sûre.
— Vous les connaissez?
— Je ne les ai jamais vus.
— Mais d'où viennent-ils?... oi'i habilenl-ils?...
— l'our ce qui est de ça... il m'est impossible de le dire 5 mademoiselle, mais je crois qu'ils vierment de Trémel.
-— II faut s'en assurer.
— Si mademoiselle le désire, j'irai jusqu'au bourg.
— C'est cela! allez... et venez me dire ce que vous aurez appris... Raymonde rentra alors dans la chambre de M. Dcssgranges.
Il dormait... et elle s'assit, après avoir renvoyé Yvonne.
Un long temps se passa alors...
La nuit était tout à fait venue; la marée montait; le vent soufflait avec violence ; au dehors, (ont était triste et sombre.
Raymonde retomba dans ses rêveries...
Tout à coup, elle se dressa et prêta l'oreille.
M. Desgranges s'était réveillé, et venait de se lever sur son séant.
Son regard clair et sans trouljle parcourait la chambre et vint s'arrêter sur la jeune fille.
— Raymonde... dit-il à voix basse..! tu es là? réponds'!
— Oui, mon père, répondit Raymonde.
— Et Laura... Yvonne sont parties? Nous sommes seuls? .— Tout à fait seuls.
Le vieillard fit un mouvement pour se lever.
— Que faites-vous? dit Raymonde.
— Je veux me lever... Laisse-moi... entends-tu?... Je le veux! Tout en parlant, il s'habillait.
— Attendez, au moins, que j'appelle... insista Raymonde.
— Non, que personne ne vienne! Toi ! toi seule!
— ' Mais où voulez-vous aller?
— Tu verras... attends... là!
Et il continuait de s'habiller.
On eût dit qu'une force nouvelle lui était venue, et que, subitement, il avait recouvré toutes ses facultés.
— Ah! pourvu que je puisse aller jusqu'au bout... balbulia-1-il de temps en temps... Mon Dieu! soutenez-moi.
— Mais, mon père! supplia l'enfant qui ne savait plus que penser.
— Tais-toi! tais-toi! répliqua le vieillard d'un geste fébrile; le moment est venu; demain, peut-être, il serait trop tard... viens!
Et comme il prenait la main de Raymonde pour l'entraîner vers la porte :
— Vous voulez sortir? fit celle-ci.
— Oui, je le veux.
— Par un temps ]iar(il... souffrant comme vous l'êtes, c'est aller nu (levant de la mort.
M. Desgi'anges se pencha alors à l'oreille de Raymonde, et baissant sa voIl par excès de prudence :
IJl'U.v »iiliuuiik-s ><• i.ri.liltTiMil sur les (lainis du souteiniin. (P. 5890
— Écoule, dit-il d'un ton plein de fièvre, tu aimes René d'Harville, ii'e«t-rc pas?
— Que dites-vous?
— Répondu.
— Oui, oui, je l'aitnc! je laiiiie!
• — Et tu veu\ (]u"il soit iieurciix.
Ll». T4. — Pltlir.E ZACCCiNE. ~ I.A m.LE DES CAMELOTS. — SD. 1. tlOCFF ET C''. LIV. 14
VM
— Mou Dieu! il le (Iciiiandc!
— Eh bien, u'iirsilo jilus alors.,. Car, c'est son boulunir ([u'il s'agil d'asmmv cette nuit!
— Je no vous compremls pas.
— Viens doui"., encore une fois, et avant unis heure tu auras tout compris. Ils marcbùrent alors vers la porte qui conduisait dans le jardin.
Mais avant d'en franchir le seuil, le vieillard s'arriMa.
— Il y a là, dit-il, une lanterne sourde; tu vas la prendre.
— La voici... répondit Raymonde
— Bien,.., à côté, doit se trouver un oulil dont j'ai besoin.
— Il y est, en elïet, ^ Prends-le,
— Mais que comptez-vous faire?
M. Desgranges ne répondit plus; il avait pris avec autorité le bras de Raymonde et renlraum vers le jardin.
Il faisait une nuit des plus impénétrables; la rafale sifllait avec rage aux angles des tourelles.
Le vieillard et la jeune tille se tenaient étroitement serrés pour ne pas être renversés par le vent,
Enfin, au bout de quelques minutes, ils atleignireut une vieille porte qui donnait sur les sous-sols et les caves du chiteau; dès que M. Desgranges l'eut ouverte, à l'aide d'une clef qu'il tenait cachée dans l'une des poches de son paletot, ils pénétrèrent dans un long couloir h l'extrémité duquel commençait un escalier en spirale.
L'escalier avait vingt marches; ils le descendirent, et immédiatement, sans s'arrêter, ils s'engagèrent dans une sorte de souterrain, taillé en partie dans le roc, et qui, de distance en distance, était coupé par de petits couloirs , qui venaient se relier à l'artère principale.
Quelque chose comme un labyrinthe,
Mais l'endroit paraissait être familier à M. Desgranges ; il marchait en avant, d'un pas assuré, éclairé par Raymonde, soutenu par une force exceptionnelle, et pendant tout le trajet il ne manifesta pas la moindre hésitation.
Du reste, aucune parole ne fut échangée ; le vieillard semblait absolument absorbé par cette œuvre de ténèbres, et Raymonde était trop émue de l'aventure et des conditions presque fantastiques dans lesquelles elle s'accomplissait, pour se laisser distraire par quelque autre préoccupation.
Soudain. M. Desgranges s'arrêta, et un profond soupir de soulagement souleva sa poitrine.
— Qu'y a-t-il? demanda Itaynionde.
— C'est ici! répoiidit le vieillard.
— Eniin!... Dieu soit loué!
— Lève ta lanterne... ou plutôt, donne-la-moi... donne!
Raymonde obéit... mais, dans le mouvement qu'elle fit, les rayons allèrent frapper en plein le Aisage de M. Desgranges, et elle fut bien près de la laisser échapper.
Le malheureux était livide ; l'œil était vitreux ; une ligne blanche et mate cerclait les ailes du nez; une sorte de sifflement déchirait sa poitrine.
Elle se retint au rocher pour ne pas tomber.
Mais déjà M. Desgranges s'était emparé de la lanterne, et il examinait avec une attention haletante toutes les aspérités du rocher.
Cela dura vingt secondes à peine. Puis il jeta un cri.
— C'est ici! le voilà! balbutia-t-il. Xhl chère enfant. Maintenant, nous n'aurons plus rien à craindre ! et lui! lui! le misérable...
11 se mit à rire d'un rire de fou, en se tournant vers Raymonde.
Celle-ci était elle-même plus pâle qu'un suaire.
Mais, si elle avait pâli et tressailli, c'est qu'il y avait à son désordre ur.e cause plus saisissante encore peut-être que ce qui s'accomplissait sous ses yeux.
Depuis un moment, elle avait cru entendre comme un bruit de pas derrière elle.
Était-ce la rafale... était-ce l'écho qui lui apportait le sourd murmure de la mer déferlant sur les brisants prochains?
Elle n"eut pas le temps de vcrilier, et demeura sous cette impression vague.
M. Desgranges s'était mis au travail avec une activité dévorante.
11 attaquait le rocher d'une main acharnée, et, sous l'outil dontil était armé, le ciment qui scellait une partie du granit s'émiettait et volait en éclats.
C'était un rude travail; mais le vieillard ne paraissait pas s'apercevoir de la fatigue.
Enlin, un gros (piartier de roche s'ébranla et de ses dix doigts nerveux il l'envoya rouler sur le sol.
Un rire strident s'échappa une seconde fois de ses lèvres, pour s'éteindre brusquement.
(juebjue chose avait remué à peu de distance, et il avait entendu!
Toutefois, ce ne fut (pie l'alTaire d'une seconde ;et aussitôt, il reprit la besogne interrompue.
