‹ La fille des camelotsChapitre 19 sur 32 · I-a Cagnotte entra · texte numérisé non relu

I-a Cagnotte entra

Elle était mise avec une simplicité du meilleur goût, et le juge fut frapp.tout de suite de l'élégance et de la correction de sa tenue.

Il constata en même temps qu'elle était adorablement jolie. Cfla ne nuit jamais, même auprès des plus sévères magistrats. .M. Ménager indiqua un siège et la Cagnotte s'assit.

— J'ai beaucoup regretté, mademoiselle, dit alors le juge, d'être obligé de vous convoiiu<'r de si bon malin. Je sais que vous jouez tous les soirs, avec un grand succès, dit-on. et l'on doit être mal venu à troubler un repos dont vous avez bien besoin, après les fatigues de vos soirées.

— La justice n'a pas à s'excuser, répondit la Cagnotte, et vous voyez, nionsieur, que j'ai tenu à être exacte.

— Je vous remercie. Avez-vous deviné, au moins, le motif qui ma l;iit désirer avoir avec vous (juelques instants d'entretien?

— Je m'en suis douté tout de suite.

— Il s'agit de l'alTaire d'Angouléme.

— C'est cela. Je me trouvais dans le train la nnil du crime, et c'est un souMMiir (pii mr fait frissonner chaque fois qu'il me reMcnt.

— Nous vous rappelez bien alors, ce qui s'est jiassé dans le compartiinent que vous occupiez?

— Connue si cela était arrive hier.

— Quelqu'un vous accom|iagiiuil?

— Gaminade... un exri'llcnt camarade, avec lequel j'allais chanter ii bordeaux, et (]ui devait revenir avec moi à Paris.

— D'après les rapports que j'ai reçus, il y aurait lieu de croii'e que l'assassiu a dû passer par votre compartiment, durant le trajet.

— On l'a pensé, en effet, répondit la Cagnotte.

— Mais vous, quelle est votre opinion? Parlez franchement. C'était un jeune homme, assure-t-on, mis avec élégance, et qui s'était introduit dans un wagon de seconde, bien qu'il lut porteur d'un ticket de première.

— Oui, monsieur.

— Vous vous rappelez les traits de ce jeune homme?

— Oh! très bien.

— Et depuis la catastrophe n'avez-vous pas eu occasion de rencontrer, à Paris, quelqu'un qui lui ressemblât? On me l'a dit ces jours derniers. J'ai retenu ce détail. Et c'est sur ce point surtout que j'ai désiré vous interroger. Voyons, est-ce vrai?

— C'est vrai, répondit la jeune femme.

— Et ce jeune homme, que vous avez rencontré depuis à Paris, vous le connaissez?

La Cagnotte hésita un moment.

— Je vais vous dire, monsieur, reprit-elle peu après, d y a de cela un mois ou deux; et bien que près d'une année se fût écoulée, je gardais encore Timpression très vive du di-ame sanglant auquel j'avais assisté... aussi, quand mon regard rencontra ces mêmes traits et crut les reconnaître, je ne pus dominer l'espèce d'épouvante qui me surprit, et il me sembla que c'était l'assassin luimême que j'avais devant moi ! mais de là à une certitude, de là aune affirmation aussi grave que celle que vous demandez, vous conviendrez qu'il y a loiu.

— Sans doute, mon enfant, sans doute, repartit le juge, et je ne voudrais pas insister; de votre réponse, je ne compte tirer aucune induction sérieuse. C'est une impression, comme vous dites, rien de plus; et, dans ces conditions, je ne vois pas d'inconvénient à ce que vous me fassiez counaitre le nom de la personne dont les traits vous ont frappée à ce point.

— Vous l'exigez?

— Je vous en prie.

— Eh bien! quand j"ai demandé, à ceux qui m'accompagnaient, quel était cet homme, on m'a répondu que c'était le comte de Presles.

Le juge approuva du geste.

— Vous voyez, répliqua-t-il, c'est là évidemment une de ces coïncidences que le hasard se plaît quelquefois à former, et dont il n'y a pas à se préoccuper; le comte de Presles appartient au meilleur monde ; le soupçon ne saurait l'atteindre. Nous sommes donc fixés et je ne pousserai pas plus loin cet interrogatoire à

moinsjqne vous-même n'ayez quelque renseignement supplément.iireà fournir à la justice.

La Cagnotte eut un fin sourire.

— Oh! je n'entends pas grand'chose aux affaires criminelles, n'pondit-elie ; , t, cependant, il me semble que si, moi, j'étais juge d'instruction, il y a un homme que je ne laisserais pas tranquille.

— Caminade, peut-être?

— Non. Celui-là, je le connais et j'en reponds comme de moi-même.

— Qui est-ce donc?

" — Un assez mauvais drôle, qui était dans le train, lui aussi, et qui, à mon avis, doit en savoir sur l'affaire plus qu'il en a dit.

— Qui cela?

'• — • Lam'.tert

■ — Vous le connaissez?

— Oui, monsieur, et, si j'étais appelée à l'interroger, je vous réponds qu'il ne s'en tirerait pas facilement.

Le juge sourit avec bonhomie.

— Si cela pouvait servir à la manifestation de la vérité, dit-il d'un ton légèrement enjoué, je déclare que je résignerais volontiers mes fonctions entre vos mains. Mais pour aujourd'hui, du moins, c'est impossible. J'ai fait citer ce Lambert que je désire ardemment interroger, parce qu'il me semble, en effet, avoir joué dans tout ceci un rôle des plus louches. Malheureusement, on l'a cherché partout depuis plusieurs jours, et on ne l'a trouvé dans aucun des garnis qu'il hante d'ordinaire.

— C'est dommage! fit la Cagnotte.

Et elle se leva pour prendre congé.

Mais, à ce moment, l'huissier entra, et vint remettre un billet à M. Ménager; ce dernier, après l'avoir lu, adressa un geste vif et prompt à la jeune artiste.

— Qu'y a-t-il? demanda celle-ci.

— Restez ! fit le juge.

- Il y a ilu iiiiiiveau? Qui donc est là?

— Lambert; il a été pris cette nuit et conduit au Dépôt : je vaisrintorrogcr devant vous; voulez-vous m'accorder encore dix minutes?

— Je suis à vos ordres.

— Kh bien, asseyez-vous. Suivez bien l'interrogatoire, el intervenez si vous le jugez opportun.

Sur un signe du juge, l'huissier ^^o relira alors, et, quelques secondes plus lanl, Lambert faisait son entrée dans le cabine!.

La Cagnotte avait baissé .son voile; et tout d'abord il ne la reconnut pas. D'ailleurs, il était 1res préoccupé.

Cfli- I.A MI.I.K I)i;S CAMKLOTS

Ce qui lui aii-iv;iil ne lui paiaissait pas riair. cl il sr |irr(lail ou couji-flures, dans l'impuissance (1(ï s"('\|iliipii'r ravenluic.

Que lui voulait-on?

11 avait cru dans le piiinipt- que c'était pour la |)ossi!ssiou de la cassetl»^ (lu'nn lui faisait subir tonirs ces violences, et, duuioiuent oii lîricole avait constaté (|u'il ne la portait pas sur lui, il s'attendait à ce ([u'il s'arrêterait là. et se tournerait d'un autre côté.

Mais voilà que les camelots le lif/oluioil. et iju'ils remliallaieiit pour la préfecture de police, comme eussent pu le faire de simples agents ! Cela dépassait toute raison, même toute permission, et Lambert se demandait comment le gouvernement de la r\i''|iuliliqui' |jùuvait permelire de pareils allentaU à la liberlé individuelle !

