‹ La fille des camelotsChapitre 17 sur 32 · LA CASSETTE DE FER · texte numérisé non relu

LA CASSETTE DE FER

— Voilà, certes, un étrange document, dit Horace quand il eut achevé la lecture, et j'ai bien quelque idée que c'est l'histoire de René que l'on nous a cont{''e là.

- Mais qui peut nous envoyer cette lettre? lit la Cagnotte. — • Oh ! sur ce point, je n'ai pas le moindre doute.

— Caminade, n'est-ce pas?

— Parfaitement.

— Mais, pourquoi n'être pas venu lui-même.

— Eh! Il le dit expressément!... il parait qu'il y a du danger à parler et je pense comme lui.

— Enfin, que devons-nous "faire?

— Attendre... je verrai René... je me concerterai avec lui et nous aviserons.

— Ah ! ce comte de Presles! je voudrais le savoir bien loin.

— Il vous inquiète?

— Pas pour moil... mais je ne sais (piel sentiment il m'insiiirr ; il me scmiile ({u'il me sera fatal.

— Quelle enfant vous êtes !

— Je ne dis pas non... Mais on ne se refait pas... et il me faut prendre comme je suis.

— Je vous prendrais, moi, les yeux fermés.

— C'est possible, dit la Cagnotte en souriant; mais, eu altendani, vous allez me laisser.

— Déjà!

— J'ai des visites à recevoir.

— Au moins, je vous verrai ce soir dans votre loge. ~ Si vous voulez.

— I'',t vous lue [icrnirltrez de vou'^ reconduire? La Cagnotte reiiiua doucement la t('te.

— Non! réponilil-elle, avec un regard (u'i il y avait cepeudaiil bien îles promesses; nmi, mou ami; rappelez-vous ce dont nmis sommes convenus... et laissez-moi, avant, vous aimer comme je l'entends.

— Ah! vous êtes cruelle!

— A ce soir!

— A ce soir donc... ot dépàchez-vous de m'aimer.

Pendant que ceci se passait chez la Cagnotte, de singuliers événements se préparaient rue Cuilure-Sainte-Catheriiie.

Depuis quatre jours on était revenu de Longueville, que l'on avait iiuillé le soir même de renterrenicnt de M. Desgranges.

C'avait été inie triste cérémonie, pendant laquelle la pauvre Raymonde avait longuement prié et pleuré.

Ce pauvre vieillard, qui venait de la quitter, l'avait aimée, comme si elle eût été son enfant ; et maintenant elle allait se trouver seule dans la vie, seule et bien triste!

Qu'ailait-elle devenir? Elle n'en savait vraniienl rien.

Il y avait bien sans doute, Laura, dont le co'ur lui était dévoué et suri amitié de laquelle elle avait toujours compté.

Mais, de ce côté,, depuis quelque temps, on eût dit qu'il se préparait [inur elle une douloureuse décei)tion.

Laura n'était plus la même : au fond des manifestations dont elle accablait Raymonde, celle-ci sentait cjuelc|ue cbose de contraint et de froid. Ce n'était plus la Laura du couvent, toujours gaie, insouciante ; maintenant, elle était le plus s(nivent sombre, et vingt fois Raymonde avait surpris sur ses joues la trace récente de larmes.

Elle avait voulu la questionner à ce sujet, mais toujours elle se dérobait, et on eût dit même que les questions de son amie lui inspiraient nu sentiment d'irritation qu'elle ne parvenait pas toujours à dominer.

Raymonde en fut aff.^'ctée d'autant plus qu'elle ne voulut rien laisser paraiti-e de ce qu'elle éprouvait, et il en résulta que Laura. livrée ainsi à elle-même, s'abandonna sans frein, au désordre des suggestions qui, depuis quelque temps, s'étaient emparées de son esprit.

Cette situation ne pouvait se prolonger sans déterminer une crise lâcheuse ; depuis le retour à Paris, elle avait même pris un caractère plus aigu, et la froideur de Laura s'était encore accentuée.

Raymonde résolut d'en liuir, et elle avait uu prétexte excellent pour jirovoqner une explication décisive.

Tant que M. Desgranges \ivait, il était naturel qu'elle acceptfit riuispitalilé (pie lui offrait M"" Pradié, mais du moment que l'ex-caissier avait cessé de vivre, il devenait impossible f|u'elle subît plus longtemps une position que l'altitude de Laura allait rendre presiiue bumiliantc.

Son parti fut vite pris.

La mort de M. Desgranges ra\ait faite lilire i;t riche. Dés le lemleniMin, de son retour ù Paris, liaymonde recevait la visite de >1° Durandeau, notaire, et elle apprenait que le défunt lui avait légué toute sa fortune, par un testament eu

bonne et duc l'ornie. Celait l'avenir assuré; elle n'avait plus besfoia de personne, et elle n'en demandait pas davantage.

Aussi, le soir même de ce jour, après avoir diné seule dans ce pavillon si plein encore de souvenirs attendrissants, elle gagna l'hôtel de la rue Cultun'- Sainte-Catherine et demanda à parler à M"" Pradié.

Ce fut Laura qui la reçut.

— Tu voulais parler à ma mère, dit-elle d'un ton un peu contraint, elle est sortie pour quelques heures, et j'ai pensé qu'en son absence...

— Je te remercie, répondit Raymonde, ce n'est pas à toi (jue je voulais m'adresser d'abord; mais il n'est pas inutile que tu connaisses ce que j'avais à dire à M""" Pradié, car mon intention était d'aller te trouver, après l'avoir vui-.

— De quoi s'agit-il donc? interrogea Laura, intriguée.

— D'une résolution que j'ai prise depuis quelques jours.

— Quelle résolution?

— .!(• vais vous quitter.

— Une (lis-tu?

— • Un a été si hou pour moi ici, que j'ai sans doute abusé de la sympathie que l'on me témoignait : je ne veux pas prolonger plus longtemps une situation qui pourrait devenir pénible.

— Tu t'es décidée bien promptement.

— La mort de M. Desgrauges explique ma détermination.

— ^la mère eu sera douloureusement alTectée et j'espère encore qu'elle le fera revenir...

— Ne le crois pas.

- Mais,., le motif que lu allègues n'est pas le seul (pii [uovoiiue Ion (h'-parl.

— (ju'iuiporli-!

— Il y en a d'autres qm lu nr ven\ |ias dirr.

— Peut-être!

— ilon amitié l'est devenue im|MM'lune ou suspecte 1

Haymonde enveloppa son amie d'un regard où il y avait une iirofonde amertume et peut-être allait-elle répliqiu'r, — mais elle se contint.

— N'abordons pas ce .'^ujrt. rè|iondit-cllc d'une voix ferme : il ne poiii lait que nous irriter toutes deux et il est préférable de n'y pas toucher : d'ailleurs, la raison que je t'ai donnée est sérieuse : on n'a pas à en chercher d'autres; la mort de M. Desgranges, en me faisant libre, ne m'a pas atfranchie des devoirque j'ai à remjjlir. .le me suis imposé une mission sacrée : je l'ai déjà poursuivie à travers tous les ob^lacb-s, et ce n'est pas au monu'nt dallcinlri' le Iml (pie ji> nrarr(Merai.

r'.l pui>, ajonta-t-elle a\ec lui pli iroiU(pii' a (a lè\re, ce ipii pinnail

l'iiiléresser naizuère doit lo laissci" liicn iiiililTércnlc iuijourd'liui I L'aiiiilir (|ui' lu me témoignais a fait |iiare à un sentiment plus puissant et |iius fort; lu aiiurs avec tout l'oubli, tout l'emportement que nous apportons, nous autres, dans notre premier amourl et ce ne sont pas nos pauvres souvenirs de couvent qui jirévaudront contre l'amour que tu éprouves. Aime donc, deviens vite comtesse lie Presles, puisque c'est là ce que tu veux, et crois bien que personne, pas même ta mère, ne se réjouii'a [ijns saintement que moi, du lionluMir que llicu t'aura envoyé!

Après avoir ainsi parlé, Raymomle fit quelques pas vers la porte, pour se retirer... Mais, comme elle en atteignait le seuil, elle se retourna et revint lentement vers M"° Pradié.

— Seulement... écoute encore, reprit-elle d'un ton ému : si, par impossible, un jour, tu étais trompée dans ton affection : si quelque catastrophe imprévue venait te menacer, si enfin tu te retrouvais seule, désespérée, l'âme brisée par la plus épouvantable des déceptions, rappelle-toi, ô ma Laura, qui me fut si ibère, rappelle-toi qu'il te restera toujours une amie dévouée, dans le cœur de laquelle tu pourras te réfugier.