Mais Raymonde avait entendu, elle aussi; tout son sang se glaça; et un cri terrifié était sur ses lèvres, quand une main saisit la rienne, cl la serra doucement.
— Silence ! je suis près de vous ! dit en même temps une voi\ à son oreille. Et toutes ses terreurs s'évanouirent.
C'élnit la voix de René.
Il était là! elle n'avait plus peur.
58S I.A ril.LK DES CAMlil.OTS
D'ailleurs ce qui se passait ne devait pas tarder à attirer son attention tout entière.
M. Desgran'-'cs recommençait!
Il ne s'agissait plus que de détaclicr une dernière pierre, scellée comme la première à l'aide d'un ciment plus dur et plus résistant que le rocher, et il redoublait d'clïorts, sentant bien lui-même que, depuis un moment, ses forces commençaient à s'épuiser, et qu'il fallait se bâter.
Un souffle ardent s'engageait dans sa gorge; une sueur abondante mouillait ses tempes; ses doigts s'accrocbaicnt par instants au rocber avec une sorte de fureur désordonnée.
— Mon père! mon père ! muimura Ra\ monde, reprise de terreur.
— Laisse-moi, dil le vieillnrd.
— Reposez-vous.
— Non ! non !
— Nous reviendrons demain.
— Demain... il sera trop tard. Demain... je serai...
Et, dans un dernier effort, il enfonça son ciseau à froid dans le granit.
Mais ce fut tout.
Il avait épuisé ce qui lui restait d'énergie; l'outil s'écbaiipa de ses mains., un voile s'étendit sur ses veux, et, s'alTaissant sur lui-même, il alla rouler lourdement sur le sol.
Raymonde appela à l'aide, et aussitôt deu.x. hommes accoururent.
C'était René et Horace.
— Il faut le transporter au château, balbutiait Raymonde. René! monsieur Horace, ne perdons pas de temps! Le malheureux!
La pauvre enfant était plus morte que vive. Et pendant que les jeunes gens soulevaient le corps inanimé du vieillard, elle prit les devants pour éclairer le chemin qu'on allait suivre.
Au bout de quelques minutes le triste cortège disparaissait au premier déloui' du souterrain.
Et alors, à ce moment même, uu fait non moins étrange se produisit.
Raymonde et les deux jeunes gens portant le corps de M. Desgranges avaient à peine disparu (|u'un jet de lumière rayait les lénèbres(|u'ils laissaient derrière eux, ri qu'un boninie, se dégageant a\('c précaution d'uiie anfractunsilé profonde de rocher où il s'étiiil Ii'mu dissimulé jus(jue-là, s'axnnçait àpas lents, une lanterne à la main, vci-s l'nidniit où venait de s'évanouir le malheureux vieillard.
Comme il approchait du but, son pied heurta l'outil qu'avait laissé tomber M. Desgranges, et il s'empressa de le ramasser.
• — Bon! dit-il, l'arme est solide et peut servir. Ne laissons rien traîner. Mais que diable tous ces gens-là venaient-ils faire ici?
Il fit quelques pas et vérifia l'état d'avancement du travail.
Tout à coup, il s'arrêta, et fit un mouvement, comme si une idée subite lui était venue.
— Ah çà, balbulia-t-il , est-ce que je deviens idiot à présent, mais je connais ça maintenant; ce souterrain... j'y suis déjà venu... avec le comte!... Et je me rappelle... Ah! si Lenglumé était là... Quel souvenir! Voyons! voyons !
Et il se prit à examiner les lieux avec plus d'attention.
— C'est liien cela... ajouta-t-il aussitôt, ça devient clair comme bonjour; c'est bien ici... où avais-je la tête... la cachette pour la confection de laquelle on avait demandé Lenglumé... Le pauvre vieux... où est-il à présent?... Mais il ne faut pas se laisser détourner... k l'œuvre... et profitons de ce que personne ne peut venir nous déranger...
Il se remit au travail.
Toutefois, il ne fit pas grande besogne, car au moment où il se disposait à entamer le roc une nouvelle lumière jaillit de l'un des couloirs qui se reliaient à l'artère principale et deux silhouettes se profilèrent sur les parois du souterrain.
Caminade s'empressa de tourner sa lanterne.
— Ouais! murmura-t-il, que veut dire ceci et quels sont ces nouveaux paroissiens? — Bon... je les reconnais: c'est Lambert et le comte! Oh! oh! plus que ça de luxe; toute la société s'est donc dmiué rendez-vous dans les sous-sols. Attention, Bertrand!
Et il se réfugia dans l'anfractucisité du rocher, et s'y bbittit, aiin de pouvoir observer sans être vu.
Du reste, les deux nouveaux personnages ne s'occupaient guère de lui.
C'était bien Lambert et le comte.
Après le départ de Desgranges, ils avaient attendu (]nel(pic temps pour (|uiltrr le couloir latéral qu'ils occupaient et uuiintenant qu'ils croyaient la place liliri'. ils se décidaient à se montrer.
— S'ils avaient tardé encore (piclipics ininiiles, dit le comte de Presles, je n'étais plus maître de moi. — j'aurais fait feu.
— (Tenl été bien inijirudent.
— Sans diiute, je le reconnais!... mais (juand je songe qu'il suffisait d'un nouvel cITiiil ]i(iin' qm- 1rs papiers qui -ont là... l(Hnli;issi'iU aux mains de cet honinii'.
— Eb bien... c'est fini! Le bdnhiimme est ]iarli, cl je crois bien qu'il a reçu le coup du lapin. Il n'y faut plus penser.
oOO , LA FILLE DLS CAMELOTS
— Tu as raison.
• — A l'univrc donc... àFiruvrc! et hàtons-nous do sortir do ces souterrains, où l'on manque d'air.
Le comte ne répondit pas; il se mit à Fccuvre, comme il y était invité, et dès les premiers coups qu'il frappa, Lambert, qui le regardait faire, ne put s'empêcher de lui adresser de chaleureux compliments :
— A la bonne heurel dit-il... voilà qui s'appelle travailler! un vrai feu d'artifice, quoi! et ça ne va pas peser lourd.
La seconde pierre était entamée ; sous l'acier qui le brisait, les étincelles jaillissaient de tous côtés, comme du foyer incandescent d"une forge, et Lambert et le comte étaient comme enveloppés de feu.
Déjà, du reste, le trou s'était élargi; le résultat n'était plus douteux.
Mais à ce moment se produisit un accident qui allait remettre tout en question.
L'outil dont se servait le comte venait de se briser entre ses mains, pendant qu'un éclat de granit s'en allait frapper la lanterne que tenait Lambert et l'emportait au loin, déchirée en mille pièces.
Le comte proféra un effroyable juron.
— Ça, ça devrait être défendu! dit Lambert décontenancé.
— Qu'allons-nous faire maintenant? repartit le comte.
— Il faut retrouver la lanterne.
— Sans doute. Mais l'outil, l'outil qui est brisé!
— Eh bien, nous ne sommes pas loin du château. Restez ici dans le couloir, et pendant que je vais donner un coup de pied jusque-là...
Le comte pressa son front de ses deux mains.
— C'est le seul moyen! dit-il, mais il faut se hâter.
— Mettez-vous à l'écart... attendez-moi là!
— Non! non! interrompit le comte, je préfère t'accompagner. Viens! Et cette fois, du moins...
Us s'éloignèrent, éclairés par quelques allumettes que Lambert frottait de temps à autre sur le drap de son pantalon.
Caminade n'attendait que cette occasion ; il s'empressa d'en profiter.
Lui aussi comprenait qu'il n'y avait pas une seconde à perdre, et il n'en perdit pas.
■ Il était ro])uste : les gros ouvrages ne l'elTrayaient pas.