Il réclama, voulut se fâcher, mais couime il n'était pas iii'éris('miMil pur de tout antécédent, on lui fit comprendre qu'il avait tout intérêt à se ciuitmir ei à ne pas indisposer ses juges, par une tenue aussi répréhensilile.

Il le comprit et se calma.

Toutefois, restait encore 1 UKiuiétude de l'inconnu, et durant les (jnelques heures qui s'écoulèrent, jusqu'au moment où on vint le chercher pour le conduire chez M. Ménager, mille idées troublées lui traversèrent l'esprit, et, quand on l'appela, il n'avait pas encore trouvé une cause plausible à la violem^e qui lui était faite.

Tout en marchant, cependant, l'alïaire parut s'éclairer.

Lambert n'était pas un inconnu pour le Palais de Justice; les détours lui en étaient familiers, et, au chemin qu'on lui fit prendre, il reconnut tout de suite qu'on le menait chez le juge d'instruction.

Un léger frisson le mordit dans le dos.

Pour des hommes comme lui, une entrevue avec le juge d'insiruction, c'est toujours chose grave, — Lambert le savait, — et il se promit de se tenir.

Aussi quand il pénétra dans le cabinet, eût-on vainement cherché quelque cliose à reprendre à son attitude.

Néanmoins, un premier élonnement l'y attendait.

Il y avait une femme, chez le juge; une femme qui, selon toute vraisem blance, allait assister à son interrogatoire.

Pourquoi cela?...

11 y avait eu jusijii'abirs peu de femmes dans son existence. Lambert avait (les mœurs, et, en tout cas. ses amours ne lui avaient laissé aucun remords.

il fallait voir; il attendit.

M. .\Iéiiager avait levé les yeu\ sur lui, et l'examinait.

— Vous vous nommez Lambert? dit-il après un instant.

— Oui, monsieur II" ju!:(e. répumlil Landierl; .b-an-François-Mphouse.

6Co

Sur la place du Chfttelet, il héla un cocher. (P. 61t.)

— On VOUS a rhorrlié ;i vos (lilTrrcnts domiciles, et on ne vous y a pas trouvé; où avcz-vous couché ces ilcniicrs jours?

Lamliert sourit niodcstenieiil.

— Oh ! vous savez, monsieur le juge, répomlit-il ; on couche où on peut ; il y a des liants et des bas; le plus souvent, je loge à la semaine, mais, quehiuel'ois aussi, à la nuit, (piiind le travail ne donne pas.

Liv. 84. — l'iËiiiir. ZACCONE. — la kille des cwiei.ois. — Éo. j. boufk et cI«. LtV. 84

— Quel est votre état?

— Pour dire la vérité, on fait un peu de tout... mai.s il n'y a pas de sols métiers, et pourvu que l'on reste honmUe...

— Soit! dit M. Ménager; ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

— Et de quoi donc, monsieur le juge? dit curieusement Lambert.

— Je vais vous le dire. Mais auparavant, comme je n'entends pas vous surprendre; vous saurez qu'il y a là, à ce bureau, derrière moi, une personne qui est chargée de recueillir toutes vos paroles, et qui enregistrera toutes les réponses que vous allez faire.

Lambert fit un geste équivoque qui signifiait :

(( Je connais ça... Ça m'est bien égal... et le petit vieux que vous avez fourré là peu! enregistrer tout ce qu'il voudra. » Puis, s'inclinant, il ajouta :

— ■ La vérité! monsieur le juge. Rien que la vérité.

— C'est bien, dit M. Ménager.

11 y eut un court silence, au bout duquel il reprit :

— Vous étiez bien, l'année dernière, dit-il, dans le train qui avait quitté la gare d'Orléans, le 20 avril, à huit heures du soir, pour se rendre à Bordeaux?

Lambert était loin de s'attendre à la question... et il la reçut comme un coup droit, en pleine poitrine. Un peu plus, il était démonté.

Mais c'était une nature robuste, et presque instantanément il reprit possession de lui-même.

— Le 20 avril ! Train de Bordeaux ! attendez donc, monsieur le juge, répondit-il en se raidissant, tout en ayant l'air de rappeler ses souvenirs... Mais oui... c'est bien cela... Seulement, moi, je n'ai pris le train qu'à Orléans... Même que j'étais en compagnie de deux camarades.

— Caminade et la Cagnotte?

— Précisément, monsieur le juge.

Et il allait poursuivre quand la parole s'arrêta sur ses lèvres.

Il avait deviné.

La femme voilée, qui était là, c'était la Cagnotte!

On allait donc causer encore une fois de l'assassinat de l'infortuné Beauchamp !

Sans qu'il se rendit compte de ce qu'il éprouvait, il se sentit le cœur désagréablement pincé.

Mais M. Ménager reprenait l'interrogatoire... Il fallait s'observer.

— Vous n'avez pas, je l'espère, oublié les divers incidents de la nuit du 20 avril, dit-il, et vous devez vous rappeler notamment qu'un jeune homme a passé une partie du voyage dans votre compartiment, bien qu'il fût porteur d'un billet de première?

— Oui, monsieur le juge, répondit Lambert; je me rappelle cela.

— Connaissiez -vous ce jeune homme?

— Non, monsieur.

— Cependant on prétend que vous auriez échangé quelques mots avec lui...

— Ça, c'est bien possible,{je ne dis pas non ; en voyage, on cause, on rigole. . . histoire de tuer le temps.

— Enfin, vous ne le connaissez pas?

— Je ne l'avais jamais tant vu... Et puis, c'était la nuit... il faisait noir...

— C'est bien... continuons... Vous vous rendiez à Bordeaux, où vous deviez prendre le paquebot, pour gagner le Brésil?

— J'avais un engagement, monsieur le juge.

— Oui, vous l'avez montré au commissaire qui vous a interrogé, au lendemain du crime ; aux termes de cet engagement, votre voyage était payé d'avance, et vous voyagiez aux frais de l'entreprise.

— C'est bien le moins.

— Sans doute... mais il est prouvé que vous n'êtes pas parti, comme vous vous y étiez engagé.

— Ça, c'est vrai, monsieur le juyc, il y a eu un retard.

-• Vous n'êtes pas parti, continua M. Ménager; et, cependant, le jour du départ du paquebot, un homme se présentait à bord, avec votre engagement, sous votre nom, et allait prendre la place que vous deviez occuper, — pourquoi cette substitution?

— Mon Dieu, monsieur le juge, répondit Lambert, c'est une faute, certainement, et j'ai eu tort; mais on a le cccur sensible, n'est-ce pas, et j'avais rencontré à Bordeaux un pauvre diable de cabotin qui était misérable! ce n'est rien de le dire... Alors, moi, ra m'a fendu; j'ai eu pitié! il voulait aller chercher forliuic en Amérique et, ma foi, je lui ai cédé mon billet et mon engagement.

- Mais vous êtes resté à Bordeaux,

- Oui, monsieur le juge.

— Et pourquoi n'avez-vous pas avoué celte bonne action au commissaire? J'ai eu peur d'être mal compris.

- Coinmcnl ajjpelez-vous le camarade qui a pris voire place?

668 LA FILLE Di:S CAMELOTS

— Talpin, — au théâtre, Florvillc.

— Ksl-il toujours en Amérique?

— Ce n'est pas probable.

— Vous n'avez pas eu de ses nouvelles?