— Raymonde! balbutia Laura, avec un sajiglot qu'elle ne put étouffer.

— Adieu !

— Non! non! ne pars pas, je t'en conjure... si tu savais comme je t'aime !

Raymonde lui prit le front dans ses deux mains, le baissa à dix reprises, et s'éloigna à pas rapides sans proférer une parole.

Laura était retombée anéantie sur le divan du lioudoir.

Son cœur battait avec une âpre violence; ses bras pressaient sa poitrine près d'éclater. Un eût dit que la vie allait l'abandonner.

Raymonde partie, il lui semblait que tout à coup le vide s'était fait autour d'elle. Qu'allait-elle devenir... quelle existence allait être la sienne?

El puis, à travers ses défaillances, elle éprouvait une sensation bizarre : les dernières paroles de son amie frappaient encore sur son cœur.

« Si quelque jour, tu te retrouvais seule, désespérée, l'âme brisée par la plus épouvantable des déceptions!... »

Elle avait dit cela... — C'était donc possible!

Mais non!

Elle aimait le cdiiiIc de l'rcsb^s.,. et le comte l'aimait, comme il n'avait jamais aimé!

De cela, elle était bien sûre.

Et, réfu<riée dans cet amour, ainsi que dans une forteresse inexpugnable, qii'avait-i'lle à reiliMiler... île (Jiielle iir'Ci'|ilinu pouvait-il èlre question?

Ils iillui-uiil se réruiiicr lieirieie I ciiMiuèe tiilk i". ,1'. oJJ.j

Elle essuya douccmciU les larmes qui baiijnaiont ses joues; le sourire était revenu sur ses lèvres ; elle releva le fronL

A quelques pas devant elle se leiiait le coinle de Presles qu'elle n'avait pas ciilendu venir.

Ses dernières appréliensions se dissipèrent à celle vue, et elle courut à lui les mains tendues.

L V. ■;» — llllllir /ACi-.OMf. - LA HLI.K DES CWIELOfS. - Éli . J. HOCKI- KT c''. IIV. '8

LA Kii.i.i; i}i;:s camki.ots

\AAil

— Vous pleurez! fit le comte, en ratliraiit douecment contre sa poitrine.

— Ce n'est rii-n... fc n'est rien, dit la jeune lille; vous voilà... tout est fini.

— Qui (loiif vous a causé ce clia;;iiii? — ■ Personne.

■ — Ah ! voilà que vous mentez !

— Oui, c'est vrai, j'ai tort... mais, c'est qu'aussi...

— - Vous n'osez dire ! je gage qu'il s'agit toujours de votre amie.

— Vous ne l'aimez pas! vous lui en vnuli'z...

— Ai-je deviné?

— Sans doute .

— - Que vous a-t-cUe dit encoi'e?

— - Elle ne m'a pas parlé de vous.

— Ceci est méritoire.

— • Ne raillez pas. .le suis fort troublée. Savez-vous ce qu'elle venait m'annonccr.

-- Qu'est-ri- 'I . .' -- Elle pari.

— Elle quitte Paris! lit le comte avec un geste de surpiiM'.

,— Non, mais elle se sépare de nous, et vous comprenez! C'était une si douce habitude : avant que je vous eusse rencontré, je n'aurais jamais cru quj' je pourrais vivre loin d'elle.

— Chère Laura !

La jeune fille entraîna le comte vers le divan, le lit asseoir à ses côtés, et lai prit les mains.

— Mais, voyons! dit-elle avec enjouement; n'avez-vous [)as une grosse nouvelle à m'apprendre; vous deviez voir ma mère cette après-midi, et \ous m'avez dit que vous lui demanderiez nui main. Vous l'axez l'ait?

A cette question un nuage vint assombrir le i'ronl du comte, et en remarquant l'expression qui se répandit sur ses traits, Laura se sentit frissonner.

— Moa Dieu! parlez vite, s'ccria-t-elle ; est-ce que ma mère aurait repoussé votre demande?

Le comte lit un geste négatir.

— Non, répondit-il; M'"" Pradié a été, au coulraire, de tous points charmante, et son accueil, des plus encourageants.

— - A la bonne heure!

— Elle ni a dit quelle s'était bien aperçue que je vous aimais, et elle a ajouté qu'elle croyait aussi que je ne vous étais pas indifïérent. /

— Indifférent! Mario!... '

— Enlin. elle a ajouté que dans cette situation, et pour ne pas être accusée plus tard de légèreté, elle avait, depuis quelque temps déjà, réclamé les bons conseils d'un ancien ami de M. Pradié. qui occupe aujourd'hui une position considérable dans la magistrature de Paris.

— M. Ménaqt.'r.

— .Je crois, en cITet. que cest le nom que m'a cité M""" Pradié.

— M. Ménager est juge d'instruction; il m'a connue tout enfant. Ce fut le meilleur ami de mon père. Qu'a-t-il dit?

— Rien encore.

— Mais ma mèn.' doit le voir.

— Aujourd'hui même.

Et quand vous fera-t-elle connaître sa réponse?

— - Elle m'a remis à deux ou trois jours.

■ — Que (le retards, et combien ils m'offensent pour vous. Le comte protesta du geste.

— Pourquoi donc, chère enfant aimée, répondit-il avec un tendre sourire, n'est-il pas naturel qu'une mère désire s'entourer de toutes les garanties qui doivent assurer le bonheur de son enfant : qui pourrait s'en montrer offensé : moi, moins que tout autre: ne suis-je pas un étranger dans votre monde'?... on me connaît peu à Paris : ou l'on m'y connaît mal; je rougirais de devoir mon bonheur à une surprise... et je veux, au contraire, que le jour où je conduirai ma belle comtesse à Ihotcl, tout le monde sache bien que votre époux peut UKircher de pair avec les plus nobles et les plus fiers gentilshommes... N'est-ce pns cela que vous voulez aussi?

I.aiirn écoutait enivrée: quand il eut Uni. elle lui noua ses deux bnis aulo ir du cou.

— 0 Mario! Mario! dit-elle, on abandonnant son front a ses baisers. Combien j'aurai à remercier Dieu de m'avoir placée sur votre route. Jamais! non, jamais, le cœur d'aucune femme n'a conti-nu autant d'ivresse.

— - Vous èles heureuse!

- Vous le demandez.

• Kh bien, c'est ainsi que je vous aime .^ et désormais, j'espère que je ne

[vous trouverai plus, ccpmme tout à l'heure, le cœur gros et les yeux voilés de innés.

A ces mois qui lui rappelaient si louversalion ;i\ec Haymonde, Laura ne put s'empêcher de tressaillir.

— Pauvre lîaymonde ! balhulia-t-elle avec un soupir.

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— Vous la regrctloz? fit le comto.

— Ah ! j'y penserai souvent... C'est coniriie si une pnrlie de mon cœur se détachait de moi-même!... Que va-t-clle deveuii'?

— Ne vous inquiétez pas ainsi, chère enl'anl, car M"" Raymonde me parait une nature plus énergique que vous ne le supposez. Elle a, m'avez-vous dit un jour, donné à sa vie un hut mystérieux, dont aucune amitié, aucun amour ne saurait la détourner. Eh bien! elle ira ù ce but et je ne serais pas surpris même que. dans ces derniers temps, votre amitié ne l'ait pas quelquefois singulièrement gênée.

Laura regarda le comte avec étonnement.

— Qui vous a dit cela? inteirogea-t-elle d'un ton presque elTaré.

— \'ous en seriez-vous aperçue vous-même"?

— Mais...

— Répondez!

— Eh bien... oui. C'est vrai!... et tout à l'heure encore...

— Quoi donc?

— Cela me revient à présent... elle me menaçait de quelque catastrophe imprévue, de la plus cruelle des déceptions... et je ne puis douter, maintenant, que c'est à vous qu'elle faisait allusion.

— • Enfin, que disait-elle?

— Eh! le sais-je, mon Dieu... elle était nerveuse, irritée... je n'ai pas écouté, ou j'ai mal entendu... et puis, fallait-il donc croire que c'est à vous que ces menaces s'adressaient... C'est impossible... et pourtant, si cela était, Mario! il faudrait ne me rien cacher... il faudrait tout me confier... Vous m'avez dit un jour, que vous aviez été obligé de fuir votre pays... et, apprenant que vous étiez malheureux, moi, je ne vous en ai aimé que davantage!... eh bien, si vous courez encore quelque danger, n'hésitez pas, dites-le moi franchement ; ne craignez pas de m'effrayer... je suis forte, je serai courageuse... et s'il faut donner ma vie... vous savez bien, n'est-ce pas, qu'elle est toute à vous, et que vous n'avez qu'une parole à prononcer!