Ce qui restait à faire était d'ailleurs peu de chose, et le ciseau dnnt il était armé ne devait pas se briser.
En cinq minutes donc, la seconde pierre qui obstruait \\n' parlic du Iimu déjà pratiqué, fut complètement descellée, et c'est avec un profond soupir do soulagement qu'il la lit tourner sur elle-même et la jeta à ses pieds.
LA FILLE DES CAMELOTS oOl-
— Allons! allons! dit-il avec un petit ricanement, ce n'est pas encore trop mal pour un homme seul; maintenant... un enfant se chargerait du reste.
Il plongea son bras de toute sa longueur dans le trou béant.
Mais il y a loin, dit le proverbe, de la coupe aux lèvres.
Au moment où il retirait son bras, ramenant un objet dont il put à peine démêler la forme au toucher, un coup de l'eu retentit, qui remplit la voûte du souterrain de grondements éclatants et prolont'és.
C'était le comte qui avait tiré.
Il revenait, Tavait aperçu, et avait fait feu!
— Le misérable! s"écria-t-il en se précipitant sur Caminade. Seulement, quand il arriva prés du rocher, il n'y avait plus personne. Où était-il passé?
Le comte ne s'y appesantit pas : tout entier è son Imt, il vérilia à son tour l'état de la cachette, plongea ù diverses reprises sa main frémissante dans le trou, et au bout de quelques minutes accordées à cette recherche obstinée, il recula de deux pas, les joues livides, l'œil hagard, la lèvre tordue par une contraction hideuse.
— Malédiction! grommcla-t-il en labourant son crâne de ses dix doi'ns affolés.
— Qu'y a-t-il? fit Lambert en se rapprochant.
— La cassette a disparu.
— Ah! ah! il en est bien capable.
— Tu le connais?
— Pardieu ! c'est Caminade.
Le comte se redressa terrible en brandi>s:int son revolver.
— Mais il ne peut être loin, di(-il d'un ton énergique; il est blessé peutêtre.
Lambert fit un mou^^ement et dirigea les rayons de la lanterne sur le sol.
— Ma foi! dit-il, vous pourriez bien avoir raison.
— Comment cela ?
— Il y a du sang là. Regardez.
Ils se penchèrent et virent en effi'l (piolque- taches de sang au iiied du rocher.
— Cherchons! cherchons! poursuivit le ci>mte... il a dil fuir du n'ité de la falaise. Viens! et malheur à lui, si nous parvenons à l'atteindre !
Kt prenant les devants, il enlila le souterrain qui conduisait à la mer. C'était bien le chemin que Caminade avait suivi, et de loin en loin, ils relevèrent des empreintes de pas dans la terre hnmidi'.
Caminade était blessé, mais il ne songeait suère à sa blessure.
S92 LA KII.LE DIÎS CAMELOTS
11 comprenait le danger qu'il courait. .. et n'ignorait pas ipi'il avait all'aire à deux hommes qui ne reculeraient pas devant uu assassinat; il avait donc détalé avec toute la vitesse de ses jambes.
Le trajet était long; mais il l'avait déjà fait pour venir, il connaissait un peu les êtres... il le franchit en quehiues minutes.
Malheureusement, comme il approchait de la porte qui donnait sur la falaise, il entendit derrière lui un bruit de pas précipités.
C'était le comte et Lambert. Il n'était que temps de disparaître, et il redoubla de vitesse.
Mais, il avait déjà perdu beaucoup de sang; il sentait maintenant une brûlure intolérable à l'épaule; et une sueur froide mouillait son front.
Enfin, il atteignit la porte, l'ouvrit et la referma précipitamment : puis ayant, par excès de prudence, brisé une pointe de son ciseau froid dans la serrure, il se glissa le long de la falaise et courut à une barque qui était amarrée à quelque distance.
Cette barque l'avait amené là, deux heures auparavant, et le patron l'attendait.
Caminade sauta vivement dans la chaloupe.
— Maintenant! dit-il nu patron, pousse au large... et plus vite que ça. C'est tont ce qu'il put dire. Il se laissa tomber harassé sur un des bancs. Il était à bout de force, mais il était sauvé! '
Le lendemain, bien des choses se passèrent au château, et nous ne pouvons nous dispenser de les relater, car elles sont le complément des faits que nous venons de raconter.
M. Desgranges avait été rapporté presque mourant dans la chambre qu'il occupait; toute la nuit, il avait eu le délire, et le médecin que l'on avait appelé en toute hâte n'avait pas caché qu'il restait peu d'espoir de le sauver.
C'avait été un coup bien dur pour Raymonde, qui savait qu'à la ^ie du malheureux vieillard était suspendu son dernier espoir, et René, lui aussi, avait entendu avec une bien douloureuse impression la déclaration du docteur. Ni lui ni Horace n'avaient voulu abandonner Raymonde dans la triste situation qui lui était faite et René trouvait, même après l'effondrement de toutes ses espérances, une sorte de soulagement dans la douce communauté qui s'était établie depuis quebpies jours entre la jeune fille et lui!
Pendant la matinée, rien de précisément grave ne se passa ; mais vers trois heures l'état de M. Desgranges devint réellement alarmant, et à partir de ce moment on ne le quitta plus.
On attendait la crise suprême !
Raymonde élait assise près du lit, tenant la main dn moribond, Laura ne
Sur la grève, une barque raltendait. (P. ij%.)
l'avait pas qnitlir, cl Ileiié ot Horace se tenaient. an\ieu\ et attristés, dans une pièce voisine.
D'instant en instant, la puitrine du moribond s'oppressait de plus en plus. C'était commit le préiinle du râle, et ce n'est ijui' de loin en loin, que le calme semblait revenir par instants pour faire place hienlAt au di^sordrc et à la lièvre.
Dans un de ces moments de répit, et comme chacun faisait silence, on uv. 73. — riKiinK iaccomî. — i.a kii.u: ues camki.ois. — éd. j. noirr Ere'", liv. 75
entendit tout à coup des pas sur le parquet de ranticliambre et presque aussitôt une des femmes de chambre vint parler à voix basse à M"° Pradié.
— Quelqu'un est là, qui demande mademoiselle, dit la femme de chambre.
— Qui cela? demanda Laura.
— M. le comte de Presles.
Laura se leva, et s'empressa au-devant de Mario.
Dès qu'elle le vit, elle fut frapiiêe de la sombre expression répandue sur ses traits.
— Mon Dieu! qu'avez-vous ? dit-elle, en l'enveloppant d'un regard épouvanté.
— Ce n'est rieni répondit le comte; je vous expliquerai tout cela... plus lard... Pour le moment, j'ai une question à vous adresser.
— Ahl dites ! dites!...
— Vous avez appris ce qui s'est passé cette nuit au château?
— Oui... on me l'a dit : M. Desgranges, pris de délire, a voulu se rendre dans le souterrain, mais il n'a pu aller jusqu'au bout, et on l'a rapporté mourant.
— Que pense le docteur?
— Il a déclaré qu'il ne passerait pas la jcfurnée. Mario pressa son front de sa main nerveuse.
— Bien... Je savais cela... reprit-il après un court silence... Mais ce n'est pas tout.
— Qu'y a-t-il encore?
— Quand il est descendu, cette nuit, dans le souterrain, M. Desgranges était accompagné, n'est-ce pas?
— Oui... M. Horace de Breuil et M. René d'HarvilIe l'avaient suivi avec Raymonde et ce sont eux qui l'ont rapporté.
— Mais n'y avait-il pas avec eux une autre personne?
— Une autre personne! Qui donc?
— Eh! je l'ignore, puisque je vous le demande.
— On vous aura trompé, sans doute, car je ne vois pas... Le comte eut un geste impatient.