— Je n'en ai pas demandé.

— Nous nous occuperons de ce détail, et nous vérifierons la sincérité de voire déposition. Nous avons sollicité des renseignements nouveaux à la Com paguie des paquebots du Brésil, et nous savons aujourd'hui que le passager, qui s'était présenté à bord sous votre nom, n'a fait qu'une partie du voyage, et que l'on a constaté sa disparition au moment du débarquement. Nous avons son signalement; nous établirons facilement son identité, et la justice aura un compte sévère à vous demander si vous avez cherché à l'égarer.

— Cependant... balbutia Lambert un peu interdit de ce qu'il apprenait.

— Je reprends, poursuivit M. Ménager. Ainsi, au lieu de continuer votre voyage, au mépris de l'engagement que vous aviez signé, vous restez à Bordeaux où vous vous cachez.

— Oh ! monsieur le juge.

— Vous vous cachez si bien, que c'est par hasard que huit ou quinze jours plus tard vous êtes rencontré, la nuit, par deux de vos camarades qui vous reconnaissent au moment où vous allez prendre le train de Paris.

— Ah ! c'est Caminade et la Cagnotte qui ont dit cela?

— Qu'importe de qui nous tenons ce détail, interrompit sévèrement M; Ménager... Répondez sans ambage, est-ce vrai?

— Eh! sans doute, c'est vrai.

— Vous l'avouez !

— Parbleu ! pourquoi le cacherais-je? il n'est pas défendu d'être jeune, n'est-ce pas; et si je suis resté à Bordeaux sije suis parti pour Paris, c'est que... je vais vous dire... il y a une femme dans l'affaire.

— Quelle femme?

— Ah! çà, monsieur le juge... vous comprenez! on est discret... et j'aurais la tête sur le billot, que l'on ne me forcerait pas à parler.

— On ne vous demande rien de semblable.

— Je le pensais bien.

— Alors c'est tout ce que vous avez à dire sur l'affaire d'Angoulême ; vous n'avez aucun indice à me signaler et depuis, aucun fait nouveau n'est venu à votre connaissance qui soit de nature à éclairer la justice?

— Non, monsieur le juge.

M. Ménager enveloppa Lambert d'un regard d'une vive intensité; et, un moment, un pli sombre se creusa sur son front... Mais ce fut rapide comme l'éclair, et, aussitôt, il recouvra sa bienveillance sereine.

Il se tourna avec un geste courtois vers la Cagnotte.

— Vous avez entendu, mademoiselle, reprit-il alors, et vous voyez que I3 déposition de cet homme est en tous points conforme à la vôtre. Avez-vou: cependant quelque objection à présenter?

— Aucune, monsieur le juge.

— Vous n'avez rien à ajouter non plus?

— Tout au moins est-ce fort peu de chose.

— Rien n'est indifférent en pareille matière, mademoiselle, et c'est dans l'intérêt de la vérité que je vous invite à parler en toute assurance,

La Cagnotte avait levé son voile ; une certaine résolution se lisait maintenant dans son regard .

— Ainsi que je viens de le dire, répondit-elle, je n'ai rien à ajouter aux réponses que je vous ai faites : vous savez ce que Caminade et moi nous avons fait à Bordeaux, et Lambert a complété ma déposition par l'explication de son mystérieux retour à Paris. Tout ceci est donc fort clair maintenant, et il ne reste plus qu'un point obscur sur lequel je voudrais interroger mon ancien compagnon de voyage.

— Lequel? fit M. Ménager.

Lambert réprima un geste d'impatience.

— Ne vous gênez pas; allez-y! dit-il d'un ton légèrement railleur; et puisque le bureau est ouvert...

— Eh bien! poursuivit la Cagnotte, n'y a-t-il pas indiscrétion à demander à Lambert ce qu'il est allé faire, il y a quelques jours, au château de Longueviiie ?

Lambert tressaillit.

C'était là encore un de ces coups droits qu'il n'aimait pas. 11 lança un mauvais regard à la jeune femme.

— Au château de Longueviiie! répliqua-t-il ; en effet je m'y trouvais...

— En compagnie de M. le comte de Presles?

— Mais...

— Répondez, dit M. Ménager, qui ne perdait rien de ce qui se passait.

— Eh ! c'est vrai ! répondit Lambert... il n'y a pas de mal à ça. je suppose. -- Vous connaissez donc le comte de Presles?

— C'est bien simple, monsieur le juge. M. le comte est depuis peu à Paris; il monte sa maison, et l'on m'a fait des propositions pour entrer à son service. Ma foi! faut pas être fier quand on meurt de faim, et il y a longtemps ipie j'en avais assez de crever la misère; on dit que le comte est généreux et j'ai accepté!

— De sorte que vous l'avez accompagné au château de Longueviiie.

— Oui, monsieur le juge.

— Qu'allait-il y faire?

— Le comte est amoureux, monsieur le jutre, et si j'en crois les potins qui courent, il ne se passera pas longtemps sans qu'il y ait une comtesse de Presles.

— C'est bien! fit M. Ménager.

Et il écrivit quelques mots sur une feuille de papier, (|u"il plaça sous une enveloppe.

Puis, ayant sonné l'huissier, il lui remit l'enveloppe.

— Conduisez cet homme à M. Burlard, ajouta-t-il en faisant à Lambert un geste qui lui ordonnait de suivre l'huissier.

Lambert eut un moment d'inquiétude.

— Est-ce qu'on va me retenir ici? balbutia-t-il interdit.

— Il ne vous arrivera rien de semblable répondit M. Ménager; c'est une formalité ; dès que M. Burlard vous aura vu, toute liberté vous sera rendue.

Lambert respira.

Il avait eu peur un moment. Quand on est entre les mains de la justice, on ne sait jamais bien ce qu'il peut survenir.

Il se hâta de suivre l'huissier qui sortait.

Cependant la Cagnotte s'était levée.

En voyant disparaître Lambert, elle avait éprouvé comme une déception et ne put dissimuler son impression.

— Vous le laissez partir! fit-elle, étonnée.

— Il le faut bien, répondit M. Ménager, ce n'est pas lui qui est le prévenu.

— Oh ! sa conduite, dans toute cette affaire, me parait plus que louche.

— A moi aussi ! mais si nous le gardions ici, nous n'en apprendrions pas plus long qu'il ne nous en a dit... tandis que, dehors...

— Vous avez peut-être raison...

— Nous avons assurément raison... Je l'ai envoyé à M. Burlard, qui va le faire surveiller et à la moindre imprudence de sa part...

La Cagnotte fit quelques pas, et au moment d'atteindre la porte elle se tourna vers le juge d'instruction, qui l'accompagnait.

— Et le comte? demanda-t-elle alors à voix basse et rapide. M. Ménager mit un doigt sur ses lèvres.

— Silence ! silence ! répondit-il sur le même ton. Ceci est trop grave, et il faut prendre garde de se tromper...

— Mais vous ne savez peut-être pas...

— Je sais bien des choses, mon enfant... Et quant à celles que vous avez apprises vous-même, gardez-en soigneusement le secret au plus profond de votre cœur, jusqu'au jour, plus prochain que vous ne croyez, où la vérité se sera enfin fait jour.

La jeune femme salua donc le juge et se hâta de regagner sa voiture qui stationnait devant la grille du Palais de Justice.

Et comme elle en refermait la portière, après avoir ordonné au cocher de la reconduire à son hôtel, elle put apercevoir Lambert qui descendait sur le trottoir et gagnait la place du Chàtelet.