Le comte ne répondit pas tout de suite... il regardait tendrement la pauvre fille qui s'abandonnait ù lui, et tout sou être semblait absorbé dans cette muette contemplation.

— Chère Laura, dit-il enfin... béni soit Dieu qui a réservé à ma vie cette joie suprême de votre amour!... Mais rassurez- vous... S'il est vrai que je coure encore quelque danger à l'heure où je vous parle, je vous promets que tout sera fini avant peu; j'espère que M"'" PradiJ ne voudi-a pas relarder plus longteni|)s mon biinhcur qui ddit être aussi h; vôtre, et quand (mi nie verra vous conduire à l'autel, il faudra bien (|ue lonle^ les calomnie^ si> lai-cnl !...

— Mais Rayniondc ! Iialliulia liiiiiilciiii'iil l/iiira.

— Quant à cette jeune fille, dont je vous expliquerai dans quelques jours la conduite mystérieuse et les desseins perfides, dès aujourd'hui, je vais prendre des mesures pour la mettre dans l'impuissance de me nuire.

— Que comptez-vous faire?

— Ne me le demandez pas : je ne sais encore; mais il est temps de sortir de cette situation qui vous alarme, et je vous jure...

— Mario! n'oubliez pas que Raynionde a été ma meilleure amie.

— Vous la défendez?

— Soyez bon... Moi, je veux quil n'y ait pas le moindre nuage sur noire bonheur.

Le comte s'inclina avec un doux regard.

— Il sera donc fait comme vous le désirez, dit-il ; mais veillez bien vousmême sur ceux qui vous entourent... Ne leur dites rien des confidences que je vous ai faites, et quand nous nous reverrons...

— Ce sera demain?

— Probablement.

— A demain alors! et si quelque incident survenait d'ici l;'i. faites que j'en sois prévenue à l'instant même.

— Je vous le promets.

Le comte sortit sur cette assurance et traversa le parc pour gagner la rue Paycnne. Il était onze heures; la rue était déserte, le temps fort sombre.

Le comte plongea à plusieurs reprises son regard à droite et à gauche, et linit par jeter dans la nuit un coup de sifflet strident.

Presque aussitôt, un homme se détacha de l'ombre d'une porte et vint à sa rencontre.

— LambertI lit Mario : c'est loi? bien!... qu'as-tu à m'appr idie?

— Rien! répondit Lambert.

— Tu n'as pas découvert Caminade?

— Je n'ai rien découvert du tout.

— Quoi... pas même un indice... un soupçon?

— Pas même ca.

Mario eut un geste de violente colère.

— Le misérable! grommela-t-il, et c'est lui. lin! qui a en sa possession la cassette du chilleau de Longueville.

— Là-dessus, il n'y a pas d'illusion à se faire.

— Mais tu as dû filer les personnes que je l'ai désignées.

— Je les ai filées avec toute la conscience dont je suis capable. ^ René?

— Oh! celui-là, il est amoureux, et ou dirait que tout ce qui se passe ne le regarde pas.

— Mais Horace?

LA I'ILLL: UKS CAMr.l.OTS

— Lui. ("ost, dilTérenl ! il est amoureux aussi, mais ça ne le gêne point et il a ou le temps crallcr deux fois à \' Hôtel Brady.

— r,ela prouve qu'il ne connaît fias plus que nous la rctraihïdo Caminade. C'est ce que je me suis dit.

— Que faire? que faire? murmura le comte, les dents serrées, avec une liideuse contraction aux sourcils.

Il y eut un silence.

Ils marchaient à pas lents vers la rue du Parc-Royal, et tournèrenl. ine fois là. vers le boulevard.

Au bout d'un moment, Mario s"arrèla.

— Et Raymonde? dit-il tout à coup, d'un accent plein de haine.

■ — Oh! celle-là, répondit Lambert, je crois qu'il faut ouvrir l'ieii.

— Comment?

- Elle se remue. Elle a mis en campagne Rricole, Filoche, toute son équipe de camelots, et il est certain qu'ils muni^'ancent quelque chose.

— Quoi?

— Quelque traquenard.

— - Contre moi?

— Contre vous-, peut-être; mais, à coup sûr, contre Bi])i.

— Qui peut le donner lieu de le penser ?

■ - Bail! un enfant s'en serait aperçu!... Car pendant que je reconduisais... de loin... M. Hoiace de Breuil, j'ai bien remarqué qu'on me reconduisait moimême.

— Eutin. quelle intention supposes-tu à Raymonde? Lambert remua la tète et pinça ses lèvres.

— Elle aime Kené d'Harville, répondit-il; il ne faut pas oublier ça; et chez les femmes, quand le creur et l'intérêt sont d'accord, il est prudent de s'attendre à tout.

— Que peut-elle?...

— Pas grand'chose peut-être; mais tout de même...

Le comte serra énergiquement le bras de son compagnon.

— Ah! si on pouvait retrouver ce Caminade! balbutia-t-il avec rage.

— Ce serait la meilleure solution.

• — Ces papiers, une fois anéantis, je n'aurais plus rien à craindre... — • Et tout le monde serait content, acheva Lambert qui accompagna ces jiarohîs d'un rire goguenard.

Mais au même moment il s'arrêta et entraîna Mario à l'écart. Us venaient d'atteindre la jilace des Vosges.

— Qu'as-tu donc? interrogea le comte surpris.

— Plus bas! plus bas! répondit Lambert.

LA riLl.K !)i:.S CAMELOTS 62)

Et ils allèrent se réfugier derrière l'énorme pilier de l'une des arcades.

— Enfin... m'expliqueras-tu! lit Mario, qui ne comprenait pas.

— Regarde;;... à gauche... sur le lrol!.)ir.

— Je vois un homme.

- C"est cela.

— Est-ce que tu le connais?

Lambert haussa les épaules.

— Si je le connais, répliqua-t-il... mais rien qu'à sa façon de lancer la jambe droite... voyez! il n'y en a pas deux qui se permettent ces elïels de cuisse.

- Qui est-ce doue?

- Caminade.

- Tu es sûr?

Lambert étoulïa un petit rire ironique.

— ■ Ahl il est bien grimé cependant, poursuivit-il ; il a endossé, pour la cii'constance, un complet de charbonnier qui ne lui va pas mal; mais on ne change pas sa nature, et le cabotin se trahit toujours en dépit de tous les costumes.

— Si c'est lui, il faut le suivre.

— • Pardieu...

— Qu'allons-nous faire?

— A deux, nous nous gênerions. Vous allez donc me laisser opérer seul Je le suivrai! S'il se ballade à pied, je remboîterai à distance ; s'il prend une voiture, je monterai de.rrière, et j'arriverai en môme temps que lui!

— Âh! puisses-tu, demain, m'apporter son adresse.

— Demain, nous causerons de tout cela. Le voilà qui va disparaître... il n'est que temps... je m'évanouis... bien des choses chez vous....

Lambert quitta le comte sur ces mots, et marcha vers la rue de Turenne. par laquelle Caminade venait de disparai:;»'.

Le endemain, vers dix heures du matin, M. .Ménager, juge diustruction, était dans sou cabinet, assis devant un grand bureau d'ébène compulsant de nombreux dossiers, qu'il parcourait avec une minutieuse attention.

M. Ménager avait, à cette époque, .soixante ans au plus.

C'était un liomuu* de haute taille, au visage austère, avec des veux l'irt doux, et qui, depuis qu'il exerçait ses importantes fouclituis, avait su conqu rir l'eslime et la considération des plus illustres magistrats du parquet de Maris.

LA MLLE DLS CAMLLOTS

Il était d'ailleurs de mœurs fort simples; ferme et bienveillant, on trouvait en lui un esprit éclairé ; il n'apportait aucune passion préconçue dans l'examen des affaires qui lui étaient soumises, et se gardait surtout de considérer un prévenu comme un coupable.

L'idéal du juge I

Ce matin-là, il était arrivé à son cabinet plus soucieux que d'habitude, et s'était fait remettre tout de suite le dossier depuis longtemps abandonné de l'affaire d'Angouléme.

Et il le compulsait, comme nous l'avons dit, avec une attention toute particulière.

Deux heures s'écoulèrent. Midi allait sonner, quand la porte du cabinet s'ouvrit et que l'huissier entra.

11 releva la tète, et avant qu'il n'eût formulé la question qui était sur ses lèvres, l'huissier lui remit une carte qu'il lut rapidement.