— Non! non! répliqua-t-il. Ce ne peut être une erreur, puisque je l'ai vu.
— Vous!
— Oui, moi, Laura, moi, comprenez-vous?
M"° Pradié regarda le comte avec stupeur.
— Vous étiez donc hà, vous aussi? balbulia-t-cllc en frissonnant.
— Eh! qu'importe! Oui, j'y étais ; je l'ai vu, et dans notre intérêt à tous es deux, entendez-vous bien, dans notre inti'r.'t il faut que je sache quel était
cet homme, et surtout ce qui l'attirait, cette nuit, dans les souterrains du château.
Laura ne répondit pas tout de suite.
Elle était bouleversée; mille pensées incohérentes lui passaient par l'esprit; maintenant, elle n'osait plus regarder le comte et tenait les yeux baissés.
— Soyez assuré, Mario, dit-elle d'un ton troublé, que je ferai tout pour obtenir le renseignement que vous désirez... Mon Dieu! je ne sais comment vous dire... Tenez, voilà que j'ai peur! Au moins vous ne courez aucun danger... il n'y a rien dans ce qui se passe qui puisse être une menace pour vous... je veux dire pour notre bonheur?
— Non, ne craignez rien, Laura, répondit le comte d'une voix radoucie... Si vous me voyez ainsi agité, c'est précisément parce que je veux rassurer votre cœur. .. Ceci est la dernière épreuve, et à tout prix, croyez-moi, à tout prix il faut que nous en sortions.
— Eh bien, il faut voir... je vais interroger... et même, attendez! maintenant je me rappelle...
— Quoi?
— On a vu depuis deux jours un homme rôder autour du château.
— Qui a dit cela?
— Notre fermier.
— Où est-il?
— Venez! venez! il ne peut être loin... nous lui parlerons... et peutrirc...
Et elle entraîna le comte, qui la suivit avec empressement. Quelques minutes plus tard, ils rencontraient le fermier à qui Laura transmettait les questions de Mario.
Dès les premiers mots, le fermier (it un signe d'intelligence.
— Je vois ce que c'est, répondit-il; depuis trois jours, en etTet, j'ai vu...
— Un homme? interrompit le comte.
— Oui, un homme qui allait et venait du côté de la falaise et je l'ai surveillé : mais ce n'est qu'hier...
— Hier?
— Je l'avais aperçu sur le coup de dix henivs et je m'étais mis sur ^a piste, mais faut croire qu'il a été plus malin ([ue moi, car tout d'un coup je l'ai vu disparaître.
— Où cela ?
— Dans les rochers.
— Va vous ne l'avez pas revu?
— C'a été long... car ce n'cîslqiie sur le conii il'nnr In-nii-. (]ue j'ai entendu des pas précipités, et (|ue num iKuniiie a passé devant mo; commi' un trait.
LA KILLK DKS CAMELOTS
— OÙ est-il allé?
— 11 y avait sur la grève une barque qui l'attendait; il s'y est jeté, a crié (le pousser au large et s'est éloigné.
— Dans quelle direction?
— Oh! ça, c'est facile à savoir : j'ai reconnu la barque; elle appartient à Henry, le meilleur marin du pays ; et c'est à Trémel qu'il a dû aller accoster.
— Vous en êtes sûr?
— Dame! autant qu'on peut être sûr de quelque chose dans ce monde-ci! Le comte mit cinq francs dans la main du fermier.
— Bien!... mei'ci... Vous pouvez vous retirer, dit-il.
Et pendant que le fermier disparaissait, il se tourna vers Laura.
— Je vous quitte, poursuivit-il d'un Ion rapide. Je vous l'ai dit, il faut que je voie cet homme, et dès que je serai délivré de toute appréhension de ce côté, je reviendrai , Laura, et cette fois pour ne plus vous quitter.
Une heure plus tard il arrivait au bourg de Trémel, se faisait indiquer la demeure du patron Henry et s'y rendait sans perdre de temps.
Le vieux marin était sur le pas de sa maison, en train de raccommoder ses filets de pêche. Le comte alla droit à lui.
— C'est bien vous qui vous nommez Henry? demanda-l-il en portant la main à son chapeau.
— Oui, monsieur, répondit le vieux patron en ôtant son bonnet, qu'y a-t-il pour le service de monsieur?
— Voici ce dont il s'agit. Mais d'abord il est bon peut-être que vous sachiez que je suis le comte de Presles, ami de M"" Pradié, et que c'est au nom de M"° Laura que je fais cette démarche auprès de vous.
Le marin inclina la tête.
— M"" Laura, répondit-il, est la meilleure personne que je connaisse, et nous ferons ici, au pays, tout ce qu'elle pourra nous demander.
— C'est parlait !... Eh bien, M" ° Laura a appris que vous aviez conduit cette nuit, à la pointe du château, un homme que vous avez dû ramener à Trémel vers une heure du matin. — Est-ce vrai?
— C'est vrai, répondit Henry.
— ■ Connaissez-vous cet homme?
— Non.
— D'où venait-il?
— De Paris.
— Et qui l'amenait à Trémel?
— Je vais vous dire, monsieur; il parait qu'il est fadeur à la halle de Paris et qu'il était venu pour s'entendre avec les pêcheurs du bourg, au sujet de la \enl(' de leurs poissons.
— Vous a-t-il donné son nom et son adresse?
— Bourguignon, rue des Halles, "23. — Est-ce que monsieur le connaîtrait, par hasard"?
Le comte réprima un geste irrité.
— Non! je ne le connais pas, répliqua-t-il, mais répondez-moi, je vous prie: cet homme, ce Bourguignon... quand vous l'avez ramené, vers une heure, cette nuit, il était blessé, n'est-ce pas?
Le vieux marin remua la tête.
— Blessé! oui, répondit-il, et assez grièvement; de sorte qu'à peine arrivé chez moi. je n'ai eu que le temps de le panser; je l'ai fait coucher dans mon lit, et quand il a eu avalé un bon verre de grog chaud, il a fait un somme jusqu'à dix heures du malin.
— Et peut-être dort-il toujours? acheva le comte en esquissant un .sourire.
Le marin releva le front en haussant les épaules.
— Lui, répondit-il, ah! il y a beau temps qu'il est parti.
— Comment?
— Dès qu'il a eu les yeux ouverts, il a demandé un cheval et une voiture. et il s'est fait conduire à la première station.
— De sorte qu'à cette heure...
— k cette heure, il court sur la route de Paris ! Le comte se mordit les lèvres.
— Parti! parti! dit-il... Que faire... Comment le rejoindre?
— Eh! pardieu! c'est bien simple, interrompit une voix derrière lui; il n'y a qu'à suivre l'exemple qu'il nous donne... 11 a pris un train, nous prendrons le suivant, et nous arriverons à Paris quelques heures après lui.
C'était Lambert qui venait de parler.
— Et une fois à Paris, poursuivit-il, oii retrouveras-tu cet homme?
— Oli ! ça, ce n'est pas malin.
— Tu le connais, alors?
— Ne vous l'ai-je pas dit cette nuit. C'est Caminade!
— Et lu sais où il demeure?
— Hôlcl Brady, la nuit; et dans le jour, boulevard Saitil-Denis à la Cliartrpuse.
— Eh bien! soit, lit le comte; aussi bien, rien ne nous retient |ilus ici. .M. Desgranges est mourant...
— Dites qu'il est mort! J'en arrive.
— Parlons donc! conclut le comte. Hàlons-noii-:, et maliieur à ce Caminade si je parviens à le rejoindre.
La Cagnotte avait débuté un samedi soir et le lendemain, dimanche, sur toute la ligne des boulevards, on s'arrachait les journaux pour lire les détails de la représentation qui avait été un véritable triomphe.