Lambert était libre et il s'en allait heureux d'en être quitte pour si peu !

Toutefois, au fond de sa joie, il y avait comme un voile de mélancolie.

M. Ménager avait été juste ; mais il était resté sévère !

Tout n'était pas fini, et Lambert ne se rappelait pas surtout sans frisson, ce qu'il lui avait dit à propos de la substitution.

On avait demandé des renseignements à la Compagnie des Messageries dont les paquebots font le service entre Bordeaux etRio-Janeiro, et, avec le signalement obtenu, on faisait rechercher le faux Lambert!...

Qu'adviendrait-il de tout cela? Rien de bon assurément, et la plus élémentaire prudence lui commandait de prendre des précautions en vue de toute éventualité.

Arrivé à la place du Chàtelet, il héla un cocher, et tout en se rendant chez le comte de Presles, il mit le trajet à profit pour réfléchir utilement à la situation.

Nous verrons tout à l'heure le résultat de ses réflexions.

Le comte l'attendait avec impatience; dès qu'il fut entré, il alla vivement à lui.

— Eh bien ! dit-il d'une voix brève et nerveuse, as-tu réussi?

— Parbleu ! fit Lambert.

— Tu as la cassette?

— Depuis cette nuit.

— Enfin, enfin! dit le comte avec une explosion de joie. Lambert eut un sourire équivoque.

— Oh ! il ne faut pas trop se hâter de se réjouir, répliqua-t-il ; car ce que j'ai à ajouter mérite attention. Savez-vous d'où je sors, à l'heure qu'il est?

— D'où sors-tu?

— Du caliinet du juge d'instruction.

— M. Ménager! tu l'as vu?... à quel propos?

— Eh ! toujours à propos de l'affaire d'Angoulême.

— Mais on ne te soupçonne pas, loi?

— Pas encore, peut-être... quoique ça commence à se corser. Ils sont curieux dans cette boîte... et j'estime qu'il n'est pas trop tàl de prendre ses dislances.

— Que veux-tu dire?

— Que, SI l'on n'a pas l'air de me soupçonner, il y en a un autre, qui n'est pas dans le môme cas.

— Qui cela?

672 La ï'ILLt: DKS CAMKLUIS

— Celui qui m'a remplacé, et qui s'est fait débarquer avant l'arrivée à Rio.

— Ils connaissent ce détail?

— Et ils ont poussé l'indiscrétion jusqu'à demander son signalement, comprenez-vous? de sorte que, si j'étais à la place de celui-là, je n'irais pas par quatre chemins et je choisirais celui qui mène tout droit dans un de ces généreux pays qui se refusent encore à toute extradition.

Le comte fit quelques pas à travers la chambre, l'œil louche et la lèvre contractée.

— Tu as raison, dit-il, c'est le seul parti à prendre.

— Et le plus tôt possible.

— Soit! Voyons, tu as la cassette?

— • C'est-à-dire que je l'ai et que je ne l'ai pas, répondit Lambert.

— Comment?

— Dame! il ne fallait pas s'exposer à se la faire enlever, pas vrai? C'est assez d'une fois. Mais je l'ai déposée en lieu sûr, connu de moi seul. El dès que vous m'aurez compté les dix mille francs promis?...

— Tu te défies!

— Si on peut dire !

— Enfin, quand me la remettras-tu?

— Quand vous voudrez.

— Ce soir, ici, à dix heures.

— Va! Pour ce soir! et croyez-moi, monsieur le comte, d'ici-là que tout soit prêt pour votre départ.

Le comte le congédia du geste et Lambert se retira.

Le soir de ce même jour, vers cinq heures, M"" Pradié se trouvait seule dans sa chambre; elle était assise sur une chaise longue, non loin de la fenêtre ouverte, par laquelle les parfums pénétrants des fleurs et des arbustes du parc lui arrivaient apportés par le souffle du printemps.

Tout dans son attitude, pour ainsi dire accablée et morne, décelait chez la jeune veuve un état de mélancolie et de tristesse profondes.

Son œil était troublé, sa poitrine se soulevait comme oppressée, et sa belle main se crispait par instants dans l'épais velours de la chaise longue.

A côté d'elle, sur une console dorée, il y avait une lettre qui lui avait été remise une heure auparavant, et qu'elle avait déposée sur le meuble, après 'avoir lue à plusieurs reprises.

l',n.ii..'t

El elle poursuivait sa pensée qui amenait à chaque instant un pli iinpiiet sur son front lisse et jiur.

Enfin elle se leva, alla respirer à la lenélre ; puis revint dans la chambre, et se mit à la parcourir à pas rapides et heurtés.

Cela dura tiii(| minutes à peine, au bout desquelles, prenant résolumeut son parti, elle se dirigea d'un niouveincnt saccadé vers la cheminée et poussa le bouton d'ivoire d'une sonnerie électrique.

uv.B'i. — iiriiiiE /ACCONE. — i.A m.i E des camelots. — éd. i. noiTK et c'". ut. 85

La porte s'ouvrit aussitôt et une iemiue de chaïubru se présenta.

— Dites il M"° Laura que je désire lui parler, ordonna-t-elle alors.

La femme de cliambre disparut, et peu après Laui'a entrait chez -sa mère.

En l'apercevant, M°"' Pradié ne put réprimer ud geste d'impression dt>ulowneuse.

Laura était Lien cliaugée depuis quelfues jours; J'éjiiremwe par iagueMe dJc passait .en cemomeul l'avait cri!ielilemein.t lriij)|pèe; «es joaes s'élaieiit iciœiisaes, uin cercle sombre estompait ses yeus et son regard semblait peaidr£ cliafttejour de sa vivacité et de sa limpidité d'autrel'ois.

M""" Pi'adié se mordit les lèvres, et étouffa un sanglot.

Mais Laura n'avait vu qu'une chose : la Jettre qui était Jà, suii' lia console.

deitite iettre ! c'était M. Ménager fui l'avait «crite, ainsi fia'il il'av;ail pronniis; «m y parlait de Mario <eï die allait sa voir L..

Toute sa vie était .contenue . dains ces quelques lignes !

Un iot de sang afflua à son cœur, et les pommettes de ses joues ■s'ie(EQj)our- |)irèrent.

— Aih ! ma mère ! ma mère ! s'écria-t-elle en allant cacker sa tête épei'due .«m- le sein de M"*° Pradié.

Ceille^ci la serra avec effusion dans ses bras, et, peiidanit 'fmedfties seo(»Aes, ioe fut un doux muj'inure de baisers donnés et rendus.

— Chère enfant! ditM"° Pradié, en se dégageant lentement; si tu savais «oniijien je suis heureuse de te sentir ainsi, au plus près de mon cûemv! 11 y .a si tengtemps que cela ne m'était arrivé!

— Pardonnez-moi 1 balbutia la jeune fdle.

— Et qui pourrait t'en vouloir... Quelle mère n'oubhermt tout, en te wieyaut ainsi affectueuse et tendre !

— C'est que j'ai bien souffert.

- — Pauvre chère, je le voyais bien! mais aussi pourquoi ne pas l'être confiée à moi? tu ne peux pas douter cependant du profond amour que je te porte, et je n'ai jamais eu d'autre ambition que celle de te voir heureuse.

— Ah! vous êtes bonne...

■ — Eh bien, il faut être soumise à ton tour; revenir au calme et accepter avec résignation les tristes épreuves que le ciel peut nous envoyer.