— Très bien ! dit-il aussitôt, faites entrer cette personne. Et, quelques secondes après, une femme entrait. C'était M°" Pradié.

Le juge s'avança à sa rencontre.

— J'espère, chère madame, dit-il en l'accueillant de son plus bienveillant sourire, que vous m'excuserez de ne pas vous avoir reçue hier... j'étais tout à l'ait occupé, et je ne pouvais pas distraire une seconde.

— Oh! vous êtes tout excusé, cher monsieur, répondit M"" Pradié, je sais vos graves obligations et je n'ai pas insisté... Vous m'avez fait prié de revenir ce malin et, vous voyez, je suis exacte.

— C'est à merveille : votre charmante Laura est bien...

— C'est précisément d'elle que je viens vous parler.

— .le m'en doutais. Le comte de Presles est toujours amoureux?

— 'l'oujours,

— Et vous a-t-il demandé sa main?

— Il m'a fait la demande officiel, hier même. ■ — Qu'avez -vous répondu"?

— Mais... ce que je vous avais annoncé que je lui répondrais, c'est-à-dire (ju'ayant en vous la plus entière confiance, j'attendrais que vous ayez prononcé pour prendre un parti.

— Enfin... ce mariage vous convient à vous-même?

— S'il doit faire le bonheur de mon enfant, (pielie raison aurais-je de m'y ojiposer.

— Aucune, sans doute.

— Et à moins que vous n'ayez à me présenter quelque objection... sérieuse.

LA riLLE Di:s cami:lots

U.ivrn k' eiili'a iii-.Siiiie ;m«ilijt. J'. 623.)

M. Manager ijanlii un iiioiiinit lo siloncc... [Miis, il reprit (rmi um presque

grave 1

Ce que vous m'avez deniainle. ma «licre <'iil"aiil. ilit-il, e-t bien délicat

et je crains vraiment de joupr ici le nMe d"iin trouMi'-fiMe.

Comment! lit M"" Pradié avec nii mouvement ; auriez-vous sur le comte

une autre opinion que celle des personnes (|ui l'ont <i liieu accueilli à Paris?

,,v 70. — piniiiF z*rr.0XE. — ia fii.i.k nr* r.wiKi.ors. — ki> i. hki'PF f.t c". uv. "J

C26 LA FII.I.F DES T. A MF- I.OTS

— J'ipiiore ce. que Ton penso île lui h Paris, cl je ne m'en suis pas préoccupé.

— Cependant..

— Seulement, du jour où vous m'avez fait pari du projet que vous a\iez forme, j"ai dû, pour répondre à la conliance que vous me témoigniez, m'entourer de tous les renseignements propres à m'éclaircr, et je me suis empressé d'écrire à quelques amis que j'ai à Rio-Janeiro.

— Et... ils vous ont répondu?

— Il y a trois jours.

— Que disent-ils?

M. Ménager eut un geste d'une impression douteuse.

— Rien de précis, répondit-il; oudu moins, rien qui m"ait pam salisfaisant. • — Vous m'effrayez !

— Ce n'est pas là ce que je veux... écoutez! le comte de Presles appartient à une famille des plus recommandables par ses ascendants, mais il paraît que la mère n'a pas toujours tenu une conduite irréprochable. Elle a fait beaucoup parler d'elle, et l'on m'assure que le comte de Presles l'avait quittée, désespéré, quelques années avant sa mort.

— Mais le fils? interrompit vivement M"° Pradié.

— Vous avez raison, chère madame, dit le juge, c'est du fils surtout qu'il fait s'occuper, et les renseignements qui m'ont été transmis ne l'ont point oublié.

— Eh bien?

— Eh bien !... là aussi, il y a quelques points noirs.

— Expliqnez-vous.

--Ce n'est pas à dire que l'on accuse le comte de Presles d'avoir rien fait qui puisse entacher son honneur; mais on prétend qu'il a mené au Rrésil une existence fort dissipée : qu'il a joué et perdu des sommes considérables, et qne si la fortune du comte, son père, n'était pas venue le relever, il se trouverait aujourd'hui dans une situation des plus précaires.

— Mais, depuis, il peut s'être amendé,

— C'est possible.

— Vous ne le croyez pas?

• — .Wouez au moins que sa conduite passée peut inspirer certaines appréhensions jiiour l'avenir.

■ — C'est vrai !

— Vous voilà toute Iroubli'c... et vraiment je regrette...

— Non, ne regrettez rienl... car je n'éprouve qu'un profond sentiment de gratitude pour l'intérêt que vous me témoignez?... Toutefois... dans cet état... que me conseillez-vous?...

— Dame !... i-i'la diMirml.

F..V IlLl.t DtS CAMELOTS

liai

-- De (juoi?

— ^ot^e enfant ainie-t-elle réellement le comte?

— Elle en est folle !

— Alors, ne précipitez rien... continuez k recevoir ii. de Presles comme le passé... ne lui donnez pas le soupçon que vos intentions aient pu changer

et dans quelques jours, quelques semaines au plus, de nouveaux renseienements > lendront peut-être vous fixer sur le parti que vous aurez à prendre. M""" Pradié s'était levée.

— Merci, dit-elle: merci du plus profond de mon cœur; je suivrai vos conseils; j attendrai ; et Dieu veuille que nous sovons bientôt éclairés!

Elle allait se retirer et déjà M. Ménager raccompagnait jusqu'à la porte, quand 1 huissier entra.

— Qu'y a-t-il? demanda M. Ménager.

— . Il y a là une personne qui demande à parler à monsieur le juge.

— .\-t-elle dit son nom?

— M"' Piaymonde.

M""" Pradié se disposait à sortir; elle s'arrêta à ce num.

— Raymonde! fit-elle étonnée.

— Allez! ordonna M. Ménager a rimis.ier, et dés que vous pourrez inîroduire cette personne, je vous préviendrai.

Puis, se tournant vers la jeune veuve :

— Ce nom que l'on vient d'annoncer, dit-il, a paru vous surprendre?

— En ellel, répondit M"» Pradié. je ne le dissimule pas.

— M'" Raymonde est une amie de votre enfant?

— Dites .sa meilleure et sa plus sincère amie.

— N'était-elle pas la lille adoptive du malheureux Desgranws. qui fui il y a un an, lol.jet d'une tentative criminelle, dans le train de Paris à \ncrouléme'

— C'est cela. °

— Et ce M. Desgranges est mort?

— Il y a quelques jours, au château de Longueville.

11 y eut un court silence, pendant lequel une' ombre ;.'lissa sur le front du juge.

— Pauvre enfant! ajuula-t-il, cetl.' mon a du cruellem.Mil la lrapp,.r. M"" Pradié eut un triste sourire.

-- Oui, bien cruellement... répondit-elle; la pauvre enfant opérait toujours qu.; M. Dcsgranges reviendrait à la sanle .-l à la raison, qu'il pourrait éclairer la justice et l'aider à découvrir le coupahle... car, c'est là une chose terrihie "onvenez-en. monsieur. (|u'un pareil criminel ait pu jusqu'à ,e jour échappera tontes les .vcherches, n qui! puisse j„nir en paix du tnul de m., forfait.

C28 i-A. riLM'; i»i;s camelots

— Eh, sans doute! répliqua le juge ; pour mon compte, j'ai souvent pensé à celte affaire, et j'ai cherché bien des fois à en pénétrer le mystère... Le mobile du crime, les moyens à l'aide desquels le coupable a pu se dérober, mille autres détails plus bizarres encore, tout cela m'a préoccupé longtemps, et aujourd'hui je considérerais comme l'honneur de ma carrière de magistrat, de faire la lumière sur toutes ces ténèbres; mais je ne regarde pas la justice comme vaincue; le dernier mot n'est pas dit, et même, je dois ajouter que depuis quelques jours, il semble se faire un certain mouvement autour de ce crime.

— Vraiment!

— C'est encore à l'état latent; je n'ai rien de précis ni de palpable ; mais pour nous autres, familiers que nous sommes avec les affaires criminelles, il est des indices auxquels on ne se trompe pas; et, je le répète, on dirait qu'il y a dans l'air, si insaisissable que ce soit, quelque chose qui annonce l'approche ou le passage du criminel. Aussi voyez ! je me suis fait apporter là tout le dossier de l'affaire, je l'ai étudié à nouveau, et vienne le moindre indice, je reprendrai l'instruction, et celte fois il faudra bien que nous aboutissions.

— Puissiez-vous dire vrai... la pauvre Raymonde serait si heureuse!... le ciel lui doit bien celte consolation — et sans doute, c'est pour l'interroger que vous l'avez fait appeler aujourd'hui?