Bis, rappels, bouquets, rien n'avait'manqué à la fêle et la Cagnotte avait été lilléralement ensevelie sous les fleurs.
On n'allait parler que d'elle pendant huit jours.
Elle était rentrée enivrée, étourdie de ce succès qui dépassait toutes ses espérances, et elle n'avait voulu recevoir personne, pour pouvoir penser à son aise et ne point se laisser distraire des vives émotions par lesquelles elle venait de passer et qui duraient encore.
Seulement, comme elle se disposait à quitter sa loge, elle avait aperçu Horace et lui avait tendu la main.
— Ne me dites rien ce soir, lui avait-elle dit, en souriant avec abandon; je suis brisée; je veux être seule. Mais, demain, à deux heures, chez moi, je vous attendrai...
Et elle s'éloignait déjà, quand elle se retourna vivement et fit signe à Horace (jui accourut.
— Un mot encore, dit-elle : je n'ai pas vu Caminade : savez-vous s'il était dans la salle?
— ■ Je ne l'ai point aperçu, répondit Horace ; mais je ne suis arrivé qu^ tard, et il n'est pas étonnant...
— Cela m'inquiète, lui, si dévoué, manquer ma première.
— En effet; voulez-vous que j'aille à sa recherche?
— C'est inutile. S'il est à Paris, il viendra demain matin. Seulement, vousmême, avant devenir...
— J'aurai passé à ['Hôtel Bracli/, et je vous dirai...
— C'est cela. Je compte sur vous... à demain. Le lendemain, la Cagnotte se leva fort tard.
Dès l'aube, on avait encore apporté des bouquets; le salon en était encombré; et les consoles du boudoir étaient couvertes de lettres tombées des grandes coupes trop pleines.
Elle donna un coup d'œil à tout, parcourut ces billets parfumés qui étaient comme l'épilogue de son succès si vif de la veille, et il était deux heures environ quand elle fut prête à recevoir.
Le timbre retentit et on vint annoncer .M. Horace de Bruuil, qui fut aussitôt inli'oduit.
Dès qu'ils furent seuls, Horace s'assit sur un fauteuil que la Cagnotte lui indiquait, et lui prit la main qu'il baisa longuement.
— Combien vous me rendez heureux, dit-il, d'un ton pénétré... j'avais autrefois entrevu ce bonheur comme dans un rêve... Mais j'étais si loin de m'attendre, et il me semblait si impossible...
— IVe parlons plus de cela, interrompit la Cagnotte, en rougissant, vous savez que je suis inquiète... et je veux que vous me rassuriez... J'ai remué toutes ces cartes et toutes ces lettres, et je n'y ai rien trouvé qui me donne des nouvelles lie Caminade. N'avez-vous pas été plus heureux de votre côté... et ne savez-vous pas ce qu'il est devenu"?... Lui! m'abandonner ainsi, c'est invraisemblable.
Horace avait un pli soucieux sur le front.
— Vous avez raison, répondit-il, et je ne suis pas moi-même sans quelque inquiétude.
— Avez-vous passé à V Hôtel Drady?
■ — J'en sors?
— Et vous n'avez pas vu Caminade?
— Caminade n'a pas reparu depuis son départ pour le château de LonjiK'viiie.
— Mais au château! vous l'avez vu; vous lui avez parlé?
— 11 s'est passé tant de choses lii-bas, depuis cinq jours, que c'est à peine si j'ai pu échanger quelques mots avec lui.
— Ah! tenez! voilà que j'ai peur : vous ne supposez pas au moins qu'il [uiisse lui être arrivé rien de fâcheux?
— .le l'espère... Mais il ne faut pas se payer d'illusions... et je trouve vraiment inexplicable qu'il n'ait pas cru devoir donner signe de vie.
— Que craignez-vous donc?... Caminade n'a pas d'ennemis.
— Il n'en avait pas, ii y a huit jours. . mais depuis...
— Depuis?
Horace se lut un moment, comme pour réilerhir ; puis il reprit :
— Voyez-vous, dit-il, ii y a deux hommes qui, à cette heure, doivent être, ]ilus que vous encore, imiiatienls d'avoir des nouvelles de notre ami.
— Qui cela?
— Le comte de Presles et Lambert.
— Je croyais que ce dernier était l'ami de Caminade?
— Lambert n'est l'ami que de irlui (|ni le paye, et jjour le moment, il est aux gages du comte de l'resles.
— Mais le comte ne peut l'n vouloir à Caminade... Il est prohalile (pi'il ne le cotinait nu'^me pas.
— Dêtniiupez-vous... il y a une chose que je ne vnus ai |ias dite, el <pii m'a fra[q)i''. ce iri.iliii, i|n:iud je ini' suis pr(''S(MUi' à Y llùlri llraili/.
— Qu'est-ce donc?
— J'avais à peine fonuiilé ma question au concierge du boulevard de Strasbourg, qu'il a fait un mouvement et m'a regardé de travers, — et comme je m'étonnais de celte attitude, l'excellent homme s'est excusé avec empressement, en me disant que, depuis la veille, on était venu plus de dix fois lui adresser la même question, et que ça Unissait par l'agacer; car il croyait voir là le commencement d'une scie qu'il ne supporterait certainement pas, et il a ajouté : M. Caminadc est assurément un artiste que j'estime, mais tout de même, il ne faut pas qu'il me prenne pour le plastron de ses cascades.
— El vous ne savez pas quelles sont les personnes qui sont allées le demander avec cette insistance?
— J'avais glissé une pièce de cinq francs dans la main du concierge, et cette générosité me l'avait tout à fait conquis, de sorte qu'il n'a pas hésité à me satisfaire, et je n'ai plus l'ombre d'un doute sur l'idenlité de ces personnes.
— C'est Lambert?
— Lambert .. et le comte de Presles.
La Cagnotte garda le silence, et, à son tour, elle se prit à réfléchir. Ce ne fut pas long...
— - Après tout, dit-elle peu après, ce renseignement que vous me donnez là csl plutôt de nature à nous rassurer qu'à nous inquiéter.
— Comment?
— Si le comte et Lambert mettent tant d'insistance à demandei' des nouvelles de Caminade, c'est qu'ils ignorent en quel lieu le trouver, et que, provisoirement du moins, tant qu'ils ne l'auront pas découvert, il n'y a rien à redouter d'eux.
— C'est juste ! et un autre fait qui attesterait au besoin la justesse de votre observation, c'est que, depuis hier, ilm"a semblé que mon hôtel à moi-même es; l'objet d'une surveillance spéciale, — qui sait! peut-être suppose-t-on, ne trouvant pas Caminade à V Hôtel Brady, que je l'ai pu recueillir chez moi!
— C'est probable.
— Enfin quoi qu'il en soit, il faut veiller et j'ai pu obtenir du concierge de V Hôtel Brady, que l'on me préviendrait dès que quelque chose de nouveau se produirait. Au surplus, je ne perdrai pas de vue la rue Cullure-Sainte-Calherine, et de ce côté, par René ou i)ar Raymonde, peut-être quelque incident inattendu viendra-t-il nous éclairer.
Ils en étaient là de le.ur conversation, (|uand le timbre se lit entendre et ■ qu'une femme de chambri; enira.
— (jue Miuli'z-\()iis? demanda la Cagnolte : je \ous ai dit ijue je ne
recevais jjas
J'allais m'a-is.Miir am faut'Mnl-. ir.n-clifslrr. (l*. COj.)
LIV. 76. - l'IKIIIlK /.ACC0.1». — I.A KII.1.K DKS CAMBIorg — ÉD. J. nOUH' HT c''
- Que madame m-evcuse, rt-poiidit ia jolie sou!)rette, en regardant eirrontement Horace, c-e.t qu'il y a là quelqu'un qui insiste beaucoup pour parler à madame.