A ces dernières paroles, Laura se sentit subitement glacée et elle comprima snr ses lèvres un cri près de lui échapper.

— Qu'avez-vous donc à m'appreudre? dit-elle avec une lueur d'acier dans le regard.

— Ne t'épouvantes pas d'avance ! supplia M"" Pradié, effrayée de ce désordre subit.

— M. Ménairer vous a écrit ?

— J"ai reçu sa lettre il y a une heure.

— Il vous parlé du comte"?

— Il ne me parle que de lui.

— Et que dit-il?

— ■ Il m'engage à remettre cette union.

— Pourquoi?

• — Jusqu'au jour où il aura recueilli les renseignements qui lui manquent encore.

Laura eut un geste violent

— ■ G'cst-à-dire. interrompit-elle d'un ton acéré, qu'avant de le connailiT, il le condamne.

— . Ne crois pas cela !

— • Tons les juges sont les mêmes, ma mère, ne. le savez-vous pas?... Ils voient des coupables et des criminels partout... sans s'inquiéter des cœurs qu'ils broient, des existences qu'ils brisent sous leurs infâmes soupçons.

— Latira!

— Ah! cher Mario!... ils peuvent le calomnier à leur aise; je neveux même pas te défendre : mais le jour où ton honneur serait menacé, lu trouverais dans mon honneur à moi!... un lieu d'asile où nul ne viendrait t'alleindrc!

M""" Pradié essaya de lui prendre les mains.

— Calme toi! dit-elle, de sa voix la plus caressante.

— Mon Dieu!

— Réfléchis un peu.

— Est-ce possible !... Vous le pouvez, vous!... Mais, moi ! moi!

— Pourquoi exagérer? Le parti que nous allons prendre n'est pas irrévocable; on te demande seulement quelques semaines. Est-ce trop? Tu peux bien nous accorder cela.

■ — Ah! tenez, c'est indigne! Et lui, Mario, lui! la (inùturc et la loyauté mêmes. Que va-t-il penser? que voulez-vous qu'il fasse? Oh, non! jamais mon pauvre cicur n'a été torturé à ce point.

Et elle se laissa retomber sur la chaise longue, et tordit ses bnis par un geste désespéré.

— Horrible! c'est horrible! balbutia-t-elle encore, en fouillant ses cheveux de ses mains alTolées.

II y eut alors un long silence.

Devant le désespoir de sa fille, M"" Pradié n'osait plus ajouler une [lainle: elle la regardait, ju'onmdément émue, et tout sou amour nialernei soulevait sa poitrine.

Tout à coup, l^aura bondit de sa place et se mit à marcher à travers la chambre avec des mouvements de panthère blessée.

676 \.K FU.IK DKS CAMlilLOTS

Son desordre avait allriol h; parowsiiie ; elle compriiiiait sa gorge palpitante, comme si elle eût eu peur qu'elle n'éclatât.

— Enfin ! que lui reproche-t-on? dit-elle avec un emportement plein d'oubli; quel crime abominable a-t-il commis? de quel sinistre méfait l'accaset-on? vous l'a-t-on dit? le savez-vous?

— Mais...

— Pour traiter aussi odieusement un homme qui appartient à notre monde, il faut que l'on ait des présomptions bien graves. Vous les a-l-on fait connaître? Voyons! Soyez franche, ma mère... répondez!

Et un pli amer vint contracter le coin de sa lèvre.

— Le comte Mario de Presles aurait-il volé, par hasard... continua-t-ellc, d'une voix sifflante, avec une ironie sanglante ; est-il prévenu de quelque meurtre... a-t-il assassiné ou volé quelqu'un?

Non, n'est-ce pas?

M. Ménager lui-même ne pousserait pas jusque-là l'audace de ses soupçons !

Eh bien, que lui veut-on alors, pourquoi cet acharnement à le poursuivre?

Ah! que l'on y prenne garde à la fin! Car je me demande, moi aussi, si, tout juge d'instruction que l'on soit, on n'est pas soumis à la loi supérieure, qui commande à tous le respect de l'innocent !

Et, pour la seconde fois, elle se laissa tomber sur un siège, et prit sa tète dans ses mains.

En dépit de l'àpreté de ses paroles, Laura avait raison, après tout!... On n'avait jusqu'alors rien dit à M"'^ Pradié, qui pût, aux yeux de sa fille, justifier la détermination qu'elle prenait, — et Laura, qui aimait, devait repousser, avec horreur, des insinuations perfides qui ne reposaient sur aucun fait appréciable.

La malheureuse enfant se voyait acculée dans nue impasse, à laquelle elle ne trouvait aucune issue.

Et elle était seule; et sa mère elle-même s'unissait à ses ennemis!

Au bout d'un instant cependant, son agitation parut se calmer.

Elle ne pleurait plus, — les sanglots avaient cessé, — c'est à peine si, de loin en loin, un frisson venait encore secouer ses épaules.

Seulement, le même pli ironique était toujours au coin de sa lèvre, et son regard conservait encore la même expression de révolte obstinée.

Elle releva le front. M""" Pradié se rapprocha, presque rassurée.

— Chère Laura! dit-elle d'une voix douce, comme si elle eût parlé à une enfant, tu veux bien être raisonnable, n'est-ce pas?

— Oui, ma mère, oui! répondit Laura.

— Tu ne m'en veux pas ?

— Pourquoi vous en voudrais-je?

— Je devais l'aire ce que j'ai t'ait

— Peut-être !

— Tu comprendras plus tard.

■ — Soit... plus tard... j'y consens. Mais aujourd'hui... que comptez-vous dire au comte?

— Je lui ai écrit.

— Vous?

■ — Le comte attendait une réponse, et dès que j'ai reçu la lettre do M. Ménager...

■ — Que lui dites-vous?...

— La vérité. C'est-à-dire que des motifs graves m'obligent à déclineil'honneur qu'il voulait nous faire... que cette résolution n'avait rien qui dut l'offenser. Mais que, dans les circonstances actuelles, il m'était impossible...

— Vous lui avez écrit cela !

— Sans doute.

— Sans me prévenir?

— A quoi bon?...

— Et la lettre est partie?

— Il y a une heure.

— Une heure ! répéta Laura.

Elle se dressa droite et pâle.

— Alors, dit-elle avec un frémissement des lèvres, il va venir.

— Que dis-tu?

— Ah! je le connais, moi, ma mère; Mario m'aime! il ne voudra pas rester une seconde, à mes yeux du moins, sous le coup d'un pareil outrage.

— Que viendrait-il faire?

— 11 a droit à une explication : vous ne pouvez la lui refuser.

— Je ne le recevrai pas !

— Ce serait aggraver encore l'offense qui lui est faite; et si vous le repoussez, c'est moi qui le recevrai.

— Malheureuse enfant! tu n'y songes pas.

— Vous le verrez bien... Et puisque l'on me pousse à bout...

— Tais-loi!...

— L'intérêt de mon honneur est ici engagé, sans même parler de celui de mon amour ; et je ne veux pas qu'il puisse supposer un instant...

— Ce que tu dis est insensé, tu ne feras pas cela; et puis, d'ailleurs, l'occasion ne t'en sera pas même olïorte ; le comte ne viendra pas, il sera plus sage que toi, et...

M"" Pradié n'acheva pas.

Le timbre de l'anlicliambre avait retenti; elle s'était prise à tressaillir.

Une lueur fulgurante éclaira le regard de Laura.

LA FILLIi DES CAMELOTS

— Enlcnflcz-voiis? (]il-ellt>, en poi'lanl. ses (iciix mains à ses lèvres.