— Nullement.

— Eh quoi! c'est de sou propre mouvement

— Elle m"a écrit hier, pour solliciter un entretien, et vous comprenez que je me suis empressé de lui répondre.

■ — C'est à merveille. Je vous laisse... et vous remercie encore une fois de toutes les bontés que vous voulez bien avoir pour Laura et moi...

— Comptez sur mon entier dévouement, chère madame, et ne douiez pas de l'empressement que je mettrai à vous tenir au courant de tout ce que j'aurai pu obtenir.

M"" Pradié s'éloigna cette fois, et M. Ménager donna l'ordre d'introduire M"" P«aymonde.

Raymonde entra presque aussitôt.

Elle était vêtue de longs habits de deuil; un voile de crêpe noir tombait de son front et cachait ses traits.

Le juge lui indiqua un siège près de son bureau, et quand elle s'y fut assise :

— liemcltcz-vous, mon eiilaiU, dit-il d'un Ion presque paternel, vous m'avez écrit que vous désiriez me parler, et me voici prêt à vous écouler. Expliquezvous donc en toute assurance, et croyez que je serai heureux de faire quelque chose qui puisse vous être agréable. D'ailleurs, vous n'êtes pas une étrangère pour moi : depuis de longues années, des liens d'amitié étroite m'unissent à !a

LA. l'ILLE DES CAMELOTS

famille Pradié. de laquelle vous avez reçu une touchante hospitalilé, et je sais les sentiments d'alTeclion sincère que Ton y a conçus pour vous.

Raymonde s'inclina et releva son voile.

• — M"^ Pradié a toujours été excellente, en effet, répondit-elle; Laura est ma meilleure amie de couvent, et je n'oublierai jamais les moments heureux que j"iii passés près d'elle! Aussi, ce n'est qu'avec un cruel déchirement que je me suis résigné à la quitter.

• — Que dites-vous! fit M. Ménager, vous quittez l'hôtel Pradié?

— Oui, monsieur.

— • Bientôt.

— Aujourd'hui même.

— Pour longtemps?

— Probablement pour toujours.

Le juge releva le front avec vivacité.

— Voilà qui est singulier, répliqua-t-il.

— Pourquoi donc?

— Mais parce que M°" Pradié. qui me quille ;i l'instant, no m"a rien dit de celte résolution que vous m'annoncez.

— C'est que je n'en ai pailé encore qu'à Laura, cl que M"' Piadié ne la connaît pas.

— Elle en sera fort alïeclée... elle en éprouvera un vérilable chagiiu.

— Je le sais.

— Et cela ne vous a pas arrêtée.

— Non, monsieur.

— Il faut alors qu'un motif puissant... Haymonde remua lenlement la télé.

— Laura va se marier prochainement, monsieur, répondit-elle: et je ne fais qu'avancer de quehiues semaines une sé|]aialion qui se si'iait imposée au Iimidemain même de son maria<^e.

M. Ménager s'était |iris à regarder la jeune lille avec une attention toute particulière; Raymonde en fut comme gênée et elle baissa les yeu\.

— Est-ce donc là, interrogea le juge, la seule raison qui détermine votre départ?

■ — • Non, monsieur.

• - Quelle est l'autre ?

Raymonde hésita à i-cpoiuire; on eût dit ipi'au mhiiihiiI d'aller plus avant dans cet entretien une suprême appréhension s'eni|iarait d'elle, et qu'elle regrettait maintenant d'être venue!

Mais cette hésitation ne l'iit cpie passagère; elle reprit bientêii tout son courage, et osa lever les yeux sur son interlocuteur.

630 i.A fii.ll; ues (;ami;i.ots

— "l ous savez, sans doute, monsieur le juge, dil-ellc d'un Ion plus fernio, que je suis la fille adoplive de M. Desgranges'?

— Je sais cela, mon enfant, répondit M. Ménager.

— On a dû vous apprendre aussi que le malheureux \ieillard est mort, il y a quelques jours.

— On me Ta dit également, et du reste cela n'a dû surprendre aucune des personnes qui le connaissaient ; car depuis l'afïaire d'AngouIême, ce n'est qu'àde rares intervalles qu'il recouvrait parfois quelques fugitives lueurs de raison. Et il est mort sans être revenu à lui?

— • Détrompez-vous, monsieur.

— Comment cela?

— "Vers les derniers temps, son esprit semblait s'être dégagé en partie des ténèbres qui l'obscurcissaient, et moi, tout entière à la joie de cette amélioralion inespérée, je n'avais pu cacher l'espoir qu'elle avait fait renaître.

— ■ Quel mal y avait-il à cela?

— 11 y avait un grand danger, tout au moins, car ces symptômes rassurants s'étaient à peine manifestés depuis quelques jours, qu'une tentative criminelle se proiluisail.

— Une tentative criminelle! est-ce possible! qui pouvait avoir intérêt?...

— La veille de notre départ pour le château de Longueville, continua Raymonde, un homme s'est introduit dans le pavillon occupé par M. Desgranges et a versé quelques gouttes d'un poison des plus violents dans la potion qui devait lui être servie la nuit même !

— - Vous en êtes sûre ?

— Je rapporte les paroles du docteur qui a analysé la potion. - Et l'autre? le misérable? on l'a vu?

— 11 avait pris la fuite dès les premiers bruits et l'on n'a pu que relever l'empreinte de ses pas sur le parquet de la pièce qu'il avait traversée.

— ■ On craignait donc que le malheureux vieillard ne parlât?

— Non, monsieur le juge; mais on voulait le mettre dans l'impossibilité de partir pour Longueville.

M. Ménager eut un haut-le-corps, et ne put dissimuler son étonnement.

— Qu'y avait-il donc de si important au château, iuterrogea-t-il d'une voix nette et précise, pour qu'on tentât, môme à l'aide d'un crime, d'enipêcher M. Desgranges de s'y rendre?

— C'est ce que je vais vous dire, monsieur le juge, répumlit la jolie enfanl, rvec fermeté.

Raymonde avait dô.Mément pris une attitude résolue ot toute timidité avait disparu.

M. Ménager, qui i^nntinuait de l'observer, fut frappé de ce changement, et si son attention avail pu être distraite, il serari dés rf moment revenu tout entier à l'intérêt de cet entretien.

11 fit un geste d'approbation et d'encouragement.

— Parlezl parlez, mon enfant, dit-il arec bienveillance; je suis d'autant plus curieux de vous entendre que, depuis quelque temps, j'ai repris l'examen approfondi de l'alTaire d'Angouléme: et tout à l'heure même, je faisais part à M"" Pradié...

— Vous avez parlé à M°" Pradié de celte affaire ! interrompit Ravmondo sur un ton singulier.

— Sans doute, repartit M. .Ménager, et voyez la coïncidence ! quoiqu'elle ne m'eût rien dit de la tentative dont vous m'entretenez, ce qui m'étonne, je lui confiais qu'à certains indices, impalpables encore, j'avais été touché par le soupçon que l'assassin de Beauchamn. ou quelqu'un de ses complices, pouvait bien l'Ire il Paris.

Raymonde tressaillit.

— Une pareille conlidenre esl peut-être un peuimprudenfe. balluitia-t-elb.

— Imprudente? répliqua le ju.'e; et pourquoi"?

— Parce que. s'il est vrai que le coupable soit à Paris, il e<t au nioinr, inutile qu'il apprenne que l'on s'occupe de lui.

— Et comment le saurait-il? Ce n'est pas M"" Pradié... ']<■ sinquise.

— Non assurément; mais il n'y a pas qu'elle à l'hôtel de la rue Cullun^- Sainte-Catherine ; il y a les valets oisifs, les domestiques bavards, et mieux que cela encore, puisque nous savons qu'un misérable s'y est introduit, et qu'il a tenté d'empoisonner M. Desgran.'es.

M. Ménager <!■ lut .'t oublia un uniment son regard étonné sur la joli ■. enfant.

■ — Tout ce c|ue vous dites est très judicieux, reprit-il peu après; la nature vous a douée, mon enfant, d'un rar' esprit d(> pénétration, et je commence à croire qm- vous pouvez nous être fort utile dans la nouvelle enqiuMe à laqui^lL^ nous allons nous livrer. - Voyons I Vous me disiez tout à l'heure, que la tentative d'empoisonnement dont M. Descranges a failli être ^i(•lilne avait eu surtout pour but <]'■ l'empêcher de se rendre à Longueville.

632 i.A rii.i.i': iji;s ca.mim.ots

— Oui, monsiour le jiijîc.