— Je n'y suis pas.
— C'est ce que j'ai répondu.
— - Eh bien?...
— - La personne ma priée de remettre seulement cette carte.
— Quelque mendiant! fit Horace en souri;;nl.
-- Depuis ce matin c'est une procession, compléta la Cagnotte.
Et nonchalamment elle prit la carte qu'on lui présentait.
Mais elle n'y eut pas plus tôt jeté les yeu.v qu'elle fit un mouvement.
— Ce n'est pas ça? dit Horace qui l'observiiit.
— Non!... et c'est bizarre.
— Qu'est-ce donc?
La Cagnotte passa la carte au jeune gentilhon,!:).'. Et celui-ci lut :
BRIDATiD
Camelot
— .\h! ah! dit Horace avec enjoucm. t, vous avez des relations ave.- M. lîridard?
— Est-ce que vous le coi n lissez?
— Un peu. Que prut-ii vous vouloir?
Puis, se frappant le front :
— J'y suis! ajoula-t-il; en sa qualité de cnnelot, Krid.ird l'ait tous les métiers, il m'a vendu (|Melquel'ois des billets fort cher à la porte des théâtres; et vraisemblahlem.Mil il vient réclamer votre protection auprès du bureau de location.
La Ca.notte remua leutemeul la t Me.
— Ce n'est pas cela, répondit-elle toute songeuse; car je me rappelle qu'hier, pendant la représentation, entre le second et l(> iroisjénie ade, on m'a remis une carte pareille.
— - Qui ce'a?
• Une sorte de gamin assez mal nds .pii seiaii laulile sur la scène avec les machinistes.
— Filoche! c'est l'Hoche! Mais vous a-l-il dii poun|Moi -,„; ,;,:,ii!v dr^irui Mius parler?
Il m'a (Ni seuicmnit (pu- M. lîridai'd avait une imporlanir romi iiraiim,
à me faire, qu'il se présenterait aujourd'hui .liez moi, et qu'il m.- suppliai! de le
n-rtMiiir.
604 lA FILLE DES CAMKLOTS
— De sorte que le voilii...
— Que faut-il faire ?
— Eh! mais à votre place, moi, je le ferais entrer. Je le soupçonne d'en savoir long sur beaucoup de sujets... et il est peut-être intéressant de l'entendre.
— Vous avez raison.
— Voulez-vous que je me relire?
— Au contraire, restez; puisque vous le connaissez, vous m'aiderez à l'interroger.
En même temps, la Cagnotte lit un signe à la femme de chambre, et quelques secondes après Bridard ou Bricole faisait son entrée dans le boudoir de la jolie actrice.
Tout autre peut-être, à sa place, eût été intimidé ; mais Bricole n'avait plus de ces défaillances, et, après s'être incliné devant la jeune femme, il adressa un salut d'intelligence à Horace.
— Monsieur de Breuil! dit-il avec un sourire de satisfaction; eh bien! c'est tuie vraie chance de vous rencontrer, car j'aurais probablement été vous chercher à votre hôtel.
— Vous avez donc à me parier, à moi aussi?
— Oui, monsieur Horace. Et, comme on dit, puisque vous êtes là, je ferai d'une pierre deux coups.
Et sur ces mots il se tourna vers la Cagnotte.
— • Je vous suis bien reconnaissant, continua-t-il; j'aurais été fort contrarié de ne pas vous voir, et je crois pouvoir vous assurer que vous ne serez pas fâchée de m'avoir reçu, quand vous saurez... ce qui m'amène.
— • C'est grave?... fit la Cagnotte.
■ — Vous allez en juger!
— Et d'abord, reprit-il, après un court silence, il n'est pas inutile que vous sachiez par quel hasard j'ai été amené à vous faire cette visite; vous ignorez peut-être qui je suis, et le métier que j'exerce.
— M. de Breuil me l'a dit, fit la Cagnotte qui, depuis un moment, l'observait avec une attention toute particulière.
— Alors, ça va marcher tout seul, repartit le père Bricole; je suis donc ce que l'on appelle un camelot, c'est-à-dire que je fais un peu tous les métiers permis; pour cela j'ai toujours sous la main un rerl;iin nombre de camaraux., qui sont toujours i)rèls à me venir en aide, et dont j'utilise les talents spéciaux, selon la circonstance, tantôt sur les boulevards, tantôt dans les faubourgs, enfin
Ï.A FILLE DES CAMELOTS g^g
u. peu partout et ou ça se trouve; or, hier, nous étions une équipe autour des ^ anetes, et si on a place des billets dans les g.-ands prix, si on v a vendu de. biographies et des portraits de la Cagnotte, ce n'est pas assez de le'dire' — Oui, je sais cela, dit la jolie artiste.
- J étais donc là, pour surveiller mes hommes et les prole.er au besoin contie les agents qui sont quelquefois bien durs pour eux... mais, tout en allant
le J7. ; ' rt""" '" '"''' ' '^""'■' '' '" """^'^^ •^■'^"^hes qui fumaient sous le pcii.tyle du théâtre, en attendant lappel de la sonnette. C'est ainsi que japercus .jiecessivemont M. de Civry, un de nos bons clients, M. de FonteLv... 'et M. Horace causant avec plusieurs de ses amis... mais ce n'était pas ceu.llà qui m intéressaient, ou, pour être plus vrai, je ne m'attendais absolumentà rien quand tout a coup... je vis passer une silhouette qui me communiqua un frisson sur toute la peau.
— Qui était-ce donc? demanda Horace.
— M. de Presles.
— Le comte !
— En sautant de son coupé sur le boulevard, il avait relevé le col de .on pardessus mais, en dépit de ces précautions, je lavais reconnu tout de suite'
— Il a donc assiste à la représentation! interrogea la Ca-notte.
— Je ne Tai point aperçu... ajouta Horace.
— Il y a à ça une bonne raison... C'estque, pendant toute la soirée, ils-est tenu^ au fond de la loge numéro i du rez-de-chaussée, et qu'il est sorti avant
— Vous avez vu tout cela?
— Pardieu: Moi, monsieur Horace, je ne regarde pas à la dépende el le
comte avait a peine passé, que jetais sur ses talons et que jallais m'asseoir aux
iuteuilsd orchestre avecle dernier billet qui me restait et que jaurais vendu deux louis comme un liard.
— De sorte, père Bridard, que vous avez applaudi la Cagnotte et contribué au grand succès qu elle a remporté.
Le père Bridard eut un geste équivoque.
— Pour un succès, répondit-il, on peut dire que ca y est: et ceux qui ont ^urs entrées aux Variétés peuvent aller se ballader jûsqîr. Tbiver ,ZZ Mais je mentirais si je prétendais que j'y ai contribué.
— Comment!
— Oh! le cœui y était bien... mais lesprit était absent.
— Expliquez-vous.
— Ça n'est pas compliqué! Car la Cagnotte n'avait pas plus tôt fait .on -•nlrée sur la scène, que je m'étais senti saisi et bouleversé.
— Voyez-vous ça...
C06 I,A l'ir.l.I' l)i:.S CAMELOTS
— Vous n'y étes-pas, monsieur Horace, et quoique madame soit assez jolie et ait assez de talent pour produire cet cl'fel-iù, je dois déclarer que la sensation très vive que j'éprouvai provenait d'une tout autre cause.
— Laquelle?
■ — C'est qu'instantanément je l'avais reconnue !
— Vous l'aviez donc déjà vue, auparavant.
— ■ Oui, monsieur Horace, et dans des circonstances telles qu'il n'était pas possible de l'oulilier.
— Il y a longtemps?
— Un an.
— Où cela?
— A Angoulême.
— Dans quelles circonstances?
— La nuit où un homme fut assassiné dans le train.