— On a sonné! hallmtia M™" Pradii; atlcrrée.

— C'est lui!

— Que faire? que faire?

En ce moment, la porte s'ouvrit et une bonne entra.

— Qu'y a-t-il? demanda M""" Pradié.

— M. le comte de Presles fait demander si madame veut liien lui faire l'honneur de lui accorder un moment d'entretien.

— Non! non! répondit la jeune veuve, c'est impossiljle; dites à M. le comte...

Mais Laura s'était déjà avancée vers la femme de chambre.

— Faites entrer M. le comte de Presles au salon, interrompit-elle d'un ton qui n'admettait pas de réplique; dites-lui que M"" Pradié est trop souffrante pour le recevoir, mais que, dans un instant, j'irai moi-même la remplacer.

Et pendant que la femme de chambre se retirait, elle courut cacher sa tête dans les bras de sa mère.

— 0 ma mère! dit-elle en sanglotant, pardonnez-moi, je vous en conjure : c'est le bonheur de toute ma vie que je joue en ce moment... priez Dieu pour votre enfant, et ne la maudissez pas.

Puis, s'arrachant aux éti'eintes de M"" Pradié qui tentait de la retenir, elle essuya vivement les larmes qui baigLalent ses joues et marcha d'un pas ferme vers le salon où l'attendait le comte de Presles.

Ce dernier était lui-môme dans un état de terrible et redoutable anxiété.

Depuis la visite que lui avait faite Lambert, un incident mattendu s'était produit qui l'avait un moment ébranlé.

En premier lieu, il avait reçu la lettre de M""" Pradié, qui, sous des formes polies, lui signifiait bel et bien son congé.

Mais cette lettre L'avait fort peu troublé.

Il s'y attendait, n'y attacliant qu'une importance relative.

Il se savait aimé ardemment de Laura, et ne redoiilait rien de ce côté.

Même, pour tout dire, il n'était pas éloigné de considérer comme une chance heureuse ce congé qui arrivait si à propos, pour donner au départ qu'il préparait la raison sérieuse et avouable qui lui eût manqué.

Il ne doutait pas d'ailleurs que l'amour de Laura trouverait un nouvel aliment dans le procédé un peu brutal dont il était l'objet; il était convaincu

qu'elle le défendi-ait avec ardeur, et que, le voyant persécuté, elle ne l'en aimerait que davantage.

Il n'avait donc rien à craindre et pouvait s'éloigner en toute sécurité. Seulement, à ce moment, il était encore indécis sur le parti qui lui restait à prendre.

Tenterait-il devoirLauraavant de quitter Paris; et. en tout cas, quel langage convenait-il de tenir à la pauvre jeune fille"? Car, il l'aimait, lui aussi!

A son âge, on ne joue pas impunément avec un pareil sentiment : Laura' était belle et désirable entre toutes, et, plus d'une fois, il avait senti frissonner sa chair, quand, dans leurs doux entretiens, elle s'abandonnait à lui confiante et soumise.

Et il ne pouvait songer sans amertume qu'il allait s'éloigner, qu'il ne la reverrait plus, que, bientôt peut-être, elle deviendrait la femme d'un autre. Les heures s'écoulèrent sans qu'il se fût arrêté à aucune résolution. 11 avait donné des ordres pour que l'on préparât tout pour son départ qu'il ne comptait elfectuer que le lendemain. Il ne voulait emporter d'ailleurs qu'un léger bagage : quelques objets de toilette dans une valise, et c'était tout. Pour le reste, il verrait plus lard.

Ce qui lui importait surtout, c'était la cassette... et, sur ce point, il n'avait point d'inquiétude.

La somme promise était prête ; Lambert serait e.\act au rendez-vous. Il s'était habillé, dallait sortir.

En ce moment, son valet de chambre entra portant une lettre sur un plateau d'argent.

Qui lui écrivait?... Il n'attendait aucune lettre... Il s'étonna. Et c'est d'un geste fébrile qu'il s'empara de celle qu'on lui présentait. Dès qu'il en eut parcouru la suscripliou, un voile passa sur ses yeux. Sur l'enveloppe, en lettres imprimées, on lisait ces mots : PARQiET. — Cabinet du juge d'instruction.

Il fit sii;nc à son valet de se retirer, et, dès qu'il sévit seul, il déchira l'enveloppe d'une main impatiente cl nerveuse.

Voici ce que contena t la lettre :

« Monsieur le comte .Mario de Presles est invité à se présenter domain, de deux il trois heures, au Palais de Justice, cabinet du juge d'inslruclion, pour affairu qui le concerne. »

. Un sueur froide ulaça ses tcnii)es, el il relut à deux reprises ces quelques mots.

Us étaient li-rnbies dans leur concision administrative. C'était d()n<; son Imir.'

CSO LA FlLLIi DUS CAMELOTS

Après Lambert, le comte de Presles!

Les juges allaient bien.

Qu'avait-on découvert cependant? que luivouiait-on, quelle laison inconnue la justice avait-elle de le faire comparaître?

Surtout en cette extrémité, à qui s'adresser pour demander ce (jui se tramait contre lui ?

Il n'hésita pas longtemps, et son parti fut vite pris.

M"" Pradié devait être dans le secret. Le juge d'instruction, qui était un ami de la famille, avait dû lui révéler la vérité. C'est elle qu'il fallait voir, c'est d'elle qu'il fallait obtenir un aveu complet.

Il n'avait plus de temps à perdre.

Son coupé était prêt ; il y monta immédiatement et se fit conduire rue Culture-Sainte-Catherine.

Une première déception l'y attendait.

M"° Pradié se dit souffrante ; elle se dérobait, et c'est Laura qu'elle chargeait de la remplacer.

Après tout, qu'importait?

La partie était engagée, il fallait maintenant aller jusqu'au bout.

Toutefois, il ne se faisait pas illusion; si M°" Pradié avait reçu des conlidences de M. Ménager, il était évident qu'elle s'était bien gardée de les répéter à sa fille, sinon par pitié, au moins par prudence. Mais elle n'avait pas dû non plus conserver le secret tout entier pour elle. Laura l'avait interrogée sans doute, elle avait appris une partie de la vérité et elle ne lui cacherait rien de ce qu'elle savait.

Aussi, dès qu'il se trouva en présence de la jeune fille, il s'empressa à sa rencontre.

— Laura I chère Laura! dit-il avec effusion; c'est vous surtout que je voulais voir.

— Cher Mario, balbutia la jeune fille.

— "Vous savez quelle lettre cruelle on m'a écrite ?

— Oui, ma mère me l'a dit.

— C'est horrible! quand j'ai lu cette abominable lettre, j'ai cru que mon cœur allait se briser.

— Ne dites pas cela.

— Eh! que voulez-vous que je dise... Moi, je ne vivais qu'avec cette pensée de vous aimer saintement, de devenir votre époux, de ne plus vous quiller que dans la mort.

— • Mon Dieu !

— Et maintenant, tout est fini; il ne reste plus de ce beau rêve que la plus épouvantable des déceptions.

Laura eut un sanglot et se laissa tomber â genoux. (P. 6Sl.

UT. 86. - PIEIIMK ^*CCO.X«. - LA riLLB DKJ a\>IÏI.U18. - KD. J. ROCKK KT c". UV. 3S

' — Non, mon ami, non, ce n'est pas possible!... Ma mère reviendra sur sa détermination; elle est bonne ; elle ne voudra pas faire le désespoir de ma vie.