— Quel intrnH avait donc le criminel: <■! qne |ioiivail-il reiloiilcr d'un voyage de M. Des,u;rangcs au château de M"" Irradié?

— Il savait qu'il devait trouver là les doubles des papiers dont il avait été dépouillé.

— Vous êtes sûre de cela?

— J'en suis sûre.

— Qui vous l'a dit?

— M. Desgranges, dans un de ces moments de lucidité, que le ciel lui envoyait parfois.

— ■ C'est que ce serait fort grave...

— Je le sais.

— ■ Nous pensions déjà que le vol du portefeuille avait dû être le mobile du crime, mais nous ignorons quelle sorte de documents contenait ce portefeuille... Êtes-vous en mesure de nous édifier sur ce point.

— Pas encore.

— Enfin, ces papiers... M. Desgranges a-t-il pu rentrer en leur possession?

— Il n'en a pas eu le temps... Pendant la nuit qui a précédé sa mort, il s'est rendu dans les souterrains du château... J'ai tenté de l'en détourner, prévoyant bien ce qui arriverait; mais il n'a rien voulu entendre, et j'ai dû l'accompagner! Il connaissait la cachette où les doubles si importants étaient renfermés... il s'est mis à l'œuvre avec une fièvre qui devait lui être fatale. .. et un quart d'heure s'était à peine écoulé, qu'il tombait évanoui dans nos bras et que nous le transportions mourant au château — le lendemain, il était mort!

— • Sans avoir parlé?

— Il n'a pas recouvré sa raison.

— Mais vous connaissiez la cachette!... vous avez dû...

— Quand nous y sommes retournés, elle était vide, et les documents avaient disparu!

M. Ménager réprima un geste de vive contrariété.

— Quelqu'un vous avait donc suivie? poursuivit-il aussitôt. — • C'est certain.

— • N'avez-vous pas cherché en quelles mains ces documents étaient toiuliés?

— Le moment était peu favorable pour inie recherche pareille, et j'étais toute à M. Desgranges qui se mourait.

• — Cependant, vous savez (pieiles étaient les personnes qui si" trouvaient au château, pendant celte nuit.

— Il y avait M. Horace de l'ieuil, M. l>ené d'Ilarviile, M. le comte de Presles

LA I H.LI-: Di:S CAMELOTS

Le ijav.-ux qm v,,.„d le savon u (i.'t.i lier. (P. èyj.

— C'esl loiil.

— -Non! On ma parir cncoiv de doux aiili-es rersonnes.

— L<'iirs noms?

— L'un saiipcllc Caminade; l'auln'. Lambin.

— Que faisaicnl-il-; à Lon:;ii.'ville?

— Je l'i^nori'.

— Mais c'est ce qu'il faut savoir! 11 y a là un indice, et, si peu qu'il vaille, il iinporlc de ne pas le négliger.

— C'est aussi mon avis. M. Horace de Breuil connaît celui que l'on nomme Caminade et s'est chargé de le retrouver ; il m'a donné d'ailleurs sur lui les renseignements les plus favorables.

— Et l'autre?

— • L'autre, c'est différent. L'opinion de M. Horace est qu'il faut s'occuper de celui-là, toute affaire cessante.

• — 11 le connaît donc aussi?

— Très peu... mais on lui a assuré que ce Lambert se trouvait dans le train de Paris à Angoulême, le jour où Beauchamp a été assassiné!

— ■ Que dites-vous! est-ce possible... mais alors, cet homme doit nous être, à bon droit, des plus suspects... 11 faut à tout prix qu'on le retrouve.

— C'est ce que j'ai pensé.

— Je vais donner des ordres.

— C'est inutile.

— Comment?

— Depuis deux jours je le fais suivre.

— Vous !

— J'ai mis sur pied tout un monde de camelots. Ils se sont répandus sur les boulevards, dans les faubourgs, sur tous les points de Paris, et je puis vous assurer qu'avant peu Lambert sera pris et pourra vous être amené.

Cette fois, M. Ménager ne chercha pas à dissimuler rétonnement qu'il éprouvait, et se prit à regarder la jeune fille qui lui parlait, avec uue surprise oii se mêlait peut-être un peu de défiance.

— Eh quoi, dit-il enfin, vous avez lait cela... vous, une jeune fille, presque une enfant!... mais sous l'empire de quels sentiments... à l'aide de quels

'moyens?

— Le sentiment auquel j'ai obéi, répondit Raymonde, est des plus naturels; et toute autre à nia place eût agi comme je l'ai fait... J'aimais M. Desgranges, monsieur ; il m'avait élevée et aimée, comme si j'eusse été sa fille ; je lui devais, sinon de le venger, du moins d'achever la mission qu'il avait acceptée, et qu'il n'a pu remplir.

— Quelle mission?

— Rendre à son légitime propriétaire les documents qu'il était chargé de lui remettre, et qui lui avaient été volés : voilà la pensée avec laquelle j'ai vécu, et qui a soutenu mon courage dans l'entreprise que j'ai tentée.

— Vous connaissez donc cet héritier qu'on voudrait dépouiller?

— Oui, monsieur.

— Et vous n'avez pas quelque idée de ceux à qui le crime profilerait? —

Vous VOUS (aisez!... Votre hésitation est au moins singulière, après la démarche i]ue vous faites en ce moment.

— Vous comprendrez mieux mon attitude dans quelques jours, répondit Raymonde. Ce que vous me demandez est trop srave, monsieur le ju'-e, et je ne suis pas assez sûre de moi. ° '

— Que craignez- vous?

— Je crains de me tromper.

— Alors c'est tout ce que vous voulez dire?

— C'est tout. Seulement, d'un instant à Taufre, je puis avoir une communication importante à vous faire, et, dans rintérét de la justice même, je vous conjure de vouloir bien tenir compte des avis que je pourrai vous faire parvenir.

M. Ménager s"inclina en souriant.

— A merveille, dit-il à son tour, et je n'entends pas refroidir un si beau zèle; toutefois vous comprendrez, j'espère, qu'après de pareilles confidences je ne saurais sans imprudence rester inactif et attendre le résultat de vos recherches • je fais des vœux très sincères pour qu'elles soient fructueuses : mais, de mon '•ôté, j agirai comme il convient, et que le succès vienne de vous ou qu'il soit obtenu par mes agents, nous ne vous serons pas moins reconnaissants de ce nue vous aurez tcnlc.

Et, comme M. Ménager faisait un signe qui disait clairement que l'entretien était épuisé, Raymonde se leva.

Elle hésitait pourtant; il était évident qu'elle avait sur les lèvres une dernière recommandation qu'elle eût voulu adresser au magistrat et qu'elle n'osait formuler.

M. Ménager s'en aperçut et eut comme un mouvement d'humeur aussitôt réprimé.

— Oh! pardon, monsieur, dil alors Raymonde, presque confuse, je vois que j'abuse de votre bonté.

— Mais nullement, ma chère enfant, repartit le juge, revenu à lui-mém-^ • A^yons, vous voilà toute troublée encore... Qu'y a-t-il ? Est-ce une dernière con-

■^ence que vous avez a me faire?

— C'est cela... oui, c'est cela.

— De quoi s'agit-il ?

— Vous devez revoir M""" Pridié?

— Sans doute.

— Bientôt?

— Dans quelques jours... peiK-éIre plus lût.

— Eh bien! je voulais vous prier...

— Dites! dilcs... achevez.

f)30 LA III, m: Ur.S C.AMF.l.nïS

— Je voulais vous demander en i^ràfe, de nr lui i-ien dire di' la dcuiarclipque j'ai faile aujourd'hui |)rès de vous.

— Craignez-vous que M"° Pradié'?...

— Non, je l'ai dôjà dil, ce n'est pas elle que je redoute. ■ — Et qui donc?

— Laura.

— Mais c'est votre amie ! elle vous aime !

— Dites qu'elle m'a aimée, monsieur le juge, car, depuis quelque temps, son esprit, son c(cur, sa vie tout entière appartiennent à un autre sentiment plus puissant et plus absolu. Elle aime, monsieur... elle aimcl

— Le comte de Presics!

— Odi! le comte de Presles... répéta Raymonde avec une sorte d'ùpre violence mal contenue, et c'est à celui-là surtout qu'il ne faut pas donner le soupçon de ce qui va se passer !

M. Ménager saisit vivement le bras de la pauvre enfant.

— Achevez! achevez! dit-il avec autorité... Et quoi! le conile... Raymonde avait'passé ses deux mains sur son front.