— Beauchamp? le compagnon de M. Desgranges.
— Précisément... vous comprenez... n'est-ce pas... et pcut-élre, madante se rappelle-t-elle également.
En parlant ainsi, le père Bridard s'était tourné vers la Cagnotte ; mais la parole resta suspendue à ses lèvres.
La Cagnotte avait tressailli; une pâleur de marbre s'était répandue sur ses traits ; elle regardait le vieux camelot avec une sorte d'épouvante.
— S'il m'en souvient! balbutia-t-elle.
— Et peut-être... me reconnaissez-vous?
— Oui... il me semble... attendez!
— Jean-Louis Marraine?
— De Sainte-Foy (Gironde)?
— Vous y êtes !
— Eh quoi! c'est vous! je ne me trompais donc pas! mais comment se fait-il?
— Ce serait trop long à raconter.
— • Un vous a cherché partout, longtemps, pourquoi n'avez-vous pas répondu à l'appel de la justice ?
Le visage du père Bridard se rembrunit.
— Ça, dit-il, c'est autre chose, et nous aurons le temps d'en causer! mais pour le moment, et puisque vous avez conservé le souvenir de cette nuit, j'espère que vous n'avez pas oublié non plus les voyageurs qui ont passé par notre compartiment, durant le trajet de Paris à Angoulême. Il y avait là, d'abord, Caminade qui vous accompagnait.
— En effet.
— Pui> Lambert, qui avait renouvelé connaissance avec Caminade au buffet d"Orl(>ans.
La Cagnotte (it un signe qui voulait dire oui.
— Enfin, poursuivit le vieux camelot, un jeune homme qui s était trompé de wagon, et qui est monté en secondes, quoiqu'il fût possesseur d'un billet de premières .
— Oui! oui! je me rappelle... Mais il faisait nuit. C'est à peine si jai pu entrevoir ses traits... Si bien, que, plus tard, à Paris...
— Vous l'avez revu?
— C'est-à-dire que j'ai vu quelqu'un qui lui ressemblait.
— Et celui-là, c'est le comte de Presles, n'est-ce pas? insista Bridard d une voix plus âpre. Et l'on vous a dit, à vous aussi, que le comte entretenait des relations étroites et mystérieuses avec ce même Lambert?
— Sans doute.
— Eh bien, croyez-vous qu'il ne serait pas intéressant de rechercher quel sentiment ou quel intérêt a pu rapprocher ces deux hommes... à quelle œuvre ils travaillent, quel but criminel ils poursuivent?
— Mais ce n'est guère là l'aiïaire d'une femme, d'une arlistc surtout: (it observer Horr.ce.
— Vous avez raison, monsieur? aussi me suis-je seul chargé de ce soin.
— Et croyez-vous réussir?
— A peu près.
— De sorte, qu'à vos yeux, le comte...
— Le comte de Presles est l'assassin de Deauchamp.
— Diable!... une pareille accusation!... Savez-vous qu'il faudrait autre chose que des présomptions...
— Aussi, ai-je mieux que cela.
— Pardieu, je serais curieux de savoir.
Le père Bridard fronça les sourcils et se rapprocha.
— Voyons, dit-il d'un ton incisif; vous êtes l'ami de M. Bené d'IIarville, à ce qu'on m'a dit, et vous avez du apprendre par lui, qui le tenait de M"" Baymonde, qu'après avoir assassiné Beauchamp, k- meurtrier a dépouillé M. Desgranges d'un portefeuille dont il était porteu.
— Je sais cela, répondit Horace.
— Eh bien les papiers que contenait ce porlefeuille, nous savons, depuis quel.iues jours, qu'ils devaient intéresser toul particulièrement maître Mario et qu'il s'agissait pour lui de s'approprier des parchemins, à l'aide de.squeN^n aura.t pu l- dépossed.-r de tous ses droits au lilre el à la forlune du comte .le Presles.
-- Et vous pensez que devant la menace de ce daiiyer...
608 I,A KILI-K Ui:.S CAMKI.OTS
— Je pense qu'il n'a pas hésité... car il était le seul à qui le crime devait profiter, i
— C'est grave sans doute, mais cela ne constitue pas une preuve.
— Eh bien! ajoutez à cette première présomption que le comte a disparu de Paris à la veille de l'alTaire d'Angoulême; que Lambert est resté à Bordeaux, au lieu de se rendre au Brésil; qu'enfin, bien qu'il fût demeuré en France, les registres du paquebot, où sa place était retenue d'avance, le signalent comme présent à bord, au moment du départ.
■ — Tout cela est des plus singuliers, en elTel, approuva Horace; mais, ceci une fois admis, je ne sais pas trop quel concours vous pouvez avoir à réclamer de la Cagnotte, ni, par conséquent, quel est le but de votre visite.
Le père Bridard devint tout à fait sérieux et il eut un somi)re froncement des sourcils.
— Nous sommes sur la piste, répondit-il et, cette fois, j'espère que nous ne nous laisserons pas détourner; mais, pour assurer le succès de notre entreprise, ce n'est pas trop de rallier tous les atouts possibles, et j'avais compté que madame ne nous refuserait pas ceux qu'elle a dans la main.
— Quels atouts? fit la Cagnotte.
— Vous avez vu le comte, pendant la nuit du meurtre.
— J'ai vu un homme qui lui ressemblait, mais je ne puis pas dire que cet homme soit l'assassin que l'on recherche.
— Soit, au moins, vous avez vu Lambert?
— Sans aucun doute.
— Et vous pourrez attester qu'il est resté à Bordeaux et que vous l'y avez rencontré après le départ du paquebot.
— Assurément ! Caminade, lui aussi, pourrait au besoin en témoi.ncr.
— Cela suffit.
— Malheureusement, nous n'avons pas Caminade sous la main.
— Où est-il?
— Je n'en sais rien, et M. Horace et moi nous sommes même fort inqui.:ts à son sujet.
— Nous le retrouverons.
— Comment?
— Dès ce soir, tous les camelots seront sur le pont; je ferai filer Lambert, le comte, Caminade et les autres, et nous jouerons de malheur si avant quelques jours... Seulement, je vous recommande la plus grande discrétion. La moindn' imprudence pourrait tout compromettre et mettre en danger la vie de ceux que nous voulons servir.
— Eh quoi! Vous croyez que le comte...
— Le comte a fait ses preuves, et Lambert n'en est pas à son coup d'essai...
LVpoux iiilorluné suii-e un niomeru au sui.ide. K ulJ.) Ils vont se remue,-, .■„. .,... et .les ,uils se .enti,-„n, acculés, i, n.u.lra se
— Je vous pniiMets (rétrv discrèle.
- VA r.ror„el.e/.-moi .-.gaienuMU ,1e n.e ..mm,- au curait de tout ce ,uo W.US pourrez apiircudrc de nouveau. '
— C'est convenu.
••■V. -n. - r.K.BK ,AcroNK. - ,.. n,.,,: „,< rA,.R:oT.. - ù,, .. ,ov,r ,t c-. ,.u. 77
LA l'ILLK DES CAMELOTS
— lui ce cas, loiil ii'a bu'ii, cl. ji' n'ai pins (ju'à me i-etirei\ en in'i'xcusanl (le vous avoir dérangée.
— I,r |iéiv Bridard salua snr res mots, gagna ia porte |iar iaqni'lh' il (li.-par{il.
La <;agnotte était restée l'orl pei'plexe; son neuri'lail plein irapprélien-ion. Son regard parcourait vaguement le l)ou<loii-. Horace s'aperçut de son trouble.
— Chère enfant, dit-il d'une voix tendre, est-ce que les paroles du pèn; !ii-i(lard vuns auraient laissé quelque sentiment de crainte?