— Ah ! vous comptez sans M. Ménager.

— Comment?

— Cet homme me hait.

— N'en croyez rien!

— Il me hait, vous dis-je ! Pourquoi? Dans quel but? Sous l'influence de quelles odieuses suggestions? Mais que lui ai-je donc fait à cet homme pour qu'il s'acharne ainsi à ma perte? Voyons, dites : vous l'a-t-on fait connaître?

On n'accuserait pas, de la sorte, le plus misérable des criminels... les juges n'ont pas, que je sache, l'habitude de s'envelopper de mystère, pour mieux frapper un coupable! Comprenez-vous, Laura, comprenez-vous bien, l'horreur d'une pareille situation? être lâchement attaqué par des ennemis invisibles, sans queje puisse me défendre; être frappé surtout dans ce qui m'est le plus cher au monde... dans maLaurabien-aimée!... Non! non! Voilà ce que je ne leur pardonnerai jamais, et, malheur à eux, si, quelque jour, l'occasion m'est donnée de me venger de tant d'infamies.

— Mario ! Mario !

— Ah! vous ne savez pas, vous, tout ce que j'ai souffert depuis quelques jours et les projets insensés qui m'ont passé par la tête... Jamais je ne vous ai tant aimée, jamais je ne les ai tant haïs!...

— Par grâce!...

— Les misérables! ils ne m'ont plus laissé qu'une issue avec leurs lâches calomnies : fuir, quitter Paris.

— Que dites-vous?

— Et tout mon cœur se révolte et se brise à la pensée de vous abandonner seule, désespérée.

— Oh ! vous ne partirez pas.

— Quel autre parti me reste-t-il?...

— Je ne sais pas... mais nous chercherons.

— Non ! non! toute faiblesse serait, à cette heure, dangereuse! et ce sont d'autres résolutions qu'il faut prendre, Laura!

Le comte attira la jeune fdle dans ses bras.

— Chère enfant... conlinua-t-il, la voix ardente; écoutez-moi! Ceci est grave!... vous voyez bien, n'est-ce pas, que c'est mon honneur qui est ici enjeu, que je ne peux rester ainsi honteusement courbé sous de pareils affronts ; qu'il faut à tout prix que je me relève...

— Ah! je vous y aiderai, mon ami, iulcrrum|)il vioioniinenl Laura, — moi

C8i i.A rii.i.E ni:s camim.ots

aussi, je ne })eu\ pus ilcniruivr jilus loiigtcin|i< dans crlti" sitiialion ; diles-nioi ce qu'il faul faire cl quoi (jne \uii> (inidimicz, jr le ferai I

— Merci... merci, du plus [inifoiid lic mon cœni-.

— Parlez donc; parlez!

— Tout à l'heure, quand vous avez vn voirr m'^re, elle venait de quitter M. Ménager. Il n'est pas pasuLile que ce juge ne lui ait pas fait connaître de quel inéf.iil on m'accuse.

— Elle ne me l'a pas dit.

— 11 faut le savoir.

— • Mais comment? Quel moyen?

— Ehl le sais-je! mais quelque respect que vous deviez garder [lour voire mère, riiilénH de votre bonheui' juslilie surabondamment l'insistance que vous y mettrez.

Et puis, ajouta le comte avec un pli sombre des sourcils : je vous l'ai dit, et ma résolution est irrévocable ; si, ce soir même, M"" Pradié ne vous a pas confié ce qu'elle sait, je ne resterai pas une heure de plus à Paris, et je retournerai au Brésil, où ceux qui me connaissent font encore quelque cas de mon honneur.

Laura eut un sanglot et se laissa tomber à genoux devant le jeune comte.

— Maiio! dit-elle, d'une voix brisée; ne me torturez pas ainsi à plaisir. Voyez, j'implore avec des larmes ; je n'ai plus de force, et c'est au nom de notre amour que je vous supplie de m'écouter. Je vous aime, Mario, vous le savez, je vous l'ai dit et je vous le répète à cette heure cruelle; c'est que moi aussi j'ai pris une résolution suprême, à laquelle, je vous jure, je ne manquerai pas.

J'étais trop heureuse I et bien souvent je m'étais épouvantée à la pensée que ce bonheur ne pourrait pas durer.

Eh bien, aujourd'hui, cette elTroyable perspective, je puis l'envisager sans effroi; car lejouroù vous me manqueriez, Mario, je sais maintenant où trouver un refuge assuré.

Et, en parlant de la sorte, elle tira de son sein un llacon qu'elle montra au comte.

— Qu'est-ce? s'écria ce dernier.

— Du poison! répondit Laura, avec un pâle sourire.

— Vous avez pensé à cela!

— Eh! à quoi voulez-vous que je pense en présence de ce qui se passe ! Que voulezrvous que je devienne, vous, une fois parti! Non, Mario, non!... el j'ai assez de confiance en votre amour pour croire que, dans une pareille extrémité, vous agiriez comme j'ai résolu de le faire.

Le comte ne répondit jias l(jut de suite; mais une (!.\iiression étrange se répandit sur ses traits.

— - Sans doute! sans doute ! repril-il au bout d'un court silence; mais vous n'aurez pas à subir une aussi douloureuse épreuve, et j'espère encore que mes ennemis se lasseront enfin de conjurer ma perte.

Ah ! qu'il y a loin, poursuivit-il d'une voix plus pénétrante et plus tendre, qu'il y a loin de cette dure nécessité au rêve que j'avais si longtemps bercé! Songez donc! partir tous les deux seuls, gagner, unis l'un à l'autre, un pays où nous serions tout à nous, rien qu'à nous! oublier le monde et ses cruelles calomnies, enfermés à jamais dans notre amour! Laura I ce rêve était le vôtre aussi, n'est-ce pas; et c'était là l'espoir sacré auquel votre vie était suspendue!

— Oui, oui, murmura Laura enivrée et défaillante.

— Et il faut renoncer à ce bonheur!

— Qui sait?

— Ne voyez-vous pas qu'ils ne veulent nous laisser ni repos ni trêve, qu'ils ne seront satisfaits que lorsqu'ils vous auront arrachée de mes bras.

La jeune fille se dégagea de l'étreinte passionnée du comte.

— Non! dit-elle avec force; non ! cela ne sera pas.

— Que ferez- vous?

— Vous le verrez! Vous avez raison. C'est aussi trop de patience et de longanimité; et je suis décidée à me défendre.

Laura pi-;ssa ses tempes de ses deux mains pleines de fièvre.

— Vous m'avez dit, n'est-ce pas, poursuivit-elle d'une voix nerveuse, que vous désiriez savoir quelle accusation pèse sur vous et à quelles suggestions odieuses obéit M. Ménager.

— C'est cela.

— Eh bien, avant ce soir, vous l'apprendrez.

— Comment?

— Laissez-moi faire ! Je connais un moyen sûr et je l'emploierai !

— Vous ne voulez rien me dire !

— Non, Mario, partez! Je veux être seule, mais comptez sur moi, et vous verrez avant peu, quel amour profond, inaltérable, vous avez su inspirer à votre Laura.

— Alors, je me relire.

-- C'est cela.

— Mais, je vous reverrai?

Laura releva le front d'un air de défi farouche.

— Oui! oui! répondit-elle d'un Ion énergique, quoi qu'il arrive et quo que j'apprenne, je vous jure que vous me reverrez !

Le comte s'éloigna sur celle promesse, et Laura resta seule, quelques secondes seulement.