— J'ai toujours pensé, monsieur, répondit-elle, qu'un juge pouvait être considéré à l'égal d'un confesseur. J'ai dit tout ce que je pouvais dire... maintenant, je n'ajouterai plus une parole! Adieu, monsieur! ou plutôt à bientôt! et lorsque je reviendrai, j'espère qu'il n'y aura plus de voile sur celte efl'royable aventure.

En sortant de chez le juge d'instruction, Raymonde trouva devant la grille du Palais de Justice un homme qui l'attendait. C'était Rricole.

— Oh! oh! dit celui-ci en remarquant son émotion, comme nous voilà agitée; Pafi'aire a donc été chaude. Est-ce que le juge...

— M. Ménager a été très bienveillant cl il m'a accueillie avec bonté, répondit Raymonde; de plus, il m'a [u-omis de tenir compte des avis que j'aurai à lui adresser.

— Eh bien, tout est pour le mieu\.

— Assurément, mais je crains d'a\oii' iMé ini|irudenle. • — Comment cela!

— J'ai prononcé le nom liu comli' de l'resles.

— Où est le mal?

— Il n'y a pas de mal, sans doute; mais j'ai peur d'une indiscrétion. M. Ménager peut en parler à M°" Pradié et si le comte venait ù savoir...

— Ce serait gênant, je ne dis pas : mais j'espère qu'il n'aura pas le temps de se reconnaître.

— Tu as distribué ton monde ?

— On en a mis partout! Il y en a même qui opèrent depuis hier.

— Qu'as-tu appris?

— Rien encore, — mais nous allons les passer en revue.

— Quel est ton projet?

— C'est simple comme bonjour : il est une heure à peine ; il fait un temps superbe, c'est le temps ou jamais de faire un tour de balade : nous suivrons leboulevards, nous rabattrons par la Bastille et la rue de Rivoli et. avant la nuit, nous aurons visité nos principales stations. Ça y est-il?

— Partons.

Ils s'éloisnèrent, et remontèrent le boulevard Sépastopo! pour aller prendre le boulevard Saint-Martin.

Arrivés à la hauteur de la rue Turbigo, un des carret'ouis les plus bruyants de Paris, Bricole indiqua à P»aymonde un groupe compact qui s'était formé sur le trottoir, à l'angle de la rue de Palestro, et au milieu duquel un homme à peine âgé de vingt-cinq ans. l'aul vif, la lèvre souriante, débitait, tète nue, une toulide lazzis vulgaires qui avaient le don d'amuser l'auditoire.

— Ça, c'est Trouillot, dit Bricole avec satisfaction, le roi des camelots ; audacieux, l'ceii à tout, pouvant parler une heure sans cracher, et n'ayant besoin ni de compère, ni A'ahoyeur, pour l'avertir de l'approche de la rousse. Il exerce depuis dix ans. a connnencé au maillot et ne s'est pas fait pincer une seule fois.

— Comment nous approcher [lour lui parler?

— Oh! c'est inutile: il nous a déjà apernis i-i m'a fait signe.

— .\lors, il n'a rien vu?

— Rien! nous pouvons reprendre mitre |)romenade.

Ils se remirent en marche, coupèrent p;ir W square des Arts-et-Métiers et atteignirent la grande artère des boulevards.

Sur la place du Chàleau-d'Eau, ils tirent une seconde hall<'.

Il y avait là, auprès du bureau des omnibus, plusieurs canudols dmu Inn vendait des indicateurs de Paris et de la baidieue. avec la nomenclature delliéàlres et des principaux monuments de la capitale; dont l'autre oiTrait. au boni d'une perche aux voyageurs huches sur l'impériale, des numéros dr uondu-eu\ journaux ; à l'angle di- la rue du Ti-niple. un troisième adossé contre la montre d'nn magasin, présentait à la convoitise des bébés et des grandes personnes un pelil pompier en caoutchouc, qui envoyait de temps a autre, du bout d.' sa lance, nii mince filet d'eau sur les passants.

— Demandez le ponipiiT bijou, le nouveau jouet de Tannée, ramusernent des enfants... la tranquillité des parents...

C'était un grand diable, long et maigre, la casquette sur les yeux, le visage glabre, portant sur ses traits l'empreinte de vices précoces.

— Celui-ci, dit Bricole à Raymonde... c'est le Grand-Spc! un maître aboyeur... pas un comme lui, pour lancer le coup de sifflet qui annonce le danger. On l'entendrait à cinq cents mètres, et c'est précieux ; et puis, des yeux, de chat; il y voit la nuit peut-être encore mieux que le jour : approchons.

— Vous allez lui parler !

— Eh! sans doute... il a cligné de l'œil en m'aperce vaut, il doit avoir quelque chose à me confier.

Ils approchèrent, et presque aussitôt le Grand-Sec entonna son lioniment d'une voix aiguë qui fit retourner plus d'un badaud.

— Le petit po7npier bijou! le nouveau jouet de l année \ etc.

— Combien vendez-vous ça? interrompit Bricole.

— Pour vous, bourgeois, je le laisserai au prix coûtant : c'est mon dernier.

— Combien?

— Vingt sous, avec la boite.

— Donnez.

Et pendant que le Grand-Sec roulait le nouveau jouet de l'année dans une feuille de papier de soie, pour l'enfermer dans une jolie boîte en carton. Bricole se pencha vivement.

— Le Lambert? dit-il à voix rapide et basse.

— Je l'ai vu.

— Quand cela.

— Ce matin, de l'autre côté de la rue. -- Et tu l'a pris en filature?

— J'ai joué de malheur... Je l'avais suivi sans en avoir l'air, tout en continuant mon boniment; mais, arrivé aux environs du Temple, il a enfilé une allée du Palais-Royal et je n'ai plus vu personne.

— Alors, pas d'autre indice?

— Pas d'autre... sinon que Picard m'a assuré qu'il croyait l'avoir entrevu du côté de la Bastille. C'est par là qu'il doit nicher.

— Eh bien, nous y allons! Continue de veiller, et ce soir, rue du Croissant. Bricole et Raymonde reprirent leur promenade, et cette fois ils montèrent

dans l'omnibus qui les conduisit à la Bastille.

Il y avait sur la place où ils descendirent un mouvement extraordinaire ; des groupes nombreux stationnaient au coin du boulevard, le long du quai et sur les trottoirs parallèles de la rue Saint-Antoine.

Bricole avait mis pied à terre, et, d"un regard vif et prompt, avait sondé les environs.

II y avait là, à droite et à gauche, un peu partout, de curieux spécimens de la gent camelotte de la capitale.

Et c'est peut-L'tre ici le cas d'énumérer succinctement les multiples variétés de cette classe originale, qui présente une pliysionomie à part dans la bohème industrielle de Paris.

Une partie des portraits que l'on va lire sont empruntés, au moins en substance, à une série d'articles 1res intéressants publiés, il y a deux ou irois ans dans le Petit Journal^ et dont nous rcgreltons de ne pouvoir citer lauleur.

11 y a d'abord \& papelard et les fjoiialpurs. Le papelard, c'est le papier sous toutes ses formes; canards, complaintes, indicateurs .des rues de Paris; il n'est pas un lecteur qui ne connaisse ces industriels, et qui n'ait été assourdi par leurs cris : assassinats, enfants volés, crimes, meurtres; c'est d'un débit assuré...

Quant au gotiafeiir, c'est une variété du papelard; il exerce de préférence sur les places puldiques devant un tableau à elTet, retraçant les principales scènes du drame dont il met le récit en vente.

Puis, vient celui qui fait la postù/e, c'est-à-dire celui qui rassemble autour de lui un certain nombre de passants, les allèche, et leur vend un article quelconque à un prix qui semble dérisoire, mais qui, en réalité, est très largement rémuni'ratcur.

il y a diverses manières de faire la postige à Paris: en l'air, à terre, dans la rue et en boutique. Mais le succès dépond surtout du camelot même, et des (jualités qu'il possède.

N'est pas postif/ateur qui veut, et il faut jiour y réussir avoir une voix solide défiant l'enrouement, et une platine qui ne se rouille pas.

Beaucoup de barjou, et aussi de l'esprit naturel.

A Paris, on prétend qu'il court les rues.

Mais voici le baveux, celui qui vend le savon à détacher — une spécialité.

Le baveux est presque toujours un postirjateur émérite qui, en vendant dix, vingt, et cinquante centimes des tablettes de savon, trouve moyen de réaliser de beaux bénéfices.

Il y a même un roi des baveux, ajoute l'auteur que nous citons, le (trund Emile, dont tous les camelots gardent encore le souvenir.