— N(ui. ce n"e£t pas cela, répondit la Cagnotte. .Mais, celte histoire est hieu, avouez-le, la plus étrange chose dont on ait entendu parler.
— Assurémenl...
— Pourquoi ce meurtre? D'où \ieul ce comte de Presles? Et voyez-AOu< clair, vous, monsieur le vicomte, dans les causes qui l'auraient poussé au premier crime, et, selon le père Bridard, l'obligeraient à en commettre un nouveau? Jamais je n'ai entendu parler de pareils mystères, et il n'y a que dans i'.rs rnHians que l'on rencontre de semblables aventures.
Kt connue Horace souriait, la Cagnotte allait poursui\ re.
Mais, tout à coup, elle lit un mouvement.
Son regard venait de s'arrêter sur la consule en bois de rose, où l'on a\aii jeté pèle-inèle toutes les lettres et cartes arrivées depuis le matin, et elle avait tressailli.
— <Ju"avez-\ous? lit Horace intrigué.
— Là! làl Voyez-vous? dit la Cagnotte : cette lettre?
— Mais il y en a cinq cents.
— Non, mon ami, non! il n'y en a qu'une... Cell(--ii... tenez I
Horace suivit la directiou de son regard, et, aperçut, sur l'énorme niunc.',;'.i de correspondances, une enveloppe qui, par sa forme, ses dimensions evceplioiinelles et l'écriture de sa suscription, tranchait brutalement sur les autres pelil> hillels au vélin doux et parfumé.
Le jeune gentilhomme s'en empara, et la présenta à la Cagnotte.
C'était une lettre carrée et massive dont la suscription écrite en caractères grossiers trahissait une main évidemment inexpérimentée, el qui semblait n'avoir pu se glisser en si bonne compagnie qu'à l'aide de quelque aiidacieiK subterfuge.
— Qui peut bien vous adresser une pareille missive?... dit ibirace eu soiiriaiil.
— Quelque machiniste amoureux... repartit la Cngnolle... ou (piel|i camelot île la cUujue. Voyez donc : ce doit étr<' driMe.
Horace, machiualeiueul, lut la suscription, et demeura inlei'ilil.
LA FII.l.E Dl-S CAMF.I.OTS
— Eh! par exemple 1 s"érria-t-il... voilà qui est plu? fort.
— Quoi donc?
— La lettre est pour moi.
— Ce n'est pas possible I
— Pour moi, 'vous dis-je... écoutez!
0 .1 Madcinoiselle Cof/iiotte, du ihràtn^ drs Variétés en son hotd.
.< POUR REMETTRE < .1 .1/. le vicomte Horace de Breiiil. »
— Vax ell'et, ceci est curieuN. lit la Oagnolle... eh bien, ouvrez vilr!... et vnyons de quoi il s'agit...
Sur cette invitation, Horace s'empressa de déchirer renveiopju'.
Le corps de la lettre était de la même écriture que la suscriplion. ci i! y ;.v;;it deux grandes pages du même papier grossier et rugueux.
Mais Horace ne s'appesantit pas sur ce détail, et, poussé par une •urios''. que partageait la Cagnotte, il en commença immédiatement la lecture.
Nous reproduisons textuellement celle btlre sans rien chan:er au -Ivie :
" Mystère et discrétion ! ^
'< Ceci est le scénario peut-être incoiaiiiel, mais intéressant d'un drame qui pourra être soumis à l'appréciation d'un de nos auteurs en renom.
" Titre à choisir :
« Le Souterrain du château de Lonfjueville. le linlnrd de Trriiud, 1rs ti/f/stères de Normandie.
i> Le héros est un bâtard: un sombre mystère plane sur les commencements de sa ^\^'. Il a été élevé au bourg de Trémel, 'lar un vieux pêcheur, pauvr.-, .ruais honnête. .\ l'âge de dix ans, il a élé mis au collège. Il ne sait rien ni de son père ni de sa mère. Son père, le comte de Presles, l'a eud'une jeune lille qui l'st morte en lui donnant le jour. Le comte, resté seul, s'est mis à voyager et un au jpius lard, se trouvant au Rrésil, il est devenu amoureux d'une femme de grande [beauté, mais fort coquette et qui ne devait pas lui être fidèle, ce ipi'il naïqiril que )his tard.
•■ Mais n'anticipons pas sur les événemeuls.
" Le comte était un gaillard fort dissolu; toutefois, il avait bon cieiir — ça fcse voit (|neli|uefois. .\\anl de s'éloigner peut-être pour toujours, il a assuré le .Sort de >nn (il- : mmiiH' il est pui<;samment riche, ça ne lui coût.' pas graiid"- Lchosu. .\u muiiieiil de se marier, il a constilui' :'i son enfant naturel une rente
C12 I.A ril.l.K IJF.S CAMKI.O l"S
de douze mille livres, et a chargé un viril nmi rie sa famille, M. Desgranges, caissier de la Banque de France, de servir laiiih- rente, soit par trimestre, soit ^ par annuités.
« Puis, ayant ainsi arrangé ses affaires, et se croyant quitte luniTS le passe, il est parti, a voyagé et s'est arrêté au Brésil, où il s'est marié.
« La comtesse de Presles est ravissante ; elle est fort entourée, très courtisée, et, malgré la différence d'âge des deux époux, le comte jouit d'un bonheur complet, pendant de longues années. La comtesse lui a donné un fils qui a été accueilli comme une bénédiction du ciel, et il semble que rien ne puisse jamais menacer un bonheur aussi parfait!
» Mais le grain de sable!
• « Un jour, le malheureux comte apprend que sa femme a des amants, qu elle ne l'a jamais aimé, et il découvre, par une correspondance qu'un misérable éconduit lui vend, que l'enfant qu'il considère comme le sien, n'est même pas de lui! La preuve est là. manifrste, irréfutable, et l'épuux infortuné songe un moment au suicide.
« Mais non! Pourquoi se tuer bêtement, quand on peut se venger?
« D'ailleurs, il a un autre enfant, qui, celui-là, est bien de lui! Il se rappelle comme il a été aimé par la morte de Trémel, et ses yeux se voilent quand il pense au petit être qu'il a abandonné sans s'en occuper jamais.
« Celui-là est bien sa chair et son sang... tandis que l'autre!...
« L'autre est né avec tous les défauts et les vices de sa mère, défauts et vices qui n'ont fait que se développer, et il ne veut pas qu'il porte son nom, ni qu'il hérite de sa fortune.
« Son parti est pris, il revient en France, s'entend avec des hommes de loi, remet à M. Desgranges une déclaration en règle, dans laquelle il reconnaît le bâtard pour son seul fils et son unique héritier.
« Par surcroît de précaution, il se rend lui-même avec le caissier de la Banque à son château de Longueville, et pratique dans le rocher un trou profond dans lequel il enfouit une cassette de fer où il a enfermé les doubles des actes authentiques. Puis, tous ces soins pris, rassuré sur l'avenir, il revient à Paris et se dispose à aller embrasser son enfant.
« Mais celui-ci voyage, il est fort loin, et il n'a plus le temps île l'attendre.
« Les souffrances ([u'il a endurées depuis uni' année ont épuisé ses forces; — il est à bout d'énei'gie... il sent que la vie lui échappe, — et, en effet, ileuv mois plus tard, il rend le dernier sou]iir entre les bras de M. Desgranges, après lui avoii' l'ail jurer, nm.' fois de pins, de \('iller sur son lils.
« Maintenant, que va-t-il se passer entre les deux enfants? C'est ce que l'on se réserve d'expliquer aux personnes que ce récit a [\n intéresser, et les
explications complémentaires viendront quand tout danger aura cessé pour ceux qui ont quelque chose à dire.
» Donc d'ici là, mystère et discrétion!
« P. S. — Réflexion faite, on croit que le meilleur titre serait :