Elle écoula, le corps penché, le bruit des pas de Mario; puis, quand elle

n'eiiti'ndit plus rien, elle comprima sa poitrine de ses deux mains, secoua vivement la tète et marcha à pas fermes vers la porte. Elle se rendait chez Raymonde.

Raymonde tétait loin de s'attendre à une pareille visite; elle en fut presque interdite.

La veille, M°'° Pradié avait fait appel à l'amitié qu'elle portait à Laura; elle lui avait fait connaître la crise douloureuse qu'elle traversait, et elle avait oblenu d'elle qu'elle remettrait la séparation projetée jusquau moment où la rupture avec le comte serait consommée.

Raymonde y avait consenti .

Elle n'ignorait pas, elle, les graves événements qui se préparaient ; elle avait même vivement insisté pour que M"" Pradié partît avec Laura pour Pratmeur, ou tout autre lieu, désireuse qu'elle était d'arracher son amie au spectacle de ce qui allait se passer.

Raymonde aimait Laura, comme elle pût aimé sa sœur; elle conservait saintement les souvenirs attendris de leur première liaison, et n'avait jamais oublié les belles années qu'elles avaient passées ensemble dans ce couvent où leur amitié était née.

Aussi la froideur de Laura l'avait-elle troublée et émue, plus qu'elle ne le croyait elle-même, et quand M°° Pradié la pria de ne pas lesquitter, c'est avec une joie très vive qu'elle accueillit sa prière.

Qui sait!

Peut-être Laura, blessée dans son amour et son orgueil, trouverait-elle une consolation dans son amitié, et elle se sentait toute disposée à provoquer un retour qui devait ramener entre elles la douce intimité d'autrefois.

La démarche de Laura allait précipiter le rapprochement, et, si elle en fut interdite tout d'abord, elle n'en éprouva pas moins une grande satisfaction.

— Laura! chère Laura! dit-elle, en allant à sa rencontre.

Mais elle s'arrêta inquiète, et la parole resta suspendue à ses lèvres. Laura était pâle ; ses mains étaient glacées, et un certain égarement brouillait son regard.

— Mon Dieu, qu'as-tu donc?

M"° Pradié passa sa main rapide sur ses yeux.

— Rien, ce n'est rien, dit-elle, l'émotion, le trouble... Je ne sais!... J'ai eu tant de torts envers toi..-= que j'appréhendais de te voir.

— Est-ce possible 1... Ah! c'est mal ce que tu dis là.

— Pardonne-moi.

— Eh! tu es toute pardonnée, je savais que tu souffrais... ton caractère s'était un peu aigri ; tu t'en es prise à moi de tes chagrins que je ne pouvais consoler, mais, t'en ai-je voulu? je ne m'en souviens plus.

— Alors, c'est fini?

— C'est fini.

— Tu ne me quitteras plus, tu resteras près de moi. toujours?

— Oui, oui, toujours, toujours.

Les deux amies se tinrent un moment tendrement embrassées. Ce fut Laura qui revint la première à elle.

Elle dégagea sa tête des bras de Raymonde et, souriante à travers ses larmes, elle l'enveloppa d'un regard plein d'effluves :

— Ah! il y a longtemps que je n'avais éprouvé une pareille joie, dit-elle; et cela fait du bien de se retremper dans une amitié sincère et sûre!

— Tu n'as, j'espère, jamais douté de moi?

— Oh! jamais je le jure.

— Et maintenant aucun nuage ne viendra jeler son ombre sur notre intimité?

— Je le dirai tout, comme autrefois, répondit Laura... toutes mes pensées les plus secrètes, tous mes bonheurs; hélas! et tous mes chagrins.

— Tu en as eu de bien gros, depuis quelque temps!... dit Raymonde, sur un ton de douce compassion.

Laura se prit à frisonner et baissa le front.

— Oui! tu l'as appris, n'est-ce pas? dit-elle, et toi^, au moins, lu m'as plainte.

— Pauvre amie..,

— Vouloir me séparer de lui! poursuivre d'indignes calomnies l'homme que j'aime! lui refuser même jusqu'à la possibilité de confondre ses ennemis!

— C'est une bien dure épreuve, sans doute, dit Raymonde; mais il n'est pas de douleurs que le temps ne finisse par atténuer, et nous serons là, ta mère cl moi, pour te consoler et te soutenir.

— Ma mère ! répliqua Laura avec amertume, loin de le défendre, elle semble l'accuser au contraire.

— Son amour s'est alarmé à juste titre.

— Qu'en sais-tu?... Moi, je trouve cela odieux... El lui! lui! qui est seul ici, (|ui n'a point d'amis, qui n'a plus que moi au monde!... Que va-t-il devenir si je l'ahanilonne? Ah! si tu l'avais vu...

— Comment!

— 11 était là, tout à l'heun'...

— Le comte est venu ici ?

LA l-ILLE Dt:S CAMiaOTS

— Il s'éloigne à l'instant.

— Cependant, ta mère luJ avait écrit !...

— En effet.

— Une lettre qu'il devait consiù^érei' comme une rupture.

. . Pivmnndp- car. luielmoi, nousnavonfs

— Oh ! ne parle pas de cette lettre? iK'iymonae , cai , lu

pu y voir qu'un outrage.

~M^'''^■, , .• .r. . ^'"^ le traiter avec ce dédain, sans

— Mario! la loyauté et 1 honneur mêmes,

même lui faire connaître les raisons d'une pareille c,',, ' , , . ... „.•.,

, „. •• •. 1- •. II ; ^'-loureux combat : elle eut

Raymonde 1 écoutait : il se livrait en elle un dou-^^i, ^^^^ ^^^ souffrances de voulu tout dire, et elle se retenait, craignant d'ajouter en^^oi,. la pauvre enfant. ^ ,

— Enfin ! reprit-elle bientôt, pourquoi le comte est-il ven

— Pour se justifier! «nt,

- L'a-t-il fait? Pnraccuse.

— Eh! comment l'eût-il pu, puisqu'il ignore même de quoi on nde

— Il te l'a dit?

— - Certes. ^erv

— Et tu l'as cru? maitQur.

— Oh! Raymonde! Raymonde! voilà que tu deviens cruelle, à ton t où, g sa IVIais songe donc que je l'aime! entends-tu, comme on n'aime qu'une fois dan

vie, et que je mourrais, s'il me fallait jamais douter de sa parole. 'e ry.

Elle allait se laisser tomber défaillante sur le divan, quand un nouveau sen ^ liment s'empara d'elle; elle releva la tête par un geste de défi, osa regarder soi amie bien en face, et lui prit les mains avec une autorité presque farouche.

— Voyons! dit-elle d'un accent résolu, c'est assez de réticences et de subterfuges! je veux sortir de celte impasse! J'ignore ce qui se trame; on me cache ce qui se prépare, et je sens autour de moi quelque chose de mystérieux i et de fatal qu'un sombre voile me dérobe encore. 11 faut en finir! et c'est à ton i amitié que je m'adresse. Si tu as vraiment quelque pitié de moi, parle! \ Dis franchement toute la vérité, et fais cesser enfin cette horrible anxiété qui me tue !

— Mais, je te jure...

— Tu sais tout!

— Ce que tu demandes est impossible.

— C'est l'honneur, c'est la vie... que j'implore... à mains jointes, Raymonde !

— Alors, tu es bien résolue à tout entendre?

— Oui... parle... Je t'en conjure... et quoi ([ue lu aies à me dire, je te bénirai de m'avoir éclairée.

LA riLLE DES CAMELOTS

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