Le Grand Kmile avnil été séminariste, mais il n'avait pas la vocation ; il n'aima jamais qut; les franches lipin-es. 11 s'en donnait sans compter, si bien (|u'uii jour, on le li'iuna iinul ii'iniligi'sti(Ui. Mais on en [larle encore parmi les iiKidiTiii's camelots

040 LA l'Il.LK DKS CAMKI.OTS

El, coniiiic ('■rlianlilluii de l'art ([ii'il appdrlaiL dans l"(;x('rcicc de son inrliiT, on lappcllc rdiiiniriil il inocr'dait :

A|)i'ès avoir l'ail un /;r/>/>, .c'est-à-din; nn rass^inliloniLnit auloiir do lui, tout à coup, on le voit saisir un llàneur au jiassa^'o par le revers de son paidessus ou de sa redingote.

— Monsieur, comnience-t-il, regardez cette tadie qui dépare votre vtHemcnt.

La tache est quidquefois réelle, d'autres fois aussi c'est une traînéi' de savon (jue le racoleur vient de faire adroitement sur l'habit de sa victime, qui. après un premier moment d'étonnement, se met à examiner la tache qu'on lui signale.

Pendant ce temps, le racoleur, sans lâcher le revers de la redingote ou du pardessus, prend un linge mouillé et se met à frotter en poursuivant son honiment.

— Avec une tache comme celle-là, si vous allii'/,, monsii'ur, dans la bonne société, jamais on ne consentirait à vous retenir à dîner.

« Certainement tout le monde est susceptible d'avoir des lâches de graisse sur le devant d'un paletot, seulement cela fait croire à vos amis et connaissances que vous ne savez pas vous tenir à table et que vous reniflez votre potage.

« En passant dans une rue, la manche de votre habillement peut frôler la roue d'une voilure, et vous avez aussitôt une tache dégoûtante, comme si, étant enrhumé du cerveau, vous vous étiez servi de voire manche pour ménager votre mouchoir.

« Rien de tout cela n'est à craindre si vous avez en poche une tablette de cinquante centimes de mon savon à détacher. Vous ne risquez pas de brûler vos eflets comme chez le teinturier. Vous frottez l'endroit à nettoyer avec un peu de savon et d'eau, et la place devient aussi nette, le di'ap aussi beau qu'en sorlanl des mains du tailleur ».

Et le racoleur frotte, frotte toujours, en expliquant que son savon est aussi très utile pour les robes, mouchoirs, cravates, tentures et tapis.

Dans ce même ordre d'individualités, nous ne saurions passer sous silence un type bien curieux, disparu aujoui-d'hui, qui a longtemps amusé les badauds de la capitale, et que la dernière génération n'a certainement pas oublié.

.Mengtn ! le célèbre Men;^in...

Le plus étonnant des dragues.

In '//■'if/io\ c'rst, en If.'rnie de niélicr, un dcnlisic ainbulanl, et. |i;ir extension, tout cliarlalan portant un casque di' poni(iiiT, couverl d'oripeaux et faisant la ])oslige sur le siège d'une voiture.

Les buuinicnis d(' Mengin sont restés légendaires.

LA FlI.Lt: DKS CAMELOTS

En voilà un qui donne une idée de sa manière :

« Tout à l'heure, disait-il, j'entendais un de mes audileurs. qui di-ait en parlant de moi :

<• Bah! C'est un charlatan !

Charlatan, messieurs, mon Dieu, je n"en suis pas sur les termes. Dite — moi d'abord ce que vous entendez par charlatan, et je vous dirai si je suis un charlatan. Ce ne sont pas les mots qui font les choses.

« Dites-moi, c'est donc bien vrai, messieurs, que j'ai l'air d'un paillasse, d'un de ces hommes qui se déguisent en Turcs au carnaval pour faire courir les polissons dans les rues?

(( Eh bien! savez-vous pourquoi cette mascarade? Je vais vous le dire, moi, messieurs. Un jour, ah! je m'en souviendrai longtemps! j'étais comme aujourd'hui sur une place publique, vêtu comme vous, messieurs, portant un babil pareil à celui-ci, un gilet semblable à celui-là. vendant des crayons comme aujourd'hui.

<< A quelques pas devant moi était venu se placer un grimacier; oui. messieurs, un grimacier, un misérable polichinelle avec ses deux bosses, un de ces baladins de carrefour, dont le métier est de faire rire les niais et les badauds.

« La foule s'amassait autour de lui, et les quelques personnes que j'étais parvenu à rassembler me quittèrent bientôt pour s'y joindre. Mon baladin triomphait. Je restai là, seul, découragé; et quand un brave homme, qui m'apercevait en détournant la tète, demandait à son voisin qui j'étais : Ça! lui répondait-il, oh! ce n'est rien, c'est un homme comme un autre!

« De ce jour, messieurs, je me dis que, puisqu'il fallait s'habiller eu polichinelle pour attirer la foule, je m'habillerais en polichinelle. Et vous voyez bien, messieurs, que j'ai eu raison, car vous voilà tous autour de moi, vous qui auriez passé sans vous arrêter si j'avais été mis comme tout le monde.

« Maintenant, messieurs, tenez, si cela peut vous faire plaisir, appelezmoi charlatan sur tous les tons, j'y consens volontiers. Je suis charlatan, c'est vrai, mais je suis honnête homme. Je suis charlatan, mais j'ai du cœur et de la conscience. Je suis charlatan, mais j'ai droit qu'on croie à mes paroles. Je suis charlatan, mais je vends de bons crayons!

« Ainsi donc, charlatan, soit, c'est arrangé! c'est convenu! Me voilà bien et dûment convaincu d'élre un charlatan. Appelez-moi charlatan : personne ne contredira, pas même moi ».

Mengin a été un charlatan, un drague incomparable. Aujourd'hui, Mengin n'est plus, et la dragucrie se meurt, la draguerie est morte. En dehors de ces spécialités dont nous ne mentionnons ici que les principales individualités, il y a encore dans la nombreuse corporation ceux que Ion pourrait appeler les irréguliers

IW.S CAMll.MTS

Nous ne pouvons mieux faire que de citer cmdre raulcur aui|uel nous avons emiJiMinté quelques-uns des passages qui précèdeiil.

Oucllc corporalion, dit-il, n"a pus des in-riridiiTs? Quel trijupeau ne compli.jHiint de brebis galeuses ' ?

Le camelot, qui pratique la saiirclle, est le jilus souvent un iiivgidier; celui qui va à la rencontre est inie lindiis galeuse.

Au roin d'une l'ue, vous voyez nu individu l'aire des gestes désordonnt'^s. Un badaud, puis deux, trois, dix, vingt s'arrèleui à le regarder. Quand il yen a un nombre suffisant, on le voit qui s'écrie :

— Ma foi, autant que je iin' i-iiiiii' anjourd'lini ipie deiiiaiii; il faut manger, n'est-ce pas?...

Et là-dessus, il eulile un boniment.

D'autres fois, c'est un individu qui trace sur le trottoir avec un morceau de craie des signes cabalistiques. Un rassemblement se forme autour de lui. Alors le prétendu camelot s'adresse aux passants :

<■ — • Tenez, mesdames et messieurs; voici tiois pièces de monnaie; je les recouvre comme ceci de mon mouchoir. Tout à l'heure, je vais les faire valser, polker, à une hauteur de vingt-cin(i centimètres devant l'honorable société qui m'environne.

<( Mais, à seule lin de faire cette expérience, \\ faut que j'aie de la poudre de perlimpinpin. On est allé m'en chercher chez l'épicier du coin. En attendant, tenez, mesdames et messieurs, je vais vous soumettre un petit article récompensé à toutes les expositions. »

Après cet éloquent exorde, il n'est pas rare de voir le vendeur plier brusquement bagage devant ses auditeurs ébahis. Lorsque cependant il arrive sans encombre à la fin de son boniment, c'est pour dire :

— Allons, mesdames et messieurs, d me reste encore quelques articles: les personnes qui en désirent, tendez les mains, car vous savez que je travaille ici autorisé par M. le préfet de pulice... à la seule condition de filer quand je vois ses agents.

Le camelot à la sauvette vit d'ordinaire en communauté. Le matin il se lève avec vingt sous en poche pour toute fortune. Quelquefois même il n(> les a pas et les emprunte afin d'aller acheter de la marchandise.

Tandis qu'il vend sur la voie publique, deux ou trois gaffs, ses compères, sont aux aguets. Le soir venu, toute la bande s'en va faire bombance avec la recette de la journée, si bien (fiu' ces irréguliers n'ont jamais devant eux (|uc la [irison ou l'hôpital.

La rencontre est iii'atii|née jiai- des indi\idus de bas étage, ipii \iennent

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